CHAPITRE VHI
1 Touchant les choses qui sont sacrifices aux idoles, nous scavons que tous avons cognoissance. La co gnoissance enfie, mais charité édifie.
2 Et si aucun cuide scavoir quelque chose, il wa encore rien cognuw comme
êl faut cognoistre.
3 Mais si aucun aime Dieu, il est cognu de luy*.
4 Ainsi donc quant au manger des choses sacrifiées aux idoles, nous sçavons que l'idole n’est rien au monde : et qu'il n'y a nul autre Dieu, qu'un.
5 Car jà soit qu'il y en ait qui soyent appelez dieux, soit au ciel soit en terre (comme il y a plusieurs dieux et plusieurs seigneurs)
6 Toutesfois nous n'avons qu'un Dieu, qui est Le Père, duquel Sont toutes
choses, et nous en luy :
choses, et nous par luy*.
et un Seigneur Jésus- Christ, par lequel sont toutes
7 Maislnya pas cognoissance en lous : ains aucuns en mangent avec con-
science de l'idole jusqu'à maintenant,
comme choses sacrifiées à l’idole. Et
comme ainsi soit que leur conscience ne soit point ferme, elle est souillée.
1) Ou, il a esté rendu cognoissant par luy.
Maintenant il vient à traitter une autre question, laquelle il avoit touchée seulement comme en passant, au chapitre VI, et non pas déduite plenement. Car après avoir parlé de l'avarice des Corinthiens, et avoir conclu le propos par ceste sentence, Ne les avaricieux, ne les ravisseurs, ne les paillars, etc. ne possèderont point ie royaume de Dieu : de là il estoit passé incontinent à la liberté des Chrestiens, Tout m'est loisible. Et à l'occasion de cela, il estoit descendu à faire mention de la paillardise : et de là, du mariage. Maintenant donc il poursuit finalement ce qu’il avoit touché des choses indifférentes, asçavoir comment il faut modérer nostre liberté és choses indifférentes. Or il appelle choses indifférentes, qui d’elles-mesmes ne sont ne bonnes ne mauvaises, ains sont moyennes, lesquelles Dieu à assujeties à nostre puissance : mais nous devons garder mesure en l'usage, afin qu’il y ait différence entre liberté et licence. Premièrement, il choisit une espèce notable par-dessus toutes les autres, en laquelle les Corinthiens offensoyent grandement, c’est qu’ils se trouvoyent és banquets solennels que les idolâtres faisoyent en l’honneur de leurs dieux, et mangeoyent indifféremment des viandes sacrifiées à iceux. D'autant que ceci engendroit beau-
2) Jean, XIII, 3. 1 Cor., XII, 31.
coup de scandale, l’Apostre leur remonstre qu’ils abusoyent indiscrètement de la liberté que Dieu leur avoit donnée.
1 Touchant les choses qui sont, etc.
Il commence par une concession, leur accordant et confessant volontairement tout ce qu’ils luy pouvoyent demander et mettre en avant. Comme &il disoit, Je Voÿ quelle couverture vous Avez : VOUS alléguez la liberté Chrestienne, vous met-
tez en avant que vous avez la cognoissance, et qu’il n’y en a pas ün d’entre.
vous qui soit si ignorant, qui ne sçache bien qu’il n’y à qu'un Dieu. Je confesse que tout ceci est vray : Mais que proufite la cognoissance qui est dommagéable aux frètes? Ainsi donc, il leur accordé telle-
ment ce qu’ils demandoyent, que cepen-
dant il leur monstre que leurs excuses sont vaines et frivoles. La cognoissance enfle. 1 démonstre par leseffets, combien c’est une chose frivole de se vanter de cognoissance, quand il n’y à point de charité. Comme s’il disoit, Que nous proufite la Cognoissance de laquelle nousnous glorifions et sommes enflez, veu que
le propre de charité est d’édifier? Ce pas-.
sage autrement difficile à cause de sa briefveté, peut cstre facilement entendu en ceste sorte : Tout ce qui est sans charité n’est rien estimé devant Dieu, et qui plus est, Iuy est abominable : et en-
Cir. VIH. SUR LA Ire ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.
core beaucoup plus ec qui est répugnant à charité. Or ceste cognoissance de laquelle vous-vous vantez, à Corinthiens, est totalement contraire à charité. Car elle enfle les hommes d’orgueil, et induit à mespriser les frères, mais la charité nous rend songneux pour nos frères, et nous exhorte à les édifier. Maudite soit donc la cognoissance, laquelle rend les hommes orgueilleux, et ne s'accommode point à l'édification des autres. Au reste, saint Paul n’a point voulu yci imputer ce vice à la doctrine, que ceux qui sont sçavans se plaisent bien souvent en euxmesmes, et se prisent en contemnant les autres. Il n’a pas aussi entendu que la doctrine de sa nature engendre arrogance: mais il a voulu simplement démonstrer que c’est que peut faire la science en Phomme, quand il n’y a point de crainte de Dieu, ne de dilection fraternelle. Car les infidèles abusent de tous les dons de Dieu à S’eslever eux-mesmes.
