‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau TestamentChapitre 9 sur 99 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

1 Que dérons-nous donc qw Abraham nostre père selon la chair a trouvé? 2 Certes si Abraham a esté justifié par les œuvres, il ha de quoy se vanter,

Mais non pas envers Dieu.

3 Mais que dit l'Escriture? Abraham a creu à Dieu, et il luy a esté réputé

à justice?.

1) Ou, a trouvé selon la chair.

A Que dirons-nous donc qu’ Abraham. C’est une confirmation du propos, prinse d’un exemple, lequel est assez ferme, pource que tout est semblable tant en la chose qu’en la personne : car c'est le père des fidèles, auquel il nous faut tous estre conformez : et il n’y a qu'un mesme moyen à tous d'obtenir justice, et non plusieurs. En beaucoup d’autres choses un exemple ne suffroit pas pour en faire règle commune : mais pource qu’en la personne d'Abraham a esté proposé le miroir ou le patron de Ja justice qui appartient à toute l'Eglise en commun, à bon droict ce qui avoit esté escrit de luy seul, est appliqué par sainct Paul à tout le corps de l'Eglise. Quant et quant aussi par ce moyen il presse de près les Juifs, lesquels pour se glorifier se jettoyent tousjours volontiers sur ces termes, de se. vanter d’estre enfans d’Abraham. Or ils n’eussent jamais osé s’attribuer plus de saincteté qu’à ce sainct Patriarche. Puis done que maintenant il appert qu’il a esté justifié gratuitement,

fant nécessairement que ceux qui sont descendus de sa race, lesquels pensent avoir une justice propre à eux par le moyen de la Loy, ayent la boucte close, et demeurent confus de honte. Selon la chair. Pource qu’au texte Grec, ainsi que sainct Paul la couché, incontinent après le mot Nostre père, vient ce verbe A trouvé : et puis ces mots Selon la chair : en ceste sorte, Que dirons-nous, qu’Abraham nostre père a trouvé selon la chair? aucuns expositeurs pensent que l’Apostre demande que c’est qu’Abraham a obtenu, et à quelle perfection il est parvenu selon la chair. Laquelle exposition si nous recevons, ce mot Selon da chair : vaudra autant comme Natu-

2) Gen., XV, 6. Gal., II, 6. Jaq., I, 23.

rellement, et de soy-mesme. Toutesfois, il. est vray-semblable qu’il se rapporte comme épithète à ce mot Père. Car outre ce que les exemples domestiques et de nostre Jignage nous esmeuvent volontiers d'avantage, c’est pour toucher derechef expresséement lPexcellence et noblesse de race, de laquelle les Juifs s’enorgueillissoyent par trop. Aucuns pensent qu'il ait esté adjousté comme par mespris et desdain : ainsi qu’en d’autres passages ceux-là sont nommez enfans d'Abraham charnels, ou selon la chair, qui ne sont pas vrais enfans légitimes et spirituels. Mais quant à moy, j'estime que $S. Paul a voulu exprimer ce qui estoit particulier et spécial aux Juifs, pource que c’estoit une plus grande excellence d’estre enfans d'Abraham de nature, et selon l’origine de la chair, pourveu que la foy fust conjointe quant et quant, que de l’estre par la seule adoption. Il accorde donc aux Juifs un lien de conjonction plus prochaine avec Abraham, qu'aux Gentils : mais c’est seulement afin de les inciter et accourager d'avantage, à ne s’eslongner point de l'exemple de leur père.

2 Certes si Abraham. C’est une argumentation imparfaite, laquelle il faudra parfaire, la déduisant ainsi, Si Abraham a esté justifié par les œuvres, il peut à bon droict se glorifier. Mais il est ainsi qu’il n’a rien de quoy se glorifier envers Dieu, il s'ensuit donc qu’il n’a point esté justifié par les œuvres. Ainsi ce membre, Mais non envers Dieu ; Sera la mineur du Syllogisme (comme disent les Dialecticiens) c’est-à-dire, la seconde partie de l'argument : après laquelle doit suyyre la conclusion que j’ay mise, combien que S. Paul ne l’exprime pas. il appelle De

quoy se vanter ou glorifier : quand nous pouvons mettre en avant quelque chose du nostre, qui mérite loyer au jugement de Dieu. Puis qu’il oste cela à Abraham, qui est celuy d’entre nous qui osera s’attribuer une seule goutte de mérite ?

3 Mais que dit l'Escriture? C'est la probation de la mineur que nous avons marquée, où il disoit, Qu’Abraham n’ha rien de quoy se glorifier. Car si Abraham est justifié en embrassant par foy la bonté de Dieu, il s’ensuyt qu’il n’ha point de gloire de son costé : d'autant qu'il n’apporte rien du sien, sinon une recognoissance de sa misère, laquelle Iuy fait chercher la miséricorde de Dieu. Car il présuppose pour un poinct tout arresté, que la justice de la foy est le refuge et comme la franchise du pécheur qui est desnué et despourveu d'œuvres. Car sil se trouvoit quelque justice de la Loy, ou des œuvres, icelle résideroit és personnes mesmes des hommes : mais par la foyils empruntent d’ailleurs ce qui leur défaut.

Pour laquelle raison aussi la justice de la foy est bien proprement appelée justice imputative, Ou par imputation. Au reste, le passage qui est yci allégué est prins de Genèse, chapitre XV, 6 : où le mot de Croire ne se doit pas restraindre à quelque poinet particulier, mais s’estend à toute l'alliance de salut, et à la grâce d'adoption, laquelle il est dit qu'Abraham a apprérendée et embrassée par foy.

Vray est que là est récitée la promesse de la semence à-venir, mais cependant tant y a que ceste promesse estoit fondée en l'adoption gratuite. Or il faut noter que le salut n’est point promis sans la grâce de Dieu, ne la grâce de Dieu sans le salut : d'avantage, que nous ne sommes point appelez ni à la grâce de Dieu, ni à l'espérance de salut, que la justice ne nous soit présentée quant et quant. Cela estant arresté, il est aisé à veoir que ceux qui pensent que S. Paul contraint ce tesmoignage de Moyse, et le tire à force pour le faire joindre à son propos, ne sçavent point les principes de Théo- -Jogie. Car d'autant qu’il y à là une promesse particulière, ils entendent qu’Abraham a bien fait, et s’est porté en preud’homme de lavoir creuë, et qu’en

COMMENTATRES

cela Dieu l’a approuvé. Mais ils s’abusent, premièrement en ce qu’ils ne Considèrent pas que ce mot de Croire, s’estend à tout le propos, tant qu’il comporte : et pourtant il ne le faloit point restraindre à un membre seulement. Mais encore le ‘principal poinct où ils se mesprenent, c’est qu’ils ne commencent pas par le tesmoignage de la grâce de Dieu.

Et toutesfois Dieu tend à ceci, de rendre Abraham certain tant de son adoption, que de sa faveur paternelle, sous laquelle est comprins le salut éternel par Christ. Parquoy Abraham en croyant ne fait autre chose que recevoir la grâce qui luy est présentée, afin qu’elle ne soit inutile et sans effet. Si cela luy est réputé à justice, il s’ensuyt qu’il n’est point juste par autre moyen, sinon d'autant que se confiant en la bonté de Dieu, il ose franchement espérer et attendre de luy toutes choses. Car Moyse ne parle point là de l'opinion et estime que les hommes ont eu d'Abraham : mais récite quel il a esté avoué devant le jugement de Dieu. Abraham donc a appréhendé et embrassé la bénignité et bonté de Dieu (comme elle luy estoit présentée en la promesse) par laquelle il sçavoit que justice luy estoit communiquée. Il est nécessaire pour establir la justice, d'entendre bien ceste relation et correspondance mutuelle entre la promesse et la foy : pource qu’en ceci c’est tout ainsi entre Dieu et nous, comme les Légistes disent qu’il va entre le donateur et le donataire. Car nous n’obtenons point justice, sinon d'autant qu'ainsi qu’elle nous est présentée et donnée par la promesse de lEvangile, aussi par la foy nous venons comme à en prendre possession. Quant au passage de S. Jaques, qui semble aucunement contraire, j’ay monstré ci-dessus comment il se doit accorder avec cestuy-ci : et quand nous viendrons là, au plaisir de Dieu, j'en traitteray plus amplement.

Pour le présent, notons seulement que ceux-là sont justifiez, ausquels justice est imputée : veu que S. Paul met ces deux termes, comme synonymes, c’est-à-dire signifians une mesme chose. Dont nous recueillons qu’il n’est pas yei traitté quels sont les hommes en eux-mesmes, mais

Cuar. IV.

pour quels Dieu les avouë. Non pas que la pureté de conscience et intégrité de vie soyent séparées d’avec la faveur gratuite de Dieu, mais pource que quand il est question de chercher la cause pour

4 Or à celuy qui œuvre, le loyer ne

pour chose deuë :

SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS

laquelle Dieu nous aime et tient pour

justes, il faut nécessairement que Christ

viene en avant, lequel nous reveste de sa justice.

luy est point réputé pour grâce, mais

5 Mais à celuy qui n' œuvre point, ains croit en celuy qui justifie le meschant :

sa foy luy est réputée à justice.

