CHAPITRE IL
A Depuis, quatorze ans après je montay derechef en Jérusalem avec Bar-
nabas, et prins aussi Tite :
2 Et y montay par révélation, et communiquay avec eux de l'Evangile que je presche entre les Gentils : mesme en particulier avec ceux qui sont en estime : afin qu'en quelque sorte que ce soit je ne courusse, où eusse couru
en vain.
3 Mais aussi Tile, qui estoit avec moy, combien qu’il fust Grec, ne fut con-
traint d’'estre circoncis,
4 A cause des faux-frères, qui s’estoyent fourrez en lEglise, lesquels estoyent couvertement entrez pour espier nostre liberté que nous avons en Jésus-Christ : à celle fin de nous réduire en servitude.
5 Ausquels ne nous sommes soumis par sujétion, non pas mesmes un Moment, afin que la vérité de l'Evangile fust permanente en vous.
A Depuis, quatorze ans après. À grand’peine pourroit-on affermer pour certain si sainct Paul entend de ce voyage duquel S. Luc fait mention au chap. XV, v. 2 des Actes. Qui plus est, plustost le fil de Phistoire nous meine à penser le contraire. Car il est là récité que sainct Paul est venu quatre fois en Jérusalem. Quant à la première venue, ilen a desjà esté parlé. La seconde fut quand avec Barnabas il porta les aumônes qui avoyent esté recueillies és Eglises de Grèce et d’Asie : comme on peut veoir en la fin du chapitre XII des Actes, v. 25. Or plusieurs raisons me meuvent d'entendre ce présent passage de ce voyage-là. Car sans cela il faudroit nécessairement que l’un ou l’autre eust récité une chose fausse. D’avantage, la conjecture nous mène plustost là, que Pierre fut reprins en Antioche, du temps que sainct Paul y demeuroit. Or cela estoit devant qu'il fust envoyé par les Eglises en Jérusalem pour finir le débat qui es- {toit survenu à cause des cérémonies,
Actes, XV, 2. Outreplus, il n’est point vray-semblable que Pierre eust usé d’une telle simulation, si on eust desjà résolu de ce différent, et si l'ordonnance des Apostres eust esté publiée. Or sainct Paul dit yci qu'il veint en Jérusalem : et puis après il adjouste, qu’il reprint Pierre de sa simulation: de laquelle certes il n’eust jamais usé, sinon les choses estans douteuses et non résoluës encore. Avec ce, à grand’peine eust-il jamais touché ce voyage-là qui est escrit au quinzième chapitre, entreprins par le commun Consentement des fidèles, qu’il n’eust fait mention de la cause et de l’issue tant digne de mémoire. Et à la vérité, il n’appert pas bien en quel temps a esté escrite ceste Epistre, sinon que les Grecs deinent qu'elle a esté envoyée de Rome, les Latins d'Ephèse. Quant à moy, je pense qu’elle a esté escrite non-seulement devant que sainct Paul eust veu Rome, mais avant qu'on eust fait ceste consultation, et que les Apostres eussent donné leur sentence touchant lPusage des
Cuar. Il.
cérémonies. Car comme ainsi soit que les adversaires se couvrissent faussement du nom des Apostres, et qu’ils se fondoyent principalement là-dessus pour charger sainct Paul et le rendre odieux, quelle négligence eust-ce esté à S. Paul d'oublier ceste ordonnance divulguée par tout et à tous, de laquelle il eust eu assez pour les vaincre du tout? Certes ilne faloit que ce seul mot pour leur fermer la bouche: Vous me mettez en avant les Apostres : mais chacun sçait bien ce qu’ils ont jugé en cest endroit. Parquoy je vous tiens pour convaincus d’un mensonge impudent. Vous contraignez Îles Gentils de garder la Loy, comme si vous aviez commandement des Apostres de ce faire. Or on a leur response par escrit, par laquelle ils délivrent les consciences de cela. Il y a d'avantage, que dés le commencement de PEpistre il a reprins les Galatiens de ce qu’ils avoyent si tost laissé l'Evangile qui leur avoit esté enseigné. Or on peut aiséement recueillir, que depuis le temps qu’ils avoyent esté amenez à l'Evangile, il y a eu quelque espace avant que jamais fust esmeu ce débat touchant les cérémonies. An reste, je pren quatorze ans, non pas depuis une des fois qu’il estoit venu en Jérusalem jusques à l’autre: mais en teile sorte que le conte commence tousjours de la conversion de sainct Paul. Ainsi il y a eu onze ans entre les deux voyages.
2 Et y montay par révélation. Maintenant il donne approbation de son Apostolat et de sa doctrine, non-seulement par œuvres, mais aussi par révélation Divine. Car puis que Dieu estoit l’autheur et conducteur de ce voyage, duquel la cause estoit la confirmation de sa doctrine, il faut bien dire que non-seulement elle est confermée par le consentement des hommes, mais aussi par l’authorité de Dieu. Ce qui devoit estre plus que suffisant à rembarrer l’opiniastreté de ceux qui chargeoyent sainct Paul, mettans en avant le nom et authorité des Apostres. Car encore que paravant il y eust eu quelque raison de débatre, tout contredit a deu prendre fin lors, veu que Dieu avoit comme interposé sa sentence.
Et communiquay avec eux, ele. Pre-
Et
SUR L'ÉPISTRE AUX GALATIENS
mièrement il faut noter ce mot, Communiquer. Car lés Apostres ne luy ordonnent point ce qu'il doit enseigner : mais il leur récite ce qu’il avoit enseigné, afin qu'ils y adjoustent leur approbation, comme soussignans de leur main. Or pource que les adversaires pouvoyent calomnier, que le sainct Apostre eust pourchassé à acquérir la faveur des Apostres, en dissimulant cauteleusement beaucoup de choses, il exprime notamment qu’il a communiqué de l'Evangile avec les Apostres, ainsi qu’él le presche entre les Gentils. Par lequel mot il oste tout mauvais souspeçon de dissimulation ou subterfuge. Nous verrons ce qui's’en est finalement ensuyvi. Car les Apostres ne ont point blasmé de ce que sans leur commandement il avoit commencé, mais sans aucune difficulté ou mescontentement ont ratifié ce qu’il avoit fait : et ce par Pinspiration du mesme Esprit, par la conduite duquel saint Paul estoit venu à eux. il n’a donc point esté créé Apostre par eux, ains seulement recosnu d'eux estre tel : mais il sera parlé de ceci ciaprès. Afin qu'en quelque sorte que ce soit, elc. Quoy donc? La vérité de Dieu tombera-elle, si elle n’est appuyée sur le tesmoignage des hommes? Mais au contraire, quand tout le monde seroit infidèle, ja vérité de Dieu toutesfois demeure ftousjours certaine et en son entier.
Ce n’est pas peine perdue à ceux qui par le commandement de Dieu enseignent l'Evangile, jà soit que leur labeur ne fructifie pas. Aussi de faict les paroles de S. Paul ne tendent point à cela, mais c’est pour autant que le ministère de Ja Parole est inutile quant aux hommes, aux consciences douteuses, et qui sont en suspens. Courir en vain, est pris yci pour travailler sans aucune utilité, quand l'édification ne s’en ensuit point telle qu’elle devoit. Or c’estoit un grand coup pour esbranler les consciences infirmes, quand les séducteurs en mentant, alléguoyent que la doctrine que S. Paul annonçoit, estoit contraire à la doctrine des Apostres : en sorte que plusieurs chanceloyent, et quasi changeoyent d'opinion.
Vray est que la fermelé de Ja foy ne dévend pas du consentement des homes :
mais plustost il nous faut tellement acquiescer en la simple vérité de Dieu, que n’en soyons aucunement destournez ne par les hommes ne par tous les Anges mesmes. Toutesfois aux ignorans, et à ceux qui n'ont encore que bien peu gousté la saine doctrine, et ne l'ont point encore bien digérée en eux-mesmes et dedans leurs cœurs, c’est une tentation fort rude et estrange, quand ils entendent que les principaux Docteurs en l'Eglise, ne sont pas bien d'accord entr’eux. Et qui plus est, ceux-là mesme qui ont beaucoup proufité, Satan les eshranle quelque fois par ce moyen, quand il leur met en avant les débats et dissensions de ceux qui devoyent sur tous autres estre d’une opinion, et parler un mesme langage comme on dit. À grand’peine pourroit-on réciter combien en a reculé de l'Evangile, et de combien a esbranlé la foy ce mal-heureux différent touchant le corps de Christ : pource qu’ils voyoyent que ceux qui estoyent en principale authorité, débatoyent avec picque et si aigrement d’une question de si grande importance. Au contraire, ce n’est pas une petite aide pour confermer la foy, que Île consentement de tous ceux qui enseignent en l'Eglise. Pource donc que Satan taschoit d'empescher le cours de PEvangile par une telle finesse, sainct Paul y a voulu venir au-devant. Car tout aussi tost qu’on cognut qu’il estoit bien d'accord avec tous ies Apostres, il n’y eut plus de retardement : et les esprits des ignorans ne furent plus en doute lequel ils devoyent suyvre. C’est donc ce qu'il dit, Afin que je ne perdisse point la peine que j'avoye prinse au paravant, et que je ne courusse désormais en vain, j’ay osté ce doute, lequel en mettoit plusieurs en trouble : asçavoir s'ils devoyent adjouster foy ou à Pierre ou à moy. Car nous avons tous deux ensemble approuvé d’un mesme consentement ce que j'avoye tousjours enseigné. Or si plusieurs prenoyent aujourd’huy aussi grand plaisir à édifier, comme faisoit sainct Paul, ils seroyent touchez d’un plus grand soin de consentir ensemble.
