CHAPITRE XI
4 Je vous prie donc frères, par les miséricordes de Dieu, que vous offriez vos corps en sacrifice vivant, sainct, plaisant à Dieu, qui est vostre raisonna-
ble service.
2 Et ne vous conformez point à ce monde : mais soyez transformez par le
Car. XII.
SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS
renouvellement de vostre sens, pour esprouver quelle est la volonté de Dieu,
bonne, et plaisante, et parfaite".
1) Ou, la bonne volonté de Dieu, plaisante, etc.
Après que sainct Paul à traitté les choses par lesquelles il faloit nécessairement commencer pour dresser le règne de Dieu, Asçavoir qu’en Dieu seul les hommes doyvent chercher justice, et en sa seule miséricorde attendre salut : qu’en Christ seul gist la perfection de tous biens , et en luy nous est journellement proposée : maintenant suyvant un trèsbon ordre, il vient à former les mœurs.
Et de faict, par ceste cognoissance de Dieu et de Christ, en laquelle consiste le salut, l’âme est, par manière de dire, régénérée en une vie céleste : mais par les sainctes exhortations et enseignemens ceste vie-là vient comme à estre réglée et ordonnée. Car en vain on travaillera à monstrer aux hommes le soin qu’ils doyvent mettre à bien conduire leur vie, si non que devant on leur ait monstré que la source de toute justice est en Dieu et en Christ : ce qui est les ressusciter des morts. Et c’est en cela que consiste la principale différence entre l'Evangile et la Philosophie. Car combien que les Philosophes traittent des mœurs bravement et d’une façon qui leur acquiert louange de subtilité d'esprit, si est-ce néantmoins que toute la beauté qui reluit en leurs enseignemens, est comme un beau bastiment et de grande apparence, lequel sera sans fondement : pource que laissans les principes ils proposent une doctrine imparfaite, ne plus ne moins que s'ils fai-
soyent un corps sans teste. Et la façon
d'enseigner en la Papauté n’est pas guères autre. Car jà soit qu’en passant ils facent quelque mention de la foy de Christ, et de la grâce du sainct Esprit :
toutesfois on voit tout clairement à l’œil, comment ils approchent beaucoup plus des Philosophes profanes, que de Christ et ses Apostres. Au reste, comme les Philosophes avant que d’establir loix touchant les mœurs, traittent du souverain bien, et vont chercher les sources des vertus, desquelles puis après ils puissent tirer, et par manière de dire, faire descouler les ensceignemens particuliers con-
cernans le devoir d’un chacun : ainsi en ce passage sainct Paul met un principe duquel descendent toutes œuvres de saincteté : C’est asçavoir, Que nous avons esté rachetez par le Seigneur à ceste fin que nous consacrions à luy et nos personnes et tous nos membres. Mais il ne sera que bon que nous espluchions les mots l’un après l’autre.
À Je vous prie par les miséricordes de Dieu. Nous sçavons comment les hommes dissolus et desbauchez ont accoustumé de prendre plaisir à tirer à une licence charnelle tout ce qui est proposé en l’Escriture touchant la bonté infinie de Dieu : au contraire aussi les hypocrites , comme si la grâce de Dieu esteignoit l'affection et soin de bien et sainctement vivre , et estoit une ouverture pour donner aux hommes plus grande hardiesse de pécher, d’une malignité obscurcissent en tant qu’en eux est, le cognoissance d’icelle. Or la protestation que S. Paul fait yei pour prier les Romains plus instamment, monstre que jusqu’à ce que les hommes entendent et ayent bien imprimé en leurs esprits combien ils sont tenus à la miséricorde de Dieu, jamais ils ne le servent d’une vraye affection, et ne sont jamais assez vivement incitez à le craindre et luy obéir. C’est assez aux Papistes pourveu qu’ils puissent en espovantant les hommes, tirer d’eux je ne sçay quelle facon d’obéissance contrainte. Mais S.
Paul afin de nous faire adhérer à Dieu, non point par une crainte servile, mais d’une amour de justice franche, volontaire, et alaigre, nous attire par la douceur de la grâce en laquelle consiste nostre salut : et quant et quant nous reproche nostre ingratitude, sinon que ayans senti Dieu nous estre Père tant bénin et libéral, nous mettions aussi peine de nostre costé de nous dédier et consacrer du tout à luy. Et d'autant plus que S. Paul surmonte tous les autres en matière de magnifier et exalter la grâce de Dieu, tant plus aussi y a-il d’efficace en son parler,
quand il fait une telle exhortation. Car si la doctrine qu’il a mise ci-dessus ne peut embraser le cœur d’un homme en l'amour de Dieu, duquel il sent la bénignité si abondante envers s0y, il faudra bien que ce soit un cœur plus dur que fer. Où sont donc maintenant ceux ausquels il semble que toutes exhortations à saincteté de vie n’ont plus lieu, si tost qu’on establit lé salut des hommes en la seule grâce de Dieu : puis qu’il n’y a enseignemeñns, ordonnances, ne menaces qui soyent si propres à adresser et duire à l’obéissance de Dieu lesprit du fidèle, qu'est une considération attentive, et vif sentiment de la bonté de Dieu envers soy?
Au reste, on peut aussi veoir la douceur d'esprit qui a esté en l’Apostre, entant qu’il a mieux aimé procéder envers les fidèles par admonitions et prières amiables que par quelque façon de commandement rigoureux : pource qu'il sçavoit bien qu’envers ceux qui sont dociles il proutiteroit plus par ce moyen. Que vous offriez vos corps. C’est donc yci le commencement pour nous addresser à cheminer droit en toutes bonnes œuvres, asçavoir que nous sçachions que nous sommes consacrez au Seigneur. Car de là il s'ensuit qu’il faut que nous cessions de vivre à nous-mesmes, afin de destiner à l’obéissance d’iceluy toutes les opérations de nostre vie. Ainsi donc, ilya yci deux chôses à considérer : la premièré est, que nous sommes au Seigneur :
la seconde, qué pourtant il nous convient estre saincts : pource que ce seroit faire déshonneur à la majesté de Dieu, de luy offrir chose qui ne fust premièrement consacrée. Ce fondement estant mis, il s'ensuit quant et quant que saincteté nous doit estre en exercice continuel, tant que durera nostre vie : et que c’est comme une espèce dé sacrilége si nous retombons en immondicité, pource que ce seroit profaner uüne chose sanctifiée. Au reste, lApostre observe yei partout grande propriété de mots. Premièrement il dit qu'il faut que nostre corps soit offert en sacrifice à Dieu. En quoy il donne à entendre que nous ne sommes plus à nous-mesmes, mais que nous sommes du tout entrez en la puissance de Dieu. Ce
Ci XIE.
qui ne se peut faire autrement qu’en renonceant à nous-mesmes, voire mesme nous quittant totalement. Puis après par les épithètes qu’il adjouste, il déclare quel doit estre ce sacrifice. Car en lPappelant Sacrifice vivant : il signifie que nous sommes immolez au Seigneur à ceste condition, que nostre première vie estant mise à mort et anéantie Æn nous, nous ressuscitions en une vie nouvelle.
Par le mot de Sainct, il touche ceste propriété requise en sacrifice, de laquelle nous avons parlé. Car lors l’hostie du sacrilice est agréable et approuvée, quand la sanctification a précédé. Le troisième épithète en partie nous admoneste que nostre vie est lors réglée comme il appartient, quand nous addressons et rapportons au plaisir de Dieu ceste immolation de nous-mesmes : d'autre part aussi il nous apporte une singulière consolation, entant qu’il monstre que Dieu ha nostre estude pour agréable et lPapprouve, quand nous-nous addonnons à saincteté et innocence. Il appelle Corps, non pas seulement les os et la peau, mais toute ceste masse de nos personnes. Et il a expresséement usé de ce mot, afin de mieux signifier toutes les parties qui sont en nous, Selon la figure nommée Synecdoche. Car les membres du corps sont instrumens par lesquels les hommes accomplissent et mettent en effet leurs opérations : autrement il requiert de nous une intégrité et pureté, non-seulement du corps, mais aussi de l’âme et de l’esprit, comme il est dit en la 4re aux Thessal., V, 23. Le mot Grec que nous avons traduit Offrir, signifie proprement Présenter ou Représenter. Or quand il commande que nous-nous offrions en sacrifice, vray est qu’en cela il y a une allusion aux sacrifices de la Loy donnée par Moyse, lesquels estoyent amenez devant l'autel comme en la présence de Dieu.
