CHAPITRE XIII
A Toute personne soil sujele aux puissances supérieures *, Car ü n'y à point de puissance sinon de par Dieu: et les puissances qui sont, sont ordonnées de
Dieu*?.
2 Parquoy qui résiste à la puissance, résiste à l'ordonnance de Dieu. Et ceux qui y résistent, receveront jugement* sur eux-mesmes.
3) Tite, XII, 1. 1 Pierre, II, 13. 2) Sap., VI, 4.
A Toute personne soit sujete. Veu que l’Apostre parlant de la manière de bien régler la vie des Chrestiens , traitte ce poinct tant diligemment, il appert qw’il a esté contraint de ce faire par quelque grande nécessité : laquelle comme ainsi soit que la prédication de lEvangile apporte tousjours avec SOy, pouvoit toutesfois y estre plus urgente en ce tempslà. Car ïl y a tousjours des esprits bruyans et fantastiques , qui ne pensent point que le royaume de Christ soit bien exalté, sinon que toutes puissance terriennes soyent abolies : ne qu’ils jouyssent de la liberté qu’iceluy à donnée, sinon qu’ils ayent rejetté de dessus eux tout joug de servitude humaine. Toutesfois les Juifs ont esté détenus de cest erreur plus que tous autres, pource qu'il leur sembloit que c’estoit une chose desraisonnable que la race d'Abraham (laquelle avoit eu un règne tant florissant avant la venue du Rédempteur) maintenant après la manifestation d'iceluy demeurast en servitude. I y avoit aussi une autre chose qui retiroit aussi bien Îles Gentils que les Juifs de l'amour de leurs Princes : asçavoir que non-seulement tous les Princes estoyent eslongnez de la vraye cognoissance de Dieu, mais aussi persécutoyent la religion d’un courage envenimé. Il leur sembloit donc que c’estoit une chose absurde de recognoistre pour leurs Princes ou seigneurs légitimes, ceux qui taschoyent de ravir à Christ, le dominateur unique du ciel et de la terre,
3) Ou, feront venir damnation.
son royaume. Il est vray-semblable que ces raisons ont induit S. Paul à confermer plus songneusement la puissance des Magistrats. Or en premier lieu, il met un commandement général, par lequel il comprend en somme ce qu'il veut dire après. Il adjouste conséquemment ce qui sert à l’exposition et probation de ce commandement. Il appelle Puissances supérieures , non pas les souveraines , qui obtienent un empire ou domination souveraine : mais qui ont quelque prééminence par-dessus les autres hommes.
C’est donc au regard des sujets que les Magistrats sont ainsi nommez, et non point par comparaison mutuelle de divers Magistrats les uns aux autres. Etcertesil me semble avis, que lApostre a voulu par ce mot couper broche à la frivole curiosité des hommes, qui ont accoustumé de s’enquérir souvent par quel droict ceux qui ont le gouvernement des royaumes et seigneuries ont acquis ceste puissance qu’ils ont: mais ce nous doit:
estre assez qu'ils président. Car ils ne sont point montez en ce haut degré par leur propre vertu: mais ils y ont esté mis par la main du Seigneur. Au reste, en disant Toule personne, par cela il oste toute exception: afin que nul ne pense estre exempté de la sujétion commune. Car il n'y a point de puissance.
La raison pourquoy nous devons estre sujets aux Magistrats, c’est pouree qu'ils sont instituez par l'ordonnance de Dieu.
Que s’il plaist au Seigneur de gouverner
Cuar. XIII. SUR L’ÉPISTRE
ainsi le monde, quiconque mesprise et rejette la puissance, il s'efforce de renverser l’ordre de Dieu, voire il résiste à Dieu mesme: d'autant que mespriser la providence de celuy qui est autheur de la puissance politique, c’est entreprendre la guerre contre luy. Au reste, entendons que les puissances sont de Dieu, non point comme la pestilence , la famine, la guerre, et les autres punitions des péchez : mais pource qu’il les a instituées pour le légitime et droit gouvernement du monde. Car combien que les tyrannies et dominations iniques ne doyvent point estre mises du rang du gouvernement bien ordonné, veu qu’elles sont plenes de confusion , toutesfois le droict d’empire en soy a esté ordonné de Dieu pour le bien et proufit du genre humain. Et pourtant, comme ainsi soit qu'il est permis et de repousser les guerres, et de chercher remède aux autres nuisances , l’Apostre nous commande de porter et entretenir volontairement la puissance et domination des Magistrats, comme apportant proufit au genre humain. Car
nous r’appellerons pas proprement Ordonnances de Dieu, les punitions qu’il envoye sur les hommes pour leurs péchez,.
mais bien les moyens lesquels expresséement il establit pour entretenir un ordre légitime.
