CHAPITRE XI
1 Je demande donc, Dieu a-il débouté son peuple? Ainsi ne soit. Car je suis aussi Israélite, de la semence d'Abraham, de la lignée de Ben-jamin.
2 Dieu n'a point débouté son peuple, lequel paravant il a cognu. Ne sçavezvous pas que l'Escriture dit en Elie!? comment il fait requeste à Dieu contre
Israël, disant,
3 Seigneur, ils ont lué tes Prophètes, et ont démoli tes autels, et je suis demeuré Seul, et si taschent à m'oster la vie*?,
k Mais que luy fut-il respondu de Dieu? Je me suis réservé sept mille hommes, qui n'ont point ployé le genouil devant Baal*.
5 Ainsi donc aussi au temps présent il y a du résidu selon l'élection de
grâce.
6 Æt si c'est par grâce, ce n'est plus par les œuvres : autrement, grâce n’est plus grâce. Mais si c’est par les œuvres : ce n'est plus grâce : autrement œuvre
n'est plus œuvre.
1) Ou, d'Elie? 2) 4 Rois, XIX, 10.
A Je demande donc, etc. I pouvoit sembler que ce qu’il avoit traitté jusques
. à présent touchant l’aveuglement et l’obs-
rer
tination des Juifs, revenoit à ce poinct, que Christ à sa venue eust transféré ailleurs les promesses de Dieu, les Juifs estans déboutez de toute espérance de salut. Il prévient done maintenant ceste objection : et modère tellement ce qu’il avoit dit auparavant de la rejection des Juifs, que personne ne viene pourtant à penser que l'alliance faite jadis avec Abraham, soit maintenant abolie: ou que Dieu ait tellement mis en oubli la mémoire d’icelle, que les Juifs soyent maintenant du tout estrangez de son royaume, comme estoyent les Gentils devant la venue de Christ. Or quant à cela, il le nie bien:
comme de faict il monstrera tantost après que la chose est fausse. Cependant il nous faut entendre que le poinct de la question que l’Apostre traitte, n’est pas, asçavoir si-c’est à tort ou à droict que Dieu à repoussé ce peuple. Car il a desjà esté, prouvé au chapitre précédent, que d'autant que ce peuple avoit par un zèle mal réglé repoussé la justice de Dieu, il avoit souffert une juste récompense de son orgueil, et avoit esté mis à bon droict en aveuglement, et finalement estoit descheu de Palliance. Ainsi donc il n’est point maintenant question de parler de la cause de la rejection du peuple, mais le
3) 1 Rois, XIX, 18.
débat est d'autre chose, combien qu’il eust mérité une telle vengence de Dieu, asçavoir-mon toutesfois si l'alliance que Dieu avoit anciennement faite avec les Pères, est abolie, veu que ce seroit une absurdité de dire que la fermeté d’icelle peust estre enfreinte par la desloyauté des hommes. Car sainct Paul retient ce principe-là, Que comme ainsi soit que l'adoption est gratuite, et fondée en Dieu seul, non point és hommes, elle demeure ferme et inviolable, quelque incrédulité qu’il y ait du costé des hommes, qui conspire pour l’abolir. Voylà la difficulté qu'il faut résoudre, afin qu’il ne soit point avis que la vérité de Dieu, et son élection dépende de la dignité des hommes. Car je suis aussi Israélite.
Avant que d'entrer en matière, se mettant pour exemple il prouve comme en passant, combien Ce seroit une chose absurde de pensér que ceste nation-là soit délaissée de Dieu. Car il estoit Israélite dés le premier commencement de sa race, et non point estranger nouvellement con-
i et incorporé en la République d’Is- L donc qu'à bon droict il estoit tenu du rang des plus excellens serviteurs de Dieu, il servoit bien d'un bon exemple pour monstrer que la grâce de Dieu résidoit encore en Israël. Il arreste donc maintenant la conclusion comme bien prouvée, laquelle toutesfois puis
19% après il traittera et déduira comme il appartient. Quant à ce qu’outre le titre d’Israélite, il se nomme Semence d'Abraham, et exprime mesme La lignée de laquelle il estoit, cela tend à ce qu’il soit recognu vray ét naturel Israélite : comme aux Philippiens, chap. IIF, 4. Car ce que pénsent aucuns, que céci tende à exalter la miséricorde dé Dieu, d'autant que sainct Paul estoit descendu d’une lignée qui avoit esté quasi toute desconfite et exterminée: c'est une considération qui me semble contrainte et prinse de bien loin. | 2 Dieu n'a point débouté. C’est une response négative, couchée toutesfois ‘avec une modération et restriction. Car PApostre en niant préciséement que le peuple soit rejetté, se fust contredit à soy-mesme : mais en adjoustant une correction, il monstre que la rejection est telle, que la promesse de Dieu n’en est point pourtant anéantie. Ainsi ceste response contient deux parties, asçavoir que Dieu n’a point rejétté universellement tout le lignage d'Abraham, en contrevenant à la fermeté de son alliance : et que toutesfois l’effet de l'adoption ne $e monstre pas en tous ceux qui sont enfans selon la chair, d'autant que l’élection secrète va devant. Par ce moyen la rejection générale n’a pas peu faire qu’il ne demeurast quelque semence sauve. Car le corps visible de ce peuple a tellement esté débouté, que cependant pas un seul membre appartenant au Corps spirituel de Christ, n’est descheut. Si quelqu'un demande, asçavoir si la Circoncision n’a pas esté un tesmoignage de la grâce de Dieu, commun à tous les Juifs, tellement qu’il les faloit tenir de son peuple: la response est aisée, Pource que la vocation externe n’ha point en soy d’efficace dans Ja foy, qu’à bon droict aux incrédules est osté lhonneur, lequel leur estant présenté ils rejettent. Ainsi il demeure, un peuple spécial, au salut duquel Dieu reg moignage de son propos immuab S. Paul prend la source et le fondement de céste fermeté en l'élection secrète.
