‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau TestamentChapitre 6 sur 99 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

1 Paul serviteur de Jésus-Christ, appelé pour estre Apostre, choisi à part

pour [annoncer| l'Evangile de Dieu,

2 (Lequel il avoit au paravant promis par ses Prophètes és sainctes Escri-

lures.)

3 Touchant son Fils : (qui a esté fait de la semence de David selon la chair? : 4 El a esté déclaré Fils de Dieu en puissance, selon l'Esprit de sanctification, par la résurrection des morts :) c'est ascavoir nostre Scigneur Jésus-

Christ :

5 Par lequel nous avons receu grâce, et office d'Apostre : (afin qu'il y ait obéissance de foy) envers tous les Gentils en son nom,

6 Entre lesquels aussi vous estes appelez de Jésus-Christ.

7 A [vous] {ous qui estes à Rome, bien-aimez de Dieu, et appelez à estre saincts *, grâce vous soil et paix de par Dieu nostre Père, et de par le Seigneur

Jésus-Christ.

1) Act., XI, 2. 2) Luc,ll, 3% 3) Eph., I, 1.

À Paul. Quant au nom de Paul, veu que ce n’est pas une chose de si grande importance que nous-nous y devions longuement arrester : veu aussi que nous ne pouvons rien amener que les autres Expositeurs n’ayent dit, je m’en tairoye entièrement, si ce n’estoit qu’on peut aiséement contenter les uns, sans donner ennuy aux autres : Car ceste question sera despêchée en peu de paroles. Ceux qui pensent que l’Apostre se soit usurpé

ce nom comme un tesmoignage et mé nfrial de ce que par sa prédication il avoit gaigné à Jésus-Christ le Proconsul Serge Paul, (Actes, XIIL, 7) sont réfutez mesme par sainct Luc, lequel monstre que l’Apostre estoit ainsi nommé avant ce temps-là. Aussi il ne me semble point vray-semblable que ce nom luy ait esté donné depuis qu’il eut fait profession de Christ. Ce que toutesfois S. Augustin à suyvi: mais non point pour autre raisOn,

comme je pense, sinon afin de prendre occasion de philosopher subtilement, comme à la vérité il a fait. Car pource que ce mot Paulus signifie en Latin Petit, il dit que l’Apostre, qui devant sa conversion estoit un Saul orgueilleux a esté fait Paul, c’est-à-dire petit et humble disciple de Jésus-Christ. L'opinion d’Origène est plus probable, qui pense que S. Paul a eu deux noms : car il est vraysemblable que le père et la mère luy donnèrent ce nom de Saul qui estoit assez commun au pays, pour monstrer la nation et religion de laquelle il estoit : et que le nom de Paul fust aussi par eux adjousté en tesmoignage qu'il estoit citoyen de Rome : et ce d’autant qu'ils ne vouloyent point que cest honneur, qui estoit grandement estimé pour lors, fust obscurei en luy : et toutesfois ne l’estimoyent pas tant, que pour cela ils voulussent effacer en leur fils la marque et mémoire qu'il estoit de Ja nation et race des Juifs. Or quant à ce qu’il a usé plus souvent du nom de Paul en ses Epistres, c’est paraventure pource qu'il estoit plus renommé et usité entre les Eglises, ausquelles il escrivoit, mieux venu et plus agréable és terres de l’Empire Romain, et moins cognu en son pays et lignage.

Car il n’estoit point mauvais qu’il avisast d'éviter un souspeçon dont il se pouvoit bien passer, et'ia haine que les Romains et ceux des provinces avoyent pour lors contre les Juifs, et de se déporter d’embraser la rage des siens, et de se maintenir par moyens licites. Servileur de Jésus-Christ. 1 s’orne de ces titres pour donner authorité à sa doctrine. Ce qu’il fait en deux sortes. Premièrement, en affermant sa vocation à l’oflice d’Apostre : puis après en monstrant qu'elle attouche aussi l’église Romaine. Car l’u

et l’autre estoit grandement nécessaire” asçavoir qu'il fust tenu Apostre par la vocation de Dieu : et qu’on sceust qu’il estoit destiné aussi à l’église Romaine. Il se dit donc estre serviteur ou ministre de Jésus-Christ, et appelé à l'office d’Apostre : pour signifier qu’il ne s’y est point ingéré folement. Incontinent après il dit qu’il a esté choisi à part : afin de mieux confermer qu’il n’est point comme

Cuar. I.

quelque autre du rang commun, mais un excellent Apostre du Seigneur. Et en ce mesme sens auparavant il estoit descendu du terme général à une espèce plus basse : car l’Apostolat est une espèce du ministère, considéré que tous ceux qui ont la charge d’enseigner, sont nommez ministres et serviteurs de Jésus-Christ.

Mais les Apostres ont un degré d’honreur plus excellent que tous les autres. Or ce chois, duquel il parle après, exprime quelle est la fin et l’usage de l’'Apostolat. Car il a voulu monstrer en brief, pour quoy faire il estoit appelé à ceste vocation. Parquoy ce qu’il se dit estre serviteur ou ministre de Jésus-Christ, il ha cela commun avec tous docteurs : en s’attribuant ce titre d’Apostre, il se préfère aux autres. Mais pource que celuy qui s’ingéreroit de soy-mesme, ne mérite nulle authorité, il admoneste qu'il a esté ordonné de Dieu. Par ce moyen le sens sera, Que Paul est ministre de Jésus-Christ, non pas comme un autre du rang Commun, mais Apostre : et ce par la vocation de Dieu, et non pas qu’il s’y soit entremis témérairement. Après cela s'ensuit une plus expresse déclaration de loffice d’Apostre, asçavoir qu’il a esté ordonné pour annoncer l'Evangile. Car je ne suis point de l’opinion de ceux qui rapportent la vocation de laquelle il parle, à l’élection éternelle de Dieu : et qui par le Chois ou Segrégation, entendent, ou celle par laquelle il à esté choisi dés le ventre de sa mère, de laquelle il fait mention en l’Epistre aux Galat. I, 45, ou celle par laquelle il a esté destiné aux Gentils, comme récite -sainct Luc (Act. XII, 2). Car il se glorifie simplement qu'il ba Dieu autheur de son office, et qu’il le tient de luv : afin que nul ne pense qu’il usarpe cest honneur de son authorité privée. Il faut yei noter, que tous ne sont pas propres au ministère de la Parole, veu que spéciale vocation y est requise :

et mesme que ceux qui se sentent y estre fort propres, se doyvent bien garder de s’y fourrer sans vocation. Au reste, nous verrons ailleurs quelle est la vocation des Apostres, et quelle est celle des Evesques. Il faut aussi noter que l'office d’Apostre consiste en la prédication de V'E-

Cuar. I. SUR L’ÉPISTRE

vangile. Dont il appert combien sont dignes de mocquerie ces chiens muets, lesquels n’ayans rien à quoy on les puisse cognoistre, que leurs mitres et crosses, et telles autres masques, se vantent toutesfois d’estre successeurs des Apostres.

Ce mot Serviteur, ne signifie autre chose que Ministre : car il se rapporte à l’office. Ce que je di pour oster la resverie de ceux qui s'amusent à philosopher sur ce mot de Serviteur sans aucun propos, en imaginant qu’il y à yci une antithèse entre la servitude de Moyse, et celle de Christ.

2 Lequel il avoit auparavant promis. Pource que la doctrine qui est suspecte de nouveauté, en est beaucoup moins estimée, il conferme yci l'autorité de l'Evangile par l'ancienneté : comme s’il disoit, que Christ n’est point soudainement tombé en terre, et n’a point apporté une nouvelle façon de doctrine, de laquelle il n’eust esté mention aucune auparavant : veu que luy avec son Evangile a esté promis dés le commencement du monde, et a esté de tout temps attendu. Et pource que l'antiquité est bien souvent mensongère, et plene de fables, il adjouste des tesmoins, voire authentiques, pour oster tout Souspeçon, asçavoir les Prophètes de Dieu. Tiercement, il adjouste que leurs tesmoignages sont rédigez par escrit en forme authentique, et bien enregistrez, asçavoir és sainctes Escritures. On peut recueillir de ce passage, que c’est que de l'Evangile, lequel il monstre n'avoir esté publié par les Prophètes, mais seulement promis. Ainsi donc si les Prophètes promettoyent l’'E-

vangile, il S’ensuit qu’il a esté offert pré-

sentement alors que le Seigneur a esté manifesté en chair, et non devant. Ceux donc qui confondent les promesses avec l'Evangile, s’abusent : veu que l'Evangile proprement est une solennelle publication de Jésus-Christ manifesté, qui desploye et offre présentement la vérité des promesses faites anciennement.

3 Touchant son Fils. NVoyci un singulier et beau passage, par lequel nous sommes enseignez que tout l'Evangile est contenu en Christ : en sorte que celuy qui se retire un seul pas de Christ, se

recule aussi de l'Evangile. (Héb., [, 3) Car veu que Christ est la vive image du Père, on ne se doit point esbahir si luy seul nous est proposé pour celuy auquel toute nostre foy s’addresse, et auquel elle s’arreste. C’est donc yci comme une description de l'Evangile : par laquelle sainct Paul signifie ce qui est en somme comprins en iceluy. Dont nous pouvons conclure, que celuy qui a proufité ainsi qu’il appartient en la cognoissance de Jésus-Christ, à entendu tout ce qu’on peut apprendre de l'Evangile : comme au contraire ceux qui veulent estre sçavans hors Christ, non-seulement radotent, mais sont totalement enragez. Qui a esté fait, etc. I faut chercher deux choses en Christ, afin que nous trouvions salut en luy : asçavoir la Divinité et l’humanité.

La Divinité contient en soy la puissance, la justice, et la vie : lesquelles nous sont communiquées par l’humanité. Et pourtant l’Apostre a mis expressément l’un et l’autre en la somme de l'Evangile, asçavoir que Christ a esté manifesté en chair : et qu’en icelle il s’est déclaré estre Fils de Dieu. Comme aussi sainct Jehan en fait : (1, 14) car après avoir dit que la Parole a esté faite chair, il adjouste qu’en ceste chair mesme on a veu une gloire, comme de celuy qui estoit seul nay du Père. Quant à ce qu’il touche spécialement la race et le lignage de David, dont Christ est descendu, ce n’est point une chose superflue : car par ceste particule il nous ramène à la promesse :

afin que ne doutions point que c’est celuymesme qui a esté anciennement promis.

La promesse faite à David estoit si renommée, qu’il est tout notoire que c’estoit un ordinaire entre les Juifs, d'appeler le Messias Fils de David. C’est donc une chose qui concerne la certitude de nostre foy, que nous sçachions que Christ est deScendu de David. Après cela iladjouste, Selon lu chair : afin que nous entendions qu'il ha quelque chose par-dessus la chair, et que cela il l’a apporté du ciel, et non pas prins de David, asçavoir ce qu’il adjouste incontinent après, de la gloire de la Déité. Au reste, par ces mots S. Paul monstre non-seulement une vraye essence de la chair en Christ, mais aussi

1% | distingue clairement en luy la nature humaine d'avec la Divine : et ainsi il réfute la resverie détestable de Servet, lequel a attribué à Christ une chair composée de trois élémens non créez.

4 À esté déclaré Fils de Dieu. Ou si nous aimons mieux dire, Détérminé.