Ainsi, les richesses, les honneurs, les dignitez, noblesse, beauté, et autres choses semblables, rendent les hommes orgueilleux, d'autant qu'estans eslevez d’une confiance perverse d’icelles, ils devienent le plus souvent farouches et intraittables.
Toutesfois ceci n’advient pas tousjours :
comme ainsi Soit que nous voyons beaucoup de riches, beaucoup de nobles, beaucoup de beaux personnages, beaucoup qui sont constituez en honneur ef dignité, lesquels néantmoins ne laissent pas destre modestes, et qui ne Sont nullement entachez d’orgueil. Et quand ce que nous avons dit, advient, si ne faut-il pas pourtant vitupérer les dons que nous seavons estre de Dieu. Car en premier lieu, cé séroit une chose absurde et desraisonnable : et puis, en rejettant la faute sur les Choses qui en Sont innocentes, nous absoudrions les hommes qui en.
sont seuls coulpables. Ce que je di, s’entend ainsi, si la nature des richesses est telle qu’elles facent les hommes orgueilleux, il s’'ensuyvra que le riche sil est orgueilleux, n’est point digne de répréhénsion : car tout le mal procède des richesses. Il faut donc tenir cela pour résolu; que la Science de soy est bonne:
mais qu’elle s'esvanouit et devient inutile
és infidèles, pource que la crainte de Dicu est le seal et vray fondement d’icelle :
semblablement qu’elle devient fade et sans Saveur, quand charité n’y est point, pource que c’est comme la sausse d’icelle. Et à la vérité, là où il n’y a point de vraye cognoissance de Dieu, par laquelle nous soyons humiliez, et qui nous apprene à aider à nos frères, c’est plustost une vaine opinion de science, que science: voire en ceux qui sont estimez bien sçavans : toutesfois la science n’est point à vitupérer pour cela, non plus que le cousteau quand il est entre les mains d’un homme enragé. J’ay bien voulu dire ceci, à cause d’un tas d’esprits fantastiques, qui crient à l'encontre de tous arts libéraux et honnestes sciences, comme si elles n’estoyent propres sinon à rendre les hommes orgueilleux, et n’estoyent point moyens et instrumens trèsutiles, tant à la cognoissance de Dieu, qu’à la conduite de la vie commune. Or ceux-là mesmes qui les diffament ainsi, crèvent d’un tel orgueil, qu'ils rendent le proverbe ancien véritable, Asçavoir qu'il n’y a rien plus arrogant qu’ignorance.
2 Et si aucun cuide scavoir. Celuy-là cuide sçavoir quelque chose, qui Se plaisant en soy-mesme d’une opinion qu'il ha de son sçavoir, mesprise les autres, comme estant beaucoup eslevé par-dessus eux. Car l’Apostre ne condamne pas yei la science, mais Pambition et orgueil que les hommes profanes en prenent. Autrement il ne veut pas que nous soyons des contemplatifs, qui tousjours sovions en doute et en suspens de ce que nous devons tenir. I n’approuve pas aussi une modestie fardée, comme si c’estoit une bonne chose de penser ne sçavoir pas ce que nous sçavons. Celuy done qui s’estime sçavoir quelque chose, c’est-à-dire celuy qui est orgueilleux pour une vaine opinion de sa science, en sorte qu’il se préfère aux autres, et se plaist en SOy-mesme, à n’a encore rien cognu comme il faut cognoistre. Car le commencement de vraye science c’est la Cognoissance de Dieu, laquelle engendre en nous humilité, ef nous abbaisse en nousmesmes: Voire mesMe laquelle plustost nous anéantit du tout, qwelle ne noûs
eslève en nous. Mais où il y a de Porgueil, là règne ignorance et faute de cognoissance de Dieu.C’est yciun beau passage, et pleust à Dieu qu'un chacun Peust bien appris, pour bien entendre quelle est la règle de bien sçavoir.
