‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau TestamentChapitre 67 sur 99 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

À Pour ceste cause, ayans ce ministère (selon la miséricorde que nous avons

reéceué) nous ne défaillons point :

2 Ains nous avons rejetté les cachettes! de honte : ne cheminans point avec ruse, et ne trailtans point avec fraude la parole? de Dieu : mais nous approuvans à toute conscience des hommes devant Dieu, par la manifestation de la

vérité».

3 Que si nostre Evangile est couvert, il est couvert à ceux qui périssent,

4 Esquels le dieu de ce monde a aveuglé les entendemens, asçavoir des incrédules : afin que la lumière de l'Evangile de la gloire de Christ (qui est l'image de Dieu invisible) ne leur resplendist.

1) Ov, couvertures.

2) Ou, ne faussans point la parole.

3) 2 Cor., IX, 17.

5 Car nous ne nous preschons point nous-mesmes, mais Jésus-Christ le Seigneur, et que nous sommes vos serviteurs pour Jésus.

6 Car Dieu qui a commandé que la lumière resplendist des ténèbres !, est celuy qui a luy en nos cœurs, pour donner? illumination de la cognoissance de la gloire de Dieu, en la face de Jésus-Christ.

1) Gen., 1,3. 2) Ou, avoir,

A Ayans ce ministère, etc. Maintepant il retourne à la louange de sa personne, de laquelle il estoit passé à ce poinct général de Ja dignité de l'Evangile.

Comme donc il a parlé de la nature de l'Evangile, aussi maintenant il démonstre comment il l’a purement et fidèlement administré. Il a monstré ci-dessus quel est le vray Evangile de Jésus-Christ, maintenant il monstre que celuy qu’il presche est tel. Ayans, dit-il, ce ministère, asçavoir duquel il avoit magnifié si grandement l’excellence, et esclarci tant amplement la puissance et utilité. Afin donc qu’il ne semble qu’il se louë par trop, il proteste que ce n’est point par son industrie ou mérites, qu’il est parvenu à un si haut degré d'honneur, mais qu’il ya esté eslevé par la seule miséricorde de Dieu. Or c’estoit plus de faire la miséricorde de Dieu cause de son Apostolat, que s’il eust simplement dit la grâce de Dieu. Nous ne défaillons point, c’est-àdire, Nous n’omettons rien de ce qui est de nostre office, que tous n’accomplissions fidèlement.

2 Ains nous avons rejetté les cachettes. En louant sa droiture et syncérité, au contraire il taxe tacitement les fauxapostres: lesquels combien qu’ils corrompissent la vertu nayfve de l'Evangile par leur ambition, toutesfois vouloyent estre seuls en réputation. Parquoy en se disant pur de ces vices, il les rejette obliquement sur eux. Aucuns entendent par Les cachettes de honte, les ombres de la Loy de Moyse. Chrysostôme entend l’ostentation, par laquelle ils se magnifioyent.

Quant à moy, j’enten tout le fard, par lequel ils desfiguroyent la pure et naturelle beauté de l'Evangile. Car comme les femmes chastes et honnestes, se contentans de la grâce de leur beauté naturelle, n’empruntent rien d’ailleurs pour faire trouver leur teinct plus beau: mais les paillardes ne pensent jamais estre bien

parées, si elles ne corrompent leur nature]: ainsi sainct Paul se glorifie d’avoir proposé l'Evangile pur, en lieu que les autres en mettoyent en avant un fardé, et enveloppé d'accessoires mal convenans.

Car d’autant qu’ils avoyent honte de la simplicité de Christ, ou bien pour autant qu’ils ne pouvoyent pas estre excellens et en estime par vrayes vertus d’Apostres, ils forgeoyent un nouveau Evangile presque semblable à une philosophie profane, enflé de vaines rhétoriques, et du tout vuide de Pefficace de l'Esprit. Il appelle ces couleurs fausses, et ces desguisemens par lesquels l'Evangile vient à estre desfiguré, Cachettes de honte : pource qu’il faut bien que la nudité de ceux qui ont leur refuge aux cachettes, soit ignominieuse et plene de honte. Or quant à luy, il dit qu’ilrejette et desdaigne toutes couvertures et enveloppemens * pource que d'autant plus qu’on voit la face de Jésus-Christ à descouvert en sa prédication, d'autant plus elle apparoist glorieuse. Toutesfois je ne nie pas que quant et quant il ne face allusion à la couverture ou voile de Moyse, duquel il avoit fait mention auparavant. Mais il attribue un voile tout divers aux faux-apostres. Car Moyse couvroit sa face, pource qu’on ne pouvoit pas porter la trop grande clarté de la Loy, d'autant que les yeux des regardans estoyent trop tendres et chassieux: mais les faux-apostres prenent un voile pour ornement : et pource qu’ils seroyent contemptibles, voire ignominieux, si la simplicité de l'Evangile reluisoit, à ceste cause ils cachent leur honte de je ne sçay quelles masques et couvertures.

Ne cheminans point, etc.Il ne faut douter que les faux-apostres ne se sovent fort pleus en ceste astuce, laquelle le sainet Apostre blasme yei, comme si c’eust esté une vertu excellente. Comme nous en voyons aucuns aujourd’huy mesme, voire de ceux qui preschent l'Evangile,

Caar. IV.

