CHAPITRE VI
1 Quand aucun d'entre-vous ha quelque affaire contre un autre, ose-il bien aller en jugement devant les iniques, el non point devant les saincts?
2 Ne scavez-vous pas que les saincts jugeront le monde? Et si le monde est jugé entre-vous ! : estes-vous indignes de juger des plus petites choses??
3 Ne scavez-vous pas que nous jugerons les Anges? combien plus les choses
appartenantes à ceste vie?
4 Par ainsi donc si vous avez des plaidoyers touchant les affaires de ceste vie, mettez au siége ceux qui sont de moindre estime en l'Eglise?.
5 Je le di à vosire honte. Est-il ainsi qu'il n'y ait point de sage entre vous, non pas un seul qui puisse juger entre ses frèr es?
6 Mais un frère ha procès contre son frère, et ce devant les infidèles.
1 Desjà certes il y a totalement de la faute en vous, de ce que tous avez proces entre vous. Pourquoy plustost n'endurez-vous l'injure ? Fourauou plus -
Lost ne recevez-vous dommage"?
8 Mais vous faites injure et dommage : et mesme à vos frèresÿ,
1) Ou, par vous. - 2) Sap., IT, 8.
Rom., XII,19. 5) 4 Thess., IV,6.
Il commence yei à reprendre un autre vice és Corinthiens : asçavoir une trop grande ardeur à plaider, laquelle procédoit d’avarice. Or il y a deux membres en ceste répréhension. Le premier est, Que d’autant qu'ils plaidoyent leurs causes devant des juges infidèles, ils ren- . doyent par ce moyen l'Evangile contemptible, et l’exposoyent à mocquerie. Le second, Qu'en lieu que les Chrestiens doyvent endurer patiemment les injures, les Corinthiens faisoyent tort et dommage aux autres, plustost que d’endurer quelque perte ou dommage. Ainsi, le premier membre est spécial, l’autre est général.
A Quand aucun dentre-vous\ ec.
C’est la première sentence, Que si aucun
ha débat avec son frère, cela doit estre
3) Ou, de nulle estime, asçavoir au pris des autres.
4) Matth., V, 39. Luc, VI, 29.
appaisé sous juges fidèles : et ne faut point en venir devant les juges infidèles. Si on demande la raison, j'ay desjà dit que c’est pource que l'Evangile est diffamé, et le nom de Christ exposé en risée et à la mocquerie des infidèles. Car les infidèles à l’instigation de Satan, espient incessamment et d’une affection ardente, les occasions pour trouver quelque chose qu'ils puissent calomnier en la doctrine Chrestienne : et quand les fidèles leur communiquent de leurs débats, il semble que de propos délibéré ils leur vueillent donner occasion de mesdire. On peut adjouster une seconde raison, que nous faisons outrage à nos frères, quand de nostre gré nous les soumettons au jugement des infidèies. Mais on peut objecter à
ceci, Puis qu’il appartient au Magistrat, et que c’est proprement son office de faire droiet à tous, et cognoistre de leurs causes et différens, pourquoy est-ce que Îles infidèles aussi, qui sont ordonnez et constituez en office de Magistrat, n’auront ceste authorité? Que s’ils Pont, pourquoy nous est-il défendu de plaider nos causes devant leurs siéges ? Je respon, que sainct Paul ne condamne pas yei ceux qui sont nécessairement contraints de maintenir et plaider leurs causes sous juges infidèles :
comme quand un homme est adjourné à comparoistre en jugement. Mais il condamne ceux qui d’eux-mesmes, ét n’estans point contraints, font venir là leurs frères Chrestiens, et par manière de dire, les tormentent par la main des infidèles, combien qu’ils pourroyent user d'autre remède. C’est donc une mauvaise chose d’intenter procès aux frères Chrestiens devant juges infidèles. Si tu es 1à adjourné, tu ne feras point mal d'y comparoistre, et d'y maintenir ta cause.
2 Ne scavez-vous pas que les saincts, eté. C'est un argument du plus petit au plus grand. Car sainet Paul voulant démonstrer qu'on fait tort à l'Eglise de Dieu, quand on défère le jugement des différens des choses mondaines aux juges infidèles, comme s’il n’y avoit personne en toute la compagnie des fidèles, qui fust idoine pour juger, argumente en ceste sorte, Puis que Dieu a fait tant d'honneur aux saincts, que de les constituer juges de tout le monde, il n’est pas raisonnable qu’ils soyent débout ez d’autres moindres jugeñmens, comme InCapables. De là s'ensuit, que les Corinthiens se faisoyent tort à eux-mesmes, en ce qu’ils résignoyent aux infidèles l'honneur et la prérogative que Dieu leur avoit donnée. Ce qui est vci dit du jugement du monde, doit estre rapporté à ceste sentence de Ghrist, Quand le Fils de lhomme sera venu, vous serez assis, etc.
Matth., XIX, 28. Car toute puissance de juger est tellement donnée au Fils, qu’il recevera les saincts à participer à cest honneur, comme à ses assistans. Encore sans cela ils jfugeront le monde, comme ils commencent desjà à le juger : car leur piété, f0y, crainte de Dieu, bonne con-
Cuar. VI.
science, pureté de vie, oslera toute excuse aux infidèles, Comme il est dit de Nohé, que par sa foy il a condamné (ous ceux qui estoyent de son temps, Héb., XI, 7. Mais le premier sens est plus con venable au propos de l’Apostre. Car si nous ne prenons yei ce mot de Jugement, en sa propre signification, l’argument.ne viendra pas bien. Mais, dira quelqu'un, encore à le prendre ainsi, l’argument ne semble pas avoir grand poids. Car c’esi autant comme qui diroit, Les saincts sOn£ douez de la sapience céleste, qui est beau coup plus excellente que toutes les doctri nes humaines : et pourtant ils pourront mieux juger des astres que les astrologiens. Or nulne concédera ceci: et yabonné raison de n’y consentir point: Car on n’acquiert pas la sciencé des arts humains par la doctrine spirituelle. Je réspon yci, qu'il y a différence entre la science de judicature et les autres arts : asçavoir, queles arts s’acquièrent par estudé ét vivacité d'esprit, ét on les apprend sous précepteurs et maistres: mais là science de juger, consiste plus en éqüité ét bonne conscience. Mais, dira quelqu'un, les Légistes jugeront mieux et plus aSseuréement que quelque bon simple homme fidèle : ou autrement Il faudroit dire que la cognoissance des loix est superflue. Je respon que leur conseil n’est point yci exclus. Car s’il faut avoir la décision de quelque question‘obscure, le sainèt Apos tre ne défend point. aux Chrestiens d’aller demander conseil aux Légistes : mais il reprend seulement és. Corinthiens, qu'ils apportoyent leurs différens au jusement des infidèles, comme s’ils n’eussent point eu d’arbitres suflisans en l’'Eolise: et sur cela remonstre combien est nus excellent le jugement que Dieu a comiis à ses fidèles. Entre nous. Il faut ainsi rendre, selon mon avis, le mot Grec, qui signifie proprement, En nous.