3 Mais si aucun aime Dieu. C’est la conclusion, par laquelle il démonstre que c’est qui est principalement louable és Chrestiens, et qui mesme rend la science et tous autres dons dignes de louange :
asçavoir si nous aimons Dieu. Car si nous le faisons ainsi, nous aimerons aussi nos prochains en Juy. Par ee moyen, toutes nos opérations seront bien modérées, et par conséquent agréables à Dieu. Il démonstre done par les choses qui s’en - ensuyvent, qu'il n’y a doctrine louable, si elle nest destrempée de l'amour de Dieu. Car cela seul fait que tous les dons qui sont en nous, luy soyent agréables:
comme il est dit en la seconde Epistre aux Corinthiens, V, 17, Si aucun est en Christ, qu’il soit nouvelle créature. Par lesquels mots il signifie, que sans l'Esprit de régénération toutes autres choses ne sont nullement estimées devant Dieu, quelque belle apparence qu’elles ayent.
Estre cognu de Dieu: emporte autant comme estre en quelque estime devant Dieu, ou estre tenu de ses enfans. Ainsi, il trace du livre de vie, et du nombre des fidèles tous orgueilleux.
4 Ainsi donc quant au manger des choses sacrifices, etc. 1] retourne maintenant à ceste sentence, par laquelle il avoit commencé, et parle plus ouvertement de la couverture que prétendoyent les Corinthiens. Car d'autant que tout le mal procédoit de ceste racine, qu’ils estoyent bien contens de leurs personnes, et qu’ils mesprisoyent les autres, il a condamné en général la science orgueilleuse, qui n’est point assaisonnée de charité :
maintenant il récite particulièrement quelle estoit ceste cognoissance de laquelle ils se vantoyent: asçavoir, que lidole n’estautre chose qu’une vaine invention du cerveau humain, et pourtant qu’il la faut tenir pour un rien : et par conséquent, que la consécration qui se fait au nom de l’idole, est une sotte imagination, et de laquelle il ne faut faire cas : et par
Caar. VII.
ainsi, que l’homme Chrestien n’est point contaminé, qui sans avoir révérence à li dole, mange des choses qui sont sacrifiées à icelle. Voylà la somme de leur excuse, laquelle sainct Paul ne rejette point comme fausse (car elle contient une doctrine excellente) mais d’autant qu’ils en abusoyent contre toute charité. Quant aux mots, Erasme a translaté, Nous sçavons que l’idole est nulle, J'aime mieux dire avec le translateur Latin ancien, L’idole n’est rien. Car l’argument est tel, Que l’idole n’est rien, pource qu'il n’y a qu’un Dieu. Car s’ensuit bien, s’il n’y a point d'autre Dieu que nostre Dieu, l'idole donc est un songe frivole, et une pure vanité. Quand il dit, Z7 n’y a nul autre Dieu qu'un : je pren ce mot Z6, pour Car, ou Pource que. Car la raison pourquoy l’idole n’est rien, c’est d’autant qu'elle doit estre estimée selon Ja chose qu’elle figure. Or elle est destinée afin de représenter Dieu, mais plustost de représenter des faux-dieux, veu qu’il n’y à qu'un Dieu seul, invisible, et incompréhensible. Et faut noter diligemment ceste raison, L'idole n'est rien, pource qu’il n’y a nul autre Dieu, sinon un. Car ce Dieu-là est invisible, et ne peut estre représenté par aucun signe visible, pour estre là adoré. Soit donc que les idoles soyent dressées pour figurer le vray Dieu, ou les faux-dieux, c’est tousjours une invention perverse. Et pourtant, Abacue appelle les idoles, démonstrance de fausseté, d'autant qu’en représentant la figure ou image de Dieu, elles mentent faussement, et déçoyvent les hommes sous faux titre, Abac., IE, 48.
Parquoy, le mot Rien, ne se rapporte pas à l'essence, mais à la qualité. Car lidole est faite de quelque matière, ou d’or, ou d'argent, ou de bois, ou de pierre : mais pource que Dieu ne veut point estre représenté en telle façon, c’est une vanité, etun rien, quant à la signification ou usage.
5 Car jà soit qu'il y, etc. Hs ont bien le nom, dit-il, mais la vérité défaut.
Il pren yei ce mot, 1{s sont appellez, pour Renommez selon l’opinion des hommes. Et use d’une division générale, quand il dit, Soit au ciel, soit en terre.
