‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau TestamentChapitre 8 sur 99 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

1 Quel est donc l'avantage du Juif? ou quel est le proufit de la Circon-

cision ?

3 Grand en toute manière. Premièrement certes, que les oracles de Dieu

leur ont esté commis *.

1) Ou, surtout que, ete. Ou, Car c’est une prééminence que les, etc.

4 Combien que S. Paul ait fort bien déduit que la Circoncision vuyde et nue

ne sert de rien aux Juifs, toutesfois pource

-qu’il ne pouvoit nier qu’il n’y eust quelque différence entre les Juifs et les Gentils, de laquelle le Seigneur avoit ordonné que ce signe en fust le seau: pource aussi que c’est une grande absurdité, de faire vaine et sans effet ceste distinction et différence de laquelle Dieu estoit lautheur , il restoit encore qu’il veinst à desmesler cette objection. Vray est qu’on voyoit bien que la gloire laquelle les Juifs prenoyent de là, estoit sotte et sans raison: cependant toutesfois ceste difficulté demeuroit tousjours : À quelle fin doncques le Seigneur auroit institué la Circoncision , si elle p’apportoit quelque fruit louable et excellent? Ainsi donc il demande, comme parlant en la personne de quelqu'un qui défendroit le parti des Juifs, Que c’est que le Juif ha d'avantage que le Gentil? Et puis il met la raison de ceste demande, par une autre interrogation qu'il fait, quand il dit, Quel est Le proufit de la Circoncision? Car la Circoncision exemptoit les Juifs de la condition commune des hommes: comme nous voyons que sanct Paul nomme les cérémonies une paroy qui faisoit séparation entre les uns et les autres, Ephés., HU, v. 14.

2 Grand en toute manière. C'est-àdire, Pour certain bien grand. Il commence yci à attribuer au Sacrement la louange qui luy appartient: mais cependant c’est en telke sorte qu’il n’accorde pas aux Juifs qu'ils s’en puissent enorgueillir. Car en disant qu'ils ont esté marquez de la marque de la Circoncision, afin d’estre réputez enfans de Dieu, il ne confesse pas qu'ils ayent surpassé les autres par quelque mérite ou dignité

provenante de leurs personnes, mais seulement par les grâces et bénéfices qu'ils ont receus de Dieu. Si on regarde donc les hommes, il monstre que les Juifs ne sont rien plus que les autres: mais si on considère les bénéfices de Dieu, il déclare qu’ils ont en cest endroit pourquoy ils doyvent estre estimez par-dessus tous autres peuples. Premièrement certes pource que les paroles de Dieu. Aucuns pensent que ce soit yci une figure appelée Anapodoton : pource, disent-ils, qu’il propose plus qu’il ne déduit puis après.

Mais il ne me semble point que ce mot Premièrement, dénote vci ordre, comme s’il signifioit En premier lieu : mais simplement il signifie Principalement, ou Mesmement : en ce sens, Quand encores il n’y auroit que ce seul poinct, qu’ils ont les paroles de Dieu qui leur sont commises, ce seroit desjà assez pour monstrer leur excellence. Or ceci est bien digne d’estre noté, Que le proufit de la Circoncision n’est point constitué au signe simple et nud, mais est estimé par la parole.

Voyci S. Paul qui demande de quoy sert ce sacrement aux Juifs. À cela il respond, Pource que le Seigneur leur a baillé en garde le thrésor de la sapience céleste.

Dont s'ensuit que la parole estant ostée, il ne leur reste plus aucune excellence. Il appelle Oracles, l'alliance laquelle ayant esté premièrement révélée à Abraham et ceux qui sont descendus de luy, fut puis après authentiquement enregistrée et exposée en la Loy et és livres des Prophètes. Au reste, ces Oracles leurs ont esté commis, afin qu'ils les gardassent par devers eux, tant qu’il plairoit au Seigneur tenir sa gloire comme enclose entr’eux :

et que puis après, le temps de la dispensation estant venu, il les publiassent par le monde universel, Ainsi ils en ont esté

premièrement dépositaires ou gardiens, puis après dispensateurs et distributeurs.

Maintenant si ainsi est que nous devons tant estimer ce bénéfice, quand le Seigneur fait cest honneur à quelque nation

Caar. III.

de luy communiquer sa Parole, nous ne sçaurions jamais assez détester nostre ingratitude, quand on voit que nous la recevons avec si grande nonchalance, ou paresse, que je ne dise, avec outrage.

3 Car qu'en est-il si aucuns n'ont point creu? Leur incrédulité anéantira-

elle la foy de Dieu‘?

4 Ainsi n adviene : ains Dieu soit vérilable?, et tout homme menteur? : ainsi qu'il est escrit, Afin que lu sois trouvé juste en tes paroles, et que tu vainques

quand tu es jugé*.

1) Rom. IX, 6. 2 Tim., 11,13. 2) Jean, III, 33.

3 Car qu'en est-il si aucuns, etc.

Comme ci-dessus, quand il considéroit les Juifs se glorifians et esgayans au signe nud, il ne leur ottroyoit pas mesme une bien petite estincelle de gloire : ainsi maintenant quand il vient à considérer la nature du signe, il maintient que la vertu et efficace d’iceluy ne peut estre abolie par leur inconstance et incrédulité. Ainsi donc pource qu’il sembloit avis que cidessus il avoit voulu dire que si le signe de la Circoncision apportoit quelque grâce, le tout avoit esté anéanti par l’ingratitude des Juifs : derechef comme parlant en la personne des autres, il demande que c’est qu’il faudra dire sur ce poinct. Au reste, en ces paroles de sainct Paul il y a une figure que les Latins nomment Réticence : pource que les mots expriment beaucoup moins qu'il ne veut entendre.

Car pour parler comme il en alloit au vray, il eust dit que la plus grand’partie de ceste nation avoit rejetté l'alliance de Dieu. Mais pource que cela eust esté bien dur aux aureilles des Juifs, il a seulement dit Aucuns, afin d'addoucir Paigreur du propos. Leur incrédulité anéantira-elle, etc. Le mot Grec dont il use, signifie proprement faire qu’une chose soit inutile et sans effet; laquelle signification convient fort bien à ce propos. Car sainct Paul ne traitte pas seulement, asçavoir-mon si l’incrédulité des hommes empesche que la vérité de Dieu ne demeure ferme ét stable en soy : mais si elle l’'empesche d’avoir son effet et accomplissement mesmes entre les hommes.

Ainsi donc le sens est, Comme ainsi soit

3) Ps., CXVI, 11.

4) Ps., LI, b.

que plusieurs des Juifs ayent enfraint et rompu alliance, est-ce à dire pourtant que l'alliance de Dieu soit tellement cassée et abolie par leur desloyauté, qu’elle ne monstre plus aucun fruit ne vertu entr’eux? À cela il respond, que la perversité des hommes ne peut faire que la vérité de Dieu ne demeure ferme et immuable. Et pourtant, quoy que le plus-grand nombre ait faussé et foullé aux pieds l’alliance de Dieu, que nonobstant elle demeure tousjours en son efficace et desploye sa vertu, si ce n’est particulièrement en chacun Juif, tant y a que c’est en leur nation. Or ceste vertu consiste en ce que la grâce du Seigneur et sa bénédiction en salut éternel ait vigueur entre eux. Ce qui ne peut estre, sinon quand ja promesse est receue par foy, et par ce moyen l'alliance est mutuellement confermée d’un costé et d'autre. Il signifie donc qu’il y en à tousjours eu quelques-uns en ceste nation, lesquels demeurans fermes en la foy de la promesse, ne sont point descheus de c’est avantage et prérogative que les Juifs ont par-dessus les autres peuples.

4 Ains soit Dieu véritable. Quelque Opinion qu’ayent les autres, quant à moy, je pense que cestun argument que les Latins appellent !, Par la position nécessaire du contraire : par lequel il prétend d’abbatre l’objection précédente. Car si ces deux choses peuvent consister ensemble, ou plustost sont nécessairement bien ac+ cordantes, Que Dieu est véritable: L'homme menteur : il s'ensuit que le mensonge des hommes n’empesche point la vérité

1) C’est quand on prend le contraire de ce que la partie adverse allègue : et qu’on monstre qu’il est tout évidemment vray,

Care. II.

de Dieu. Car si ce n’estoit qu’il prend maintenant ces deux principes opposites, il travailleroit un peu après hors propos et pour néant, à réfuter ceste absurdité, Comment c’est que Dieu est juste, sil fait que sa justice est louée en nostre injustice. Parquoy le sens est tout clair, Que tant s’en faut que par la desloyauté et révoltement des hommes la vérité de Dieu soit anéantie, que mesmes elle en apparoist tant plus évidente et magnilique. Il nomme Dieu véritable, non-seulement pource qu’il est prest de tenir ses promesses sans rien tromper : mais aussi pource qu’il accomplit par œuvre et en effet tout ce qu’il dit. Car il parle en sorte que son commandement est aussi tost exécuté que prononcé. Au contraire, L'homme est menteur, non-seulemerit pource que souvent il abuse, et ne tient pas sa promesse : mais pource que naturellement il appète mensonge, et fuit vérité. Le premier membre de ceste sentence est la principale maxime de toute la philosophie Chrestienne. L'autre est prins du Pseaume CXVI, 44, où David confesse qu’il n’y à rien de certain et asseuré, n’en l’homme, n’en ce qui procède de l’homme. Or c'est-ci un passage singulier, et qui contient une consolation fort nécessaire : car ayant eu esgard à la perversité des hommes à rejetter ou mespriser la parole de Dieu, la certitude d’icelle seroit souvent esbranlée, sinon qu’il nous souveinst que la vérité de Dieu ne dépend point de la vérité des hommes.