Car toutes fois et quantes que les fidèles sont assemblez en un lieu au nom de Christ, desjà en leur assemblée on voit comme une image du jugement à venir, lequel sera révélé en sa perfection au dernier jour. Ainsi donc sainct Paul dit que le monde est jugé en l'Eglise, d'autant que là est dressé le siége judicial de
Cnar. VI
SUR LA re ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.
Christ, auquel estant comme assis, il |commettre leurs causes entre les mains
exerce Sa jurisdiction.
3 Ne Scavez-vous pas que nous jugerons les Anges? Ce passage est prins en diverses sortes. Chrysostôme récite qu'aucuns l’entendent des prestres et ministres : mais Cela est trop contraint.
Les autres Pexposent des Anges célestes, en ce sens, Que les Anges sont sujets au
… jugement de la parole de Dieu, et que si besoin est; nous les pouvons juger par ceste parole, comme il est dit en l’Epistre aux Galatiens, chap. I, v. 8, Si un Ange du ciel apporte un autre Evangile, qu’il nous soit en exécration. Et certes ceste exposition ne semble pas de prime face
estre mal convenable au fil du texte de
sainct Paul. Car si tous ceux que Dieu à illuminez par sa parole, sont douez d’une » si grande authorité, qu'ils peuvent juger non-seulement les hommes, mais aussi les Anges : combien. plustost auront-ils puissance de juger des choses viles et de petite conséquence? Mais pource que sainct Paul ne dit pas, Nous jugeons, mais Nous jugerons, comme parlant du dernier Jour, et que les paroles signifient un jugement actuel, comme on dit:i vaut mieux, selon mon opinion, entendre des Anges apostats et rebelles. Car l’argument ne conviendra pas moins en ceste sorte : Les diables, qui sont issus d’une — origine si noble, et lesquels encore main- - tenant qu’ils sont décheus de leur principauté, ne laissent point d’estre créatures immortelles, et estre par-dessus ce monde incorruptible, seront jugez par nous : Quoy donc? Asçavoir si les choses qui servent au ventre, Seront exemp- . tes de nostre jugement ?
4 Si vous avez des plaidoyers tlou- “chant les affaires de ceste vie. Il faut (ousjours considérer de quelles causes il parle. Car les jugemens publiques sont hors de nostre puissance, et ne —doyvent point éstre transférez à nostre plaisir : mais quant aux affaires particu- …lières, il nous est loisible d’en transiger et accorder sans en advertir le Magistrat.
Puis donc qu'en nous rapportant à un arbitre, il n’est rien diminué de l’authorité du Magistrat, à bon droict sainct Paul commande aux Chrestiens de ne
des juges profanes et infidèles. Et afin qu’ils n’allèguent point qu’ils sont despourveus de meilleur remède, il veut qu’on élise des arbitres qui soyent de l'Eglise, pour décider les causes paisiblement et en équité. Et d'avantage, afin qu’ils ne disent point qu’il n’y en a point de suffisans entr’eux, il dit que le plus petit est assez suffisant pour telle affaire. Ceci donc netend point à diminuer la dignité ou authorité du Magistrat, quand il commande qu’on face faire par gens contemplibles ce qu’ils feroyent. Car ceci, comme j’ay dit, est mis par anticipation :
comme s’il disoit, Le plus petit mesme et le plus contemptible de vous tous, fera mieux ceci que les juges infidèles, ausquels vous courrez : tant s’en faut que ceste nécessité vous contraigne. Chrysostôme approche bien près de ce sens, jà soit qu'il adjouste quelque chose d’avanage. Car il pense que sainct Paul ait voulu dire, que combien qu’entre les Corinthiens il ne se trouvast personnegqui eust assez de prudence pour juger, il en faloit toutesfois élire aucuns, quels qu'ils fussent. Sainct Ambroise ne touche ne ciel ne terre (comme on dit) en l’exposition de ces mots. Il me semble que j’ay exprimé fidèlement l’intention de l’'Apostre, Asçavoir qu’il a préféré les plus petits des fidèles aux infidèles en dextérité de juger. Il y en à d’autres qui forgent un autre sens tout divers. Car ce mot que nous traduisons, Mellez au siège, en l’Impératif, ils le prenent en. l’Indicatif, Vous y mettez, et par Ceux qui sont de moindre estime en l'Eglise, entendent les gens profanes et infidèles. Mais il y a plus de subtilité que de fermeté en une telle exposition. Car ce seroïit une façon de parler bien maigre et de peu de grâce, d'appeler ainsi les infidèles. D’avantage, ceste particule, Si vous avez jugemens :
ne conviendroit pas bien à une répréhension : car il faloit plustost dire, Quand vous avez : Car ceste condition-ci fait la chose plus petite. Parquoy j'estime plustost, qu’yci est ordonné le remède du mal. Au demeurant, il appert par un passage de S. Augustin, que ceste sentence a esté mal prise par les anciens. Car au
livre, De l’œuvre des moines, où il récite ses occupations, il dit que ceste occupation luy a esté la plus fascheuse: entre plusieurs autres, de ce qu’il estoit contraint employer une partie du jour és affaires de ce monde : toutesfois qu'il le porte patiemment, pource que sainct Paul luy avoit imposé ceste nécessité. De ce lieu-ci et de quelque autre Epistre, il appert que les Evesques avoyent aecoustumé d’estre assis en jugement quelques heures certaines du jour pour appointer les débats et noises, comme si c’estoit d’eux que lApostre parle yei. Or comme les choses vont tousjours de mal en pis, il ne faut point douter que ceste jurisdiction que les Officiaux des Evesques ont usurpée és causes pécuniaires, ne soit procédée puis après de cest erreur. En ceste coustume ancienne il y à deux choses dignes de répréhension : asçavoir, que les Evesques estoyent empeschez en affaires non convenables à leur office: et qu’ils faisoyent injure à Dieu, quand sous ombre de l’authorité et commandement de Dieu, ils se destournoyent de leur droite vocation. Or le mal estoit paraventure aucunement tolérable. Mais
quant à ceste coustume profane, qui est
venue en usage en Ja Papauté, ce seroit une grande impudence de l’excuser, ou maintenir.
