‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau TestamentChapitre 66 sur 99 · CHAPITRE HE · texte numérisé non relu

CHAPITRE HE

À Commencons-nous derechef à nous recommander nous-mesmes? Avonsnous affaire (comme ont aucuns) d'Epistres recommandatoires à vous, ou re-

commandatoires de par vous ?

2 Vous estes nostre Epistre escrite en nos cœurs, laquelle est cognuë et leuë

de tous hommes,

3 Entant qu'il apparoist que vous estes l'Epistre de Christ, administrée par nous, el escrite, non point d'encre, mais de l'Esprit de Dieu vivant : non point en tables de pierre, mais en tables de cœur de chair.

1) Ou, tables charnelles du cœur, ou, tables du cœur qui sont de chair.

À Commencons-nous derechef. I appert que ceci aussi luy a esté mis en avant, Qu'il se vantoit trop des choses qu’il avoit faites : et par ceux-là, ausquels il faisoit mal que la gloire qu’ils appétoyent, estoit esteinte par sa grandeur et excellence. Selon mon avis donc ils avoyent desjà repris en la première Epistre, qu’il s’arrestoit par trop à se louer et magnifier. Se recommander, signifie yci se vanter follement et outre mesure, ou bien raconter ses louanges par ambition. Les calomniateurs de S.

Paul avoyent un beau prétexte : asçavoir qu’estre trompette de ses propres louanges, est une chose de soy mal sonnante

Pl

aux aureilles et odieuse : mais la nécessité excusoit S. Paul, pource' que ce qu’il se glorifioit, n’estoit que par contrainte. La fin aussi le délivroit de toute calomnie, d'autant qu’il ne regardoit à autre chose, sinon que l'honneur de son Apostolat demeurast sauf à l'édification de l'Eglise. Car si l'honneur de Jésus- Christ n’eust esté diminué, il eust patiemment porté qu’on luy eust osté quelque chose de sa réputation. Il voyoit aussi que c’estoit une chose fort dommageable aux Corinthiens, que son authorité fust amoindrie envers eux. Premièrement donc il amène leur calomnie :

signifiant par cela qu’il n’est pas du tout

ignorant des propos qui avoyent couru entr’eux. Avons-nous affaire. C’est une response faite plustost pour le regard de la personne, que de Ja chose, comme on dit : combien qu'il parlera puis après de la chose, autant qu’il sera expédient.

Mais maintenant il rédargue la malignité de ces calomniateurs, de ce qu’ils estoyent marris, s’il advenoit quelque fois que maugré SOYy, voire estant contraint par eux, il feist mention de la gràce qui luy avoit esté faite de Dieu, veu qu’euxmesmes mendioyent de tous costez des Epistres farcies seulement de recommandations ambitieuses. Il dit qu'il n'ha que faire d’estre recommandé par paroles, veu qu’il ha assez de louange par ses . faits. Au contraire, il démonstre qu’il y à en eux une convoitise affamée de gloire, en ce qu’ils taschoyent d'acquérir grâce par la faveur et recommandation des hommes. Par ce moyen il repousse leur calomnie bien à propos et de bonne srâce. Toutesfois il ne faut pas inférer par ceci, que prendre letres recommandatoires, ce soit une chose mauvaise simplement et de soy. Car il est licite d’en prendre, quand on en use à quelque bonne fin. Sainct Paul luy-mesme en recommande plusieurs : ce qu’il n’eust pas fait, si c’eust esté une chose illicite.

Mais deux choses sont yei requises :

premièrement, que ce ne soit point une recommandation tirée par flatterie, mais que ce soit un vray tesmoignage rendu d’un jugement entier avec prudence et en vérité : secondement, qu’elle ne soit point donnée pour avancer la personne, mais seulement pour l'avancement du Royaume de Christ. Et pourtant, j'ay dit que sainct Paul à eu esgard à ceux qui l'avoyent assailli par leurs calomnies.

2 Vous estes nostre Epistre. Cela nest point sans artifice, quand il constitue sa gloire au salut des Corinthiens :

comme s’il disoit, Tandis que vous serez Chrestiens, j’auray assez de recommandation. Car vostre foy annonce mes louanges, d'autant que C’est le seau de mon Apostolat. Quand il dit, Æscrite en nos cœurs : Céla peut estre entendu de Timothée et de Sylvain : lors le sens sera, Nous-nous contentons de ceste

Cuar. Ill.

louange, laquelle nous est acquise par la chose mesme. Les recommandations des autres volent devant les yeux des hommes, mais la nostre ha son siége és consciences. On le pourroit aussi rapporter aux Corinthiens en partie : en ce sens, Ceux qui impètrent des recommandations n’ont pas en la conscience ce qu’ils portent escrit en papier : et ceux qui recommandent les autres, le font souvent plus par un fol ottroy et inconsidéré, que par bon jugement. Mais nous, nous avons d’une part et d’autre le tesmoignage de nostre Apostolat engrayé dedans les cœurs. Laquelle est cognue. On peut dire aussi, Laquelle est cognue et avouée, à cause que la signification du mot Grec est incertaine. Et je ne sçay s’il conviendroit mieux de dire aïnsi :

toutesfois je n’ay point voulu m’esloingner de la commune translation, sinon estant Contraint. Seulement j'ay voulu advertir le Lecteur, afin qu’il: considère lequel est le meilleur des deux. Si nous lisons Avouée, il y aura tacitement une antithèse entre une Epistre certaine, et d’authorité indubitable, et celles qui sont attitrées et faites à plaisir. Et de faict, ce qui s'ensuit incontinent après, encline plus de ce costé-là. Car il est parlé de lEpistre de Christ à l’opposite des Epistres fausses et supposées.

3 Que vous estes l Epistre de Christ.

Persévérant en la similitude, il dit que lEpistre de laquelle il parle, a esté escrite par Christ : pource que la foy des Corinthiens estoit son œuvre. Il dit adminisirée par nous : comme voulant dire qu’il en a esté par manière de dire, la plume et l’encre. Brief, il fait Christ autheur de ceste Epistre, et soy-mesme l’organe et l'instrument : afin que les calomniateurs entendent que c’est à Jésus-Christ à qui ils s’addressent, s'ils persévèrent de détracter malicieusement de son Apostre. Ce qui est adjousté puis après, est mis pour amplifier l’authorité de ceste Epistre : toutesfois le dernier membre de la sentence se rapporte desjà à la Comparaison qui est puis après faite entre la Loy et l'Evangile. Car il prendra sur ceci occasion de faire la comparaison, Comme nous verrons. Les antithèses

Caar. I.

De l'encre et de l'esprit, des pierres et du cœur, servent beaucoup pour donner poids au propos. Car il exprime plus en opposant l’encre à l'Esprit de Dieu, et les pierres au cœur, que s’il eust seulement nommé l'Esprit et le cœur, sans faire aucune comparaison des choses contraires. Non point en tables de pierre. Il fait allusion à la promesse qui est contenue au chapitre XXXI, v. 31, de Jérémie, et au chapitre XXX VII d’Ezéchiel, v. 26, laquelle est de la grâce du nouveau Testament. Je feray, dit-il, nouvelle alliance avec eux : non pas telle que j'avoye fait avec leurs pères : mais j’escriray mes loix en leurs cœurs, et les engraveray en leurs entrailles. Item, d’ar-

SUR LA Ile ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.

racheray le cœur de pierre du milieu de toy, et te donneray un cœur de chair :

afin que tu Chemines en mes commandemens. Sainet Paul dit que ce bénéfice a esté accompli en sa prédication. Dont appert évidemment qu’il est fidèle Ministre de la nouvelle alliance : ce qui est une légitime approbation de son Apostolat. Ce qu'il appelle Cœur de chair, n’est pas yei pris en mauvaise part : mais il signifie un cœur docile et ployable ou aisé à ranger, d'autant qu’il est opposé au cœur de pierre, c’est-à-dire dur et rebelle, tel qu’est le cœur de l’homme de sa nature, jusques à ce qu’il soit donté et amolli par le sainet Esprit.

4 Et avons aussi telle fiance en Dieu par Christ.

5 Non point que soyons suffisans de penser quelque chose de nous, comme de nous-mesmes, mais nostre suffisance est de Dieu.

6 Lequel aussi nous «a rendus suffisans ministres du nouveau Testament !, pus pas de letre, mais d'Esprit: car la letre tue, et l'Esprit vivifie.

7 Que si le Ministère de mort escrit en letres el engravé en pierres, a esté glorieux tellement que les enfans d'Israël ne pouvoyent regarder la face de Moyse, pour la gloire de sa face laquelle gloire devoit prendre fin,

8 Comment ne sera plustost glorieux le ministère de l'Esprit? 9 Car si le ministère de damnaticn à esté glorieux, le ministère de justice

surpasse de beaucoup en gloire.

10 Car mesme ce qui a estlé glorifié n'a point esté glorifié en cest endroit, c’est asçavoir au regard de la gloire qui surmonte. 11 Car si ce qui devoit prendre fin a esté glorieux, ce qui est permanent est

beaucoup plus glorieux.

4) Ou, de la nouvelle alliance.

4 El avons aussi, etc. Pource que la louange, de laquelle sainct Paul avoit ornéet sa personne et son Apostolat, es- toit magnifique et excellente : afin qu’il ne semblast qu’il parlast de soy plus ar-

rogamment qu’il n’appartenoit, il transfère toute la gloire à Dieu, confessant que tout ce qu il ha, il Pha de luy. En me vantant ainsi, dit-il, j’exalte plustost Dieu, par la grâce duquel je suis tout ce que je suis, que moy-mesme. [l adjouste, Par. Christ : selon qu'il a accoustumé, d'autant que Jésus-Christ est comme le canal, par lequel tous les benéfices de Dieu descoulent jusques à nous.

5 Non point que soyons suffisans.

Quand il ne s’attribue ainsi rien du tout,

ce n’est point par une modestie feinte qu’il s’abbaisse, mais il dit à la vérité ce qu’il en pense. Or nous voyons comment il ne laisse rien de reste à l’homrñe. Car la pensée est quasi la plus petite portion d'une bonne œuvre: pour le moins elle ne mérite la première ne la seconde louange : néantmoins sainct Paul ne nous la concède point. Or veu que c’est moins de penser que de vouloir, combien radotent ceux qui s’attribuent une droite volonté, puis que sainct Paul ne leur laisse pas seulement la puissance de penser ce qui est bon? Les Papistes se sont abusez par ce mot, Suffisans, que l’ancien translateur Latin avoit mis. Car ils pensent estre eschappez, quand ils auront confessé

que l’homme n’est pas suffisant de prendre quelque bon avis de ce qu’il ha affaire : luy attribuans cependant une droite intelligence de l'esprit, laquelle estant quelque peu aidée de Dieu, ait quelque efficace de soy. Sainct Paul au contraire dit que non-seulement la suflisance plene de soy, défaut à l’homme: mais aussi la disposition, préparation et inclination. Il ne pouvoit donc mieux despouiller l’homme de tout bien.

6 Lequel aussi nous a rendus suffisans ministres. I] avoit confessé qu’il estoit du tout inutile et mal à droit: maintenant il dit que par la grâce de Dieu il a esté propre à faire son office, auquel auparavant il estoit inutile. De quoy nous pouvons recueillir combien est grande la difficulté d’une telle charge : veu que nul ne la peut exercer, si Dieu ne l’a façonné et appresté auparavant. Et c’est aussi l'intention de l’Apostre de magnifier la dignité de l'Evangile. Cependant il n’y a point de doute que par cès mots il taxe obliquement ja povreté de ceux qui magnifioyent tant leurs grâces, n’ayans cependant une seule goutte de grâce céleste. Non point de letre, mais d' Esprit.

IL poursuit maintenant la comparaison entre la Loy et l'Evangile, de laquelle il avoit commencé à parler ci-dessus. Or on ne sçait pas bien s’il a esté induit à entrer en ceste matière, pource qu'il y eust aucuns mauvais et inconsidérez zé6lateurs de la Loy à Corinthe: ou s’il s’y est mis pour quelque autre occasion.

Quant à moy, pource que je n’ay nulle conjecture que les faux-apostres eussent là meslé la Loy avec l'Evangile, mon avis est plustost, que d'autant qu’il avoit affaire avec des gens qui sans zèle preschoyent l'Evangile, comme qui prononceroit une harangue pour son plaisir, et n’ayans que le babil, pourchassoyent par cela la faveur des hommes: et voyoit les aureilles des Corinthiens estre endormies à tel babil, et prendre plaisir à telle ostentation : il leur a voulu monstrer en quoy consistoit la principale vertu de l'Evangile, et la principale louange des Ministres. Or il la met en l’eflicace de l'Esprit. Pour prouver cela, la comparaison de la Loy et de l'Evangile y servoit

Car. TA

beaucoup. Il me semble que c’est la raison pourquoy il vient tombersur ce propos. Au reste, il ne faut point douter, que par la Letre, il n’ait voulu entendre le vieil Testament: comme il a entendu VEvangile par l'Esprit. Car après avoir dit qu’il estoit Ministre du nouveau Testament : il a adjousté incontinent par forme d'exposition, qu’il estoit Ministre de l'Esprit: et a opposé la Letre à l’Esprit. Il nous faut maintenant chercher la raison de ceste manière de parler. L’exposition qu’Origène avoit inventée, a esté communéement receue : asçavoir que par la Letre il faloit entendre le sens nayf et grammatical de PEscriture (lequel is appellent le sens litéral) et par l'Esprit le sens allégoric; lequel coustumièrement on estime estre le sens spirituel. Et par ce moyen durant le temps de plusieurs centaines d'années, ç’a esté une chose la plus commune du monde: asçavoir que sainet Paul faisoit yei.une ouverture d'exposer l’Escriture par allégories: combien qu’il n’y ait rien plus contraire à lintention d’iceluy. Car par ce nom de Letre, il signifie la prédication externe, qui ne touche point jusques au cœur: et par l’'Esprit il signifie la doctrine vive, qui besongne avec eflicace és cœurs des auditeurs par la grâce du sainct Esprit. La Letre est autant comme qui fdiroit, Prédication litérale, c’est-à-dire, morte, et sans efficace, laquelle n’est receue que des aureilles. Mais lEsprit signifie la doctrine spirituelle: c’est-à-dire, laquelle n’est point seulement prononcée de bouche, ains pénètre jusques à lâme avec efficace, donnant un sentiment vif. Car S. Paul a regardé au passage de Jéré-

mie, XXXI, 31, lequel jay allégué ci-

dessus : où le Seigneur Dieu dit que sa Loy avoit esté publiée de bouche seulement, et pour ceste cause n’avoit pas duré longuement, par ce que le »euple ne l’avoit pas receue de cœur : mais il promet l'Esprit de régénération sous le règne de Christ, qui devoit engraver és cœurs son Evangile : c’est-à-dire l’alliance nouvelle. Maintenant S. Paul se glorifie que l’accomplissement de ceste prophétie se voiten sa prédication : afin que les Corinthiens entendent comment ce n’est

Caar. IE.

rien du babil de ces braves, qui crient et gazouillent sans aucune efficace de lV’Espri. Mais on pourroit demander, Asçavoir si Dieu en l’ancien Testament a seulement retenti de voix externe, et qu’il nait point parlé au dedans és cœurs de ses fidèles par son S. Esprit. Premièrement je respon qu’yci S. Paul a considéré ce qui estoit propre à la Loy. Car combien que Dieu besongnast alors par son S. Esprit, toutesfois cela n’estoit point du ministère de Moyse, mais de la grâce de Christ : comme il est dit au chap. Ier de S. Jean, v. 47, La Loy a esté donnée par Moyse, mais la grâce et la vérité est faite par Christ. Il est bien vray que la grâce de Dieu n’a point esté oisive en tout ce temps-là, mais il suffit que ce n’estoit point par le moyen de la Loy. Car elle n’avoit point cela de propre: veu que l'office de Moyse consistoit seulement à proposer au peuple la doctrine de vie, y adjoustant les menaces et promesses.

Pour ceste cause il appelle Ja Loy, Letre :

pour autant que de soy c’est une prédication morte : et l'Evangile, Esprit :

pource que le ministère de l'Evangile est vif, voire vivifiant. Secondement je respon que ces choses ne sont point dites simplement tant de la Loy, que de lEvangile : mais entant que l’un est opposé à l’autre. Car aussi l'Evangile n’est pas tousjours Esprit. Mais quand on vient à faire comparaison des deux, il est vrayement et proprement dit, que la nature de la Loy est d'enseigner litéralement les hommes, en sorte qu’elle ne passe point les aureiïlles : et que la nature de l’'Evangile est d’enseigner spirituellement, pource qu’elle est l'instrument de la grâce de Christ. Ceci dépend de l’ordonnance de Dieu, qui a voulu selon son bon plaisir démonstrer plus apertement l’efficace de son sainct Esprit en l'Evangile, qu’il n’a pas fait en la Loy. Car c’est son œuvre et non d'autre, d'enseigner les cœurs avec efficace. Au reste, quant à ce que sainct Paul s'appelle Ministre de l'Esprit, il n’entend pas par cela que la grâce du sainct Esprit et la force d’iceluy soit attachée à sa prédication : en sorte que toutes fois et quantes qu’il voudra, il desploye le S. Esprit de son gosier avec la voix. Il

SUR LA Ile ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.

veut seulement dire que Christ beneit son ministère : et par ce moyen accomplit ce qui avoit esté prédit de l'Evangile. Or c’est bien autre chose que Christ adjouste Sa vertu au ministère de l’homme qui enseigne, que non pas que la doctrine de l'homme, c’est-à-dire son ministère, ait telle vertu de soy. Nous sommes donc Ministres de l'Esprit : non pas que nous le tenions clos dedans nous, et comme captif : non pas aussi que nous conférions sa grâce à tous ainsi que bon nous semblera, ou à qui nous voudrons: ains pource que Christ illumine les entendemens des auditeurs par nostre ministère, renouvelle les cœurs, brief, régénère les hommes entièrement. Telle conjonction et lien de la grâce de Christ avec le labeur de l’homme, fait que bien souvent est attribué au Ministre ce qui appartient seulement à Dieu. Car lors on n’ha point esgard nuement et simplement à la personne de lPhomme, mais à toute la dispensation de l'Evangile, laquelle consiste tant en la vertu secrète de Christ, qu’au labeur externe de l’homme. Car la letre tue. Ce passage a esté premièrement par Origène, et puis après par d’autres tiré à un sens faux: dont s’en est ensuyvi un erreur fort pernicieux, asçavoir qu’on a pensé que la lecture de l’Escriture seroit non-seulement inutile, mais dangereuse, si elle n’estoit tirée à allégories. Cest erreur a esté une source de beaucoup de maux. Car non-seulement on a prins licence de corrompre et desguiser le vray et naturel sens de l’Escriture, mais aussi selon qu’un chacun a esté plus hardi en cest endroit, d'autant la-on estimé plus excellent expositeur de lEscriture. Par ce moyen, plusieurs des anciens se sont donné congé de jouer de lEscriture, comme d’une pelote. À ceste occasion aussi la bride a esté laschée aux hérétiques pour troubler l'Eglise. Car puis que cela estoit réceu en usage, de faire d’un propos et d’un mot tout ce qu’on vouloit, il n’y a eu resverie tant sotte, ne tant estrange, qu’on n’ait peu faire trouver bonne par quelque couleur d’allégorie. Les bons mesmes ont tellement esté transportez, qu'ils ont forgé beaucoup de mauvaises opinions, estans déceus par la

friandise des allégories, Or le sens de ce passage est, Que ci la parole de Dieu est seulement proférée de bouche, elle est cause de mort: mais lors elle sera vivifiante, quand elle sera receuë de cœur.

Ces deux mots donc, De la letre, et De l'esprit, ne se rapportent point à l’exposition de la parole, mais à la vertu et au fruit. Au reste, nous verrons tantost pourquoy la doctrine qui batant seulement les aureilles ne touche point le cœur, est appelée mortelle.

7 Que si le ministère de mort. Il amplifie maintenant la dignité de l'Evangile par cest argument, Que Dieu a grandement honoré la Loy, laquelle toutesfois n’est rien au pris de l'Evangile. La Loy a esté ornée de plusieurs miracles : mais sainct Paul en touche yci seulement un, asçavoir que la face de Moyse resplendissoit tellement, qu’elle esblouyssoit les yeux de tous. Ceste lueur estoit un signe de la gloire de la Loy. Maintenant il fait un argument du plus petit au plus grand, qu’il faut bien que la gloire de l'Evangile apparoisse en plus grande magnificence, veu qu'il est beaucoup plus excellent que

la Loy. Premièrement, il appelle la Loy

Ministère de mort : secondement, il dit que la doctrine d’icelle a esté escrite d'encre en letres : tiercement, qu’elle a esté engravée en pierres : quartement, qu’elle n’a point esté de perpétuelle durée, mais que lestat d’icelle a esté temporel et sujet à changement : pour le cinquième, il l’appelle derechef administration de dampation. Afin que les antithèses fussent bien fournies, il devoit au contraire approprier autant de membres à l'Evangile, mais il l'appelle seulement Ministère de l'Esprit, et de Justice :

et lequel dure à perpétuité. Si on regarde les mots de bien près, la correspondance n’est pas entière : mais quant à la chose, ce qu’il a exprimé suffit. Car il avoit dit que l'Esprit est vivifiant : et puis après, que les cœurs luy servent de pierres, et sa volonté d'encre. Maintenant espluchons par le menu ces qualitez qui sont

attribuées à la Loy et à l'Evangile. Ce-|

pendant qu’il nous souviene qu’il ne parle pas de toute la doctrine qui est contenue en la Loy et aux Prophètes, et aussi

Cuar, I.

qu’il ne traitte pas que c’est qu'ont senti les Pères sous le vieil Testament : mais seulement touche en brief que c’est.qui appartient particulièrement au ministère de Moyse. La Loy a esté engravée en pierres, à ceste cause c’estoit une doctrine litérale. Ce défaut de la Loy, devoit estre amendé par l'Evangile : car il faloit bien qu’elle fust fragile, tandis qu’elle estoit gravée seulement en tables de pierre. L’Evangile donc est une alliance saincte et inviolable, pource qu’elle a esté contractée le sainct Esprit entrevenant comme plége et respondant. Et de là aussi s'ensuit que la Loy à esté ministère de mort et condamnation. Car quand les hommes sont admonestez de leur office et devoir, et oyent ceste sentence, Que tous ceux qui ne satisfont à la justice de Dieu, sont maudits : en cela ils sont déclarez coulpables de péché et de mort.

De la Loy donc les hommes ne rapportent rien qu'une telle condamnation. Car Dieu requiert là à la rigueur ce qui luy est deu, et il ny donne point la puissance d'accomplir. Mais l'Evangile, par lequel les hommes sont régénérez, et réconciliez avec Dieu par la rémission gratuite de leurs péchez, est ministère de justice, et par conséquent de la vie. Toutesfois on peut yei faire une question : Puis que l'Evangile est odeur de mort en mort à aucuns, (Ci-dessus, chapitre IF, v..416, et Luc Il, 34) et que Christ est la pierre de scandale et achoppement, mis pour la ruine de plusieurs(1 Pierre, I[,.8.), pourquoy c’est qu’il dit que.cela appartient à la Loy seulement, veu qu'il est commun à fous deux? Si nous respondons que c’est par accident que l'Evangile est matière de mort, et que mesme il en.est plustost occasion que cause, veu que de sa nature il est salutaire à tous, ce ne sera pas encore solution de la difficulté :

car on en pourra autant respondre de Ja Loy à la vérité. Car nous voyons ce que Moyse a protesté au peuple, asçavoir qu’il Juy avoit proposé la vie et la mort, Deut., XXX, 15. Nous voyons d'autre part ce que sainct Paul dit au chap. VIE, v. 40 des Romains, Asçavoir que ce que la Loy nous est tournée en ruine, n’est point par sa faute,. mais par nostre ma

Car. HE.

lice. Parquoy, puis que c’est accident tant à la Loy qu’à l'Evangile, d'apporter condamnation aux hommes, la difficulté demeure encore. Je respon, que cela n’empesche point qu’il n’y ait grande différence. Car combien que l'Evangile soit occasion de damnation à plusieurs, toutesfois il est à bon droict réputé doctrine de vie, pour autant qu’il est l'instrument de régénération, et qu’il nous offre la rééontiliation gratuite avec Dieu: mais la Loy, pource qu’elle prescrit seulement la règle de bien vivre, et ne réforme point les cœurs en l’obéissance de justice, et dénonce la mort éternelle aux transgresseurs, elle ne nous peut apporter autre chose que condamnation. Ou si on aime mieux le dire autrement : L'office de la Loy est de monstrer la maladie, sans monstrer aucune espérance de guarison.

L'office de l'Evangile est de donner remède aux hommes les trouvant despourveus de toute espérance. Car puis que la Loy laisse là l’homme en soy-mesme, elle le condamne nécessairement à mort :

mais l'Evangile amenant à Christ, ouvre la porte de vie. Par ce moyen nous avons en un mot, que c’est un accident de la Loy perpétuel et inséparable, qu’elle tue :

pource que comme dit sainct Paul en un autre passage, tous ceux qui demeurent sous la Loy, sont sujets à malédiction, (Gal., IE, 40 : } mais quant à l'Evangile, qu'il ne luy advient pas tousjours de tuer.

Car en iceluy la justice de Dieu est révélée de foy en foy : et à ceste cause c’est Ja puissance de Dieu en salut à tous croyans, Rom. [, 17, et 48. Il reste encore la dernière des choses qui leur sont attribuées. L’Apostre dit que la Loy n’a esté que pour un temps, et qu’elle devoit estre abolie : mais que l'Evangile dure à perpétuité. Il y à beaucoup de raisons pour lesquelles le ministère de Moyse est appelé caduque ou temporel. Car il faloit que les ombres cessassent par l’advénement de Jésus-Christ. Et ceste sentence, La Loy et les Prophètes jusques à Jehan, s’estend plus loin qu'aux ombres, Matthieu, XI, 43. Car elle signifie que Christ a imposé fin au ministère de Moyse, lequel luy estoit particulier et séparé de PEvangile. Finalement, le Seigneur Dieu

SUR LA Ile ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.

de l'Evangile.

proteste par son Prophète Jérémie, chapitre XXXI, 32, que l’infirmité du vieil Testament procède de ce qu’il n'estoit point engravé és cœurs. Quant à moy, j'enten l’abolissement de la Loy, duquel il est yei fait mention, de tout Je vieil Testament, entant qu’il est opposé à l'Evangile, tellement que ce qui est yei dit, accorde avec ceste sentence, Ea Loy et les Prophètes jusques à Jehan. Car le fil du propos requiert qw'on le prene ainsi.

Car sainct Paul ne parle pas yei seulement des cérémonies, mais il enseigne combien plus puissamment le sainct Esprit desploye sa vertu en lJ’Evangile, qu'il ne faisoit pas jadis sous la Loy. Tellement que les enfans d'Israël ne pouvoyent regarder. HN semble qu'il ait voulu reprendre obliquement l’arrogance de ceux qui avoyent l'Evangile en mespris, comme une chose trop abjecte et contemptible, en sorte qu’ils ne daignoyent quasi le regarder de droit œil. La splendeur de la Loy, dit-il, estoit si grande, que les Juifs ne la pouvoyent pas porter. Que dira-on donc de l'Evangile, la dignité duquel est dautant lus excellente , que Jésus - Christ est plus excellent que Moyse ?