Les dieux qui sont nommez au ciel, ce
Cuar. VIII.
sont les armées célestes, comme lEscriture les appelle, le soleil, et la June, et les autres estoilles. Or Moyse démonstre bien combien il s’en faut que ce soyent dieux, par cela que ce sont créatures créées pour nostre usage. Le soleil est nostre serviteur, et la lune nostre servante : c’est donc une grande folie de les adorer. Quand aux dieux terrestres, ce sont à mon avis les hommes et les femmes, ausquels on a attribué Divinité, et en leur honneur dressé quelque service Divin. Car comme dit Pline, ceux qui avoyent fait quelques choses excellentes pour le proufit du genre humain, leur mémoire a esté consacrée par religion, à ce qu'ils fussent adorez pour dieux :
comme Juppiter, Mars, Saturne, Mercure, Apollo, qui ont esté hommes mortels : mais après leur mort ils ont esté transférez au nombre des dieux : et d’autres plus nouveaux, Hercules, Romulus, et finalement les Césars : comme s’il estoit en la puissance des hommes de faire des dieux à leur poste, lesquels ne se peuvent donner à eux-mesmes ne vie, ne immortalité. Il y a aussi d’autres dieux terrestres, prins des bestes et autres créatures muetes, comme ceux des Egyptiens : asçavoir, le hœuf, le serpent, le chat, l'ail, l'oignon : et entre les Romains, le dieu Terminus, qui estoit une pierre pour limiter les bornes, et Vesta.
Ils ne sont donc dieux sinon que de nom: mais S. Paul dit qu’il ne s’arreste point à telles consécrations faites à Pappétit des hommes.
6 Nous n'avons qu'un Dieu, qui est le Père. Combien que sainct Paul dise tout ce propos par forme d’anticipation, toutesfois il récite tellement l’excuse des Corinthiens, que cependant il les instruit.
Car il prouve qu’il n’y a qu’un Dieu par cela qui luy est le plus propre. Tout ce qui ha origine ou commencement (’ailleurs, n’est point éternel : et par conséquent il n’est point Dieu. Toutes choses ont leur commencement d’un : cestuy-là donc seul est Dieu. D'avantage, celuy est vrayement Dieu qui donne estre à tous, et duquel sont toutes choses, comme du souverain commencement. Or il est ainsi
qu’il n’y a qu'un, duquel procèdent tou- |
tes choses, il n’y a donc qu'un Dieu.
Quand il adjouste, Æt nous en luy : il entend que nous subsistons en Dieu, ainsi que nous avons esté une fois créez de luy. Car combien qu’il semble que ceste particule en Grec signifie autre chose : asçavoir que tout ainsi que nous avons nostre commencement de luy, aussi nous devons rapporter nostre vie à luy, comme estant la droite fin d’icelle :
et en ceste signification elle est prise en l’onzième chapitre aux Romains, v. 36:
toutesfois elle est prise yci pour En luy :
ce qui est assez usité en la façon de parler que tienent les Apostres. Il signifie donc que comme nous avons esté une fois créez de Dieu, aussi par sa vertu nous subsistons en nostre estat. Que cela soit le sens, il appert par ce que tout incontinent il dit de Christ, asçavoir que nous sommes par Juy. Car il a voulu attribuer une mesme opération au Père et. au Fils, en y adjoustant la distinction qui est propre aux personnes. Il dit donc que nous subsistons au, Père, et ce par
sommes conjoints à luy par le Fils : ainsi par iceluy mesme il fait descouler en nous la vertu-de subsister. Un Seigneur Jésus-Christ. Ceci est dit de Christ au regard du Père. Car tout ce qui est à Dieu, compète vrayement à Christ, quand il n’est fait nulle mention des personnes.
Mais d'autant qu’yci est faite comparaison de la personne du Père, à la personne du Fils, à bon droict l’Apostre fait distinction des propriétez. Or le Fils estant
domination et puissance sur toutes choses, afin qu'il soit seul régnant tant au ciel qu’en la terre : et que le Père exerce
sa domination par la main d’iceluy. Pour
ceste raison quand il est parlé de nostre Seigneur, il est dict que nous n’en avons qu'un, asçavoir Christ. Au demeurant, ce que la domination est attribuée à luy
estais et gouvernemens du monde soyent pourtant abolis. Car sainct Paul parle yei de la domination spirituelle : mais les gouvernemens du monde sont politiques:
Comme quand il disait un peu au para-
le Fils : pource que le Père est bien le |: fondement de toute essence, mais nous‘
manifesté en chair, a receu du Père ja
seul, ce n’est pas à dire que les degrez,
# RATE Pr NL 7
vant, Que plusieurs sont nommez seigneurs : il n’entendroit pas cela des Rois ou autres qui sont constituez en dignité : mais des idoles ou diables, ausquels les hommes mal-avisez attribuent prééminence et seigneurie. Quant à ce donc que nostre religion recognoist un seul Seigneur, cela n’empesche point que le gouvernement public de ce monde, p’ait plusieurs seigneurs, ausquels soit deu honneur et révérence en ce Seigneur unique.