qui aiment mieux estre réputez subtils, que purs et véritables : et de sçavoir haut, plustost que ferme et solide : combien toutesfois que toute leur subtilité n’est qu'une pure niaiserie d’enfans. Mais qui feroit-on? Hs prenent plaisir à estre estimez aigus, et sous ceste couverture ils acquièrent faveur envers les gens simples, et qui ne sçavent pas juger des choses. Nous voyons toutesfois en quelle réputation sainct Paul ha ce masque de vertu. Il l'appelle cautèle ou astuce indigne des serviteurs de Christ. Quant à ce qui s'ensuit, Æt ne traittans point avec fraude la parole de Dieu : je ne sçay si cela exprime assez l’intention de sainct Paul. Car le mot Grec ne signifie pas tant traitter avec fraude, que falsifier, comme les macquignons et frippiers ont accoustumé de faire. Tant y a qu’en ce lieu-ei ce mot est mis à l’opposite d’une façon de prescher en syncérité et rondeur: comme il s'ensuit. Par la manifestation de la vérité. I s'attribue ceste louange, d’avoir annoncé la pure doctrine de l'Evangile simplement, et sans aucun fard : et que de cela il ha les consciences de tous pour tesmoins devant Dieu. Or comme il a misla manifestation de vérité à l’opposite de la façon d'enseigner des Sophistes fardée et desguisée, aussi il en remet le jugement aux consciences, et au siége judicial de Dieu, en lieu que les autres abusoyent de l'ignorance des hommes, ou de leur affection corrompue : et ne taschoyent point tant à se rendre par effet dignes de louange, qu’ils appétoyent d’estre veus. Dont nous recueillons qu’yci obliquement il fait une antithèse entre les consciences des hommes, et les aureilles.

Que donc les serviteurs de Christ se contentent quand ils auront approuvé leur intégrité aux consciences devant Dieu: et qu'ils ne s’arrestent point aux affections corrompues des hommes, ni à la faveur ambitieuse.

3 Que sinostre Evangile est couvert.

On eust peu incontinent calomnier ce qu’il avoit dit de l’excellence de sa prédication, pource qu’il avoit beaucoup d’ennemis. Mais il repousse ceste calomnie avec authorité et sévérité. Car il menace tous ceux qui ne recognoissent point la

SUR LA Ile ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.

vertu de son Evangile, et leur dénonce que cela est un signe de leur ruine et réprobation. Comme s’il disoit, Si quelqu'un veut dire qu’il n’apperceoit point ceste manifestation de Christ, de laquelle je me vante, il ne pourra mieux monstrer signe de sa réprobation, que par là. Car tous ceux qui ont des yeux, voyent bien apertement la syncérité et droiture que je tien à enseigner. Il faut donc que ceux-là soyent aveugles, et despourveus de tout sens et raison, à qui la syncérité de ma doctrine est cachée. La somme est, que l’aveuglement des infidèles ne diminue rien de la clarté de son Evangile. Car le soleil n’est point de soy moins luisant, pource que les aveugles ne comprenent point sa lumière. Or quelqu'un dira que ceci compète aussi à la Loy. Car de soy c’est une lanterne ardente pour conduire les pieds, Pseaume CXIX, 105. elle illumine les yeux, etc. Pseaume XIX, 9: et n’est point cachée sinon à ceux qui périssent. Je respon, que quand Christ est enclos en la Loy, c’est comme quand le soleil reluit par le milieu des nuées, en sorte que les hommes ont assez de lumière pour leur usage : mais que quand Christ en est séparé, il n’y a plus rien de reste que ténèbres, ou une fausse apparence de lumière: laquelle tant s’en faut qu’elle aide aux yeux, qu’elle les esblouit.

Au reste, c’est signe d’une grande confiance, quand il ose bien réputer pour réprouvez tous ceux qui rejettent sa docirine. Or il faut aussi que tous ceux qui veulent estre estimez Ministres de Dieu, soyent garnis d’une telle confiance : en sorte qu’en conscience bien asseurée ils ne doutent point d’adjourner devant le jugement de Dieu, tous les adversaires de leur doctrine, à la charge que de là ils rapportent condamnation certaine.

4 Le dieu de ce monde. I signifie qu’on ne doit faire nul conte de leur obstination perverse. Ils ne voyent point, dit-il, le soleil en plein midi, pource que le diable a aveuglé leurs entendemens. II n’y à personne de bon jugement, qui ne cognoisse bien que sainct Paul parle de Satan. Sainct Hilaire, pource qu’il avoit affaire aux Arriens, qui abusoyent de ce passage, et en faisoyent une Couver-

ture, afin qu’en confessant Christ estre Dieu, ils niassent néantmoins sa vraye Divinité, a fait violence à ce texte, le tournant ainsi : Dieu a aveuglé les entendemens de ce siècle. Chrysostôme en a depuis fait autant, de peur de concéder deux principes aux Manichéens.

Quant à sainct Ambroise, je ne sçauroye dire qui l’a esmeu. S. Augustin a eu une mesme raison que Chrysostôme, pour autant qu’il avoit à combatre avec les Manichéens. Par cela nous voyons que c’est que fait l’ardeur de contention en disputes. Si tous ceux-ci eussent leu paisiblement les paroles de S. Paul, il ne leur fust jamais venu en fantasie de les tourner ainsi en un sens contraint. Mais pource que leurs adversaires les pressoyent, ils se soucioyent beaucoup plus de les repousser, que de s’enquérir de l'intention de S. Paul. Mais quel besoin estoit-il? Car le subterfuge des Arriens estoit plus que puérile, quand ils disoyent, Si le diable est appelé dieu de ce siècle, il s'ensuit aussi que quand Christ est nommé Dieu, cela n’exprime point ja vraye, éternelle, et unique Divinité. Car plusieurs sont appelez dieux, dit S. Paul ailleurs, 4 Cor., VIE, 5. Mais pour response David dit d'autre part, que les dieux des Gentils sont diables, Pseaume XCVI, 5. Quand done le diable est appelé le dieu des meschans, pource qu’il ha domination sur eux, et qu’il est adoré d’eux en lieu de Dieu : ceste façon de parler est-elle pour amoindrir lhonneur de Jésus-Christ? Et quant aux Manichéens, ce que le diable est nommé dieu de ce siècle, ne leur sert non plus pour maintenir leur erreur, que quand il est nommé Prince du monde. Il ne faut donc point que nous craignions d'exposer ce passage, du diable : veu qu’il n’y a point d’inconvénient. Car vienent les Arriens, et qu'ils débatent tant qu'ils voudront, que l'essence Divine de Christ n’est non plus prouvée par ce qu’il est nommé Dieu, que celle de Satan : il est facile de réfuter leur cavillation. Car Christ est appelé Dieu sans aucune adjection, voire Dieu bénit éternellement, Rom., IX, 5.