Mais comment accorde ceci avec ce que nous disions n’aguères, Qu’à ce que la promesse de Dieu ait son efficace, il est requis que les hommes ayent la foy, laquelle reçoyve ceste promesse: car la foy est contraire à mensonge. La question semble bien difficile, mais on la desmeslera sans grande difficulté, asçavoir quand nous dirons que le Seigneur au milieu des mensonges des hommes, qui autrement sont empeschemens de sa vérité, luy fera toutesfois ouverture, et luy trouvera chemin là où il n’y en a point :

en sorte qu’elle viendra au-dessus, et surmontera tous empeschemens : ce qu'il fait en corrigeant en ses éleus l’incrédulité enracinée à nostre nature, et ran-

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

geant à son obéissance ceux qui sembloyent estre indontables. Or il est yci parlé seulement de la corruption de nature, et non pas de la grâce de Dieu, qui remédie aux vices d’icelle. Afin que tu sois trouvé juste. Le sens est, Que tant s’en faut que la vérité de Dieu puisse estre anéantie par nostre mensonge et infidélité, qu’en cela mesmes elle se monstre plus évidemment et plus clairement. Comme David tesmoigne, que d'autant qu’il est pécheur, Dieu sera tousjours juste juge et équitable, comment qu’il le punisse, Où quoy qu'il luy face: et qu’il gaignera sa cause contre toutes les calomnies des iniques, qui voudront murmurer contre sa justice. Par les paroles de Dieu, David entend les jugemens que Dieu déclare sur nous: car de l'entendre des promesses, comme font plusieurs, c’est une exposition trop contrainte. Et pourtant, ce mot “fin, ne signifie pas seulement la fin à laquelle la chose est rapportée, et ne dénote pas une conséquence prinse de loin, mais emporte une illation ou conséquence prochaine : en ce sens, j’ay péché contre toy, et pourtant tu peux à bon droit me punir. Or que sainct Paul ait allégué le passage de David en son vray et naturel sens, l’objection qu'il fait incontinent après le monstre, quand il dit, Comment est-ce que la justice de Dieu demeurera entière, si nostre iniquité la rend plus évidente? Car sans cause et hors propos (comme j'ay n’aguères touché) sainct Paul eust arresté les lecteurs sur ceste difficulté, si David n’entendoit que Dieu mesme des péchez des hommes par sa providence admirable, en sçait bien tirer louange pour sa justice. Quand au second membre, il y à ainsi au texte Hébrieu, Et pur en toy jugeant : c’est-à-dire, Quand tu juges.

Laquelle locution ne tend à autre sens, sinon que Dieu ‘en tous ses jugemens est digne de louange, quoy que les iniques murmurent à l’encontre, et s’efforcent par leurs quérimonies d’anéantir sa gloire, et le rendre odieux. Mais sainct Paul a suyvi la translation Grecque, laquelle aussi estoit plus convenable à son propos. Car nous sçavons que les Apostres, quand il a esté question de réciter les

passages de l'Escriture, souvent ont usé d'assez grande liberté, pource qu’ils se contentoyent, pourveu qu'ils les allégassent bien à propos: et pourtant ils n’ont pas esté si scrupuleux après les mots.

Ainsi donc Papplication de ce tesmoignage de David au présent passage, sera telle, Si ainsi est qu’il faut que tous Îles péchez des hommes servent à rendre la “gloire du Seigneur plus évidente et magnifique, et c’est en sa vérité qu'il est

Car. II.

principalement glorifié, il s’ensuit que la vanité, inconstance, et mensonge des hommes sert plustost à approuver sa vérité qu’à la destruire. Au reste, combien que le verbe Grec qui est yei mis, se pourroit prendre aussi bien en signification active que passive, toutesfois je ne doute point que les Grecs outre l’intention du Prophète l'ont pris en signification passive, comme aussi nous l’avons traduit en François, Quand tu es jugé.

5 Or si nostre injustice fait que ta justice de Dieu soit louée, que dironsnous? Dieu est-il injuste qui amène ire? Je parle selon l'homme*.

6 Ainsi n'adviene. Autrement comment Dieu jugera-il le monde?

7 Car si la vérité de Dieu est plus abondante par mon mensonge à sa gloire, pourquoy suis-je encore condamné pour pécheur?

8 Et(comme nous sommes blasmez, et comme aucuns disent que nous disons) que ne faisons-nous des maux, ufin que bien en adviene? desquels la damna”

tion est juste.

4) Ou, quand il punit. 2) Ou, en homme.

5 Or si nostre injustice. Combien que ! de tousjours murmurer et répliquer à:

ce soit yei une digression hors du propos et matière principale, toutesfois il estoit nécessaire que l’Apostre l’entrelaceast, afin qu'il ne semblast luy-mesme avoir donné aux malins l’occasion de mesdire, laquelle il sçavoit qu’ils cherchoyent d’eux-mesmes. Car d'autant qu'ils espioyent de tous costez pour trouver quelque couleur de difamer l'Evangile, ils avoyent en ce tesmoignage de David que prendre pour dresser une calomnie : Si Dieu ne demande autre chose que d’estre glorifié par les hommes, pourquoy les punit- -il quand ils ont péché, veu qu’en péchant ils le glorifient? Certes il ha tort, s’il prend occasion de se courroucer de ce qu'il est glorifié. Et de faict, il n’y a point de doute que ceste calomnie n'ait esté lors toute commune, comme nous dirons encore tantost. Et pourtant S$.

Paul ne pouvoit honnestement passer outre, sans en parler : cependant afin qu’on ne pense point qu’il mette en avant ce propos selon la conception de son esprit, et que ce soit son opinion, il dit d'entrée, qu'il parle en la personne des iniques.

Combien qu’en un mot il baille une terrible attache à la raison humaine, donnant à entendre que le propre d’icelle, est

l’encontre de la sagesse de Dieu. Car il ne dit pas, Je parle selon les meschans :

mais Selun l'homme. Et à la vérité il en est ainsi. Comme ainsi soit que tous les mystères de Dieu soyent choses estranges et incroyables à la chair, toutesfois elle est.si plene d’orgueil et présomption, qu’elle ne fait point de difficulté de s’eslever à l’encontre, et de contreroller impudemment les choses qu’elle n'entend point. Et par cela nous sommes adyertis que si nous les voulons comprendre, il faut en premier lieu mettre peine qu’estans vuydes de nostre propre sens, nousnous rangions et assujettissions du tout à l'obéissance de la Parole. Le mot de Ire, qui se prend pour Jugement est yéi pris pour la punition : comme s’il eust dit, Dieu est-il injuste, quand il venge et punit les péchez, qui esclaircissent sa justice, et la rendent plus évidente ?

6 Ainsi n'adviene. Pour rabattre ce blasphème, il ne respond pas directement à Pobjection : mais il commence par une détestation et horreur d’icelle, atin qu'il ne semble que la religion Chrestienne tire avec soy de telles absurditez. Et cela est bien de plus grand poids que non pas s’il eust usé d’une simple réfutation. Car

Car. A.

il donne à entendre qu'un si meschant propos est digne d’estre rejetté avec horreur, et non pas d’estre escouté.

Après cela il adjouste la réfutation, mais c’est obliquement et indirectement, comme on dit : car il ne desmesle pas du tout là calomnie, ains il respond seulement que l’objection est bien sotte et absurde.

Au reste, il prend son argument sur l’office de Dieu, pour prouver que cela est impossible : Dieu jugera ce monde, il ne se peut donc pas faire qu’il soit injuste. Lequel argument n’est pas tiré de la puissance de Dieu nue, comme on dit, mais actuelle et effectuelle, laquelle reluit en tout le cours et ordre de ses œuvres :

comme qui diroit ainsi, C’est l’office de Dieu de juger le monde, c’est-à-dire, de redresser par sa justice, et remettre en un estat bien ordonné, tout ce qui y est confus et en désordre : il ne peut donc rien faire injustement. Et il semble que l'Apostre face une allusion au passage de Moyse, Genèse, XVHIT, 25, où Abraham priant Dieu instamment qu’il ne destrui- Sist pas du tout Sodome, disoit, Ce ne seroit pas chose convenable, que toy qui dois juger la terre, veinsses à destruire le juste avec le meschant. Et aussi ce n’est point ta façon, et cela ne te peut advenir. Il y à un semblable passage en Job, XXXIV, 47, Asçavoir-mon si celuy qui haïit le jugement, pourroit dominer?

Car si entre les hommes souvent il se trouve des juges iniques, cela advient ou pource que contre droict et raison ils usurpent la puissance, ou pource qu’on les eslève là légèrement et sans grand esgard : ou bien pource qu'avec le temps ils s’abhastardissent. Mais en Dieu, il n’y a rien de tout cela. Puis donc que de nature il est juge, il ne peut estre aussi qu’il ne soit juste, veu qu'il ne se peut renoncer soy-mesme. Ainsi donc S. Paul fondant son argument sur une impossibilité, conclud que c’est folie et contre toute raison d’accuser Dieu dinjustice, lequel ha cela propre et nécessairement conjoint avec son essence, de gouverner le monde en droiture. Cependant, combien que ceste doctrine de S. Paul s’estende au gouvernement continuel que Dieu tient, toutesfois je ne veux pas nier qu’il

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS. 51

ne touche yci spécialement le jugement dernier, pource que ce sera lors qu’on verra un parfait et entier restablissement, et que toutes choses seront vrayement remises en droit ordre. Au reste, pource que nous avons dit que l’Apostre ne réfutoit ceste objection qu’obliquement, si on veut avoir une réfutation directe pour mettre bas tels propos sacriléges contre la majesté de Dieu, il faudra dire ainsi : Que quand par l'injustice des hommes la justice de Dieu est mieux esclaircie, cela ne vient pas de la nature de l’injustice : mais que c’est la bonté de Dieu qui surmonte nostre malice, et la convertit à une autre fin qu’elle ne tendoit.

7 Car si la vérité. Je ne doute point que ceste objection aussi ne soit amenée en la personne des meschans. Car c’est comme une déclaration de la précédente :

et elle devoit estre conjointe quant et quant, n’eust esté que l’Apostre estant comme despité d’une impiété si estrange, a esté contraint d'interrompre son propos. Le sens est, Si par nostre fausseté et mensonge la vérité de Dieu vient à estre mieux cognuë, et par manière de dire, establie ou confermée, dont aussi plus de gloire Iuy revient : ce n’est pas chose raisonnable, que cestuy-là soit puni pour pécheur, qui aura esté ministre de la gloire de Dieu.

8 Et (comme nous sommes blasmez.)

[I y a mot à mot ainsi, Et non plustost

(comme nous sommes blasmez, etc.) faisons des maux. Et c’est une sentence qui n’est pas entière, et en laquelle ïl faut suppléer quelque chose. Elle sera plene quand nous la résoudrons ainsi, Et pourquoy ne dit-on plustost (comme on nous reproche, etc.) qu’il faut faire des maux, atin que biens en advienent?