Comme s’il disoit, que la vertu de la résurrection est comme un décret, par lequel il a esté prononcé Fils de Dieu, selon ce qui est dit au Pseaume IE, 7, Je l'ay aujourd’huy engendré. Car ceste façon d’engendrer se rapporte à la cognoissance et manifestation d’iceluy. Au reste, combien qu'aucuns facent yci trois preuves de la Divinité de Jésus-Christ, entendans par là vertu, les miracles : puis après le tesmoignage du sainct Esprit :

finalement là résurrection dés morts :

toutesfois de ma part j'aime mieux conjoindre ces trois choses, et les rapporter toutes à uné, ascavoir que Christ a esté déclaré Fils de Dieu en desployant manifestemert une puissance vrayement Céleste et de l'Esprit, quand il est ressuscité des morts : mais qu’on comprend ceste puissance, quand elle est seellée és cœurs des fidèles par le mesme Esprit.

Et de faict, la façon de parler dont PApostre use, conferme bien ceste interprétation : car il dit qu’il a esté déclaré en puissance : aSçavoir pource qu’en luy on a veu reluire une puissance convenable à la majesté de Dieu, et laquelle monstroit manifestement qu’il estoit Dieu. Au reste, il est bien vray qu’elle s’est monstrée en sa résurrection : COMME Mmesme sainét Paul en un autre passage, après avoir confessé qu’en la mort d'iceluy on a apperceu l’infirmité de la Chair, magnifie la vertu de l'Esprit en la résurrection : (2 Cor., XIE, 4.) Toutesfois ceste gloire n’est point cognuë de nous, jusqu’à ce que le mesme Esprit l’engrave et seelle en nos cœurs. Or que sainet Paul avec lefficace admirable de l'Esprit, laquelle Christ a monstrée en ressuscitant de Ja mort, comprene aussi le tesmoignage que chacun tidèle en sent en son cœur, il appert mesme par ce qu’il exprime nomméement la sanetification : comme sil disoit que l'Esprit, entant qu'il saänctifie, ratifie aussi et Conferme ce tesmoignage

Cuap: I.

de sa vertu, lequel il a une fois monstré.

Car l’Escriture a souvent accoustumé de donner à l'Esprit de Dieu des épithètes convenables au propos qu'elle traitte come nous voyons que le Seigneur l'appelle Esprit de vérité, pour raison de leffet duquel il parloit là, Jehan, XIV, 47.

Au resté, la cause pourquoy il est dit qu’on à veu reluire une puissance Divine en la résurrection de Christ, C’est pouce qu’il est ressuscité par sa propre vertu, comme il à tesmoigné quelque fois, disant, Jehan, IF, 19, DestruiSez ce temple, et en trois jours je le relèveray. Nul mosté ma vie de moy, etc., Jehan, X, 18.

Car ce n’ést point par un aide emprunté qu’il est venu à bout de la mort : (à laquelle il s’estoit soumis selon l’infirmité de la chair) mais il en à obtenu la victoire par l'opération céleste de son Esprit.

5 Par lequel nous avons receu. Après avoir mis fin à la description de l’Evangile (laquelle il a entrelacée pour mieux authorizer son office ) il revient maintenant à confermer sa vocation de laquelle il estoit bien besoin que les Romains fussent certainement advertis: Quant à ce qu'il nomme séparéement Grâce et office d’'Apostre : c’est une figure que les Grecs nomment Hypallage, en lieu de dire La grâce de l'office d’Apostre, ou lApostolat gratuitement donné. Et par cela il signifie que c’est du tout de la pure libéralité de Dieu qu’il a esté mis en un estat si excellent, et non point de mérite où dignité aucune qui fust en luy. Car combien que ce soit un estat qui nait quasi rien devant le mondeque dangers, travaux, haïnes, blasmes et diffames, toutesfois dévant Dieu etses saincts il est honorable et excellent. À bon droict donc il est attribué à grâce. Si on aime mieux dire, Jay receu gràce pour estre Aposire : tout ré vient à un. Ce qu'il dit, En .son nom, sainct Ambroise l’expose, qu'il a esté ordonné pour annoncer l'Evangile au lieu de Christ, suyvant ce qu'il dit ailleurs , 2 Cor., V, v. 20. Nous sommes ambassadeurs pour Christ. Mais l’opinion de ceux qui prenent ce mot de Nom pour cognoissance , Semble plus véritable :

pource que quand l'Evangile est presché, c’est à Ceste fin que nous croyons au nom

Car. Î.

du Fils de Dieu, 4 Jehan, IE, v. 23. Et aussi sainct Paul est nommé vaisseau éleu pour porter le nom de Christ entre les Gentils, Actes, IX, 15. En son nom donc, vaut autant comme s’il eust dit, Afin que jé mañiféste quel est Christ. Afin qu’il y ait, C'est-à-dire, noûs avons receu mandémiérit dé porter PEvangile à toutes gens ét nations , afin qu’elles y obéissent par foy. En proposant là fin de $a vocation,

il admonesté les Romains quel est leur dévoir de leur costé : Comme s’il disoit, C’est à moÿ d’aviser à accomplir la charge qui m'est donnée : asçavoir de prescher la Parole : mais vostre devoir est douÿr la Parolé avec toute obéissance , si vous ne voülez rétidte utile la commission que le Séigneur n’a donnée. Dont nous re- Cuéillons que ceux-là résistent obstinéement äu commandement de Diéu, et rerivérsént tout l’ordre d’iceluy, lesquels rejettent irrévéremment et desdaigneuseent la prédication de l’Evangilé, de laquelle lé but est de nous ranger à l’obéis:

sance de Dieu. Il faut aussi sur ce passage noter la nature de la foy, laquelle est ornée du titre d’obéissance, pource que le Seigneur nous appelle par l'Evangile, et par la foy nous luy respondons quañd il nous appelle. Comme au contraire infidélité est le comble de toute rébellion contre Dieu. 11 y à au Grec de mot à mot,

À l’obéissance de foy : le sens que j'en ay donné me semble plus propre, que de dire Comme aucuns, Afin qu’on obéisse à la foy. Car obéir à la foy ne se dit point qu'improprement, et par figure: combien qu’il se trouve une fois au Ir des Actes, VE, v. 7. Maïs à proprement parler, C’est par la foy que nous obéissons à P'Evangile. Envérs tous les Gentils. Ce n’estoit pas assez qu’il fust ordonné Apostre, sinon que quant et quant son ministère s’addressast à quelques disciples : et pour ceste Cause il adjouste que son Apostolat s’estend à toutes gens. Puis après il se nomme plus apertement Apostre des Romains, quañd il dit qu’ils sont aussi compris au nombre des Gentils, ausquels il a esté ordonné ministre. Or les Apostres ont tous en Commun la commission de prescher l'Evangile par tout le monde :

et ne sont point establis sur certaines

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

Eglises, comme les Pasteurs et Evesques.

Mais sainct Paul outre ceste charge générale de l'office d’Apostre, a esté spécialement député ministre pour prescher l'Evangile entre les Gentils. Et à céla ne répugne point ce qui ést dit aux Actes, XVI, v. 6, qu’il luy fust défendu par lé sainct Esprit d'annoncer la Parole en Asie, et d’aller en Bithynie. Ce qui fut fait, non pas pour luy donner certains limites : mais pource que le temps requéroit qu'il s’avanceast pour aller ailleurs, et que la moisson n’estoit pas encore 1à assez meure.

6 Appelez de Jésus-Christ. I] met maintenant une raison les concernant de plus près: asçavoir pource que le Seigneur avoit desjà monstré én eux un signe, par lequel il déclaroit qu’il les appeloit à Ja communication de l'Evangile.

Dont s’ensuyvoit que s’ils vouloyent que leur vocation demeurast ferme, ils ne devoyent rejetter le ministère de sainct Paul qui avoit esté pris et establi en office par la mesme élection du Seigneur:

Et pourtant, je pren ces mots, Appelez de Jésus-Christ, pour une déclaration , comme S'il y avoit entre deux le mot Ascavoir, en céste sorte, Entre lesquelles aussi vous estes, as{ayoir comme estans appelez de Jésus- Christ. Or il signignifie que par la vocation ils sont participans de Christ : car C’est en Christ que le Père céleste élit pour ses enfans tous ceux qu’il veut faire héritiers de la vie éternelle : et après qu’ils sont éleus, c’est aussi Christ en la garde et protection de qui ils sont mis, pour estre par luy conduits ét gouvernez, comme les brebis par létir pasteur.

7 A vous tous qui estes à Rome. Il monstre par uh bel ordre ce qui est à 6stimer en nous. Le premier point ést que lé Seigneuÿ par Sa doucéur et bonté nous à receus en grace et amour. Le second , qu’il tous a appelez. Le troisième qu'il nous à appelez à Sainctété. Mais il n’est point question de faire cas de ces choses, ou nous en glorifier, sinon que nous facions devoir de suyvre ceste vocation de Dieu qui nous à appelez. Au reste, yei se présente une doctrine ample à merveilles, laquelle me contentant de toucher et

comprendre en brief, je prie un chacun de méditer à part soy. Tant y à que sainct Paul ne met pas en nous la louange de nostre salut, mais donne bien à entendre qu’il procède entièrement de ceste source, de l’amour gratuite et paternelle de Dieu envers nous. Car voylà tout le fin premier commencement qu’il met : C’est que Dieu nous aime. Or quelle cause peut-il avoir de nous aimer, sinon sa pure bonté? De là aussi dépend la vocation, par laquelle, quand le temps qu’il sçait estre propre est venu, il seelle son adoption en ceux lesquels il a auparavant éleus gratuitement. Cependant nous recueillons aussi d’yci, que personne ne se peut vrayement dire du nombre des fidèles, sinon ceux qui ont ceste certaine asseurance que Dieu les aime, combien qu’ils n’en soyent pas dignes, et ne soyent que de povres misérables pécheurs : et lesquels estans resjouis et incitez par sa bonté, aspirent à saincteté. Car il ne nous à pas appelez à ordure et immondicité, mais en sanctification, etc. 1 Thess., IV, v. 7. Grâce vous soit el paix. Sur toutes choses la plus désirable c’est que nous ayons Dieu propice et favorable : ce qui est signifié par le mot de Grâce. En après que par luy nous ayons prospérité et bonne issue en tous affaires : ce qu’emporte le moL de Paix. Car encore qu'il semble que toutes choses nous rient, toutesfois si Dieu est courroucé contre nous, mesmes les choses qui emportent bénédiction nous sont converties en malédiction. Le seul fondement donc de toute

Cuar. [E

nostre félicité, c’est la bonne affection de Dieu envers nous, laquelle fait que nous jouissons d’une prospérité vraye et permanente, et que mesme les adversitez servent à l'avancement de nostre salut. D’avantage, quand il leur désire paix de par le Seigneur, par cela il nous donne à entendre que tout ce qui nous advient de bien, n’est autre chose que le fruit de la bonté et libéralité de Dieu envers nous.