2 Et ceux qui y résistent. Pource que nul ne peut résister à Dieu, sinon à sa ruine et confusion, l’Apostre menace tous ceux qui se seront opposez en cest endroit à la providence de Dieu, qu’ils ne demeureront point impunis. Il nous faut donc donner garde d’encourir la punition qui est vei dénoncée. Au reste, par le mot de Jugement, je n'enten pas seulement la peine que le Magistrat imposera Sur Celuy qui est désobéissant :
comme sil eust voulu dire, qu'à bon droict on punit ceux qui s’eslèvent contre la puissance : mais j’enten toute manière de vengence de Dieu, en quelque sorte qu’elle viene à estre exécutée. Car il enseigne en général quelle fin doivent attendre ceux qui entreprenent le combat contre Dieu.
3 Car les Princes ne sont point à craindre pour bonnes œuvres, mais pour mauvaises. Or veux-tu ne craindre point la puissance? fay dis el tu rece-
veras louange d’icelle.
4 Car le Prince est serviteur de Dieu pour ton bien: mais si tu fais mal,
crain-le. car il ne porte point le glaive sans cause :
car il est serviteur de
Dieu pour faire justice en ire*, de celuy qui fait mal.
1) Ou, vengence.
3 Car les Princes, etc. I nous re-
tinent en dissipation. Ainsi donc, si c'est
commande maintenant l’obéissance et ré- | là le seul remède pour préserver le genre
vérence des Princes, par le proufit qui nous en revient. Et pourtant, ce mot Car, doit estre rapporté à la première maxime que nous avons veuë au commencement du chapitre, et non pas à la sentence Ja plus prochaine. Or ce proufit et utilité est, que le Seigneur a voulu par ce moyen pourvoir à la tranquillité des bons, . @t réprimer la malice et audace des mes-
chans : qui sont les deux choses esquelles:
consiste là conservation de l’estat du genre humain. Car si on n’obvioit à la fureur des meschans, et si les innocens n’estoyent défendus et maintenus contre l’insolence d’iceux, tout s’en iroit incon-
humain d’une ruine totale, nostre devoir est de l’entretenir songneusement, sinon que nous nous vueillons déclarer ennemis publiques du genre humain. Quant à ce qu’il adjouste, J’eux-lu ne craindre point la puissance? fay bien: par cela il donne à entendre que nous n'avons point d’occasion de rejetter le Magistrat, si nous sommes gens de bien: mais au contraire, si quelqu'un veut oster de dessus s0y ce joug, ou le destourner, qw’il monstre en cela tacitement un tesmoionage de mauvaise conscience et qui machine quelque malice. Au reste, il parle yci du vray, et par manière de dire,
naturel office du Magistrat : duquel combien que souvent se desvoyent ceux qui ont la domination, si leur faut-il néantmoins rendre l’obéissance deuë aux Princes. Car si le mauvais Prince est un fléau du Seigneur pour punir les péchez du peuple, recognoissons que c’est par nostre vice que cela advient, qu’une bénédiction excellente de Dieu nous est tournée en malédiction : et pourtant ne laissons point d’avoir en révérence la bonne ordonnance de Dieu. Ce qui sera aisé à faire, si tout le mal qui y sera nous l'imputons à nous-mesmes. Il enseigne donc yei à quelle fin les Magistrats sont instituez par le Seigneur: de laquelle aussi l'effet se monstreroit tousjours, si une ordonnance tant excellente et salu-
taire ne venoit à estre corrompue par |
notre vice. Combien qu’encore les Princes n’abusent jamais tellement de leur puissance en tormentant les bons et innocens, qu’en leur tyrannie ils ne retienent quelque apparence de juste domination.
Il ne peut donc estre tyrannie aucune, qui ne serve en partie et en quelque sorte à maintenir la société humaine. Cependant, nous avons aussi à noter, que lPApostre a yci touché les deux parties esquelles les Philosophes mesmes ont dit, que la bonne administration d’une République, et le gouvernement bien ordonné, consistoit, asçavoir la récompense des bons, et la punition des meschans. Ce mot Louange, se prend yci en une signification bien au large, suyvant la façon des Hébrieux.
