Sap., IX
gue, que quand nous en aurons parlé sobrement, et sans sortir hors les limites de Ja parole de Dieu, la conclusion de nos propos soit finalement d’estre ravis en admiration et estonnement. Car Certes nous ne devons point avoir honte, si nous n’en sçavons pas plus que celuy qui ayant esté ravi jusques au troisième ciel avoit veu des mystères et secrets qu'il n’est licite à l’homme de dire, 2 Cor., XI, 4: et toutesfois ne pouvoit en ceci trouver autre fin que de s’humilier ainsi, Quant à ce qu’aucuns veulent résoudre ainsi les mots de sainct Paul, O profondes richesses et sagesse, et Cognoissance de Dieu! comme si ce mot Profondeur estoit mis pour une épithète commun des autres termes qui s’ensuyvent : et prenent Richesses pour Libéralité : ceste exposition me semble contrainte. Et pourtant je ne fay point de doute que sainct Paul ne vueiile yci eslever et magnifier les profondes richesses de sagesse et c0gnoissance qui sont en Dieu. Que ses Jugemens sont incompréhensibles! Par un redoublement qui est assez commun aux Hébrieux, il use de divers termes pour exprimer une mesme chose. Car
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ne: É h. 2
Cmar. XI. SUR L'ÉPISTRE ayant parlé des jugemens, il adjouste
Les voyes, prenant ce mot pour la ma-
nière de disposer, ou la façon de procéder, ou l’ordre de gouvernement. Or il poursuit encore son exclamation : en laquelle tant plus qu’il exalte la hautesse du secret de Dieu, d'autant plus il prétend de nous retirer et destourner de toute curiosité d'en enquérir et de le vouloir comprendre. Apprenons donc de n’enquérir point touchant le Seigneur, sinon autant qu'il en a révélé par les Escritures. Car autrement nous entrons en un labyrinthe, duquel nous ne trouve-
. rons pas aiséement moyen de nous dé-
meésler. Car il faut noter qu’il n’est point yci traitté de tous mystères de Dieu, mais de ceux lesquels tenant cachez par devers soy, il veut seulement que nous ayons en admiration et adorions.
34 Car qui est-ce qui a cognu la pensée du Seigneur ? Yci il commence à réprimer l'audace des hommes, comme mettant la main sur eux pour les arrester, afin qu'ils ne jettent leurs murmures contre les jugemens de Dieu. Ce qu’il fait par deux moyens ou raisons. La première est, Que tous hommes sont du tout aveugles, quant à considérer de leur propre sens la prédestination de Dieu : et de disputer d’une chose incognue, on ne le peut faire que témérairement et de mauvaisesorte. L'autre est, Que nous ne pouvon$ avoir cause aucune de nous plaindre de Dieu , veu qu’il n’y a pâs un de tous hommes qui se puisse vanter que Dieu
luy doyve rien: mais au contraire, ils sont
tous redevables à sa libéralité. Que ceci done soit comme une barre, par laquelle un chacun de nous en son endroit avise d’arrester son entendement, afin qu’à eñquérir de la prédestination il ne s’extravague hors des saincts oracles et escrits de Dieu, quand nous oyons qu’en ces choses l’homme ne peut non plus discerner, qu’un aveugle en ténèbres. Lequel mot toutesfois ne tend point à amoindrir où troubler la certitude de la foy : veu aussi qu’elle ne procède pas de la vivacité et subtilité du sens humain, mais de la seule illumination du sainct Esprit, A Cor., IE, v. 42, 16. Car aussi S. Paul mesme en un autre passage ayant testifié
que tous les mystères de Dieu surmontent de beaucoup la capacité de nostre entendement , adjouste toutesfois- incontinent après , que les fidèles cognoïssent intention du Seigneur, pource qu’ils n’ont point receu un esprit de ce monde, | mais l'Esprit qui leur a esté donné de Dieu, par lequel ils sont enseignez et certifiez de sa bonté, autrement incomprésible. Parquoy, comme nous ne pouvons par nostre propre vertu et puissance parvenir à sonder Îes secrets de Dieu: ainsi par la grâce du S. Esprit nous sommes introduits en une cognoissance d’'iceux claire et certaine. Or si ainsi est qu’il nous falle suyvre au pris que le S. Esprit allant devant, nous conduit : aussi à l’endroit qu'il s’arreste et nous laisse, là aussi il nous faut demeurer, et nous y tenir pied coy. Que si aucun affecte de plus cognoistre qu’iceluy n’a révélé, i sera accablé par la splendeur infinie de ceste lumière inaccessible. Au reste, il nous faut bien retenir la distinction que jay naguères amenée, entre le conseil secret de Dieu, et sa volonté manifestée en lPEscriture. Car combien que toute la doctrine de lPEscriture surmonte par sa hautesse tout l’entendement humain, si est-ce que l’entrée et intelligence d’icelle n’est point fermée aux fidèles, lesquels y procédans avec révérence et sobriété, suyvent la conduite du S. Esprit. Mais c’est autre chose du conseil secret de Dieu, à la profondeur et hautesse duquel on ne peut toucher, quelque inquisition qu'on face.