Car in est point yei dit que Dieu regarde la foy, mais qu'il demeure ferme en son propos, afin qu'il ne rejette le peuple
Car. XI.
qu'il a auparavant cognu. Et sur cest endroit il faut derechef noter ce que j'ay ci-devant remonstré, que par ce mot de Cognoistre auparavant, l'Escriture n’entend point quelque je ne sçay quelle Spéculation par laquelle Dieu ait préveu uel seroit chacun homme : mais son bon plaisir, par lequél il a choisi et éleu pour enfans siens, ceux qui n’estans pas encore nais, ne se pouvoyent aucunement insinuer en sa grâce. Suyvant ce propos en lEpistre aux Galatiens, {V, 9, il dit qu'ils ont esté cognus de Dieu, d’ autant que Dieu les avoit prévenus de sa faveur propice, pour les amener à la Cogroissance de Christ. Nous entendons maintenant bien à clair, combien : que là vocation universelle né fructifie pas, que toutesfois la fermeté de la promesse de Dieu n’est point enfrainte, qu’il ne maiïntiene tousjours son Eglise, tandis que les éleus demeurent en Ce monde. Car jà soit que Dieu convie à SOY indifféremment tout le peuple, toutesfois par dedans il ne tire sinon ceux qu’il cognoist estre siens, et qu ‘la donnez au Fils, desquels aussi il sera fi-
dèle gardien jusques en la fin. Me scavez-vous point. Comme ainsi fust que le nombre de ceux entre les Juifs qui avoyent creu à Christ estoit si petit, il eStoit bien mal-aisé que de là on ne veinst à conclure, que tout le lignage d’Abrabam estoit rejetté: et que ceste pensée ne veinst en l'entendement de plusieurs,
qu'en une ruine et dissipation si difforme il n’apparoissoit aucun signe de la grâce de Dieu. Car puis que l’adoption estoit le lien sacré, par lequel les enfans d’Abraham estoyént maintenus, unis Sous la protection de Dieu, il n’estoit point Yraysemblable que ce peuple peust venir à estre ainsi misérablement et malheureusement dissipé, sinon que l'adoption fust esvanouye et abolie. Or sainct Paul pour destourner un tel scandale, use d'un exemple fort convenable : car il récite que du temps d’Elie la dissipation à ésté telle qu’on ne pouvoit plus discerner aueune apparence d’Eglise, et que toutesfois lors qu’on ne voyoit aucuné trace de la grâce de Dieu, l'Eglise estoit tellement comme cachée en un sépulcbre, qu'elle a esté miraculeusement conservée. Il s’en-
-rons comparez à cestuy-là, n’est que
tière de rien déterminer à la volée : mais
brieux, en la Langue desquels le mot q
Cap. XI. SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS. 195
suit donc, que ceux-là procèdent mal, qui jugent et estiment de l'Eglise selon leur sens. Et de faict, si cest excellent Prophète qui estoit rempli de lEsprit si abondamment, s’est ainsi abusé, quand il a voulu par son jugement recognoistre le peuple de Dieu, que nous pourra-il advenir, à nous desquels la plus grande perfection de jugement, quand nous se-
une ruine extrême, pource qu’il luy sembloit que la religion et le service de Dieu en estoit totalement banni. Mais il s’abusoit en condamnant de ceste impiété de laquelle il vouloit estre fait vengence si rigoureuse, toute la nation sans en excepter personne que luy seul. Or le passage que sainct Paul allègue, ne contient aucune imprécation ou requeste contre Jsraël, ains seulement une simple complainte. Mais pource qu'il se complaind d’une telle sorte qu’il désespère de tout le peuple, il n’y à point de doute que par mesme moyen il ne désire la perdition d'iceluy. Notons donc en quoy Elie a failli, c’est asçavoir que voyant qu'impiété avoit communéement la vogue, et régnoit quasi par tout le pays, il a pensé estre demeuré tout seul.
k Je me suis réservé, etc. Quoy que nous prenions ce nombre certain estre yci mis pour un incertain, il n’y a point de doute toutesfois que le Seigneur n'ait voulu signifier une grande multitude. Puis donc que la grâce de Dieu est de si grande efficace, mesme lors que les choses semblent estre le plus désespérées, donnons-nous garde de prononcer légèrement de tous ceux desquels la crainte de Dieu ne nous apparoist point à l'œil, et de les adjuger au diable. Quant et quant aussi, ayons cela bien imprimé en nos esprits, combien qu’impiété se desborde et ait la vogue tout communéement, et que de toutes parts nous n’appercevions qu'une confusion horrible, que toutesfois il y en a beaucoup desquels le salut demeure. éaché et enclos sous le seau de Dieu. Cependant, afin que sous couleur de cela personne ne se lasche la bride à nonchalance (comme il y en a plusieurs qui de ceste protection de Dieu secrète en veulent faire des eschappatoires pour couvrir et nourrir leurs vices), notons à l'opposite, que ceux-là sont dits estre
sauvez et conservez, lesquels persistent Len la foy de Dieu, purs, entiers, et imollus. À ce propos aussi, il faut noter
la circonstance de la marque yci exprimée : asçavoir que ceux-là seuls demeurent entiers et impollus, qui n’ont point prostitué leurs corps au service des idoles, non pas mesme par simulation et
toute infirmité et pure bestise P Et pourtant, donnons-nous garde en ceste ma-
plustost que cela demeure bien imprimé en nos cœurs, que l'Eglise, quand elle ne nous apparoistra noinl devant les yeux, ne laisse pas d’estre conservée par une providence secrète de Dieu. Et aussi qu’il nous souviene que ceux-là sont folement et présomptueusement, qui jugent du
nombre des éleus selon lappréhension de leur sens. Car Dieu ha un moyen qui ne luy est point diflicile, mais à nous caché, par lequel il peut conserver ses éleus miraculeusement, lors que tout semble estre renversé et perdu. Au reste, que les lecteurs considèrent yci, et notent quant à ce que sainct Paul tant en ce passage qu'ailleurs, compare diligemment lestat de son temps avec la condition de l'Eglise ancienne, que cela est de grand poids pour la confirmation de nostre foy, quand nous venons à penser que rien ne nous advient aujourd” huy que les Saincts Pères anciens n’en ayent autant expérimenté de leur temps. Car nous sçavons que la nouveauté est une grande tentation, et un rude assaut pour troubler les cœurs infirmes. Quant à ce mot, En Elie : j'ay retenu en la translation la propre mapière de parler de sainct Paul, pource que cela pourroit signifier autant comme en l'Histoire ou narration des choses faites par Elie. Combien que je trouve plus vray-semblable de dire que sainct Paul a en cela parlé suyvant la façon des Hé-
signifie En, se prend souvent pour De Comment il fait, etc. Cela certes monstre quel zèle Elie a eu au Seigneur, veu que pour la gloire d’iceluy il n’a point fait de difficulté de se déclarer comme adversaire de sa nation, et désirer sur icelle