Ilest nommé ce Dien qui estoit dés le commencement avant la création du mon-

Car. AV, de, Mais le diable n’est point autrement appelé le dieu de ce monde, que Baal est appelé le dieu de ceux qui ladoroyent :

ou comme le chier est appelé le dieu d'Egypte. Les Manichéens, comme j'ay dit, taschent aussi bien de maintenir leur resverie par d'autres tesmoignages de lEscriture, que par cestuy-ci, mais il n’y a pas grand affaire à les réfuter. Ils ne débatent tant du mot que de la puissance.

Pource que la puissance d’aveugler est attribuée à Satan sur les infidèles, ils concluent par cela qu’il est autheur de tout mal par sa propre puissance, en sorte qu'il ne soit point sous la domination de Dieu. Voire, comme s’il n’estoit point dit par tout en l’Escriture, que tant les diables que les Anges célestes sont ministres de Dieu, chacun en son espèce.

Car comme les Anges célestes nous adminisirent les bénéfices de Dieu à nostre salut, ainsi les diables sont exécuteurs de son ire. Parquoy les bons Anges sont appelez Puissances et Principautez : mais c’est seulement pource qu'ils exercent la puissance qui leur est donnéé de Dieu. Par ceste mesme raison Satan est Prince de ce monde. Non pas qu'il s’en soit donné la principauté à soy-mesme, ou qu’il Pobtiene de son propre droict, ou bien qu'il lexerce à son plaisir : mais il ha domination autant que le Seigneur luy permet. À ceste cause, l’Escriture ne fait pas mention seulement du bon Esprit de Dieu, et des bons Anges : maïs aussi elle parle des mauvais esprits de Dieu. /Esprit malin de Dieu avoit saisi Saül, 4 Samuel, XVI,144. Item, Les fléaux par les mauvais anges, Pseaume LXXVIIE, 49.

Quant au présent passage, l’aveuglement est une œuvre Commune tant à Dieu qu’à Satan : car elle est souvent. attribuée à Dieu : mais la puissance n’est pas égale, et le moyen n’est pas semblable. Je ne parleray point maintenant du moyen. Or quant à la puissance, l’Escriture enseigne que Satan aveugle les réprouvez, nonseulement par la permission de Dieu, mais aussi par sou commandement, afin qu'il exécute la vengence de Dieu. En ceste sorte Achab à esté déceu par Satan, 1 Rois, XXII, 21. Mais Satan pouvoit-il faire cela de soy-mesme ? Non certes. Mais

Car. IV. SUR LA Ile ÉPISTRE après avoir présenté son service à Dieu pour nuire, il fut envoyé pour estre esprit demensonge en la bouche de tous les prophètes. Et mesme quand il est dit que Dieu aveugle, c’est pource que nous ayant privez de la droite intelligence de lentendement et de la lumière de son Esprit, il nous livre au diable, pour estre transportez en sens réprouvé. Il luy donne eflicace d’illusion, et par ce moyen il prend juste vengence de nous par le ministère de son ire. Sainct Paul donc entend que tous ceux qui ne recognoissent point que sa doctrine est la vérité certaine de Dieu, sont possédez du diable. Car ce mot est plus dur, de les nommer esclaves du diable, que d’attribuer leur aveuglement au jugement de Dieu. Au reste, saincé Paul ayant premièrement adjugé telles gens à perdition, adjouste Maintenant, Qu'ils ne périssent pour autre cause, sinon d'autant que par leur faute et incrédulité, ils ont attiré damnation sur eux. Afin que la lumière de l'Evangile de la gloire de Christ. Ceci sert à la confirmation de ce qu’il avoit dit, asçayoir que si quelqu'un rejette son Evangile, il n’y a que son propre aveuglement qui lempesche de le recevoir.

Car rien n’apparoist en l'Evangile, dit-il, que Jésus-Christ, et non point en obscurité, mais en sorte qu’il resplendit clairement. Il adjousté, que Jésus-Christ est l'image de Dieu : signifiant par cela qu'ils sont despourveus de toute cognoissance de Dieu, selon ce qui est dit ailleurs, Qui ne me cognoist point, il ne cognoist point aussi mon Père, Jehan, XIV, 7. C’est donc yci la raison pourquoy il a prononcé ceste sentence si terrible contre ceux qui doutoyent de son Apostolat, asçavoir pource qu’ils n’y regardoyent point Christ, lequel toutesfois y pouvoit estre contemplé clairement. On doute s’il a mis l'Evangile de la gloire de Christ, pour l'Evangile glorieux, selon. la manière de parler de la Langue Hébraïque : ou bien, pour l'Evangile auquel reluisoit la gloire de Ghrist. Je re- çoy plustost ce second sens, pource qu’il est plus ample. Au reste, quand Christ est appelé Zmage de Dieu invisible, cela n'est point seulement prins de son es-

AUX CORINTHIENS. 909 sence, d'autant qu’il est d’une mesme essence avec son Père : mais il se rapporte plustost à nous, pource qu’il nous représente le Père. Le Père est nommé /nvisible, pource qu’en soy il ne peut estre comprins par le sens humain. Or il se manifeste à nous par son Fils, et en luy se fait comme visible. Je di ceci, pourtce que les anciens estans eschauffez à l’encontre des Arriens, se sont arrestez en cest endroit plus qu’il n’estoit de besoin :

asçavoir comment le Fils est l’image du Père au dedans par une secrète unité d'essence : et ont laissé ce qui estoit de principale édification : asçavoir comment il nous est l’image de Dieu, quand il nous manifeste ce qui estoit autrement caché en luy. Ainsi donc, ce nom d’/Zmage, se réfère à nous, comme nous verrons derechef ci-après. Jay bien voulu retenir cest épithète Znvisible, pource qu’il n’est point superflu, combien qu’aucuns exemplaires Grecs l’omettent.

