SUR L'ÉPISTRE DE SAINCT PAUL APOSTRE AUX GALATIENS
On sçait assez en quelle partie d'Asie la Mineur ont habité les Galatiens, et quelle estendue avoit leur pays : mais quant à leur origine, et le lieu dont ils sont premièrement partis, les anciens autheurs ne se trouvent d'accord. Tous disent bien qu'ils ont esté Gaulois : mesme ils en ont porté le nom: car on les appeloit d’un mot composé, Gaulois-grecs. Mais ce poinct est. demeuré douteux, de quel quartier de Gaule ils estoyent venus. Strabon Géographe pense que ceux d’entr’eux, qui avoyent le nom de Tectosagois estoyent venus du pays de Provence, et les autres de la Gaule Celtique. Et c’est l'opinion la plus commune. Mais veu que Pline conjoint ceux d'Amiens avec les Tectosagois : veu aussi que: quasi tous les autheurs accordent qu’ils ont eu pour compagnons les Tolistobogois, qui habitoyent vers le Rhin : je trouve plus vray-semblable qu’ils ayent esté de la Gaule Belgique, depuis la dernière contrée du Rhein, tirant vers la mer d'Angleterre. Car les Tolistobogois tenoyent le pays qu'on appelle maintenant de Clèves on Brabant. L’erreur commun, à mon avis, est venu de ce qu’une bande de Tectosagois s’estant jettée sur le pays de Provence, en avoit pris possession, lesquels reteinrent leur nom, et en dénommèrent le pays qu'ils avoyent conquis. C’est ce qu’entend Ausone Poëte Bordelois qui ha escrit en Latin, quand il dit, Jusques aux Teutosagois, Belges en premier nom. Car il les nomme Belges, et donne à entendre qu’auparavant on les nommoit Teutosagois, en lieu que depuis ils ont esté appelez Tectosagois. Quant à ce.que César les situe en la Forest noire, laquelle pour ce temps-là estoit dite Hercinia : je croy que cela s’estoit fait par changement, d'autant que de leurs pays, ils S’estoyent retirez là. Ce qui se peut aussi recueillir du passage de César, où il en est faict mention. Mais nous avons assez parlé pour le présent de Jeur origine. Pline récite des Galatiens qui habitoyent la partie d'Asie, qui a esté appelée de leur nom, que comme ils estoyent divisez en trois principaux peuples, asçavoir Tectosagois, Tolistobogois, et Troemois : aussi ils ont eu trois villes capitales. Or estans là entre des voisins peu vaillans, et mal duits à la guerre, ils ont autre fois si bien fait leurs besongnes, que la plus grande partie d'Asie la Mineur leur estoit tributaire. Finalement s’abbastardissans ils perdirent petit à petit leur vertu ancienne, et s’addonnèrent à délices et dissolutions : et par ce moyen ils furent vaincus en guerre sans grande force, et subjugez par Cneus Manlius Consul Romain. Du temps de sainct Paul ils estoyent sous la domination des Romains. Or comme ainsi soit qu’il les eust fidèlement instruits en l'Evangile, il y eut des fauxapostres qui surveinrent en son absence, lesquels corrompirent la bonne semence par fausses et meschantes doctrines. Car ils enseignoyent que l'observation des cérémonies estoit encores nécessaire. La chose eust peu sembler de prime face n’estre pas de grande importance : mais sainct Paul en débat yci comme d’un principal article de la foy Chrestienne. Et à bon droict : car ce n’est point un petit mal, quand on esteint la clarté de l'Evangile, quand on lie les consciences, quand toute différence est ostée entre le Vieil et Nouveau Testament. D’avantage il voyoit qu'avec ces erreurs il y avoit une meschante et pernicieuse opinion meéslée parmi :
asçayoir de mériter justice. C’est la cause pourquoy il débat avec si grande véhémence et effort. Et pourtant nous aussi de nostre costé estans advertis de quelle conséquence est la matière qu’il traitte yci, soyons attentifs à la lire. Si on veut juger de la cause selon les commentaires de sainct Hiérome et Origène, on s’esbahira pourquoy sainct Paul s’est ainsi eschauffé pour quelques cérémonies externes. Mais si on regarde la source, on trouvera que les choses valoyent bien estre ainsi asprement débatues. Or pour autant que les Galatiens s’estoyent laissez destourner du droit chemin par une trop grande simplicité et facilité de croire, ou plustost légèreté et sottise, il les reprend aussi plus aigrement. Car je ne suis point de l'opinion de ceux qui pensent que sainct Paul les ait traittez rudement, pource que de leur nature ils estoyent tardifs et durs d’entendement. Les Ephésiens et les Colossiens avoyent aussi bien esté tentez. S'ils eussent aussi légèrement donné lieu aux tromperies des faux-docteurs comme les Galatiens, pensons-nous que sainct Paul les eust non plus espargnez? Ce n’est doncques point la nature du peuple, qui luy a fait prendre ceste hardiesse de se courroucer ainsi à eux, mais plustost lindignité du faict l’a contraint à ce faire. Maintenant puis que nous entendons la cause pourquoy ceste Epistre a esté escrite, venons à l’ordre et façon de procéder qu’il tient en icelle.
Aux deux premiers chapitres il combat pour maintenir l’authorité de son Apostolat, sinon que vers là fin du second chapitre, il entre par occasion au principal poinct, asçavoir en la question de la justification de l’homme : combien que le propre lieu où de propos délibéré il déduit ceste matière suffisamment, sera le troisième chapitre. Or combien qu’il semble avis qu’en ces deux chapitres il traitte de beaucoup de choses, toutesfois il ne prétend sinon de prouver qu'il est semblable aux plus grans Apostres, et qu’il n’y a en sa personne aucun défaut pourquoy il ne doyve estre aussi bien estimé Apostre, et en tel degré que les autres. Mais il est bon d’entendre à quel propos il travaille pour maintenir sa réputation. Car qu’emporte cela, s’il est plus grand ou moindre que sainct Pierre, ou que tous soyent égaux entr’eux, pourveu que Christ règne, et que la pureté de la doctrine demeure en son entier ? S’il faut que tous autres soyent diminuez afin que Christ seul croisse, c’est en vain qu’on se débat de-la dignité des hommes. D’avantage, on peut aussi demander pourquoy il s’accompare aux autres Apostres. Car quel différent avoit-il avec Pierre, Jaques et Jehan? Veu done qu’ils estoyent bien unis et alliez ensemble, quel besoin estoit-il de les mettre ainsi l’un d’un costé et les autres de l’autre ? Je respon que les faux-apostres qui avoyent abusé les Galatiens, atin d’estre mieux venus, et pour bien faire leurs besongnes s’estoyent couverts des noms des Apostres, comme s'ils eussent esté envoyez par eux. C’estoit un beau moyen pour avoir lieu et se donner authorité, de faire à croire qu'ils représentoyent la personne des Aposires : et parloyent, par manière de dire, par leur bouche. Et cependant ils ostoyent le nom, la puissance et authorité d’Apostre à sainct Paul. Car ils mettoyent en avant qu’il n’avoit point esté éleu du Seigneur pour estre l’un des douze, qu’il n’avoit esté recognu pour tel par les autres : que non-seulement il ne tenoit point sa doctrine de Christ, mais non pas mesme des Apostres. Par ce moyen non-seulement l’authorité de sainct Paul estoit diminuée, | mais aussi Comme n’estant non plus qu'un autre du rang commun, il estoit estimé beaucoup moindre qu'eux. S'il eust esté seulement question des personnes, c’estoit tout un à sainct Paul d’estre réputé entre les plus.petis disciples. Mais voyant que pour cela sa doctrine estoit moins estimée, il ne se devoit point taire, ains plustost crier à l'encontre. Voylà queilé est la ruse de Satan, quand il n’ose apertement assaillir la doctrine, de tascher à abbaïisser la majesté d’icelle par voyes obliques. Souvenons-nous donc que la vérité de l'Evangile a esté assaillie en la personne dé sainct Paul. Car s’il se fust laissé despouiller de l'honneur d’Apostolat, il s’ensuyvoit qu’il avoit jusques alors plus usurpé qu’il ne luy appartenoït. Ainsi une telle fausse