196 COMMENTAIRES Cnar. XI
contenance externe. Car Dieu parlant de | destruit l’autre. Or si en l’élection on ne ceux qu'il s’est réservé, ne leur attribue | peut admettre aucune considération d’œupas seulement pureté de cœur, mais aussi | vres, qui n’obscurcisse la bonté gratuite qu'ils ont gardé leur corps impollu et pur | de Dieu, laquelle il nous a voulu tant made toute immondicité de superstition. gnifier en icelle : que ces fantastiques et
5 Ainsi donc aussi au temps présent. | enragez, qui disent que la dignité que L’Apostre applique maintenant cestexem- | Dieu prévoit en nous, est la cause de l’éple à son temps : et pour faire trouver | lection, avisent que c’est qu’ils respontoutes choses semblables, il use de ce | dront yei à sainct Paul. Car soit qu’on mot Le résidu, asçavoir au regard de ce | vueille attribuer quelque chose aux œugrand nombre et merveilleuse multitude, | vres passées, soit aux œuvres à-venir, de laquelle l’impiété apparoiïssoit à l'œil. | ceste sentence de sainct Paul s’opposera Combien que quant et quant faisant une | tousjours à l’encontre, quand il dit que allusion à ceste Prophétie d’Isaïe, laquelle | la grâce ne laisse aucunement place aux il avoit au paravant alléguée, il monstre | œuvres. Saïinct Paul ne traitte point vci qu'au milieu de ceste désolation pitoya- | seulement de nostre réconciliation avec ble et tant confuse, la fermeté du propos | Dieu, ne des causes de nostre salut de Dieu ne laisse point de reluire enco- | moyennes ou prochaines, mais il monte re, d'autant que tousjours il demeure | plus haut : Pourquoy c’est que Dieu dequelque résidu. Et pour confermer cela | vant la création du monde en a éleu auplus certainement et asseuréement, no- | cuns seulement, laissant les autres en artamment il nomme Le résidu, ceux qui | rière. Il dit qu’il n’y a rien eu d’ailleurs estans préservez purs par la grâce de | quiait incité Dieu à faire ceste différence, Dieu, servent de tesmoignage pour mons- | que son bon plaisir simplement et puretrer que l'élection de Dieu est immuable : | ment. Car si en cela on donne quelque comme le Seigneur disoit à Elie (4 Rois, | lieu aux œuvres, il maintient que c’est XIX, 48) lors que tout le peuple s’estoit | autant oster de la louange deue à la gràescoulé en idolâtrie, et desbauché, qu’il | ce. Dont Ss’ensuit que c’est tout confonavoit gardé ces sept mille : dont on re-|dre quand on mesle la prescience des cueille que par luy et de sa grâce, ceux-là | œuvres avee l'élection. Car si Dieu élit estoyent exemptez de perdition. Et PA-|les uns, et réprouve les autres, selon postre ne dit pas simplement Grâce : | qu'il a préveu qu’ils seroyent dignes ou mais en ce passage aussi il nous ramène | indignes de salut, voylà desjà establir la à l'élection, afin que nous apprenions à | récompense et le mérite des œuvres : et dépendre avec toute révérence, du secret | ainsi la grâce de Dieu-ne régnera point conseil de Dieu qui nous est caché. Il Y| seule, mais sera seulement à demi cause a donc yci deux propositions ou maxi-| de lélection. Car comme par ci-devant mes. L'une est, Que peu de gens Sont | sainct Paul, chapitre IV, v. 4, parlant de sauvez, au regard du grand nombre de | la justification d'Abraham, disoit que où ceux qui se renomment du peuple de! on rend loyer, il ne faut point dire que Dieu, et s’attribuent ce titre. L'autre, | là on face grâce : ainsi maintenant il tire que ceux-là sont préservez par la vertu | son argument de la mesme source, Que de Dieu, lesquels il a éleus sans consi- | si les œuvres vienent en conte, quand dération aucune de mérite. Car ce mot | Dieu adopte à salut certain nombre de Election de grâce, selon la façon de | personnes, ce sera une récompense deue, parler des Hébrieux, se prend pour Elec- | et par ce moyen que ce ne sera plus un tion gratuite. bien procédant de libéralité gratuite. Au
6 Et si c'est par grâce, ce n'est pli, | reste, combien qu’il soit yci propos de etc. C’est une amplification prinse de la | Pélection : toutesfois pource que Ja raison comparaison des deux contraires. Car la | de laquelle use sainct Paul est générale, grâce de Dieu, et le mérite des œuvres | on la doit estendre à tout ce qui concerse regardent l’un l’autre comme choses | ne nostre salut, tellement que nous encontraires, tellement que qui establit l’un, |tendions qu’autant de fois que nostre
Cuar. XI.
SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS
salut est attribué à la grâce de Dieu, au- | que nous croyons qu’autant de fois que tant de fois il est déclaré qu’il n’y a nul | ce mot de Gréce est trouvé, autant de mérite d'œuvres : ou pour mieux dire, | fois la justice des œuvres est anéantie.
1 Quoy donc? Ce qu'Israël cherchoit, il ne l'a point obtenu : mais l'élection a obtenu : et les autres ont esté aveuglez!,
8 Ainsi qu'il est escrit, Dieu leur a donné un esprit poignant?, des yeux pour ne veoir point, et des oreilles pour n'ouir point jusqu'au jour présent.?
9 Æt David dit, Leur table leur soit tournée en piége et en appast, et en trébuschement, et ce pour leur rétribution".
10 Leurs yeux soyent obscurcis, pour ne veoir point, et courbe tousjours
leur dos.
1) On, le reste a esté endurei.
k) Ps. LXIX, 22, 28.
1 Quoy donc? Ce qu'Israël cherchoit.
Pource qu’il estoit yci sur un poinct difficile, il interrogue comme en doutant :
toutesfois par ceste manière de douter, il a prétendu de faire plus certaine et ferme la response qui s'ensuit tout inconfinent. Car en parlant ainsi, il donne à entendre qu'on n’en peut aucunement donner d'autre. Or icelle est, Qu'Israël a travaillé en vain, cherchant salut, pource qu'il y à procédé au rebours, et par un moyen qu'il ne faloit pas. Combien qu’il ne fait point yci mention de la cause : mais pource qu'il l’avoit au paravant exprimée, il n’y à point de doute qu’il p’ait voulu qu'elle fust encores estendue en cest endroit. Car les mots desquels il use, emportent autant comme s'il disoit, On ne se doit plus maintenant esbahir si Israël taschant de parvenir à justice, n’y a rien fait. Et de là s’ensuit ce qu’il a adjousté incontinent après, touchant l’élection. Car si Israël n’a rien obtenu par ses mérites, qu'est-ce donc des autres qui n'y ont pas plus de droict, et desquels la condition n’est point meilleure ?
D'où vient une si grande diversité entre gens pareils? Qui est celuy qui ne voit qu'il my à yci que la seule élection qui face la différence? Au reste, la signification de ce mot Election est ambiguë.