5 Je le di à vostre honte. Le sens est, Si les autres raisons ne vous esmeuvent point, pour le moins considérez quel déshonneur ce vous est, qu’il n’y en a pas un entre vous qui puisse faire un appointement amiable entre les frères : et vous faites bien cest honneur aux infidèles. Or ce passage ne répugne point à la protestation que nous avons veuëê ci-dessus, où il disoit que ce qu’il récitoit leurs vices, ce mestoit point par reproche. Car en reprochant ainsi, plustost il les garde de tomber en reproche, et démonstre qu’il désire leur honneur. Ainsi donc, il ne veut pas qu'ils estiment si peu leur compagnie, qu’ils vueillent oster à tous leurs frères, ce qu’ils attribuent bien aux infidèles.
7 Desjà certes il y a totalement de la faute en vous. C’est le second mem-
bre, lequel contient une doctrine géné-
Cuar, VE.
rale. Car il nel es reprend plus maintenant de ce qu’ils exposent l'Evangile en mocquerie et déshonneur: mais pource qu’ils plaidoyent les uns contre les autres, il dit que cela est un vice. Toutesfois il faut noter la propriété du mot duquel il use. Car le mot Grec, pour lequel nous avons mis Faute, signifie proprement une lascheté et petitesse de cœur, quand l’homme est aiséement abbatu et irrité, et ne peut rien porter: puis après ce mot est transféré à tout vice, pource que tous procèdent d’infirmité et de faute de force et constance. Ainsi donc S. Paul condamne cela és Corinthiens, qu’ils se faschoyent les uns les autres par procès.
Ïmet ja raison, pource qu’ils ne sçavent le ?
porter les injures patiemment. Et à la vérité, comme ainsi soit que le Seigneur commande que nous ne nous laissions
surmonter au mal, mais plustost que
nous surmontions les injures en bien faisant: il est certain que ceux qui ne sçavent surmonter tellement leurs affections, qu’ils endurent les injures, pèchent par leur impatience. Si les procès entre les fidèles sont signes de ceste impatience:
il s'ensuit bien qu’ils ne sont pas sans vice. Mais il semble qu’il abolit par ce moyen généralement les jugemens concernans les affaires des particuliers. Totalement ceux qui plaident, pèchent. Il ne sera donc licite à personne de maintenir son droict par lemoyen du Magistrat.
Il y en a aucuns qui baïllent ainsi la solution de ceste objection, Que sainct Paul dit qu’il y a totalement faute, là où il y a procès : pource qu'il faut nécessairement que la cause de l’une des parties soit mauvaise. Mais ils n’eschappent point par ceste cavillation : pource qu'il dit,
que non-seulement ils pèchent quand ils :
font tort à autruy, mais aussi quand ils n’endurent pas patiemment le tort qui leur est fait. Or quant à moy, je respon
ainsi simplement, Puis qu’un peu devant,
il a permis de prendre arbitres, il a assez démonsiré par cela qu’il n’est pas défendu aux Chrestiens de poursuyvre leur
droict modestement et sans blesser cha-"
rité. Nous pouvons bien recueillir dem
ceci, que ce qu’il a esté ainsi sévère, ça esté pour le regard de la circonstance.
cap. VI.
Et certes, là où on à accoustumé de plaider beaucoup, et là où les parties débatent leur droict opiniastrement et à la rigueur, et qu'ils veulent veoir le bout du procès (comme on dit) il appert bien que là les esprits des hommes sont desmesuréement embrasez de mauvaises affections : et qu'ils ne sont nullement disposez à suyvre équité, ni à porter patiemment les injures, selon le commandement de Christ. Je parleray plus apertement : La cause pourquoy lApostre réprouve les procès, est, pource que nous devons patiemment endurer les injures qui nous sont faites. Il faut maintenant veoir si quelqu'un peut plaider sans impatience. Car il est ainsi, plaider ne sera pas tousjours mauvais, mais seulement le plus souvent. Or je confesse, comme les mœurs des hommes sont corrompues, qu'impatience, ou défaut de patience, comme on dit, est un accident inséparable presque de tous procès. Toutesfois ceci n'empesche point que nous ne puissions discerner entre la chose en soy, et l’accident vicieux. Parquoy, qu’il nous souviene que sainct Paul ne réprouve pas les procès, pourtant que maintenir une bonne cause par le moyen du Magistrat, soit chose mauvaise de s0y :
mais pource que quasi tousjours elle est accompagnée de mauvaises affections, comme sont desbordement, désir de se venger, inimitiez, obstinalion, et autres semblables. Je m’esbahi comme ceste question n’a point esté plus diligemment débatue par les Docteurs de PEglise.
Sainct Augustin y a employé plus de diligence que les autres, et a touché de plus près au but : toutesfois il est aucunement obscur, combien qu’il enseigne la vérité. Ceux qui veulent enseigner plus clairement, admonestent qu'il faut distinguer entre la vengence publique et la particulière. Car puis qu’ainsi est que la vengence du Magistrat est ordonnée de Dieu, ceux qui vont là au refuge ne s’usurpent point témérairement la vengence : mais se retirent à Dieu comme à celuy à qui appartient la vengence. Cela certes est dit bien à propos et prudemment : mais il faut encore passer plus outre. Car si ainsi est qu'il ne nous
[Il
SUR LA Ire ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.
faut pas mesme désirer que Dieu face vengence, aussi par mesme moyen il ne nous seroit pas licite de recourir à la vengence du Magistrat. Je confesse donc que toute vengence est défendue à l’homme Chreslien, en sorte qu’il ne la peut exercer ne par soy-mesme ne par le Magistrat, non pas mesme la désirer.