Et ne faut pas oublier qu’il prie quant et quant que ces biens leur soyent donnez de par le Seigneur Jésus. Car à bon droict cest honneur est fait à celuy qui nonseulement est administrateur et dispensateur de la bénignité paternelle de Dieu envers nous, mais il œuvre toutes choses en commun avec luy. Toutesfois l’'Apostre a voulu proprement toucher, que par le Seigneur Jésus tous les bénéfices de Dieu parvienent à nous. Il y en a aucuns qui par ce mot de Paix aiment mieux entendre un repos de conscience : et je ne nie pas qu’il ne se prene quelque fois en ceste signification : mais veu qu’il est certain

‘que l’Apostre a voulu yci comprendre en

un mot toutes choses heureuses et souhaitables, l’autre première interprétation que Bucere amène, est beaucoup plus convenable. Ainsi doncques voulant désirer aux fidèles tout bien et toute félicité, il vient à toucher droit la source, comme il avoit fait au paravant, asçavoir la grâce de Dieu : laquelle non-seulement nous apporte la béatitude éternelle, mais est cause de tous biens desquels nous jouissons en ceste vie.

8 Premièrement je ren grâces de vous lous, à mon Dieu par TAN OBRERS de ce que vostre foy est renommée par tout le monde.

9 Car Dieu (auquel je sers en mon esprit en l'Evangile de son Fils) m rest tesmoin que sans cesse je en mémoire de vous.

10 Requérant tousjours en? mes oraisons, que je viene à vous, si à la parfin en quelque manière que ce soit-je puis quelque fois avoir chemin aisé par la

volonté de Dieu.

A1 Car j'ay grand désir de vous veoir, afin de vous départir quelque don

spirituel, pour vous confermer ?.

12 C'est-à-dire, afin d’estre consolé avec vous par la foy mutuelle de vous

et de moy.

1) Ou, en toutes. 2) 1 Thess., III, 10.

8 Premièrement. I] use yci d’un com- | pre à son but : car il les prépare à se ren-

mencement ou d’une insinuation fort pro- | dre dociles,

amenant fort bien à propos

Cuae. I.

des raisons prinses tant de leur personne que de la siene propre. La raison qu'il prend de leur personne, est en ce qu’il fait mention du bruit qui est de leur foy: car par cela il donne à entendre que le los qu’ils ont publiquement par les Eglises, les charge et oblige tellement qu'ils ne pourroyent rejetter un Apostre du Seigneur, que quant et quant ils né trompent tout le monde qui a conceu bonne opinion d'eux : qui est un acte inhumain, et quasi approchant de trahison. Comme donc ce tesmoignage devoit à bon droict induire l’Apostre à entreprendre, d’instruire et enseigner les Romains, selon que c’estoit son devoir, s’asseurant qu’ils rendroyent obéissance à sa parole : aussi tenoit-il les Romains obligez de leur costé et comme liez , à ce qu’ils ne mesprisassent son authorité. L'autre raison qu’il prend de sa personne pour les attirer à docilité, est en ce qu’il rend tesmoignage du vray et entier amour qu’il leur porte.

Car il n’y a rien plus propre pour faire qu’on adjouste foy à celuy qui donne conseil, que quand il aura gaigné ce poinct, que ceux ausquels il aura affaire, croiront qu’il désire leur proufit. Au reste, premièrement ceci est digne d’estre considéré, qu’il loue tellement leur foy, que toutesfois il la rapporte à Dieu : nous enseignant par cela que la foy est un don de Dieu. Car si action de grâces est une recognoissance du bénéfice qu’on a receu, celuy qui remercie Dieu de la foy, confesse que la foy est de Dieu. Or quand nous voyons que l’Apostre voulant monstrer qu’il est joyeux du bien d’autruy, commence tousjours par action de gràces, Sçachons que nous sommes admonestez que tous les biens que nous avons, sont bénéfices de Dieu. Et de faict, il seroit bon de nous duire à telles façons de parler, afin de nous inciter tousjours plus à recognoistre que c’est Dieu qui distribue et donne par sa bonté tous biens : et aussi d'amener ét accourager les autres avec nous à ceste considération, Que si cela se doit faire jusques aux plus petites bénédictions, beaucoup plus doit-il estre observé en la foy, qui n’est point une petite grâce de Dieu, ne qui soit communiquée indifféremment à tous. D’avantage,

ul

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

nous avons yei un exemple comment il faut rendre grâces à Dieu par Christ, suyvant le commandement de l’Apostre aux Hébrieux, XIE, v. 45 : comme aussi en Son nom nous demandons miséricorde au Père, et l’obtenons. Pour le dernier, notons qu’il appelle Dieu Son Dieu. C'est une prérogative et privilége spécial des fidèles, ausquels seuls Dieu fait cest honneur. Car ceste façon de parler comprend une relation et correspondance mutuelle, laquelle est exprimée en la promesse que Dieu à faite, disant, (Jér., XXX, v. 22) Je seray leur Dieu, et ils seront mon peuple. Combien que j'aime mieux restraindre ce mot à l’estat et office que sainct Paul exerceoit : en sorte que ce soit une approbation de lobéissance et service qu’il rend à Dieu en la prédication de l'Evangile. Ainsi parle Ezéchias, en appelant Dieu le Dieu d’Isaïe, quand il luy veut rendre tesmoignage d’estre vray fidèle Prophète, Isaie, XXXVII, v. 4. Pour ceste mesme raison il est appelé le Dieu de Daniel, par excellence, et pour un regard spécial, d'autant que Daniel avoit maintenu le pur service d’iceluy, Dan., VI, v. 20. Par tout le monde. Sainct Paul quant à priser la foy des Romains, estime le tesmoignage qu’en rendoyent les fidèles et gens de bien, autant comme si tout le monde eust parlé : car les infidèles ne pouvoyent pas rendre un droit et vray tesmoignage d'icelle, veu que plustost ils l’avoyent en exécration. Quand doncques il est dit que la foy des Romains est renommée par tout le monde : entendons que c’est par la bouche de tous fidèles, lesquels pouvoyent en avoir bonne estime, et en parler à la vérité. Quant à ce que les meschans et infidèles, mesmes ceux qui estoyent dedans Rome, ne cognoissoyent point ceste petite troupe de gens mesprisez, c’estoit tout un : d'autant que sainct Paul ne s’arrestoit pas à leur jugement, et n’en tenoit compte non plus que d’un festu.

9 Car Dieu n’est tesmoin. I monstre par les effets quelle est sa charité. Car sil ne les eust aimez d’une grande affection, il n’eust pas si songneusement recommandé leur salut au Seigneur : et mesmes il n’eust pas si fort désiré de s’employer

à l’avancer. Geste solicitude doncques et ce désir sont cértains signes d'amour :

car s’ils ne procèdent d’une amour, ja- * mais on ne les trouvera en homme. Mais d'autant que pour authorizer et confermer sa prédication, il sçavoit qu'il estoit bon que les Romains fussent bien advertis et certainement persuadez de son affection cordiale envers eux, il a adjousté le serment, qui est un remède nécessaire toutes fois et quantes que le propos, lequel il est besoin estre tenu pour ferme et indubitable, chancelle par incertitude.

Car si jurement n’est autre chose qu’une attestation, quand nous appelons Dieu en tesmoignage pour confirmation de nostre dire, c’est folie de nier que l’Apostre ait ÿci juré. Cependant toutesfois il n’a point passé la défense de Christ. Dont il appert que ce n’a point esté l'intention de Christ (comme imaginent ces songe-creux ei superstitieux Anabaptistes) d’abolir'entièrement les juremens, mais plustost de les réduire à la vraye observation et usage d’iceux, quinous est monstré en la Loy. Or est-il ainsi que la Loy en permettant le jurement, condamne seulement les parjuremens etles sermens superflus.

Parquoy si nous voulons jurer comme il faut, apprenons d'ensuyvre Ja sobriété et révérence en jurement, qu'on apperçoit aux Apostres. Au reste, afin d'entendre ceste, formule et manière de jurement dont l'Apostre use yci, sçachons que Dieu est tellement appelé pour tesmoin, que quant et quant nous requérons qu'il face la vengence en cas que nous mentions.

Ce qu’en un autre passage sainct Paul exprime par ces mots, (2 Cor., I, 23,) j'appelle Dieu en tesmoin sur mon âme.

Lequel je sers en mon esprit. Pource que les hommes profanes qui se mocquent, de Dieu, ont accoustumé de se couvrir de Son nom aussi asseuréement comme is y vont inconsidéréement , sainct Paul, afin que ce qu’il dit soit de plus grand poids, et mieux receu, parle yei de sa piété. Car ceux esquels la crainte et révérence de Dieu domine, auront horreur de jurer faussement. Au reste, il oppose son esprit à la masque ou apparence extérieure. Car d’autant que plusieurs se vantent à fausses ensei-

Car. 1.

gnes d’estre addonnez au service de Dieu, et semblent estre tels en apparence, Al proteste qu’il sert à Dieu d’une vraye affection de cœur. Paraventure aussi ail regardé aux cérémonies anciennes, esquelles seules les Juifs constituôyent tout le service de Dieu. Il signifie donc que combien qu’il w’ait pas un tel exercice, il ne laissé point pour cela d’estre vray et entier serviteur de Dieu. Comme il dit aux Philippiens, chap. I, v. 3: Nous sommes la vraye Circoncision, qui servons à Dieu en esprit, et nous gloritions en Jésus-Christ, et n'avons point fiance en la chair. Il se glorifie donc qu'il sert à Dieu en vraye crainte et droite humilité d'esprit, qui est la vraye religion, et le service légitime. Or il estoit bien besoin (comme j'ay dit n’aguères) que Sainct Paul rendist tesmoignage de sa crâinte et religion envers Dieu, afin que le serment qu'il fait fust de plus grande certitude. Car quand les meschans et infidèles se parijurent, ils n’estiment cela que jeu:

et les fidèles au contraire lont en plus grande horreur que mille morts. Car où il y aura une vraye crainte de Dieu, âl ne se peut faire qu’on nait aussi de mesme son nom en grande révérence. C’est doncques autant comme si sâinct Paul eust.

dit qu'il Sçait bien que C’est de la révérence et saincteté du serment, et qu’il n’appelle point à la volée Dieu en tesmoin, comme ont accoüstumé les hommes profanes. Et par ce moyen il nous enseigne à son exemple, que toutes fois et quanes que nous jurors, nous devons monstrer tel tesmoignage de Fhonneur et crainte de Dieu, laquelle est en nous, que le nom de Dieu, lequel nous entremeslons en nos propos, ait son poids. D’avantage, il allègue un signe pour prouver qu’il n’honore point Dieu en feintise, asçavoir son ministère. Car C'estoit um bon et suffisant tesmoignage qu'il estoit.

homme addonné à la gloire et honneur de Dieu, quand renonçant à soy-mesme, il ne faisoit difficulté d’endurer toutes sortes de fascheries, ignominie, povreté, mort et haines pour exalter le Royaume de Dieu., AuCuns prenent ceste particule comme si sainct Paul avoit voulu louer le service qu’il se disoit rendre à Dieu, de

Cap. I.