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ranterie l’eust aussi rendu suspect en d’autres choses. De ce poinct mesme dépendoit aussi l’authorité de sa doctrine, pource qu’elle n’estoit point receue comme procédante d'un Apostre de Jésus-Christ, mais de quelque commun disciple. D'autre part elle estoit obscurcie et suffoquée par la lueur des noms des grans personnages. Car ces faux-apostres se glorifians du titre de Pierre, de Jaques et de Jehan, s’attribuoyent aussi une authorité Apostolique. Si sainct Paul n’eust fort et ferme résisté à une telle vanterie, c’estoit donner lieu à mensonge, et laisser en sa personne opprimer la vérité de Dieu. Il débat donc à bon escient pour monstrer l’un et l’autre : et qu'il est ordonné Apostre par le Seigneur, et qu’il n’est en rien moindre que les autres, mais qu’il ha semblable dignité et authorité qu’ils ont : comme il en porte le nom avec eux. Il pouvoit bien nier que ces galans fussent envoyez par Pierre et ses compagnons, ou qu'ils eussent quelque commission et charge de par eux. Mais ceste défense est bien de plus grand poids, quand il dit qu'il est aussi grand que les Apostres mesmes. Car s’il eust parké plus bas, il eut semblé avis qu’il n’eust pas bien esté asseuré de sa cause. Jérusalem estoit pour lors la mère de toutes les Eglises, pourtant que d'icelle l'Evangile estoit descoulé par tout le monde : et elle estoit comme le principal siége du règne de Christ. Tous ceux qui de là venoyent aux autres Eglises, estoyent honorablement receus, et à bon droïict. Mais il y en avoit plusieurs enflez de vaine gloire, de ce qu'ils avoyent esté familiers aux Apostres : ou pour le moins avoyent esté endoctrinez en leur eschole : et pourtant rien ne leur plaisoit sinon ce qu’ils avoyent veu en Jérusalem. Toutes autres façons de faire qui n’estoyent point là usitées non-seulement ils ies rejettoyent, mais aussi les condamnoôyent bardiment. Or c’est une peste dangereuse qu'un tel chagrin, quand nous voulons que la coustume d’une Eglise soit receue pour une loy universelle. Et cela procède d’un zèle inconsidéré, quand nous sommes tellement affectionnez envers quelque maistre ou quelque lieu, que nous voulons sans aucun jugement astrainüre tous lieux et hommes au sens d’un seul homme, ou aux ordonnances d’un seul lieu, comme à une règlé commune. Combien ‘qu'il y a tousjours de l’ambition meslée parmi : ou pour mieux dire, ce trop grand chagrin est tousjours plein d’ambition. Mais pour retourner à ces faux-apostres, si estans menez d’une folle imitation, ils se fussent seulement essayez d'introduire partout l’usage des cérémonies qu’ils avoyent veu garder en Jérusalem, ils eussent desjà assez mal fait. Car il n’y a point de raison quand d’une coustume on en veut faire incontinent règle. Mais le plus grand mal estoit en la doctrine meschante et pernicieuse : c’est qu'ils vouloyent tenir les consciences liées, et establissoyent justice en l’observation des cérémonies. Nous entendons maintenant pourquoy sainct Paul parle de si grande affection pour maintenir son Apostolat : et pourquoy il s'oppose aux autres Apostres.