Mais toutesfois il monstre avec un terme :
qui ha grâce, quelle promptitude nous devons apporter à recevoir attentivement ce qu’il plaist à Dieu nous commander, afin de le mettre en effet sans délay aucun. Dont nous recueillons qué tous hommes, tant qu’il y en à qui ne se proposent point ce but de servir Dieu, ne
Car. XII.
font que tracasser et se fourvoyer povrement. Nous avons aussi en ce passage quels sacrifices sainct Paul recommande à l'Eglise Chrestienne. Car en un sacrifice unique estans réconciliez à Dieu par Christ, nous sommes tous par la grâce d’iceluy faits sacrificateurs, et ce pour dédier à la gloire de Dieu, et nous, et tout ce que nous avons. De sacrifice d’expiation il n’en reste plus aucun à faire, et n’en peut-on dresser sans grand déshonneur de la croix de Christ. J’ostre raisonnable service. Je pense que ces mots ont esté adjoustez pour mieux (léclarer et confermer les choses précédentes : comme s’il eust dit, Si vous avez délibéré de servir Dieu, présentez-vous en sacrifice à luy. Car voylà la droite et légitime façon de servir Dieu, de laquelle ceux qui s’eslongnent, c’est à fausses enseignes qu'ils prétendent de le servir.
Or si Dieu ne peut estre par nous servi
ainsi qu'il appartient, sinon que nous
Compassions tous nos faits à la règle laquelle luy-mesme a prescrite : qu’on laisse et quitte là toutes façons de service de Dieu forgées par les hommes, lesquelles à bon droict il ha en abomination, veu qu'obéissance luy est plus agréable que tous les sacrifices que les hommes luy sçauroyent faire d’eux-mesmes, 1 Sam., XV, 22. Vray est que les hommes trouvent belles leurs inventions, et aussi (comme dit sainct Paul aux Colossiens, Il, 23,) elles ont une monstre de vaine apparencé de sagesse : mais nous OYORS ce que le Juge céleste prononce à lopposite par la bouche de sainct Paul. Car en nommant Service raisonnable, celuy qui est selon son commandement, toutes les choses que nous entreprenons outre la règle de sa Parole il les rejette comme folles, niaises, et plenes de témérité.
2 Etlne vous conformez point à ce monde. Comme ainsi soit que le mot de Monde aït plusieurs significations, il se prend yci pour le naturel et commun train où façon de faire des hommes : ausquelles choses non sans cause il défend de nous conformer. Car puis que le monde est tout confit en mauvaistie, si nous voulons vrayement nous vestir de Christ, il nous convient despouiller tout ce que
SUR L’EPISTRE AUX ROMAINS. 215
nous ayons de homme. Et afin que ces-
te façon de parler ne fust douteuse, il lexpose parle contraire, en commandant que nous soyons éransformez par le renouvellement de nostre sens. Car ces antithèses par lesquelles la chose est plus clairement exprimée, sont tout communes et ordinaires en l’Escriture. Or il nous faut vei noter songneusement quel renouvellement est requis de nous, asçavoir que cen’estpas seulement un renouvellement de la chair, ainsi que les Sor-
“bonistes prenent le mot de Chair, asça-
voir pour la partie inférieure qui est en Pâme : mais aussi de l’entendement, qui est la partie la plus excellente en nous, et à laquelle les Philosophes attribuent la domination en l’homme. Car mesmes ils l’appellent d’un mot qui signifie Gouvernement et conduite de capitaine : et disent que la raison est comme une Roine tant sage. Mais sainct Paul renverse bien yei ce thrône orgueilleux qu'ils luy dressent, et la jette du haut en bas, voire mesme la réduit à néant, quand il dit qu’il faut que nous soyons renouvelez d’entendement. Car quoy que nous nous flattions, toutesfois ceste sentence de Christ demeure vraye, Qu'il faut que l’homme qui veut entrer au royaume de Dieu, renaisse entièrement : car aussi nous sommes du tout eslongnez de la justice de Dieu en nostre cœur, et en nostre entendement. Afin qu'esprouviez quelle est. Yci nous avons la fin pour laquelle il a esté dit qu’il nous convient estre revestus d’un entendement nouveau : c’est asçavoir, afin que renonçans à toutes conceptions et désirs procédans tant de nous que des autres, nous regardions sans cesse à la seule vocation de Dieu, de laquelle l'intelligence est la vraye sagesse. : Or s’il est nécessaire que nostre entendement soit renouvelé, à ce que nous puissions esprouver quelle est la volonté de Dieu, il appert par là combien il est contraire à Dieu. Les épithètes qui sont yci adjoustez, tendent à la louange de la volonté de Dieu, afin qu'en plus grande alaigreté de cœur nous-nous eforcions de nous conformer à icelle. Et de faict pour réprimer et rembarrer nostre obstination et fière opiniastreté, il est du tout
nécessaire que la louange de justice et perfection soit entièrement attribuée à Ja volonté de Dieu, sans en rien donner ailleurs. Le monde se fait à croire que les œuvres qu’il a forgées à son plaisir, sont bonnes : Saïinct Paul au contraire crie haut et clair, que c’est par les commandemens de Dieu qu’il nous faut faire l'examen pour sçavoir ce qui est bon et droict. Le monde s’applaudit et se mi-
3 Or par la grâce qui m'est donnée,
Car. XIL
gnarde en ses inventions : mais S, Paul afferme que rien ne plaist à Dieu, sinon ce qu’il a commandé. Le monde, pour trouver perfection, laisse la parole de Dieu, et s’en va chercher des inventions nouvelles : mais S. Paul establissant en la volonté de Dieu toute perfection, monstre que quiconque passe ces bornes, $’abuse de fausses imaginations.
je di à chacun d'entre vous, que nul
ne présume de scavoir outre ce qu'il faut scavoir : mais qu'il soit sage à sobriélé comme Dieu a départi à 'chacun la mesure de foy.
1) 4 Cor., XII, 11. Ephés., IV, 7.
3 Or par la grâce. 1 y à en sainct . Paul mot à mot, Car je di par la grâce, etc., comme si c’estoit pour rendre raison : et si nous le prenons ainsi, ceste sentence s’entretiendra assez bien avec la précédente. Car pource qu’il avoit dit qu’il faloit que toute nostre estude fust employée à chercher la volonté de Dieu, le propos requéroit que par mesme moyen il nous destournast de vaine curiosité.
Toutesfois, pource que souvent le mot Car, estsuperflu en sainct Paul, on pourroit prendre ceci comme estant couché en simple affirmation. Car mesme en ceste sorte le sens ne laissera point de fort bien couler. Or avant que commander, il fait mention de l’authorité qui luy est donnée, afin qu’ils escoutent sa voix, ne plus ne moins comme si c’estoit Dieu mesme qui parlast en personne. Car les mots desquels il use, emportent autant comme s’il disoit, Je ne parle pas de moymesme, mais estant ambassadeur de Dieu, je vous apporte ce qu’il m'a enjoint d’annoncer. Comme il a desjà fait au paravant, il appelle yci son office d’Apostre Grâce, atin de magnifier en iceluy la bonté de Dieu, et quant et quant donner à entendre qu’il ne s’est point ingéré ou avancé par témérité : mais qu’il a esté constitué en loflice par vocation de Dieu.
Ainsi donc, usant de ceste préface pour se donner authorité, il astreint aussi les Romains à ceste nécessité d’obéir, sinon qu'ils vueillent mespriser Dieu en la persoune de son Ministre. Après cela s’en-
suit le commandement, par lequel il nous retire de tout désir d’enquérir les choses qui ne peuvent apporter que tormens à nos esprits, et point d’édification : et défend qu'aucun ne s’attribue point plus que Sa capacité et vocation ne porte : et quant et quant nous admoneste de penser et méditer les choses seulement qui nous pourront rendre humbles et modestes.