5 Car nous ne nous preschons point nous-mesines. Aucuns lPexposent ainsi, Nous ne nous preschons point estre seigneurs, mais un seul Seigneur le Fils unique de Dieu, auquel le Père a baillé superintendance sur toutes choses. Or vray est que je ne réprouve point ceste exposition : mais comme ainsi soit que la façon de parler est de plus grand poids, et s’estend plus loin, quand on dit qu’un homme se presche soy-mesme, je retien plus volontiers ce sens vci, et mesme d'autant qu’il est approuvé presque de tous. Car les hommes se peuvent bien prescher eux-mesmes autrement qu’en s’attribuant domination, asçavoir quand ils taschent plus à se monstrer qu’à édifier, quand ils veulent apparoistre en quelque sorte que ce soit, quand aussi ils font servir l'Evangile à leur gain. Ambition donc, et avarice, et autres semblables vices du Ministre, souillent la pureté de la doctrine, en sorte que Christ n’est pas là seul éminent. À ceste cause, quiconque veut prescher Christ seul à la vérité, il faut nécessairement qu’il s’oublie soymesme, Æ£{ que nous sommes vos serviteurs. Afin qu’on ne luy reprochast, Si est-ce que cependant tu dis beaucoup de choses de ta personne : il respond qu’il

ne désire rien de plus, que d’estre leur serviteur. Comme s’il disoit, Tout ce que je di de moy, ou de quoy (selon vostre opinion) je me vante tant bravement, tend à cela, que je vous serve pour vostre proufit en Christ. Il s'ensuit que les Corinthiens sont trop ingrats et orgueilleux, s'ils refusent ceste condition. Et mesme il s’ensuit qu'ils ont eu au paravant un jugement bien corrompu, de n'avoir point apperceu son affection tant saincte. Au reste, tous pasteurs de l'Eglise sont yci admonestez de leur estat et condition.

Car quelque titre d'honneur qu'on leur attribue, si ne sont-ils rien d’avantage que serviteurs des fidèles. Et de faict, ils ne peuvent autrement servir à Christ, qu'ils ne servent aussi à son Eglise. Il est vray que c’est une servitude honorable, et plus heureuse que toutes les principautez du monde : toutesfois cependant c’est servitude, afin que Christ n’estant nullement empesché par l'ombre de quelque autre qui luy seroit donné pour compagnon, soit seul éminent. Parquoy l'office d’un bon pasteur est, que nonseulement il se déporte de toute convoitise de seigneurier, mais que le souverain degré d'honneur auquel il aspire, soit de servir au peuple de Dieu. D’autre part, l'office et devoir du peuple, est d'estimer les serviteurs de Christ, premièrement par la majesté du Maistre lequel ils servent, puis après par la grandeur et excellence de leur office, afin qu’il ne mesprise ceux que le Seigneur à mis en un degré si noble.

6 Car Dieu qui a commandé, etc. Je YOy que ce passage peut estre exposé en quatre sortes. Premièrement ainsi : Dieu a commandé que la lumière resplendist des ténèbres : c’est-à-dire, Par le ministère des hommes qui sont ténèbres de leur propre nature, il a produit la lumière de son Evangile au monde. Secondement ainsi : Dieu a fait succéder la lumière de son Evangile au lieu de la Loy, qui estoit enveloppée d’ombres obscures :

et en ceste sorte, des ténèbres il a tiré la lumière. Ceux qui aiment les subtilitez, receveroyent facilement ces expositions :

mais si on regarde Ja chose de plus près, on cognoistra qu’elles ne convienent point

Cuar. IV.

à l'intention de l’Apostre. La troisième exposition est de saint Ambroise, en ceste sorte : Lors que toutes choses estoyent couvertes de ténèbres, Dieu à allumé la clarté de son Evangile. Car les hommes estoyent plongez és ténèbres d’ignorance, lors que Dieu leur a soudain esclairé par son Evangile. La quatrième exposition est de Chrysostôme, qui pense que $S. Paul a voulu faire allusion à la création du monde, en ceste sorte : Dieu qui par sa Parole a créé la lumière, comme la tirant du profond des ténèbres, iceluy-mesme nous à maintenant illuminez spirituellement, lors que nous estions ensevelis en ténèbres. Ceste dérivation de la lumière visible et corporelle à la spirituelle, ha plus de grâce, et n’y a rien contraint en icelle : toutesfois la troisième exposition ne convient pas mal. Chacun pourra choisir selon son jugement.

Est celuy qui a luy en nos cœurs pour donner illumination. Il met deux sortes d’illumination : ce qu’il faut diligemment noter. La première est de l'Evangile : la seconde se fait intérieurement en nos cœurs. Car comme Dieu Créateur du monde espand sur nous la lueur du s0leil, et nous donne des yeux pour la recevoir, ainsi luy-mesme Rédempteur en la personne de son Fils nous esclaire bien.

par son sainct Evangile : mais pource que nous sommes aveugles, cela se feroit en vain, si quant et quant il n'illuminoit nos entendemens par son sainct Esprit.

Il entend donc que Dieu nous a ouvert les yeux de l’entendement par son Esprit, afin qu'ils fussent capables de Ja lumière de l'Evangile. En la face de Jésus-Christ. Au mesme sens qu’il avoit dit ci-devant que Jésus-Christ est l’ima= gé du Père, il dit maintenant que la gloire de Dieu nous est manifestée en sa face.

Voyci certes un beau passage, par lequel nous apprenons qu’il ne faut point chercher Dieu en sa hautesse incompréhensible (car il habite une lumière inaccessible, 4 Tim., VI, 46 : ) mais il le faut cognoistre entant qu'il s’est manifesté en Jésus-Christ. Parquoy tout ce que les hommes désirent de cognoistre de Dieu hors Christ, deviendra à néant : car ils

s'esgarent hors du chemin. Vray est, que

Cnar. IV. SUR LA Ie ÉPISTRE

du commencement Dieu apparoist petit en Jésus-Christ, mais à la fin il se démonstre glorieux à ceux qui ont la patience de venir de la croix à la résurrection. Nous voyons derechef par le mot

de Personne, que ce qui est dit de Dieu, c’est pour le regard de nous, pource qu’il nous est plus utile de contempler Dieu tel qu’il se monstre en son Fils unique, que de chercher son essence cachée.

7 Mais nous avons ce thrésor en vaisseaux de terre: afin que l'excellence de ceste force soit de Dieu, et non point de nous : 8 Estans pressez en toute sorte, mais non point oppressez : estans en indi-

gence, mais non point destituez :

9 Estans persécutez, mais non point abandonnez : estans abbatus, mais non

point perdus :

10 Portans tousjours par tout en nostre corps la mortification du Seigneur Jésus, afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée en nostre corps.

A1 Car nous en vivant! sommes tousjours livres à mort pour Jésus : afin que la vie de Jésus soit aussi manifestée en nostre chair mortelle.

42 Parquoy la mort besongne en nous, mais la vie en vous?.

4) Ou, qui vivons. 2) Ou, vous en revient.

® Mais nous avons cethrésor. Ceux qui oyoyent sainet Paul se glorifier si magnifiquement de l'excellence de son ministère, et voyoyent de l’autre part sa personne contemptible et abjecte devant le monde, l'eussent peu juger un homme inepte et ridicule, et estimer toute sa vanterie puérile, entant qu’ils le jugeoyent selon l’apparence de sa personne, qui estoit petite et contemptible. Et singulièrement les meschans prenoyent ceste couverture, quand ils vouloyent mettre en mespris et desdain tout ce qui estoit en luy. Mais ce qu'il voyoit qui empeschoit le plus la gloire de son Apostolat entre les simples et ignorans , il le convertit par un gentil artifice à l'augmentation d’icelle. Premièrement, il use de la similitude d’un thrésor, lequel on n’a point accoustumé de cacher en un coffre brave et magnifique :

mais plustost dedans un vaisseau vil, et de nulle estime. Puis après, il adjouste que la puissance de Dieu est par cela plus esclarcie et mieux cognue : comme s’il disoit, Ceux qui pour amoindrir la dignité de mon ministère allèguent l’apparence contemptible de ma personne, jugent mal et iniquement. Car le thrésor ne sera pas moins estimé pourtant si le vaisseau auquel on l’a mis, n’est pas somptueux :

mesme au contraire On en use ainsi COUStumièrement, que volontiers on met de grans thrésors dedans des pots de terre.

HIT

D’avantage , ils ne considèrent pas que c’est une chose qui se conduit ainsi par une singulière providence de Dieu, qu’il n’y ait aucune apparence d'excellence és Ministres, afin que la puissance de Dieu ne soit point obscurcie par quelque grandeur. Puis donc qu’ainsi est, que l’abjec tion des Ministres, et le mespris extérieur de leur personne , donne lieu à la gloire de Dieu, celuy-là fera folement, qui mesurera la dignité de l'Evangile par la personne du Ministre. Or sainct Paul ne parle pas seulement de la condition universelle de tous hommes, mais de sa condition particulière. Cela est bien vray que tous hommes sont vaisseaux de terre.

Parquoy, qu’on choisisse le plus excellent de tous, voire qui soit doué tant que merveilles de tous ornemens, de race, d'esprit , de richesses , et toutes autres choses semblables, si toutesfois il advient qu'il soit Ministre de l'Evangile, ce sera un vaisseau de terre contemptible , ordonné pour porter un thrésor inestimable. Mais sainct Paul regarde seulement à sOy et ses compagnons semblables à luy, lesquels estoyent mesprisez, pource qu’ils n’avoyent point d’ostentation, comme plusieurs autres.

8 Estans pressez, etc. Ceci est adjousté par forme de déclaration. Car il monstre que tant s’en faut que son es- {at contemptible diminue aucunement la

gloire de Dieu, que plustost il est occa-

Car. IV.

les, et sommes renouvellez en l’obéissance

sion de l'avancement d’icelle, Nous som- | de Dieu: mais ycei à signifie les afflictions

mes, dit-il, comme enserrez en des destroits, mais le Seigneur nous fait à la fin ouverture. Nous sommes appovris , mais le Seigneur nous assiste. Nous avons beaucoup d’ennemis envenimez contre nous, mais nous sommes asseurez par l’aide de Dieu. Finalement , jà soit que nous soyons tellement abatus, qu’il semble avis que ce soit fait de nostre vie, toutesfois nous ne périssons point. Le dernier est Île plus fascheux de tous.

Nous voyons yci comment il convertit à son aväntage tout ce de quoy les meschans le chargeoyent pour le rendre contémptible.

10 La mortification du Seigneur Jésus. Il dit plus qu’il n’avoit fait auparavant. Car il enseigne qué cela mesme sous ombre de quoy les faux-apostres mésprisoyent son Evangile, non-seulement n’engendroit nul mespris à l’Evangilé, mais plustost le rendoit plein de gloire et d'honneur. Car il appelle Hortification de Jésus-Christ, tout ce qui le rendoit contemptible devant le monde pour le préparer à participer à la résurrection bien-heureuse. Premièrement , les passions de Christ, quoy qu’elles soyent ignominieuses devant les yeux du monde , sont toutesfois plus honorables devant Dieu, que tous les triomphes des Empereurs, et que toutes les pompes des Rois. Mais il faut aussi regarder quelle ést la fin, asçavoir que nous endurons ‘avec luy, afin que nous soyons aussi glorifiez avez luy. Il reprend donc de bonne grâce la folie de ceux qui luy reprochoyent là société de Jésus-Christ. Et quant et quant, les Corinthiens sont par cela admonestez de se garder qu’en mesprisant arrogamment lapparence abjecte de sainct Paul, ils ne facent injure à Jésus-Christ mesme, cherchans matière d’opprobre et déshonneur en ses passions , lesquelles il nous convient avoir ‘en grande révérence. Ce mot de Morti- JICGUOn,, est yci autrement prins qu’il n’est en beaucoup d’autres lieux de l’Es-

par lesquelles nous sommes incitez à méditer le définement de la vie présente.

Pour plus familièrement enseigner, nous appellerons la première, La mortification intérieure : et ceste seconde, Extérieure.

L’une et l’autre nous rendent conformes à Christ : la première directement, la seconde indirectement, si ainsi faut parler.