3 Mais aussi Tite, qui estoit, etc. I] prouve par un autre argument que les
Cuar. Il.
Apostres s'accordoyent en tout et par tout avec luy. Car il leur avoit amené un homme incirconcis, lequel ils ne feirent dificulté de recognoistre pour frère. Il adjouste la cause pourquoy il n’a point esté circoncis. Car d'autant que la Circoncision estoit une chose indifférente, on en pouvoit user, ou la laisser, selon que l’édification l’eust requis. Car il faut tousjours garder ceste règle, que combien que toutes choses nous soyent licites, toutesfois il faut aviser ce qui est expédient et d’édification. Sainet Paul circoncit Timothée (Act. XVI, 3) afin que son prépuce ne donnast scandale aux infirmes : car il avoit lors affaire avec des infirmes, lesquels il faloit espargner. Il en eust volontiers autant fait à Tite, tant s’en faut qu’il se soit jamais lassé de supporter les infirmes : mais il y avoit une autre raison. Car aucuns faux-frères espioyent tousjours quelque occasion pour calomnier sa doctrine, lesquels en eussent incontinent fait courir le bruit.
Voyci cestuy-ci qui se dit si hardi protecteur de la liberté, quand il se trouve en la présence des Apostres, il oublie toute ceste magnanimité et hardiesse, de laquelle il est enflé entre les ignorans.
Or comme il faut que nous-nous accommodions aux infirmes, aussi faut-il que nous résistions courageusement aux malins, et à ceux qui de propos délibéré es-" pient nostre liberté. Car les choses qui regardent charité, ne doyvent point nuire à la foy. Charité donc nous enseignera de tenir bonne mesure et discrétion en l'usage des choses indifférentes, pourveu qu’on ait tousjours le principal esgard à la foy. |
4 A cause des faux-frères. Ceci se peut entendre en deux sortes, Asçavoir qu’il n’a point esté circoncis, combien que les faux-frères le requissent mesme avec importunité, et qu’ils le voulussent contraindre : ou bien que sainct Paul expresséement ne l'a point circoncis, pource qu’il voyoit bien qu’'incontinent ils tireroyent cela en calomnie. Car pour ceste cause ils estoyent entrez sous couverture d'amitié en la compagnie de sainet Paul afin qu’ils le surprinssent en l’un des deux. Asçavoir que s’il eust franchement
Cuar. IL.
mesprisé l'usage des cérémonies, ils l’eussent par là mis en la mauvaise grâce des Juifs : et si au contraire il se fust du tout déporté de la liberté, ils eussent incontinent triomphé de luy enversles Gentils, comme si estant confus de honte il eust rétracté sa doctrine. Je m’arreste à ce second sens : asçavoir que S. Paul appercevant leurs embusches, n’a point voulu circoncir Tite. Or il dit qu’il ne fut point contraint, afin que les lecteurs entendent que la Circoncision n’est point condamnée de soy, comme si c’estoit une chose mauvaise : mais que la question et le débat est touchant la nécessité de l’'observer. Comme s'il disoit, d’eusse esté prest de le circoncir, s’il n’eust esté question de plus grande chose : car ils en vouloyent faire une l0y : or ilne faloit point donner lieu à une telle contrainte.
5 Ausquels ne nous sommes soumis, etc. Ceste constance a esté un seau de la doctrine de S. Paul. Car d'autant que les faux-frères le pressoyent de près, qui ne cherchoyent autre chose, sinon l’occasion de l’accuser et calomnier, et cependant il demeuroit ferme et asseuré, par cela il ostoit toute doute pour l’advenir : car on ne le pouvoit plus accuser qu'il eust trompé les Apostres, Il nie donc qu’il se soit soumis à ces faux-frères par sujection, non pas mesme un moment : C’'està-dire, par manière de se rendre et assujetir, tellement que cest acte fust comme un tesmoignage de sa liberté abbatue :
autrement en douceur et patience il a tousjours esté prest jusques à la fin de sa vie, de se démettre et accommoder à un chacun. 4fin que la vérité de l'Evangile fust permanente, etc. I ne faloit point craindre que sainct Paul fust despouillé de sa liberté, mesme en se soumettant
aux autres : mais l’exemple eust esté|
nuisible aux autres. Il à donc sagement considéré ce qui estoit expédient. Ainsi
SUR L'ÉPISTRE AUX GALATIENS
nous voyons jusques où on doit procéder, quand il est question d’éviter les scandales : et ce qu’il faut tousjours considérer és choses indifférentes ;: asçavoir édification. Le sommaire de ceci est, que nous sommes serviteurs de nos frères, mais c’est à celle fin que nous servions tous au Seigneur, et que les consciences ayent leur liberté entière. Car d'autant que les faux-frères vouloyent réduire les fidèles en servitude, il ne leur faloit nullement obéir. La vérité de l'Evangile, est prinse yci pour sa pureté nayfve, ou (ce qui emporte autant) pour la doctrine d’icelle pure et entière. Car les fauxapostres n’abolissoyent pas du tout l’Evangile : mais ils le falsifioyent et desguisoyent par leurs inventions : en sorte que desjà il commençoit à estre un Evangile fardé et contrefait : comme tousjours il est quand nous-nous destournons tant peu que ce soit de la simplicité de Christ, Comment donc oseront se vanter les Papistes d'avoir un vray Evangile? lequel est non-seulement corrompu de plusieurs resveries, mais plus que falsifié de meschantes doctrines? Qu'il nous souviene donc que ce n’est pas assez de retenir le nom d'Evangile, ou d’avoir comme en l'air quelque sommaire d’iceluy tel quel :
mais qu’il faut que sa ferme et nayfve pureté demeure en son entier. Où sont maintenant ceux qui nous veulent mettre d'accord avec les Papistes, par je ne sçay quelles modérations fardées P Comme s’il estoit licite pour venir à appointement de retrancher ou quitter quelque chose de la doctrine de la religion, ainsi qu’on fait de quelque argent ou de quelques possessions et héritages. Nous voyons combien sainct Paul a eu en horreur et détestation une telle façon d’appointement, quand il nie que ce soit le vray Evangile, s’il n’est pur et entier.
6 Æt n'ay rien apprins de ceux qui semblent estre quelque chose (il ne me touche en rien quels ils ayent esté quelque fois : car Dieu n'accepte point! l'apparence extérieure de l'homme?.) Car ceux qui sont en estime, ne me communi-
quérent rien * :
1) Ou, et ne suis en rien différent de ceux qui sont en estime quels qu’ils ayent esté, Dieu n'accepte point. 2) Deut., X, 17. 3) Ou, ne m’ont rien apporté d'avantage.
Cuar. IE.
7 Mais au contraire, quand ils ont veu que la prédication de l'Evangile du Prépuce m'estoit commise, comme celle de la Circoncision à Pierre :
8 (Car celuy qui a eu vigueur en Pierre! à l'office d'Apostre envers la Circoncision, & eu aussi vigueur en moy envers les Gentils:)
9 Et Jaques, Céphas et Jehan, qui sont estimez estre les colonnes, ayans cognu la grâce qui m'estoit donnée, m'ont baillé à moy et à Barnabas la main d'association, afin que nous allissions aux Gentils, et eux à ceux de la Cir-
concision.
10 Seulement qu'eussions souvenance des povres : ce que j ay aussè esté son-
gneux de faire.
1) Ov, qui a besongné par Pierre.
6 Æé n’ay rien apprins de ceux qui semblent estre quelque chose. S. Paul ne se contente point encore, sinon que les Gaiatiens sçachent aussi qu’il n’a rien apprins de Pierre, ne des autres Apostres. Porphyrius et Julianus prenent occasion de ceci d’arguer ce sainct Apostre d'orgueil, d'autant qu’il s’attribue, tant qu'il ne peut porter d'apprendre des autres quelque chose, qu’il se vante d’avoir esté fait Docteur sans le moyen ou aide d'aucun précepteur, et qu’il travaille si fort à ne sembler point inférieur à aucun.