4 Or & celuy qui œuvre. Par celuy qui œuvre, il n'entend pas tout homme addonné à bonnes œuvres, qui est un exercice lequel doit avoir lieu en tous enfans de Dieu : mais celuy qui par ses mérites acquiert quelque chose. Semblablement par Celuy qui n’œuvre point, il entend celuy auquel n’est rien deu pour le regard et mérite de ses œuvres. Car il ne veut pas que les fidèles soyent oisifs et nonchalans : mais seulement il leur défend d’estre des mercenaires, qui demandent quelque chose à Dieu, comme leur appartenant et estant deue de droict.

Et aussi nous avons desjà remonstré auparavant, qu’il n’est pas yci traitté comment il nous faut façonner et régler nostre vie, mais que le propos est touchant la cause de nostre salut. Or il prend son argument sur la comparaison des deux contraires, et prouve par cela que Dieu ne nous rend pas justice comme chose deuë, et par manière de récompense :

mais que de son bon gré il nous l’attribue et impute. Et je suis bien de l'avis de Bucer qui dit que ceste forme d’argumentation n’est pas fondée sur un seul mot, mais sur la sentence entière : en ceste manière : S'il y a quelqu'un qui mérite quelque-chose par son œuvre, ce qu’il mérite, ne luy est point imputé gratuitement, mais luy est payé comme Chose deuë. Mais il est ainsi que la foy est réputée à justice, non pas pource qu’elle apporte quelque chose procédante de nous, mais pource qu’elle appréhende la bonté de Dieu. Il s'ensuit donc que la justice ne nous est pas deuë, mais nous est conférée gratuitement. Car pource que c’est comme une manière de prest, quand Christ nous justifie par la foy,

tousjours en icelle S. Paul considère un anéantissement de nous-mesmes. Car que croyons-nous autre chose, sinon que Christ est l’expiation pour nous réconcilier à Dieu ? Le mesme propos est déduit sous autres paroles, aux Galat. chap. IT, v. #1, Que nul ne soit justifié par la Loy, il appert : car le juste vivra de foy. Or la Loy n’est point de la foy : mais l’homme qui fera ces choses, vivra en icelles.

Car d'autant que la Loy promet loyer aux œuvres, il conclud de là que la justice de la foy, qui est gratuite, ne s'accorde point avec ceste autre justice qui est des œuvres. Ce qui ne pourroit avoir lieu si la foy justifioit pour le regard des œuvres. Il nous faut estre songneux à bien noter ces comparaisons des deux membres opposites, par lesquelles tout mérite est entièrement retranché.

5 Ains croit en celuy. Voyci une circonlocution plene d’un grand sens, par laquelle il a exprimé la substance et nature de la foy et de la justice. Car il détermine apertement, que ce que la foy nous justifie, ce nest pas d'autant que ce soit une vertu méritoire, mais dautant qu’elle nous impètre la grâce de Dieu.

Car il ne dit pas seulement que Dieu est celuy qui donne la justice, mais quant et quant il nous condamne d’injustice, afin que la libéralité de Dieu subviene à nostre indigence. En somme, jamais homme ne viendra à la justice de La foy, s’il ne se sent et recognoist meschant en soy. Car il faut approprier ceste circonlocution à la circonstance du passage, asçavoir que Ja foy nous pare d’une justice qui n’est point nostre, laquelle elle emprunte et mendie de Dieu. Et yci derechef il est dit que Dieu nous

70 COMMENTAIRES Car. IV.

justifie, quand il pardonne gratuitement | voit à bon droict se courroucer : asçaaux pécheurs, et daigne bien déclarer | voir en abolissant nostre injustice par sa

son amour envers ceux ausquels il pou- | miséricorde.

6 Comme aussi David déclare la béatitude de l'homme, à qui Dieu impute!

justice sans œuvres, disant,

1 Bien-heureux sont ceux desquels les iniquitez sont remises, et desquels les

péchez sont couvers.

8 Bien-heureux est l’homme auquel le Seigneur n'aura point imputé le péché?.

1) Ou, alloue. 2) Ps., XXXII, 1, 2.

6 Déclare la béatitude de l’homme.

Par ceci nous voyons que c’est une pure cavillation à ceux qui restraignent ce mot OEuvres de la Loy, aux cérémonies seulement, veu que maintenant il appelle OEuvres simplement et sans queue (comme on dit) celles qu’il appeloit auparavant OEuvres de la Loy. Si on ne peut nier qu’une locution simple et sans aucune restriction, comme est ceste-ci, doit estre entendue indifféremment de toutes œuvres, cela doit tousjours avoir lieu en toute la disputation. Car il n’y a rien moins raisonnable, que de dire qu'aux cérémonies seules est ostée la vertu de justifier, veu que S. Paul exclud simplement les œuvres, sans user de terme spécial. D’avantage le membre qui est mis à l’opposite, le monstre bien, asçavoir quand il dit que Dieu justifie les hommes, n’imputant point le péché : par lesquels mots aussi nous sommes enseignez que S. Paul n’entend autre chose par le mot de Justice, sinon la rémission des péchez. Et pour le dernier, que ceste rémission est gratuite, pource qu’elle est imputée sans œuvres.

Ce que monstre bien aussi le mot de Rémission. Car on ne dira pas que le créancier qui a receu payement, remet et quitte, c’est-à-dire fait grâce au povre detteur :

mais bien cestuy-là qui de sa pure libéralité quitte la dette, et cancelle l’obligation. Vienent maintenant ceux qui enseignent de racheter par satisfactions le pardon des péchez: duquel S. Paul prend argument pour prouver le don gratuit de justice. Car comment accorderont-ils avec sainct Paul ? ils disent que par œuvres il faut satisfaire à la justice de Dieu, afin que nous obtenions pardon des péchez.

Cestuy-ci au contraire conclud que la jus-

tice de la foy est gratuite et sans œuvres, pource qu’elle dépend de la rémission des péchez. Certes ce seroit mal conclu à luy, si en la rémission des péchez les œuvres faisoyent quelque chose. Les mesmes paroles du Prophète sont pour renverser pareillement tout ce que gazouillent les Scholastiques de la rémission des péchez à demi. Ils disent que Dieu en remettant la coulpe, retient la peine : et le Prophète crie au contraire, non-Seulement que les péchez sont couvers, c’est-à-dire effacez devant Dieu: mais aussi il adjousté qu’ils ne sont point imputez. Comment s’accordera ceci, que Dieu vueille punir ce qu’il n’'impute point? Ainsi donc cesteé tant belle sentence nous demeure sauve et entière, Que cestuy-là est justifié par foy, lequel est purgé devant Dieu par rémission gratuite de ses péchez. D’avantage on peut recueillir d’yci que la justice gratuite dure à toute la vie de l’homme. Car comme ainsi soit que David ayant esté travaillé d’un long torment de conscience,

‘viént finalement à jetter ce mot en s'es-

criant, il ne faut point douter qu’il ne parle de ce qu’il expérimentoit. Or est-il toutés- | fois que desjà par plusieurs années il avoit cheminé au service de Dieu. Après donc qu’il a beaucoup avancé, finalement expérimentant que misérables sont tous ceux qui sont adjournez au siégé judieïal de Dieu, il s’escrie qu’il n’y à d'autre chemin pour parvenir à estre bienheureux , sinon que le Seigneur nous recoyve en grâce, ne nous imputant point nos péchez.

Ainsi par cela est fort bien réfutée la badinerie de ceux qui resvent que là justice de la foy n’est que pour le comméncement de la vocation de l’homme : tellement que puis après les fidèles se maïîn-

Cuar. IV. SUR L'ÉPISTRE

tienent par œuvres en possession de la justice, laquelle ils ont obtenue sans aucuns mérites. Au reste , quant à ce que quelques fois il est dit que les œuvres sont imputées à justice, et il ést aussi fait mention de quelques autres béatitudes :

cela ne dérogue aucunement à ceste sentence de S. Paul. Le Psaume récite qu’il fut réputé à justice à Phinées Sacrificateur du Seigneur, quand en faisant‘punition du paillard et de la paillarde, il avoit vengé l’opprobre d'Israël. Ps. CVE, v. 31.

Et bien nous oyons qu’il est dit de ce personnage, qu'il à fait un acte juste : mais nous sçavons que la personne n’est pas justifiée par une seule œuvre : car à cela est requise une obéissance parfaite et accomplie de tous points: comme la promesse l’emporte, Qui fera ces choses, vivra en icelles. Comment donc se fait cela, que ceste vengence luy est réputée à justice? Certes il faloit que devant il fust justifié par la grâce de Dieu. Car ceux qui sont desjà vestus de la justice de Christ, ont Dieu propice, non-seulement à leurs personnes, mais aussi à leurs œuvres, desquelles les macules et taches sont couvertes de la pureté de Christ, afin qu’elles ne leur Soyent point ramenées en conte.