Or lApostre ne daigne pas respondre à ceste cavillation si meschante : laquelle toutesfois on pourra repousser par une trèsbonne raison. Car voylà toute la couleur sur laquelle elle est fondée : Si Dieu est glorifié par nostre iniquité, ef il n’y a rien à quoy il soit plus raisonnable que l’homme s’applique en sa vie, qu’à avancer la gloire de Dieu : il faut donc pécher pour sa gloire. Mais la res-

ponse est toute preste pour rembarrer ceste mocquerie : Que le mal ne peut de soy engendrer que mal : et que quand la gloire de Dieu est esclaircie par nostre vice, cela n’est pas l’œuvre de l’homme, mais de Dieu : lequel, comme il est un merveilleux ouvrier, sçait bien venir à bout de nostre malice, et la destourner, en sorte que tout au contraire du but auquel nous prétendions, il la convertit en accroissement de sa gloire. Dieu nous a prescrit et limité le moyen par lequel il veut estre glorifié de nous, asçavoir piété, et religion, laquelle consiste en lobéissance de sa Parole. Quiconque outrepasse ces limites, il n’a plus ce but d’honorer Dieu, mais plustost s'efforce de le déshonorer et diflamer. Quand lissue en est autre, il faut attribuer cela à la providence de Dieu, non point à la perversité de l’homme : à laquelle il ne tient pas que la majesté de Dieu ne soit renversée et abbatue, et non pas offensée simplement. Comme nous sommes blasmez.

Veu que sainct Paul parloit en si grande révérence des secrets jugemens de Dieu, c’est merveille comment les ennemis sont venus à le calomnier avec une telle impudence. Mais il nous faut entendre qu’il n’y à jamais eu és serviteurs de Dieu religion, révérence, ne sobriété, tant grande qu’ils l’ayent euë, qui ait peu du tout faire taire les langues des meschans, vileines et envenimées. Ce n’est pas donc une chose nouvelle si aujourd’huy nos adversaires chargent de tant de fausses accusations, et taschent à rendre odieuse nostre doctrine, laquelle nous sçavons estre le pur Evangile de Christ, et tous les Anges ensemble et les fidèles en rendent tesmoignage avec nous. Il est impossible de songer propos plus monstrueux et horribles que ce que nous

Cuar. III.

lisons yei avoir esté mis sus à sainct Paul, pour blasmer et diffamer sa prédication envers les simples et ignorans. Ne nous soucions donc point si les meschans pervertissent par leurs calomnies la vérité laquelle nous preschons. Et ne laissons pas pourtant de maintenir constamment la simple confession d’icelle : car elle ha assez de vertu pour briser et du tout destruire leurs mensonges. Cependant toutesfois à l'exemple de l’Apostre, entant qu’en nous sera, OpPOSONS-NOUS à leurs ruses et cavillations malicieuses, afin que des misérables créatures, désespérées et remplies de toute vilenie et meschanceté, n’injurient et blasphèment le Créateur en plene liberté et tout à leur aise. Desquels la damnation est juste.

Il y a mot à mot au texte Grec, Desquels le jugement est juste. Et aucuns prenent yci le mot de Jugement en signification active, tellement qu’ils entendent que sainct Paul ne fait seulement qu’accorder avec les adversaires, qu’à la vérité ceste objection qu’ils font emporteroit une grande absurdité : afin qu'il ne semble que la doctrine de l'Evangile tire avec soy des propos si estranges. Mais j'aime mieux le prendre en signification passive pour Damnation. Car il n’y eust point eu de raison d’accorder simplement à la façon malicieuse de parler que telles gens monstroyent, laquelle mérite plustost d’estre vivement et aigrement repoussée :

ce qu'il me semble que S. Paul fait. Or leur perversité estoit à condamner pour deux raisons. Premièrement, de ce que ceste impiété avoit peu entrer en leur entendement jusques à y consentir. Secondement, d’avoir osé de cela dresser une calomnie, pour descrier et diffamer la doctrine de l'Evangile.

9 Quoy donc? sommes-nous plus excellens? Nullement. car nous avons cidevant convaincu que tous, tant Juifs que Grecs sont sous péché",

1) Gal., INT, 22.

9 Quoy donc? Après la digression qu’il a faite ci-dessus, comme nous avons noté, il revient à son propos. Car après avoir récité les titres d'honneur desquels

les Juifs se magnifioyent par-dessus les Gentils : (ce qu'il a fait afin que les Juifs ne veinssent paraventure à répliquer qu’on leur faisoit tort de les despouiller

Hap. IT. SUR L’ÉPISTRE

de leur privilége) maintenant il conclud ceste question, A sçavoir-mon s'ils sont en quelque chose plus excellens que les Gentils. Au reste, combien que la response qu’il fait yci, semble de prime face estre aucunement répugnante à l’autre précédente, (d'autant qu’il prive maintenant les Juifs de toute la grande dignité et prérogative qu’il leur avoit accordée au paravant) il n’y a point toutesfois de contradiction. Car ces priviléges, pour raison desquels il avoit confessé qu’ils estoyent plus excellens, dépendoyent de la bonté de Dieu, et non pas de leur propre mérite. Mais yci il parle de leur dignité, demandant s’il y en à aucune pour laquelle ils se puissent glorifier en euxmesmes. Ainsi ces deux responses accordent tellement ensemble, que l’une s’ensuit de l’autre. Car quand il magnifioit leurs prérogatives, en les rapportant toutes aux grâces et bénéfices de Dieu seulement, il a assez monstré qu'ils n’avoyent en cela rien qui veinst d’eux :

dont incontinent on pouvoit faire la conséquence selon la response qu’il met maintenant. Car si leur principale excellence est, que les oracles ou paroles de Dieu leur sont commises : et ils ne Pont point par leur mérite : il ne leur est donc rien laissé de quoy ils se puissent glo-

rifier devant Dieu. Cependant notons Île sainct artifice dont l’Apostre use. Car quand il alléguoit leur excellence et leurs priviléges, il a parlé en la troisième personne : maintenant quand il veut oster tout, et les abbaiïsser, il se met du nombre, afin dene les irriter, Car nous avons auparavant convaincu. Le terme Grec duquel $S. Paul a usé, est proprement un mot de plaids : et pourtant en la translation Latine nous lavons rendu par un mot duquel les Latins usent en semblables matières : et lequel signifie quand l'accusation met en faict le crime, lequel il se fait fort de convaincre par tesmoignages et autres probations. En François nous n'avons peu mieux l’exprimer que par ce mot Convaincre. Or l’Apostre a adjourné universellement tout le genre bumain devant le siége judicial de Dieu, afin de les envelopper tous en une condamnation. Et de faict, il ne propose pas seulement accusation contr’eux, mais il la prouve quant et quant. Aureste, Estre sous pêché, vaut autant comme Estre justement devant Dieu condamnez pour pécheurs : ou Estre comprins sous Ja malédiction deuë aux pééhez. Car comme justice apporte avec soy absolution, ainsi aussi la condamnation suyt le péché.

10 Comme il est escrit, Il n'y a nul juste, non pas un seul‘. A1 Hny à nul qui entende, il n'y à nul qui cherche Dieu. 19 Ils ont tous décliné, et ont esté ensemble faits inutiles : il n'y a nul qui

face bien, non pas jusqu'à un.

13 Leur gosier est un sépulchre ouvert : ils ont frauduleusement usé de leurs langues ?, il y a venin d'aspic sous leurs lèvres.

14 Desquels la bouche est plene de malédiction, et d'amertume*.

15 Leurs pieds sont légers à espandre le sang :

16 Destruction et misère est en leurs voyes.

17 Et n'ont cognu la voye de paix":

18 La crainte de Dieu n'est point devant leurs yeux*.

1) Ps, XIV, 3, et LIIT, 3.

2) Ps., V, 10.

Er. DES)7.0 7) Es. LIX, 8.

8) Ps., XXXVI, 1.

10 Comme il est escrit. Jusques yei il a usé de raisons pour convaincre les hommes de leur iniquité : maintenant il amène des argumens fondez sur authorité, comme disent les Latins, qui est la plus ferme espèce de probation entre les

3) Ps., CXL, k

L) Ps X,T B) 154, LIX, 7. 6) Prov., I, 16.

Chrestiens, pourveu que l’authorité soit de Dieu seul. Or il faut que d’yci, ceux qui ont charge d'enseigner en l'Eglise, apprennent comment ils se doyvent porter en l'exercice de leur office. Car si sainct Paul ne maintient yci poinct de

doctrine, lequel il ne conferme par tesmoignage de lPEscriture tout certain, beaucoup moins doyvent s’aventurer à autrement faire, ceux ausquels il n'est commandé que de prescher l'Evangile, lequel ïls ont receu par les mains de sainct Paul, et des autres. Z n’y a nul juste. D'autant que lApostre vouloit prendre ceste liberté d’alléguer plustost le sens que les propres mots, ainsi qu’ils sont couchez: il semble que devant que descendre aux espèces; il a mis premièrement en générai le sommaire des choses,

lesquelles le Prophète récite esire en l’homme , à sçavoir qu'il n’y a nul juste :

et que puis après il a déduit particulièrement les fruits de ceste injustice. Or le premier est, Qu'iln'y a nul qui entende :

et cesté faute d'intelligence et sagesse est incontinent prouvée, par ce Qu'ils ne cherchent point Dieu. Car ce n’est que vanité de tout homme, auquel la cognoissance de Dieu n’est point, Que SÇavoir qu'il ait au reste. Et mesme les arts et sciences qui sont bonnes d’elles-mesmes, vienent toutesfois à estre vaines, si ce fondement n’y esi. Après cela, il adjouste, Qu'il n'y a nul qui face bien: et par cela il signilie que les hommes ont oublié tout sentiment d'humanité. Car comme la cognoissance de Dieu est un souverain lien pour entretenir la conjonction mutuelle entre nous (pource qu’estant nostre Père à tous, il nous unit fort bien les uns aux autres : et hors de luyil n’y a qu’une confusion et dissipation misérable:) ainsi l’ignorance de Dieu engendre volontiers une mhumanité, quand chacun mesprisant les autres, s’aime soymesme, et cherche son proufñt particulier.