4 Car le Prince est serviteur de Dieu. Les Magistrats peuvent aussi apprendre d’yci quelle est leur vocation.
Car ce n’est point pour eux qu'ils dominent, mais pour le bien et proufit du public: et ils n’ont point receu une puissance desmesurée, mais laquelle est as-
Cuar. XII.
treinte au proufit des sujets. Brief, en leur principauté ils sont obligez et à Dieu et aux hommes. Car pource qu’ils sont commis de Dieu, et c’est sa besongne qu'ils ont entre-mains, il faudra qu'ils luy en rendent conte. D’avantage, ceste administration que Dieu leur a commise, regarde et concerne les sujets : et pourtant à iceux aussi ils sont redevables. Au reste, le commun peuple et les particuliers sont admonestez que c’est un bien procédant de la libéralité de Dieu, de ce que par le glaive des Princes ils sont maintenus contre la violence et outrage des meschans. Car il ne porte point, etc. C’est l’autre partie de la charge des Magistrats, asçavoir qu’ils doyvent avec force et violence réprimer l’audace des meschans, qui ne souffrent point de leur bon gré qu’on les gouverne par les loix, et faire punitions de leurs forfaits, telles que le jugement de Dieu requiert. Car il dit notamment, qu'ils sont armez du glaive, non point seulement pour une contenance, ou pour en faire une MOnStre, mais afin de frapper les malfaiteurs.
D'avantage, ces mots 7’engeur en ire (lesquels nous avons traduit pour mieux accommoder à la Langue Françoise, Pour faire justice en ire) emportent autant comme s’il eust dit, Exécuteur de lire de Dieu. Or il le prouve par Pusage du glaive, que le Seigneur leur à mis en main. Et voyci un passage notable pour prouver la puissance du glaive. Car si le Seigneur en armant le Magistrat, luy a aussi commis et commandé l'usage du glaive, toutes fois et quantes qu’il punit de mort les malfaiteurs, en exécutant ainsi la vengence de Dieu , il obéit à ses commandemens. Que ceux done qui di- .
sent que c’est mal fait d’espandre le sang des malfaiteurs, aillent plaider contre Dieu.
5 Et pourtant il faut estre sujets, non point seulement pour lire, mais aussi
pour la conscience.
6 Pour ceste cause aussi vous payez les tributs. car ils sont ministres de
Dieu, s'employans à cela.
7 Rendez-donc à tous ce qui leur est deu: à qui tribut, le tribut : à qui péage, le péage : à qui crainte la crainte : à qui honneur, l'honneur 1.
1) Matth., XXI, 21.
Ce, XIII. SUR L'ÉPISTRE
5 Et pourtant il faut estre sujets. Ce | qu'il avoit enseigné au commencement, de rendre obéissance aux Magistrats, il le répète maintenant comme par forme de recueil, et faisant conclusion des propos précédens : mais c’est avec plus grande expression et esclarcissement de la doctrine, en disant qw’il leur faut obéir, nonseulement pour la nécessité et contrainte qui y est au regard des bommes, mais aussi afin que nous obéissions à Dieu.
Car il a mis ce mot /re, pour la vengence que les Magistrats pourroyent faire, à cause du mespris de leur authorité et dignité : comme s’il eust dit, Que ce qu'il faut ployer le col sous eux, ce n’est pas pource qu'on ne peut leur résister sans danger d’estre puni, attendu qu’ils sont plus puissans et armez (comme on verra que plusieurs supportent les injures et Outrages qu'on leur fait, d'autant qu’ils ne les peuvent repousser) mais qu’il se faut volontairement ranger à ceste suiétion, à laquelle la conscience est obligée par la parole de Dieu. Ainsi donc encore que le Magistrat fust sans armes, et que sans danger d’estre puni on le peutirriter et mespriser, il ne faudroit toutesfois lon plus essayer de le faire, que si nous voyons la punition toute preste devant
mous. Car il n'appartient pas à un particulier d’oster la domination à celuy que le Seigneur a constitué par-dessus nous avec authorité. Au reste, toute ceste matière qui est yci traittée s'entend des prééminences civiles. Et pourtant, c’est en vain que ceux qui exercent domination sur les consciences, taschent par ce passage de confermer leur tyrannie plene de
sacrilége.
6 Pour ceste cause aussi vous payez les tributs'. Par occasion il vient à faire mention des tributs, la raison et estat desquels il fonde sur l’oftice mesme des Magistrats. Car si leur devoir est de maintenir la tranquillité des bons, et garder qu’on ne leur face mal, et s'opposer
1) Des tributs voyez l’Institution, chapitre XX, section 12.