Mais si on veut considérer combien estoit nécessaire ceste facon de se vanter, on cognoistra qu’elle estoit saincte et digne de grande louange. Car s’il eust concédé cela à ses adversaires, qu'il avoit proufité sous les Apostres, il les eust armez de deux calomnies. Car ils eussent uit incontinent, Tu as finalement proufité et appris quelque chose, afin de corriger la faute que tu avois faite au paravant, et te retirer de ta folle entreprinse. Ainsi premièrement, toute sa doctrine du temps passé eust esté suspecte, et l’édification ruinée : d'avantage, à ladvenir mesme il eust eu moins d’authorité, pource qu’on l'eust tenu pour quelque disciple vulgaire. Nous voyons donc qu'il s’eslève en ceste saincte gloire, non tant pour l'amour de soy, que pour la nécessité de maintenir sa doctrine. Ce n’est point yci un combat d’ambition : car il n’est nullement question des personnes : mais c’est que S. Paul ne veut pas que son Apostolat, avec lequel estoit conjointe l’authorité de la doctrine, soit aucunement obscurci par la grandeur d'homme quel qu’il soit. Et si cela ne suffit pour réprimer, et faire cesser ces Chiens mastins aus-
2) Ou, à aussi besongné par moy.
quels il avoit affaire, si est-ce qu’il réfute assez leur abbayement. Z/ ne me touche Ch rien. 11 faut lire ceci à part : car il a entrelacé ceste parenthèse, afin que ses adversaires entendissent qu’il ne s’arrestoit point au jugement des hommes. Au reste, on expose ce passage en diverses sortes. Sainct Ambroise pense qu’en passant est yci taxée la folie de ceux qui objectoyent les Apostres à sainct Paul, pour le déprimer : comme s’il disoit, Voire, comme si je ne pouvoyë pas répliquer qu’ils ont esté de povres idiots qui ne sçavoyent rien que leur mestier de pécher: et quant àmoy, quej’avoye estébien instruit dès ma jeunesse sous Gamaliel mon précepteur. Mais je laisse tout cela, pource que je sçay que toutes ces qualitez qui consistent en apparence extérieure, ne sont rien envers Dieu. Chrysostôme et Hiérome le prenent plus rigoureusement, comme s’il menaçoit obliquement les principaux Apostres : en ce sens, Quels qu’ils soyent, ils n’eschapperont pas le jugement de Dieu, s'ils déclinent de leur devoir. La dignité de leur office ne la réputation qu’ils ont entre les hommes, ne les en garentira pas. Quant à moy, ceste exposition me semble la plus simple et mieux accordante à lintention de S. Paul, Asçavoir qu’il concède bien qu’ils ont esté les premiers selon l'ordre du temps, mais que cela n’empesche point qu'il p’ait maintenant son degré aussi bien comme eux. Il ne dit pas qu’il ne se soucie quels ils soyent de présent, mais il parle du temps passé, que les autres estoyent Apostres desjà, et luy estrange encore de là foy de Christ.
En somme, il ne veut pas que jugement en Soit fait par Je femps Assé, né qu'en
Car, Î
cest endroit ait lieu Je proverbe commun, Que qui est le premier de temps, soit aussi le plus avantagé de droict. L'apparence extérieure de l’homme. 1 % à mot à mot, La personne de l’homme. Or outre les expositions que j’ay amenées, ceste troisième aussi ha quelque couleur :
Asçavoir que les choses qui consistent en apparence externe ont lieu en la police du monde : mais iles ne doyvent estre considérées au royaume spirituel de Christ.
Voylà un sens qui sera trouvé par plusieurs bien investé, mais si est-ce qu’il est question de la police mondaine, quand le Seigneur dit, Tu n'auras point acception des personnes en jugement‘, Mais je v’entre point en cesie disputation, pource qu’elle ne sert de rien à ce passage. Car S. Paul entend simplement que le degré d'honneur, auquel estoyent parvenus les Apostres, n’a point empesché qw’il ne fust appelé de Dieu, et que d’un rien il ne fust incontinent semblable à eux. Car quelque grande différence qu'il y eust, que toutesfois cela n’y à mis aucun empeschement envers Dieu, qui n’est point mené d’acception des personnes, et la vocation duquel n’est point sujète à aucuns préjudices. Mais encore pourroit-il sembler que sainet Paul a dit ceci sans raison. Car quoy que cela soit vray, qu’il ne faut point avoir esgard aux personnes en l'affaire du Seigneur (comme on s’en doit donner garde diligemment) toutesfois en quoy appartient cela à Pierre et à ses compagnons Aposires qui n’estoyent pas vénérables seulement en apparence extérieure, mais aussi en vraye saincteté et dons spirituels ? Car ce mot Personne, qui signifie l'apparence extérieure , est mis à l’opposite de la crainte de Dieu, et de la bonne conscience? : et l’Escriture à accoustumé d'en user ainsi. Or est-il que la crainte de Dieu, le zèle droit, la saincieté, et autres dons semblables, donnoyent grâce singulière aux Apostres, et les rendoyent honorables. Toutesiois S. Paul (ce semble) en parle yei tellement par mespris, comme s’il n’y eust rien eu en eux que quelques masques externes. Je respon, que sainci Paul n’estime point les Apostres selon leur valeur, ains selon
1) Deut,, X, 17, 2) Act., X, 34, 35, el 1 Pierre, I, 17,
SUR L'ÉPISTRE AUX GALATIENS
la fole et vaine vanterie de ses adversaires. Car pour bien vendre leurs denrées, comme on dit, et les faire trouver bonnes, à tous propos ils alléguoyent et entonnoyent à plene bouche les noms de Pierre, Jaques, et Jehan, ‘et abusoyent ambicieusement, et au contemnement de sainct Paul, de Ja révérence que l'Eglise portoit à ces saincts personnages. S. Paul donc ne traifte point yci quels sont les Apostres, ne quelle opinion il ha d’eux, hors le débat qu’il avoit avec les fauxapostres : mais il réfute ces masques desquels les faux-apostres se couvroyent.
Pour conclusion, comme il traittera ciaprès de la Circoncision, non point selon ce qu'il en pense, mais selon la fausse et meschante opinion que ses séducteurs y avoyent controuvée : aussi maintenant, il dit des Apostres, que les masques et choses externes par lesquelles ils reluysoyent devant le monde, n’estoyent rien devant Dieu. Et cela est évident par les paroles mesmes de sainct Paul. Car pourquoy les préféroyent-ils à sainct Paul?
Pource qu’ils estoyent Apostres devant luy. Cela m’estoit qu'une vraye masque.
Autrement, il ne faut point douter que S. Paul, selon qu'il estoit doué d’une modestie singulière, ne les eust en révérence de bien bon cœur, et qu’il n’eust en admiration les dons et grâces de Dieu en eux : luy, dis-je, qui se confesse franchement en un autre lieu, estre le moindre de tous les Apostres, 4 Cor., XV, 9. et indigne d’un estat si excellent. Ne me communiquèrent rien. On pourroit dire aussi, Ne communiquèrent de rien avec moy : car C’est le mesme mot qu'il a mis ci-dessus deux fois. Le sens toutesfois est certain, Que les Apostres après avoir ouy l'Evangile de $S. Paul, ne luy ont point mis en avant le leur à l’opposite (ainsi qu'on à accoustumé de faire quand on ba quelque chose de plus parfait ou meilleur) mais estans contens de la déclaration qu'il leur en avoit faite, ont simplement et tout incontinent receu sa doctrine, Ainsi il n’y eut pas un seul mot changé entr'eux, comme en une Chose qui est du tout sans doute. Ce n'est pas toutesfois à dire que sainct Paul se soit
entremis de parler le premier, comme le plus excellent, ainsi que ceux qui voudront donner la leçon aux autres, et les régler : mais il leur a déclaré sa foy, de laquelle on avoit semé mauvais bruits :
et eux l’ont approuvée par leur consentement.
7 Mais au contraire, incontinent êls lui baillèrent la main d'association.
Par ce moyen donc ils avouèrent sa doctrine, et ce sans aucune exception, pour autant qu’ils ne répliquèrent rien à lencontre, comme on à accoustumé de faire és choses qui sont en différent : et déclarèrent qu'ils avoyent un Evangile commun avec luy, voire mesme le recognurent du tout pour leur compagnon en l’estat. D’avantage, la condition de ceste association fut telle, qu’ils partissoyent entr’eux les charges, c’est asçavoir que luy preschast aux Gentils, et eux aux Juifs. Ils estoyent donc égaux, et n’y avoit rien qui monstrast sainct Paul moindre ou inférieur.