ce qu’il estoit correspondant à l’ordonnance de l'Evangile. Et de faict, il est bien certain que le service de Dieu qui nous est commandé en l'Evangile, est spirituel. Mais la première interprétation convient beaucoup mieux, asçavoir qu’il dédie son service à Dieu en preschant PEvangile. Cependant toutesfois il se sépare des hypocrites, lesquels se proposent bien un autre but que de servir à Dieu. Comme il y en a plusieurs qui sont poussez d’ambition, ou de quelque autre semblable affection: ets’en faut beaucoup que tous procèdent d’un bon cœur et fidèlement en cest office. La somme est, que S. Paul se porte fidèlement en l’office d’enseigner : par laquelle circonstance, il accommode au présent propos ce qu’il avoit dit et protesté de sa piété. Mais nousavons à recueillir de éeci une doctrine fort utile, laquelle doit bien accroistre le courage aux ministres de l'Evangile, quand ils ovent dire qu'ils rendent à Dieu un service agréable et de grand pris en preschant l'Evangile. Car quel empeschement y à-il qui les doyve retarder, puis qu’ils sçcavent que leur labeur est approuvé de Dieu, et luy plaist, en sorte mesme qu’il le tient pour un service excellent? Au reste, il appelle l'Evangile du Fils de Dieu, par lequel Christ est donné à cognoistre, qui est à ceste fin marqué du Père, que quand il est glorifié, il glorifie aussi le Père. Que sans cesse je fay mémoire. Il exprime encore une plus grande véhémence d'amour, en ce qu’il ne cesse de prier pour eux. Car c’estoit une grande chose, de ce qu’il nefaisoit nulle prière au Seigneur, en laquelle il ne feist mention d'eux. Or afin que nous ayons le sens de ceci plus facile, je pren ce mot Tousjours, pour Toutes: comme s’il estoit dit, En toutes mes oraisons: ou, Toutes fois et quantesS que j'invoque Dieu, en mes prières je fay mémoire de vous. Or il ne parle point d’une invocation de Dieu à la façon commune, mais de ses prières, esquelles quand les fidèles veulent vacquer, ils s'appliquent à icelles de tout leur entendement, chassans loin toutes solicitudes. Car il pouvoit bien souvent venir à faire quelque souhait et requeste, que cependant les Romains ne

SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS

luy venoyent point en mémoire : mais toutes fois et quantes qu'il prioit de propos délibéré, et s’estant préparé, il luy souvenoit aussi d’eux entre les autres. Il parle donc particulièrement des prières, pour lesquelles faire les fidèles se disposent expresséement. Commé nous voyons que le Seigneur Jésus luy-mesme a cherché les lieux solitaires pour faire de telles oraisons. Cependant toutesfois il monstre combien il à esté ordinaire, ou plustost continuel en prières, quand ül dit que sans cesse il s’y est appliqué.

10 Requérant en mes oraisons. Pource qu’il n’est point vray-semblable que nons désirions de bon cœur le proufit de celuy à qui nous ne sommes prests d’aider selon le moyen que nous avons, après avoir déclaré le soin qu’il avoit de recommander leur salut à Dieu, il adjouste maintenant qu'il rend tesmoignage de son amour par un autre argument, a$Çavoir en requérant de leur pouvoir proufiter. Parquoy pour avoir le sens de ces mots entier et parfait, il nous faut lire ceci comme si ce mot Aussi y estoit adjousté: en ceste Sorte, Requérant aussi que j’aye quelque fois, etc. Or quand il dit Chemin aisé par la volonté de Dieu:

il déclare que non-seulement il attend de la grâce de Dieu prospérité de chemin, mais qu'il estime heureux le voyage, sile Seigneur l’approuve. Et c’est une règle à laquelle un chacun de nous doit conformer ses désirs.

A1 Car j'ay grand désir de vous veoir. Estant absent il pouvoit aucunement confermer leur foy par sa doctrine :

mais pource qu’on prend tousjours mieux conseil quand on est sur le lieu, à ceste cause il désiroit plustost estre présent.

Or il déclare la fin de sa délibération, pour monstrer que ce n’estoit point pour son utilité particulière, mais pour leur proufit qu'il vouloit entreprendre un voyage vers eux. Il appelle Gréces ou Dons spirituels, les grâces qu’il avoit ou de doctrine, où d’exhortation, ou de prophétie, lesquelles il sçavoit avoir receues de la grâce de Dieu. Et il a yci bien proprement monstré quel est le vray et légitime usage de ces dons, usant de ce mot Départir. Car la cause pourquoy divers

dons sont particulièrement distribuez à un chacun, c’est afin que mutuellement ils les contribuent entr’eux, et que ce que chacun a receu en son endroit, il le face comme descouler vers les autres: comme il monstre ci-après au chap. XIT, v. 3: et 1 Corint., XIE, 41. Pour vous confermer.

11 addoucit ce qu’il avoit dit de communiquer et départir: afin qu’il ne semble qu’il les estime tels qu’ils ayent encore besoin d’estre instruits aux premiers rudimens et petis commencemens, comme s'ils n’estoyent pas bien encore entrez en l'eschole de Christ. Il dit donc qu’il désire s’employer après eux, à l'endroit auquel ont encore besoin d’estre aidez ceux qui ont desjà grandement proufité.

Car nous avons tous besoin d’estre confermez, jusques à ce que Christ soit venu en aage parfait en nous: comme il est dit aux Ephésiens, [V, v. 13. Et non content de ceste modestie, il adjouste encore une correction par laquelle il monstre qu’il ne s’usurpe pas tellement authorité d’enseigner, que quant et quant il ne désire mutuellement d'apprendre d'eux. Comme s’il

Crar. I.

disoit, Jetasche tellement à vous confermer selon lamesurede la grâce qui m'a estédonnée, que la promptitude de ma foy croisse par vostre exemple, et par ce moyen que nous proufitions tous ensemble. Mais je vous prie regardons à quelle humilité se soumet le cœur de ce sainct Apostre, de dire qu’il ne refuse point d’estre confermé par de petis apprentis. Et toutesfois il ne parle point par feintise : car il n’y a personne si indigent en l'Eglise de Dieu, qui ne puisse apporter quelque chose pour nous faire proufiter; mais nostre orgueil et malignité nous empesche de recueillir ce fruit d’un costé et d'autre. Telle est nostre arrogance, nous sommes tellement enyvrez d’une folle gloire, que mesprisans les autres, et les laissans là, un chacun de nous pense avoir suflisance en soy. Le mot Grec qui est yci mis, signifie se consoler avec un autre : aucunesfais aussi s’exhorter, c’està-dire s’accourager. Et j'aime mieux prendre ceste seconde signification avec Bucer, d'autant qu’elle convient mieux avec ce qui a esté dit ci-dessus.

13 Or mes Jrères, je he vueil point que vous ignoriez que j'ay souvent proposé de venir à vous (mais j'ay esté empesché jusqu'à présent) afin que j'eusse quelque fruit entre vous, aussi comme entre les autres nations".

14 Je suis debleur ant aux Grecs qu'aux Barbares : tant aux sages qu'aux

ignorans.

45 Ainsi entant qu’ en inoy est, je suis prest d'évangélizer à vous aussi qui

estes à Rome.

1) 4 Thess,, IL, 17.

A3 Je ne vueil point que vous ignoriez. Pource que jusques yci il avoit protesté qu'il requéroit incessamment le Seigneur de luy faire trouver quelque fois l'opportunité de les visiter, et que cela pouvoit sembler faux, s’il n’en prenoit les occasions quand elles se présentoyent, maintenant il prouve qu'il Pa fait. Car il dit qu’il n’a pas tenu à faute dy mettre peine, mais que le moyen à “défailli : pource que souvent en ayant prins la délibération, il est survenu empeschement quand il a pensé l’exécuter. Dont nous apprenons que le Seigneur renverse souvent les délibérations des saincts personnages, afin de les humi-

lier, et en les humiliant ainsi, les exercer à régarder en sa providence, afin qu'ils dépendent entièrement d’'icelle, Combien qu’à proprement parler, les Saincts ne sont point déboutez de leurs délibérations, d'autant qu'ils n’entreprenent rien sans la volonté du Seigneur. Car c’est une audace et présomption plene d’impiété, de déterminer des choses à-venir tout ainsi comme si elles estoyent en nostre puissance : laquelle audace sainct Jaques reprend aigrement, chapitre IV, v. 13. Quand il dit qu'il a esté empesché : il ne le faut pas prendre autrement, sinon d’autant que le Seigneur luy présentoit des affaires plus urgens, lesquels

CHar. I.

il ne pouvoit laisser sans porter dommage à l'Eglise. Et voylà la différence qui est entre les empeschemens des fidèles, et ceux des infidèles : c’est que les derniers ne se sentent jamais empeschez ‘exécuter leurs efforts, jusqu’à ce que le Seigneur leur face force par sa main puissante, et les tiene de court comme enserrez, tellement qu’ils ne se peuvent remuer. Les autres, si tost qu'ils voyent une bonne raison contraire à leurs entreprinses, ils reçoyvent cela pour un empeschement, et s’arrestent, et ne se hazardent point de rien entreprendre outre leur devoir, ou contrevenant à édification.

Afin que j'eusse quelque fruit. K parle certes de ce fruit pour lequel recueillir le Seigneur envoyoit ses Apostres. Je vous ay éleus, afin que vous alliez, et qu’apportiez fruit, et que vostre fruit demeure, Jehan, XV, 46. Or combien qu’il ne le recueillist pas pour soy, mais pour le Seigneur, il l’appelle toutesfois sien :

pource que les fidèles n’ont rien plus propre à eux, que ce qui sert à l’avancement de la gloire du Seigneur, avec laquelle toute leur félicité et béatitude est conjointe. Il dit qu’il en à eu entre les autres nations : afin que les Romains prenent meilleure espérance que son advénement ne leur sera pas inutile, puis que tant de nations l’ont cognu proufitable en leur endroit.

A4 Tant aux Grecs qu aux Barbares.

Il monstre que c’est qu’il entend par les Grees et les Barbares, en adjoustant une déclaration, quand il les nomme par autres termes, Sages et idiots : ce qu’Erasme a traduit assez bien, Sçavans et ignorans : mais j’ay mieux aimé retenir les propres mots de sainct Paul. Il prouve doncques par son office, qu'on ne luy doit point imputer à arrogance s’il s’estime avoir aucunement de quoy pour enseigner les Romains, encore qu’ils soyent fort excellens en sçavoir et prudence, et expérience des choses, d’autant qu'il à pleu au Seigneur lobliger aussi bien aux sages comme aux autres. Or il ya yci deux choses à considérer. La pre-

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

mière, que par une ordornnancé et détermination céleste l'Evangile est addresse et présenté aux sages, afin que le Seigneur s’assujettisse toute la sagesse de ce monde, et abbaisse sous la simplicité de ceste doctrine, toute subtilité d’esprit, toute manière de sciences, et la hautesse de tous arts : et ce d'autant plus qu’ils sont dontez et rangez avec les idiots, et devienent tellement humbles et doux, qu’ils souffrent bien d’avoir pour compagnons d’eschole, sous la discipline et conduite de Christ, qui est le maistre des uns et des autres, ceux l6squels auparavant ils n’eussent pas daigné tenir pour leurs disciples. La seconde, que les ignorans ne doyvent point estre rejettez de ceste eschole, ou par une vaine crainte s’en reculer eux-mesmes.

Car si sainct Paul leur a esté debteur, et faut croire qu’il a esté debteur de bonne conscience, certes il s’est acquitté de ce qu'il devoit. Et pourtant ils trouveront yci des choses desquelles ils seront capables, Tous ceux aussi qui ont charge d'enseigner, ont yei une règle laquelle ils doyvent suivre : C’est qu’ils s’accommodent aussi aux ignorans et idiots doucement et paisiblement. Cela estant par eux considéré, fera qu’ils porteront patiemment beaucoup de petites sottises, et laisseront passer des choses innumérables qui leun vienent contre cœur, lesquelles autrement leur pourroyent du tout faire perdre Courage : toutesfois il faut qu'ils entendent qu’ils sont tellement obligez aux idiots, que cependant ils se doyvent donner garde de les entretenir en leur bestise et folie par trop grande dissimulation.