7 Mais il n'y à pas cognoissance en tous. il réfute en une parole ce qu'il avoit allégué de leurs propos jusques yci:
et monstre qu'il ne suffit pas qu’ils co- -gnoissent estre bon ce qu’ils font : si quant et quant ils n’ont esgard à leurs frères. Quand il disoit ci-dessus, Nous Sçavons que tous en avons la science : il parloit de ceux lesquels il reprenoit pource qu’ils abusoyent de leur liberté : mais maintenant il les advertit qu’il y a beaucoup d’infirmes et ignorans meslez parmi eux, ausquels ils se deussent accommoder. comme s’il disoit, Quant à vous, vous avez bien droit jugement devant Dieu : et si vous estiez seuls au monde, il vous seroit aussi bien permis de manger des viandes sacrifiées aux idoles, comme de toutes autres: mais avez esgard à vos frères, ausquels vous estes obligez. Vous avez science, et eux sont ignorans. Tout ce que vous faites, vous le devez compasser et accommoder nonseulement à vostre science, mais aussi à leur ignorance. Ceste response est bien digne d’estre notée: car il n’y a rien plus commun et ordinaire que ce vice, asçavoir qu'un chacun regarde son proufit particulier, ne tenant conte des autres. Et pourtant nous-nous tenons volontiers à nostre propre jugement : et ne pensons pas que le jugement des œuvres que nous faisons devant les hommes, dépend non-seulement de nostre constience, mais aussi de celle äe nos frères.
Ains aucuns en mangent avec conscience de l'idole. C’est ci leur ignorance, qu'ils estoyent encore enveloppez en quelque opinion superstitieuse, comme S'il y eust quelque vertu en l’idole ou en la consécration profane et fondée en
Cuar. VIT.
idolâtrie. Or S. Paul ne parle pas des idolâtres qui n’avoyent rien de la pure religion, mais des ignorans qui n’estoyent pas encore si bien instruits, qu’ils entendissent que l’idole ne fust rien: et que pourtant la consécration qui se faisoit au nom de l'idole, ne fust de nulle importance. Ceux-là donc pensoyent ainsi en eux-mesmes : Puis que l'idole est quelque chose, la consécration qui se fait en son nom, n’est pas totalement vaine. Les viandes donc qui ont esté une fois dédiées aux idoles ne sont pas pures: À ceste cause ils pensoyent aucunement estre polluez d’en manger, et que c’estoit participer aucunement à l’idole. Voilà la facon du scandale que S. Paul reprend és Corinthiens, quand par nostre exemple nous induisons nos frères qui Sont infirmes, à attenter quelque chose contre leur conscience. Et comme ainsi soil que leur conscience. Dieu ne veut point que nous entreprenions où attentions quelque chose que nous ne sçachions certainement luy estre agréable. Ainsi donc tout ce qui se fait en doute de conscience; est vicieux devant Dieu à cause de telle doute. Et c’est ce qu’il dit, Que tout ce qui n’est de la foy, est péché, Rom., XIV, 23.
Ce proverbe donc est véritable, Que ceux édifient en condamnation, qui édifient contre leur conscience. Car tout ainsi que Ja bonté de nos œuvres procède de la crainte de Dieu, et de pureté de conscience : aussi au contraire, il ny a-nulle si bonne œuvre en apparence, qui ne soit polluée par l'affection mauvaise du cœur.
Car celuy qui attente quelque chose contre sa conscience, desjà par cela monstre qu’il mesprise Dieu aucunement. Car c'est signe que nous craighons Dieu, quand nous regardons sa volonté en toutes choses. Quand done nous ne ferions autre chose que remuer le petit doigt, si nous sommes incertains que cela plaise à Dieu, nous ne le pouvons faire que ne mesprisions Dieu. Il y à aussi une autre raison és viandes. Car elles ne nous sont point sanctitiées, sinon par la Parole, A Tim., IV, 5. Si ceste parole myvest point, il n’y a plus que pollution: Non pas que les créatures de Dieu soyent pollues, mais pource que l’usage que homme
Cuar. VIE.
en prend,
SUR LA Ire EPISTRE AUX CORINTHIENS.
est poilu. Brief, tout ainsi! hors la foy, il n’y a plus rien qui soit pur
que les cœurs sont purifiez par foy, aussi | devant Dieu.