Donner la main d'association, signifie yei Promettre d’estre unis et compagnons ensemble. Quand ils ont veu que la prédication, etc. Il nie que les Apostres luy ayent favorisé en cela, en sorte que par leur consentement et permission il ait esté fait Apostre : mais il dit qu'ils luy ont accordé lhonneur d’Apostolat, afin qu’ils ne luy ostassent ce que Dieu luy avoit donné. Il insiste tousjours làdessus, qu’il a esté créé Apostre par le don et l’ordination de Dieu : mais véi il adjouste que mesme les Apostres l’ont avoué et recognu tel. Il s’ensuyvoit de cela, que ces garnemens attentoyvent de faire une chose que les Apostres n’avoyent pas osé entreprendre, de peur de résister à l’élection de Dieu. Et yci il commence à s’attribuer ce qui leur estoit propre et particulier par-dessus les autres : asçavoir l’Apostolat du prépuce.
Car Paul et Barnabas différoyent des autres en ceci, qu’ils estoyent ordonnez Apostres pour prescher aux Gentils, Act., XIIT, 2. Cela avoit esté fait par oracle et révélation de Dieu, laquelle les Apostresnon-seulement ont permise, mais aussi ont voulu qu’elle eust lieu, pour autant que c’eust esté meschanceté de n’y accorder point, Nous voyons donc com-
Caar. Il.
ment ils ont départi les charges entr’eux selon la révélation qui en avoit esté faite : asçavoir que Paul et Barnabas fussent Apostres des Gentils : et les autres fussent Apostres des Juifs. Mais il semble que ceci répugne au mandement de Christ, quand il commande aux douze d'aller par tout le monde, Marc, chapitre XVI, v. 45. Je respon, que cela ne se restraint point à chacune de leurs personnes, mais que la fin de leur office est là descrite en général : asçavoir que le salut doit estre publié et annoncé à toutes nations et peuples par la doctrine de l'Evangile, Car il est certain que les Apostres n’ont point esté par tout le monde. Et mesme il est bien vray-semblable qu’il n’y en a eu pas un des douze, qui soit jamais venu jusques en Europe.
Car ce qu’on afferme de Pierre, je crain que ce soit une fable, pour le moins il est fort incertain. Si quelqu'un réplique à l'encontre, que toutesfois le ministère d’un chacun d’eux a esté commun aussi bien aux Gentils qu'aux Juifs. Je le confesse, selon que l’occasion s’y addonnoit.
Je concède, di-je, qu’un chacun des Apostres a eu charge de publier PEvangile aussi bien entre les Gentils qu'entre les Juifs. Et ne faut point penser qu’ils ayent tellement parti entr’eux, qu'ils eussent comme des bornes pour faire telle séparation qu’il ne fust licite d’outrepasser : comme on à accoustumé de borner les royaumes, principautez, et balliàges. Car nous voyons qu’en quelque lieu que S. Paul arrivast, il avoit &e coustume d'offrir premièrement son labeur et son ministère aux Juifs. Comme donc il luy estoit licite entre les Gentils de se présenter Apostre et Docteur aux Juifs, aussi il à esté libre aux autres d’amerer à Christ d’entre les Gentils tous ceux qu’ils’ pouvoyent. Pierre en a ainsi usé envers Corneille, Act., X, 4, et autres :
mais pource que les autres Apostres estoyent en la région, de laquelle presque tous les habitans estoyent Juifs, et
S. Paul circuissoïit la Grèce, l’Asie, et au= tres parties lointaines, pour ceste occa= |
sion il fut spécialement ordonné Apostre des Gentils. Et qui plus est, quand le Seigneur commanda «és le commencement
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Cuaar. IL,
qu’il fust séparé, il voulut que délaissant Antioche et la Syrie, il s’en allast outre mer, et aux régions lointaines pour s’employer aux Gentils. Ainsi donc, son Apostolat ordinaire a esté vers les Gentils, et l'extraordinaire vers les Juifs. Au contraire, les autres ont choisi particulièrement les Juifs pour eux : mais ça esté sous condition, que quand l’occasion s’addonneroit, leur ministère fust aussi bien pour servir aux Gentils. Mais ce second regard leur à esté comme une chose extraordinaire. Au reste, si ainsi est que V’Apostolat de $S. Pierre appartenoïit spécialement aux Juifs, de quel droict messieurs les Romanisques tireront-ils de sainct Pierre à eux la succession de primauté ? Car si le Pape de Rome s’usurpe la primauté, comme estant successeur de sainct Pierre, il faut nécessairement qw’il exerce entre les Juifs. Sainct Paul est yci nommé le principal Apostre des Gentils, lequel ils nient avoir esté Evesque de Rome. Parquoy, afin que le Pape jouisse de quelque possession de sa primauté, qu’il édifie quelques Eglises entre les Juifs. Car quant à nous, il nous faut recognoistre pour nostre Apostre, celuy qui nous a esté assigné, tant par l’ordonnance du sainct Esprit, que par le consentement de tout le collége des Apostres. Quiconque transière ce droict à sainct Pierre, il confond l’ordination de Dieu et des hommes. Par ces deux mots, Circoncision et Prépuce, sont signifiez les Juifs et les Gentils, suyvant la figure nommée Métonymie, de laquelle l'usage est assez commun en l’Escriture : ct pourtant je ne m’y arreste pas.
8 Celuy qui a eu vigueur. I] afferme que la charge qui luy estoit donnée, luy appartenoit de bon droict, pour autant que le Seigneur avoit démonstré sa vertu en son ministère. Or une telle manifestation de l’efficace de Dieu, ainsi que nous avons veu desjà souvent, est comme un seau pour seeller la certitude de doctrine, et confermer ou ratifier la charge d’enseigner. Au reste, il est incertain si sainct Paul rapporte l’efficace de Dieu a issue heureuse et avancement qu'a eu sa prédication, ou bien aux grâces du 5. Esprit, lesquelles pour lors estoyent
SUR L’'ÉPISTRE AUX GALATIENS
données aux Croyans. Quant à moy, je pren ce mot, non pas pour l'avancement simplement, mais pour la vertu et eflicace spirituelle, de laquelle il a parlé ailleurs. En somme , il veut dire que l'accord, et comme partage que les Apostres feirent entr’eux p’a point esté une chose vaine, mais que Ça esté un jugement seellé de Dieu.
9 Ayans cognu la grâce qui m'estoit donnée. Par ces mots il taxe obliquement et rend odieux le desdain orguecilleux de ceux qui n’estimoyent rien la grâce qui avoit tellement esmeu les principaux Apostres, qu’ils l’avoyent euë en admiration et révérence. Car c’eust esté une trop lourde simulation d'ignorance à telles gens, de dire qu’ils ne sçavovent et n’appercevoyent point une chose, laquelle les Apostres avoyent bien cognuë dés le commencement. Nous sommes yci admopestez qu'il faut donner lieu à la grâce de Dieu, en quelque part qu’elle apparoisse, si nous ne voulons faire guerre contre le S. Esprit mesme, qui ne veut point que ces dons demeurent inutiles.
Ainsi donc la gràce que les Apostres voyoyent estre donnée à Paul et à Barnabas, les incita comme à contracter assocation du ministère. Jacques, Céphas, et Jehan. Jay desjà dit ci-dessus que ce Jaques étoit fils d’Alphée. Car ce ne pouvoit pas estre le frère de Jehan, lequel Hérode avoit occis un peu auparavant :
et selon mon opinion ce seroit une chose bien absurde de dire que ce fust un des disciples qui fust tant excellent par-dessus les Apostres. Or que ce Jaques ait esté le premier entre les Apostres, S, Luc aussi le démonstre, qui luy attribue la conclusion et décision du poinet qui fut traitté au Concile tenu en Jérusalem, Actes, XV, v. 6,etc. Et au chap. XXE, v. 48, il récite que tous les prestres de l'Eglise de Jérusalem s’assemblèrent chez luy. Quant à ce qu’il dit, Qui sont estimez estre les colonnes : il ne dit pas par mespris : mais il allègue la commune opinion , pource qu’il s'ensuit de cela, qu’on ne pouvoit pas rejetter aisément ce qu'ils avoyent fait. Au reste, veu qu’il est yci question de la dignité, c’est merveilles que S. Jaques est préféré à S. Pierre. Paraventure
la superintendance en l'Eglise de Jérusalem. Quant au nom de Colonnes, nous sçavons que nature porte cela, que ceux qui ont meilleur esprit, et qui sont garnis de plus grande prudence , où douez de quelques autres plus grandes grâces, soyent aussi par-dessus les autres en authorité. Autant en est-il en l'Eglise de Dieu, que tant plus que quelqu'un sera orné de quelques grâces excellentes, tant plus d'honneur luy doit-on porter.