A5 Ainsi entant qu'en moy est. Il conclud le propos qu’il avoit déduit jusques yci touchant son désir : asçavoir en disant, Que d'autant qu’il voit que son devoir est de publier l'Evangile entr’eux, pour recueillir fruit au Seigneur,

il désire de s'acquitter de la vocation

de Dieu, entant que le Seigneur le permeltra.

Car. I.

16 Car je n’ay point honte de l'Evangile de Christ, veu que c'est la puis-

sance de Dieu‘ en salut à tous croyans :

Grec.

au Juif premièrement, el puis au

A7 Car la justice de Dieu se révèle en iceluy de foy en foy, comme il est

escrit, Le juste vivra de foy”?.

1) 1 Cor., 1,18. 2) Abac., Il, 4, Gal., TI, 11.

16 Je n'ay point honte. C'est une anticipation par laquelle il prévient, advertissant qu'il ne se Soucie point des mocqueries des meschans : en laquelle toutesfois cependant il prend occasion de magnifier l’excellence de la doctrine de lPEvangile, afin qu’elle ne fust contemptible aux Romains. Vray est qu'il donne bien à entendre qu’elle est contemptible devant le monde, quand il dit qu’il n’en à point de honte. Et par ce moyen desjà il les prépare à porter l’opprobre de la croix de Christ, afin qu’ils n’estiment moins lPEvangile > quand ils

verront qu’il est sujet à recevoir les ri- | sées et mocqueries des meschans. Mais |

il monstre de l’autre part de quelle excellence il est envers les fidèles. Car premièrement, si nous devons grandement priser la puissance de Dieu, elle reluit en PEvangile : si sa bonté est digne d’estre HÉsIPeS et aimée, l'Evangile est l’instrument d'icelle bonté. A Bon droict donc le devons-nous honorer el grandement estimer, si ainsi est que la puissance de

Dieu mérite que nous l'ayohs en révé- |

rence : et entant que c’est le moyen de nostre salut, nous le devons aimer. Mais notons combien sainct Paul attribue au ministère de la Parole, quand il testifie que Dieu desploye là sa vertu pour sauver les hommes. Car il ne parle point yci de quelque révélation secrète, mais de la prédication qui se fait par la voix de Phomme. Dont s'ensuit que ceux-là qui se retirent d’ouyr la prédication, rejettent comme de propos délibéré la vertu de Dieu, et repoussent loin d’eux sa main puissante qu’il estendoit pour les délivrer. Au reste, pource que la prédication de l'Evangile ne besongne pas en tous avec efficace, mais seulement quand PEsprit, qui est le maistre intérieur, illumine les cœurs : pour ceste cause il ad-

jouste, À tous croyans. Il est bien vray que l'Evangile est présenté à tous en salut : mais sa puissance n’apparoist pas par tout. Toutesfois, ce qu’il est odeur

de mort aux meschans, né procède pas tant de sa nature, que de leur malice. En |monstrant un seul moyen de salut, il | forclost toute autre fiance :

se retirant de ce salut unique, ont par ce moyen comme une déclaration de leur

et iceux en

dampnation en l'Evangile. Ainsi donc,

| puis que PEvangile convie indifféremment |toutes personnes à salut, il est propres [ment et à bon droict appelé doctrine de

salut : car en iceluy Christ est présenté, duquel le propre office est de sauver ce.

qui estoit perdu : mais ceux qui refusent d’estre par luy sauvez, il faut qu'ils le sentent juge. Quant au mot de Salut, par tout és sainctes Escritures il est mis à l’opposite de Perdition ou Ruïine. Et pourtant, quand on le trouve en quelque passage, il faut tousjours regarder de quoy il est là parlé. Comme ainsi soit donc que l'Evangile nous délivre de la ruine et malédiction de mort éternelle, le salut de l'Evangile c’est la vie étérnelle, Au Juif premièrement. Sous le mot de Grecs, il comprend yci tous les Gentils, comme il appert par la comparaison qu’il fait, en laquelle sous deux membres il à voulu comprendre tous hommes. Or il est vray semblable qu'il a entre toutes autres choisi ceste nation pour signifier tous peuples, pource qu’après les Juifs elle avoit esté receue la première à la participation de lalliance de l'Evangile : d'avantage, aussi pourçe qu’à cause du voisinage et de leur langue qui estoit fort renommée, les Grecs 6stoyent plus cognus aux Juifs que les autres peuples. il y a doncques en ceste façon de parler la figure nommée Synecdoche, par laquelle il conjoint générale-

Car. E.

ment les Gentils avec les Juifs en la participation de l'Evangile. Cependant toutestois il ne déboute point les Juifs du rang et ordre que Dieu leur avoit donné :

car ils estoyent les premiers en la promesse et vocation : et pourtant il leur garde leur prérogative, mais il leur donne incontinent les Gentils pour compagnons, combien que ce soit en degré inférieur, et en second lieu.

17 Car la justice de Dieu se révèle.

C’est une déclaration et confirmation du propos précédent, Asçavoir que l’Evangile est puissance de Dieu en salut. Car si nous cherchons salut, c’est-à-dire vie envers Dieu, il faut premièrement trouver. justice, par laquelle estans réconciliez à luy, nous obtenions, luy nous estant propice, la vie, laquellé consiste entièrement en sa bonne afiection envers nous. Car pour estre aimez de Dieu, il faut nécessairement qu'en premier lieu nous soyons justes, veu qu’il ba en haine injustice. Il veut doncques dire que nous n'avons salut d’ailleurs que de l’Evangile, d'autant qu’il n’y a point d'autre moyen par lequel Dieu nous manifeste sa justice, laquelle seule nous délivre de perdition. Or ceste justice, qui est le fondement de salut, est révélée en l’Evangile : et de là l'Evangile est nommé puissance de Dieu en salut. Ainsi PApostre conclud yei de la cause à leffet qui en procède. Notons derechef combien le Seigneur nous ottroye en PEvangile un thrésor excellent et de grand pris, asçavoir la communication de sa justice. Par ce mot justice de Dieu, j'enten une justice qui est approuvée au jugement de Dieu comme au contraire l’Apostre a accoustumé d'appeler Justice des hommes, celle qui est estimée et avouée justice à l'opinion des hommes, combien qu’à la vérité ce ne soit que fumée. Toutesfois je ne doute point que S. Paul ne regarde et face une allusion à plusieurs prophéties, esquelles le S. Esprit quasi tousjours célèbre et magnifie la justice de Dieu au règne qui estoit à-venir de Christ. Les autres exposent Justice de Dieu, qui nous est donnée de Dieu. Et de faict, je confesse bien que les mots emportent ce sens, Que Dieu nous sauve

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS. 23

en nous justifiant par l'Evangile : toutesfois la première exposition me semble estre pius convenable au passage, combien que de cela je n’en veux point trop débatre. El y à un autre poinct, qui mérite bien mieux qu’on y insiste : c’est qu'aucuns pensent que ceste justice ne consiste pas seulement en la rémission gratuite des péchez, mais en partie aussi en la grâce de régénération. Mais quant à moy, j’enten que nous sommes rés{ablis en la vie, d'autant que le Seigneur nous réconcilie à soy gratuitement, comme nous traitterons plus amplement quand nous viendrons au passage propre.

Au reste, en lieu de ce qu’il avoit dit cidevant à tous croyans : il met maintenant de foy. Car la justice nous est offerte par l'Evangile, et nous la recevons par foy. Après cela il met en Joy : pource qu'autant que nostre foy avance, et selon que nous prouftons en ceste Cognoissance, la justice de Dieu croist aussi et augmente ‘en nous, et par manière de dire nous sommes tant mieux establis et confermez en la possession d’icelle. Du commencement que nous goustons l’Evangile, nous voyons desjà le visage de Dieu joyeux et amiable, mais c’est de loin : puis après selon que nous avançons en la crainte de Dieu, nous contemplons plus à clair et familièrement la grâce de Dieu, comme qui s’approcheroit de plus près pour mieux veoir une chose. Quant à ce qu'aucuns pensent que ces mots emportent tacitement une comparaison du vieil Testament au Nouveau, c’est un discours plus subtil que ferme : car S.

Paul ne compare point yei avec nous les Pères qui ont vescu sous la Loy : mais touche le continuel avancement qui se fait tous les jours en chacun fidèle.

Comme il est escrit. I prouve ceste justice de foy par le tesmoignage du prophète Abacuc : car iceluy prophétizant la ruine des orgueilleux, adjouste quant et quant que la vie des justes consiste et est ferme en la foy. Or est-il ainsi que nous ne vivons devant Dieu, sinon par justice, il s’ensuit donc que nostre justice gist en la foy. Il use du temps àvenir, disant f’ivra : pour signifier la ferme perpétuité de ceste vie, de laquelle

il parle : comme s’il eust dit qu’elle ne sera point transitoire, mais durera à jamais. Car les meschans de leur costé sont bien enflez d’une vaine imagination de vie, mais quand ils disent paix et seureté, lors leur survient mort soudaine, A Thessalon., V, 3. Ceste vie donc en laquelle ils s’appuyent, n’est qu’une ombre qui est passée en un moment : il n’y a que la seule foy qui apporte vie pardurable. Et d’où vient cela, sinon d'autant qu’elle nous conjoint à Dieu, et establit nostre vie en luy ? Car sainct Paul r’allègueroit pas bien à propos ce tesmoignage, si l’intention du Prophète n’estoit, que lors nostre estat est seur et arresté, quand par foy nous-nous reposons en Dieu. Et de faict, il n’a point attribué à Ja foy, la vie des fidèles, sinon entant que réprouvans et condamnans l’orgueil du monde, ils se rangent sous la seule protection de Dieu. Il est vray qu’il ne traitte pas de propos délibéré ce poinct de doctrine : et pourtant il ne

Cap. I,

fait aucune mention de la justice gratuite : mais toutesfois en considérant la nature de la foy, il appert suffisamment que ce tesmoignage est bien et deuëèment appliqué au propos qui est yei traitté.

D'avantage, par l’argument que PApostre fait yci, nous recueillons nécessairement qu'il y a une mutuelle correspondance entre la foy et l'Evangile. Car pource qu'il est dit que le juste vivra de foy, il conclud de là qu’on reçoit ceste vie-là par l'Evangile. Maintenant nous avons le but et le principal poinet de ceste première partie de l’Epistre : lequel est, Que nous sommes justifiez de la seule miséricorde de Dieu par la foy. Vray est que cela ne se trouve pas encore exprimé nomméement et de mot à mot és paroles de sainct Paul : mais tant y a que par la déduction qu’il en fait puis après, on verra facilement que la justice qui ha son fondement en la foy, est toute appuyée sur la miséricorde de Dieu.

18 Car l’ire de Dieu se monstre clairement du ciel sur toute infidélité et injustice des hommes, détenans la vérité en injustice : 19 Pourautant que ce qui se peut cognoistre de Dieu, est manifesté en eux.

car Dieu le leur a manifesté.

20 Car les choses invisibles d'iceluy (ascavoir sa puissance éternelle et sa divinité) se voyent par la création du monde, estans considérées en ses ouvra-

ges! : afin qu'ils soyent sans excuse.