Car j'aime mieux prendre ainsi «e propos, que comme Erasme l’a traduit, Que personne ne présume de Ssoy par fièreté :
pource que ce sens-là est un peu trop eslongné des mots de S. Paul, et l’autre convient mieux au fil du propos. Ces mots, Outre ce qu'il faut scavoir, déclarent que c’est qu’il a voulu entendre par le mot précédent: c’est que nous passons la mesure de sçavoir, quand nous nous travaillons après des choses. desquelles nous ne nous devions point soucier. Mais Sentir à sobriété, c’est employer son estude à ‘entendre les choses que nous cognoissons estre propres pour nous duire et ranger à modestie. Comme Dieu en à départi à un chacun. ya en sainct Paul mot à mot, À un chacun comme Dieu a départi: mais c’est une figure qu’on appelle Anastrophe, c’est-àdire, une transposition de mots, en lieu de dire, Comme Dieu a départi à un €hacun. Or en ceci est exprimé le moyen de ceste sobriété de sçavoir, de laquelle il parle. Car d'autant que la distribution des grâces est diverse, la droite mesure de sçavoir que chacun en son esgard se
Cuar. XII
doit proposer, est de se tenir au dedans de la grâce de foy que le Seigneur luy a conférée et ne passer point plus avant.
L’affectation donc et curiosité de sçavoir superflue, ne consiste pas seulement à l'endroit des choses superflues, et desquelles la cognoiïssance est inutile : mais aussi en celles desquelles autrement lintelligence est proufitable, quand nous ne regardons pas jusques où s’estend le don que nous avons receu, mais par témérité et audace outrepassons la mesure d’intelligence que Dieu nous a donnée: laquelle importunité et présomption Dieu ne laisse point demeurer impunie, Car on voit le plus souvent en quelles resveries
SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS
s’entortillent ceux qui par folle ambition s’eslèvent outre les limites que Dieu leur avoit establis. Le sommaire, ou la substance du propos est, Que cela est une partie de nostre sacrifice raisonnable, quand chacun apporte un esprit doux et docile, pour se laisser conduire et gouverner à Dieu comme il luy plaira.
Au reste, comme ainsi Soit qu’en Opposant la foy au jugement humain, il nous destourne de nos inventions, il adjouste quant et quant expresséement La mesure, afin que les fidèles s’entretienent avec humilité, mesme en leur défaut: se contentans de la portion de grâce qu’ils ont receue.
4 Car comme nous avons plusieurs membres en un corps, et tous les mem-
bres n'ont une mesme opération,
5 Ainsi, nous qui sommes plusieurs, sommes un corps en Christ, et chacun
sommes membres l’un de l'autre :
6 Mais loutesfois ayans ! dons différens?, selon la grâce qui nous est donnée, où prophétie, prophétisons selon la proportion de foy : 7 Ou ministère, soyons en administration : ou celuy qui enseigne, en doc-
trine > :
8 Et qui exhorte, en exhortation"* : qui distribue, le face en simplicité : qui préside, le face songneusement : qui fait miséricorde le face joyeusement*.
1) Ou, Or comme ainsi soit que nous ayons dons. 4) Ou, exhorte celuy qui. 5) 2 Cor., IX, 7.
4 Car comme nous avons. Ce qu'il avoit dit qu'un chacun doit limiter son scavoir selon la mesure de sa foy, il le conferme maintenant par la vocation de
tous fidèles. Car nous sommes appelez à
ceste condition, que nous venions à estre unis comme en un corps: considéré que Christ a ordonné une telle société et conjonction entre tous ses fidèles, qu’il y a entre les membres du corps humain: et pource que les hommes ne pouvoyeni d’eux-mesmes s’assembler en une si grande union, luy-mesme a esté fait le lien de ceste conjonction. Pource donc que la convenance qu’on voit au Corps humain, doit aussi estre semblable en fa compagnie des fidèles, il prend de là une similitude pour prouver combien il est nécessaire que chacun en son endroit sçache que c’est que porte sa nature, Sa capacité et sa vocation, Or comme ainsi soit que
2) 1 Pierre, IV, 10.
3) Ou, qu’il donne enseignement,
sidérations : quant au présent propos il la faut principalement ainsi appliquer, Que comme les membres d’un corps ont leurs facultez et propriétez distinctes, et toutes choses distinctes, et n’y a membre, ou qui ait toutes facultez ou opérations ensemble, ou qui tire à soy et usurpe l'office des autres : ainsi aussi Dieu nous a dispensé divers dons, et par ceste distinction a establi ordre qu’il vouloit estre observé entre nous : C’est que chacun se gouverne et modère selon la mesure de sa faculté, et ne s’ingère d'entreprendre ce qui s’adresse à autre : et qu’un ne désire point d’avoir tout ensemble, mais que se contentant de sa condition, il ne luy face point mal de se déporter d’usurper ce qui est de l'office des autres. Toutesfois, touchant ainsi en termes exprès la COmmunion qui est entre nous, il donne aussi à entendre quant et quant, quel Soin et
ceste similitude se rapporte à diverses con- | affection. un chacun doit avoir de confé-
rer pour le bien commun de tout le corps de PEglise, toutes les grâces qu’il ha.
6 Mais loutesfois ayans dons différens. Sainet Paul yci maintenant ne nous presche pas simplement d'entretenir entre nous une amour fraternelle: mais nous recommande modestie, qui est une vertu, laquelle, quand nous Paurons, elle sera pour bien modérer et compasser toute nosire vie. Chacun désireroit volontiers d’estresibien fourni detout, qu’il n'eust aucun besoin d'aide des frères :
mais c’est en. cela que consiste le lien de communication mutuelle, quand il n’y en à pas un qui puisse suflire à soy-mesme, mais que tous Sont contraints d’emprunter les uns des autres. Je confesse donc que la société et compagnie des fidèles ne peut autrement Consister, sinon que chacun se contentant de sa mesure, départisse aux frères les dons qu’il a receus, et souffre aussi d’estre mutuellement aidé des dons qu'ont les autres, Mais sainct Paul a principalement voulu yei réprimer cest orgueil qu’il sçavoit estre naturellement enraciné és hommes :
et afin que Chacun ne se fasche de n'avoir
pas tous les dons qu'il voit és autres, il nous admoneste que ce n’est point une chose qui se face sans un trèsbon conseil de Dieu, de ce que les grâces sont ainsi distribuées, à chacun sa portion : d’autant qu’il est expédient pour le bien commun et la conservation de tout le Corps, que nul n'ait une telle plénitude et si parfait accomplissement de tous dons, qu’il puisse mespriser ses frères sans en avoir à souffrir. Nous avons done yei le principal but auquel tend l’Apostre, Asçavoir que toutes choses ne convienent pas à tous, mais que les dons de Dieu sont tellement distribuez, que chacun en ha sa portion certaine et limitée :
et qu’il faut que chacun en son endroit Soit tellement songneux de conférer à lédification de l'Eglise, les dons qu'il à receus, que nul ne prene la charge d’autruy, laissant la sienne. Car en cest ordre tant beau, et comme proportion si convenable, consiste la conservation de l’estat de l’Eglise, asçavoir, quand chacun de son costé confère tellement en commun
ce qu’il a receu du Seigneur, qu'il n’em-
Cuar. XIL
pesche point les autres. Quiconque trouble cest ordre, cestuy-là fait la guerre à Dieu, par l'ordonnance duquel il a ainsi esté establi. Car la différence et diversité de dons n’a point esté mise par la volonté et disposition des hommes, mais c’est d'autant qu’il a pleu au Seigneur de dispenser en ceste manière. sa grâce. Soi prophétie. Maintenant mettant en avant pour exemple quelques espèces, il mons-
{re comment chacun se doit du tout em-
ployér à faire valoir et proufiter la grâce qu’il a receue, ne plus ne moins que les gendarmes avisent à tenir bon chacun en sa place, Car aussi, tous dons ont chacun quelque but proposé auquel ils tendent :
et duquel se destourner aucunement, c’est desià profaner le don, et en abuser.