Le contraire de ceste humanité est mis après, quand il dit, Que leur gosier est un sépulchre ouvert: c’est-à-dire, un gouffre pour engloutir les hommes. Et c’est plus que s’il les eust nommez Anthropophages, c’est-à-dire, gens vivans de chair humaine : car cela emporte bien une extrême cruauté, quand il dit que le gosier de l’homme est un gouffre si grand que c’est pour dévorer et engloutir des hommes tous entiers. Quand” il dit que leurs langues sont frauduleuses ; et teurs lèvres envenimées : ces deux fa-

CHap, IT ,

cons de parler tendent à une mesme chose. S'ensuit, que Leur bouche est plene de malédiction et d'amertume: qui est un vice contraire à l’autre duquel il vient de parler: mais par cela il faut entendre que de tous costez il ne sort d'eux que malice. Car s’ils usent de paroles douces, c’est pour tromper, et sous termes de flatterie, ils jettent leur venin: au contraire, s'ils monstrent apertement ce qu'ils ont au cœur, lors on voit de lamertume et des maudissons. La manière de parler qui vient après, prinse du Prophète fsaïe, est fort belle, quand il dit que Destruclion et misère est en leurs voyes. Car c’est la description d’une cruauté plus que barbare, laquelle de quelque costé qu’elle se tourne, rend les lieux désers et désolez, gastant, brisant et destruisant tout:

de laquelle sorte Pline deserit l'Empereur Domitian. Conséquemment il dit, Qu'ils ne cognoissent point la voye de paix :

pource qu’estans accoustumez à. rapines, violences, outrages, cruauté et félonie,

ils n ‘entendent rien à procéder bénigne-

ment et amiablement en-affaire quelconque. Finalement en la conclusion du propos est derechef répété en autres termes ce que nous avons dit au commencement, Asçavoir que toute la perversité qui est és hommes, procède d’un contemnement et mespris de Dieu. Car comme ainsi soit que la Crainte de Dieu est le comble et le principal poinct de sagesse, si tost que nous-hous en sommes eslongnez, il ne nous demeure plus une seule goutte de droîture et syncérité. Brief, comme c’est la bride pour retenir et réprimer nostre malice : ainsi quand elle est ostée, nousnous addonnons à tout desbordement de vices. Au reste, afin qu’il ne semble paraventure à quelqu'un, que ces tesmoignages soyent tirez hors de leur vray sens, et alléguez mal à propos, espluchons-les l’un après l’autre, considérans la circonstance des lieux desquels ils sont. prins.

David au Pseaume XIV, 1, dit qu’il y avoit une si grande perversité és hommes, que Dieu après/les avoir tous regardez d'ordre, n’a peu en trouver mesmes un seul juste. Il s'ensuit donc que ceste peste à :

esté espandue universellement sur tout le genre humain. Car s’il y en eust eu quel-

Ciara ll .

qu'un, Dieu l’eust bien veu : devant les veux duquel rien hé peüt esStré caché.

Bien est vray qu’en là fin du Pseaume il parle dé là rédemption d'Israël : mais fious monsirerons tantost après, Comméñit et jusques à quelle mesure les fidèles sont éxempts de ceste condition. Aux autres Pseaumes qui Sont ÿci alléguez, il Se complaind de la meschanceté et malice de ses ennemis : et là eñ sa personne et des siens, il nous propose comme une figure et ombre du règne de Christ. Et pourtant il faut entendre que sous la personne de ses adversaires, nous sont représentez tous ceux lesquels n’appartenans à Christ, ne Sont point conduits par son Esprit. Quant au passage d’Isaïe, il taxe notnméerment le peuple d'Israël: Par plus forte raison donc la répréhension qu’il fait s'addresse aussi aux Gentils. Que dirons-Hous done? Certes il n'y a point üe doute qu’en ces titreS nous avons une description de la nature dés hommes :

afin que de là nous considérions que c’est

de l’homme, quand il est laissé à soy- 1

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

mésme, veu que l’Escriture tésmoigne que tels Sont (ous Ceux qui ne Sont point régénérez par la grâce de Dieu. La condi-

[tion où complexion des saincts et fidèles,

ne seroit en rien meilleuré que celle des autres, si là perversité nestoit corrigée en eux. Ettoutesfois, afin qu’il leur souviene qu'ils ne sont en rien différens des autres quant à la nature, és reliques de leur chair (desquelles ils sont tousjuurs environnez) il$ sentent la semënce de toutes les choses vicieuses qui ont esté tüuchées ci-dessus ; laquelle produiroit incessamment ses fruits, si ce n’estois que la mortification Ÿ Met empésthement : laquelle procède de la miséricorde de Dieu, et non pas de leur nature: Au reste, quant à cé qu’où W’apperçoit point à l'œil, düe tous hommes soyént éntachiéz de tous lés vices vci récitez, cela n’empesche pas qu'on ne les puisse proprément ét vrayenent attribuer tous à 1a natuüfe humaäitie :

coinmé nôüus dvons rémonstré ci-dessus, chapitre L, v. 26.

49 Or nous scavons que tout ce que la Loy dit, elle le dit à ceux qui sont sous la Loy : afin que toute bouche soit fermée, et que tout le monde soit coul-

pable devant Dieu.

20 Parquoy nulle chair ne sera justifiée devant luy par les œuvres de la Loy : car par la Loy est donnée cognoissance de péché.

19 Or nous scavons: Laïssant là les Gentils, il applique nomméement ces titres qui ont esté veus, aux Juifs, lesquels éstoyent beaucoup plus mal-aisez à donter et ranger, d'autant qu’estans despourveus de vraye justice aussi bien que les Gentils, ils se couvroyent de l'alliance de Dieu : comme si ce leur eust esté asséz pour toute saincteté, d’estre séparez du reste du monde par l'élection de Dieu.

Et pour l'entrée, il propose les subterfuges lesquels ils sçavoit bien que les Juifs alléguoyent tout communéement. Car tout ce qu'ils trouvoyent en la Loy tendant à blasmer tout le genre humain, ils avoyent accoustumé de le retourner tout sur les Gentils : comme si, quant à eux, ils eussent esté exempts du rang commun. Ce qu’ils estoyent à la vérité, s’ils né fussent point décheus de leur degré.

Ainsi donc, afin qu’ils ne 8’abusenñt d’aucune fausse imagitiätion dé leur excéllénce particulière, ét ne féstraignent aux Gentils seuls, les choses qui compêètent indifféremment à eux aussi, Sainct Paul prévient yci, et monstre paf la fin et le but de l'Escritüre, que non-seulement ils se trouvent mésléz et enveloppez avec toute la multitude des hommes, mais qu’encore cesite coridamnation $'addresse contr’eux rnoñméemeént, et pour Une Considération spéciale: Et nous voyons de quelle diligénce lApostre use à réfuter leurs objections. Car, dit-il, à quelles gens est-ce que la Lüy est düniée, Et à qui doit-elle servir d’instrüctioh, sinon aux Juifs? Ce qu’elle fait donc mention des autres, cela est comme par accident, ou bien c’est un accessoire: ainsi qu’on dit, et c’est à ses disciples principalement

qu’elle addresse sa doctrine. I] dit que les

Juifs sont en la Loy, d'autant qu’à eux elle estoit destinée et addressée : dont s’ensuit que c’est à eux qu’elle appartient proprement. Sous le mot de Loy, il comprend aussi les livres des Prophètes, et mesmes tout le vieil Testament. {fin que toute bouche soit fermée. C'est-à-dire pour couper broche à toutes tergiversations et répliques, et oster tous moyens d’excuse. Et c’est une métaphore ou similitude prinse de la forme qu’on garde és plaids et jugemens. Car après que l’accusateur a dit, si celuy qui est accusé ha quelque chose à dire pour sa défense , il demande d’estre ouy en son tour, pour se purger des choses qu’on luy a imposées.

Mais si sa conscience le charge, il ne dit mot, et sans ouvrir la bouche attend sa condamnation , monstrant assez desjà en se taisant qu’il se sent condamné. La manière de parler qui est au livre de Job, chapitre XX XIX , v. 37, vient à ce mesme sens : quand il dit, Je mettray ma main sur ma bouche. Car il entend, combien qu’il ne soit pas despourveu de toute excuse apparente, que toutesfois sans s’amuser aucunement à se justifier, il passera volontiers condamnation, et acquiescera à la sentence de Dieu. Le mot qui s'ensuit après en nostre texte, contient une déclaration. Car on dit d’un homme, qu’il ha la bouche fermée, quand on le tient tellement convaincu en jugement, qu’il ne peut nullement eschapper. Autrement, ceste façon de parler, Se {aire devant la face du Seigneur: est prinse en l'Escriture, pour estre effrayé et espovanté de sa majesté : et, par manière de dire, estre si estonné de sa splendeur, qu’on en perde la parole.

20 Parquoy nulle chair. Les gens de sçavoir mesme pe sont pas d'accord que c’est que signifie yei le mot d'OEuvres de la Loy. Car les uns l’estendent à l'observation de toute la Loy, les autres le restraignent aux cérémonies seulement.

Chrysostome, Origène, sainct Hiérome ont esté esmeus à suyvre la dernière opinion, pource qu’il n’est pas dit simplement, Les œuvres : mais, Les œuvres de Ja Loy. Car il leur a semblé que ce mot emportoit nomméement quelque spé-

Car. LIL.

cification et restriction, afin que le propos ne fust entendu de toutes œuvres en général. Mais la difficulté est facile à soudre. Car pource que les œuvres ne sont point autrement justes devant Dieu, sinon entant que par icelles nous taschons de luy rendre service et obéissance : afin d’oster avec plus grande expression universellement à toutes œuvres la vertu de justifier, il a nommé les œuvres lesquelles sur toutes pourroyent justifier, si aucunes y en avoit qui le peussent. Car c'est la Loy qui ha les promesses : et sans icelles nos œuvres ne seroyent rien estimées devant Dieu, et ne viendroyent là en conte. Nous voyons donc maintenant pourquoy c’est que sainct Paul à exprimé nomméement les œuvres de la Loy : asçavoir pource qu’en la Loy la récompense des œuvres est establie. Ce que mesmes les docteurs Scholastiques, qu’on appelle, n’ont pas ignoré : lesquels ont ce mot assez commun, de dire que les œuvres sont méritoires, non pas de leur dignité propre, mais à cause de la convention et promesse que Dieu a faite.