Car ce seroit ingratitude, voire impiété de ne porter révérence à l'esprit de Dieu, en quelque lieu qu’il se manifeste par ses dons et grâces. Outreplus, tout ainsi qu'un peuple ne se peut passer de Pasteur, aussi il n’y a compagnie de Pasteurs qui n’ait mestier d'avoir un superinten- . dant ou conducteur. Toutesfois que cela ait tousjours lieu : que celuy qui est le
cela a esté fait ainsi, pource qu'il avoit ! premier de tous,
Ctrar . if,
soit comme serviteur, Matth., XXII, v. 44.
10 Seulement qu'eussions souvenance des' povres. JL appert par ceci, que les frères qui estoyent en Judée, estoyent en extrême nécessité : autrement ils n’eussent point chargé les autres Eglises. Ce qui pouvoit advenir en partie à cause de diverses calamitez survenues à toute la pation: en partie, pource que leurs biens leur estoyent de jour en jour ravis par la cruauté mesme de ceux de leur nation.
Or il estoit bien raisonnable qu'ils fus- :
sent secourus par les Gentils, qui estoyent tenus à eux, d'autant qu’ils en avoyent receu V'Evangile, qui est un bien inestimable. Sainct Paul dit qu'il s’est acquitté fidèlement Ge ce que les Apostres Juy avoyent requis. I oste done à ses aûversaires l’occasion qu’ils cherchoyent de le calomnier.
A4 Et quand Pierre fut venu en Antioche, je luy résistay en Jace, pource
qu'il estoit à r eprendr e.
12 Car devant qu'aucuns fussent venus de la part de Jaques, il mangeoit avec les Gentils : mais quand ils furent venus, il s’en retira, el se sépara craignant ceux qui estoyent de la Circoncision.
13 Et les autres Juifs aussi usoyent de simulation comme luy : tellement que Barnabas mesme estoit induit à leur feintise.
44 Mais quand je vey qu ‘ils ne cheminoyent point de droit pied selon la vérité de l'Evangile, je di à Pierre devant tous, Si toy qui es Juif, vis comme les Gentils, et non comme les Juifs, pourquoy contr ains-tu les Gentils à judaïser?
45 Nous qui sommes Juifs de nature, et non point pécheurs d'entre les
Gentils,
46 Scachans que l'homme n’est point justifié par les œuvres de la Loy,
sinon? par la foy de Jésus-Christ, nous,
di-je, aussi avons creu en Jésus-
Christ, afin que nous fussions justifiez par la foy de Christ, et non point par les œuvres de la Loy : pource que nulle chair ne sera justifiée par les œuvres
de la Loy.
1) Ou, mais.
A1 Et quand Pierre fut venu en Antioche. Quiconque prendra esgard de bien près à toutes les circonstances , il sera (comme j'espère) d'opinion avec moy, que ceci est advenu avant que les Apostres eussent conclu qu'il ne faloit point douner fascherie aux Gertils touchant les cérémonies, Actes, XV, v. 28.
Car S. Pierre n’eust point craint d’offenser S. Jaques, ou ceux qui estoyent envoyez de par luy, puis que cela eust desjà
esté ainsi conclu et décidé par son avis mesme. Or $. Paul passe maintenant plus outre, asçavoir qu'il a maintenu son Evangile contre la simulation de laquelle S. Pierre usoit. Il a dit au commencement que la certitude de son Evangile ne dépendoit point de Pierre, ne des autres Apostres , tellement qu’ils peussent l’authorizer ou le descrier à leur fantasie.
Secondement il a dit qu’il a esté approuvé de {ous sans aucune exception ou contra-
LA
Criar. IL.
diction, et principalement de ceux qui estoyent en plus grande authorité par le consentement de tous. Maintenant, comme j'ay dit, il monte plus haut : asçavoir que Pierre à esté reprins par luy, pource qu’il fléchissoit un peu de l’autre costé : et par ceste occasion mesme il entre en matière, et commence à traitter le poinet de doctrine auquel le tout se rapportoit. Or par ceci il.appert combien sa doctrine estoit ferme, de laquelle non-seulement il a obtenu des Apostres souscription et approbation volontaire , mais laquelle aussi il a constamment maintenue à l’encontre de Pierre, et l’a emporté par-dessus luy. Quelle doute donc y reste-il plus maintenant, qui puisse empescher que sa doctrine ne soit receuë pour vérité certaine, immuable et invincible ? Par mesme moyen aussi est repoussée cesie calomnie, Que sainet Paul n’estoit qu'un petit disciple, et qu’il s’en faloit beaucoup qu’il approchast du degré d’Apostre. Car ceste répréhension est un signe de degré égal. Je confesse bien que les plus petis peuvent bien reprendre à bon droict les plus grans, et pourtant il ne s’ensuit pas que ceux qui reprenent un autre, soyent pourtant en pareil degré que Iuy: car Dieu donne ceste liberté aux plus petis envers les plus grans. Mais il faut yei noter la qualité de la répréhension. Car S. Paul ne reprenoit pas simplement S. Pierre, comme le Chrestien reprendroit un autre Chrestien: mais il le faisoit suyvant le devoir de son office, et usant de sa puissance et authorité d’Apostre. Et voyci un autre coup de foudre, par lequel ia Papauté Romaine est abbatue et mise en pièces: et principalement est convaincue limpudence de cest Antechrist Romain, quand il se vante d’estre exempt de rendre conte, et s’exempte du jugement de toute l'Eglise.
Yci un homme seul reprend S. Pierre devant toute l'Eglise : et non point par quelque témérité, ou audace illicite, mais selon la puissance que Dieu luy avoit donnée : et S. Pierre se soumet humblement, obéissant à la correction. Mesme pour mieux dire en un mot, toute la matière contenue en ces deux chapitres n’est autre chose qu’un renversement évident de
SÛR L'ÉPISTRÉ AUX GALATIENS.
ceste primauté tyrannique , laquelle les xomanisques gazouillent estre fondée de droict Divin. Que s'ils veulent avoir Dieu pour autheur d’icelle, il faut nécessairement qu'ils forgent une nouvelle Escriture. Et s’ils ne veulent point avoir Dieu pour leur droit ennemi, il faut qu'ils effacent de la saincte Escriture ces deux chapitres. Pource qu'il estoit à reprendre. I y auroit de mot à mot, Pource qu’il estoit reprins. Mais je ne doute point que ce mot, Reprins, n’ait esté mis pour Digne de répréhension. Car de dire comine Chrysostôme, que d’autres auparavant Cn avoyent fait plainte, blasmans $. Pierre, c’est certes une exposition bien maigre.
Et de ceci on peut facilement recueillir combien est inepte l'avis qu'ont songé S. Hiérôme et Chrysostôme, qui pensent que les Apostres ont joué ce rolle devant le peuple, et que c’estoit une chose attitrée par eux, non pas qu'à la vérité S. Paul trouvast mauvais ce que faisoit S. Pierre. Au reste, le mot Grec qui est yei mis, ne fait rien pour eux, lequel signifie que Pierre estant reprins en face (comme on dit) ou en sa présence, n’a rien respondu. Quant à ce que Chrysostôme pense qu'ils eussent parlé ensemble à part pour éviter scandale, s’ils-eussent eu quelque dissension : c’est une conjecture bien légère. Car il faloit postposer les autres moindres scandales à cestuyci, qui estoit trèspernicieux : asçavoir que l'Eglise estoit divisée, que la liberté Chrestienne estoit en danger, et qu’on ensevelissoit la grâce de Christ. Il faloit done que ce péché public fust corrigé devant tous. Le principal argument sur lequel $S. Hiérôme se fonce, est trop frivole. Pourquoy (dit-il) eust S. Paul condamné és autres, ce qu’il dit estre louable en sa personne? Car il se glorifie d’avoir esté fait Juif aux Juifs, 4 Cor., IX, v. 20. Je respon que c’estoit bien autre chose ce que S. Pierre faisoit. Car S. Paul ne s’accommodoit point autrement aux Juifs, sinon la doctrine de liberté demeurant en son entier: dont il ne voulut point circoncir Tite , afin que la vérité de lEvangile demeurast sauvé et en son entier.
MaisS. Pierre judaïzoit en telle sorte qu’il astreignoit les Gentils à une servitude, et
ainsi faisoit comme un préjudice, qui déroguoit à la doctrine de S. Paul. Il ne {enoit donc point de moyen : pource qu’il se soucioit plus de complaire que d’édifier :
et regardoit plus ce à quoy les Juifs prenoyent plaisir, que ce qui estoit expédient à tout le corps de l'Eglise. S. Augustin donc en a mieux jugé : lequel nie totalement qu'ils ayent eu quelque complot entre eux: mais que S. Paul estant esmeu d’un zèle Chrestien, s’est opposé à ceste simulation de $S. Pierre, qui estoit pernicieuse et impertinente: par ce qu'il la jugeoit estre dommageable à l'Eglise.