10 Car mesme ce qui a esté glorifié n'apointesté glorifié en cestendroit, etc.

Ceci n’est pas une correction des choses précédentes, mais plustost une confirmation. Car il enteñd que quand l'Evangile vient en avant, la gloire de la Loy s’esvanouit. Comme la lune et les estoilles, combien que d’elles-mesmes non-seulement elles soyent luisantes, mais aussi espandent léur lumière par toute la terre, toutesfois toute leur clarté s’esvanouit à la lueur du soleil. Ainsi, quoy que la Loy de soy ait esté glorieuse, toutesfois toute sa gloire n’est rien au pris de Pexcellence Dont s'ensuit qu'on ne peut assez priser ne considérer en assez grande révérence la gloire de Christ, laquelle reluit en l'Evangile, comme Îa clarté du soleil en ses rayons : et que c'est traitter l'Evangile sottement, ou plustost le profaner vilenement, quand on n’apperceoil point une vertu et majesté de l'Esprit, qui soit pour ravir au

: ciel les cœurs et les esprits.

Cnar. JUL,

12 Puis donc que nous avons telle espérance, nous usons de grande har-

diesse de parler.

13 Et ne sommes point comme Moyse, qui mettoit une couverture sur sa face, à ce que les enfans d'Israël ne regardassent à la fin de ce qui! devoit

prendre fin*?.

14 Parquoy leurs entendemens sont aveuglez* :

car jusques aujourd huy

ceste mesme couverture demeure en la lecture de l'ancien Testament sans estre osiée, (pource qu’elle est" abolie par Christ) 15 Ains jusques aujourd huy quand on lit Moyse, la couverture est sur leur

Cœur.

46 Mais quand il sera converti® au Seigneur, la couverture sera ostée. 17 Or le Seigneur est l'Esprit : et là où est l'Esprit du Seigneur, là est

liberté.

18 Ainsi nous tous qui nous mirons en la gloire du Seigneur à face descouverte, sommes transformez en la mesme image, de gloire en gloire, comme par

l'Esprit du Seigneur.

1) Ou, ne veissent le bout de ce, etc. Ou, ne veissent jusqu’au fons de cc qui, etc. 5) Asçavoir Moyse.

8) Ou, endurcis. 4) Ou, laquelle est.

A2 Puis donc que nous avons telle espérance. Il s’estend maintenant plus outre, Car il ne traitte pas seulement de la nature de la Loy, ou de ceste qualité perpétuelle, de laquelle nous avons parlé, mais aussi de l’abus d’icelle. Or combien que ceci aussi concernast Ja nature de la Loy, que le voile duquel elle estoit enveloppée, empeschoit qu’on ne la pouvoit pas si bien veoir : et que par sa clarté elle espovantoit les hommes (dont sainct Paul aussi dit ailleurs, que le peuple d’Israël avoit receu d’icelle l'Esprit de servitude à crainte, Rom., VITE, 45.) toutesfois il parle yci plustost d’un abus accidental, et qui estoit venu d’ailleurs. Il y avoit lors par tout grand scandale, de l’'obstination des Juifs, de ce qu'ils rejettoyent Jésus-Christ d’une malice tant endurcie. Par cela, les consciences infirmes estoyent esbranlées, estans en doute si elles devoyent recevoir Jésus- Christ, veu que le peuple éleu ne le recognoissoit point pour Sauveur. Le sainct Apostre oste ce scrupule, advertissant que leur aveuglement avoit esté figuré desjà dés le commencement, en ce qu’ils ne pouvoyent regarder la face de Moyse, sinon qu'il y eust un voile au devant.

Comme donc il a dit ci-devant que la Loy a esté au paravant glorifiée en Ja

2) Exode, XXXIV, 29, ele.

maintenant il monstre que le voile a esté un signe de l’aveuglement à-venir au peuple d'Israël. Car la personne de Moyse représente la Loy. Les Juifs donc ont par cela confessé qu'ils n’avoyent point d’yeux pour regarder la Loy, sinon ayant un voile au devant. Il adjouste puis après, Que ce voile ne peut estre osté sinon par Christ. De cela il conclud que nul n’est capable de la vraye intelligence, sinon ceux qui appliquent leur entendement à cognoistre Christ. Premièrement il met ceste différence entre la Loy et l'Evangile, Que la clarté de la Loy esblouissoit plustost les yeux, qu’elle ne les illuminoit : mais en l’Evangile reluit la face glorieuse de Christ. Ainsi maintenant il s’esjouit à bon escient en ce que la majesté de l'Evangile n’est point espovantable, mais amiable et attrayante, qu’elle n’est point cachée, mais manifestée familièrement à tous. Le mot Grec que nous avons traduit {Zardiesse, est yei prins ou pour une magnanimité excellente de l'Esprit, de laquelle doyvent estre garnis tous Ministres de l'Evangile :

ou pour la plene et ouverte manifestation de Jésus-Christ, et ce second sens ha !

plus d'apparence : car il oppose ceste bhardiesse à l'obscurité de la Loy.

13 Et ne sommes point, etc. Sainct

splendeur de Ja face de Moyse, ainsi! Paul ne parle point de Vintention de -

Cuar. II.

Moyse. Car comme c’estoit son office de publier la Loy à son peuple, aussi ne faut-il point douter qu’il ne désirast que tous entendissent le vray sens d’icelle :

et qu’il ne s’est point estudié à envelopper d’obecurité sa doctrine : mais la faute procédoit du costé du peuple.

Pour autant donc qu'il n’estoit point en sa puissance de renouveler le cœur des auditeurs, il s’est contenté de fidèlement exécuter la charge qui luy estoit enjointe : et mesme d'autant que le Seigneur luy commanda de mettre un voile entre sa face et les yeux du peuple qui le regardoit, il obéit. Sainct Paul donc ne dit rien yei qui soit au déshonneur de Moyse : car il ne devoit pas faire plus que sa commission portoit. Joint que cesie stupidité ou débilité de veuë, de laquelle maintenant sainct Paul parle, se restreint aux incrédules seulement. Car la Loy, quoy qu’elle fust enveloppée de figures et ombres, n’a point toutesfois laissé. de donner sagesse aux petis, Pseaumes, XIX, 7.