Et combien qu’ils s’abusent, ne considérans point que les œuvres sont tousjours souillées de quelques taches, lesquelles leur ostent tout mérite, si est-ce que ce principe demeure tousjours véritable, Que le loyer des œuvres dépend de la promesse volontaire que Dieu a faite en la Loy. Ça esté donc bien avisé et parlé prudemment, quand sainct Paul n’a point mis en termes les œuvres simplement, mais a nomméement et expresséement proposé l’observation de la Loy, de laquelle le débat estoit principalement esmeu. Au reste, quant à ce que les autres gens sçavaps allèguent, pour maintenir l'opinion de laquelle ont esté ceux que j’ay nommez ci-dessus, il n’y a pas telle force que le propos le requiert. Pource qu’il est yei parlé de la Circoncision, ils estiment que l’Apostre propose un exemple qui se rapporte seulement aux cérémonies. Mais nous avons desjà déclaré pourquoy sainct Paul allègue la Circoncision. Car il n’y à volontiers autres gens enflez de la confiance des œuvres, que les hypocrites. Or nous sçavons que telles gens ne se glorifient qu’en l'apparence extérieure, la-

CHar. IL.

quelle ils font servir comme de masque pour se desguiser. D’avantage, selon leur Opinion, la Circoncision estoit comme lentrée pour participer à la justice de la Loy : et par ce moyen donc il leur sembloit aussi que c’estoit une œuvre de grand mérite, ou plustost comme le fondement de la justice des œuvres. Et quant à ce qu'ils s’arment de l’Epistre aux Galatiens, en laquelle sainct Paul traittant la mesme matière qu’il fait yci, combat toutesfois contre les cérémonies seulement : cela aussi n’est pas assez ferme pour gaigner le poinct qu'ils prétendent, il est certain que sainct Paul débatoit là contre ceux qui enfloyent le peuple d’une vaine fiance des cérémonies. Pour décider ce différent, il ne se restraint point aux cérémonies, et ne traitte pas spécialement en quelle estime on les doit avoir, et de quoy elles doyvent servir :

mais il comprend toute la Loy : comme il appert par les passages d’icelle Epistre, qui se rapportent à ce poinct principal, comme à leur source. Telle aussi estoit la question qui fut débatue entre les disciples en Jérusalem, Act., XV, 5. Cependant nous avons bonne raison de nostre costé de débatre que sainct Paul parle yei de toute la Loy. Car le fil du propos fait fort pour nous, ainsi qu’il l’a déduit jusques yei, et le poursuit encore après :

et il y a plusieurs passages qui ne peuvent porter que nous l’entendions autrement. Voyei donc une sentence digne de mémoire, voire entre les plus notables, Que nul n’obtiendra justice par l’observation de la Loy. Il a desjà devant rendu la raison, et la répétera encore derechef tantost : asçavoir pource que tous jusques à un estans convaincus de transgression, sont rédarguez d’injustice par la Loy. Or

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

ce sont deux choses contraires l’une à l’autre (comme nous verrons plus amplement en la déduction) d’'Estre avoué juste par les œuvres : et, Estre coulpable de transgression. Le mot de Chair n’emporte yci rien de spécial, et signifie simplement Les hommes : sinon qu’il semble qu’il est aucunement propre pour mieux exprimer la chose plus en général. Comme quand on dira, Tous les humains :

cela est plus signifiant que de dire : Tous hommes : ainsi que les Latins aussi ont des mots qui ont semblable propriété.

Car par la Loy. I] prouve par le contraire, que la Loy ne nous apporte point justice, veu qu’elle nous rend convaincus de péché et damnation : et il est ainsi que ja vie et la mort ne procèdent point d’une mesme source. Or quant à l’argument qu'il fait en prouvant par un effet de la Loy lequel est tout contraire, qu’elle ne nous peut apporter justice, il faut entendre que cest argument ne pourroit avoir lieu autrement, si nous ne tenons cela pour résolu, que c’est-ci une chose perpétuellement conjointe à la Loy, et inséparable d’icelle. Asçavoir qu’en monstrant à l’homme son péché, elle luy oste espérance de salut. Il est vray que la Loy d’elle-mesme est le chemin à salut, entant qu’elle nous donne la règle de justice : mais nostre perversité et corruption lempesche de proufiter aucunement en cest endroit. Et si faut adjouster pour le second poinct, Que quiconque est convaincu d’estre pécheur, cestuy-là est quant et quant despouillé et desnué de toute justice. Car d'imaginer, comme font les Sophistes, une demie justice, en sorte que les œuvres justifient en partie :

c’est une badinerie.

21 Mais maintenant la justice de Dieu est manifestée sans Loy, ayant tes-

moignage de la Loy et des Prophètes!.

22 Voire la justice de Dieu par la foy de Jésus-Christ pour tous et sur tous

ceux qui croyent.

1) Rom., I, 17. Fr

21 Mais maintenant la justice de Dieu. On est en doute pourquoy il appelle la justice que nous obtenons par

la foy, Justice de Dieu : si c’est pource qu'il n’y en à point d'autre qui puisse subsister devant Dieu, ou bien si C’est

d'autant que le Seigneur nous la donne par sa miséricorde. Mais pource que toutes les deux interprétations Convienent fort bien, nous n’en débatons d’une part ne d'autre. Ainsi donc il dit que ceste justice laquelle Dieu communique à l'homnie, et laquelle seule il accepte et avouë pour injustice, à esté révélée sans Loy : c’est-à-dire sans aucune aide de la Loy, pourveu que nous entendions qu’en ce propos la Loy Se prend pour les œuvres. Car il ne la faut pas rapporter à la doctrine, laquelle puis après il allègue pour tesmoin de la justice gratuite, de la foy. Quant à ce qu'aueuns restraignent ce mot de Loy aux cérémonies, je monstreray tantost que c’est une interprétation maigre et Sans substance. {il reste donc qué nous sçachions, que ceste manière de parler tend à exclure les mérites des œuvres. En quoy aussi nous voyons comment il ne fait point un meslinge des œuvres avec la miséricorde de Dieu : mais Pestablit seule, toute opinion ou estime des œuvres retranchée. Or je sçay que sainct Augustin expose ceci autrement :

car il prend la Justice de Dieu pour la grâce de régénération : et confesse qu’elle est gratuite, d'autant que le Seigneur nous renouvelle par son Esprit, sans qu’il y ait aucune dignité ou mérite de nostre costé. [ exclud d’icelle les œuvres de la Loy, c’est-à-dire les œuvres par lesquelles les hommes s’efforcent d'acquérir la grâce de Dieu d’eux-mesmes, sans estre renouvelez. Je sçay fort bien aussi qu'il ÿ a quelques nouveaux spéculateurs, lesquels d’une gravité magistrale mettent en avant ceste doctrine, comme s'ils l’avoyent toute @e nouveau receuë par révélation, Mais on cognoiïstra évidemment par la déduction du texte, que l’Apostre comprend sans aucune exception toutes œuvres, mesmes celles que lé Seigneur œuvré és siens. Car vertes Abraham estoit desjà régénéré, et l’esprit de Dieu le conduisoit, au temps que S. Paul nie qu’il ait esté justifié par les œuvres. I s'ensuit donc qu'il exclud de la justification de Phomme non-seulement les œuvres qui Sont moralement bonnes (comme ils disent) et qhi Sont faites par un instinct naturel : mais aussi toutes

CHae. III.

celles que les fidèles peuvent avoir. D’avantage, si la définition de la justice de la foy est comprinse en ces mots, Bien-heureux sont ceux desquels les iniquitez sont pardonnées, Pseaume XXXIF, 1 : il n’est point question de mettre différence entre une sorte d'œuvres, et autre : mais tout mérite d'œuvres aboli, il n’y a que la seule rémission des péchez qui soit establie cause de justice. Il semble à telles gens que ces deux choses peuvent trèsbien accorder ensemble, asçavoir, Que l’homme est justifié par la foy par la grâce de Jésus-Christ : et, Que toutesfois il est justifié par les œuvres qui procèdent de la régénération spirituelle : d'autant que Dieu nous renouvelle gratuitement, et nous recevons ce don de Iuy par foy. Mais sainct Paul prend bien un autre principe, asçavoir, Que les consciences ne seront jamais tranquilles et en repos, jusquesS à ce qu’elles soyent appuyées sur la seule miséricorde de Dieu. Et pourtant en un autre passage, après avoir monstré que Dieu estoit en Christ, afin de justifier les hommes, il exprime quant et quant le moÿen, Ne leur imputant point leurs forfaits, 2 Cor., V, 19. Semblablement aux Galätiens, chap: IL, vi 42, il fait la Loy contraire à la foy, quant à l'effet de justifier: d'autant qu’elle promet la vie à ceux qui feront ce qu’elle commande. Or est-il ainsi que la Loy ne commande pas seulement une apparence d'œuvres selon la létre, mais requiert une amour de Dieu sans feintisé: 11 S'ensuit donc qu’en la justice dé la foy; il n'y a mérite d'œuvres qui ait lieu: Dont il .

appert que c’est une cavillation frivole, de dire que nous sommes justifiez en Christ, d'autant qu’estans merhbres de Christ, nous sommes renouvelez par l'Esprit : Que nous sommes justifiez par la foy, pource que par icelle noùûs Sommes eïtez au corps de Christ: Que nous sommes justifiez gratuitement, poürce que Dieu ne trouve rien en nous que péché. Car c’est en Christ, pource que c’est hors de nous: c’est par la foy, pourée qu’il nous est nécessaire d’estre du tout appuyez sur la miséricorde de Dieu, et ses promesses gratuites: c’est

Char, HI.

gratuitement, pource que Dieu nous réconcilie à soy, ensevelissant nos péchez.

Et quant et quant, on ne peut point restraindre ceci, pour dire qu’il ba lieu pour le commencement de la justice, comme songent telles gens. Car ceste diffinition, Bien-heureux sont ceux desquels les iniquitez sont remises, a eu lieu en David, après que desjà il s’estoit exercé long temps au service de Dieu : et Abraham trente ans après que Dieu leut appelé, combien qu’il fust comme un patron excellent de Saincteté, toutesfois il wa point d'œuvres par lesquelles il se puisse glorilier devant Dieu: et pourtant, ce qw’il croit à la promesse, luy est imputé à justice. Aussi quand sainct Paul prononce que Dieu justifie les hommes, ne leur imputant point leurs péchez, il récite un propos authentique qui doit tous les jours estre réitéré en lEglise. Et ceste paix de conscience, laquelle est troublée par laconsidération des œuvres, n’estpas pour un jour seulement, mais doit durer tout le temps de la vie. Dont s'ensuit que jusques à la mort il n’y a point d’autre moyen par lequel nous soyons justes, sinon d'autant que nous regardons en Christ seu}, auquel Dieu nous ha une fois adoptez, et nous ha maintenant pour agréables. Par ce passage äussi est repoussée la cavillation de ceux, lesquels quand nous affermons qu’il est bien prouvé en lPEscriture que nous sommes iustifiez par la seule foy, nous àaccusent de fausseté, pource que le mot Seule ne se trouve nulle part en l’Escriture. Mais puis qu’ainsi est que la justification consiste sans la Loy et hors de nous, pourquoy ne sera-elle attribuée à la seule miséricorde? Et si elle est de la seule miséricorde, aussi sera-elle de la seule foy.