Si donc l’homme Chrestien veut poursuyvre son droict en jugement sans offenser Dieu, il se doit garder sur toutes choses d'apporter là aucune affection de vengence, Où mouvement pervers du cœur, où cholère, où aucune autre poison. Pour estre bien gouverné en ceci, il faut estre garni d’une vraye charité. Si on dit qu’il n’advient guères souvent que quelqu'un plaide sans quelque mauvaise affection, je le confesse, et di quant et quaüt qu’on ne trouve guères d'exemples de justes plaideurs : mais qne toutesfois il est bon et utile pour plusieurs causes, de démonstrer que la chose n’est point mauvaise de Soy, ains qu’on la corrompt par abus. Premièrement, afin qu'il ne semble avis que Dieu ait institué pour néant les jugemens. Secondement, afin que les fidèles sçachent combien il leur est permis en cest endroit, afin qu'ils nentreprenent rien en mauvaise Conscience. Car par cela il advient que plusieurs tombent en ceste malédiction, de mespriser Dieu ouvertement, quand ils ont commencé une fois à passer outre ces limites. Tiercement, afin qu’ils soyent admonestez de tousiours tenir mesure, de peur de contaminer par leur propre faute le remède que Dieu leur a donné Finalement, afin que l’outrecuidance des meschans soit réprimée par un bon et pur zèle, ce qui ne se pourrait faire, s’il ne nous estoit permis de pourchasser qu’ils soyent punis selon les loix.
8 Mais vous faites injure. I appert par ceci pourquoy il les à poursuyvis si asprement : asçavoir pource qu'il y avoit entr’eux une si excessive cupidité d’en avoir, que mesme ils faisoyent injure les uns aux autres. Afin de mieux exprimer la grandeur du mal, il a dit un peu auparavant, Que ceux qui ne peuvent endurer les injures, ne sont pas Chrestiens.
Cest donc vei une amplification prinse 23 à
d'une comparaison. Car si c'est une chose mauvaise de ne porter point patiemment les injures, combien plus grand mal est-ce de les faire à un autre ? Æ4 mesme à vos frères. C’est une autre circonstance qu’il allègue, pour exaggérer leur mal. Car si ceux qui tienent tort aux estrangers, sont doublement coulpables, ce sera un monstre que le frère soit trompé et despouillé par son frère.
Crar, VI.
Or tous ceux qui invoquent un mesme Père au ciel sont frères. Ce m’ést pas toutesfois à dire que saibet Paul vueiïlle faire trouver petite la faute de ceux qui conversent en mauvaise foy envers :les estrangers : mais seulement il monstre que les Corinthiens sont du tout aveuglez, puis qu’ils ne font autrement conte de la saincte fraternité.
9 Ne scavez-vous pas que les injustes n hériteront point le royaume de Dieu? 10 Ne vous abusez point : ne les paillars, ne les idolâtres, ne les adultères, ne les efféminez, ne les bougres, ne les larrons, ne les avaricieux,ne les yvrongnes, ne les mesdisans, ne les ravisseurs, n'hériteront point le royaume de
Dieu.
A4 Æt telles choses avez-vous esté :
mais vous en estes lavez?: mais vous
en estes sanctifiez : mais vous en estes justifiez au nom du Seigneur Jésus et
par l'Esprit de nostre Dieu.
1) Ou, esté aucuns. 2) Tite, III, 5.
9 Ne scavez-vous pas. Il faut yci entendre de linjustice qui est opposée à la justice particulière. Ainsi donc, Les injustes : c'est-à-dire Ceux qui font injure à leurs frères, qui déçcoyvent et trompent les autres : brief qui prattiquent leur proufit au dommage d’autruy, ne posséderont point le royaume de Dieu. Or il est certain que quand il parle yci des injustes, comme aussi des larrons, adultères, avaricieux, et mesdisans : il entend de ceux qui ne s’amendent point de leurs vices, mais persévèrent obstinéement en iceux. Et lApostre mesme l'exprime puis après par ses paroles, quand il dit que les Corinthiens ont esté autresfois tels. Les meschans donc obtienent le royaume de Dieu, mais c’est à ceste condition que par vraye pénitence ils se soyent premièrement convertis au Seigneur, et par ce moyen ayent cessé d’estre meschans. Car combien que la conversion ne soit pas cause de faire obtenir pardon, toutesfois nous sçavons qu’il n'y à que Ceux qui se repentent et s’amendent, lesquels soyent réconciliez à Dieu. Au reste, l'interrogation ha quelque véhémence : Car il donne à entendre par cela qu’il ne leur dit rien qu’ils ne sçachent bien eux-mesmes. Ve vous abusez point. Ayant prins occasion d’un
vice, maintenant il parle de plusieurs.
Or je pense qu’il attouche principalement les vices desquels estoyent entachez les Corinthiens. Il use de trois mots pour taxer les paillardises, lesquélles toutes les histoires tesmoignent avoir là régné, voire mesme avoir esté desbordées jusques au bout. Car c’estoitune ville abondante en biens, comme il a esté dit ailleurs, en laquelle il v avoit des: foires renommées, esquelles abordoyent marchans de plusieurs nations. Des richesses s’ensuyvent superfluité, qui est la mère de toutes paillardises et impudicitez.
D’avantage, ce peuple qui estoit de soy assez Sujet à paillardise, estoit mesme incité à cela par beaucoup d’autres corruptions. On sçait assez quelle différence il y a entre les Paillars et Adultères.
Par les Æfféninez, j'enten ceux lesquels, combien qu'ils ne s'abandonnent point communéement à paillardise, toutesfois descouvrent leur impudicité par-paroles attrayantes, par gestes, et habits efféminez, et autres délices. La quatrième espèce est la plus exéerable de toutes les autres, c’est ceste souillure infâme et prodigieuse, qui éstoit plus que trop accoustumée en la Grèce. Il taxe par!trois noms iniquité et toute extorsion. ‘Il appelle Larrons, ceux qui déçoyvent leurs |
Ctar. VI SUR LA fre ÉPISTRE
frères par quelque tromperie ou ruse | qu’en la nature universelle des hommes,
cachée. Ravisseurs, ceux qui par force et violence prenent le bien d’autruy, ou comme bestes ravissantes engloutissent et attirent tout à eux. Or afin d’estendre plus loin son propos, il adjouste puis après tous Ævaricieux. Par les Yorongnes, il faut entendre aussi ceux qui font excès en manger. Il reprend particulièrement les Mesdisans : pource qu'il est vray-semblable que ceste ville-à estoit plene de brocars et de détractions.