Et par ce moyen ces œuvres n’estans plus entachées d'aucune ordure, sont réputées justes: tout ainsi qu'il est certain que toute œuvre de l’homme est agréable à Dieu, quand il la supporte de ceste mesme bénignité. Or maintenant si la justice de la foy est la seule cause de ce que les œuvres sont réputées justes, regardez comment ces gens arguent sottement, de dire, Pource qu'aux œuvres est attribuée justice, que la justice n’est pas de la foy seule. Mais j’oppose à l'encontre de cela un argument invincible : asçavoir que toutes œuvres seront condamnées d’injustice, si l’homme n’est justifié par la seule

9 Ceste béatitude donc est-elle! | seulement |

foy. Il en faut autant dire touchant la béatitude. 11 est dit, Que ceux-là sont bien-heureux qui craignent le Seigneur , qui chéminert en ses voyes, qui méditent sa Loy jouretnuit.Ps.T,v.2,et CXX VII, v. À. Mais pource qu’il n’y a personne qui face cela en telle perfection qu’il est requis pour accomplir plenement le commandement de Dieu, toutes telles bénédictions n’ont point d'effet, jusqu'à ce qu’estans nettoyez et purifiez par la rémission des péchez, nous sommes faits bien heureux : voire tellement que nous sommes rendus capables de ceste béatitude que le Seigneur promet à ses serviteurs pour laffection qu’ils ont à la Loy, et pour les bonnes œuvres. Parquoy et la justice des œuvres est un effet de la justice de la foy, et la béatitude qui procède des œuvres, est un effet de la béatitude qui consiste en la rémission des péchez.

Si ainsi est que la cause ne doit et ne peut éstre destruite par son effet, ceux-là se monstreront de mauvaise grâce et bien badaux, qui tascheront de renverser par les œuvres la justice de la foy. Mais pourquoy ne sera-il licite, dira quelqu'un, en prenant ces tesmoignages, de débatre que l’homme est justifié et fait bien-heureux par les œuvres? Car les mots desquels use l’Escriture , ne signifient pas plus que l’homme soit justifié par la foy, et bienbeureux par la miséricorde de Dieu, que par les œuvres. Il faut certes en ceci considérer tant l’ordre et suyte des causes , que la dispensation de la grâce de Dieu.

Car puis que tout ce qui est dit de la justice ou béatitude des œuvres n’ha point de lieu, sinon que ceste justice unique de la foy ait précédé, et qu’elle seule accomplisse tout , il faut qu’elle soit dressée et establie, afin que d’icelle Pautre justice qui est des œuvres, naisse et sorte, comme le fruit provient de l'arbre.

en la Circoncision où «aussi

au prépuce? Car nous disons que la foy a esté réputée à Abraham & jus-

lice.

10 Comment donc luy a-elle esté réputée? A-ce esté luy estant circoncis, ou durant le prépuce? Ce n'a point esté durant la Circoncision, mais durant le

prépuce.

1) Ou, ceste déclaration done de la béatilude est-elle, ele.

durant le prépuce.

Pource, qu’il est seulement fait mention de la Circoncision et du Prépuce : par faute de bien entendre, aucuns concluent sottement de là, que la dispute n’est d’autre chose, sinon qu’on n'obtient point justice par les cérémonies de Ja Loy. Mais il faut considérer contre quelle manière de gens S. Paul dispute. Car nous sçavons que les hypocrites, quand ils se vantent en général d'œuvres méritoires, se couvrent toutesfois d’un fard de mines externes. Les Juifs aussi qui par un abus de la Loy lourd et grossier estoyent destournez de la vraye et droite justice, avoyent en cela leur façon de faire particulière.

S.. Paul à dit qu’il n’y à aucun bien-heureux, Sinon celuy lequel Dieu se réconcilie par pardon gratuit. Dont s'ensuit que tous ceux-là desquels les œuvres vienent en jugement, sont maudits. Voylà desjà ce poinct bien clair, Que les hommes sont justifiez, non point par leur propre dignité, mais par la miséricorde de Dieu.

Or ce n’est pas encore assez, sinon que la rémission des péchez précède toutes œuvres, desquelles la Circoncision estoit la première, qui estoit au peuple des Juifs une entrée à l’obéissancede Dieu. Et pourtant l’Apostre poursuit à monstrer et prouver ce poinct aussi. Ainsi ayons tousjours souvenance qu’il est yci parlé de la Circon-

Cuar. IV.

cision, comme estant l’œuvre qui faisoit (par manière de dire) l'entrée de la justice de la Loy. Car les Juifs ne se gloritioyent pas de la Circoncision, comme estant de signe et tesmoignage de la grâce de Dieu, mais ils la prenoyent comme une observation de la Loy qui estoit méritoire : et pourtant ils se préféroyent aux autres, comme s'ils eussent apporté devant Dieu quelque plus grande excellence. Nous voyons maintenant que la dispute n’est point touchant une cérémonie seulement, mais que sous une espèce sont comprises toutes œuvres de la Loy, c’est-à-dire ausquelles il pourroit estre deu loyer, tant qu’il y en a: et que la Circoncision principalement est nommée, pource que c’estoit le fondement de la justice de la Loy.

Or S. Paul débat fort et ferme à l’encontre, en ceste sorte : Si la justice d’Abraham rest autre chose que rémission des péchez (ce qu’il prend sans difficulté pour un poinct tout arresté) et Abraham la

obtenue devant la Circoncision, il s'ensuit

donc que la rémission des péchez n’est point donnée pour aucuns mérites précédens. Voylà comment cest argument est pris de l’ordre des causes et des effets:

car la cause est tousjours première que son effet. Or est-il que la justice en Abraham a précédé la Circoncision.

A1 Puis.il receut le signe de Circoncision !, pour un seau? de la justice de foy, laquelle il avoit durant le prépuce, afin qu'il fust père de tous ceux qui croyent par le prépuce*, et que la justice leur fust aussi allouée.

12 Et père de la Circoncision asçavoir à ceux qui ne sont point seulement de la Circoncision, mais qui aussi Suyvent le train de la foy qui a esté au prépuce*

. de nostre Père PR Fous

4) Gen., XVII, 11. 2) Ou, cachet,

CE Y td

11 Puis à receut le signe. I monstre par une manière d’Anticipation, que toutesfois la Circoncision n’a pas esté vaine ne superflue, combien qu’elle ne justifiast point : car elle avoit un autre usage excellent, veu que son office estoit de seeller et comme ratifier la justice de Ja foy.

Et cependant en passant il donne à entendre par la fin mesme et le but d’icelle, qu’elle n’est point cause de la justice. Car

elle tend à confermer la justice. de la foy,

3) Ou, estans au prépuce.

4) Ou, de nostre père Abraham, laquelle il a euë

voire laquelle au prépuce est desià acquise. Il s’ensuit donc qu’elle ne luy oste ou diminue rien. Or nous avons vci un beau passage et bien notable touchant l’usage commun des Sacremens. Car ce sont seaux (tesmoin S. Paul) par lesquels,

de dire) imprimées ou engravées en n0$4 cœurs , et la certitude de grâce est con-* fermée. Et combien que d’eux-mesmes ils ne proufitent de rien, toutesfois Dieu

nf

ed"!

les promesses de Dieu sont (par manièren

se”

Cuar. IV.

qui a voulu qu’ils fussent instrumens de sa grâce, fait par la grâce secrète de son Esprit qu’ils ne soyent inutiles et sans effet en ses éleus. Aussi d'autre part, combien qu'aux réprouvez ils ne soyent que figures mortes et inutiles, ils ne laissent pas toutesfois de retenir tousjours leur vertu et nature, Car combien que nostre incrédulité nous prive du fruit et de l'effet d’iceux, toutesfois elle ne peut pas corrompre ou esteindre la vérité de Dieu. Que ce poinet donc demeure arresté, que les saincts Sacremens sont tesmotgnages, par lesquels Dieu seelle sa grâce en nos cœurs. Quant au signe de la Circoncision particulièrement, voyei qu'il faut dire, qu’en iceluy a esté représentée double grâce. Dieu avoit promis à Abraham la semence bénite, de laquelle il faloit attendre le salut de tout le monde. De là dépendoit ceste promesse, Je seray ton Dieu, Gen. XVIE, v. 7. Ainsi donc la réconciliation gratuite en Dieu estoit comprise en ce signe. Il y avoit aussi une bonne convenance ou rapport du signe à la chose signifiée, à ce que les fidèles regardassent à la semence promise. Dieu aussi requéroit pareillement de leur costé intégrité et saincteté de vie : et monstroit par le signe comment on y parviendroit, asçavoir si tout ce qui naist en la chair estoit circoncis en l’homme, pource que toute la nature est vicieuse. Il advertissoit donc Abraham par le signe extérieur, de circoncir spirisuellement la corruption de sa chair : à quoy aussi Moyse a regardé et fait une allusion, Deut., X, v. 16. Et pour monstrer que cela n’estoit point une œuvre d'homme, mais de Dieu, il a voulu qu’on circoncist les petits enfans tendres et nouvellement nais, qui n’estoyent pas encores en aage de pouvoir accomplir ce commandement, c’est-à-dire de se circoncir en leurs corps. Et de faict Moyse n’a pas oublié cela, que la Circoncision spirituelle est une œuvre de la vertu de Dieu, comme on le voit, Deut., XXX, v. 6. Le Seigneur circoncira ton cœur, ete. Les Prophètes ont encore puis après donné à entendre et déduit cela mesme beaucoup plusclairement. Brief, comme aujourd’huy le Baptesme , ainsi anciennement la Circoncision servoit à deux choses : asçavoir

SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS

à rendre tesmoignage tant de la nouveauté de vie, que de la rémission des péchez. Au reste, quant à ce qu’en la personne d'Abraham la Circoncision est venue après la justice, cela n’a pas tousjours lieu és Sacremens, comme il appert en Isaac, et ceux qui sont puis après descendus de luy: mais Dieu a voulu dés le conimencement pour une fois conduire ainsi cest acte, qui servist d'exemple, afin que puis après personne ne veinst à attacher le salut aux choses externes.