8 Ne devez rien à personne!, sinon aime autruy il a accompli la Loy.
1) Ov, Vous ne devez rien à personne.
aux efforts et malheureuses entreprinses des meschans, ils ne le peuvent faire, sinon qu'ils soyent aidez de puissance et bonne munition. C’est done à bon droict que les tributs leur sont payez pour fournir à des frais tant nécessaires. Au reste, quant au moyen de taxer les tailles, péages, et tributs, ce n’est point le but du présent passage d'en traitter plus amplement : aussi ce n’est pas à nous de limiter el prescrire aux Princes, combien ils :
doyyent employer en chacune chose, ou de les appeler à conte. Toutesfois il faut qu’il leur souviene, que tout ce qu’ils reçoyvent du peuple, est comme un bien public, et non pas instrument de dissolution et de leurs appétis désordonnez.
Car nous voyons à quels usages sainct Paul destine les tributs qu’on paye, c’est à scavoir afin que les Rois ayent force et munition telle qu’il faut pour la défense de leurs sujets.
7 Rendez donc à tous ce qui leur est deu. I me semble que l’Apostre veut yci comprendre sommairement, en quelles choses consiste le devoir des sujets envers les Magistrats : c’est asçavoir qu’ils les ayent en estime et honneur, qu'ils obéissent à leurs édits, loix, ordonnances et jugemens, qu’ils leur payent tributs et péages. Sous le mot de Crainte, il a voulu signifier ohéissance : par les Tributs et péages, non-seulement les gabelles deuës au passage des ponts el ports, et semblables imposts, mais aussi les autres revenus. Au reste, ce passage aussi conferme ce qu’il a dit au paravant, Qu'il faut obéir aux Roïs et à tous ceux qui ont quelque authorité publique, non pas pource que nous sommes Conirains de le faire, mais pource que c’est une obéissance agréable à Dieu. Car lApostre ne requiert pas yci seulement que nous les craignions, mais aussi que volontairement nous leur rendions obéissance, et leur portions révérence.
[Ra
que vous aimiez l'un l'autre. car qui
9 Car ceci,
COMMENTATRES
Tu ne feras point adultère :
beras point : Tu ne diras point faux tesmoignage :
Cuar. XIE.
Tu ne tueras point : Tu ne desrob- Tu ne convoiteras point, et
s'il y à quelque autre commandement, est sommairement comprins en ceste parole : asçavoir Tu aimeras ton prochain comme toy-mesme |. 10 La charité ne fait point de mal au prochain. L'accomplissement donc
de la Loy, c’est charité.
1) Lév., XIX, 18. Matth.,
8 Ne devez rien à personne. I y a aucuns qui pensent que ceste façon de parler emporte une manière d’ironie, c'est-à-dire mocquerie: Comme si saine!
Paul en parlant ainsi, respondoit à l’objection de ceux qui ailéguoyent que c’estoit charger les Chrestiens, de leur imposer autres commandemens que de charité. Et de faict, je ne nie pas qu’on ne le puisse prendre par ironie : tellement qu’à ceux qui ne veulent recevoir autre loy que de demandent: mais c’est en un autre sens.
Toutesfois quant à moy, j'aime mieux le prendre simplement : pource que je pense que S. Paul, afin que cest enseignement qu'il avoit donné touchant la puissance des Magistrats, ne semblast estre fondé sur quelque légère raison, à voulu le rapporter à la loy de charité: comme s’il enst dit, Quand je requier que vous obéissiez aux Princes, je ne demande autre chose sinon ce que tous fidèles par Ja loy de charité sont tenus de faire. Car si vous désirez que les bons vivent sans estre molestez, et qu’ils soyent maintenus (ce que ne vouloir pas ce seroit une inhumanité) vous devez, entant qu’en vous est, travailler à ce que les loix et jugemens ayent leur authorité, et que ceux qui sont commis pour les maintenir, ayent le peuple obéissant, veu que par leur moyen ceste tranquillité est entretenue à l’endroit d’un chacun. Ainsi donc cestuy-là viole la loy de charité, lequel veut introduire un abolissement des Magistrats, et faire que tous soyent maistres : veu que de là s’ensuit une confu- -sion universelle. Car qui aime autruy, ùl a accompli la Loy. Le but de sainct Paul est de réduire tous les commandemens de la Loy à charité, afin que nous sçachions que lors nous obéissons deuëment aux Commandemens, quand nous gardons charité: et ce afin que ne refu-
XXII, 39. Marc, XII, 83. Gal., V, 14. Jaq., M,
Charité il leur accorde ce qu'ils: