DEUXIÈME
A Melchior VWolmar Roux, Jurisconsulte, homme excellent, Jehan Calvin, Salut.
Si vous voulez m’accuser non-seulement de négligence, mais aussi d’incivilité, pource que par si long temps je ne vous ay escrit aucunes letres : je confesse qu’à grand’ peine ay-je de quoy m’excuser. Car si j’allègue qu’il y a longue distance de lieux d’yei à vous, et que par l’espace de cinq ans entiers je n’ay rencontré aucun qui allast de par delà, l’excuse sera bien vraye : mais de moy-mesme je recognoy desjà qu’elle seroit trop débile. Et pourtant, il m’a semblé qu’il n’y avoit point de meilleur moyen que de me présenter avec quelque récompense, laquelle réparant les fautes du temps passé, feroit mon appointement tout en un coup. Voyci donc un Commentaire sur la seconde Epistre de S. Paul aux Corinthiens, composé et dressé par moy, avec le plus grand soin et dextérité qu’il m’a esté possible : lequel je vous envoye maintenant à ceste fin. car je ne fay point de doute, que de vostre grâce ne l’acceptiez pour suffisante récompense. Combien qu’il y a aussi d’autres causes et plus grandes, lesquelles m'ont incité à le vous dédier. Premièrement, il me souvient de quelle affection vous avez entretenu et augmenté ce commencement d'amitié que j’avoye avec vous de long temps : combien vous avez esté prest d’employer franchement, et vous et vostre pouvoir pour moy, quand vous avez pensé que l’occasion se présentoit de monstrer vostre amour envers moy : Comment vons m'avez offert vostre crédit pour n’avancer, si la vocation, à laquelle j'estoye lors attaché, ne m’eust empesché de l’accepter. Mais il n’y a rien que j’aye trouvé si bon, que la souvenance de ce premier temps, quand estant envoyé par mon père pour apprendre le Droict civil, je conjoigni, vous ayant pour conducteur et maïistre, avec l’estude des loix les letres Grecques, lesquelles lors vous enseigniez avec grande louange. Et certes il n’a point tenu à vous que je n’y proufitasse d’avantage : car de vostre grâce vous estiez prest de me tendre la main, jusques à ce que j'eusse parachevé le cours de l’estude, et veu ce qui en est d’un bout en autre, n’eust esté que la mort de mon père entreveint, laquelle fut occasion de me distraire lors qu’il n’y avoit pas long temps que j’estoye en train. Tant y a toutesfois que je me recognoy grandement obligé à vous, de ce que pour le moins j’ay apprins sous vous les commencemens, lesquels m'ont depuis aidé. Parquoy je n’ay peu autrement contenter mon désir, qu’en laissant à ceux qui viendront après nous, un tesmoignage que je n’ay point voulu estre ingrat envers vous : par mesme moyen faisant aussi que vous receussiez quelque fruit, avant moindre, de vostre labeur ancien, duquel je sens encore aujourd’huy le proufit. A Dieu. De Genève le premier d’Aoust, M. D. XLVI.