Afin qu’il fust père. Notons comment la Circoncision d'Abraham conferme nostre foy touchant la justice gratuite. Car c’est un séau de Ja justice de la foy, afin que justice soit imputée à nous aussi croyans.

Et ainsi sainct Paul d’un merveilleux artifice recharge sur les adversaires les choses qu'ils eussent peu objecter. Car si la vérité et vertu de la Circoncision est mesme trouvée au Prépuce, il ne faut point que les Juifs pensent tant avoir de quoy s’eslever par-dessus les Gentils.

Mais veu qu’on pourroit faire ce doute, Ne faut-il pas donc qu’à Pexemple d’Abraham nous prenions le signe de la Circoncision pour canfermer la mesme justice ?

pourquoy est-ce que l’Apostre n’en a rien touché? Certes, pource qu’il luy a semblé que ses paroles donnoyent assez suffisanie résolution d’une telle question. Car depuis qu’on aura accordé ce propos, Que la Circoncision sert seulement pour seeller Ja grâce du Seigneur , il s'ensuit qu'aujourd’huy elle nous est superflue, veu que nous avons un signe ordonné de Dieu au lieu d’icelle. Ainsi donc pource que là où est le Baptesme, il ne reste plus aucun usage de la Circoncision, il n’a point voulu s'amuser d’une chose qui n’estoit aucunement douteuse : Asçavoir pourquoy la justice de la fay n’estoit seellée és Gentils par la Circoncision, si ainsi est qu’ils ayent semblance avec Abraham.

Croire par le Prépuce : signifie que les Gentils se contentans de leur condition, pe s’entremettent point de prendre la marque de la Circoncision. EL ainsi ce mot Par est mis pour En: comme sil y avoit, Croire en Prépuce, ou au Prépuce.

12 A ceux qui ne sont point seule-

ment de la Circoncision. Estre se prend yci pour Estre prisé et estimé. Car il donne une atteinte aux enfans charnels d'Abraham, lesquels n’ayans rien autre chose que la Circoncision externe, se contentent de cela, et s’en glorifient à plaisir. Car ils ne tienent conte de l’autre poinct, qui est le principal, asçavoir d’ensuyvre la foy d'Abraham, par laquelle seule il a obtenu salut. Par ceci il appert comment l’Apostre regarde bien songneusement à discerner entre la foy et le Sacrement : non-seulement afin qu'aucun ne se contente du Sacrement sans la foy, comme s’il estoit suffisant pour justifier :

mais aussi afin que la foy seule face le tout en cest endroit. Car quand il confesse que les Juifs circoncis sont justifiez, il adjouste nomméement ceste exception, Pourveu qu'ils s'arrestent simplement à la foy, suyvans l’exemple d'Abraham. Car que veut dire ce mot, La foy qui a esté

Car. IV.

au Prépuce : sinon que c’est pour monstrer qu'icelle seule suffit, sans qu'il luy faille autre aide? Ainsi donc il se faut donner garde qu’en partissant entre la foy et le Sacrement, on ne face un meslinge, et qu’on ne mette deux causes de justifier. Par ce mesme moyen est repoussée la doctrine des Sophistes, qu’on appelle Scholastiques, touchant la différence entre les Sacremens du vieil Testament et ceux du nouveau. Car ils disent que ceux-là n’avoyent point vertu de justifier, mais que ceux-ci lont. Mais si sainct Paul argumente bien, quand ayant dit que la Circoncision ne justifie pas, il le prouve d'autant qu'Abraham a esté justifié par foy : ceste mesme raison ha aussi lieu entre nous, tellement qué nous nierons que les hommes soyent justifiez par le Baptesme, veu qu’ils sont justifiez par la mesme foy qu’Abraham.

43 Car la promesse na point esté faite à Abraham ou à sa semence d’estre héritier du monde*, par la Loy, mais par la justice de foy.

1) Ou, n’est point advenue par la Loy à Abraham ou à sa semence, (asçavoir d’estre héritier du monde,) mais,

A3 Car la promesse. Maintenant il répète plus clairement l’antithèse qu’il avoit auparavant touchée, entre la Loy et la foy : laquelle il nous faut diligemment noter, pource que si la foy n’emprunte rien de la Loy pour justifier, par cela nous pouvons bien entendre qu’elle n’ha regard qu'à la seule miséricorde de Dieu.

Au reste, il est aisé de réfuter la cavillation et resverie de ceux qui veulent que ceci soit entendu seulement des cérémonies. Car si les œuvres servoyent quelque chose à la justification, il faloit plustost dire, La promesse n’a pas esté faite par la Loy escrite, mais par la Loy de nature. Or nous voyons ques. Paul ne met pas à Popposite des cérémonies, la saincteté spirituelle de vie, mais la foy et la justice d’icelle. La somme donc de ce propos est, Que l'héritage a esté promis à Abraham, non pas pource qu’il l’eust mérité par l'observation de la Loy : mais pource que par foy il avoit obtenu justice. Et aussi (comme sainct Paul dira tantost) lors vrayement les consciences jouissent

d’une paix ferme et asseurée, quand elles sentent qu’elles reçoyvent de don gratuit ce qui n’estoit point deu de droict. De là il s'ensuit aussi que les Gentils sont participans de ce bénéfice aussi bien que les Juifs, veu que la cause dont il procède, appartient également à tous kes deux. Car si ainsi est que le salut des hommes soit fondé en la seule bonté de Dieu, ceux qui veulent forclorre de salut les Gentils, arrestent et empeschent le cours de la bonté de Dieu, entant qu’en eux est.

D'estre héritier du monde. Veu que le propos est maintenant touchant le salut éternel, il semble que l’Apostre ne procède point pertinemment de ramener les Lecteurs au monde. Mais il comprend sous ce mot généralement le restablissement qu'il faloit attendre et espérer de Christ. Il est vray que c’estoit bien le principal poinct que le restablissement en de tout le monde fust remis sus, de la dissipation et malédiction en laquelle il estoit. Et pour ce regard, l’Apostre aux

Cuar. IV.

Hébrieux (chap. F, 2) appelle Christ l’héritier de tous les biens de Dieu : pource que l’adoption laquelle nous avons obtenue par sa grâce, nous remet et restablit en la possession de l’héritage, laquelle nous avons perdue en Adam. Mais pource que sous la figure de la terre de Chanaan, non-seulement l'espérance de Ja vie céleste a esté proposée à Abraham, mais aussi la bénédiction de Dieu plene et accomplie de tous points, à bon droict PApostre dit que la seigneurie et domination du monde luy fut promise. Les fidèles ont quelque goust de cela en la vie présente : pource que combien qu’ils soyent souvent en nécessité, et pressez de povreté, toutesfois d'autant qu'avec tranquillité de conscience ils s’aident des créatures, lesquelles Dieu à créées pour leur usage : d'avantage qu'avec sa faveur, et par sa bonne volonté ils jouissent des bénéfices terriens, comme de gages ou arres de la vie éternelle : leur povreté ne

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

les empesche point de recognoistre que le ciel, la terre, et la mer est à-eux. Au contraire, les infidèles, combien qu'ils se soulent et remplissent des richesses du monde, ne peuvent pas toutesfois dire que rien soit à eux, mais plustost ils les desrobbent, d'autant qu’ils les usurpent et s’en servent avec la malédiction de Dieu. Et c’est une grande consolation aux fidèles en leur povreté, de sçavoir qu’en vivant là petitement, toutesfois ils ne desrobbent rien d’autruy : mais recoyvent tous les jours de la main du Père céleste leur portion convenable, jusques à ce qu’ils entrent en plene possession de leur héritage, lors qu’à leur gloire serviront toutes créatures. Car pour ceste cause le ciel et la terre seront renouvelez, afin qu’à leur endroit, selon leur qualité et mesure ils servent aussi à exalter la majesté et magnificence du Royaume de Dieu.

44 Car si ceux qui sont de la Loy, sont héritiers, la foy est anéantie, et la

promesse abolie :

15 Peu que la Loy engendre ire : car là où à n'y à point de Loy, n'y a

point de transgression.

14 Car si ceux qui sont de la Loy.

Par une impossibilité ou absurdité qui s’ensuyvroit, il monstre que la grâce laquelle Abraham a obtenue de Dieu, ne luy à point esté promise sous la convenance de la Loy, ou pour le regard des œuvres. Pource que si ceste condition y estoit mise, que Dieu reçoit à l'honneur d'adoption ceux-là seulement qui le méritent, ou qui accomplissent la Loy, il n’y auroit Celuy qui osast s’asseurer qu’elle luy apparteinst. Car qui est cestuy-là qui sente une si grande perfection en soy, qu’il se puisse résoudre que lhéritage luy est deu par la justice de la Loy? La Joy done seroit anéantie : car la condition impossible non-seulement laisseroit les âmes en suspens, et les tiendroit en perplexité, mais mesmes les tormenteroit de tremblement et frayeur. Et par ce moyen l'effet des promesses s’esvanouiroit, pource qu'elles ne proufitent rien sinon estans receues par foy. Or si nos

adversaires avoyent des aureilles pour escouter ceste seule raison il n’y auroit pas grande difficulté à desmesler le débat qui est entr’eux et nous. L’Apostre présuppose pour un poinct indubitable, que les promesses de Dieu ne vienent point à avoir leur efficace, si nous ne les recevons en certaine fiance de cœur. Que

-sera-ce donc si le salut des hommes est

fondé sur l’observation de la LoyP Les consciences n'auront aucune certitude, mais estans tormentées et agitées d’une inquiétude continuelle, finalement elles demeureront accablées de désespoir. Et sur cela il faudra que la Promesse aussi s’esvanouisse sans fruit, d'autant que l'accomplissement d’icelle dépendra d’une chose impossible. Vienent maintenant ceux qui enseignent le povre peuple d'acquérir salut par œuvres : comme ainsi soit que sainct Paul déclare franchement que la promesse est abolie, si elle est fondée ou appuyée sur les œu-

vres. Mais sur tout c’est un poinct lequel il est bien nécessaire qu’on entende, Asçavoir que la foy est anéantie, si elle est appuyée sur les œuvres. Car par cela nous apprenons que c’est de la foy, et quelle il faudroit que fust la justice des œuvres, à ce que les hommes peussent s’y fier et arrester asseuréement. L’Apostre enseigne que la foy est destruite, si l'âme ne se repose en certitude sur la bonté de Dieu. Il s'ensuit donc que la foy n’est pas une cognoissance nue de Dieu ou de sa vérité, et non pas mesme une simple persuasion que Dieu est, et que sa Parole est vérité : mais que c’est une cognoissance certaine de la miséricorde de Dieu, conceue par l'Evangile, laquelle acquiert paix et repos à la conscience devant Dieu, Ainsi donc, le sommaire de ce propos est, que si on met le salut en l'observation de la Loy, le cœur ne pourra avoir aucune asseurance d’iceluy : et que mesmes toutes les promesses que Dieu nous pourra faire, demeureront sans aucun effet. Parquoy c’est fait de nous, et nous sommes perdus, Si on nous renvoye aux œuvres, quand il est question de chercher la cause ou la certitude de nostre salut.

15 Feu que la Loy engendre ire.

C’est la confirmation de la sentence précédente par le contraire effet de la Lov.

Car puis que la Loy n’engendre que vengence, elle ne peut apporter grâce. Vray est que si les hommes estoyent bons, purs, et entiers, elle leur monstreroit le chemin de vie : mais entant qu'eux estans vicieux et corrompus, elle leur commande ce qu’ils doyvent faire, et cependant ne leur fournit pas le pouvoir de Paccomplir, elle les rend convaincus devant le jugement de Dieu. Car à cause de la corruption de nostre nature, tant plus nous sommes enseignez de ce qui est juste et droit, tant plus apertement se descouvre nostre iniquité, et principalement la rébellion : et par ce moyen nous attirons un plus grief jugement de Dieu. Le mot d’Ire se doit prendre pour le jugement de Dieu, comme aussi il se

Cuar. IV.

trouve souvent en ceste signification.

Ceux qui exposent que la Loy enflamme lire du pécheur, pouree qu’il ha le Législateur en haine et exécration, voyant qu’il est contraire à ses cupiditez, parlent en cela bien subtilement, mais non pas guères à propos pour ce passage.

Car tant l'usage commun du verbe qui est yci mis, comme aussi la raison qu’il adjouste incontinent après, monstre évidemment que sainct Paul n’a voulu dire autre chose, sinon que de la Loy il ne nous revient que condamnation sur n0S testes. Où il n'y a point de Loy. C'est une seconde probation, par laquelle cela mesme qu’il avoit dit, est confermé.

Car autrement on r’eust pas entendu si clairement, comment c’est que la Loy enflambe lire de Dieu contre nous, si la raison n’en apparoissoit mieux. La raison donc est, pource qu'ayans par la Loy eu cognoissance de la justice de Dieu, tant moins qu’il nous reste d’excuse, d'autant péchons-nous plus griefvement contre Dieu. Car c’est bien raison que ceux qui ayans cognu la volonté de Dieu, la mesprisent, soustienent plus griefve punition, que ceux qui faillent par ignorance.

Or l’Apostre ne parle pas d’une simple transgression de la justice de laquelle pul ne se trouve pur et innocent : mais il appelle {ransgression, quand le cœur enseigné de ce qui est plaisant ou desplaisant à Dieu, rompt de son sceu et propre gré les bornes qui luy sont limitées par la bouche de Dieu. Et pour dire en un mot, Transgression ne signifie pas yei simplement Péché, mais une obstination venant de propos délibéré .

à violer et enfraindre la règle de justice.

Ce mot Ou, signifie aucunesfois en Grec, Duquel : et aucuns le prenent ainsi en ce passage : mais il vaut mieux le prendre en la signification commune. Toutesfois le sens demeure tousjours un, Que celuy qui n’est point instruit par la Loy escrite, s’il pèche, n’est point coulpable de si grande transgression comme en est convaincu celuy qui par une obstination a enfraint et violé la Loy de Dieu.

16 Pour ceste cause c’est par foy : à ce que Ce Soil par grâce, afin que la promessse soil asseurée à toute la semence : non-seulement à celle qui est de

Caar. IV.

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

ei

la Loy, mais aussi à celle qui est de la foy d'Abraham, lequel est père de nous

tous.

17 (Comme il est escrit, Je l’ay constitué père de plusieurs nations)! devant Dieu, auquel il a creu : lequel vivifie les morts?, et appelle les choses qui ne

sont point, comme si elles estoyent.

1) Cen., XVII, #. 2) Ou, donne vie aux morts.

16 Pour ceste cause. C’est le parachèvement de largument, lequel on pourroit ainsi recueillir tout en un sommaire :

S'il nous faut avoir l’héritage de salut par les œuvres, la foy d’iceluy tombera bas, la promesse d’iceluy sera abolie. Or il faut que l’une et l’autre soit certaine :

il s'ensuit donc qu’il nous vient par la foy, afin que la fermeté d’iceluy estant fondée en la seule bonté de Dieu, ait un effet où accomplissement certain et asseuré. Regardons yci comment l’Apostre, estimant la foy par une certitude ferme et stable, tient doute et incertitude pour incrédulité, par laquelle et la foy est abolie, et la promesse anéantie. Et toutesfois, ceste façon de douter, c’est ce que les Scholastiques appellent Conjecture morale : laquelle de leur grâce (tant ils sont habiles gens) ils mettent au lieu de la foy. fin que par grâce. Yci V'Apostre monstre premièrement, que la foy ne se propose rien que la pure grèce, et que cela est son object, comme on dit communéement. Car si elle regardoit aux mérites, sainct Paul feroit une mauvaise conséquence, en disant que tout ce qu’elle nous obtient de Dieu est gratuit.

Je le diray encores une fois en autres termes : Si tout ce que nous obtenons par foy, est grâce, il faut que toute considération d'œuvres cesse. Mais ce qui s'ensuit incontinent après, oste encore plus clairement toute ambiguïté : asçavoir quand il dit, Que adonc la promesse est asseurée, quand elle est fondée et arrestée sur la grâce. Car par ce mot sainet Paul conferme que tant que les hommes s’arrestent aux œuvres, ils demeurent suspens et en doute, pource qu’il se rendent frustrez et forclos du fruit des promesses. Il est aisé aussi de recueillir de ce passage, que Grâce ne signifie pas le don de régénération, comme aucuns imaginent, mais se prend pour la faveur gratuite. Car comme la

régénération n’est jamais parfaite, aussi jamais elle ne seroit suffisante pour appaiser les âmes, et ne pourroit pas d’ellemesme ratifier la promesse, et luy donner effet. Non-seulement à celle qui estde la Loy. Comme ainsi soit qu’en d’autres passages ce mot signifie ceux lesquels estans zélateurs indiscrets de la Loy, s’assujetissent sous son joug, et se glorifient en la fiance d’icelle : vei il signifie simplement le peuple des Juifs auquel la Loy du Seigneur avoit esté donnée. Car sainct Paul déclare ailleurs, que tous ceux qui demeurent assujetis à la domination de la Loy, sont sous malédiction :

et pourtant il est certain qu’ils sont forclos de participer à la grâce, Galat., HE, 10. Ainsi done, il n'entend pas les serfs de la Loy, lesquels estans attachez à la justice des œuvres, renoncent à Christ :

mais les Juifs, qui ayans esté nourris en la Loy, se rangeoyent à la foy de Christ.

Au reste, afin que la sentence soit plus claire, nous la résoudrons ainsi. Nonseulement à ceux qui sont de la Loy, mais à tous ceux qui ensuyvent la foy d'Abraham, encore qu’ils n’ayent point eu la Loy auparavant. Lequel est Père de nous tous. Ce mot Lequel est, vaut yei autant comme sil y avoit, Pource qu'il est : car il veut prouver que les Gentils participent à ceste grâce, pource que par le mesme oracle de Dieu, par lequel lhéritage a esté promis, et par manière de dire est escheu à Abraham et à sa semence, les Gentils ont esté appelez pour estre sa semence, Gen., XVII, 4. Car il est dit qu'il a esté constitué père, non pas d’un peuple, mais de plusieurs nations. En quoy fut dés lors signifiée l’estendue qui se devoit faire de la grâce qui pour ce temps-là estoit enclose entre le seul peuple d'Israël.

Car si la bénédiction promise ne se fust estendue aux Gentils , ils ne pouvoyent estre tenus du lignage d'Abraham. Quant

à ce qu'il use du verbe signifiant un temps passé, en disant, Je day constitué: c’est suyyant l’usage commun de V’'Escriture, pour dénoter la fermeté et certitude du conseil de Dieu. Car combien que lors il n’apparoissoit rien moins que cela, toutesfois pourtant que le Seigneur avoit ordonné qu’ainsi seroit, à bon droict et bien vrayement il est dit qu’il a esté constitué ou fait père de plusieurs nations. Il faut enclorre par parenthèse le tesmoignage de Moyse, atin que les mots qui sont devant, s’entretienent avec ceux qui suyvent après, en ceste sorte, Lequel est père de nous tous devant Dieu, etc. Car il estoit nécessaire de déclarer quant et quant de quelle façon estoit ceste communauté de lignage, afin que les Juifs ne se glorifiassent par trop en la génération charnelle. Il dit donc qu'il est père devant Dieu : ce qui vaut autant comme s’il Pappeloit Père spiritue] : car il tient ce bien non pas de sa propre chair, mais de la promesse de Dieu.

17 Auquel il a creu. Par ceste circonlocution est déclarée la vraye et nayfve substance de la foy d'Abraham, afin de venir aussi à parler des Gentils à l’exemple d’icelle : car il faloit qu’il teinst un merveilleux chemin pour venir à embrasser la promesse, qu’il oyoit de la bouche du Seigneur, veu qu’il n’en apparoissoit aucun signe. Semence luy estoit promise, comme s’il eust esté en la fleur de son aage et en sa force, et il estoit amorti.

Il faloit donc qu'il dressast son esprit pour penser à ceste vertu de Dieu par laquelle il vivifie les morts. En cas pareil

Car. IV:

on ne doit pas maintenant trouver estrange si les Gentils, autrement estans secs et amortis, sont insérez en la communion. Car quiconque dira que pour cela ils sont incapables de la grâce, cestuy-là fait tort à Abraham : duquel là foy est appuyée sur ceste résolution, Que c'est tout un, encore que ce soit un mort, celuy que le Seigneur appelle à la vie: veu que quand il parle, il luy est facile par sa puissance de ressusciter les morts. Au reste, nous avons yei tous universellement un patron ou miroir de nostre vocation, par lequel nous est proposé devant les veux nostre premier commencement ou entrée, non pas en la première naissance, mais en l'espérance de la vie à-venir : Asçavoir que quand nous sommes appelez par le Seigneur, nous sortons d’un rien. Car quels que nous semblions estre, si est-ce que nous n'avons pas mesme une seule estincelle de bien aucun, qui nous rende capables du Royaume de Dieu. Car tout au contraire, plustost il faut que nous mourions du tout à nous-mesmes, pour estre faits propres à ouir la vocation de Dieu. Voylà la condition de la vocation : c’est que ceux qui sont morts, soyent ressuscitez par le Seigneur : que ceux qui ne sont rien, commencent par sa vertu à estre quelque chose. Le mot D'appeler ne se doit pas yci restraindre à la prédication : mais il se prend selon la façon commune de lPEscriture pour Susciter : et ce pour mieux exprimer la vertu de Dieu, lequel par son simple vouloir, et comme en faisant seulement signe (par manière de dire) dresse et fait venir ceux qu’il veut.

48 Lequel Abraham outre espérance creut en espérance", à ce qu’il fust père de plusieurs nations, selon ce qui luy avoit esté dit, Ainsi sera ta semence?.

4) Ou, sous espérance. 2) Gen., XV, 6.

18 Lequel Abraham outre espérance.

Si nous lisons ainsi le passage, le sens sera, Combien qu’il ne veist aucune apparence, mais plustost toutes choses contraires, que toutesfois il ne laissa point de croire. Et de faict, il n’y a rien plus contraire à la foy, que de tenir nos esprits attachez aux yeux, pour chercher

matière d'espérer par ce qui se présente à la veuë. On pourroit aussi lire Par-dessus espérance: el paraventure que cela viendroit mieux à propos: comme s’il disoit, Que par sa foy il monta beaucoup plus haut que tout ce qu’il pouvoit concevoir en son entendement. Car si la foy ne vole en haut de ces ailes célestes, pour

Cuar. IV.

desdaigner tous les sens de la chair, et les laisser yei-bas bien loin, elle croupira tousjours en la bouë de ce monde. Au reste, comme ainsi soit qu’en ceste sentence sainct Paul use deux fois du mot D'’espérance : à la première il signifie l’occasion d'espérer qu’on peut prendre en nature, et de la raison de la chair: à la seconde, il signifie la promesse que Dieu a faite: en ce sens, Combien qu’Abraham n’eust aucune matière d'espérer, toutesfois par espérance il se reposa en la promesse du Seigneur : et pour espérer, ce luy fut assez que le Seigneur la-

SUR L’ÉPISTRE AUX ROMAINS

esté dit. Je l’'ay voulu ainsi tourner, afin qu'il soit rapporté au temps d'Abraham.

Car sainct Paul veut dire, qu’Abraham estant solicité par plusieurs tentations à perdre toute espérance, afin de ne succomber et défaillir, destourna son esprit à ce qui luy avoit esté promis. Ta semence sera multipliée comme les estoilles du ciel, et le sable de la mer. Car tout exprès il a allégué ce tesmoignage en un

| mot, sans réciter toute la sentence, afin de

nous aiguiser et inciter à lire l’'Escriture. Car aussi les Apostres par tout où il est question d’alléguer l'Escriture, regardent

voit promis, quoy que la chose en soy | de bien près à ce but, de nous inciter à fust incroyable. Selon ce qui luy avoit | la lire diligemment et attentivement.

19 Et n'estant débililé! en la foy, n'eut point esgard à son corps jà amorti, veu qu'il avoit près de cent ans, ni aussi à la matrice de Sara jà amortie. 20 Et ne disputa? point sur la promesse de Dieu par desfiance : mais fut

Jortifié par foy, donnant gloire & Dieu.

21 Et scachant certainement que ce qu’il avoit promis, estoit puissant de

le faire aussi.

22 Parquoy aussi cela luy a esté réputé à justice.

1) Ou, débile. 2) Ou, ne feit point de doute.

19 Et n'estant débililé. On pourroit laisser l’une des deux négatives, et dire, Et n’eut point esgard, estant débilité en la foy, à son corps jà amorti. Mais cela n’emporte rien quant au sens. Or il monstre maintenant de plus près, ce qui à peu empescher, ou plusiost du tout destourner Abraham de recevoir la promesse.

Dieu luy promettait semence et lignée de Sara, lors que selon nature luy de son costé estoit incapable d’engendrer, et Sara de concevoir. Tout ce qu’il pouvoit regarder en soy et autour de soy, estoit contraire à l’accomplissement de la promesse. Afin donc de donner lieu à la vérité de Dieu, il destourna son esprit des choses qui se présentoyent devant ses yeux, et (par manière de dire) s’oublia soy-mesme. Toutesfois il ne faut pas entendre qu’il n’ait aucunement regardé à son corps amorti: veu que lEscriture tesmoigne qu’il feit ce discours en soymesme. L'homme aagé de cent ans pourra-il avoir lignée, et Sara en l’aage de nonante ans enfantera-elle? Mais pource qu’incontinent mettant en arrière ceste

considération, il assujetit au Seigneur tout son sens et toute son appréhension, PApostre dit Qu'il n'eut point esgard. Et de faict, ce fut une plus grande constance à luy, de destourner sa pensée d’une chose laquelle de soy-mesme se présentoit devant ses yeux, que s’il ne luy fust rien venu de tout cela en la fantasie. Or que le corps d'Abraham fust lors amorti de vieillesse avant la bénédiction du Seigneur, c’est un poinct qui est prouvé assez clairement tant en ce passage, qu’en Genèse, XVIE, et XVII :

tellement que lopinion de S. Augustin n’est aucunement recevable, lequel en quelque endroit pense que l’empeschement n’estoit qu’en Sara. Et ne faut point s’arrester à l’absurdité de l’objection, laquelle l’a contraint de recourir à ceste solution. Il Iuy semble que c’est une mocquerie de dire qu'Abraham en l’aage de cent ans soit nommé amorti, veu que quelque temps après ilengendra plusieurs enfans. Car par cela mesme Dieu à monstré sa puissance d’une façon plus admirable et magnifique, quand celuy

qui auparavant avoit esté comme un tronc flestri et sec, après avoir recouvré force et vigueur par la bénédiction de Dieu, non-seulement est suffisant d’engendrer Isaac, mais aussi comme s’il eust esté remis en la fleur de son aage, est vigoureux pour en engendrer d’autres encore après. Mais, dira quelqu'un, cela n’est point répugnant à l’ordre de nature, qu’un bomme engendre en cest aage-là.