Brief, il à touché principalement les vices, auSquels il cognoissoit ceste ville-là estre addonnée. Et afin que son advertissement et sa menace ait plus d’authorité, il dit, Me vous abusez point : par laquelle parole il les admoneste qu’ils ne se flattent point par vaine espérance, comme font coustumièrement les hommes, lesquels en faisant leurs péchez plus petis qu’ils ne sont, s'accoustument à un mespris de Dieu. 1 n'y a donc point de plus dangereuse poison, que telles mignardises et flatteries, lesquelles nous entretienent en nos péchez. Parquoy, fuyons, non pas comme le chant des Syrènes, mais comme morsures pernicieuses de Satan, Îles propos des hommes profanes, quand ils convertissené en sornetes et plaisanteries lejugement dé Dieu, et les répréhensions des péchez. Finalement, il faut yci noter la propriété du mot Grec, qui signifie Hériter : par lequel il démonstre que le royaume des cieux est l’héritage des enfans, et que pourtant nous lPobtenons par le bénéiice d'adoption.
A1 Ættelles choses avez-vous esté, etc.
11 y en a qui adjoustent un mot de pariicularité, Telles choses avez-vous esté aucuns : pource qu'il y à un mot Grec qui signifie cela : toutesfois je trouve meil- Jenr de dire que l’Apostre parle généralement, et que césté particule est superfluë, comme aussi les Grecs en usent souvent pour ornement de langage, et non pas pour restraindre le propos. Il ne faut pas toutesfois entendre qu’il at- “tribue tous ces vices à un chacun à part:
mais seulement il veut démonstrer que nul n’est du tout pur et exempt de ces
vices, jusqu’à ce qu'il soit régénéré par le sainct Esprit. Car il faut entendre |
il y a une semence de tous maux enclose:
toutesfois qu’il y a des vices qui apparoissent plus aux uns qu'aux autres, selon que Dieu descouvre la perversité de la chair par les œuvres. Ainsi au premier chapitre de PEpistre aux Romains, il fait un amas de plusieurs sortes de péchez et meschancetez, qui procèdent de faute de cognoistre Dieu, et de ceste ingratitude, de laquelle il avoit monstré tous infidèles estre coulpables : non pas qu’un chacun des infidèles soit entaché à part de tous ces vices : mais pource qu'ils y sont tous sujets, et il n’y en à pas un qui en soit pur de tous. Car celuy qui n’est adultère, pèche en quelque autre sorte. Ainsi aussi, au troisième chapitre, il applique ces tesmoignages universellement à tous jes enfans d'Adam : asçavoir que leur gosier est un sépulchre ouvert :
que leurs pieds sont légers à espandre le sang, et leur langue est plene de venin et déception. Nonpas que tous soyent cruels et appétaus ellusion de sang : ne tous desloyaux, ou mesdisans : mais pource que devant que Dieu nous ait réformez, l’un est enclin à cruauté, Pautre à desloyauté, l’autre à paillardise, l’autre à tromperie, tellement qu'i n'y en a pas un auquel n’apparoisse quelque marque de la corruption commune, et que cependant d'affection intérieure et secrète du cœur, nous sommes tous jusques à un sujets à toutes sortes de vices, sinon entant que le Seigneur les réprime au dedans, afin qu’ils ne Sortent dehors, ét vienent à estre mis en effet. Voyci donc le simple sens, Avant que par la grâce de Dieu les Corinthiens fussent régénérez, les uns estoyent avaricieux, les autres adultères, les uns ravisseurs, les autres efféminez, et aucuns mésdisans :
mais maintenant ils ne Sont plus tels, après avoir esté délivrez “par Christ. Or l’intention du Sainct Apostre est de les humilier, en leur ramentevant leur condition passée, puis après les Soliciter à recognoistre la grâce de Dieu envers eux.
Car tant plus que nous recognoissons grande nostre misère, de laquelle nons sommes eschappez par le bénéfice dé nostre bon Dieu, d'autant plus reluit la
grandeur de sa grâce. Or la louange de la grâce de Dieu est une fontaine abondante d’exhortations. Car nous-nous devons bien garder de faire que le bénéfice de Dieu (qui est tant estimable) ait esté vain en nous : comme s’il disoit, C'est assez de ce que Dieu vous a retirez de ce bourbier auquel vous estiez jadis plongez. Comme dit aussi sainct Pierre, Il nous doit suffire d’avoir employé le temps passé à accomplir les cupiditez des Gentis, 4 Pierre, IV, 3. Mais vous estes lavez. Par trois formes de parler il exprime une mesme chose, alin de leur foire plus grand peur de retomber d'où ils avoyent esté retirez. Combien donc que ces trois choses regardent à une mesme fin, néantmoins il y à grande eflicace en la diversité : car il faut suppléer des antithèses du lavement, et des ordures : de la sanctification et pollution :
et de la justification et condamnation : et ce afin que Ceux qui sont une fois justifiez, ne se précipitent point derechef en nouvelle condamnation : que ceux qui sont une fois sanctifiez, ne se profanent plus : et ceux qui sont une fois purifiez de toutes leurs ordures, ne se souillent plus, mais plustost qu'ils taschent à vivre purement, demeurent en vraye saincteté, et ayent en abomination leurs vieilles ordures. Et de ceci aussi nous pouvons recueillir à quelle fin ce bon Dieu nous réconcilie à soy par la rémission gratuite de nos péchez. Or quant à ce que j’ay dit que par trois noms il exprime une mesme chose, je ne l’enten pas ainsi, comme s’il n’y avoit point de différence en la signification de ces mots.
Car à parler proprement, Dieu nous jus-
CHar. VI
tifie, quand ne nous imputant point nos pécbhez, il nous absout de la condamnation : il nous purge, quand il abolit la memoire de nos offenses. Ainsi ces deux mots ne diffèrent en rien, excepté que l’un est simple, et l’autre est emprunté d’une similitude. Car il y a similitude en ce mot de Laver : pource que le sang de Christ est comme un lavement. Or il nous sanctitie en réformant par son sainct Esprit nostre nature vicieuse. Ainsi, la sanctification se rapporte à la régénération. Mais en ce lieu-ci, sainet Paul na eu autre but que d’amplifier par plusieurs titres et louanges la gràce de Dieu, par laquelle nous avons esté délivrez de la servitude de péché, afin que par ceci nous apprenions combien nous devons avoir en grande horreur tous ces vices, qui provoquent contre nous lire et la vengence de Dieu. 4u nom du Seigneur, etc. Xl distingue les offices bien proprement. Car le sang de Christ est la matière de nostre purgation : nous sommes justifiez et sanctifiez par sa mort et résurrection. Mais pource que la purgation faite par Christ, et l’acquisition de justice ne proulite sinon à ceux qui par la vertu du S. Esprit sont faits participans de tous ces biens, à bon droiïct il conjoint l'Esprit de nostre Dieu avec Jésus- Christ. Jésus-Christ donc nous est source de tous biens, et de Iuy nous avons toutes choses : mais Christ luy-mesme avec tous ses biens nous est communiqué par le sainet Esprit. Car nous recevons Christ par foy, et ses grâces nous sont appliquées par icelle. Or l’autheur de la foy, c’est le sainct Esprit.