Ce mot Maintenant, peut estre prins simplement pour monstrer qu’yci est mis le contraire du propos précédent : comme souvent nous usons de semblables façons de parler : et ainsi il ne se rapportera pas au temps. Que si on aime mieux le rapporter au temps (ce que je reçoy volontiers, afin qu’il ne semble qu’il chervhe un subterfuge) il ne faudra pas toutesfois entendre la seule abrogation des cérémonies. Car l'intention de l’Apostre a esté

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

seulement de monstrer l’excellence de la gracé que nous avons par-dessus les Pères, en faisant comparaison entr'eux et nous. Ainsi le sens Sera, Que la justice de la foy a esté révélée par la prédication de l'Evangile, après que Christ a esté manifesté en chair. Et toutesfois il ne s’ensuit pas de cela, qu’elle ait esté cachée dévant l’advénement de Christ. Car il faut yci considérer deux manifestations.

La première est du vieil Testament, laquelle consistoit en la Parole et aux Sacremens : l’autre du Nouveau, laquelle outre les cérémonies et les promesses contient l’accomplissement en Christ, laquelle aussi est esclaireie plus à plein par PEvangile, Æyant tesmoignage. I adjouste ceci, afin qu’il ne semble avis que PEvangile soit contraire à la Loÿ, en la dispensation de la justice gratuite. Comme donc il a nié que la justice de la foy ait aucun besoin d’aide de la Loy, aussi maintenant il dit expressément qu’elle est confermée et vérifiée par le tesmoignage d’icelle. Or si la Loy rend tesmoignage à la justice gratuite, il appert qu’elle na pas esté donnée à ceste fin d'enseigner les hommes, de s’acquérir justice parles œuvres. Ceux done qui la tirent à cela, et la veulent faire servir à une telle fin, ne font que la corrompre et renverser.

Au reste, si on veut avoir probation de ceste séntence, qu'on suyve par ordre d’un bout à autre toute la Somme de la doctrine de Moyse. Là on trouvera que dés le commencement lhôomme estant forelos et jetté hors du royaume de Dieu, na point eu d’aütre moyen d’estre restabli et remis sus, que par les promesses Evangéliques, touchant la Semence bénite, par laquelle il prédit que la teste du serpent sera brisée, et en laquelle bénédiction est dénoncée à toutes nations. On trouvera és Commandemens tesmoignage et démonstrance de nostre iniquité: par les sacrifices et oblations on apprendra que la satisfaction et purgation d’icelle est en Jésus-Christ seul. Après cela venant aux Prophètes, on y trouvera les promesses de la miséricorde gratuite très évidentes et magnifiques. Mais on pourra veoir ce propos plus au long en nostre Institution.

22 loire la justice de Dieu. monstre en peu de paroles quelle est ceste justification : asçavoir qu’elle réside en Christ, et est appréhendée par la foy.

Combien qu’en mettant derechef le nom de Dieu, il semble qu’il veut toucher que Dieu est autheur d’icelle justice, et non pas seulement approbateur, comme sil disoit, qu’elle ne procède de luy seul ou qu’elle ha son origine du ciel, mais qu’elle nous est manifestée en Christ. Et pourtant, quand il est question d’en parler, voyci l’ordre qu’il nous convient de suyvre. Premièrement que nous sçachions que le poinct et la décision de nostre jus-

- tification ne dépend pas du jugement des hommes, mais se rapporte au siége judicial de Dieu, où nulle justice n’est receuë et avouée, sinon la parfaite et entière obéissance de la Loy: ce qu’on peut aiséement cognoistre par les promesses et menaces qui y sont adjoustées. Et si ainsi est qu'il ne se.trouva jamais homme qui parveinst à une saincteté si accomplie, il s’ensuit que tous sont despourveus et desnuez de justice en eux-mesmes. Après cela, il faut que Christ viene en avant, lequel, comme il est seul juste, aussi nous rend justes, transférant sa justice en nous. Par cela il est aisé à veoir main-

Cuare. III.

justice de Christ. Ainsi donc, à ce que nous soyons justifiez, la cause eficiente (qu'on appelle) est la miséricorde de Dieu: Christ en est la matière: la Parole avec la foy est l'instrument. Et pourtant, quand il est dit que la foy justifie, c’est d'autant qu’elle est l’instrument pour recevoir Christ, qui est celuy auquel justice nous est communiquée. Après que nous avons esté faits participans de Christ, non-seulement nous sommes justes, quant à nos personnes, mais nos œuvres mesmes sont réputées justes devant Dieu.

Et la raison est, pource que toute l’imperfection qui est en icelles, est effacée par le sang de Jésus-Christ. Semblablement, les promesses qui estoyent conditionnelles, nous sont accomplies par la mesme grace, entant que Dieu rémunère et récompense nos œuvres comme si elles estoyent parfaites, pource que le défaut .

d’icelles est couvert par le pardon gratuit. 4 tous, et sur tous. Pour plus grande expression, il répète une mesme chose par diverses formes de parler, afin de mieux faire sonner ce que nous avions desjà ouy: asçavoir, Et que la seule foy est yci requise, et que les choses exterpes ne mettent point de distinction entre les fidèles, et mesmes qu'il n’y à point à

tenant que la justice de la foy, est la i regarder s’ils sont Gentils ou Juifs.

Car il n'y a nulle différence. 2

23 Veu que tous ont péché, et sont desnuez de la gloire de Dieu. 24 Estans justifiez gratuitement ' par sa grâce, par la rédemption qui est

en Jésus-Christ :

25 Que Dieu a proposé? pour propiciatoire par la foy au sang d'iceluy, pour démonstrer sa justice, pour la rémission des péchez précédens, par la patience

de Dieu.

26 Pour démonstrer, di-je, sa justice au temps présent, afin qu’il soit trouvé juste, et justifiant celuy qui est de la foy de Jésus.

1) Ou, pour néant. 2) Ou, ordonné de tout temps.

Car n'y a nulle différence. K range tous hommes, sans exception, à ceste nécessité de chercher justice en Christ :

comme s’il disoit qu’il n’y a aucun autre moyen d’obtenir justice, et que les uns ne sont point justifiez d’une sorte, et les autres d’un auire, mais tous ensemble le sont par la foy : pource que {ous sont pécheurs : et par ainsi, n’ont rien de

quoy ils se puissent glorifier devant Dieu. Or il prend pour un poinct tout résolu et arresté, que quand il faut venir devant le siége judicial de Dieu, quiconque est coulpable de péché, demeure confus et accablé sous son ignominie :

tellement qu’il n’y a pécheur qui puisse porter la présence de Dieu, comme nous voyons en l’exemple d’Adam, Gen., IE, 8.

CHar. III.

Encore derechef il combat yci par une raison prinse du contraire, de laquelle nous avons à noter que c’est qui S’ensuit.

Pource que tous sont pécheurs, sainct Paul infère de là que tous aussi sont despourveus et desnuez de louange de justice. Il faut donc dire selon sa doctrine, qu'il n’y a point de justice si elle n’est entière et parfaite. Car s’il y avoit quelque demie justice, il ne faudroit pas incontinent despouiller l’homme de toute gloire, pourtant s’il est pécheur. En quoy est assez réfutée la resverie de ceux qui imaginent une justice partiale, comme on dit. Car s’il estoit vray que nous fussions justifiez en partie par les œuvres, en partie par la grâce de Dieu, cest argument de saint Paul ne vaudroit rien, de dire que tous hommes sont vuydes de la gloire de Dieu, pource qu’ils sont pécheurs. C’est donc une chose toute certaine, que où il y a péché, là il n’y a aucune justice, jusques à ce que Christ abolisse la malédiction. Et c’est ce qui est dit en l’Epistre aux Galatiens, chap.

IE, v. 10, Que tous ceux qui sont sous la Loy, sont sujets à malédiction : et que nous en sommes délivrez par le bénéfice de Christ. Quant à ce mot de Gloire de Dieu, sainet Paul entend une gloire qui ait lieu devant Dieu : comme il est prins aussi en sainct Jehan, XIE, 43, Ils ont plus aimé la gloire des hommes, que la gloire de Dieu. Et ainsi il nous retire comme de ce théâtre mondain, c’est-àdire de l’applaudissement des hommes, et nous ramène au siége judicial de Dieu.

24 ÆEstans justifiez gratuitement.

C'est-à-dire, Et sont justifiez. Car c’est une chose assez ordinaire aux Grecs, de mettre le participe pour le verbe. Le sens est, Pource qu’il ne reste rien autre chose aux hommes, sinon qu’ils périssent, estans accablez du juste jugement de Dieu : à ceste cause ils sont justifiez gratuitement par sa miséricorde. Car Christ subvient et remédie à ceste misère, et se communique aux fidèles, afin qu’en luy seul ils trouvent toutes les choses qui leur défaillent. Il n’y a pas paraventure en toute PEscriture un plus excellent passage, pour exprimer la grande eflicace et la vertu magnifique de

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

ceste justice. Car il monstre que la miséricorde de Dieu est la cause efliciente d’icelle justice : que Christ avec son sang est la matière : que la foy conceuë par la parole, en est la forme ou l'instrument :

et pour le dernier, que la gloire de la justice et bonté de Dieu en est la cause finale. Quant à la cause efficiente, il dit que nous sommes justifiez gratuitement, et ce par sa grâce. Ainsi il exprime par deux fois que le tout est de Dieu, et qu’il my a rien du nostre. C’eust esté assez de mettre à l’opposite des mérites la grâce de Dieu : mais afin que nous ne veinssions à imaginer une grâce à demi, par.Ceste redite il a renforcé et plus clairement exprimé ce qu’il vouloit dire, et attribué à la seule miséricorde de Dieu l’entier effet de justice, laquelle les Sophistes deschirent par pièces, et rongnent, de peur d’estre contraints de confesser leur povreté. Par la rédemption. Voyci la matière de nostre justice : asçavoir que Christ par son obéissance a satisfait au jugement du Père: et se mettant en nostre place, nous a délivrez de Ja tyrannie de la mort, sous laquelle nous estions tenus Captifs. Car par l’expiation du sacrifice qu’il a offert, nostre condamnation a esté ostée et abolie. En quoy derechef est fort bien réfutée la resverie de ceux qui veulent dire que ceste justice est une qualité ou vertu en Phomme. Car si nous sommes avouez justes devant Dieu, d’autant que nous avons esté rachetez avec pris, certes il faut bien dire que nous empruntons ceci d’ailleurs, ne layans point en nous. Et incontinent après sainct Paul expose encore plus clairement que veut dire ceste rédemption, et à quoy elle tend: asçavoir à ce que nous soyons réconciliez à Dieu. Car il nomme Cbrist Propiciation, ou (ce que je trouve meilleur, afin qu'il y ait une allusion à Ja :figure ancienne) Propiciatoire. Et que veut-il dire par cela, sinon que nous sommes justes, d'autant que Christ fait que le Père nous est propice? Mais il nous faut maintenant venir à esplucher les mots.