Encore que j'accorde que Ja chose n’est pas prodigieuse et contre nature, si estce qu’elle approche fort de miracle. D’avantage, qu’on considère combien de travaux; ennuis, voyages, et destresses ce sainct personnage avoit passé en toute sa vie : et il faudra confesser qu'il n’estoit pas moins usé et desséché de travaux, qu'affoibli de vieillesse. Finalement quand son corps est nommé Amorti : cela se dit par comparaison et au regard du temps précédent, non pas simplement.

Car il n'estoit point vray-semblable que celuy qui en sa force et fleur de son aage, n’avoit point esté capable d’engendrer, commenceast à le devenir lors qu’il estoit tout cassé et sans force. Quant à ce qu’il dit, Qu'il ne fut point débilité en la foy :

c’est-à-dire, qu'il ne fut point en bransle et chancelant, comme nous avons accoustumé d’estre quand nous doutons d’une chose. Car il y a double débilité de Ja foy. L’une, qui succombant aux assauts de tentation, nous fait déchoir et oublier la vertu de Dieu. L'autre, qui procède bien d’imperfection, toutesfois elle n’esteint pas la foy. Car d’un costé l’entendement n’est jamais tellement illuminé, qu’il n’y demeure tousjours beaucoup de reliques d'ignorance : et d’autrepart, le cœur n’est jamais si bien établi et confermé, qu’il n’y ait de reste beaucoup de doute. Les fidèles, donc, ont un combat continuel avec ces vices de la chair, asçavoir ignorance et doute : auquel combat leur foy receoit souvent de terribles secousses, et ha bien à tirer: mais finalement elle emporte la victoire: tellement qu’on peut dire qu’ils sont trèsfermes au milieu de leur infirmité.

20 Et ne disputa point. Combien que je ne blasme point ne l’ancien Translateur Latin, ni Erasme, qui ont traduit ce

Crar. IV.

mot un peu autrement: toutesfois ce n'est pas sans raison que je Pay ainsi traduit. Car il semble que PApostre a voulu dire, qu’Abraham n’a point apporté la balance d’incrédulité pour poiser et esprouver si le Seigneur pourroit accomplir ce qu’il promettoit. Cela est proprement disputer sur quelque chose, quand nous l’examinons par desfiance, et ne la voulons recevoir, qu’elle ne soit du tout esclaircie pour apparoistre vray-semblable et croyable. Vray est qu’Abraham demanda bien comment cela se pourroit faire: mais c’estoit une demande procédante d’admiration: comme celle de la vierge Marie, quand elle demandoit à Ange comment se feroit ce qu’il luy annonceoit: et autres semblables. Ainsi donc les Saincts, quand on leur apporte quelque message des œuvres de Dieu, desquelles la grandeur surmonte la capacité de leur entendement, tout soudain tombent bien d'entrée en admiration :

mais de ceste admiration ils se dressent incontinent à considérer la vertu de Dieu. Au contraire, les meschans en s’enquérant et demandant, ne laissent pas de s’en mocquer, et de rejetter comme fable, ce qui leur est dit. Comme nous voyons qu’en font les Juifs, Jehan, VI, 52, quand ils interroguent Christ, comment c’est qu’il pourra donner sa chair à manger. Pour ceste raison Abraham n’est point reprins d’avoir ry et demandé comment un homme de cent ans, et la femme de nonante pourroyent avoir enfant: pource qu’en son estonnement il ne laissoit pas néantmoins de donner lieu à la puissance de la parole de Dieu. Au contraire, un semblable ris et la mesme :

demande n’est point sans répréhension en Sara, pource qu’elle accusoiït de mensonge la promesse de Dieu, comme si c’eust esté une parole dite légèrement et à plaisir, Or maintenant si on applique ces choses au propos que traitte lApostre, on cognoistra évidemment que la justification d'Abraham ne procède point d’une autre source que celle des Gentils.

Il s'ensuit donc que les Juifs font déshonneur à leur père, s'ils contredisent et s'opposent à la vocation des Gentils, comme estant absurde. Au reste, quant à

Cuar. IV.

nous, ayons aussi SOUvVEnANnCe que nous avons tous une condition commune avec Abraham. Toutes les choses que nous pouvons veoir à l’entour de nous, sont contraires et répugnantes aux promesses de Dieu. Il nous promet immortalité : et nous sommes énvironnez de mortalité et corruption. 1} déclare qu’il nous advouë pour justes : et nous sommes couvers de péchez. Il tesmoigne qu’il nous est propice et débonnaire: et tout ce qui se monstre par dehors nous menace de son ire. Qu'est-il donc de faire? Il faut que nous passions à clos yeux et nous et tout ce qui est en nous, afin qu'il n’y ait rien qui nous empesche ou retarde, que ne croyons que Dieu est véritable. Mais fut fortifié. Ceciest misàl’opposite du membre précédent, où il avoit esté dit qu'il ne fut point débilité en la foy : comme s’il disoit que par constance et fermeté de foy il surmonta toute incrédulité. Car jamais homné ñe sortira victorieux de ce combat, s’il nemprunte de la parole de Dieu armes et force. En ce qu’il adjouste, Qu'il donna gloire à Dieu : il faut noter que nous ne pouvons faire plus grand honneur à Dieu, que quand par foy nous seellons sa vérité : comme au contraire, on ne luy peut faire plus grand déshonneur et injure, qu’en rejettant la grâce qu’il pré- Sente, ou ne donnant point authorité à sa parole. Parquoy le principal poinct en son service est celuy-ci, de recevoir en obéissance ses promesses: ei la vraye religion commence par la foy.

21 Que ce qu'il avoit promis. Pource que tous confessent la puissance de Dieu, il ne semble pas que ce soit grarid Cas ce que sainet Paul dit de la foy d’A-

braham : mais d’autrepart Pexpérience monstre qu'il ny à rien plus difficile et qui Se trouve si peu, que d'attribuer à la vertu et puissance de Dieu lhonneur qu’ellé mérite. Car il n’y sçauroit avoir empeschement si petit ne Si léger, que la Chair n'imagine incontinent que voylà la main de Dieu arrestée et empeschée de besongner. Cela est cause que mesmes és plus petites tentations, nous laissons escouler les promesses de Dieu, et les mettons en oubli. Il est vray que hors du combat (comme j’ay dit) il ny a celuy

NL

SUR L'ÉPISTRE AUX ROMAINS

qui ne confesse que Dieu peut tout: mais sitost qu’il se présente quelque chose qui nous empesche de veoir le cours des promesses de Dieu, nous abbatons la vertu de Dieu de son siége et degré. Et pourtant, afin qu’elle ait envers nous son poids et son honneur, quand il est question de faire comparaison d’icelle avec tout le reste, il faut nécessairement nous résoudre là, qu’elle n’est pas moins suffsante pour surmonter tous empeschemens du monde, que la clarté du Soleil à chasser et faire escarter les nuées. Or nous avons bien tousjours accoustumé d’'excuser ceste faute, en disant que nous ne prétendons pas de rien déroguer à la puissance de Dieu, toutes fois et quantes que nous doutons de ses promesses :

d'autant que l’occasion d'en douter que nous prenons, est à cause du sentiment de nostre défaut, et non pas que nous ayons ceste imagination (qui seroit perverse et apertement blasphématoire contre Dieu) qu’il promet plus de parole, qu’il ne peut accomplir en effet. Voire, mais ce n’est point assez faire valoir et magnitier la puissance de Dieu, Si nous ne croyons qu’elle est plus forte que nostre vice. Ainsi donc la foy ne doit point regarder à nostre imbécillité, misère et défaut, mais estre entièrement fichée sur la seule vertu de Dieu, et se rapporter du tout [à. Car si elle se fondoit ou appuyoit sur nostre justice et dignité, jamais elle ne pourroit monter à considérer la puissance de Dieu. Et cela est la dispute ou examen d’incrédulité, duquel PApostre parloit n’aguères, quand nous mesurons à nostre mesure la puissance de Dieu. Car la foy en imaginant que Dieu peut tout ce qu’il veut, ne le laisse pas cependant assis en oisiveté et sans rien faire : mais plustost elle attribue à sa vertu un mouvement et gouvernement continuel : et sur tout elle l’applique et rapporte à l’accomplissement de la Parole, tellement qu’elle recognoist la main de Dieu tousjours preste et dressée à exécuter tout ce qu’il a prononcé de sa bouche. Erasme a traduit ceci autrement, asçavoir, Que celuy qui avoit promis, estoit puissant, etc. Et je mesbahi pourquoy: car combien quele sens ne change

rien pour ceja, toutesfois il me semble bon d'approcher le plus qu’on peut des mots de sainct Paul.

2% Parquoy aussi Maintenant par ceci il appert plus clairement pourquoy et comment la foy d'Abraham luy a conféré justice : asçavoir pource qu’estant appuyé sur la parole de Dieu, il n’a point rejetté la promesse qui luy estoit faite.