12 Car devant qu'aucuns fussent venus. Le poinct principal de la matière est vci descrit, asçavoir que S. Pierre, pour s’accommoder aux Juifs, s’estoit retiré des Gentils : en sorte qu’il les deschassoit de la communion de PEglise, sinon qu'en renonçant à la liberté de l'Evangile, ils se soumissent au joug de la Loy. Si S. Paul se fust teu yei, toute sa doctrine alloit bas, et toute l’édification qu’il avoit faite par son ministère, eust esté renversée. À ceste cause, force luy à esté de s’eslever courageusement, et de combatre fort et ferme. Nous voyons yci quelle prudence est requise quand il est question de nous accommoder à faire plaisir aux hommes : de peur que voulans trop plaire, ou bien craignans par trop de desplaire, nous ne nous destournions du droit chemin, Que si cela a peu advenir à sainct Pierre, combien plus facilement nous adviendra-il, si nous ne nous en donnons bien garde ?
14 Mais quand je vey qu'ils ne cheminoyent point de droit pied selon la vérité. Aucuns exposent ceci des Gentils, qui estans troublez à cause de l'exemple que Pierre leur donnoïit, commençoyent à fleschir et changer de courage : mais il vaut mieux l’entendre de Pierre et Barnabas, et de ceux qui leur aûhéroyent.
La vraye façon de cheminer de droit pied selon la vérité de l'Evangile, estoit d’unir les Gentils avec les Juifs, sans déroguer à la pureté de la vraye doctrine. Mais de contraindre et forcer les consciences des fidèles, et leur imposer nécessité de garder les cérémonies de la Loy, en ensevelissant la doctrine de ja
© —————— eee sersssssttneset
Cnar. I
liberté, c’estoit une povre récompense d'unité. S. Paul prend yci la vérité de l'Evangile en un mesme sens qu’il avoit fait auparavant : à l’opposite de laquelle il met ce fard, par lequel Pierre et les autres desfiguroyent l'Evangile. Et puis qu’ainsi est, il ne faut point douter que S. Paul n'ait bataillé à bon escient, Quant à la doctrine, ils estoyent bien d'accord : mais pource que Pierre n'ayant nul esgard à la doctrine, se soumettoit par trop servilement à complaire aux Juifs, à ceste cause il est rédargué qu’il n’alloit pas rondement en besongne. Il y en a d’autres qui prenent une autre Cou-
verture pour excuser S. Pierre : asçavoir
qu’il devoit estre plus songneux du salut des Juifs que des Gentils, d'autant qu’il estoit Apostre de la Circoncision : et cependant toutesfois ils confessent que S.
Paul a bien fait aussi en défendant la cause des Gentils. Mais c’est folie de défendre ce que le sainet Esprit a con:
damné par la bouche de S. Paul. Et certes il n’estoit point yci question des hommes, mais de la pureté de l'Evangile laquelle estoit venue en danger d’estre
contaminée par le levain des Juifs. Je di
à Pierre devant tous. Nous sommes admonestez par cest exemple, que ceux qui ont fait quelque faute qui tourne au préjudice de tous, doyvent estre corrigez publiquement, entant que touche lutilité de l'Eglise. Car la fin tend à cela, qu’il n’adviene que telle faute demeurant impunie, l’exemple ne soit nuisible. Et S.
Paul dit ailleurs qu'il faut expresséement garder cela envers les Prestres :
entant que pour l'office auquel ils sont, ils peuvent nuire plus grandement par leur exemple. Or c’estoit une chose principalement utile, que $. Paul défendist franchement devant le peuple une bonne cause qui concernoit le bien de tous, afin qu’il donnast mieux à cognoistre qu’il nè refuyoit point la lumière. 52 toy qui es Juif. La remonstrance que sainet Paul fait à sainct Pierre, contient deux mem-
bres. Au premier il se plaind que Pierre.
ne sestoit pas bien porté envers les Gentils, en ce qu’il les contraignoit de garder la Loy, de laquelle cependant il se vouloit bien exempter, Car outre ce
Car. IL,
qu’un chacun est ténu de garder la mesme loy qu’il impose aux autres, encore péchoit-il plus lourdement en cela, qu’il contraignoit les Gentils à judaïzer, et luy cependant, qui estoit Juif, se vouloit bien donner liberté. Car la Loy est donnée aux Juifs, et non pas aux Gentils. Il use donc d’un argument du moindre au plus grand. Or c’estoit bien une contrainte assez dure et violente, quand il se désistoit de communiquer avec les Gentils, sinon qu’ils s’accordassent à recevoir le joug de la Loy : qui estoit une condition desraisonnable. Et certes toute la force de la répréhension: consiste en ce mot, auquel Chrysostôme et sainct Hiérome n’ont point prins garde. Car l'usage des cérémonies estoit libre en édification, moyennant que les fidèles ne fussent point privez de leur liberté, et que nécessité ne leur fust imposée, de laquelle ils sont délivrez par l'Evangile.
15 Nous qui sommes Juifs de nature.
Je sçay bien qu’il semble à aucuns que sainet Paul veut faire yci une anticipation en la personne des adversaires, pour repousser ce qu’ils eussent peu mettre en avant : asçavoir que les Juifs avoyent plus de privilége, comme on dit. Non pas qu'ils se vantassent d’estre exempts de la Loy. Car c’eust esté une chose mal convenable, que ceux à qui la Loy estoit donnée, se fussent vantez de cela : mais pource qu'ils devoyent estre distinguez des Gentils par certaines marques et enseignes. Quant à moy, je ne rejette point cela du tout : et toutesfois aussi je ne Papprouve pas en tout et par tout, comme nous verrons ci-après. Les autres l’entendent comme estant dit en la personne de sainct Paul : mais c’est en ce sens, Si tu chargeoïis les Juifs du fardeau de la Loy, il seroit bien plus raisonnable : car elle leur est comme héréditaire et propre par succession. Mais ceste exposition ne convient non plus. C’est donc plustost la seconde partie du propos, laquelle commence par une anticipation. Car comme ainsi soit qu’il y eust ceste différence entre les Juifs et les Gentils : que les Gentils éstoyent profanes et immondes, et les Juifs saincts, entant que Dieu les
avoit éleus pour son peuple : les Juifs |
SUR L'ÉPISTRE AUX GALATIENS
pouvoyent débatre de ceste prérogative.
Mais sainct Paul venant sagement au
devant, ramène cela contr’eux. Car puis
que les Juifs mesmes avec toute leur di-
gnité avoyent esté contraints de recourir
à la foy de Christ, combién plustost fa-
loit-il que les Gentils obteinssent salut par foy ? L’intention donc de sainct Paul
est telle : Nous qui semblons estre plus
excellens que les autres, et qui par le
moyen de l’alliance avons tousjours esté
prochains à Dieu, toutesfois nous n’àvons trouvé nul moyen pour acquérir salut, sinon en croyant en Christ. Pourquoy donc en ordonnerions-nous un autre aux Gentils ? Car si la Loy estoit nécessaire, ou si elle servoit à salut à ceux qui l’ensuyvent, ce seroit principalement à nous, à qui elle a esté donnée.
Que si icelle laissée, nous-nous sommes retirez à Christ, beaucoup moins devonsnous presser les Gentils de la recevoir.
Ce mot de Pécheur, signifie yci (comme souvent ailleurs) un homme profane ou perdu et du tout destourné de Dieu.
Tels estoyent les Gentils, qui n’avoyent aucune participation avec Dieu : mais les Juifs estoyent enfans de Dieu par adoption : et pour ceste cause séparez à saincteté. Quant à ce qu’il dit, De nature, il n'entend pas qu’ils soyent naturellement exempts de la corruption du genre humain : car David, qui estoit descendu de la race d'Abraham, confesse qu’il est engendré de semence immonde, Pseaume LI, 7 : mais la grâce remédioit à la corruption naturelle, à laquelle ils estoyent sujets : et par ce moyen ils estoyent sanctifiez. Or pource que la promesse faisoit la bénédiction héréditaire : à ceste cause ce bien est appelé naturel. En ce mesme sens il dit en l’Epistre aux Rom., chap. XI, v. 46, qu'ils sont engendrez d’une racine saincte. Parquoy quand il dit, Nous sommes Juifs de nature : cela vaut autant comme s’il disoit, Nous naissons saincts : non pas que ce soit de nostre propre mérite, mais pource que nous sommes éleus de Dieu pour estre son peuple. Nous donc qui de nature estions Juifs, qu’avons-nous fait P Nous avons creu en Christ. Quel a esté le but de ce Croire? Afin que nous fussions
justifiez par la foy dé Christ. Pour quelle cause? Pource que nous estions convaincus, que les hommes ne peuvent obtenir justice par les œuvres de la Loy.