Quaut à ce que la sentence est un peu emmeslée, nous la pourrons mettre par ordre ainsi, en faisant commencer la conclusion en cest endroit : Celuy donc quiba Prophétie qu’il la compasse à la proportion de foy: qui ha ministère, qu'il en use à administrer : qui ha doctrine, qu’il en use à enseigner, etc. Ceux qui viseront ainsi au but, se tiendront comme il faut au dedans de leurs limites, sans passer outre. Au reste, on prend ce passage en diverses sortes, Car aucuns prenent Prophétie pour ce don de prédire les choses à-venir, lequel environ les commencemens de l'Evangile on a veu fleurir et avoir lieu en l’Eglise: comme aussi le Seigneur a voulu lors par tous moyens magnifer et exalter la majesté et excellence de son règne : et ceux-là pensent que ce qui s'ensuit, Selon la proportion de foy, se doit rapporter à chacun des membres qui s’ensuyyent en ce propos. Mais quant à moy, j'aime
mieux suyvre ceux qui estendent ce moi M
plus avant, à un don spécial de révélation, asçavoir quand un homme aura dextérité et doctrine à faire office d’exposi-
teur en déclarant et donnant bien à en-
tendre la volonté de Dieu. Ainsi aujourd’huy en l'Eglise Chrestienne, depuis que
Christ et son Evangile ont fait la conclu.
sion de toutes les prophéties anciennes, et de tous les oracles de Dieu, Prophétie n’est quasi autre chose qu’une droite intelligence de l’Escriture, et une dextérité
Ex}
sud
Car. XII,
singulière de la bien expliquer. Car aussi sainet Paul l’a mis ailleurs en ce sens, quand il disoit, Je veux bien que vous tous parliez langages estranges : mais encore plusque vous prophétiziez : À Cor., XIV, 5. Nous cognoissons en partie, et prophétizons en partie, 4 Cor., XIIE, 9, Et de faict, il n’appért point que S. Paul ait voulu yei réciter seulement ces grâces admirables, par lesquelles Christ a au commencement enrichi et comme fait triompher son Evangile: mais plustost, au contraire, nous Voyons qu’yci sont récitées seulement les grâces ordinaires, et qui demeurent tousjours en l'Eglise. Aussi il ne me semble pas qu’il y ait grand'fermeté en la raison qu’on amène au contraire, asçavoir qu’en vain PApostre eust dit ceci à ceux, lesquels parlans par V’Esprit de Dieu ne pouvoyent pas dire Christ estré exécrable, 1 Cor., XIE, 3. Car comme ainsi soit qu’il tesmoigne ailleurs, 4 Cor., XIV, 32, et 30, que l'esprit d’un prophète est sujet aux Prophôtes : et commande que celuy qui parloit auparavant, se aise s’il est révélé à un autre qui est assis : par semblable raison il peut bien yciadmonester ceux qe prophétizent en l'Eglise, de conformer | leurs Hautes
Gs ne se desvoyent du droit due Par le mot de Foy, il entend les premiers fondemens et principales maximes de la religion, ausquelles toute doctrine qui sera trouvée n’éstre pas accordante, séra par
Le moyen réprouvée et déclarée Russe.
Ï ny à pas tant de difficulté és autres
membres qui s’ensuyvent. Celuy (dit-il) qui est ordonné ministre, face sa charge en administration, et considère qu’il n’a point ésté appelé à ce degré pour soy, mais pour les autres. Comme s'il disoit, Qu'il S'acquitte de sa charge en administrant vrayement, afin qu’il se monstre tel que son nom emporte. Comme incontinent après sous le mot de Doctrine, il recommande aux Docteurs une édification solide, en ce sens, Que celuy qui ha le don de doctrine, sçache que la fin d’icelle est, que lEglise ait une instruction vraye : et qu'il ne regarde à autre chose, sinon de faire par sa doctrine que l'Eglise proufite, et soit mieux enseignée. Car ce-
SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS
luy-là est Docteur qui instruit et endoctrine l'Eglise par la Parole de vérité. Que celuy qui ha la grâce et le don d’exhorter, se propose ceste fin d’exhorter avec efficace. Au reste, vray est que ces offices ont grande aflinité, voire mesme conjonction ensemble : mais toutesfois ils ne laissent pas d’estre divers et différens.
Il est certain que nul ne peut exhorter sinon avec doctrine : il ne s'ensuit pas toutesfois que celuy qui ba le don d’enseigner, ait pourtant la grâce d’exhorter aussi. Semblablement nul ne prophétize, ou enseigne, où éxhorte, que quant et quant il n’administre : mais il suffit que nous gardions la distiuction telle que nous la voyons és dons de Dieu, et la cognoissons esire convenable à l’ordre de l'Eglise.
8 Qui distribue, le face en simplicité.
Par ces derniers membres nous voyons apertement, qu’yci nous est monstré quel est l’usage légitime des dons de Dieu.
Par ceux qui distribuent , il entend yci non pas les gens qui font aumosne de leur. propre bien: mais les Diacres qui sont députez pour départir les biens qui appartienent au public de l'Eglise. Et par ceux qui font miséricorde, il entend les vefves ef autres ministres, lesquels selon la coustume de l'Eglise ancienne estoyent commis pour'avoir soin des povres et les penser. Car ce sont deux diverses charges, de pourvoir aux nécessitez des povres en leur fournissant argent, et de s’employer à les penser et traitter. Au reste, il attribue aux premiers simplicité, par laquelle sans fraude et sans acception de personnes ils distribuent fidelement ce qui leur est mis entre mains : et quant aux autres, il veut qu’ils facent joyeusement le service qu'ils feront selon leur charge : de peur que s'ils v procèdent avec chagrin on quelque contenance desdaigneuse , cela ne face perdre toute grâce à leur service, comme souvent il en advient. Car comme il n’y a rien qui console et soulage plus la personne malade, ou affligée en quelque autre sorte, que quand elle voit que d’un cœur alaigre et avec une promptitue de courage on s’employe à le secourir : ainsi s’il apperçcoit une tristesse en la face de ceux qui luy
assistent, il interprétera cela comme un mespris et desdain de sa personne. Quant à ceux qui président, combien qu’il nomme ainsi proprement ceux qui estoyent députez pour le gouvernement de l'Eglise, (or c’estoyent ! ces Anciens lesquels en chacune Eglise avoyent superintendance sur le reste du peuple quant à ce qui concernoitles mœurs , et faisoyent les admonitions pour la conservation de la discipline et correction des vices) toutesfois ce qu’il dit d’iceux, se peut aussi estendre universellement à toutes espèces de prééminence ou gouvernement. Car il
1) Voyez l’Institution, chapitre VIIE, section 42.
Car. XII.
n’est pas requis un petit SOin en ceux qui doyvent pourvoir au repos de tous les autres, ne petite diligence en ceux qui doyvent jour et nuit faire le guet pour la conservation de l’estat commun. Combien que la condition de ce temps-là monstre assez que sainct Paul ne parle pas généralement de tous ceux qui président en quelque sorte, et ont quelque prééminence (car il n’y avoit point lors de magistrats fidèles) mais des Anciens qui estoyent ordonnez pour veiller à la correction des mœurs.
9 La charité soit sans feintise : soyez détestans le mal, vous adjoignans au
bien.
10 Enclins par charité fraternelle à aimer l'un l'autre: prévenans l'un
l'autre par honneur ! :
A1 Non paresseux à faire service : servans d'esprit : servans au temps ? : 12 Joyeux en espérance : patiens en tribulation : persévérans en oraison* : 13 Communiquans aux nécessitez des saincis* : poursuyvans hospitalité ?.
1) Eph., IV, 32. Héb., XIII, 1. 1 Pierre, I, 22, et Il, 17. 5) Héb., XIII, 2.