Et c’est une chose qu’il nous faut bien entendre et songneusement imprimer en

Caar.. IV.

la mémoire, que ceste relation et correspondance mutuelle de la foy à la Parole.

Car la foy ne nous peut apporter d’avantage que ce qu’elle a receu de la Parole.

Et pourtant il ne s’ensuyvra pas qu’un homme soit juste, quand ayant seulement quelque cognoissance générale et confuse, il concevera que Dieu est véritable :

sinon qu’il se fonde et repose sur la promesse dé grâce.

23 Or que cela luy ait esté réputé à justice, n’a point esté escrit seulement

pour luy,

24 Mais aussi pour nous, ausquels aussi cela sera alloué : asçavoir à nous qui croyons en celuy qui a ressuscité des morts nostre Seigneur Jésus : 25 Lequel a esté livré pour nos péchez, et est ressuscilé pour nostre justifi

cation.

23 N'a point esté escrit. Pource que la probation prinse d’un exemple n’est

pas tousjours ferme (comme nous avons |

adverti ci-dessus) afin que cela ne viene en débat, S. Paul dit et afferme expresséement, qu’en la personne d'Abraham a esté pourtrait un patron de la justice commune, laquelle appartient également à tous. Au reste, voyci un passage par lequel nous sommes advertis de recueillir fruit, et faire nostre proufit des exemples qui sont és Escritures. Les Payens ont dit vray, Que l’histoire est la maistresse pour enseigner à vivre : mais ainsi qu’ils l'ont escrite, nul n’en pourra recueillir proufit asseuré : il n’y a que la saincte Escriture seule qui se puisse à bon droict attribuer une telle maistrise. Car en premier lieu, elle nous propose des règles générales, ausquelles il convient rapporter une chacune histoire, afin d’en faire nostre proufit. Puis après elle discerne tant bien les actes que nous devons ensuyvre, d'avec ceux qu'il faut fuir.

Aussi la doctrine à laquelle elle s’arreste principalement, luy est propre et particulière, asçavoir de monstrer la providence du Seigneur, sa justice et bonté envers les siens, ses jugemens envers les réprouvez. Ainsi donc ce qui est récité d'Abraham, sainet Paul dit qu’il n’a point esté escrit pour luy seulement. Car ce n’est point une Chose qui concerne la vo-

cation particulière de quelque certaine personne : mais là est descrit le moyen d'obtenir justice : le moyen, di-je, unique et perpétuel pour tous hommes tant qu'il y en aura à jamais, et ce en celuy qui est le Père commun de tous les fidèles, auquel ils doyvent tous avoir les yeux dressez. Parquoy si nous voulons purement et sainctement traitter les histoires sainctes, qu’il nous souviene de les traitter en sorte que nous en rapportions un fruit de bonne et solide doctrine. Or en partie elles nous instruisent à bien régler nostre vie, en partie elles servent à confermer nostre foy : en partie elles nous incitent à la crainte du Seigneur. Pour bien former nostre vie, l’imitation des saincts nous y servira, quand nous apprendrons d’eux sobriété, chasteté, charité, patience, modestie, mespris du monde, et autres vertus. Pour confermer nostre foy, il sera fort bon de considérer l’aide de Dieu, qu’ils ont tousjours senti propice et secourable en adversité. La protection et soin paternel qu’il ha tousjours eu d’eux, nous servira de consolation. Aussi les jugemens de Dieu et les punitions faites contre les meschans, nous proufiteront, quand nous en conceverons une crainte, qui engendre en nos cœurs révérence et piété. Quant à ce qu'il dit, Que cela n'est point escrit seulement pour luy : il semble qu’il vueille

Cuar. IV.

signifier, qu'en partie il a esté escrit pour luy aussi. Ce qui est cause qu’aucuns entendent, qu’à la louange d’Abraham il est récité que c’est qu’il a obtenu par foy : pource que le Seigneur veut que la mémoire de ses fidèles soit consacrée à éternité : comme Salomon dit, que leur nom sera bénit, Proverbes, X, 7. Mais si nous le prenions plus simplement? asçavoir, Que ceci n’est pas seulement pour luy, comme si c’estoit quelque privilége particulier qu’il ne falust tirer en conséquence : mais au contraire, qu’il est aussi pour nostre instruction, veu qu’il faut que nous soyons aussi justifiez par mesme moyen. Certes ce sens sera plus propre.

24 Asçavoir à nous qui croyons en luy. Jay touché par ci-Gevant de quoy servent ces paraphrases, c’est-à-dire, plus amples déclarations de ce qu’on pourroit dire en un mot : asçavoir que S. Paul les a entrelacées pour exprimer en diverses sortes, selon la circonstance des lieux, la substance de la foy : en laquelle la résurrection de Christ est bien des principaux poincts, veu que ce nous est le fondement de la vie à-venir. S'il eust dit simplement, Que nous croyons en Dieu : il n’eust pas esté aisé de recueillir incontinent de quoy cela sert à obtenir justice : mais quand Christ vient en avant, nous présentant en sa résurrection certain gage de la vie, Icrs on voit apertement de quelle source procède l’imputation de justice.

25 Lequel a esté livré. Il poursuit plus au long et esclaircit la mesme doctrine que j'ay n’aguères touchée. Car il nous est tant et plus nécessaire, nonseulement que nos esprits soyent addressez à Christ, mais aussi qu’on nous monstre distinctement comment c’est qu'il nous à acquis salut. Or combien que l’Escriture, quand il est mention de nostre salut, s’arreste à la seule mort de Christ, PApostre toutesfois passe maintenant plus avant. Car pource que son intention estoit de monstrer plus clairement la cause de salut, il en fait deux parties. Et en premier lieu il dit que par la mort de Christ l’expiation des péchez a esté faite :

en après que par sa résurrection justice

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a esté acquise, Mais le sommaire de ceci est, que quand nous avons le fruit de la mort de Cbrist et de sa résurrection, rien ne nous défaut de tout ce qui est nécessaire à obtenir justice. Car il n’y a point de doute qu’en séparant la mort d'avec la résurrection, il accommode son propos à nostre rudesse. Car autrement il est vray que par l’obéissance de Christ, qu'il a monstrée en sa mort, justice nous a esté acquise : comme aussi il enseignera au chapitre suyvant. Mais pource que Christ en ressuscitant a monstré en évidence le proufit que sa mort avoit apporté, ceste distinction aussi est propre pour enseigner, quand on dit, Qu’au sacrifice, par lequel l’expiation de nos pécheza esté faite, nostre salut a esté commencé : mais qu'en sa résurrection il a esté parfait et accompli. Car le commencement de justice est, que nous soyons réconciliez à Dieu : et laccomplissement, que la mort estant abolie, la vie domine. Aïnsi donc sainct Paul signifie que la satisfaction pour nos péchez a esté faite en la croix.

Car à ce que Christ nous remist en la grâce du Père, il à falu qu’il abolist nostre coulpe et condamnation : ce qui ne se pourroit faire, sinon qu’il payast pour nous la peine, de laquelle nous n’eussions peu nous acquitter. Car la correction et le payement de nostre paix est sur luy, dit Isaie, LIT, 5. Au reste, iluse du mot, Il a esté livré : : plustost que de dire, Il est mort : pource que l’expiation dépend du bon plaisir éternel de Dieu, qui a voulu estre appaisé par ce moyen. Âessuscité pour nostre justification. Pource que ce n’eust pas esté assez que Christ se fust présenté pour soustenir lire et le jugement de Dieu, et porter la malédiction deuë à nos péchez, si quant et quant il n’en fust sorti victorieux, et que estant receu en la gloire céleste, il appaisast Dieu envers nous par son intercession :

la vertu de justifier est attribuée à la résurrection, par laquelle la mort a esté engloutie : non pas que le sacrifice de la croix, par lequel nous avons esté réconciliez à Dieu, n’ait rien servi à nous acquérir justice, mais pource que la perfection de ceste grâce appert plus clairement en la vie nouvelle, Cependant je ne puis

estre de l’avis de ceux qui rapportent ce second membre à la nouveauté de vie, Car l’Apostre n’a pas encore commencé à traitter de ce poinct-là. D’avantage, il . est certain que tous les deux membres se rapportent à une mesme chose. Et pourtant si le mot de Justification signifie le renouvellement, il faudra aussi dire que le sens de ces mots, Est mort pour les péchez : est, qu’il est mort afin de nous acquérir la grâce de mortifier la chair : ce que personne n’accordera.

Comme done il a dit que Christ est mort pour nos péchez : pource qu'ayant en la mort payé la peine des péchez, il nous a

Cuar. V.

délivrez de la misère de la mort : ainsi !

maintenant il dit qu’il est ressuscité pour nostre justification : pource que par sa résurrection il nous a restabli plenement la vie. Car il a esté premièrement frappé de la main de Dieu, afin que soustenant la personne du pécheur, il s’acquittast de la misère de péché : Puis après il a esté exalté au règne de vie, afin de donner aux siens justice et vie. Ainsi donc l’Apostre parle encore de la justification impufative : ce qui est encore mieux monstré par ce qui s’ensuyyra incontinent au prochain chapitre.

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