Car il semble à aucuns qu’il se prend pour les éleus mesmes, afin que les membres de l’antithèse se rencontrent à l’opposite l’un de l’autre : desquels je ne réprouve point l'opinion, pourveu que quant et quant ils m’accordent que le mot em-
2) Ou, assopi. 3) Is., VI, 9. Matth., XIII, 14, Jean, XIL, 40, Act., XXVIIL, 26,
porte quelque chose d’avantage que s’il eust dit, Les éleus : c’est que l’Apostre en a usé afin de signifier qu'il n’y a point eu d’autre cause pourquoy ceux-là soyent parvenus à justice, que l'élection :
comme s'il disoit, Non pas ceux qui y prétendent, s’appuyans sur leurs mérites, mais ceux desquels le salut est establi et fondé sur l'élection gratuite de Dieu. Car il fait préciséement comparaison de ce résidu qui estoit sauvé par la grâce de Dieu. à tout Israël, ou au corps du peuple. Dont s'ensuit que la cause du salut ne gist point és hommes, mais dépend simplement du bon plaisir de Dien. E% tous les autres ont esté aveuglez. Comme il n’y a que les éleus seuls quisoyent préservez et exemptez de perdition par la grâce de Dieu, ainsi il faut nécessairement que tous ceux qui ne sont point éleus, demeurent aveuglez. Car voylà où sainct Paul prétend, de monstrer que quant aux réprouvez, le commencement de leur ruine et damnation procède de ce qu'ils sont délaissez de Dieu. Touchant les tesmoignages qu’il allègue, combien qu’ils soyent plustost recueillis de divers passages de l’Escriture, que prins d’un lieu certain, néantmoins ils semblent tous
aire point à son propos, quand on les Considérera de près chacun par ses circonstances. Car on pourra veoir que par tout il est fait mention d’aveuglement et endurcissement, comme estans fléaux de Dieu, par lesquels il fait vengence contre les meschans des forfaits desjà par eux commis. Mais sainet Paul veut yci prou-
198 COMMENTAIRES Car. XL ver que ceux-là sont aveuglez, non pas | néantmoins tousjours stupides. Bien est qui l’ont desjà mérité par leur malice, | vray que là il est commandé au Prophète mais qui avant la création du monde ont | qu’il endurcisse le cœur du peuple. Mais esté réprouvez de Dieu. Or nous pourrons ainsi résoudre ceste difficulté en peu de paroles, en disant que l’origine et la source de ceste impiété qui provoque ainsi sur Soy la fureur de Dieu, est la perversité d’une nature délaissée de Dieu.
Et par ainsi, S. Paul parlant de la réprobation éternelle, n’a pas eu tort d’alléguer ces choses qui procèdent d’icelle, comme les fruits vienent de l'arbre, et le ruisseau vient de la source. Vray est que par un juste jugement de Dieu les iniques sont punis d’aveuglement pour leurs forfaits. Mais s’il est question de chercher la source et le commencement de leur ruine, il faudra venir là, qu’estans maudits de Dieu, is ne peuvent en tous leurs faits, paroles, entreprinses, sinon amasser et attirer sur eux malédiction. Et mesme pour mieux dire, la cause de la réprobation éternelle est une chose si cachée, qu'il ne nous reste sinon d’avoir en admiration ce conseil de Dieu tant incompréhensible, come finalement il apparoistra par la conclusion de ce passage.
Ainsi, c’est bien grand’folie à ceux, qui si tost qu'on aura en un mot fait mention des causes prochaines, taschent sous couleur d’icelles d’ensevelir ceste première cause qui est cachée à nostre sens. Comme si ce que Dieu condamne la semence d'Adam corrompue et perverse, et puis en particulier rend à chacun selon que méritent leurs forfaits, empeschoit qu’il n’eust devant la cheute d'Adam ordonné de tout le genre humain selon son bon plaisir.
8 Dieu leur a donné un esprit. Je ne ne doute point qu’'yci ne soit allégué le passage d’Isaïe lequel sainct Luc aux Actes récite avoir aussi esté amené par sainct Paul, toutesfois avec quelque peu de changement quant aux paroles.
mesmes yci il ne récite point les propres termes ainsi qu’ils sont couchez au Prophète, mais recueille seulement le sens et Ja substance du propos, asçavoir que Dieu les a remplis d’un esprit d’amertume, en sorte que voyans et oyans, ils demeurent
source mesme du mal, asçavoir qu’une stupidité brutale saisit tous les sens des hommes, depuis qu’ils vienent à estre livrez à ceste forcénerie de se picquer, aigrir, et envenimer contre la vérité. Car aussi il ne le nomme pas seulemerñt Æsprit d’estourdissement, mais Æsprit poignant : asçavoir, quand il y à comme une amertume de fiel, qui se monstre, bu plustost une rage à rejetter la vérité.
Or il déclare que c’est par un secret jugement de Dieu que les réprouvez entrent en telle forcénerie, qu’ils ne discernent du tout rien, non plus que gens transportez. Car quand il est dit qu'ils voyent sans veoir : en cela est signifiée une stupidité de tous leurs sens. Maïs outre les mots du Prophète, sainct Paul adjouste encore du sien, Jusqu'au jour présent :
afin que personne ne viene à répliquer que ceste prophétie a esté accomplie anciennement, et que pourtant il ne 14 faut point tirer au temps de la prédication de l'Evangile. Ains, il prévient ceste objection, donnant tacitement à entendre que lPaveuglement qui est là descrit n’est point pour un jour seulement, mais a duré en ce peuple avec une rébellion et obstination incorrigible JUSReS à V’advénement de Christ.
9 Et David dit. En ce tesmoignage aussi de David, il y à quelque changement quant aux mots, mais toutesfois tel qu’il ne corrompt en rien le sens. Car voylà comment il dit, Leur table leur soit en piége devant eux, et leurs choses paisibles! en proye. De Rétribution à n’en est mention aucune. Quant à la substance du sens, luy et sainct Paul accordent fort bien. LA le Prophète désire et prie à l’en-
ceste vie, leur soit en ruine et perdition :
et c’est ce qu’il entend par la Table et les choses paisibles. Après cela, ilréquiert qu'ils tombent en aveuglement d'esprit, et anéantissement de forces : desquels Pun est signifié par l’obscurcissement
1) C’est-à-dire leur prospérité.
sainct Paul entre et pénètre jusques à la’
contre des iniques, que tout ce qui est . autrement souhaitable et de bon heur en |
Car. XI.