21 Pource qu'ayans cognu Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, et ne Iuy ont point rendu grâces : ains ils sont devenus vains en leurs discours : el leur cœur destitué d'intelligence, a esté rempli de ténèbres.

22 Se disans estre sages, ils sont devenus fols :

23 Et ont changé la gloire de Dieu incorruptible à la ressemblance de

l’homme corruptible, et des oiseaux, et des bestes à quatre pieds,’

tiles?.

1) Héb., XI,3. 2) Sap., XII, %4.

+ des rep-

18 Car lire de Dieu. Maintenant il | tant plaisant ordre des élémens deust in-

fait un argument prins de la comparaison des deux contraires, pour prouver que la justice ne nous peut estre donnée ou advenir, que par l'Evangile : car hors iceluy, il monstre que tous hommes sont damnez. Il s'ensuit donc qu’en l'Evangile seulement sera trouvé salut. Et pour le premier argument de la damnation des hommes, il allègue que comme ainsi soit que ce beau bastiment du monde, et ce

citer l’homme à glorifier Dieu, il ny a toutesfois personne qui face son devoir.

Dont s'ensuit que tous sont trouvez coulpables de sacrilége, et d’une meschante et détestable ingratitude. Aucuns pensent que ce soit vei la première proposition, tellement que sainct Paul commence Ja déduction de sa matière par le propos de repentance. Mais quant à moy, j'estime qu’yci commence le combat et la dispu-

Car. I.

te : et que le poinct pour lequel il veut débatre, a esté mis en la proposition précédente. Car le but de sainet Paul est de monstrer où c’est qu’il faut chercher salut. Il a dit que nous ne pouvons lobtenir autrement que par l'Evangile. Mais pource que la chair ne s’abbaisse pas volontiers jusques-là, d'attribuer à la seule grace de Dieu toute la louange de salut, sainct Paul monstre yci que tout le monde universellement est coulpable de mort éternelle. Et de là il s’ensuit qu'il nous faut recouvrer vie d’ailleurs, puis qu’en nous-mesmes nous sommes tous perdus.

Au reste, quand tous les mots seront bien poisez et considérez, nous aurons un grand avantage pour bien entendre la substance du propos. Il y en à qui mettent ceste différence entre les mots d'Infidélité et Injustice, qu'ils pensent que le premier signifie que le service de Dieu a esté perverti : par l’autre, que l'équité et droiture entre les hommes a esté enfrainte. Mais pource que tout incontinent après, l’Apostre rapporte ceste injustice au mespris de la religion, nous interpréterons les deux mots d’une mesme chose. Aussi Toute l’infidélité des hommes, nous le prendrons par la figure nommée Hypallage, pour L'infidélité de tous hommes, ou de laquelle tous hommes demeurent convaincus. Or il use de deux mots pour signifier une mesme chose :

asçavoir l’ingratitude envers Dieu : d’autant qu'on y pèche en deux sortes. Elle est nommée impiété, qui vaut autant comme Déshonorement de Dieu, si nous regardons à l’étymologie du mot Grec, lequel nous avons ainsi traduit : et Injustice, pource que l’homme s’appropriant ce qui appartenoit à Dieu, l’a injustement despouillé de son honneur. re est attribuée à Dieu, par une figure qu’on appelle Anthropopathie!: et se prend selon l’usage de l'Escriture, pour la vengence de Dieu : pource que quand il punit, il semble, selon nostre conception, qu’il se monstre comme courroucé. Ce mot donc ne signifie point aucune esmotion en Dieu, mais se rapporte seulement au sentiment du pécheur qui est par luy puni.

Quand il dit qu’elle se monstre claire-

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

ment du ciel: aucuns prenent ce mot Du ciel, pour un épithète, comme sil eust dit, Dieu du ciel, ou Dieu céleste :

toutesfois quant à moy, je pense qu'il emporte d'avantage, en sorte que le sens soit, De quelque costé que l’homme puisse regarder haut et bas, il ne trouvera une seule goutte de salut : car tant que comporte le ciel en long et en large, l’ire de Dieu est espandue’ sur tout le monde universellement. La vérité, signifie la vraye cognoissance de Dieu. La détenir, c’est la supprimer, ou obscurcir : dont ils sont rédarguez et atteints comme de larrecin. Là où nous avons traduit en Latin Znjustement, sainct Paul à dit :

En injustice : c’est une phrase et façon de parler de la langue Hébraïque, qui vaut autant : mais j’ay regardé à faire le sens plus clair.

19 Pour autant que ce. I] appelle ainsi ce qui nous est licite et expédient de cognoistre touchant Dieu : et par cela il entend tout ce qui appartient et sert à magnifier la gloire du Seigneur : ou (qui est autant à dire) tout ce qui nous doit esmouvoir et inciter à glorifier Dieu. Par lequel mot il signifie que nostre esprit ne peut comprendre Dieu tel qu’il est en sa grandeur, mais qu'il y a quelque certaine mesure, en laquelle se doyvent contenir les hommes : comme aussi Dieu accommode à nostre petite portée tout ce qu'il nous dit et testifie touchant sa majesté. Tous ceux-là donc sont hors du sens, qui veulent sçavoir et comprendre que c’est de Dieu. Car le sainct Esprit, qui est le Docteur de parfaite sagesse, ne nous ramène pas sans cause à Ce qui est à cognoistre de Dieu. Au reste, comment cela se cognoist, il le dira tantost.

Cependant, notons qu’il à dit, En eux, plustost que simplement. A eux : afin de mieux exprimer la chose. Car combien que lApostre use volontiers des façons de parler de la langue Hébraïque, en laquelle la lettre Beth, qui signifie Zn, souventesfois est superflue : il semble toutesfois qu’en ce passage il a voulu signifier une manifestation qui presse les hommes si vivement qu’ils ne peuvent reculer, comme de faict chacun de nous

4) C'est quand on attribue à Dieu les affections des hommes, combien qu’à la vérité il ne soit sujet à tels changemens.

en sent le tesmoignage engravé en son cœur. Quand il dit que Dieu le leur a manifesté : le sens est, que Phomme a esté créé à ceste fin qu’il fust contemplateur de cest excellent ouvrage du monde :

que les yeux luy ont esté donnez afin qu'en regardant une si belle image, il soit amené à cognoistre l’autheur rmesme qui l’a faite.

20 Car les choses invisibles d'iceluy.

Dieu en soy-mésme est invisible : mais pource que sa majesté reluit en toutes ses œuvres et créatures, les hommes ont deu le cognoistre par là : car elles monstrent clairement quel est l’ouvrier qui les à faites. Et pour ceste cause l'Apostre aux Hébrieux, XI, 3, dit, que les siècles sont miroirs cu démonstrances des choses invisibles. Or il ne déduit pas par le menu toutes les choses qui peuvent estre considérées en Dieu, mais il monstre qu’on parvient jusques à cognoistre sa puissance et Divinité éternelle. Car il faut nécessairement que celuy qui est autheur de toutes choses, soit sans commencement, et consisté de soy-mesme.

Quand on ést venu là, lors se monstre sa Divinité : laquelle ne peut estre sinon avec toutes les vertus de Dieu, veu qu’elles sont toutes comprises sous icelle.

Afin qu'ils soyent sans excuse. De ceci il appert facilement combien les hommes peuvent proufiter par ceste démonstran-

ce : c’est qu'ils ne peuvent alléguer au-

cune défense au jugement, n’eschapper, qu’à bon droict ils ne méritent d’estre condamnez. Tenons done ceste distinetion, que la démonstrance de Dieu par laquelle il déclare sa gloire en ses créatures, est assez évidente, quant à la lumière qui est en icelle : mais quant à nostre aveuglement, elle n’est pas suffisante. Cependant nous ne sommes pas tellement aveugles, que nous puissions alléguer ignorance, que quant et quant nous, ne soyons trouvez couipables de malice et perversité. Nous concevons bien qu'il y à une Divinité : en après nous concluons aussi qu’à ceste majesté Divine, quelle qu’elle soit, honneur et révérence est deue : mais sur ce poinct nostre sens défaut, devant que de pouvoir cognoistre qui ou quel est Dieu. Et

Crar. E.

pourtant PApostre aux Hébrieux, XF, 3, attribue à la foy ceste lumière, de proufiter comme il appartient én la création du monde. Et non sans cause : car nostre aveuglement nous empesche de parvenir jusques au but qu'il faut. Nous voyons jusques-là, qu’il nous est impossible d’eschapper par excuse ou réplique aucune.

Sainet Paul démonstre fort proprement l’un et l’autre aux Actes, XIV, 46, quand il dit que le Seigneur és temps passez à laissé cheminer les Gentils en ignorance, et que toutesfois il ne Ss’est point laissé sans tesmoignage, veu qu'il à donné pluyes du ciel, et saisons fertiles. I y a donc grande différence entre ceste cognoissance qui sert seulement pour oster toute excuse, ét Pautre qui est à salut, de laquelle Christ fait mention.

Jehan, XVIE, 3 : et en laquelle Jérémie enseigne les fidèles de se glorifier, Chap. IX, 24.

21 Pource qu'ayans cognu Dieu. Il déclare yei apertement, que Dieu a fait descouler dedans les esprits de ‘tous hommes une cognoissance de sa majesté :

c'est-à-dire qu’il s’est tellement démonstré par ses œuvres, qu'il leur est force:

de veoir ce qu’ils ne cherchent pas d’euxmesmes, asçavoir qu’il y a quelque Dieu:

d'autant que le monde n’est point venu en son estré par cas fortuit, et pareillement ne s’est point fait soy-mesme: Mais il faut bien tousjours notér en quel dé- .

gré de cognoissance ils sont demeurez, comme monstrent les mots suyvans. 4/s ne l'ont point glorifié, On ne peut concevoir Dieu sans son éternité, puissance, sagesse, bonté, vérité, justice, miséricorde. Son éternité apparoist en ce qu’il est autheur de toutes choses. Sa puissance, par ce qu’il tient toutes chosès en sa main, et fait qu’elles consistent par luy.

Sa sagesse, par la disposition compasséé d’un ordre trèsparfait. Sa bonté, pource qu’il w’avoit point de cause d'ailleurs qui le peust mouvoir à créer toutes choses:

et ny a d'autre raison que ceste mesme bonté, qui le puisse inciter à les conserver et maintenir. Sa justice, en l’adminis- {ration et gouvernement de ses créatures, d'autant qu’il punit les transgresseurs, et fait la vengence pour les innocens. Sa

Cuar. I.

miséricorde, par ce qu’en si grande patience il supporte la perversité des hommes. Sa vérité, en ce quelle est immuable. Ainsi donc quiconque a conceu une cognoissance de Dieu, luy doit desjà louange d'éternité, sagesse, bonté, justice. Or comme ainsi soit que les hommes n’ayent point recognu telles vertus en Dieu, mais l'ayent imaginé comme un phantosme vain, à bon droict il est dit qu'ils Font vileinement et meschamment despouillé de sa gloire. Aussi il n’adjouste pas Sans cause, Qu'ils ne luy ont point rendu grâces. Car il n’y en a pas un qui ne luy soit redevable d’infinis bénéfices.