8 La viande certes ne nous rend pas plus agréables & Dieu. Car si nous
mANgeOns , nous n'en AVONS PAS MOINS.
nous n'en avons rien d'avantage : el si nous ne ANUS pointé,
9 Mais prenez garde que cesie puissance que vous avez, ne soil en quelque
sorte en scandale aux infirmes.
10 Car si aucun te voit, quoy que lu ayes cognoissance, estre assis au banquet Jaict des choses sacrifiées à l’idole, la conscience d’iceluy, combien toutesfois qu'il soit foible, ne sera-elle! pas édifiée? à manger des choses sacri-
Jiées à l'idole?
A1 Et ton frère qui est foible, pour lequel Christ est mort, périra par ta
cognoissance °?
12 Or quand vous péchez ainsi contre les frères, et navrez leur conscience
débile, vous péchez contre Christ.
13 Pour ceste cause, si la viande scandalize mon frère, je ne mangeray jamais chair, afin que je ne scandalize mon frère.
4) Ou, toy qui as cognoissance, estre assis à table ou au temple des idoles, la conscience d’iceluy, qui est foible, ne
sera-elle, etc. 2) Où, instruite et enseignée. 8 La viande certes, etc. Ceci estoit ou pouvoil estre une autre couverture des Corinthiens : asçavoir que le service dé Dieu ne gist point en viandes, comme sainct Paul mesme l'enseigne aux Romains, XIV, 47, Que le royaume de Dieu ne consiste point en viande ne bruvage.
Sainct Paul respond qu'il se faut bien donner garde toutesfois, que nostre puissance ne nuisé aux autres. Par cela il concède tacitement, que c’est tout un devant Dieu de quelles viandes nous usions ; d'autant qu'il laisse cela en nostre liberté quant à la conscience : mais que ceste liberté quant à l’usage extérieur, est sujete à charité. L’argument donc des Corinthiens n’estoit pas bon, parce que d'une partie ils concluoyent le total. Car en usage est compris l’esgard de charité.
Il est donc certain que la viande ne nous rend point agréables à Dieu, et sainci Paul le confesse bien : mais voyci son exception, que la charité nous est recommandée de Dieu, laquelle il n’est licite de mespriser. Car si nous mangeons, etc. En disant, nous x'avons rien d'avantage : il ne parle point du remplissement du ventre. Car celuy qui à disné, ha le ventre mieux farci que celuy qui est à jeun. Mais il entend qne nous W’avons ne plus ne moins de justice, soit
3) Rom., XIV, 15.
4) Rom., XIV, 21.
que nous mangions, soit que nous ne mangions pas. D’avantage il ne parle pas de toutes sortes de manger ou d’abstinence : car la dissolution et gourmandise est de soy desplaisante à Dieu : au contraire, sobriété et attrempance luy sont agréables. Mais entendons que le royaume de Dieu, lequel est spirituel, ne consiste pas en ces observations externes :
et ainsi, que ce sont choses indifférentes et de nulle conséquence devant Dieu en elles-mesmes. Or combien qu’il dise ceci par une manière d'anticipation, comme parlant en la personne des autres, toutesfois il le concède estre vray : car il est pris de sa doctrine mesme, que nous ayons touchée n’aguères.