35 Qui est-ce qui luy à donné premier. C’est l’autre raison par laquelle la justice de Dieu est maintenue fort et ferme à l'encontre de toutes accusations et blasmes que les meschans desgorgent pour la diffamer. Car s’il n’y à homme qui par mérites le tiene redevable à soy, nul n’ha droict de se plaindre de ce qu'il ne reçoit de luy récompense. Car celuy qui veut contraindre un autre à Juy bienfaire, il faut nécessairement qu’il allègue quelques plaisirs ou services, par lesquels il ait mérité cela envers l'autre. Les paroles donc de sainet Paul emportent ce sens, Dieu ne peut autrement estre accusé d’injustice, sinon qu’on vueille dire
qu’il ne rend pas à chacun ce qui Iny appartient. Or c’est un poinct tout clair, qu’il ne retient à personne le sien, veu qu’il n’est redevable à homme quelconque. Car qui est celuy qui se puisse vanter de quelque œuvre par laquelle à ait mérité la grâce de Dieu? Voyci un passage bien digne d’estre observé, lequel nous enseigne qu'il n’est pas en nosire puissance d’induire Dieu par nos bienfaits à nous conférer salut : mais que luy nous prévient par sa bonté gratuite sans que nous ayons rien mérité. Car S. Paul ne touche pas yci seulement que c’est que les hommes ont accoustumé de faire, mais que c’est qu’ils peuvent en tout et partout. Et quand nous nous voudrons bien examiner, non-seulement nous trouverons que Dieu n’est point nostre detteur, mais aussi que nous sommes tous jusqu’à un redevables à son jugement : non-seulement que nous n'avons mérité aucune grâce de luy, mais aussi
que nous sommes plus que dignes de la.
mort éternelle. Cependant ce n’est pas seulement pour le regard de la nature vicicuse et corrompue, que sainct Paul conclud que Dieu ne nous doit rien: mais mesme quand l’homme seroit demeuré en son entier et premier estat, il nice toutesfois qu’il puisse rien apporter devant Dieu pour acquérir sa grâce : pource que si tost qu’il commence d’estre, desjà le droict de création le rend tellement obligé à son Créateur, qu'il n’ha rien de son propre, où qu’il puisse nommer sien. En vain donc nous nous efforcerons de iuy oster son authorité et sa puissance, en sorte qu’il n'ait plus la liberté de disposer de ses créatures entièrement selon son bon plaisir : comme s’il y avoit quelques contes à faire entre luy et nous, et que nous peussions monstrer que comme il nous a donné, aussi a-il receu de nous.
Car. XI.
36 Car de luy et par luy. C’est la confirmation de la sentence précédente.
Car il monstre qu’il s’en faut beaucoup que nous nous puissions gloritier envers Dieu de quelque bien propre à nous, veu que nous avons esté par luy créez de rien: et que maintenant nostre estre consiste en luy : et de là conclud que c’est raison qu’à luy il soit rapporté , et à sa gloire. Car combien seroit-ce une chose desraisonnable, que les créatures lesquelles il a formées, et lesquelles il maintient , tendissent à autre fin qu’à exalter sa gloire? Là où nous avons traduit , à luy, je sçay bien qu’on pourroit aussi bien traduire En luy: car le mot Grec se prend quelque fois ainsi: mais c’est improprement. Or comme ainsi Soit que la signification ordinaire et propre convient mieux au propos, il est meilleur de la retenir, que de recourir à une impropriété. Ainsi donc la substance de ceste sentence est, Que c’est faire une confusion et renverser tout l’ordre de nature, sinon que Dieu, qui est le commencement de toutes choses , luy-mesme aussi en soit la fin et le but. Donc à luy soit gloire. 1] recueille maïntenant hardiment et pour indubitable, comme estant bien prouvée, la proposition et maxime principale de tout le propos, asçavoir qu'au Seigneur sa gloire doit demeurer ferme et immuable d’un costé et d'autre.
Car ceste sentence seroit froide et maigre à la prendre généralement : mais le poids d’icelle dépend de la circonstance du passage , que Dieu à bon droict s’attribue un empire souverain, et qu’en l’estat du genre humain et de tout ie monde, il ne nous faut rien chercher hors sa gloire.
Dont s’ensuit que toutes pensées qui tendent aucunement à déroguer à sa gloire, sont absurdes, hors de raison, voire mesme plenes de rage.