S. Paul parie de la première, aux CANQEe chap. IE, v. 5, et aux Rom., chap. VE, v. 6 où il re que nostre vieil homme est crucifié, afin que nous cheminions en nouveauté de vie. De la seconde, il en parle au chap. VITE, y. 29 des Romains :

où il monstre que Dieu nous a destinez à cela , que nous soyons faits conformes à l’image de son Fils. Au reste, la mortification de Christ, n’est sinon aux fidèles :

car les meschans communiquent. avec ‘Adam en endurant les afflictions de ceste vie présente : mais les éleus ont participation avec le Fils de Dieu, en sorte que toutes les misères qui de leur nature esop maudites, leur servent à salut. Or way est que ceci est commun à tous.les enfqns de Dieu de porter la mortificatiôn de Jésus-Christ : mais d'autant qu’un chacun a receu plus abondante mesure de grâce, d'autant de plus près approche-il de ceste similitude de Christ. {fin que la vie de Jésus. Ceci est un singu lier remède en adversité, que tout ainsi que la mort de Christ a ésté entrée à Ja vie, AUSSI NOUS Sçavons que la résurrection bien-heureuse nous sera la fin et l’issue de toutes misères et Calamitez, pource que Jésus-Christ nous a assOciez à soy à ceste condition, que nous soyons faits participans de sa vie, si nous avons la patience de mourir en ce monde avec luy. La sen- .

tence qui s’ensuit incontinent après, peut estre exposée en deux sortes. Si noùs prenons, Æstre livré à mort, pour estre tormenté de continuelles persécutions, et estre pourmené par divérs dangers : il compétera spécialement à sainct Paul et à ses semblables, qui ont esté apertement assaillis de la rage des meschans.

-criture. Car bien souvent il signifie le re- | Et ainsi ce mot Pour Jésus, signifiera att-

noncement de nous- mesmes, quand nous renonceons à nos concupiscences charnel-

tant comme si nous disions, Pour le tesmoignage de Jésus-Christ. Mais pource

me ET nr coms ut DS RS.

Car. IV.

SUR LA Ile ÉPISTRE AUX CORINTHIENS.

qu’Estre livré à mort tous les jours, signifie ! #ous. Ceci est dit par ironie: pource que

autrement, Avoir continuellement la mort devant les yeux, et vivre en telle sorte que nostre vie soit plustost une ombre de mort : je ne trouve pas mauvais que ce passage soit exposé en sorte qu’il appartiene à tous fidèles, voire à chacun en son ordre. Sainct Paul luy-mesme interprète ainsi le verset du Pseaume XLIV, v. 22, au chap. VIT, v. 35 des Romains. A le prendre ainsi, Pour Christ, seroit à dire, Pource que ceste condition est imposée à tous ses membres. Au reste, ce qu'Erasme a tourné, Nous qui vivons, n’est pas bien propre. Ce que j'ay mis, En vivant, convient mieux, Car sainct Paul signifie que tandis que nous sommes en ce monde, nous ressemblons plustost des gens morts , que des gens qui vivent.

42 Parquoy la mort besongne en

c’estoit une honte que les Corinthiens fussent à leur plaisir, et prinssent leurs aises sans souci, et que cependant sainct Paul eust à combatre contre tant de misères et calamitez. Il n’y eust point eu de raison de faire un tel partage. Et certes il falloit que la sottise des Corinthiens fust à bon escient reprise, lesquels se forgeoyent une Chrestienté sans croix :

et non contens de cela, avoyent en mespris les serviteurs de Jésus-Christ , pource qu’ils n’estoyent point tant délicats comme eux. Or comme par La mort sont signifiées toutes afflictions, ou une vie plene d’ennuis : ainsi par La vie, est signifiée prospérité, et une condition douce et gracieuse: suyvant le propos commun, Que la vie ne consiste pas à vivre, mais à estre à son aise.

13 Or comme ainsi soit que nous ayons un mesme Esprit de foy, selon qu'il

est escrit, J'ay creu, pource ay-je parlé:

nous parlons ! :

aussi nous croyons, et pourtant

4% Scachans que celuy qui a ressuscité le Seigneur Jésus, nous ressuscitera aussi par Jésus, el nous fera venir en sa présence avec vous.

15 Car le tout est pour vous, afin que ceste trèsgrande grâce redonde à la gloire de Dieu, par le remerciement de plusieurs. . 46 Parquoy nous ne défaillons point : ains combien que nostre homme extérieur se deschet, toutesfois l’intérieur est renouvelé de jour en jour.

17 Car nostre légère afftiction qui est de peu de durée? à merveille, produit en nous un poids de gloire merveilleusement excellent.

AS Quand nous ne regardons point aux choses visibles, mais aux invisibles : car Les choses visibles sont pour un temps, mais les invisibles sont élernelles.

1) Ps. CXVI, 10.

13 Or comme ainsi soit, etc. I] corrige par ceci l’ironie précédente. Il avoit fait la condition des Corinthiens toute autre que la siene, non pas selon son jugement, mais suyvant leur erreur, pource qu’ils désiroyent et cherchoyent un Evangile plaisant, et qui fust bien loin de tout ennuy et fascherie de la croix, et avoyent PApostre aucunement en desdain: pour autant que sa condition n’estoit point

honorable, et à l'aise de la personne, mais

maintenant il s’adjoint avec eux en l’espérance d’une mesme félicité. Comme s’il disoit, Jà soit que Dieu vous espargne, et qu'il vous traitte plus doucement,

2) Ou, qui ne fait que passer, produit.