42 Tout m'est loisible, mais tout n'est pas expédient\. Tout m'est loisible, mais je ne seray point assujeti sous la puissance d'aucune? chose.
13 Les viandes sont pour le ventre, et le ventre pour les viandes : mais Dieu destruira et iceluy et icelles. Or le corps n’est point pour la paillardise, mais pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps.
14 Et Dieu a aussi ressuscité nostre Seigneur, et nous ressuscitera par sa
puissance.
15 Ne scavez-vous pas que vos corps sont les membres de Christ? Osteray-je donc les membres de Christ, et les feray membres d'une paillarde? Ainsi.
n'adviene.
: 1 Cor., X,9%3 2) Ou, de aucun,
Car. VI.
SUR LA Ire ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.
16 Ne scavez-vous pas que celuy qui s'adjoint à une paillarde, est fait un “corps avec elle? Car deux (dit-il) seront une chair.
17 Mais celuy qui est adjoint au Seigneur, est un mesme esprit.
18 Fuyez paillardise. Car quelque péché que l'homme face, il est hors du corps : mais celuy qui paillarde, pèche en son propre corps.
19 Ne scavez-vous pas que vostre corps est temple du sainct Esprit qui est en vous ”, lequel vous avez de Dieu : et n’estes point à vous-mesmes ?
20 Car vous estes achetez de pris}.
en vostre esprit, lesquels sont à Dieu.
1) Gen., I, 2%. 2) 1 Cor., INT, 17. 2 C'or., VI, 16.
12 Tout m'est loisible, mais tout, etc.
Pource que ceci semble estre bien loin du propos de l’Apostre, les expositeurs prenent grand’ peine à le conjoindre avec ce qui à esté. dit auparavant. Quant à moy, laissant là la diversité des expositions, je diray ce qui est le plus propre et convenable selon mon jugement. Il est vray-semblable que les Corinthiens retenoyent encores pour lors beaucoup de leur première licence, et qu'ils se sentoyent encore des mœurs de leur ville. Or où on pèche à bride avallée, et là où les vices ne sont point corrigez de la coustume on en fait loy : et puis après on cherche de vaines couvertures pour s'excuser, Comme à esté ceste-ci : qu'ils se couvroyent de la liberté Chrestienne, afin qu'ils se feissent licites quasi toutes choses. Ils estoyent desbordez en superfluitez, lequel vice (comme il advient souvent) estoit accompagné de beaucoup d’orgueil. Or pource que c’estoit une chose extérieure, ils ne pensoyent pas pécher : mesme il appert par les paroles de S. Paul, qu’ils abusoyent si fort de liberté, qu’ils lestendoyent jusques à paillarder. Maintenant done à bonne occasion, après leur avoir parlé de leurs vices, il traitte de leurs excuses, par lesquelles ils se flattoyent és péchez externes. Or il est bien certain qu’en ce passage est craitté des choses externes, desquelles Dieu à permis lusage libre aux fidèles. Quant à ce qu’il use du mot de généralité, west, ou pour taxer obliquement leur licence desbordée, ou pour exalter la libéralité infinie de Dieu, qui nous est une bonne maistresse de modération. Car c’est un signe de trop grande intempérance, quand en une abondance si grande on ne tient point mesure, et
Glorifiez donc Dieu en vostre corps, et
3) 1 Cor., VII, 23. 1 Pierre, I, 18.
on ne se restraint volontairement. En premier lieu, il limite la liberté Chrestienne par deux exceptions : secondement, il les admoneste qu’elle ne s’estend point jusques à paillardise. Ces paroles, Toutes choses me sont licites, se doyvent prendre en la personne des Corinthiens : et sainct Paul les amène par une manière d'anticipation : comme s'il disoit, Je sçay ce que vous avez accoustumé de répliquer, quand vous voulez fuir la correction qu’on vous fait de vos vices externes : c’est. que vous-vous faites à croire que sans aucun esgard où modération toutes choses vous sont licites.
Mais tout n'est pas expédient. C’est la première exception par laquelle il restraint l’usage de la liberté : asçavoir qu’ils avisent à ne se desborder point en licence, pource qu’il faut penser à l’édification du prochain. Le sens est, Il ne suffit pas certes que ceci ou cela nous soit permis, pour en user indifféremment.
Car il faut aviser ce qui peut proufiter aux frères, à l’édification desquels nous sommes tenus d’avoir esgard. Car (comme il traittera ci-après plus amplement, et aussi à desjà esté ven aux Romains, chap. XIV, v. 43, etc.) chacun est tellement et à ceste condition, libre en sa conscience devant Dieu, que tous üoyvent restraindre l'usage de leur liberté à lutilité mutuelle les uns des autres. Je ne seray point assujeti. C'est la seconde restriction : asçavoir que nous sommes tellement constituez seigneurs sur toutes choses, que nous ne nous devons point assujetir sous la servitude d’aucunes d’icelles : ce que font ceux qui ne peuvent estre maistres de leurs concupiscences. Car combien que le mot Grec se puisse aussi traduire D’aueun : en le rap
portant aux personnes : toutesfois j'aime mieux le rapporter aux choses, en sorte que le sens soit : Nous sommes seigneurs de toutes choses, moyennant que n’abusions point tellement de ceste seigneurie, que nous entrions en une misérable servitude par intempérance et convoitises désordonnées estans sujets aux choses externes, lesquelles nous: devoyent estre sujettes. Et à la vérité, la façon de faire de ceux qui sont si chagrins qu'ils ne se veulent déporter de‘rien pour s’accommoder aux frères, est cause qu'ils s’astraignent eux-mesmes à un lien de néces- Sité.