9 Mais prenez garde que ceste puissance, etc. Il laisse la liberté en son en- Lier, et modère jusques- là l'usage, que les infirmes n’en soyent point scandalizez. Et expresséement il veut qu ’on ait esgard aux infirmes, c’est-à-dire à ceux qui ne sont pas encore bien fermes en la doctrine de la religion Chrestienne. Car pource qu'on les a coustumièrement en mespris et desdain, le Seigneur veut et commande qu’on ait esaard à eux. Cependant il donne tacitement à entendre , que s’il y a de grans géans qui par une façon tyrannique veulent assujetir nostre
liberté à ce qui leur semble bon, nous ne nous en devons point soucier, mais les laisser là : pource qu’il ne faut pas craindre le scandale de ceux qui ne sont pas tirez par infirmité à pécher, mais prenent plaisir à chercher de tous costez quelque chose à reprendre et calomnier. Nous verrons bien tost après que c’est qu’il entend par scandale. |
10 Si aucun te voit. Ï| appert de ceci plus clairement, combien de licence se donnoyent les Corinthiens. Car quand les infidèles faisoyent quelque banquet solennel à leurs idoles, les Corinthiens n’avoyent point de honte de s’y trouver, pour manger avec les autres des viandes consacrées à l’idole. Maintenant S. Paul démonstre quel mal procédoit de cela. Au reste, quant à ce qu’au premier membre où il y avoit, Toy qui as cognoissance :
j'ay mis, Quoy que tu ayes cognoissance : et au second j'ay entrelacé ce mot Combien toutesfois qu'il. J'ay esté contraint de le faire pour esclaircir le sens de S. Paul. Car il use d’une concession, comme s’il disoit, Ainsi soit que tu ayes science : mais celuy qui te voit, combien qu’il n'ait nulle cognoissance, toutesfois il Sera confermé par ton exemple à attenter une mesme chose: et si tu ne luy eusses monstré le chemin , il ne fust jamais venu jusqueslà. Maintenant, ayant quelqu'un pour exemple , il pense avoir assez bonne excuse, d'autant qu’il ne fait qu'ensuyvre un autre , combien que ce qu’il fait, il le face en mauvaise conscience. Car Infirmité signifie yei ignorance , ou doute de conscience. Je sçay bien comme les autres l’exposent. Is disent que ce scandale est quand les rudes induits par l'exemple d’autruy, pensent par ce moyen faire quelque service de religion agréable à Dicu. Mais c’est une fantasie qui n’approche point de l'intention de sainct Paul.
Car il les reprend comme j'ay dit, de ce qu’ils rendoyent les ignorans plus hardis à attenter contre leur conscience une chose qu’ils ne pensoyent pas leur estre licite. Estre édifié, est yci pris pour estre confermé. Or c’est une édification qui mène à ruine, que celle qui n’est point fondée sur saine doctrine.
Caar. VIII
14 Et ton frère qui est foible. Voyons combien est grand le mal qui est coustumièrement estimé petit des hommes :
asçavoir quand on attente quelque chose contre sa conscience, ou estant en doute.
Car le but où il nous faut viser toute nostre vie, c’est la volonté du Seigneur. C’est donc ceci seul qui corrompt tout ce que nous faisons: asçavoir quand nous entreprenons quelque chose contre ceste saincte volonté. Cela se fait non-seulement par œuvre externe, mais aussi par pensée en nostre cœur, quand nous-nous permettons quelque chose contre nostre conscience, jà soit que cela ne fust point mauvais de soy. Qu'il nous souviene donc que nous-nous avançons en perdition, toutes fois et quantes que nous faisons quelque chose contre nostre conscience.
Au reste, je fay une interrogation de ceste sentence, Périra par la cognoissance: comme s'il disoit, Est-il raisonnable que ta cognoissance soit cause de ruine à ton frère? Cognois-tu ce qui est bon de faire, afin d’en user à destruire un autre ? Il a expresséement mis ce mot de Frére: afin de condamner d’inhumanité leur orgueil, en ce sens, Vray est que celuy que tu mesprises, est infirme :
.mais il est ton frère toutesfois : car Dieu
l’a adopté. Tu es donc cruel, quand il ne te chaut de ton frère. Encore ha plus de véhémence ce qui s'ensuit: que les ignorans mesmes et les infirmes ont esté rachetez par le sang de Christ. Cela vrayement seroit bien honneste: Jésus- Christ n'aura pas desdaigné de mourir pour garder de périr les infirmes : et nous ne tiendrons conte du salut de ceux qui ont esté rachetez d’un pris tant précieux ?
C’est une belle sentence, par laquelle il nous est monstré en quelle recommandation nous devons avoir le salut de nos frères, non-seulement de tous en général, mais aussi d’un chacun en particulier: puis que pour un chacun le sang de Christ a esté espandu.
12 Or quand vous. péchez ainsi contre les frères. Car si Pâme d’un chacun infirme est le pris du sang de Christ, celuy qui pour bien peu de viande précipite derecbef en la mort son frère, qui a esté racheté par Christ, démonstre qu’il n’ha
Car. VII.
pas en grande estime le sang du Fils de Dieu. Un tel mespris donc, est un outrage manifeste contre Christ. Quant à ces mots, ous navrez leur conscience : il a esté desjà dit comment on navre Ja conscience infirme, asçavoir quand on l’édifie à mal.