des yeux, l'autre par Le courbement du | dos. Or i ne se faut esbahir si sainct Paul estend cela quasi à toute la nation, veu que nous sçavons que David n’a pas eu seulement ennemis les grans et les principaux, mais que mesme le commun peuple luy a esté contraire. En sorte qu’il appert que les choses qui sont là dites, ne convienent pas seulement à quelque | peu de gens, mais s’addressent à une iultitude et grand nombre. Et mesme, quand nous viendrons à considérer de qui David à esté l’image, asçavoir de Christ, il sera facile de suyvre semblable application au membre opposite, c’est-à-
* dire d'entendre qu’és ennemis de David,
et en ce qui leur est adyenu, il y a eu un pourtrait des ennemis de Christ et de ce qui leur advient. Au reste, puis qu’ ainsi est que ceste malédiction comprinse au Pseaume allégué, pend sur la teste à tous
11 Je demande donc,
SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS
adversaires de Christ, ascavoir que leur
viande leur soit tournée en poison (com-
me nous voyons que l'Evangile leur est odeur de mort à mort, (2 Cor., Il, 16) ayisons de recevoir la grâce de Dieu avec humilité, crainte, et tremblement, Philip., I, 12. Mais outre ce qui a esté dit touchant l'application du Pseaume à la
matière qui est yci traittée, il ÿ à encore une circonstance à considérer, Que comme ainsi soit que David parle là des. Israélites qui estoyent engendrez d’Abrabam selon la chair, et lesquels avoyent Ja principale authorité, et gouvernoyent lors tout au royaume, sainct Paul approprie convenablement le tesmoignage d'iceluy à son propos, que quand on voit un aveuglement en la plus. grande partie du peuple, ja chose ne doit sembler nouvelle et non accoustumée.
Ont-ils choppé pour trébuscher? Ainsi n'adviene :
mais par leur cheute le salut est advenu aux Gentils, pour les inciter à les
ensuyvre.
19 Or si leur cheute est la richesse du monde, et leur diminution la richesse des Gentils, combien plus le sera leur abondance ?
13 Je parle à vous Gentils :
j honore mon ministère :
entant certes que je suis Apostre des Gentils,
14 Pour veoir si en quelque facon je puis provoquer ceux de ma chair à ja-
lousie, et en sauver aucuns.
15 Car Si leur rejection est la réconciliation du monde, quelle sera la récep-
tion, sinon vie d'entre les morts ?
A1 Ont-ils choppé, etc. On se trouvera fort empesché et embrouillé en ceste dispute et matière, si on ne vient à considérer que lApostre parle aucunesfois de toute la nation des Juifs, aucunesfois des personnes en particulier. Car de là vient ceSté diversité de propos, quand il dit d’un costé, que les Juifs ônt esté exterminez du Royaume de Dieu, coupez et retrabchez de l'arbre, précipitez en perdition par le jugement de Dieu :
d'autre part, cheus : mesmes au contraire dit qu'ils demeurent en la possession de l'alliance, et tienent place en l'Eglise de Dieu. Il parle donc maintenant “selon ceste ‘distinction. Car comme ainsi fust que les
Juifs pour la plus grand’part eussent
et puis il nié qu'ils soyent des-
Christ en horreur, en sorte que quasi toute la nation estoit en ceste perversité, et qu’il s’en trouvoit bien peu entr’eux qui teinssent le bon chemin, il demande si toute la nation des Juifs a tellement choppé contre Christ, que c’en soit fait du tout universellement, et qu’il n’y ait plus aucuie espérance de repentance et amendement. Sur ce poinct à bon droict il nie qu’il faille désespérer du salut des uifs, ou qu'ils soyent tellement rejettez Dieu, qu'on ne doyve plus attendre que jamais ils soyent remis sus, Ou que l'alliance de grâce laquelle il a une fois contractée avec eux, soit du tout esteinte : d'autant que la semence de la bénédiction demeuroit tousjours en ceste nation. Or qu’il falle ainsi prendre l’in-
tention de $. Paul, il appert, d'autant que par ci-devant il à conjoint l’aveuglement avec une ruine certaine et asseurée : et maintenant il leur laisse espérance de venir à estre relevez. Ainsi donc, ceux qui ont obstinéement choppé et heurté contre Christ, sont tombez et trébuschez en perdition : toutesfois quant à la nation, elle n’est pas tombée tout à plat en ruine, en sorte qu’il falle nécessairement que quiconque ést Juif, soit damné ou retranché de Dieu. Mais par leur cheute, etc. L’Apostre dit yci deux choses, asçavoir que la cheute des Juifs est tournée en salut aux Gentils : mais que c’est à celle fin que les Juifs en fussent comme enflammez et esmeus à jalousie, et qu’ainsi ils pensassent à se repentir et amender.
Et pour certain en parlant ainsi, il a eu esgard au tesmoignage de Moyse, lequel il avoit desjà allégué, où le Seigneur menace les Israélites, que comme ils lavoyent esmeu à jalousie en des faux dieux, ainsi, pour leur rendre la pareille, il les esmouveroit par une gent folle. Le mot qui est là mis, que nous traduisons 7nciler, emporte une affection d’envie et jalousie, asçavoir quand nous nous sentons picquez, voyans qu’un autre est préféré à nous. Si donc l'intention du Seigneur est, qu’Israël soit provoqué à émulation et jalousie : ce qu’il est chent, n’est pas afin qu’il fust précipité en ruine éternelle, mais afin que la bénédietion de Dieu par luy mesprisée, parveinst aux Gentils, afin que finalement Israël mesme soit resveillé à chercher le Seigneur, duquel il s’est révolté. Au reste, il n’est point besoin que les lecteurs se tormentent beaucoup en Papplication de ce tesmoignage. Car S. Paul n’insiste pas estroitement sur le propre sens du mot, mais seulement fait une allusion à ceste commune manière de faire qui est assez cognue. Car comme la femme estant par sa faute rejettée de son mari, vient à estre enflammée de jalousie, et cela la pousse à chercher de se réconcilier à luy :
ainsi maintenant il dit qu’il se pourra faire que les Juifs quand ils verront les Gentils estre substituez en leur place, conceveront un regret de leur rejection, et chercheront d’estre réconciliez à Dieu.
Cuar. XI.
12 Or si leur cheute. Pource qu'il avoit monstré qu'après la rejection des Juifs , les Gentils estoyent entrez en la place d’iceux : de peur de rendre le salut des Juifs odieux aux Gentils, comme si le salut de ceux-ci consistoit en la ruine de ceux-là : il vient au-devant de ceste opinion fausse, et détermine le propos tout au contraire: Asçavoir qu'on ne sçauroit rien trouver plus propre à avancer le salut des Gentils, que quand la grâce de Dieu florira fort, et monstrera sa vigueur et efficace entre les Juifs. Pour prouver cela, il use d’un argument prins du moindre au plus grand (comme on dit) en ceste sorte : Si leur cheute a peu mettre en avant les Gentils, et leur dimipution enrichir aussi lés Gentils, combien plus leur abondance? Car cela a esté fait contre nature, mais ceci se feroit suyvant un ordre naturel. Et à ceste raison ne répugne point ce que la parole de Dieu est parvenue aux Gentils, après que les Juifs en la rejettant lavoyent comme vomie. Car s’ils l’eussent receue, leur foy eust apporté beaucoup plus de fruit, que leur incrédulité n’en a fait par l'occasion qui à esté dite. Car d’un costé la vérité de Dieu eust par ce moyen esté confermée, pource qu’on l’eust veuëê apertement accomplie en eux: d'autre part aussi ils en eussent par la doctrine amené plusieurs qu’ils reculoyent et destournoyent plustost par leur obstination. Au reste, sainct Paul eust parlé plus proprement, si à l’opposite de Cheute il eust mis Résurrection ou restablissement. Ce que je touche, afin que personne ne cherche yci un parler orné, ou se sente offensé de ceste simplicité de langage. Car c’est pour former le cœur et non pas le langage, que ces choses sont escrites.