Et mesmes quand il n’y auroit que cela, qu'il daigne bien se manifester à nous, nous voylà desjà tant et plus obligez à luy. Mais sont devenus vains. C'est-àdire, laissans en arrière la vérité de Dieu, ils se sont convertis à la vanité de leur sens, duquel toute la plus grande vivacité est vaine, et s’esvanouit comme fumée.

Et ainsi leur fol entendement enveloppé de ténèbres, n’a rien peu concevoir de pur et droit, mais a esté en toutes sortes précipité en erreurs et mensonges. Et c'est là Pinjustice de laquelle lP'Apostre a parlé, qu'ils estouffent incontinent par leur perversité la semence de droite cognoissance, autant qu’elle viene à croistre et porter fruit.

22 $e disans estre sages. Les expositeurs fondent communéement sur ce pas- Sage leur conjecture, de penser que sainct Paul à yci affaire avec les Philosophes, lesquels se sont attribué le renom de sagesse comme propre et particulier à eux buis: Et ceux-là pensent que la déduction du propos est, Que l’excellence des grans estant abbatue, il s’ensuit bien qu’il n°y à non plus rien digne de louange en tout le reste des hommes. Mais il me semble qu’en ceci ils ont esté menez d’une raison trop légère : car ce n’est point un vice qui ait esté péculier aux Philosophes, d’avoir pensé estre sages en la cognoissance de Dieu : mais il est commun à toutes nations et à tous estats. Car il n’y en à pas eu un qui n’ait voulu enclorre la majesté de Dieu sous la conception de son entendement, et faire Dieu tel qw’il le pouvoit comprendre de son sens. Ceste

SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS

|yci condamnée :

Len lieu qu’ils devoyent en leur humilité Let basse condition donner gloire à Dieu, ont voulu estre sages en eux-mesmes, et labbaisser Dieu à leur petitesse et abjection. Car sainct Paul retient tousjours ce principe, Que personne n’est forclos de

outrecuidance, di- je, ne s’apprend point

aux escholes : mais estant attachée à nostre nature corrompue, (par manière

de dire) nou$ accompagne sortans du ventre de la mère. Car il est tout notoire que Ça esté un mal commun en tous jaages, que les hommes se sont laschez Ja bride tout outre à inventer des super-

Stitions. Voyci donc l’arrogance qui est c'est que les hommes,

la cognoissance du service de Dieu, que par sa propre faute : comme s’il disoit, Pource que les hommes se sont eslevez fièrement, ils ont esté abbrutis par une juste vengence de Dieu. Au reste, il y a aussi une raison bien apparente, qui fait contre l'interprétation que j'ay réfutée :

c’est que l'erreur de représenter Dieu par image, n’a point prins son commencement des Philosophes : mais iceux le tenans des autres, l’ont aussi confermé par leur approbation.

93 Et ont changé la gloire, etc. Après qu’ils ont imaginé Dieu tel qu’ils le pouvoyent comprendre par leur sens charnel, il s’en est beaucoup fallu qu’ils recognussent le vray Dieu : mais ils se sont forgé un Dieu nouveau et à leur poste, ou plustosi un phantosme en lieu d’iceluy.

C’est ce qu’il dit, Qu'ils ont changé la

gloire du Seigneur : pource qu’ils se sont

destournez du vray Dieu, et ont fait tout ainsi comme qui Supposeroit à un homme l'enfant d’autruy, et luy voudroit faire

recevoir pour le sien. Et ne faut point

penser que ceste excuse leur serve de rien, de dire que néantmoins ils croyent qué Dieu habite au ciel : qu’ils ne pensent point d’une pièce de bois que ce soit Dieu, mais qu’ils la tienent seulement pour une représentation et remembrance :

car cela desjà de soy-mesme emporte outrage et opprobre contre Dieu, de ce qu'ils ont une si lourde imagination de sa majesté, que d’oser bien [uy accomparer une image. Or est-il que personne ne se trouve exempt d’une telle audace et

outrecuidance : non pas mesme les Sacrificateurs, ne les Législateurs, ne les Philosophes : entre lesquels celuy qui a esté le plus sage et raisonnable, asçavoir Platon, ne laisse pas luy-mesme de chercher en Dieu quelque forme. Yei donc est notée ceste rage, que tous les hommes se sont voulu figurer Dieu : ce qui démonstre certainement les lourdes et foles imaginations qu'ils ont euës touchant Dieu. Et premièrement ils ont souillé la majesté de Dieu par la semblance de l'homme corruptible. Car j'ay mieux aimé tourner ainsi le mot Grec, que Moriel, comme a fait Erasme : pource que sainct Paul ne met pas seulement l’immortalité

Cuar, I.

de Dieu à l’opposite de la condition mortelle de l’homme : mais il oppose à la condition très-misérable de l’homme, ceste gloire incompréhensible qui est en Dieu, laquelle n’est entachée d'aucun vice ou macule. Après cela, non contens d’un acte si mal-heureux, ils sont venus jusques à l’accomparer à des bestes, voire qui sont les plus vileines et hideuses. En quoy aussi se démonstre plus manifestement leur stupidité : et en demeurent convaincus. Au reste, touchant ces abominations, il en est parlé en Lactance, Eusèbe, et sainct Augustin aux livres de la Cité de Dieu.

24 A raison de quoy aussi Dieu les à abandonnez aux concupiscences de leurs cœurs, à ordure, pour vilener entr'eux leurs propres corps.

25 Comme ceux lesquels ont changé la vérité de Dieu en mensonge, et ont adoré et servi la créature en délaissant le Créateur, qui est béneit éternelle-

ment, Amen.

26 À cause dequoy, di-je, Dieu les a abandonnez à leurs affections vileines : car mesme leurs femmes ont changé l'usage naturel en celuy qui est contre

nature.

2? Et semblablement aussi les masles délaissans le naturel usage de la femme, se sont eschauffez en leur concupiscence l'un envers l'autre, faisans masle avec masle choses infàâmes, et recevans en eux-mesmes la récompense

de leur erreur telle qu'il falloit.

28 Car ainsi qu'ils n’ont lenu conte de recognoistre Dieu, ainsi Dieu les a livrez en un esprit despourveu! de tout NUTÉRÈRT pour faire choses qui ne

sont nullement convenables.

29 Estans remplis de toute injustice, de PT EE de meschanceté, d'avarice, de mauvaistie, pleins d'envie, de meurtre, de noise, de fraude, de mali-

gn ié.

30 Raporteurs?, détracteurs, hayssans Dieu, malfaiteurs? orgueilleux, vanleurs, inventeurs de MAUX, désobéissans à pères el à mères,

31 Sans entendement, ne tenans point ce qu'ils ont accordé, sans affection naturelle, gens qui jamais ne se rappaisent, sans miséricorde.

32 Lesquels combien qu'ils ayent cognu le droict de Dieu, asçavoir que ceux qui font telles choses, sont dignes de mort : ne les font pas seulement, mais

aussi favorisent à ceux qui les font.

1) Ou,réprouvé. 2) Ov, flagorneurs,

24 À raison de quoy Dieu les a abandonnez. Pource qu'impiété est un mal caché au dedans, pour couper broche à toute tergiversation et réplique, il monstre par une démonstration encore plus grossière et évidente, qu'ils ne peuvent eschapper qu’ils ne soyent trouvez enveloppez en une juste condamnation : c’est

3) Ou, injurieux.

que de ceste impiété les fruits s’en sont ensuyvis : desquels on peut recueillir des tesmoignages de lire du Seigneur tout manifestes. Et si l’ire du Seigneur est tousjours juste, il s'ensuit qu’il y a eu en eux chose qui les rendoit dignes de condamnation. Ainsi donc, il presse les hommes, et poursuit à les convaincre de

Cuar, I.

leur desloyauté et apostasie par les signes externes, d'autant qu'après qu’ils se sont destournez de la bonté de Dieu, il en fait la vengence en les précipitant en une perdition et ruine infinie. Et faisant comparaison des vices qui apparoissent en eux, avec l’impiété de laquelle il les à accusez ci-dessus, il prouve que par un juste jugement de Dieu, à bon droict ils sont ainsi punis. Car comme ainsi soit que nous n’ayons rien en plus grande recommandation que nostre honneur, c’est bien un aveuglement extrême, quand nous ne faisons point de difficulté de nous déshonorer et diffamer nous-mesmes. Et ainsi la punition est très convenable au grand opprobre fait à la majesté de Dieu. Il ne traitte que cela jusques à la fin du chapitre: mais cependant il mène le propos vivement autant qu’il est possible, pource que la chose avoit besoin qu’on la feist bien valoir en l’amplifiant par tous moyens. Voylà donc en somme où il prétend : c’est que d'autant que les hommes mohstrent par tesmoignages infaillibles que lire de Dieu les poursuyt, de là il appert que leur ingratitude envers Dieu n’est aucunement excusable. Car jamais ils ne viendroyent à s’abandonner et veautrer, comme bestes brutes, en des cupiditez si sales et infâmes, si ce n’estoit que la majesté de Dieu leur est contraire, et leur fait la guerre. Veu donc que tout communéement ils sont remplis de meschancetez exécrables, il conclud qu’il y à en eux des tesmoignages de la vengence de Dieu bien apparens. Or si ainsi est que jamais elle ne frappe à la volée ou injustement, mais tient tousjours une bonne modération, accompagnée de droiture et équité : il dit que de là il appert comment ils sont tous enveloppez en une dampnation, non-seulement certaine, mais aussi juste. Quant à la manière en laquelle Dieu livre l’homme à vice, il n’est point nécessaire de déduire sur ce passage la question au long. Il est bien certain que ce n’est pas que seulement en laissant faire et dissimulant il permette que les hommes tombent :

mais que par un juste jugement il fait que d’un costé leur propre concupiscenve, et d’autre le diable les mènent et

SUR L’'ÉPISTRE AUX ROMAINS

transportent en une telle rage. Et pour ceste cause il use du mot de Abandonner, selon l'usage ordinaire de lEscriture : lequel mot ceux-là tirent bien à force hors de sa droite signification, qui disent que c’est permission de Dieu seulement quand nous tombons en péché.

Car comme Satan est ministre de l’ire de Dieu, et par manière de dire, le bourreau, aussi faut-il confesser que quand il s’arme contre nous, et pour nous tirer à mal, cela se fait par le commandement exprès du Juge, et non point par dissimulation. Cependant toutesfois il ne s’ensuit pas pourtant que Dieu soit cruel, ou que nous ne soyons à blasmer, veu que sainct Paul monstre apertement que jamais autrement nous ne luy sommes abandonnez ou livrez en sa puissance, sinon que nous soyons dignes d’une telle, punition. Il y a seulement une exception qu'il nous faut entendre, c’est que la cause du péché ne vient point de Dieu, et que la racine d’iceluy réside tousjours en la personne mesme du pécheur. Caril est nécessaire que ce mot demeure tousjours vray. La perdition vient de toy Israël, en moy seulement est ton salut, Osée, XIIL, 9. En conjoingnant avec or: dure les concupiscences du cœur de l’homme, il donne à entendre tacitement quels fruits produit nostre cœur, depuis qu'il est une fois laissé à sa conduite.

Le mot Æntr'eux, emporte poids : car il exprime avec plus grande signifiance comment ils ont si vileinement déshonoré leurs corps, que les marques en demeurent en iceux engravées si avant qu'il est impossible de les effacer.