43 Pour ceste cause si la viande scandalize. Afin qu’il reprene plus aigrement leur licence arrogante, il dit qu’il se faut abstenir non-seulement d’un banquet, plustost que le frère soit blessé:
mais qu’il se faut garder de manger chair toute sa vie. Et non-seulement il enseigne ce qu'il convient faire, mais aussi il dénonce que luy-mesme en fera ainsi. Or combien que ce soit une façon de parler hyperbolique (car à grand’ peine est-il possible qu'aucun se garde de manger chair toute sa vie, s’il demeure en la conversation et communication avec les autres) toutesfois il signifie que plustost il n’usera jamais de sa liberté, que de donner scandale aux infirmes : car l’usage n’est jamais Jicite, sinon quand il est compassé à la règle de charité. A la miene volonté que ceux qui rapportent si bien toutes choses à leur proufit, que jamais ils ne veulent quitter rien de leur droict pour l’amour de leurs frères, avisassent bien à ceci: et non-seulement prinssent esgard à ce que sainct Paul enseigne, mais aussi à ce qu’il monstre par son exemple ! Combien est-il par-dessus nous? Puis donc qu’il ne fait point de difficulté de se soumettre aux frères jusques-là , qui est celuy de nous qui ne se deust assujectir à une telle condition? Au reste, quelque difficulté qu’il y ait à garder ceste doctrine, toutesfois quant au sens, elle est facile, sinon qu’aucuns la corrompissent par sottes gloses, et les autres par meschantes calomnies. Les uns et les autres faillent en ce mot Scandalizer. Car ils pensent que scandalizer, soit encourir la haine et male-grâce des hommes, ou ce qui est quasi tout un, Faire chose qui leur desplaise ou qui ne leur vienne guères à gré. Mais on voit clairement par le discours du texte que ce n’est autre chose, sinon destourner le frère du droit chemin par mauvaise exemple, comme qui mettroit quelque em-
SUR LA 1Ire ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.
peschement devant un homme qui chemine : ou luy donner occasion de ruine.
Sainct Paul donc ne parle point yei de nous entretenir en la grâce des hommes, ains d'aider aux infirmes, afin qu’ils ne tombent, et les adresser prudemment afin qu’ils ne se fourvoyent du droit chemin.
Ainsi les premiers, comme j’ay dit, sont sots : mais les autres, qui plus est, sont meschans et impudens. Ceux-là sont sots, qui ne laissent quasi de reste aux Chrestiens aucun usage des choses indifféren tes, de peur de scandalizer les superstitieux. S. Paul, disent-ils, défend toutes choses desquelles il peut venir scandale.
Or on ne peut manger chair le jour du vendredi sans scandale : il s’en faut donc abstenir, non-seulement quand il y a des infirmes présens , mais sans exception quelconque : car il se pourra faire qu’ils en seront advertis. Je laisse là qu'ils prenent mal ce mot, Scandalizer. Mais ils se mesprenent par faute de ne considérer pas que sainet Paul se courrouce yci contre ceux qui abusent de leur cognoissance indiscrètement devant les infirmes, lesquels ils ne tienent conte d’enseigner.
Ceci donc ne sera plus répréhensible , si la doctrine précède. D’avantage , sainct Paul ne requiert pas que nous devinions si ce que nous faisons, doit apporter scandale, ou non, sinon quand nous voyons le danger devant nos yeux. Je vien aux autres. Or ce sont ceux qui se disent à fausses enseignes imitateurs de Nicodème, lesquels sous ce prétexte s’accommodent aux infiaèles, communiquans à leur idolâtrie. Et non contens d’excuser le mal qu'ils font, veulent aussi astraindre les autres à semblable nécessité. On pe pourroit trouver rien plus clair pour condamner leur simulation perverse, que ce que sainct Paul dit yci: asçavoir, Que tous ceux qui par leur exemple incitent les infirmes à idolâtrer, font un grand outrage à Dieu, et aux hommes. Toutesfois ces gens-là prenent ce bouclier pour leur défense, taschans de monstrer qu’on doit entretenir les superstitions és cœurs des ignorans , et qu’il leur faut monstrer le chemin à idolâtrer, afin qu’ils ne se trouvent offensez, quand on réprouvera apertement l’idolâtrie. Parquoy je ne leur fe-
ay point cest honneur insister à réfuter leur impudence : seulement j’admonpeste les Lecteurs, qu’ils confèrent le temps de sainct Paul avec le nostre, et
Caar. IX.
que par cela ils avisent, s’il est licite ’assister à la Messe et aux autres abo-
minations avec un si grand SCANS des infirmes.