13 Je parle à vous Gentils. I conferme par une fort bonne raison ce qu’il avoit dit, Asçavoir que quand les Juifs.
rentreront derechef en la grâce de Dieu, ce n’est pas à dire que les Gentils y perdent rien pourtant, Car il monstre que le salut des uns et des autres est une chose tellement conjointe, que tout d’un train et par mesmes moyens il peut estre conduit et avancé. Car il parle ainsi aux Gentils : Comme ainsi soit que je vous
ess
gulière, et en grande solicitude procurer
Cuar. XI. SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS. 201
suis spécialement ordonné pour Apostre, | iceluy toutesfois besongnant au dedans , et que pourtant je doy d’une affection sin- | il monstre et desploye puissamment son opération et efficace.
45 Car si leur rejection. Ce passageci, que plusieurs estiment obscur, et au-
vostre salut, duquel la charge m’est baillée, et m’employer entièrement à cela, toutes autres choses mises en arrière, je ne laisseray point toutesfois de m’acquitter fidèlement de mon devoir, quand je pourray gaigner à Christ aucuns de ma nation : et cela tournera à la gloire de mon Ministère, voire mesme à vostre bien et avancement. Car tout ce qui servoit à annoblir ou exalter le ministère de sainct Paul, estoit proufitable aux Gentils, desquels le salut estoit la fin et le but d’iceluy. Au reste, il use aussi yei du mot qui | sur ce poinct, que les Gentils n’ont point signifie proprement Esmouvoir à jalou- | d'occasion d’estre menez d'envie, comme sie : afin que les Gentils entendans que | si leur condition devenoit pire quand les
cuns corrompent vileinement, doit (selon mon jugement) estre ainsi entendu, que ce soit un autre argument prins de Ja comparaison du moindre au plus grand:
en ce sens, Si la rejection des Juifs à eu telle puissance, que ce a esté l’occasion de la réconciliation des Gentils, combien plus puissante sera leur réception? ne devera-elle pas mesme les ressusciter des morts? Car sainct Paul insiste tousjours
Vaccomplissement de la prophétie de |Juifs seroyent receus en grâce. Comme Moyse tel qu’il descrit, Deut., XXXIT , | ainsi soit donc que Dieu ait de Ja mort v. 22, leur est salutaire, soyent incitez | tiré miraculeusement la vie, et des téà le désirer et souhaiter. nèbres la lumière, de cela il conclud que
14 Et en sauver. Notons yci comment | par plus forte raison il faut espérer que de ceux que le ministre de la Parole | la résurrection de ce peuple quasi mort, amène à l’obéissance de la foy, il est dit | vivifiera les Gentils. Et à ce sens que je qu'il les sauve : voire selon que ce mot | donne ne répugne point ce que répliquent peut compéter à l’homme. Car il faut tel- | aucuns, Que c’est tout une mesme chose lement modérer la dispensation de nostre | La Réconciliation et Résurrection: j'ensalut, que nous sçachions que toute la | ten comme nous prenons maintenant yei vertu et efficace d’iceluy gist en Dieu, et | la résurrection, asçavoir par laquelle du que nous luy en attribuyons la louange | règne de la mort nous sommes transporqu'il mérite : et entendions toutesfois, | tez au règne de vie. Car combien que ce que pour conduire et amener à effet le | soit une mesme chose, quant aux mots, salut des fidèles, la prédication en est | toutesfois lun ha moins de poids, et Paul'instrument : lequel combien qu'il ne|tre plus: ce qui est assez pour donner puisse rien avancer sans l'Esprit de Dieu, l force à l'argument.
16 Or si les prémices sont sainctes, aussi est la masse : et si la racine est saincte, aussi sont les branches.
47 Que si aucunes des branches ont esté rompues, et toy qui estois olivier sauvage, y as eslé enté, et fait participant de la racine et de la graisse de l'olivier :
18 Nete glorifie point contre les branches. que si tu te glorifies, tu ne portes point la racine, mais la racine te porte.
49 Or tu diras, Les branches sont rompues afin que j'y fusse enté.
20 C’est bien dit. elles ont esté rompues par incrédulité, et tu es debcui par Joy. Ne l'eslève point par orgqueil, mais crain.
21 Car si Dieu n’a point espargné les branches naturelles, garde qu’il n'aviene qu'aussi il ne l'espargne point.
16 Or si les prémices. Maintenant en | cellence des Juifs et des Gentils, il oste faisant comparaison de la dignité ou ex- | à ceux-ci toute occasion de s’enorgueillir,
et appaise les autres autant qu'il peut. Car il monstre, sitles Gentils se veulent attribuer quelque prérogative et honneur propre à eux, Comment ils ne sont en rien qui soit plus excellens que les Juifs :
et mesme quand il en faudroit venir là,
comment ils seroyent bien loin d’estre à comparer aux Juifs. Or ayons souvenance qu’en ceste comparaison le but de sainct Paul n’est pas de comparer les personnes l’une à l’autre, mais nation à uation. Si donc on fait comparaison de ces deux nations, asçavoir des Juifs et des Gentils, on les trouvera égaux, en ce que d’un costé et d’autre ils sont enfans - d'Adam : il y a seulement cela de différence, que les Juifs ont esté séparez d’avec les Gentils, afin d’estre l'héritage péculier du Seigneur. Ils ont donc esté sanctifiez par l’alliance sacrée, et ornez d’une noblesse spéciale, que Dieu, pour ce temps-là n’a point communiquée aux Gentils. Mais pource que du temps de sainct Paul on n’appercevoit quasi point de vigueur et force de ceste alliance, il nous advertit de regarder à Abraham et aux Patriarches , esquels certes la bénédiction de Dieu n’a point esté vaine ou sans effet. Il conclud donc que la saincteté est descoulée comme par droict héréditaire, et de père en fils (ainsi qu’on dit) d’iceux, sur tous Ceux qui en sont descendus. Laquelle façon de conclure ne seroit pas bonne, s’il parloit seulement des personnes, et qu’il n’eust plustost esgard à la promesse. Car si un père est juste, il ne s’ensuit pas pourtant qu’il laisse à son fils sa preud’hommie. Mais pource que le Seigneur a sanctifié à soy Abraham à ceste condition que la semence aussi d'iceluy fust saincte: ou pour mieux dire, pource qu’il a conféré saincteté non pas à la personne d’iceluy seulement, mais à toute la race, de là P'Apostre ne conclud pas mal, que tous les Juifs sont sanctifiez en leur père Abraham. Au reste, pour confermer cela, il amène deux similitudes : la première tirée des cérémonies de la Loy, lautre prinse de nature. Car les prémices qui estoyent offertes, sanctifioyent tout le monceau. Semblablement de la racine d’un arbre le bon goust s’espand par
Cuar. XI.