A3 Les viandes sont pour le ventre, etc. 1 remonstre yei comment il faut user des choses externes, asçavoir pour la nécessité de la vie présente, laquelle passe incontinent comme une ombre, ainsi qu'il dira au chapitre VIE, v. 29, Qu'il nous faut user de ce monde, comme si nous n’en usions point. Et de ceci aussi nous pouvons recueillir combien il s’en faut que FPhomme Chrestien se doyve soucier ne débatre pour les choses externes. Quand donc il sera question des choses sujetes à corruption, Pesprit du Chrestien ne s'arrestera pas trop curieusement en icelles : car c’est autre chose de la liberté, que de l'usage de la liberté. À ceste sentence est correspondante et accorde une autre de lEpistre aux Romains, chapitre XIV, v. 47, Que le royaume de Dieu west point viande ne bruvage. Or le corps n’est point pour la paillardise. Après avoir mis les exceptions, maintenant aussi il adjouste que nostre liberté ne se doit point estendre jusques à paillardise. Car c’estoit un vice tant accoustumé en ce temps-là, que par manière de dire, il sembloit avis qu’il fust permis. Ce que nous pouvons veoir mesme par l'ordonnance des Apostres : par laquelle ils défendent aux Gentits la paillardise entre les choses indifférentes, Actes, chapitre XV, v. 20. Car il ne faut point douter que ceci n'ait esté fait : pource que coustumièrement ils pensoyent que ce fust une chose permise. S. Paul donc dit maintenant que c'est bi n autre chose de la païllardise qué des
| sembler viandes. Car Dieu n’a pas or L'asçavoir. . Le corps pour le Seigneur. Par-
Car. VE
donné le corps pour paillarder, comme il a destiné le ventre pour les viandes.
Et il conferme ceci par choses contraires ou répugnantes : asçavoir dautapt que e corps est consacré à Christ : et il est impossible de conjoindre Christ avec la paillardise. Ce qu'il adjouste, Et le Seigneur pour le corps : est bien de poids. Car puis que Dieu a conjoint son Fils à vous, quelle meschanceté seroit-ce d’arracher nostre corps de ceste sacrée conjonction, et le transférer à choses du tout indignes de Christ ?
14 Et Dieu a aussi ressuscité nostre Seigneur. EH démonstre par la condition de Christ, combien il est mal séant à l’homme Chrestien de paillarder. Car Christ estant receu en gloire céleste, quelle participation ha-il avec les pollu:
tions de ce monde? Combien que ces mots contienent deux choses. La première, Que c’est une chose déshonneste que nostre corps, qui est consacré à Christ, soit profané par paillardise, ven que Christ luy-mesme a esté ressuscité des morts pour entrer en possession de Ja gloire céleste. La seconde, Que c’est une meschanceté d'abandonner nostre corps, et le prostituer aux souillures terriennes, veu qu’il doit estre un jour participant de Pimmortalité bien-heureuse, et de la gloire céleste, avec Jésus-Christ.
Ïl y a une semblable M au chapitre HIT des Colossiens, v. Si nous sommes resuscitez avec MR cherchons les choses qui sont d’enhaut. Sinon qu'il parle yci tant seulement de a dernière résurrection : mais là, il parle aussi de la première : C’est-à-dire de la grâce du sainct Esprit, par laquelle nous sommes renouvelez en nouveauté de vie. Or pour autant que la résurrection est une chose presque incroyable au sens humain, quand PEscriture en fait mention, elle nous renvoye à la puissance de Dieu pour confermer nostre foy quant à cest article.
A5 Ne scavez-vous pas que vos Corps sont les membres de Christ? C'est une déclaration, ou si on aimé mieux "ainsi dire, une expolition ou amplification de la sentence précédente. Car cela pouvoit obseur à cause de là briefveté :
Car. VI.
quoy il dit comme pour l’exposer, Que Jésus-Christ est tellement conjoint ànous, et nous’ à luy, qu’il nous faut estre faits un mesme corps avec luy. Parquoy si je m’aceouple avec une paillarde, ie deschire
Jésus-Christ par pièces, en tant qu’en
moy est : Car il ne se peut faire que je le tire en la communion d’une pollution si orde et infâme. Or pource que ceci estrune chose abominable, et que nous devons avoir en horreur, il use d’une particule, de laquelle il a accoustumé d’user és choses estranges. “insi n’adviene. HN nous faut noter que l’union spirituelle que nous avons avec Christ, n'appartient pas seulement à l’âme, mais aussi au corps, tellement que nous somméês chair de sa chair, et os de ses os, Ephés., V, 30. Autrement l’espérance de la résurrection seroit bien débile, si nostre conjonction n’estoit telle, asçavoir plene et entière.
16 Ne sçavez-vous pas, ete. I exprimeencore mieux quel tort on fait à Christ, quand on s’adjoint à une paillarde : car celuy qui fait ainsi; est faict un mesme corps avec elle : et pourtant il arrache un membre.du corps de Christ. Il est incertain à quel sens il accommode ce tesmoignage du chapitre EH de Genèse, v. 24, à sonpropos. Car s’il Pallègue pour prouver que deux qui paillardent ensemble sout faits une mesme chair, il l’eslongne de son sens naturel, pour Pappliquer à un autre. Can Moyse ne parle pas là d'une cohabitation d'homme et de femme qui.soit déshonneste et défendue : mais de la compagnie de mariage laquelle est bénite de Dieu. Car il démonstre que ce lien est tant estroit et indissoluble, qu'il surmonñte le lien qui est entre le père et le fils : ce qui ne: peut certes aucunement convenir à la paillardise. Ceste raison m'a meu quelque fois de penser que ce tesmoignage n’avoit point estlé allégué par sainet Paul pour confermer la sentence-prochainement précédente, mais
cellériqui vient après, en ceste sorte : |
Moyse dit que le mari et la femme sont une mesme chair par le lien de mariage :
mais mous sommes faits non-seulement une mesme chair avec le Seigneur, auquel nous adhérons, mais aussi un mesme
SUR LA Ire ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.
esprit. Et par ainsi, tout ceci tendroit à amplifier la vertu et dignité du mariage spirituel, qui est entre nous et Jésus- Christ. Que si quelqu'un ne trouve pas bonne ceste exposition comme trop contrainte, en voyeci une autre : Car comme ainsi soit que la paillardise est une corruption de l'ordonnance de Dieu, elle ha quelque similitude avec icelle : et ce qui est dit d’icelle, peut estre aucunement accommoré à ceste-ci. Non pas que la paillardise soit digne d’estre ornée des louanges qui appartienent à lordonnance du mariage, mais afin que la grandeur du péché soit mieux exprimée. Ceci donc, Que deux soyent conjoints en une mesme chair : convient vrayement et proprement à ceux-là seuls qui sont mariez, mais il est transféré aux paillars, lesquels ont une union impure et pollue, pour monstrer que la contagion et vilenie passe de un à l’autre. Car cela n’est point inconvénient de dire que la paillardise ait quelque similitude avec le sainct mariage (comme estant un abus et corruption d’iceluy, ainsi que j'ay dit) toutesfois lun en bénédiction, l’autre en malédiction :
comme est la convenance des choses contraires en une antithèse. Néantmoins,
j'aimeroye mieux le prendre en premier
lieu, touchant le mariage, puis après improprement touchant la paillardise, en ceste sorte, Dieu prononce que lPhomme et la femme sont une chair, afin que lun des deux ne s’adjoingne à une autre chair : en sorte que le paillard et la paillarde sont faits une mesme chair, et s’enveloppent en une maudite conjonction. Et certes ce sens me semble estre plus simple et convenir mieux au texte.