et moy plus rudement, toutesfois ceste diversité n’empeschera point qu’une mesme gloire de résurrection ne vous soit préparée, et à nous aussi. Car à où il y a unité de foy, là aussi il y aura un mesme héritage. On à pensé que sainct Paul parloit yci des saincts Pères qui ont vescu Sous le vieil Testament, nous les faisant Compagnons en une mesme foy. Ce qui est bien vray: mais il ne convient point au présent propos. Car sainct Paul ne conjoint point yei avec soy en la communication de la foy, Abraham et les autres Pères, mais plustost les Corinthiens, en lieu qu’ils se séparoyent de luy par une

ambition perverse. Combien, dit-il, quema condition semble estre pire pour maintenant, toutesfois nous serons quelque jour participans d’une mesme gloire. Car nous sommes conjoints ensemble par une mesme foy. Ceux qui regarderont le texte de bien près, cognoistront que c’est-ci le vray sens et naturel. Il appelle l'esprit de foy, la foy mesme, pource que c’est un don du sainct Esprit. Selon qu'il est escrit. Ce qu’il allègue le tesmoignage de David, a esté occasion de l'erreur que j'ay dit : mais il le faut rapporter à la confession, et non point à l'unité de foy :

ou sinous aimons mieux, ceci s’entretient avec ce qui s’ensuit, et non pas avec ce qui précède : en ceste sorte, Pource . que nous avons une asseurance certaine de la résurrection bien-heureuse, nous osons bien parler ei prescher ce que nous croyons, selon qu’il est escrit, J’ay creu, et pourtant j ay parlé. Or c’est le commencement du Pseaume CXVI, où David confesse que se voyant pressé jusques à l'extrémité, il a esté tellement abbatu, qu’à peu près il perdoit courage:

toutesfois, qu'ayant un peu après reprins force et fiance, il avoit surmonté ceste tentation. À ceste cause, il commence le Pseaume par là, Jay creu, pourtant je parleray. Car la foy est comme la mère de confession. Or il est bien vray que sainct Paul s’accourageant à imiter cest exemple de David, exhorte les Corinthiens à faire de mesme: eta mis, selon que porte la translation Grecque le temps prétérit au lieu du futur, Jay parlé, pour Je parleray: mais il n’y a point d’inconvénient en cela. Car il veut seulement dire, que les fidèles doyvent estre hardis et courageux à faire confession de bouche de ce qu’ils ont creu en leur cœur.

Que nos Nicodémites avisent yei quelle imagination ils forgent en lieu de la foy, veu qu’ils veulent que la foy demeure ensevelie dedans, et du tout muette: et se glorifient de ceste prudence, quand ils se garderont bien toute leur vie de pro-

noncer un seul mot de droite confession.

15 Car le tout est pour vous. Maintenant il se conjoint aux Corinthiens, nonseulement en l’espérance de la béatitude à-venir, mais aussi és afflictions mesmes

Car. IV,

esquelles il sembloit qu’il y eust grande diversité eutre luy et eux. Car il dit que ce qu'il est affligé, c’est pour leur proufit et utilité. Dont il s'ensuit qu’à bon droict ils en devoyent transférer sur eux une partie. Ce que dit S. Paul dépend premièrement de la communion secrète que les membres de Christ ont entr’eux : mais principalement du lien de communauté et conjonction mutuelle qui devoit spécialement se monstrer entr’eux. Or ceste admonition estoit grandement proufitable aux Corinthiens, et apportoit avec soy une singulière consolation. Car quelle consolation est-ce, que quand Dieu espargnant nostre imbécillité, nous traitte doucement, et ceux qui ont receu une force plus excellente, sont affligez pour le proufit et utilité commune de nous tous ? Ils estoyent aussi admonestez par ceci, puis qu’ils ne pouvoyent autrement secourir sainct Paul, que pour le moins ils le soulageassent par prières et compassion. Afin que ceste trèsgrande grâce. Il louë maintenant ceste unité et consentement mutuel des membres de Christ par le fruit qui en procède: asçavoir que tel consentement sert à augmenter la gloire de Dieu. Par la grâce, il entend ce bénéfice de délivrance, duquel il avoit fait mention ci-dessus: asçavoir qu’estant pressé, il n’estoit point toutesfois oppressé : estant en indigence, il n’estoit point destitué, etc., brief une perpétuelle délivrance de toutes sortes de maux desquels il estoit assaijlli. Il dit que ceste grâce Redonde, signifiant par cela qu’elle n’est point enclose en sa personne, afin qu’il en jouysse tout seul, mais qu’elle est espandue plus loin, asçavoir sur les Corinthiens, ausquels elle proufitoit grandement. Quand il met la redondance du don de Dieu, en recognoissance à la gloire de l’autheur, il donne à entendre que tous les biens que Dieu nous eslargit, périssent par nostre nonchalance, sinon que nous soyons prompts et alaigres à luy rendre grâces.

16 Parquoy nous ne défaillons. Maintenant comme ayant gaignéle poinet qu’il prétendoit, il s’eslève en plus grande confiance qu'il n’avoit fait auparavant. Il n’y a point de cause, dit-il, de perdre

courage, ou succomber sous le fais de la croix, l'issue de laquelle est tant heureuse et salutaire, non-seulement à moy, mais aussi aux autres. En ceste sorte il exhorte les Corinthiens à constance par son exemple, quand il adviendroit qu’ils fussent ainsi affligez. Puis après il rabbat ceste arrogance en laquelle ils péchoyent grandement: asçavoir qu’estans préoccupez d’ambition, d’autant que quelqu'un estoit plus reculé de la croix de Christ, d'autant plus ils l’estimoyent. 4ins combien que nostre homme, etc. Aucuns, comme gens ignorans, confondent mal à propos l’homme extérieur avec le vieil homme. Car c'est bien autre chose le vieil homme duquel nous avons parlé au chapitre VI des Romains, v. 6. C’est semblablement mal entendu à Chrysostôme et aux autres qui le restraignent seulement au corps. Car par ce mot l’Apostre à voulu comprendre tout ce qui appartient à la vie présente. Or comme il propose yci deux hommes, aussi proposons-nous deux vies : la vie terrestre et la céleste. L’homme extérieur c’est la conservation de la vie terrestre, laquelle consiste non-seulement en santé, et fleur d’aage, mais aussi en richesses, honneurs, amitiez, alliances, et autres aides et commoditez.