25 Lequel Dieu a proposé. Pource que le mot Grec duquel use lApostre, signifie aucunesfois Ordonner et déter-

miner devant : aucunesfois Desployer, mettre en avant, et présenter : (comme aussi le mot Proposer en la Langue Françoise ha les deux significations) si ‘on prend la première exposition, sainct Paul rapporte à la miséricorde gratuite de Dieu, que Christ ait esté ordonné Médiateur, lequel par le sacrifice de sa mort appaisast le Père envers nous. Car ce west pas une petite considération pour magnifier la grâce de Dieu, quand il est dit que de son bon gré et propre mouvement il a cherché le moyen pour effacer et abolir nostre malédiction. Et de faict, il semble que ce passage accorde avec . cest autre, Dieu à tant aimé le monde,

qu'il a donné son Fils unique, Jehan, IT, 16. Combien que si nous prenons le second sens que j’ay dit, ce sera tousjours une mesme raison : asçavoir que Dieu au temps propre a présenté et mis en veuë celuy qu’il avoit en son conseil destiné et ordonné Médiateur. Je trouve bon qu'en ce mot de Propiciatoire, nous entendions une allusion au Propiciatoire ancien, comme j'ay desjà dit. Car lApostre monstre que ce qui estoit là figuré, a esté représenté au vray en Christ. Toutesfois pource qu’on ne pourroit pas rejetter l’opinion diverse, si quelqu'un aimoit mieux prendre le mot plus simplement, je n’en veux rien déterminer. Tant y à que ce à quoy S. Paul à principalement prétendu en ce passage, demeure bien certain et évident par ses paroles :

asçavoir que sans Christ Dieu est tousjours courroucé Contre nous, que par [uy nous sommes réconciliez à Dieu, quand par sa justice nous luy sommes agréables. Car Dieu ne déteste point en nous son œuvre, C'est-à-dire ce que nous sommes créez hommes : mais nostre immondicité, laquelle esteint la lumière et clarté de son image. Après que le lavement de Christ a osté et nettoyé ceste immondicité, lors Dieu nous aime et embrasse comme son ouvrage pur. Propiciatoire par la foy, au sang. Aucuns disent, Prop'ciatoire par la foy, moyenant son sang : mais j'aime mieux retenir mot à mot ce qui est en $. Paul : car il me semble qu'il a voulu tout d’un fil dire que Dieu nous est fait propice si tost

Cuar. II.

que nous avons nostre fiance fondée au sang de Christ, pource que par la foy nous enftrons en possession du bénéfice d'iceluy. Or, en nommant le Sarg seul, il n’a pas voulu exclure les autres parties de la rédemption : mais plustost sous une espèce il comprend le total. Et il à nommé le sang, pource qu’en iceluy nous avons nostre lavement. Ainsi par cela est signifiée toute nostre expiation, selon la figure Synecdoche. Car venant de dire que Dieu a esté appaisé envers nous, en Christ : il adjouste maintenant que l’effet de cela se monstre par la foy : et quant et quant que c’est que nostre foy doit principalement considérer en Christ.

Pour la rémission. (C'est-à-dire afin qu'il effaçast les péchez. Et derechef, ceste définition ou déclaration conferme ce que j'ay desjà remonstré par plusieurs fois, Que les hommes sont justifiez par imputation, et non pas que de faict et à la vérité ils soyent tels. Car l’Apostre use yei maintenant d’un mot, et puis d’autre, pour mieux exprimer et plus évidemment, qu’en éeste justice il n’y a rien de nostre mérite. Car si nous l’obtenons par la rémission des péchez, il s’ensuit qu’elle est hors de nous : et si ceste rémission procède de la pure libéralité de Dieu, voylà tout mérite abbatu. Cependant on demande, Pourquoy il restraint le pardon aux péchez précédens. Combien que ce passage soit prins par les expositeurs en divers sens, toutesfois je trouve vraysemblable que sainct Paul a regardé aux expiations qui se faisoyent en la Loy, lesquelles estoyent bien tesmoignages de la satisfaction à-venir, mais n’avoyent pas cela, de pouvoir appaiser Dieu. H y a un semblable passage aux Hébrieux, Chap. IX, v. 45, Que par Christ a esté apportée la rédemption des péchez qui estoyent sous le premier Testament.

Néantmoins il ne faut pas entendre que la mort de Christ n'ait apporté expiation que pour les péchez du temps précédent :

qui est une resverie, laquelle aucuns fantastiques ont tirée de ce passage mal en:

tendu et appliqué par eux. Car sainct Paul monstre seulement que jusques à la mort de Christ il n’y a eu aucun pris ou payement et satisfaction pour appai-

Cuar. HI.

ser Dieu : et que cela n’a point esté mis en effet et accompli par les figures de la Loy : et pour ceste cause la vérité a esté différée et réservée jusques au temps de plénitude. Or il y à semblable raison aux péchez qui nous obligent tous les jours à condamnation, et nous rendent coulpables : car il n’y a qu'un seul moyen de satisfaction pour tous. Aucuns pour eschapper ceste absurdité, ont dit que les péchez précédens estoyent remis : afin qu’il ne semblast que par cela on voulust donner licence de pécher pour le temps à-venir. Et de faict, il est bien vray que le pardon n’est présenté que pour les péchez desjà commis : non pas que le fruit de la rédemption viene a estre anéanti et perdu, si nous tombons puis après en péché, comme Novatus et ceux de sa secte ont songé : mais pource que la dispensation de l'Evangile est de proposer les jugemens et lire de Dieu à celuy qui péchera par après, et la miséricorde à celuy qui à péché. Toutesfois le vray sens est celuy que j’ay premièrement amené. Quant à ce qu’il adjouste, que cesite rémission a esté en la patience : les expositeurs prenent simplement Ce mot pour une douceur et débonpaireté, laquelle ait comme retenu le jugement de Dieu, et empesché qu’il ne s’enflammast à nostre ruine, jusques à ce que finalement il nous receust en grâce. Mais toutesfois il semble plustost qu’en ce mot il y à tacitement une anticipation.

Car afin que personne ne répliquast que ceste grâce s’est monstrée bien tard, S.

Paul monstre qu’en cela il y a un tesmoignage évident de la patience de Dieu.

26 Pour démonstrer,di-je, sa justice au temps présent, etc. I y à bien grand poids en la répétition de ce poinct, laquelle sainet Paul a affectée de propos délibéré, pource qu’elle estoit fort nécessaire : d'autant qu'il n’y à rien plus difficile à persuader à l’homme que ceci :

Asçavoir que ne s’attribuant rien à sOymesme il recognoisse le tout venir de Dieu. Combien qu’il fait expresséement

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

mention de ceste nouvelle démonstrance, afin que les Juifs ouvrent les yeux, pour contempler et considérer la chose. 4u temps présent. Ce qui a esté perpétuel à tous aages, il le rapporte au jour de la manifestation de Christ, et non sans cause. Car ce qui avoit esté anciennement eognu obscurément et sous ombres et figures, Dieu l’a mañifesté apertement en son Fils. Ainsi Padvénement de Christ a esté le temps agréable, et le jour de salut, Isaie XLIX, 8. Il est vray qu’en tous siècles Dieu à rendu quelque tesmoignage à sa justice : mais quand le Soleil de justice s’est levé, lors elle est apparue beaucoup plus clairement et magnifiquement. Nous avons donc à noter la comparaison entre le vieil et le nouveau Testament. Car quand Christ a esté manifesté, c’est adonc que la justice de Dieu a esté révélée tout à plein. {fin qu'il soit trouvé juste. C’est une définition de ceste justice, laquelle il a dit avoir esté monstrée quand Christ a esté donné:

comme aussi au chap. [, il avoit déclaré qu’elle estoit révélée en l'Evangile. Or il dit qu’elle consiste en deux parties. La première est, que Dieu est juste, non pas comme parmi les autres, mais pource qu’il ha luy seul toute plénitude de justice enclose en soy. Car autrement ce n’est pas luy rendre vraye et entière louange, telle qu’à luy appartient, sinon que tout le genre humain estant condamné d’injustice, luy seul ait le nom et l’honneur d’estre juste. Après cela, pour l’autre partie il met la communication de justice :

asçavoir quand Dieu ne tient pas ses richesses cachées par devers soy pour les supprimer, mais les espand sur les hommes. Ainsi donc, la justice de Dieu reluit en nous, entant quil nous justifie par la foy de Christ. Car il ne serviroit de rien que Christ nous fust donné à justice, si la fruition et jouissance ne nous en venoit par la foy. Dont s’ensuit que tous hommes sont injustes et perdus en euxmesmes, jusques à ce que le remède leur soit présenté d’enhaut.

27 Où est donc la ventance? Elle est forelose. Par quelle loy? Des œuvres?

Non : mais par la loy de foy.

Cuar. IIS.

28 Nous concluons donc que l'homme est justifié par foy, sans les œuvres

de la Loy!.

1) Ou, sans la loy des œuvres.

27 Où est donc la ventance, etc.

Après que l’Apostre à tant et plus par fermes et vives raisons débouté les hommes de toute fiance des œuvres : maintenant il Se mocque de leur folie et vanité.

Et il estoit bien nécessaire qu’il usast &une telle exclamation : pource qu’en ceste matière ce ne seroit pas assez d’enseigner et proposer simplement Ja doctrine, sinon que quant et quant le sainct Esprit foudroyast d’une véhémence extraordinaire, pour mettre bas et accabler toute nostre hautesse et présomption.

Or quand il dit que ventance est forclose : il n’y a point de doute que c’est d'autant que nous ne pouvons rien alléguer et mettre en avant du nostre qui soit digne d'approbation ou louange devant Dieu. Que si matière de se vanter ou glorifier, n’est autre chose que mérite par lequel l’homme acquière l’amour de Dieu : qu’on le nomme de Congruo, ou de Condigno, ou comment on voudra :

si est-ce qu’on voit à l’œil que ce passage renverse l’un et l’autre. Car il n’est point yei question d’une diminution où modération : mais sainct Paul n’en laisse pas une seule goutte à l’homme. D'avantage.

si la foy oste et abolit la gloire des œuvres, en sorte qu’elle ne puisse estre preschée purement, que quant et quant elle ne despouille l’homme de toute louange, en attribuant tout à la miséricorde de Dieu, il s'ensuit qu’il n’y a œuvre aucune qui nous aide à obtenir justice. Des œuvres? Comment est-ce qu’il dit yci que nos mérites ne sont point forclos par la Loy, veu que par ci-devant il a prouvé nostre condamnation par la Loy? Car si elle nous adjuge tous à la mort, quelle gloire prendrons-nous d’elle?