Il conclud donc par la nature et l'effet de la foy, que les Juifs n’estoyent point justifiez par la Loy, Rom., X, 3. Car comme ceux qui veulent establir Ja justice de leur propres œuvres, ne sont point sujets à la justice de Dieu : aussi au contraire ceux qui croyent en Christ, se confessent estre pécheurs, et renoncent à la justice des œuvres. Il est yei maintenant sur la principale question :
et mesmes, presque toute la somme du différent est enclose en ceste seule proposition. Et pourtant il nous faut tant plus diligemment arrester à esplucher ce passage. Premièrement il nous convient noter qu’il faut chercher la justice en la foy de Christ: pource que nous ne pouvons pas estre justifiez par les œuvres.
Maintenant il est question de sçavoir que c’est qu'il entend par les œuvres de la Loy. Les Papistes s’abusans à Origène et S. Hiérome, pensent, voire déterminent bardiment, qu’il n’est yci question que des figures et ombres de la Loy. Et pour ceste cause, quand ils trouvent ce mot, OEuvres de la Loy : ils lexposent tousjours des cérémonies : comme si sainct Paul ne débatoit pas ycei pour la justice gratuite qui nous est conférée par Christ.
Car ils n’estiment point estre inconvénient, que nul n’est justifié par les œuvres de la Loy, et toutesfois que nous sommes réputez justes envers Dieu par le mérite de nos œuvres. En somme, il leur semble qu’il n’est yei fait aucune mention des œuvres morales. Mais le fil du texte démonstre apertement, que la Loy morale aussi est comprise en ces paroles. Car presque tout ce que sainct Paul adjoustera ci-après, appartient plustost à la Loy morale, qu’à la cérémoniale.
D'avantage il oppose tousjours à la justice de la Loy l’acception gratuite, par laquelle Dieu nous reçoit. Mais les adversaires répliquent cela, qu'il devoit donc nommer Les œuvres, sans aucune adjection, s’il ne les eust voulu restraindre à quelque certaine espèce. Je respon, que la raison de ceste manière de parler est
Car. I.
trèsbonne. Car quand encore quelqu’ur surmonteroit tous les Anges en saincteté, si n'est-il point deu pourtant aucun loyer aux œuvres, sinon pource que le Seigneur l’a promis. Parquoy, ce que laccomplissement de la Loy est justice, et qu’il ha le loyer de la vie éternelle assigné, cela procède de Dieu, qui a dit, que ceux-là vivroyent, qui l'auroyent accomplie. Et de ceci nous en parlerons ciaprès plus amplement, quand nous serons venus au droict passage. D’avantage, il avoit à combatre contre les Juifs touchant la Loy. Sainct Paul donc à mieux aimé les assaillir de près, et les vaincre dedans leur fort mesme, qu’en estendant son propos plus loin, monstrer apparen- ‘2 d’un tergiversateur, comme s’il n’eust point esté asseuré de sa cause. Il insiste done pied coy en ce combat touchant la Loy. Ils allèguent secondement, que la question n’avoit esté esmeue que touchant les cérémonies. Ce que nous confessons aussi. Pourquoy donc, disent-ils, sainct Paul passeroit-il d’une cause particulière à une générale? Ceci seul a donné occasion à Origène et sainct Hiérôme de faillir : car ils ne pensoyent point que ce fust chose convenable, puis que les fauxapostres ne débatoyent que des cérémonies, que S. Paul passast plus outre.
Mais ils n’ont point considéré que ceci mesme a esté cause de le faire débatre tant asprement : asçavoir pource que ceste doctrine tiroit après soy une plus longue queuë qu’il ne sembloit avis de prime face. Car sainet Paul ne se fust point tant fasché que les cérémonies eussent esté observées, que de veoir transférer aux œuvres la fiance, et semblablement la gloire de salut. Comme quand il est question de la défense de manger chair en certains jours, nous ne regardons point tant de quelle importance est cela, de défendre de manger chair, que nous-nous soucions du laqs, qui est mis sur les consciences. Sainct Paul donc ne sort point hors de propos, quand il dispute de toute la Loy, jà soit que les fauxapostres ne débatissent que des cérémonies. Car pour ceste cause pressoyentils de garder les cérémonies, afin que les hommes cherchassent salut en lobser-
Cuar. IL vation de la Loy : d'autant qu'ils imaginoyent et faisoyent à croire, que c’estoit un service méritoire. Et pour ceste cause S. Paul ne leur met point à l’opposite la Loy morale, mais seulement la grâce de Christ. Et toutesfois il n’employe pas toute son Epistre en ceste disputation générale. Car il vient finalement à parler des cérémonies en particulier. Mais pour autant que le principal poinct de là matière estoit, Asçavoir si par nos œuvres nous obtenons justice, ou par foy : ille faloit despescher en premier lieu. Pource que les Papistes aujourd'huy sont marris quand nous les contraignons de venir à ce poinct, que les hommes sont justifiez par la seule foy : ils ne peuvent accorder qu'à grand regret, que sous les œuvres de la Loy, les morales aussi soyent comprises. Plusieurs aussi d’entr’eux se pensent bien estre acquittez, quand ils ont mis en avant la glose de sainct Hiérôme : mais le fil du texte contraindra de confesser qu’il est parlé aussi de la Loy morale. |
16 Sinon par la foy. I ne signifie pas seulement, que les cérémonies ou indifféremment toutes les œuvres de Ia Loy ne seroyent point suflisantes, si la (oy n’y aide : mais à une proposition négative il en oppose une exclusive. Comme s’il disoit, Non point par les œuvres, mais par Ja seule foy de Christ. Autrement la sentence seroit mal convenable et hors du propos. Car les faux-apostres ne rejettovent point Christ ne la foy : mais ils vouloyent que les cérémonies y fussent conjointes. Si sainct Paul eust receu une telle conjonction, il y eust lors eu plein accord entr'eux. C’eust donc esté pour néant que sainct Paul eust troublé PEglise d'un combat tant odieux. Parquoy tenons ceci pour arresté, que C’est yci
SUR L'ÉPISTRE AUX GALATIENS
une proposition exclusive : Que nous ne sommes point autrement justifiez, que par foy : ou, Que nous ne sommes iustifiez sinon par foy : à laquelle est équipollente ceste-ci, Que nous sommes jusüfiez par la seule foy. Dont il appert combien sont sots les Papistes, de débatre contre nous pour le mot, Seule, comme s’il estoit nostre. Mais tout le mal est, que la Théologie des Papistes estoit incognue à S. Paul. Ils disent bien que l’homme est justifié par foy : mais ils constituent une partie de la justice és œuvres. S. Paul ne sçavoit que c’estoit d’une telle demie justice. Car quand il enseigne que nous sommes justes par foy, pource que nous ne le pouvons estre par les œuvres : il tient pour arresté ce qui est Vray : aSÇavoir que nous ne sommes point autrement capables de la justice de Christ, sinon en nous recognoissant despourveus et du tout desnuez de justice propre à nôus. Parquoy il faut attribuer tout ou rien, à Ja foy ou aux œuvres.
Nous verrons puis après que c’est que Justification, et comment la foy est la cause d'icelle. Pource que nulle chair ne sera justifiée. A avoit ci-dessus appelé en tesmoignage la conscience de Pierre et des autres : maintenant il le conferme d'avantage, en disant qu’il est ainsi : C'est-à-dire que nul homme, quel qu’il soit, n'obtiendra justice par les œuvres de la Loy. C’est le fondement de la justice gratuite, quand nous sommes despouillez de nostre propre justice. Or en niant qu'aucun d’entre tous les hommes soit justifié, il prend autant comme s’il disoit, que tous hommes sont forclos de la justice de la Loy, et qu’il est impossible que jamais il y en ait un qui parviene à icelle.
17 Or si en cherchant d’estre justifiez par Christ, nous sommes aussi trouvez pécheurs, Christ est-il pourtant ministre de péché? Ainsi n'ad
viene.
A8 Car si je rédifie les choses que j'ay destruiles, je me constitue moy-
mesme transqgresseur.
49 Car par la Loy je suis mort à la Loy, et suis crucifié avec Christ, afin
que je vive à Dieu.
“9 Ainsi je vi, non point maïntenant moy, mais Christ vil en mey. Et ce
Caar. IL
que je vi maintenant en la chair, je vi en la foy du Fils de Dieu, qui ma aimé, et s'est baillé soy-mesme pour moy.
21 Je ne rejette! point la grâce de Dieu. Car si la justice est par la Loy,
Christ donc est mort en vain.
4) Ou, n’aboli.