Autant donc qu’il se perd ou diminue de ces biens qui sont requis pour maintenir l’estat de ceste vie présente, autant se corrompt nostre homme extérieur. Car pource que nous-nous amusons par trop en ceste vie tandis que toutes choses nous vienent à souhait, le Seigneur Dieu nous révoque à la méditation d’une meilleure vie, en nous ostant petit à petit ce qui nous tient enveloppez. Par ce moyen donc il faut nécessairement que l’estat de la vie présente se diminue de jour en jour, afin que l’homme intérieur reprene vigueur. Car ce qui est osté à la vie terrienne, accroist à la céleste, pour le moins és fidèles. Il est vray que l’homme extérieur tend à décadence aussi bien és réprouvez et infidèles, mais c’est sans aucune récompense. Au contraire, és enfans de Dieu, une telle corruption est un commencement de génération, et comme la cause, Il dit que cela se fait de jour en jour : pource que Dieu nous exerce-et

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duit assiduellement à ceste méditation. A la miene volonté que cela soit bien enraciné dedans nos cœurs, afin que nous proufitions par continuelle succession de temps en la corruption de nostre homme extérieur.

17- Car nostre légère affliction.Pource que nostre chair fuit tousjours son définement, quelque loyer qu’on luy puisse proposer, et nous sommes beaucoup plus esmeus du sentiment présent, que de l'espérance des biens célestes: à ceste cause S. Paul nous admoneste que les ennuis et afilictions des fidèles n’ont rien ou bien peu d’aigreur, si elles sont accomparées avec le bien infini dela gloire éternelle. Il avoit dit que nous ne nous devions point fascher de la corruption de nostre homme extérieur, pour autant que le renouvellement de l’homme intérieur procède et prend vigueur d’icelle. Mais pource que la corruption est visible, et le renouvellement invisible, à ceste cause S. Paul, afin de nous arracher l'affection charnelle que nous avons à ceste vie présente, fait comparaison des misères présentes avec la félicité à venir. Or ceste seule comparaison est assez suffisante pour duire les esprits des fidèles à patience et modération, afin qu’ils ne succombent du tout, estans opprimez de la pesanteur de la croix. Car d’où vient que patience est une chose si difficile, sinon que nous-nous assopissons du tout en ce sentiment des maux qui passent toutesfois avec le temps, et n’eslevons point plus haut nos pensées? Parquoy S. Paul nous donne yci un trèsbon remède, afin que nous ne perdions courage, estans accablez d’afflictions, quand à l’opposite d’icelles il nous propose la béatitude à-venir, qui nous est réservée au ciel. Car ceste comparaison nous rend léger ce qui nous sembloit estre bien pesant au paravant : item brief et de peu de durée, ce qui nous sembloit devoir durer à jamais.

Au reste, il y à yci quelque obscurité aux paroles de $. Paul. Car pource que là où nous avons traduit 4 merveille merveilleusement : il y a au Grec comme qui diroit, À outrance, par outrance : tant l’ancien translateur Latin, qu'Erasme, ont pensé que tous les deux mots tendoyent

à magnifier la grandeur de la gloire céleste qui est préparée aux fidèles: ou pour le moins les ont rapportez au verbe Produit. Ce que je ne réprouve pas :

mais pource qu’à le distinguer ainsi comme porte ma translation, le sens ne convient point mal aussi, que le chois en soit aux Lecteurs. Produit en nous un poids de gloire. S. Paul n'entend pas que tel soit l'effet perpétuel des afflictions. Car plusieurs sont yci opprimez misérablement de toutes sortes de maux, et toutesfois tant s’en faut que cela leur soit aide de salut, que mesme il leur est cause de plus grande ruine. Mais pource qu’il est yci question des fidèles, ceci qui est yci dit, s’addresse seulement à eux. Car ce bénéfice de Dieu leur est particulier, asçavoir qu’ils sont préparez à la résurrection bien heureuse par les misères communes du genre humain. Or quant à ce que les Papistes abusent de ce passage pour prouver que les afilictions Sont causes de nostre salut: c’est un argument trop débile, si d'aventure on ne veut prendre le mot de Causes pour Moyens. Certes nous confessons volontiers qu’il nous faut entrer au royaume des cieux par beaucoup de tribulations, et ne débatons nullement de cela. Mais en lieu que nous enseignons que ce que l’'affliction qui est de peu de durée, et légère à merveille, produit en nous un poids éternel de vie, est pource que tous les enfans de Dieu sont destinez à estre faits conformes à Jésus-Christ en la souffrance de la croix : et estre par ce moyen préparez à la jouissance de l’héritage céleste, lequel ils ont par l'adoption gratuite de Dieu : les Papistes songent que les afilictions sont œuvres méritoires,

Car. V.

par lesquelles on acquière le royaume céleste, Je répéteray ceci encore en brief.

Nous ne nions point que les afflictions ne soyent le chemin par lequel on parvient au royaume des cieux : mais nous nions que par les afflictions nous méritions l'héritage éternel, lequel nous n’obtenons que par l'adoption gratuite de Dieu. Les Papistes empoignent un mot sans aucune considération, pour bastir sur iceluy leur tour de Babylon : asçavoir que le royaume de Dieu est, non pas un héritage à nous acquis par Jésus- Christ, mais un loyer deu à nos œuvres.

Si on veut avoir plus au long là solution de ceste question, on le trouvera en mon Institution.

18 Quand nous ne regardons point.

Voyci ce qui nous rendra toutes les misères de ce monde faciles à endurer :

asçavoir quand nous eslèverons nos pensées à l'éternité du royaume céleste. Car un peu de temps nous est bien long, cependant que nous regardons d’un costé et d’autre à l’entour de nous : mais quand nous avons une fois eslevé nos cœurs au ciel, alors mille ans commencent à ne nous estre non plus qu'une minute d'heure. Et c’est ce que veut dire yci l’Apostre, que nous sommes déceus par le regard des choses présentes, pource qu’il n’y a rien là qui ne soit temporel :

et par ce moyen il n'y a rien en quoy nous nous puissions reposer, sinon la fiance de la vie éternelle. Il nous faut noter ceste forme de parler, Regarder les choses invisibles : car l’œil de la foy perce plus avant que tous les sens naturels, et pour ceste cause aussi la foy est nommée, Le regard des choses invisibles, Héb., XI, 1.

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