9 La charité soit sans feintise. Voulant maintenant mettre les enseignemens qui concernent les devoirs des particuliers, comme il a n’aguères parlé de celuy de ceux qui ont quelque charge publique :
il commence bien proprement par charité, qui est le lien de perfection. Or quant à icelle, il fait une remonstrance qui estoit fort nécessaire , asçavoir qu'il faut que charité procède d’une pure syncérité et affection nayfve, toute feintise et simulation mise bas. Car on ne pourroit pas facilement dire, combien quasi tous hommes sont subtils à contrefaire charité, laquelle ils n’ont point à la vérité. Car en cela ils ne mentent pas seulement aux autres : mais ils se trompent aussi eux-mesmes, en se faisant à croire aw’ils font assez bien leur devoir à aimer ceux desquels non-seulement ils ne tienent conte, mais aussi les rejettent à la vérité. À ceste cause sainet Paul prononce yei que ce n’est point charité autrement, sinon qu’elle soit despouillée de toute feintise. Or un chacun peut facilement estre tesmoin à SOy-mesme, asça-
2) Ou, au Seigneur.
3) Luc, XVIIL, 1. 4),1 Cor., XVI, 1.
voir-mon sil n’a point quelque cachette au dedans de son cœur, laquelle soit répugnante à charité. Ces mots Bien et Mal qui s’ensuyvent incontinent au reste, ne se prenent pas en la signification générale : mais l’Apostre a mis Mal, pour une perversité malicieuse par laquelle on porte dommage aux autres: el Bien, pour une bénignité et débonnaireté à leur assister. Et c’est une antithèse assez cCommune en lEscriture, quand on défend premièrement les vices, et puis on recommande les vertus contraires. Au.
reste, il y a yei un mot Grec, en la translation duquel je n’ay suyvi n’Erasme ne l’ancien Translateur Latin, qui Pont traduit, Hayssans : car selon mon jugement sainct Paul à voulu exprimer quelque chose d'avantage. Et le mot de Détester, que j’ay prins, a une véhémence qui respond mieux aux membres opposites, où il commande non-seulement de nous addonner à bien faire aux autres, mais aussi de tenir bon en cest exercice, et d’y estre fermes, voire comme collez : car aussi le mot Grec signifie cela.
CHar. XII.
10 Ænctins par charité fraternelle, etc. 1] ne peut trouver termes assez suffisans à son gré pour exprimer l’ardeur de ceste dilection, de laquelle nous nous devons aimer mutuellement lun l’autre.
Car il l'appelle Fraternelle, et nomme l’affection d’icelle d’un mot grec, Séorgé, qui signifie ceste affection nayfve et inclination naturelle que les parens ont à s’entr'aimer. Et de faict , il faut que l’amour duquel nous aimons les enfans de Dieu, soit tel. Pour ce faire, il adjouste un commandement fort nécessaire pour entretenir la bonne grâce et amitié des uns aux autres, que Chacun de son pouvoir porte honneur aux frères. Car il n’y a poison plus propre pour rompre amitié et envenimer les cœurs, que quand quelqu'un pense qu’on le mesprise. Au reste, si on veut par le mot de Æonneur, entendre toute espèce d'humanité, je n’y contredi pas fort : toutesfois l’autre première interprétation me revient plus. Pource que comme il n’y a rien plus contraire à concorde fraternelle, que le tort qu’on tient aux autres procédant de fièreté, asçavoir quand chacun s’esiève mesprisant les autres : ainsi c’est un souverain moyen pour nourrir et entretenir amour, que modestie , laquelle fait que chacun porte honneur aux autres.
11 Non paresseux à faire service , etc. Ce commandement nous est donné, non-seulement pource qu'il faut que la vie Chrestienne consiste en prattique continuelle, mais pource que souvent il nous convient mettre en arrière nostre proufit particulier, pour nous employer envers nos frères : voire encore n’adviendra-il pas tousjours que ce soyent gens de bien et qui le méritent, mais souventesfois ce sera envers gens qui en sont du tout indignes et ingrats jusques au bout. Brief, pource qu’en plusieurs endroits qui Concernent nostre devoir, il faut que nous nous oublions nous-mesmes : si nous ne nous Solicitons, et travaillons diligemment à nous desvelopper de toute nonchalance, jamais nous ne pourrons estre vrayement à délivre pour obéir à Christ, et le servir avec promptitude. Ce qui s’ensuit après, Fervens d'Esprit: exprime comment c’est que nous pourrons obtenir
SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS
l’autre poinct précédent. Car la chair est tousjours lasche, et tire en arrière comme un vieil asne , et pourtant elle ha besoin d’estre piquée et aiguillonnée. Or il n’y a que Pardeur de l'esprit seulement qui puisse corriger nostre paresse. Le soin donc de bien faire à nos prochains requiert un zèle que l'Esprit de Dieu ait allumé en nos cœurs. Pourquoy est-ce donc, dira quelqu'un, que sainct Paul nous exhorte à ceste ardeur? Je respon, Combien que ce soit un don de Dieu, que toutesfois ceci est enjoint aux fidèles, afin qu’ils se resveillent à bon escient, et se desveloppent de toute paresse, pour recevoir en eux ce feu que Dieu allume:
comme le plus souvent il advient que nous estouffons par nostre nonchalance, et esteignons les bons mouvemens de l'Esprit , lesquels Dieu nous adresse. A cela mesme aussi se rapporte le troisième poinct qui s’ensuyt : Que nous servions au temps. Car pource que le cours de nostre vie est bref, l’opportunité et occasion de bien faire s’éscoule incontinent :
et d'autant plus faut-il que nous nous hastions alaigrement de faire nostre devoir. Suyvant cela S. Paul en un autre passage nous advertit de racheter le temps, pource que les jours sont mauvais. Ephés., V, v. 16. Ces mots pourroyent aussi avoir un autre Sens, a5Ççavoir, Que nous sçachions nous accommoder au temps : ce qui sert beaucoup souventesfois : comme au contraire, à faute de le sçavoir faire, plusieurs bonnes choses demeurent en arrière. Mais il me semble que sainct Paul commandant de servir au temps, met Ce mot-là à l’onposite de Paresse et nonchalance. Au reste, pource qu’en plusieurs anciens exemplaires Grecs, il y a, Servans au Seigneur :
je n’ose pas entièrement rejetter ceste lecture-là, combien que de prime face elle pourroit sembler estre hors de propos. Et si nous la voulons suyvre, je ne doute point que $. Paul, pour donner toujours meilleur courage aux fidèles, n’ait voulu rapporter au service de Dieu toute l’humanité dont on use envers les frères, et tout ce qui sert à entretenir charité.
12 Joyeux en espérance. Ces trois points aussi sont conjoints l’un à Pautre,
et semblent aucunement dépendre de l’autre précédent, Servans au temps. Car cestuy-là s’accommode fort bien au temps, et employe l’occasion à suyvre sa course courageusement, lequel constitue sa joye en l’espérance de la vie à venir, et soustient patiemment les tribulations.
Mais comment qu'il en soit (car aussi cela n’emporte pas beaucoup, ou de les conjoindre avec le précédent, ou de les Séparer) il nous défend premièrement de nous arrester és biens présens, et de mettre nostre joye en la terre et és choses terriennes, comme si nostre félicité nous estoit là assignée : et au contraire nous commande d’eslever nos esprits au ciel, afin que nous jouissions d’une joye ferme et parfaite. Si nous constituons nostre joye en l'espérance de la vie à venir, et la tenons là comme enclose, cela nous engendrera patience en adversité :
d'autant qu’il n’y aura sentiment de douleur qui ait le pouvoir d’anéantir une telle joye. Ainsi donc ces deux choses s’entretienent ensemble, et sont liées l’une à l’autre, asçavoir la joye procédante d’espérance , et patience en adversité. Car jamais homme ne se rangera paisiblement et d’un esprit posé, à porter la croix, sinon qu'il ait apprins de chercher sa félicité hors du monde, afin d’addoucir l’'amertume, et alléger Ja pesanteur de la croix par la consolation d'espérance. Or pource que l’un et l’autre surmonte de beaucoup nos forces, il est besoin de s’inciter à oraison, et prier Dieu incessamment qu'il ne permette point que nos cœurs devienent lasches, et retombent à ceste terre, ou s’anéantissent par les adversitez. Au reste, sainct Paul ne nous incite pas seulement à prières, mais requiert nomméement persévérance : pource que nous avons une guerre Continuelle , et tous les jours se lèvent de divers assauts, que les plus foris mesmes ne seroyent pas suflisans à soustenir, sinon que par chacun jour ils recouvrassent forces nouvelles. Mais à Ce que nous ne
Car. XII
venions point à nous lasser et descoura-
ger, le souverain remède est la continuation en prières. |
13 Communiquans aux nécessitez des Saincts, etc. HN revient aux œuvres appartenantes à charité, desquelles la principale est de bien faire à ceux desquels nous attendons le moins de récompense.