toutes les branches. Or est-il ainsi, que les successeurs au regard des pères , desquels ils sont descendus, sont comme la masse, et le monceau entier au regard des prémices, et les branclies au regard de l'arbre. Il S’ensuit donc que ce n’est pas de merveille si les Juifs sont sanctifiez en leur père. Il n’y aura yci rien de diflicultez, pourveu que nous entendions que la saincteté de laquelle il parle, n’est autre chose qu’une noblesse spirituelle de lignage, et laquelle ne venoit pas d’une propriété de nature, mais procédoit de l'alliance. Je confesse bien qu’on parlera à la vérité, en disant que les Juifs sont naturellement saincts, d'autant que l'adoption est héréditaire entre eux, et leur vient, comme on dit, de père en fils :
mais je parle maintenant de la première nature, selon laquelle nous sçavons que tous hommes sont maudits en Adam. Et pourtant la dignité et excellence du peuple éleu (à barler proprement) est un privilége supernaturel,
17 Que si aucunes des branches. Il touche maintenant la dignité que les Gentils ontpour le présent, laquelle n’est point autre que Seroit celle de quelques rameaux ou grettes, lesquels estans prins d'ailleurs, on viendroit enter en quelque excellent arbre. Car l'origine et la source des Gentils estoit comme descendue d’un olivier sauvage et stérile, d’autant qu'ils ne trouvoyent rien en toute leur race que malédiction. Tout ce donc qu'ils ont de gloire, vient de l’entement nouveau, et non pas de la condition ancienne de leur lignage : et pourtant il ne faut point que les Gentils se glorifient par-dessus les Juifs de quelque “excellence qui Soit à eux propre. Joint que sainct Paul addoucit bien prudemment la dureté de ce propos, entant qu'il ne dit pas que tout l'arbre ait esté coupé, et jusques à la racine, comme on dit : mais qu'’aucunes des branches sont rompues : comme aussi d’entre les Gentils Dieu en cueilloit aucuns parci par-là, pour les enter en ceste saincte souche et racine bénite.
A8 Que si tu te glorifies. Les Gentils ne peuvent débatre de l’excellence de leur lignage à l'encontre dés Juifs, qu’ils n’entreprenent combat contre Abraham
Car. XI.
mesme : qui seroit une chose trop impudente, veu qu'il est la racine qui les porte et leur donne vigueur. Autant donc que ce seroit une chose absurde de veoir les
branches s’enorgueillir à l'encontre de la
racine: autant sera-il absurde que les Gentils s’enorgueillissent à lencontre des Juifs: asçavoir entant que concerne l'excellence de leur lignage. Car S. Paul veut tousijours qu’on considère d’où vient le commencement de salut. Or nous sçavons qu'après que Christ par son advénement a rompu la paroy, l’odeur de la grace que Dieu avoit auparavant baillée en garde au peuple éleu et comme tenue là enclose, a esté espandu par tout le monde.
Dont s’ensuit que la vocation des Gentils est semblable à un entement, et qu’ils ne
. Sont point autrement devenus peuple de
Dieu, sinon entant qu’ils ont prins racine au lignage d'Abraham, et ont esté unis au corps de ce peuple.
19 Or tu diras, etc. Comme parlant en la personne des Gentils, il met en avant tout ce qu'ils pouvoyent alléguer pour eux. Or cela estoit tel, que tant s’en faloit qu'ils s’en deussent enfler, que plustost ils y avoyent matière de s’humilier. Car si les Juifs ont esté retranchez pour incrédulité, et les Gentils entez par foy : que reste-il, Sinon qu’en recognoissant la grâce de Dieu, ils soyent incitez et duits à modestie et humilité? Car c’est certes une chose qui s’ensuit de la nature de là foy, et luy est propre, asçavoir d’engendrer un abaïissement de nousmesmes, et une crainte. Maïs entendons cela d’une crainte qui n’est point contraire à la certitude et asseurance de la foy.
Car sainct Paul ne veut pas yci que nostre foy chancelle, ou soit en bransle estant démenée de quelque doute: tant s’en-faut qu'il vueille que nous soyons abbatus, ou tremblions. Quelle sera donc ceste crainte? Certes c’est que tout ainsi que le Seigneur nous propose deux choses à considérer, ainsi faut-il nécessairement que de là soit engendrée double affection en nous. Car il veut que sans cesse nous considérions la misérable condition de nostre nature. Icelle ne nous
peut apporter que frayeur, regret, des-
tresse, et désespoir. Et de faict, il nous
SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS
est expédient d’estre ainsi du tout abbatus et brisez, à ce que nous soyons finalement rangez à gémir après luy. Mais cependant ceste frayeur que nous concevons par la recognoissance de nous-mesmes, n’empesche point que nos cœurs appuyez sur sa bonté, ne demeurent en un repos paisible: ce regret n’empesche point que nous ne jouissions d’une plene consolation en luy : ceste destresse aussi ou désespoir ne peuvent tant faire que nous ne sentions en luy ferme joye et espérance. Aïnsi, la crainte de laquelle il parle, est mise comme pour remède à lopposite d’un mespris plein de desdain et fierté. Car selon qu’un homme s’attribue plus qu’ilne faut, il est par trop asseuré, et finalement s’eslève et s’enorgueillit contre les autres. Il nous faut donc craindre en telle sorte, que ce soit afin que nostre cœur estant enflé d’orgueil, ne s’eslève. Mais toutesfois il semble qu’il vueille mettre les gens en doute de leur salut, quand il admonneste les Gentils de se donner garde qu'eux aussi ne soyent point espargnez. Je respon, Comme ainsi soit que ceste exhortation tend à donter la chair, qui se rebecque tousjours mesmes és enfans de Dieu: cela n’est point pour déroguer aucunement à la certitude de la foy. Maïs il faut principalement noter ef réduire en mémoire ce que j'ay n’aguères dit, que le propos de sainct Paul ne s’addresse pas tant à chacune personne en particulier, qu'à tout le corps des Gentils, auquel il y en pouvoit avoir plusieurs enflez sans occasion, et plustost mohstrans quelque apparence de foy, que l’ayans à la vérité. Pour le regard de ceux-là non sans cause S. Paul menace les Gentils de retranchement :
comme nous verrons encore derechef ciaprès.