17 Mais celuy qui est adjoint av Seigneur, Ha adjousté ceci, atin de monsirer que Ja conjonction qui est entre Christ et nous, est plus estroite que celle qui est entre le mari et la femme : et que pourtant elle est à préférer de beaucoup à l'autre, tellement que nous la devons contregarder ayee grande loyauté et chasteté. Car si celuy qui est conjoint par mariage avec une femme, ne se doit point abandonner à une paillarde; beaucoup moins cela est-il licite aux fidèles, qui non:seulement sont une chair avec
Christ, mais aussi un mesme esprit. Ainsi c’est une comparaison d’une chose plus grande à une moindre.
18 Æuyez paillardise, ete. Après avoir proposé l’honnesteté, maintenant il démonstre en quel horreur nous devons avoir la paillardise, nous proposant la grande abomination de ceste turpitude et meschanceté. Or il l’amplifie par une comparaison de ce péché avec les autres, disant que ce péché seul imprime une vilenieet déshonneur au corps. Mais pource que le corps est contaminé aussi par larrecin, meurtre et yvrongnerie, Suyvant ces sentences, Vos mains sont poilues de sang : Isaïe, E, 45. Vous avez offert vos membres pour armures d’iniquité à péché, Rom., VI, 49 : et autres semblables : il y en à aucuns qui pour éviter ceste absurdité, disent que ces mots, Nostre propre corps, Signilient autant comme, Nous conjoints avec Jésus-Christ : mais cela me semble plus subtil que ferme. D’avantage, ils n’eschappent pas mesme par ce oyen. Car on en pourra autant dire de lidoiâtrie que de Ja paillardise : car celuy qui se prosterne devant l’idole, pèche aussi bien contre la conjonction de Christ.
Parquoy je l’expose ainsi, qu’'yci l’Apostre ne nie pas totalement que nostre corps ne soit désbonoré et contaminé par les autres vices aussi bien que par paillardise, mais que seulement il dit que des autres vices la turpitude n’en demeure point tellement imprimée en nostre corps, comme de la pajllardise. Il est vray que la main est bien souillée par larrecins ou meurtre : Ja langue par mesdisance, détraction, et perjure : et tout le corps par yvrongnerie : mais la paillardise laisse une macule imprimée au corps, bien autre que ne font pas les autres péchez.
Ainsi donc nous pouvons dire que tous les autres péchez sont hors le corps selon ceste comparaison, c’est-à-dire de plus et de moins : et non pas qu'ils n’attouchent aucunement au Corps, si nous les considérons un chacun à part.
19 Ne scavez-vous pas que vostre corps, etc. Il use encore de deux autres argumens, afin de nous destourner de ceste vilenie et ordure. Premièrement :
Que nos corps sont temples du sainet
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Char. VI
Esprit. Secondement que nous ne sommes pas à nous, veu que le Seigneur nous à acquis pour son héritage. Ce mot de Temple, emporte tacitement quelque poids, Car comme ainsi soit que l'Esprit de Dieu ne peut reposer en lieu profane, nous ne le recevons point autrement en nostre domicile, que quand nous-nous dédions à luy pour luy estre temple.
Vrayement c’est un grand honneur que Dieu nous fait, quand il veut habiter en nous. Et d'autant plus devons-nous craindre qu’il ne s’en retire, estant irrité par nos vilenies plenes de sacrilége. Et n’estes point à vous-mesmes. C’est le second argument, Que nous ne sommes pas en nostre puissance, pour pouvoir vivre à nostre appétit. Il le prouve par ce que le Seigneur ayant payé le pris de nostre rédemption, nous a acquis à s0y. Il y a une semblable sentence au chap. XIV des Romains, v. 9, Pour cela Christ est mort et ressuscité, afin qu’il ait seigneurie tant sur les morts que sur les vifs. Or ce mot de Pris, peut estre entendu en deux sortes : ou simplement, comme nous disons coustumièrement, voulans déclarer qu’une chose n’est point gratuite, Elle a cousté pris : ou en lieu de ce mot Chérement ou autre semblable, ainsi que nous avons accoustumé de parler des choses qui ont beaucoup cousté. Et ceste dernière exposition me plaist plus. En ceste sorte sainct Pierre dit, Vous avez esté rachetez, non point par or ou par argent, mais par le précieux sang de l’Agneau sans macule, 1 Pierre, I, 48. Le sommaire et là substance du propos revient là, qu'il faut que la rédemption nous tiene obligez et serve de bride, pour ranger à obéissance l’intempérance de nostre chair.
20 Glorifiez donc Dieu. W appert par ceste conclusion, que les Corinthiens s’estoyent usurpé és choses externes une licence laquelle il estoit besoin de restraindre et refréner. La correction donc en cest endroit-là est, qu'il remonstre que le corps n’est pas moins sujet à Dieu, que l’âme : et que pourtant il est raisonnable que fous deux servent à sa gloire.
Comme s’il disoit, Tout ainsi qu'il faut que la conscience de Phomme fidèle soit pure devant Dieu, aussi faut-il que la
Car. VIE
profession externe soit correspondante devant les hommes, puis que Dieu qui à racheté et le corps et l’âme ha puissance sur tous les deux. Et c’est à ceste intention que n’aguères il a déclaré et résolu que non-seulement nos âmes, mais aussi nos corps sont temples du sainct Esprit :
SUR LA Ire ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.
afin que nous ne pensions point estre acquittez de nostre devoir envers luy, sinon qu’en tout et par tout nous nous rangions plenement sous son obéissance, à ce que par sa Parole ii règle mesme toutes les actions externes de nostre vie.