Pour autant donc qu’il advient communéement qu’on tient le moins de conte de ceux qui sont les plus pressez de povreté, et ont besoin d’aide (pource que nous estimons que ce seroit chose perdue de l'assistance que nous leur ferions) Dieu nous recommande ceux-là singulièrement et spécialement. Car lors nous monstrons avoir une vraye charité, quand nous assistons aux frères nécessiteux, non pour autre regard que d'exercer charité. Or une partie d’icelle charité, voire et qui n’est pas la plus petite, consiste en Æospilalité, c'est-à-dire en ceste amitié, humanité, et lihéralité, qu’on monstre à l'endroit des estrangers, pource que ceuxlà sont despourveus plus que tous autres, d'autant qu’ils sont loin de gens de leur cognoissance : pour ceste cause il nous la recommande nomméement. Nous voyons donc, que tant plus que les hommes communéement ne tienent conte de quelqu'un, d'autant plus nous doit-il estre en plus grande recommandation, et en devons avoir soin d'avantage. Notons
aussi la propriété de parler en ce qu'il
dit, qu’il faut communiquer aux nécessitez, signifiant par cela qu’il. nous convient subvenir à la nécessité des frères, d’une telle affection comme si nous donnions secours à nous-mesmes. Mais il commande spécialement d'aider aux Saincts. Car jà soit que nostre charité se doyve estendre universellement à tout le genre humain, toutesfois elle doit embrasser d’une affection singulière et spéciale les domestiques de la foy, lesquels
nous sont conjoints d’un lien plus es
troit.
14 Bénissez ceux qui vous persécutent : bénissez-les, (di-je) eé ne les mau=
dissez point.
4) Matth., V, kk. 1 Pierre, TITI, 9.
7 es DS SEE
Cuar. XIT.
SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS
15 Kesjouissez-vous avec ceux qui S'esjouissent, et pleurez avec ceux qui
pleurent : |
16 Ayans un mesme sentiment entre vous : n'affectans point choses hautes, mais vous accommodans aux basses!. Ne soyez point sages en vous-mesmes?.
1) Rom., XV,1: 2) Prov., III, 7. Is., V, 21.
A4 Bénissez. I] faut que les Lecteurs soyent pour une fois advertis, de ne chercher point trop scrupuleusement certain ordre en chacun de ces commandemens, ainsi qu'ils sont yci l’un après Pautre. Mais de se contenter d’avoir yei de briefs enseignemens comme senez, qui seront pour les duire à toutes choses
“appartenantes à saincteté de vie : et iceux
tirez de ce principe que l’Apostre a mis au commencement de ce chapitre. I] touchera tantost le commandement de ne rendre point injure pour injure, outrage pour outrage : mais yci il requiert une chose qui est encore plus difficile, asçavoir que nous ne désirions aucun mal à nos ennemis, mais que nous leur souhaïittions toute prospérité, et en requérions Dieu, quoy qu'ils nous tormentent et traittent inhumainement. Et d’autant plus qu’il est difficile d'observer et retenir une telle douceur, tant plus nous faut-il travailler après. Car le Seigneur ne commande rien en quoy il ne requiert nostre obéissance. Et en cela il n’y à ex- «use qui soit recevable, si nous sommes vuides de ce sentiment et de ceste affection, par laquelle le Seigneur a voulu que nous fussions différens des niques et enfans de cé monde. £a chose est difficile, je lé confesse, et du tout contraire à la nature de l’homme. Mais 1] n’y a rien Si
difficile qu'on n'en viene à bout par la
vertu de Dieu, laquelle jamais ne nous défaudra, moyennant que nous ne SOyOns point paresseux de la requérir et invoquer. Et combien qu’à grand’ peine en
trouverions-nous un qui ait si bien prou-
fité en la Loy du Seigneur, que d’accomplir ce commandement, si est-ce toutesfois que nul ne se peut renommer enfant de Dieu, ou se glorifier du nom de Chrestien, sinon qu’il soit en partie revestu de ce courage, et bataille tous les jours pour repousser l'affection contraire. J’ay dit que cela est plus difficile que non pas se déporter de poursuyvre la vengence quand
on nous à offensez. Car aucuns, combien qu'ils s’abstienent de mettre la main sur leurs ennemis, et mesme ne soyent point menez d’une affection de leur ruine, désireroyent bien toutesfois qu’il leur. surveinst ruine ou dommage de quelque costé. Et s’il advient qu’ils soyent appaisez envers eux jusques-là, que de ne leur souhaïtter point de mal, si est-ce toutesfois qu’à grand’ peine en trouvera-on de cent l’un qui désire le proufit et salut de celuy qui luy aura fait tort : mesme au contraire, la plus grand’part se lasche la bride hardiment à user de maudissons.
Or Dieu par sa Parole ne réprime pas seulement les mains de mal-faire, mais donte aussi toute affection d’amertume cachée dedans les cœurs : et non-seulement cela, mais aussi veut que nous soyons songneux du salu tde ceux qui attirent sur eux damnation, en nous donnant fascherie et torment sans cause.
Quant au mot Grec, que nous avons traduit Bénissez, Erasme $’y est abusé le traduisant, Parlez bien : car il n’a pas considéré qu’il est mis à l’opposite de Maudire et souhaitter dommage. Car sainct Paul en l’un et lautre veut que Dieu soit tesmoin de nositre patience, tellement qu’en nos désirs non-seulement nous réprimions l’impétuosité de la cholère, mais aussi qu’en requérant que pardon soit fait à nos ennemis, nous monstrions que nous sommes marris de leur condition quand ils périssent ainsi à leur escient.
15 Resjouissez-vous avec ceux qui s'esjouissent, etc. La sentence générale est mise en troisième lieu, Que les fidèles ayans une amour mutuelle entr’eux, quand quelque chose adviendra à l’un, les autres en soyent esmeus comme s’il leur estoit advenu., Mais en premier lieu, il exprime les parties ou espèces de ce propos général, Qu'ils se resjouissent avec ceux qui s’esjouissent, qu'ils pleurent avec ceux qui pleurent. Car la nature
de vraye amour le donne ainsi, que chacun aimera mieux pleurer avec $on frère, qu’estant au milieu de ses aises et en repos regarder de loin Paffliction et le dueil d’iceluy. Ainsi donc le sommaire de ceci est, que nous-nous accomimodions mutuellement les uns aux autres, entant que faire se peut : et quoy qu’il adviene à l’un, que les autres prenent en eux le sentiment de cestuy-là : soit qu’en adversitez il falle estre contristez avec luy, ou en prospérité se resjouir. Et de faict ne s’esjouir pas de la prospérité du frère, c’est une envie : de n’estre pas contristé quand mal luy vient, c’est inhumanité.
Quw’il y ait donc une telle compassion entre nous, que ce soit pour nous conformer les uns aux autres en toutes affections.