25 Comme ceux lesquels ont changé La vérité de Dieu en mensonge, etc.

Pour raison du propos précédent il répète ceste-là mesme qu’il à mise ci-devant mais en autres termes, afin de la mieux imprimer en nos esprits. Quand on change la vérité de Dieu en mensonge, c’est effacer la gloire d’iceluy. C’est donc bien raison que ceux-là soyent remplis de toutes sortes d’ignominie, qui se sont efforcez de despouiller Dieu de son honneur, et le charger dopprobre. £t ont adoré. Il touche proprement le forfait didolâtrie : car on ne peut faire honneur

à la créature par forme de religion, qu’on ne l’oste meschamment et vileinement à Dieu pour le transférer ailleurs :

ce qui est un sacrilége. Et c’est follie d’alléguer pour excuse qu’on honore les images pour l'honneur de Dieu, veu que Dieu ne recognoist point ceste façon de service, et ne l'avoue comme addressée à sa personne. Et à la vérité ce n’est point le vray Dieu qu’on honore lors, mais un faux dieu que la chair s’est forgé par imagination. Au reste, ce qui s'ensuit, Qui est bénit éternellement, je le pren comme estant dit pour plus grand’honte et confusion des idolâtres : en ce sens, -Celuy lequel seul devoit estre honoré et adoré, et auquel il ne faloit aucunement rien déroguer tant peu que ce fust.

26 À cause de quoy, di-je, Dieu les a abandonnez à leurs affections vileines, etc. Comme si la sentence précédente eust esté entrelacée par parenthèse, il revient au propos qu'il avoit paravant commencé, de la vengence du Seigneur.

Et premièrement il en allègue un exemple en ceste vilenie horrible de paillardise contre nature. Dont il appert que non-seulement ils se sont prostituez en des concupiscences brutales, mais se sont desbordez plus que les bestes, veu qu’ils ont renversé tout l’ordre de nature. Après il fait un long récit des vices, lesquels, comme ils ont régné de tout temps, aussi régnoyent-ils lors tout communément et en grand desbordement. Et ne faut pas s’arrester à ce que chacun en sa personne n’estoit pas entaché d’un tel amas de tant de vices. Car quand il est question de reprendre en général la vilenie et honte du genre humain, c’est assez qu'il n’y en à pas un qui ne soit contraint de recognoistre quelque tache en soy. Voylà donc comment il faut prendre ceci: C’est que sainct Paul touche yci les vices qui avoyent régné en tous aages, et principalement en ce temps-là avoyent là vogue tout communéement :

(car c’est merveilles combien ceste malheureuse vilenie, que les bestes brutes ont en abomination, estoit espandue pour lors : quant aux autres vices, ils estoyent tout communs entre le peuple:) en après qu'il fait un catalogue et dénombrement

Cnar. Ï.

de vices, auquel tout le genre humain se trouve comprins. Car combien que tous ne soyent pas ou meurtriers, ou larrons,

u adultères, toutesfois il n°y en a pas un qui ne se trouve entaché de quelque vice. Là où nous avons traduit, 4ffections vileines: il y a proprement au texte Grec, Passions d'ignominie, ou vilenie et déshonneur : : c'est-à-dire qui sont honteuses et vileines, mesmes au jugement commun des hommes. Et ce terme est mis à l’opposite, et comme pour récompense de ce qu'ils avoyent déshonoré Dieu.

27 Recevans en eux-mesmes la récompense. Car ceux qui par leur malice ont fermé les yeux à la lumière de Dieu qui se présentoit devant eux, afin de. ne contempler point sa gloire, méritent bien d’estre aveuglez jusques à s’oublier soymesme, et ne discerner point ce qui est convenable à leurs personnes. Brief, c’est bien raison qu’ils soyent aveugles en plein midi, puis qu’ils n’ont point eu honte d’esteindre (entant qu’en eux estoit) la gloire de Dieu, laquelle seule nous illumine. | |

28 Car ainsi qu'ils n’ont tenu conte de recognoiïstre, etc. 11 faut observer l'allusion qui est en l’aflinité des mots, laquelle monstre de bonne grâce la convenance et proportion égale qui est entre le péché et la punition que Dieu en a fai- | te. Pource qu’ils n’ont point approuvé de demeurer en la cognoissance de Dieu, laquelle seule addresse nos entendemens en bon avis et jugement droit; le Seigneur leur a donné un entendement de travers, lequel ne peut plus rien discerner et approuver. Or quand il dit qu’ils n’ont pas approuvé, c’est autant comme s’il disoit qu'ils n’ont pas fait leur devoir de proufiter en la cognoissance de Dieu, mais que plustost de propos délibéré ils ont destourné leurs esprits de Dieu. Ainsi donc, il signifie qu’ils ont préféré leurs vanitez à Dieu, par une élection perverse de leur esprit, et que par Ce moyen l’erreur duquel ils ont esté déceus, à esté volontaire. Pour faire choses qui ne sont nullement convenables. D'autant que jusques yci il avoit proposé pour exemple, ce seul péché exécrable, lequel

Cuar. I. SUR L’ÉPISTRE

estoit bien vulgaire entre plusieurs, toutesfois non pas commun à 1ous, il commence yei à réciter des vices, desquels nul ne se trouvera exempt. Car combien que (comme il à esté dit) tous ensemble né se monstrent pas en Chacun homme, toutesfois il n’y à personne qui ne se trouve coulpablé de quelqu'un d’iceux, tellemént que chacun en son endroit

eut éstre convaincu de perversité assez évidemment. Quant à ce que dés le commencement il les appelle Choses qui n’estoyent point convenables, il faut entendre, contraires à tout jugement de rairon, et eslongnées de toute honnesteté humaine. Car îl allègue les signes d’un entendement renversé, en Ce que sans aucune discrétion les hommes se sont addonnez à des meschancetez, lesquelles le sens commun deveroit avoir en horreur. Au reste, c’est folie de travailler à conjoindre par ordre les vices qui sont yei récitez, afin que l’un descende de l’autre, veu que l’intention de Sainct Paul n’a point esté telle, mais seulement d’en faire un recueil, méttant tousjours sans aucun esgard celuy qui se présentoit le premier. Or déclarons en brief la signification de chacun mot. Par /njustice, j’enten quand le droict d'humanité est violé entre les hommes, à faute de rendre à chacun ce qui luy appartient. 11 y a yci deux mots qui semblent signifier une mesme chose, asçavoir Meschanceté et mauvaistie : toutesfois selon qu’on peut recueillir de ceux qui ont escrit la propriété des mots de la Langue Grecque, le premier signifie une accoustumance de mauvaistie, ou bien une licence desbordée de commettre mal: l’autre ceste perversité et tortuosité d'esprit, qui tend à porter dommage aux prochains. Ce que j'ay tourné Paillardise, signifie tant la Cupidité qui est au dedans, que l’acte extérieur. Il n’y a point de difliiculté en ces mots, Avarice, envie, meurtre. Sous le mot de Noise, il comprend tant toutes riotes, que combats, et esmeutes tendantes à sédition. Le mot Grec que nous avons traduit Malignité : c’est une grande mauvaistie et notable, quand un homme ayant prins son pli, s’est endurci en

meschantes mœurs par accoustumance et |

mauvais train. Le mot Æayssans Dieu,

pourroit aussi signifier Hays de Dieu:

mais il n’y à point de raison de le prendre ainsi en ce passage, veu que sainct Paul tend à monstrer que les hommes sont dignes de condamnation, par les vices évidens qu’on voit en eux. Il signifie done ceux qui ne veulent point de Dieu, d'autant qu’ils voyent que sa justice est contraire à leurs meschancetez, Entre Rapporteurs, Ou ftagorneurs, et Détracteurs, la différence est que les premiers par rapports secrets rompent les amitiez des gens de bien, enflamment les cœurs à courroux, diffament lesipnocens, sèment les discors : etles autres par une malice en- Unes n’espargnent l’honneur de person- , et Comme estans forcenez d’une rage

ni mesdire, tienent sur les rangs toutes manières de gens, Soit qu'il y ait OCCasion ou non. Où il y avoit au paravant fujurieux, j'ay traduit le mot par mal- Jaiteurs, pource que les Latins, lesquels en cest endroit la Langue Françoise ensuit, Ont accoustumé d'appeler Mesfaits ou Blaléfices les outrages notables, comme sont sacagemens, larrecins, bruslemens, eMpoisonnemens : ce que sainct Paul à voulu yci toucher. Le mot que j'ay traduit Orgueilleux, signifie comme Desdaigneux : Car en Grec il vient de ce que telles gens, comme s'ils estoyent haut eslevez, mesprisent par desdain tous les autres, ainsi que leurs inférieurs, et ne peuvent se ranger à entretenir une conversation égale. Y’anteurs, sont gens enflez d’outrecuidance, et de vaine présomption de leurs personnes. Ne fenans point ce qu'ils ont accordé. Le mot Grec signifie proprement des gens avec lesquels on ne peut avoir affaire, et qui par leurs desioyautez rompent tousjours le droict de la société humaine, où esquels il n'y a aucune syncérité ne tenue et fermeté Ge propos. Sans affection naturelle, Sont ceux qui ont oublié où effacé mesme les premiers sentimens que nature met és cœurs des hommes, d'aimer ceux qui leur attouchent. Au reste, d’autant que pour le dernier, entre les Signes de la corruption de nature humaine, il met, Sans miséricorde : Sainct Augustin conclud fort bien de ce passage, que mi-

séricorde est une vertu Chrestienne :

tout au contraire de ce que disoyent ces philosophes anciens, nommez Stoiques.

32 Lesquels combien qu'ils ayent cognu le droict de Dieu, ascavoir que ceux qui font telles choses, etc. Combien que les expositeurs prenent ce passage en diverses sortes, toutesfois il me semble que l’exposition la plus vraye et certaine est, Que les hommes se sont desbordez tout outre en une licence desréglée de mal, entant que toute discrétion de vertu et de vice ostée, ils ont approuvé tant en leurs propres personnes comme és autres, les choses qu’ils sçavoyent estre desplaisantes à Dieu, et du nombre de celles qu’il condamnera par son juste jugement. Car voylà le souverain comble de meschanceté, quand le pécheur est si déshonté, que d'un costé il se flatte en ses vices, et ne peut souffrir qu’on l’en vitupère, d'autre part il approuve les mesmes vices és autres, consentant avec eux, et leur applaudissant. Aussi PEscri-

Car. IL

ture voulant descrire une perversité dés” espérée, en parle en ceste sorte, Ils se glorifient quand ils ont fait mal. Item, Elle a ouvert ses jambes, elle s’est glorifiée en sa malice !, Car quand un homme ha honte, il y a encore quelque espérance d'amendement en luy : mais quand par une accoustumance de mal-faire, on s’est tellement endurci en impudence, qu’on prend plaisir aux vices, et on les approuve comme vertus, il n’y a plus d’espérance de correction. Or je pren ces mots en ce sens, d'autant que je voy que PApostre à voulu yci toucher quelque chose plus griefve et meschante, que ce n’est pas de commettre simplement les actes vicieux. Et je ne puis entendre que ce pourroit estre, sinon que nous le rapportions à ce comble de mauvaistie, quand les hommes misérables et mal-heureux qu’ils sont, ayans perdu toute honte, veulent par leurs propos défendre et maintenir les vices contre la justice de Dieu. R ;

1) Prov.,. II, 14. Ezéch., XVI, 15, Jér., XI, 15.

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