Il poursuit ce propos jusques vers la fin du second chapitre, où il se fait ouverture à traitter la matière : asçavoir, Que nous sommes justifiez gratuitement devant Dieu, et non point par les œuvres de la Loy. Car voyei l’argument sur lequel il se fonde : Si les cérémonies n’ont point puissance de justifier, l’observation d’icelles n’est donc point nécessaire. Combien qu’il ne traitte pas seulement des cérémonies, mais des œuvres en général: autrement toute la dispute seroit bien froide. S'il y a quelqu'un qui pense que cela soit tirer un propos trop loin, qu’il considère deux choses. Premièrement qu’il n’estoit pas possible de résoudre autrement la question, qu’en prenant ce principe général, Que nous sommes justifiez par la pure grâce de Dieu: lequel principe exclud non-seulement les cérémonies, mais aussi les autres œuvres. En après, que sainct Paul ne s’arrestoit pas tant aux cérémonies qu’à la meschante opinion qui s’en ensuyvoit : c’est d'acquérir salut par les œuvres. Notons donc que le sainet Apostre ne fait point impertinemment äe commencer son propos de si loin, et qu'il estoit nécessaire qu’il toucbast la source de toute Ja matière: afin que les lecteurs sçachent qu’il n’est pas yei question d’une chose frivole, ains de
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plus grande conséquence que toutes autres: asçavoir par quel moyen nous obtenons salut. Ceux-là donc s’abusent, qui pensent que l’Apostre s’arreste à une question particulière, asçavoir des cérémonies. Car elle ne se pouvoit pas bien desmesler en la prenant à part. Nous avons un semblable exemple au chapitre quinzième des Actes. Il y avoit différent et débat sur les cérémonies, asçavoir s’il estoit nécessaire de les observer. Pour résoudre ceste question, les Aposires font une remonstrance du joug insupportable de la Loy, et de la rémission gratuite des péchez. A quel propos cela? Car il semble que ce soit une digression impertinente, et que sans raison ils sortent hors du faict qui leur estoit proposé. Mais il n’est pas ainsi: car l'erreur particulier ne pouvoit point estre vivement réfuté, sinon en prepant un principe universel. Comme, par manière d'exemple : S’il me faloit disputer de la défense de manger chair, non-seulement je feroye mention des viandes, mais je m’armeroye de la doctrine générale, en monstrant si les traditions humaines doyvent avoir lieu pour lier les consciences : et prendroye incontinent ceste maxime, Qu'il n’y a qu'un Législateur qui ha puissance de sauver et de perdre. En somme, sainct Paul déduit yei son argument de la généralité à l'espèce, par une négative: qui est une manière de disputer assez ordinaire, et la plus naturelle qui soit. Au reste, mais que nous soyons venus à l’endroit de l’Epistre, nous verrons par quels tesmoignages. et raisons:il prouve ceste sentence, Que nous sommes justifiez par la seule grâce de Christ. C’est ce qu’il déduit jusqu’à la fin du troisième chapitre.
Au commencement du quatrième il traitte du droit usage des cérémonies, et pourquoy elles ont esté ordonnées : où aussi il démonstre qu ’elles sont maintenant abolies. Car il faloit obvier à ceste absurdité, laquelle fust incontinent venue en pensée à un chacun. A quel propos donc ont esté instituées les cérémonies? Ont-elles esté inutiles? Les Pères ont-ils perdu leur peine en s’exerceant en icelles? Il despesche l’un et l’autre en peu de paroles: disant qu’elles n’ont point esté superflues en leur temps, et que maintenant elles sont abolies par la venue de Christ, d'autant qu’il est la vérité et la fin d’icelles. À ceste cause il monstre qu’il se faut arrester en luy. Où aussi il touche en brief en quoy est différente nostre condition de celle des Pères. Dont il s’ensuit que la doctrine des faux-apostres est perverse et dangereuse, parce qu’elle obscurcit la clarté de l’'Evaugile par Les ombres anciennes. Il mesle quelques exhortations avec la doctrine, pour esmouvoir les affections. Vers la fin du CARRE, il orne sa dispute d’une belle allégorie.
Au cinquième chapitre il les exhorte à contregarder la liberté acquise par Je sang de Christ, afin qu’ils n’abandonnent leurs consciences à estre liées par les traditions des hommes. Cependant toutesfois il admoneste aussi en quoy consiste ceste liberté, et quel en est le vray et droit usage. Et à ce propos il monstre quels sontles vrais exercices des Chrestiens, afin qu’ils ne perdent leur temps en s'amusant aux Cérémonies, et laissant cependant les choses principales.
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