46 N’affectans point choses hautes.
La translation d’Erasme est, N’estimans point de nous-mesmes par arrogance :
mais l’Apostre au texte Grec parle en termes plus signifians, et aussi plus convenables pour faire l’antithèse au membre opposite. Ces mots, N’affectans point choses hautes : expriment ce que le Grec porte. L’Apostre donc entend par cela, que ce n’est point le faict d’un homme Chrestien, d’aspirer par ambition aux choses, par lesquelles il puisse estre plus excellent que les autres, et d’estre d’un esprit hautain : mais plustost de s'exercer à modestie et douceur. Car c’est celle qui nous fait excellens devant Dieu, et non pas orgueil, ou mespris et desdain des frères. Or c’est un commandement adjousté bien à propos avec les précédens. Car il n’y à rien qui empesche
Car. XII.
plus ceste union de laquelle il a esté par” lé, que quand nous-nous eslevons, et pour parvenir à un degré plus haut que les autres, nous affectons et imaginons je ne sçay quoy d'excellence. Au reste, combien qu’en ce qui s’ensuit, On pourroit aussi traduire le mot Grec Aux bas, en le rapportant aux personnes : toutesfois j'ay mieux aimé le traduire, Aux choses basses, afin que par ce moyen l’antithèse soit parfaite. Yei donc est condamnée toute ambition, et ceste hautesse d'esprit, qui sous couverture de magnanimité gaigne et entre secrètement dedans les cœurs des hommes jusques à estre en estime. Car certes la principale vertu des fidèles, consiste en une modestie, ou plustost déjection de cœur, laquelle face que nous aimions tousjours mieux quitter aux autres l’honneur, que leur oster pour lattirer à nous. L’enseignement qui s'ensuit ha grande affinité avec cestuy-ci. Car il n’y a rien qui nous enfle plus le cœur, que quand nous faisons cas de nostre prudence. Il veut done qu’ostans cela de nostre entendement, nous ne desdaignions point d’escouter aussi les autres, et suyvre leur conseil.
Car quant à ce que le mot Grec, que nous avons traduit Sages, ou Prudens, Erasme la rendu, Arrogans : le sens, à le prendre ainsi, seroit Contraint et maigre, attendu que sainct Paul réitéreroit deux fois une chose sans aucune véhémence, ou plus grande expression. Mais c’est un remède fort propre pour guérir le vice d’arrogance, que de n’estre point trop sages en nous-mesmes.
47 Ne rendez à personne mal pour mal: procurez choses honnestes devant
tous hommes *.
18 S'il se peut faire, entant qu'en vous est, ayez paix avec tous hommes ?. 19 Ne vous vengez point vous-mesmes, mes bien-aimez, mais donnez lieu & lire. car il est escrit, À moy est la vengence je le rendray, dit le Seigneur *.
1) Matth., V,39. 2) 2 Cor., VIII, 21.
17 Ne rendez à personne. I n’y à quasi point de différence entre ceci et ce qui s'ensuit après, deux ou trois mots entrelacez entre-deux, sinon que Vengence emporte d'avantage que ceste manière de rendre la pareille, dont il parle
3) Héb., XIL, 14.
4) Deut., XXXIL, 35.
maintenant. Car il adviendra quelquesfois que nous rendrons mal pour mal, mesme combien que ce ne soit point en portant dommage à ceux qui nous en ont fait & comme quand nous-nous retirons de faire plaisir à ceux qui ne nous font bien. Car
je 1 J
Car. XII.
nous avons accoustumé de regarder quels plaisirs chacun nous à faits, ou quels moyens il ha de nous en faire, afin de nous employer pour ceux ausquels nous sommes desjà obligez, ou desquels nous espérons recevoir quelque proufit : et au contraire, afin que Si quelqu'un nous a refusé son aide, lors que nous en avions besoin, luy rendans la pareille, quand il en aura besoin, nous ne luy aidions non plus qu’il nous a aidez. Il y a ainsi encore d’autres semblables exemples, esquels on rend mal pour mal sans vengence manifeste. Procurez choses honnestes. Je ne réprouve pas la translation d’Erasme, Préparans songneusement les choses, etc. toutesfois il m'a semblé bon de traduire mot à mot. Or pource que chacun est plus qu'il ne seroit de besoin attentif à son proufit, et pourvoyant à destourner ce qui luy pourroit porter dommage, il serble que S. Paul requiert yci un autre soin et solicitude. Le sommaire de ceste sentence est, Qu'il nous faut songneusement mettre peine que tous hommes soyent édifiez par nostre preud’hommie et bonne conversation. Car comme une innocence de conscience nous est nécessaire devant Dieu : ainsi ce n'est pas une chose à mesprisér que d’avoir bonne renommée envers les hommes. Car s’il faut que Dieu soit glorifié en nos bonnes œuvres, c’est autant retranché de sa gioire, quand les hommes ne voyent rien en nous digne de louange. Mesme, non-seulement la gloire de Dieu est par cela obscurcie, mais aussi déshonneur luy est fait : pource que les ignorans tirent en opprobre de l’Evangile toutes les fautes que nous faisons.
Au reste, quand il nous est commandé de procurer devant les hommes les choses bonnes et honnestes, il faut quant et quant noter à quelle fin. Car la fin n’est pas à ce qu'ils nous ayent en admiration, et nous magnilient par leurs louanges.
(Car Christ nous destourne bien estroittement d’un tel regard et désir, quand il nous commande que mettans tous hommes en Oubli, nous prenions Dieu seul pour tesmoin de nos bonnes œuvres, Matthieu, VI, 4.) Mais afin qu’eslevans leurs esprits à Dieu, ils luy en rendent la louange : afin aussi que par nostre exem-
Lun
SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS
ple ils soyent resveillez et incitez à suyvre justice : brief, afin qu’ils sentent procéder de nostre vie une bonne et souefve odeur, par laquelle ils soyent attirez à aimer Dieu. Cependant, s’il advient que pour le nom de Christ on parle mal de nous, encore ne laissons-nous pas en ceste sorte de procurer entre les hommes les choses bonnes : mais lors est accompli ce que dit sainct Paul ailleurs, Que nous sommes estimez menteurs et abuseurs, et toutesfois nous sommes véritables, etc. 2 Cor., VE, 8. | 18 S'il se peut faire. Ce n’est pas une petite vertu en l’homme Chrestien, que tranquillité, et une façon de vivre tellement ordonnée, qu’elle nous face aimer à tous. Or si nous désirons de lavoir, il faut que non-seulement il y ait en nous une grande droiture : mais aussi qu’en nos mœurs nous S0yYons fort doux, traittables et paisibles : afin que non-seulement nous ayons la bonne grâce des gens de bien, et qui cheminent droitement, mais aussi puissions amollir les cœurs des meschans. Car il y a yci deux dangers à éviter : l’un, que nous n’affections point tellement d’avoir là bonne grâce des gens, que cela nous face refuser d’encourir la haine de toutes personnes pour Christ, toutes fois et quantes qu’il en sera mestier. Et de faict, on en voit d’aucuns, lesquels estans à aimer de tous pour la grande couceur de mœurs, et façon de faire paisible, procédant d’un esprit posé, toutesfois à cause de l'Evangile ont mesme leurs plus prochains fort contraires. L'autre, que ceste gracieuseté ne se tourne point en flatterie : en sorte, qu’en voulant nous entretenir en paix avec les hommes, nous les flattions en leurs vices. Ainsi donc, pour autant qu’il n’estoit pas possible d'obtenir tousjours ce poinct, de vivre en paix avec tous hommes, il a adjousté deux petis mots pour exception, S’il se peut faire, et entant qu'en vous est. Or de cela il nous en faut juger selon la règle de crainte de Dieu et de charité : en sorte que jamais nous ne venions à rompre la paix, sinon que l’une de ces deux choses nous y contraigne. Car par une affection et soin d'entretenir paix, il nous convient telle-
ment supporter beaucoup de choses, pardonper les offenses, relascher en douceur la rigueur estroitte de droict, que nous soyons courageux à guerroyer vivement toutes fois et quantes que la nécessité le requiert, Car de faict, il ne peut estre que les soudars de Christ ayent une paix continuelle avec le monde, duquel Satan est le prince.
19 Ne vous vengez point. Le mal qu'il corrige est yci plus grief que l’autre duquel il a n’aguères fait mention, comme aussi nous avons touché : toutesfois ils sortent l’un et l’autre d’une mesme source, asçavoir d’une amour excessive de nous-mesmes, et d’un orgueil naturel, lequel fait que uous-nous flattons tant doucement en nos vices : mais és vices des autres nous tenons une rigueur tant estrange que rien plus. Pour autant donc que ceste maladie engendre quasi en tous une cupidité enragée de se venger, aussi tost qu’on les à touchez tant peu que ce soit : il commande yci, quelque grande offense qu’on nous ait faite, que nous n’entreprenions point la vengence nousmesmes, mais la laissions au Seigneur.