21 Car si Dieu. Voyci une raison de grande force, et bien péremptoire pour vabbatre toute présomption et vaine confiance. Car jamais il ne nous doit souvenir de la rejection des Juifs, que quant et quant cela ne nous apporte une frayeur qui nous navre et touche au vif. Car qu'est-ce qui les à gastez et ruinez, sinon que par une confiance stupide fondée sur l’excellence qu'ils avoyent obtenue,
ils se sont accoustumez et endurcis à un mespris du jugement de Dieu? Ils n’ont point esté espargnez, combien qu’ils fussent les branches naturelles. Que sera-il donc fait de nous sauvages et estrangers, sinous présumons de nous outre mesure? Mais comme ceste considération nous accoustume à une desfiance de nousmesmes, ainsi elle fait que nous-nous rangeons plus fort à la bonté de Dieu, et nous y tenons plus fermement. Et d’yci derechef appert plus clairement que le propos s’addresse en commun à tout le
Cuar. XI.
corps des Gentils. Car ce retranchement duquel il parle, ne conviendroit point aux personnes en particulier, desquelles l'élection est immuable, asçavoir estant fondée au propos éternel de Dieu. Ainsi donc sainct Paul dénonce aux Gentils, que s'ils s’eslèvent par présomption à l'encontre des Juifs, se mocquans d'eux, ils seront quelque jour payez de leur orgueil, d'autant que Dieu se réconciliera derechef ce peuple premier avec lequel il a fait divorce.
22 Regarde donc la bénignité et sévérité de Dieu. asçavoir la sévérité sur ceux qui sont trébuschez : mais la bénignilé envers toy, si lu persévères en sa bénignilé : autrement lu seras aussi coupé.
23 Et ceux-là aussi s'ils ne persévèrent point en incrédulité, seront entez. car Dieu est puissant de les enter derechef.
24 Car si tu as esté coupé de l'olivier qui de nalure estoit sauvage, et contre
nature as esté enté au bon olivier :
ceux qui le sont selon nature, combien
plustost seront-ils entez en leur propre olivier ?
22 Regarde donc. En mettant la chose comme devant les yeux, il conferme encore maintenant plus clairement etévidemment, combien il s’en faut que les Gentils ayent quelque occasion de se glorifier. Hs voyent és Juifs un exemple de la sévérité de Dieu, laquelle les doit bien estonner : d’autre part, en eux-mesmes ils ont un tesmoignage de la grâce et bonté d’iceluy, laquelle les doit seulement inciter à humble recognoissance, et à exalter le Seigneur, non pas S’eslever eux-mesmes.
Ces mots donc emportent autant comme s’il disoit, Si tu présumes de toy, te mocquant de leur ruine: regarde premièrement que c’est que tu as esté. Car la mesme sévérité de Dieu estoit preste à te tomber sur la teste, si tu n’en eusses esté délivré par sa bonté gratuite. En après, considère que c’est que tu es encore maintenant : car tu ne peux autrement avoir salut certain et asseuré, sinon qu'avec humilité tu recognoisses la miséricorde de Dieu. Que si t’oubliant t0Ymesmes, {u t’esgayes présomptueusement, la mesme ruine en laquelle ils sont tombez t’est aussi préparée. Car ce n’est point assez d’avoir une fois embrassé et receu la grâce de Dieu, si tu ne poursuis
et persévères d’un train continuel en sa vocation ta vie durant. Car il faut que’ ceux qui ont une fois esté illuminez par le Seigneur, pensent tousjours à persévérer: car ceux-là ne persistent point en la bonté de Dieu, lesquels après avoir pour quélque temps respondu à la vocation de Dieu, et icelle suyvie, vienent finalement à se desgouster du royaume des cieux :
et ainsi par leur ingratitude méritent derechef d’estre aveuglez. Au reste, comme nous avons dit ci-devant, l’Apostre ne parle pas yci séparéement à chacun fidèle, mais il fait comparaison ensemble des Gentils avec les Juifs. Je confesse bien que quand les Juifs ont esté retranchez du royaume de Dieu, chacun d’iceux en particulier a receu le payement de sa propre incrédulité : et que tous ceux des Gentils qui ont esté appelez, ont esté vaisseaux de la miséricorde de Dieu:
mais cependant il nous faut entendre quelle à esté yci l'intention de sainct Paul. Car premièrement il a voulu que les Gentils dépendissent de Palliance éternelle de Dieu, afin qu’ils conjoignissent leur salut avec le salut du peuple éleu, En après aussi, afin que la rejection des Juifs n’engendrast scandale, comme si"
Car. XI.
leur adoption ancienne estoit nulle, il a voulu que Pexemple de la punition servist aux Gentils, pour leur donner crainte, à ce qu’ils veinssent à considérer avec admiration et en toute révérence ce jugement de Dieu. Car d’où vient qu’on se
donne si grande liberté de se jetter après
des questions curieuses, sinon d’autant que communéement nous ne tenons conte des choses qui devoyent servir à nous duire à humilité. Or pource qu’il ne parle pas en particulier d’un chacun des éleus, mais de tout le corps des Gentils, la condition est adjoustée, S’is persévèrent en bénignité. Je confesse bien que si tost que quelqu'un abuse de la bonté de Dieu, il est digne d’estre privé de la grâce qui luy estoit présentée. Mais cependant ce seroit parler improprement, quand on diroit spécialement de quelqu'un des fidèles, que Dieu luy a fait miséricorde, quand il l’a éleu, pourveu qu’il persévère en miséricorde. Car la persévérance de la foy, laquelle accomplit en nous leffet de la grâce, procède mesme de lélection. Ainsi done sainct Paul monstre yei que les Gentils ont esté appelez à l’espérance de la vie éternelle, à la condition d’estre maintenus en la possession d’icelle, ne se monstrans point ingrats, mais recognoissans en humilité la grâce de Dieu. Et de faict, l’horrible révoltement de tout le monde, qui est depuis advenu, sert de suffisant tesmoignage pour monstrer que ceste admonition n’a point esté superflue.
Car comme ainsi soit que quasi en un moment Dieu eust arrousé de sa grâce tout le monde, et leust espandue au long et au large, tellement que la religion florissoit par tout: un peu après la vérité de l'Evangile s’est esvanouye, et le thrésor de salut a esté osté. Et d’où est venu un si soudain changement, sinon que les Gentils sont descheus de leur vocation?
Autrement tu seras aussi coupé. Nous entendons desjà en quel sens sainct Paul menace maintenant de retranchement et rejection ceux que desjà auparavant il a confessé avoir esté par l’élection de Dieu entez en l'espérance de vie. Car premièrement, combien que cela ne puisse advenir aux éleus, toutesfois ils ont besoin d’une telle exhortation, pour donter l’or-