14 Parquoy leurs entendemens sont aveuglez. Il leur impute toute la faute :

pource.que leur aveuglement estoit cause qu’ils ne proufitoyent point en la doctrine de la Loy. Puis après il adjouste, Que ceste mesme couverture demeure jusques aujourd huy. En quoy il signifie que ceste débilité de veuë n'a point esté . pour une heure seulement, mais qu’elle a figuré quelle devoit estre la condition de ce peuple pour le temps à-venir. Comme s’il disoit, Ce voile ou couverture, de laquelle Moyse couvroit sa face, quand il publioit la Loy, à esté le signe et figure d’une stupidité à-venir, et qui devoit durer long temps en ce peuple. Ainsi quand la Loy leur est encore aujourd’huy preschée, en oyant ils n’oyent point, et en voyant ils ne voyent point. Mais nous n'avons point occasion de nous en troubler, comme s’il estoit advenu quelque chose de nouveau. Desjà dés long temps passé Dieu avoit démonstré sous la figure du voile, qu'ainsi en adviendroit. Au reste, afin qu’on ne rejette la faute sur la Loy, il répète yci derechef que leurs cœurs sont empeschez par le voile. Sans estre ostée (pource qu'elle est abolie

par Christ.) I] rend la raison pourquoy ils sont si long temps aveugles au milieu de la lumière. Car la Loy de .soy est claire, mais nous ne jouyssons point autrement de sa clarté, sinon quand Jésus- Christ nous apparoist en icelle. Les Juifs destournent leurs yeux de Jésus-Christ ‘tant qu'ils peuvent. Il ne se faut donc point esbahir s'ils ne voyent point, veu qu’ils ne veulent point regarder le Soleil.

Un tel aveuglement du peuple éleu, mesmement qui dure si longuement, nous advertit de ne nous eslever point en orgueil, pour les bénéfices et gràces que nous aurons receuëês de Dieu : duquel poinct il est traitté en l’Epistre aux Romains, Chap. XI, v. 20. Aussi la cause de cest aveuglement nous doit faire craindre et nous retirer de tout mespris de Christ, duquel Dieu fait vengence si espovantable. Cependant apprenons que sans Christ le Soleil de justice, il n’y a rien de lumière mesmes en la Loy et en toute la parole de Dieu.

16 Mais quand il sera converti au Seigneur. Ce passage a esté mal tourné jusques à présent. Car tant les Grecs que les Latins ont pensé qu'il faloit suppléer ce mot, Israël : combien toutesfois que sainct Paul parle de Moyse. Il avoit dit que la couverture est mise sur les cœurs des Juifs quand on lit Moyse : il adjouste incontinent, Aussi tost qu’il sera converti au Seigneur, que la couverture sera ostée. Qui est-ce qui ne voit bien ceci estre dit de Moyse? c’està-dire de la Loy? Car puis que Jésus- Christ est la fin et l’accomplissement d’icelle, auquel elle devoit estre rapportée : de son droit but, elle a esté destournée ailleurs, quand les Juifs ont exclus Jésus-Christ d’icelle. Parquoy, comme en lisant la Loy ils extravaguent par chemins esgarez : ainsi aussi la Loy leur est entortillée comme un labyrinthe, jusques à ce qu’elle soit rapportée à sa fin qui est Christ. Si donc les Juifs cherchent Christ en la Loy, ils y trouveront clairement la pure vérité de Dieu : mais cependant qu’ils voudront estre sages hors Christ, ils s’esgareront en ténèbres, et ne parviendront jamais à la vraye intelligence de la Loy. Or ce qui est dit

de la Loy s’estend à toute l’Escriture, asçavoir que quand on ne Ja rapporte à Christ, comme à son seul but, c’est la destourner hors de son droit sens et du tout la pervertir.

17 Or le Seigneur est l'Esprit. Ce passage aussi a esté mal exposé, comme si sainct Paul eust voulu dire que Christ est d’une essence spirituelle. Car ils conjoingnent ceci avec ce que dit S. Jehan,

IV, 24, Dieu est Esprit. Mais ce qui est

yei dit, n’est point touchant l’essence de Christ, ains pour exprimer seulement son office. Car le propos dépend des sentences précédentes, où nous avons veu que la doctrine de la Loy est litérale :

et non-seulement morte, mais aussi matière de mort. Au contraire, maintenant il appelle Christ l'esprit de la Loy : signitiant par cela, qu’adone elle sera vive et vivifiante, quand elle sera inspirée par Christ. Que l’âme soit conjointe au corps : voylà un homme vif ayant sens et intelligence, idoine à tous mouvemens et opérations de la vie. Que l’âme soit ostée du corps : et que demeurera-il de reste, sinon une charongne inutile, et sans aucun sentiment? Voyci un beau passage, et bien digne d’estre noté, par lequel nous sommes enseignez comment il faut accorder ces belles louanges desquelles David orne la Loy : La Loy du Seigneur récrée les âmes, elle illumine les yeux, elle donne sagesse aux ignorans, Pseaumes, XIX, 7, et autres semblables, avec des sentences de sainct Paul, qui semblent de prime face y estre contraires :

comme quand il dit que la Loy est administration de péché et de mort : que c’est une letre qui ne fait sinon tuer. Ci-dessus, IT, 7. Car quand l’âme luy est inspirée par Christ, les louanges que luy attribue David, luy compètent à la vérité.

Si Christ en est séparé, elle sera entièrement telle que sainct Paul la descrit.