Ne faut-il pas plustost confesser, que nous desnuant de toute gloire, elle nous couvre d’opprobre et confusion”? Mais la response est, que lors sainct Paul monstroit que nostre péché est descouvert par la manifestation que la Loy en fait, entant que nous avons tous fourvoyé de

l'observation d’icelle. Or yei il entend, que si la justice estoit en la Loy des œuvres, que nostre gloire ne seroit pas forclose : mais pource qu’elle est de la seule foy, que pour ceste cause il ne faut point que nous-nous attribuyons rien :

d'autant que la foy prend tout de Dieu, et n’apporte rien qu’une humble confession de la povreté de: l’homme. Et faut diligemment noter l’antithèse entre la foy et les œuvres : en laquelle le mot D'œuvres est mis universellement, et sans aucune restriction. fl ne parle donc pas ne des cérémonies seulement, ne de l'apparence externe des œuvres : mais il comprend tous les mérites des œuvres qu’on sçauroit imaginer. Il est vray que c'est une façon de parler impropre. La loy de la foy : mais cela n’obseurcit point l'intention de l’Apostre. Car il entend que quand on viendra à la règle de la foy, voylà universellement toute la gloire des œuvres abbatue : comme sil disoit, Qu'il est vray qu’en la Loy il est fait mention de la justice des œuvres, mais que la foy aussi ha sa loy, laquelle ne laisse aucune justice és œuvres, quelles qu’elles soyent.

28 Nous concluons donc que l'homme est justifié par foy. A recueille maintenant la principale proposition, comme estant du tout hors de toute doute, et adjouste quant et quant l’exposition d’icelle. Car c’est une chose qui eselaircit beaucoup la justification de la foy, quand on exclud nomméement les œuvres. Et pourtant il n’y a rien à quoy aujourd’'huy nos adversaires taschent plus, qu’à brouiller la foy avec les mérites des œuvres. Ils confessent bien que l’homme est justifié par foy : mais non pas par la foy seule. Au contraire, à la vérité et en effet ils attribuent à charité la vertu de justifier : quoy que de parole ils la donnent à la foy. Mais nous voyons en ce passage que S. Paul maintient la justification estre tellement gratuite, qu'il monstre évidemment qu’elle ne peut

1) Ce sont mots assez communs aux escholes des Sorbonistes, et du jargon de leur gros Latin,

Caar. IIT.

en manière que ce soit accorder avec aucupe dignité ou mérite d'œuvres. J'ay ci-dessus rendu la raison pourquoy il use de ce mot OEuvres de la Loy, et ay monstré quant et quant que ceux-là sont ridicules qui le restraignent aux cérémonies. C’est aussi une sotte exposition et bien maigre, d'exposer OEuvres de la Loy : œuvres litérales : c’est-à-dire faites à la letre et sans la conduite de l'Esprit de Christ. Mais plustost cest épithète vaut autant comme s'il eust dit, OEuvres méritoires : pource qu'il se rapporte au loyer promis en la Loy. Au reste, ce qui est dit en S. Jaques, Que l’homme n’est pas justifié par la seule foy, mais par les œuvres, (Jaq., Il, 24) n’est point contraire à la sentence précédente. Le moyen d'accorder les deux ensemble dépend principalement de la considération du propos duquel S. Jaques traitte. Car il n’est point là question comment c’est que les hommes acquièrent justice devant

SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS

Dieu : mais comment ils peuvent donner à cognoistre qu'ils sont justes. Car il rembarre les hypocrites qui se glorifient sans cause du titre de foy. C’est donc bien se mesprendre lourdement, de n’aviser pas que sainct Jaques prend en autre signification le mot de Justifier, que ne fait sainct Paul : comme aussi ils traittent diverses matières. Il appert aussi sans aucune difficulté que le mot de Foy est équivoqué, c’est-à-dire qu'il ne se prend pas en mesme sorte en ces deux passages. Il faloit prendre garde à ceste double équivocation, pour bien juger de la chose. Car selon que sainct Jaques déduit son propos, il est aisé à recueillir qu’il ne veut dire autre chose, sinon que la foy feinte ou morte ne fait ou ne prouve point l’homme estre juste : et qu’il faut qu'il monstre sa justice par œuvres. Mais on pourra veoir nostre Institution sur ce propos.

29 Dieu est-il seulement Dieu des Juifs? ne l'est-il point aussi des Gentils?

Certes il l'est aussi des Gentils.

30 Car il y a un seul Dieu qui justifiera de la foy la Circoncision et le Pré-

puce par la foy,

29 Dieu est-il seulement Dieu des Juifs, ete. C’est la seconde proposition :

Asçavoir que ceste justice n'appartient point plus aux Juifs qu'aux Gentils. Or il estoit bien besoin d’insister sur ce poinct, afin qu'on donpast au règne de Christ son estendue par tout le monde.

Il ne demande donc pas simplement ou précisément si Dieu est Créateur des Gentils (ce qui estoit tout notoire et hors de doute) mais asçavoir-mon s’il ne se

veut pas déclarer aussi leur Sauveur.

Car puis qu’il a fait égal tout le genre humain, et l’a rangé tout à une condition, s’il y a quelque différence entr’eux, elle vient de Dieu, et non pas d’eux, veu qu’ils sont égaux en toutes choses. Que s’il est vray que Dieu veut faire tous peuples de la terre participans de sa miséricorde, le salut, et la justice qui est nécessaire à salut, s’estend aussi à tous.

Parquoy ce mot de Dieu emporte yci une relation et correspondance mutuelle,

IT

qu'on trouve souvent en l’Escriture, Je seray vostre Dieu, et vous serez mon peuple, Jér., XXX, 22. Car ce que Dieu pour un temps s’est éleu un peuple péculier, n’abolit point ce principe de nature, Que tous sont formez à l’image de Dieu, et entretenus au monde en espérance de l'éternité bien-heureuse.

30 Qui justifiera de la foy. En disant les uns sont justifiez par la foy, et les autres de la foy, il semble qu’il ait expressément prins plaisir à user de variété, pour dire une mesme chose, afin de se mocquer en passant, de la follie des Juifs, qui songeoyent quelque diversité entr’eux et les Gentils, comme ainsi soit qu'il n’y eust nulle différence entre les deux, quant à la justification. Car si les hommes sont faits participans de ceste grâce par la seule foy, et n’y a qu’une foy entre les deux, c’est une chose ridicule d'imaginer diversité, là où il y a si grande convenance. Et pourtant je pense

que ces mots emportent une ironie, c’està-dire une mocquerie, comme s’il disoit, Qui ne se voudra passer de la différence entre le Gentil et le Juif : et bien, je luy en bailleray une, c’est que le premier obtient justice par la foy, et l’autre de la foy. Sinon qu'on trouvast meilleur de

Car. IL

distinguer ainsi, Que les Juifs sont justifiez de la foy, pource qu’ils naissent héritiers de la grâce, entant que le droïct d'adoption vient à eux par une suite des pères aux enfans : et que les Gentils sont justitiez par la foy, pource qu’ils entrent en l’alliance de nouveau.

31 Anéantissons-nous donc la Loy par la foy? Ainsi n’adviene : ains nous

establissons la Loy.

31 Anéantissons-nous donc. Quand on oppose la Loy à la foy, la chair incontinent sur cela imagine quelque répugnance, comme si l’une estoit contraire à l’autre : et principalement ceste fausse imagination gaigne aiséement lieu entre ceux, lesquels estans abbruvez d’une perverse intelligence de la Loy, ne cherchent en icelle autre chose que la justice des œuvres, laissans derrière les promesses. Et aussi c’estoit un blasme qu’on donnoit tout communéement entre les Juifs, non-seulement à sainct Paul, mais mesmes à nostre Seigneur : comme si par toute leur prédication ils eussent tasché d’anéantir et abolir la Loy. Et c’est la raison pourquoy il use de ceste protestation, Je ne suis point venu pour abolir la Loy, mais pour l’accomplir, Mat., V, 47. Or ceste suspicion qu’ils prenoyent, comme j'ay dit, se rapportoit tant aux mœurs qu'aux cérémonies. Car pource que l'Evangile met fin aux cérémonies de Moyse, il semble aux gens qu’il tende à destruire le ministère de Moyse. D’avantage, pource qu’il efface toute la justice des œuvres, on vient à penser qu’il est contraire à tant de tesmoignages de la Loy, où le Seigneur afferme qu’en icelle il a monstré le chemin, et prescrit la règle de justice et de salut. A ceste cause je n’expose point ceste excuse de sainct Paul, des cérémonies à part, ni aussi de la Loy morale (comme on dit) c’est-à-dire des commandemens qui concernent les mœurs : mais je lPenten en général de toute la Loy. Car la Loy morale est vrayement confermée et establie

par la foy en Christ, veu qu’elle a esté donnée à ceste fin, que monstrant à l’homme son iniquité, elle lPamenast à Christ, sans lequel elle ne peut estre accomplie et mise en prattique : et en vain elle crie monstrant ce qui est bon et droict à faire : et mesmes elle ne peut sinon irriter et enflammer tousjours d’avantage la concupiscence, afin d’amasser finalement tant plus grande condamnation sur l’homme. Mais quand on viendra à Christ, premièrement on trouve en luy la parfaite justice de la Loy, laquelle mesmes est faite nostre par imputation :

puis après la sanctification, par laquelle nos cœurs sont formez à l'observation de la Loy. Vray est que c’est une observation imparfaite, mais tant y a qu’elle vise au droit but. Autant en faut-il dire des cérémonies : lesquelles cessent bien et s’esvanouissent par l’advénement de Christ, mais c’est adonc et par cela qu’elles sont vrayement confermées. Car si on les estime de par elles, ce ne sont que vaines figures et ombres passantes :

mais quand elles regarderont et seront rapportées à meilleure fin, lors on trouvera qu’elles ont quelque fermeté. Voylà donc en quoy consiste leur principale confirmation, asçavoir quand on enseigne qu’en Christ elles ont leur vérité. A ceste cause nous aussi ayons souvenance de tellement dispenser l'Evangile, que par postre façon d'enseigner, la Loy soit establie : mais non point d’autre fermeté, sinon qu’estant appuyée et soustenue de la foy de Christ.

Cuar. IV:

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

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