Et-pource que ceux qui sont une fois saisis de ceste affection et passion violente, ne peuvent pas aiséement souffrir d’estre tenus en bride, l’Apostre nous appelant d’un nom gracieux et plein de douceur, met, par manière de dire, la main sur nous, pour nous arrester et modérer, asçavoir quand il nous appelle Bienaimez. Le Commandement donc est tel, Que nous ne nous vengions point, où appétions de nous venger, quand quelque injure ou tort nous aura esté fait. La raison y est adjoustée : Pource qu’il faut donner lieu à ire. Or, donner lieu à ire, c’est laisser à Dieu l’authorité et puissance de juger, laquelle Iuy ostent tous ceux qui entreprenent de se venger. Parquoy, sil n’est point licite dusurper l'office de Dieu, aussi il n’est permis de se venger : pource qu’en ce faisant, nous prévenons le jugement de Dieu, qui a voulu se réserver ceste oflice. Quant et quant aussi il donne à entendre d’un costé, que ceux qui attendent patiemment l’aide de Dieu, l’auront pour leur guarent et défetiseur : et de l’autre, que ceux qui
Car. XII.
prévienent et s'efforcent de faire la vengence d’eux-mesmes, ne laissent point de lieu à l’aide de Dieu. Au reste, en ce passage il ne défend pas seulement que nous n’ayons à faire la vengence nous-mesmes de nostre propre main, mais aussi que nosire cœur ne Soit point tenté d'aucune telle cupidité et affection. Et pourtant c’est une chose superflue de faire yei distinction entre vengence publique et vengence particulière : c’est-à-dire que fera
un particulier qui n’ha l’authorité de ce.
faire. Car celuy qui implore laide du magistrat, et y a recours, ayant le cœur entaché de mal-vueillance et d’appétit de vengence, n’est non plus à excuser que s’il inventoit de soy-mesme les moyens de se venger. Et mesme, il n’est pas indifféremment tousjours permis de demander à Dieu vengence, comme tantost nous :vérrons : pource que si nos soubaits et prières en cest endroit, vienent d’une affection privée, et non pas d’un pur zèle de l'Esprit, nous faisons plustost Dieu minisire et exécuteur de nostre cupidité perverse, que nous ne l’appelons comme juge à nostre defense. Ce n’est donc point autrement donner lieu à ire, sinon que ‘d’un esprit posé nous attendions le temps opportun de nostre délivrance, désirans cependant que ceux qui maintenant nous donnent fascherie et torment, devienent nos amis, en s’amendant. Car il est escrit, À moy est la vengence. I] àmène une probation prinse du Cantique de Moyse, Deut., XXXII, 35 : où leSeigneur dénonce qu'il sera celuy qui fera la vengence de ses enriemis. Or tous ceux-là
sont ennemis de Dieu, lesquels tormen-
tent sans cause ses serviteurs, Qui vous touche, dit-il, il touche la prunelle de mon œil, Zach., IE, 8. Contentons-nous
done de ceste consolation, Que ceux qui.
nous donpent fascherie à tort, ne de-
meureront point impunis, et que nous en
endurant ne nous rendrons point pour
tant plus exposez où sujets aux outrages des meschans : mais plustost donnerons lieu au Seigneur pour estre aidez de luy, lequel seul est nostre guarent et défenseur. Combien qu’encore il ne nous est pas licite de prier Dieu qu'il face la vengence contre nos ennemis, mais nous le
ET RENTE RU Ie PET TN NES
Sax æ
Caar. XII.
faut prier qu'ils vienent à estre convertis, afin que d’ennemis ils nous soyent faits amis. Et Sur cela, s’il advient qu'ils poursuyvent en leur perversité, il leur en prendra comme il a accoustumé à tous autres contempteurs de Dieu. Aussi de faict, sainct Paul n’allègue pas ce tesmoignage, comme s’il nous estoit permis, si tost qu’on nous à fait quelque desplaisir, de nous enflamber incontinent en courroux, et selon que l’impétuosité de nostre chair nous transporte, requérir et souhaiter que Dieu face la vengence des ou-
SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS
trages qu’on nous aura faits. Mais en premier lieu il enseigne que ce n'est point à nous de faire la vengence, sinon que nous voulions usurper l'office de Dieu :
puis après il nous donne à entendre que nous ne devons point craindre que les meschans nous courent sus plus fièrement et deshordéement, s’ils voyent que nous portions patiemment le mal qu’ils nous font : d'autant que ce n’est point sans cause que le Seigneur se réserve l'office de faire vengence.
20 Si donc ton ennemi ha faim, donne-luy à manger : s'il ha soif, donneluy à boire : car en ce faisant, tu luy assembleras charbons de feu sur
sa tête ‘.
21 Ne sois point surmonté du mal, mais surmonte le mal par le bien.
1) Prov., XXV, 21.
20 Si donc ton ennemi ha faim. 1] monstre maintenant comment c’est que yrayement nous accomplirons ces commandemens, De ne nous venger point :
ét, De ne rendre point mal pour mal :
asçavoir, quand non-seulement nousnous abstiendrons de faire injure ou outrage à aucun, mais aussi ferons plaisir à ceux qui nous tienent tort. Car de nous destourner de bien faire à ceux qui nous ont offensez, cela est une manière de rendre obliquement la pareille. Sous ces . deux mots, Donner à manger, et Donner à boire, il faut entendre tous les plaisirs que nous pouvons faire les uns aux autres. Nous devons donc assister à nos ennemis autant que nostre puissance se pourra estendre en quelque chose qu'ils ayent affaire de nous, soit de nos biens, ou conseil, ou quelque autre moyen.
Au reste, il appelle Nostre ennemi, celuy qui nous veut mal, et qui exerce inimitié contre nous, et non pas que nous aussi Je hayssions. Or maintenant si ainsi est qu’il leur falle aider selon la chair, et és . choses corporelles, beaucoup moins nous est-il permis de combatre contre leur salut par imprécations et maudissons. Tu luy assembleras charbons de feu. Pource que nous ne prenons pas volontiers plaisir à perdre nostre peine, il monstre quel fruit en revient, quand nous usons d'humanité envers nos ennemis, et nous
addonnons à leur faire plaisir. Aucuns interprètent ce mot Charbons, pour la confusion et ruine qui retombe sur la tes- .
te de nostre ennemi, quand nous luy faisons bien, jà soit qu’il en soit indigne : et nous portions autrement envers [uy, qu’il n’a mérité de nous. Les autres aiment mieux entendre que le cœur de nostre ennemi est attiré et comme alléché à nous aimer mutuellement, quand il se voit traitté par nous si bénignement :
mais je le pren plus simplement, asçavoir que cela rompra le cœur de l'ennemi en une sorte ou autre. Car il sera addouci par plaisirs et bien-faits : ou, s’il est si cruel et félon qu’il ne puisse estre aucunement apprivoisé, toutesfois il bruslera en soy-mesme, et sera embrasé du tesmoignage de sa conscience, qui se sentira estre toute couverte de nostre bénignité.
21 Ne sois point surmonté du mal.
Il semble avis que ceste sentence soit mise en lieu de confirmation. Car en cest endroit nous avons pour certain à cCombaire contre la perversité. Si nous-nous efforçons de rendre la pareille, et user de perversité contre perversité, nous confessons que nous sommes vaincus par icelle. Au contraire, si nous rendons bien pour mal, nous monstrons en ce faisant une constance invincible de courage. Et certes voilà une victoire excellente, de la-
quelle on sent le fruit, non-seulement par pensée et imagination d'esprit, mais aussi réalement et de faict: d'autant que le Seigneur donne bonne issue à nostre
Crar. XIII.
celuy qui essayera de surmonter le mal par mal, il se pourra bien faire qu’en malice il vaincra son ennemi, mais Ce sera à sa ruine et confusion. Car en ce faisant,
patience, voire meilleure que nous ne |il sert au diable.
pourrions mesmes désirer. Au contraire,