Ainsi donc Christ est la vie et l'esprit de la Loy. Et là où est l'esprit du Seigneur. I descrit maintenant la manière comment Christ vivifie la Loy : asçavoir quand il nous donne son sainct Esprit.

Ce mot d’'Esprit, ha une autre signification qu'il n’avoit au prochain verset, Là il estoit prins pour l'âme et estoit attri-

Cuar. JL,

bué à Christ par métaphore et similitude :

mais yci il signifie le sainct Esprit, qui est donné aux fidèles par Jésus-Christ.

Mais Christ 6e: nous régénérant, vivifie la Loy, et se démonstre estre la fontaine de vie : comme tous les mouvemens de la vie procèdent de l’âme de lhomme Christ donc est l’âme universelle de tous (si ainsi faut parler) j’enten quant à la grâce, non pas quant à l’essence. Ou si nous aimons mieux ainsi, Christ est Esprit, pource qu’il nous vivifie par l’efficace et vive vertu de son,sainct Esprit.

Au reste l’Apostre touche aussi le bénéfice que nous obtenons par cela : Là est liberté, dit-il. Par ce mot de Liberté, j'enten non-seulement l’affranchissement de la servitude de péché et de la chair, mais aussi la confiance que nous concevons par le tesmoignage de nostre adoption. Car ceste sentence accorde avec ce qui est dit ailleurs, Nous n’avons point derechef receu esprit de servitude en crainte, ete. Romains, VIIL, 145. L’Apostre met là deux choses : asçavoir la servitude et la crainte. Les contraires de ces deux sont la liberté, et la confiance.

En ceste sorte je confesse que saïñct Augustin recueille de ce passage hien à propos, que nous sommes (le nature esclaves de péché : mais que nous sommes affranchis par la grâce de régénération.

Car là où il n’y à que la letre nue de la Loy, là il n’y aura que domination de péché. Mais j’esten Ce mot de Liberté plus avant, comme j’ay dit. Ce mot Grâce de l'Esprit pourroit aussi spécialement estre restreint aux Ministres : en sorte que ceci soit correspondant au commencement du chapitre. Car les Ministres doyvent avoir une autre grâce de lEsprit, et une autre liberté que les autres.

Toutesfois j’approuve plus le premier sens, combien que je ne trouve pas mauvais que ceci soit appliqué à un chacun selon la mesure de son don. Il suflira que nous observions que sainct Paul à voulu yei démonstrer l’efficace du sainet Esprit, laquelle nous expérimentons à!

nostre salut, nous tous qui sommes régénérez par sa grâce.

18 Ainsi nous tous qui nous mirons, te. Je ne sçay à quoy pensoit Erasme,

Car. IV.

de rapporter ceci aux Ministres seulement, qui toutesfois est commun à tous fidèles, comme la chose le monstre. II est vray que le mot Grec qui est yci mis ha double signification. Car il signifie aussi bien présenter le miroir pour se mirer , que le regarder et s’y mirer quand on le présente. Mais l’ancien translateur Latin a bien avisé que la seconde estoit plus convenable au présent passage. Et pourtant j’ay suyvi son interprétation. Aussi ce n’est point sans cause que sainct Paul à adjousté une particule de généralité. Nous tous, dit-il : car il comprend tout le corps de l'Eglise. C’est une conclusion qui se rapporte bien proprement à la doctrine précédente : quand il dit que nous avons plene révélation de Dieu en l'Evangile : et il en parlera encore au quatrième chapitre. Mais il touche ensemble et la force de ceste révélation, et le proufit ou avancement que nous sentons en cela tous les jours. Car il a usé de ceste similitude à cause de ces trois choses. Premièrement, qu’il ne faut point que nous craignions lobscurité, quand nous venons à l'Evangile :

car là Bieu se descouvre à nous face à face. En après, qu'il ne faut point que ceste contemplation soit morte : mais que par icelle nous soyons transformez en l’image de Dieu, Tiercement, que l’un ne l’autre ne s’accomplit pas en nous tout en un moment : mais qu'il nous faut croistre par succession continuelle, tant en la cognoissance de Dieu qu’en la conformité de son image. Car c’est ce que

SUR LA Ile ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.

signifie ceste particule, De gloire en gloire. Quand il adjouste, Comme par l'Esprit du Seigneur : il réduit derechef en mémoire ce qu’il avoit dit : asçavoir que toute la vertu de l'Evangile dépend de ce qu’il nous est fait vivifiant par la grâce du S. Esprit. Car ceste particule de similitude, Comme, n’est point mise pour dénoter quelque impropriété :

mais pour exprimer Ja manière. Notons que la fin de l'Evangile est, que l’image de Dieu, laquelle avoit esté effacée par le péché, soit reformée en nous, et que l'avancement de ceste reformation se continue en nous tout le temps de nostre vie, d'autant que Dieu manifeste sa gloire en nous petit à petit. On peut faire yci une question. S. Paul dit que nous contemplons la gloire de Dieu à face descouverte: et au chapitre XIII de la première Epistre, v. 12, nous avons veu, que nous ne cognoissons maintenant Dieu, sinon par un miroir et en obscurité. Il semble qu’il y ait contrariété en ces paroles : et toutesfois elles s’accordent bien. La cognoissance que nous avons maintenant de Dieu, est bien petite et obscure au pris de ce regard

glorieux, quand nous le contemplerons

au dernier advénement de Christ. Toutesfois Dieu se présente maintenant à nous pour estre veu apertement, autant qu’il est expédient pour nostre. salut, et autant que nostre capacité peut porter.

Pour ceste cause sainct Paul fait yci mention du proufit continuel, d'autant que la perfection sera seulement alors.

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