A7 Si en cherchant d'estre justifiez, etc. Ïl retourne maintenant aux Galatiens. Ce que je di, afin qu’on ne conjoingne point ceste sentence avec la précédente, comme si c’estoit une partie du propos qu’il avoit eu avec sainct Pierre.
Car qu’estoit-il besoin que ceci fust dit à sainct Pierre? combien que ceci ne fait rien à la matière, ou bien peu. Parquoy, un chacun choisisse lequel qu’il voudra des deux avis. Au reste, aucuns lisent ceci par affirmation, desquels est Chrysostôme : et voyei le sens qu’ils y donnent, Si cherchans d’estre justifiez en Christ, nous ne sommes point encore parfaitement justes, mais encore immondes, et que Christ ne nous suflise point à justice, il s’ensuit que Christ est ministre d’une doctrine, qui laisse les hommes en péché. Comme si sainct Paul proposant ceste absurdité, arguait de blasphème ceux qui attribuent une partie de la justice à la Loy. Mais pource qu’il adjouste incontinent un mot qui signifie qu’on déteste et rejette ce qui a esté dit, lequel il ma point accoustumé de mettre, sinon après quelque interrogation, je pense que ceci est plustost dit pour oster l’absurdité, laquelle sembloit s’ensuyvre de cela.
Il prévient donc par interrogation, suyvant sa coustume, comme parlant en la personne des adversaires. Si la justice de la foy, dit-il, apporte cela, que nous aussi qui sommes Juifs, et sanctifiez dés le ventre de nos mères, sommes tenus pour coulpables et pollus, dirons-nous que Christ soit autheur de péché, comme celuy qui donne vigueur à la puissance de péché és siens? Le doute procédoit de ce qu’il avoit dit que les Juifs en croyant en Christ, renonçoyent à la justice de la Loy. Car Christ osté, les Juifs estans séparez de la commune pollution des Gentils, semblent estre aucunement exempts du nombre des pécheurs. La grâce de Christ les fait égaux aux Gentils, et le remède qui est commun à tuso deux, dé-
monstre la maladie estre égale. À ce sens aide le mot, Aussi. Nous-mesmes aussi, dit-il. 1] ne parle point indifféremment de tous hommes, mais des plus excellens :
comme estoyent les Juifs. 4insi n’adviene. À bon droict.il rejete cela. Car Christ en descouvrant le péché, qui estoit caché, n’est point ministre de péché, comme si ayant anéanti la justice, il ouvroit la porte à péché : ni aussi comme s’il establissoit le règne de péché. Ce qui trompoit les Juifs, estoit qu'ils s’attribuoyent quelque saincteté hors Christ laquelle toutesfois estoit nulle. De là venoit ceste complainte, Christ donc est-il venu pour nous oster la justice de la Loy, pour faire que de saincts nous devenions pollus, et pour nous assujetir à péché et condamnation ? Sainct Paul dit qu’il n’est pas ainsi : et mesme il repousse ce blasphème avec détestation? Car de faict, Christ n’apportoit point le péché, mais il le manifestoit : et n’ostoit point la justice, mais il arrachoit aux Juifs une fausse ap-parence de justice.
18 Car si je réédifie, etc. I y a deux responses. Ceste première est oblique, quand il dit que cela est contraire à toute sa doctrine : veu qu’il avoit tellement presché la foy de Christ, qu’il conjoinanoit avec icelle la ruine et anéantissement de péché. Car comme sainct Jehan enseigne que Christ n’est point venu pour dresser le règne de péché, ains pour le destruire : 4 Jehan, IIE, 8, ainsi saïnct Paul proteste yci, qu’en preschant l'Evangile, il a remis sus la vraye justice, afin que le péché fust destruit. Il n’eust point donc esté consonant qu’un homme mesme eust destruit le péché, et qu’il l’'eust remis sus puis après. Il repousse donc la calomnie en objectant ceste absurdité qu’il s’en ensuyvroit.
19 Car par la Loy je suis mort, ete.
C’est la seconde response, qui est directe : Asçavoir que l’œuvre qui est propre à la Loy, ne doit point estré imputé à
Cuar. EI.
Christ. Car aussi il n’est nul besoin de Christ pour anéantir la justice de la Loy, d'autant que la Loy mesme occit ses disciples. Comme s’il disoit, Vous décevez les povres hommes par fausse imagination, comme s'ils devoyent avoir vie de la Loy : et sous couleur de cela, vous les retenez en la Loy. Et cependant vous taschez de rendre l'Evangile odieux, comme s’il mettoit à néant la justice, laquelle nous avons par là Loy. Et toutesfois c’est la Loy elle-mesme qui nous contraint de mourir à soy. Car comme ainsi soit qu’en nous menaceant de ruine éternelle, elle ne nous délaisse rien que désespoir, par ce moyen, elle nous déboute de la fiance que nous pourrions avoir en elle. Si nous voulons avoir plus facile intelligence de ce passage, il faut recourir au chapitre VII des Romains. Car S. Paul démonstre bien apertement là, que nul ne vit à la Loy, sinon celuy à qui la Loy est morte, c’est-à-dire oisive et sans aucun effet. Car aussi tost que la Loy a commencé de vivre en nous, il dit qu’elle nous blesse mortellement, en sorte que nous périssons, et quant et quant elle remet en vie péché qui estoit auparavant mort. Parquoy, ceux qui vivent à la Loy n'ont jamais senti la vigueur de la Loy, ne seulement gousté que c'est que de la Loy. Car la Loy vrayement entendue, nous contraint de mourir à soy. Et de là vient Je péché, et non pas de Christ.
Mourir à la Loy, c'est ou renoncer à la Loy, et estre affranchi de sa domination,
en sorte que nous n’ayous nulle fiance
en icelle, et que äe son côté elle ne nous puisse tenir prisonniers sous le joug de servitude, ou bien, Ne trouver point de vie en elle, entant qu’elle nous déclare tous coulpables, et adjuge à perdition. Et ce second sens convient mieux. Car l’Apostre veut dire que quand la Loy nous est plus dommageable que proufitable, il ne faut pas penser que Christ soit autheur d'un tel mal: mais que la Loy porte ceste malédiction enclose en soy, laquelle nous occit. dont s’ensuit que le coup de mort que la Loy nous baille, est vrayement mortel. À ceste mort il oppose une autre espèce de mort qui est vivifiante, asçavoir en la communication de
SUR L'ÉPISTRE AUX GALATIENS
la croix de Christ. I dit donc qu’il a esté crucifié avec Christ afin de commencer à vivre. Au reste, la distinction qu’on a communément suyvie en la lecture de ce passage, obscurcit le sens naturel. Car on le lit ainsi, Par la Loy je suis mort à la Loy, afin que je vive à Dieu. Mais le fil du propos sera bien plus coulant en faisant autrement la distinction, Par la Loy je suis mort à la Loy, et puis séparément, Afin que je vive à Dieu, je suis crucifié avec Christ. Æ{fin que je vive à Dieu. I démonstre que c’est un genre de mort désirable, sur lequel toutesfois les faux-apostres prenoyent occasion de rendre sa doctrine odieuse. Car il dit que nous ne mourons point à la Loy, afin que nous vivions à péché, mais à Dieu.
Or vivre à Dieu, se prend quelquesfois pour ordonner nostre vie selon sa volonté, en sorte que nous ne taschions en
toute nostre vie, qu'à luy complaire.
Mais yci, c’est Vivre une vie de Dieu (si ainsi faut parler) afin que les.antithèses se respondent l’une à lautre. Car selon la considération mesme qu’il a esté dit que nous mourons à la Loy, aussi vivonsnous à Dieu. En somme, $. Paul admoneste que ceste mort n’est point mortelle, mais plustost cause d’une meilleure vie, d'autant que Dieu, après nous avoir sauvez du danger de perdition, duquel Ja Loy nous menace, nous reçoit, et par sa grâce nous sommes restaurez en une autre vie. Je laisse 1à les autres expositions. Il me semble que c’est-ci la vraye intention de S. Paul. En disant, Je suis crucifié avec Christ, il exprime la manière comment estans morts à la Loy, nous vivons à Dieu : asçavoir quand estans entez en la mort de Christ, nous tirons de là une vigueur secrète, comme la greffe tire de la racine en laquelle on la entée, Rom., VE, 5. Or Christ a attaché à sa croix l’obligé de la Loy, lequel nous estoit contraire, Colos., IE, 44. Parquoy, estans crucifiez avec [uy, nous sommes délivrez de toute la malédiction et condampation de la Loy. Quiconque s’efforce de rendre ceste délivrance inutile, anéantit la croix de Christ. Mais qu’il nous souviene, que nous ne sommes point autrement délivrez du joug de la
Loy, sinon quand nous sommes faits un avec Christ : tout ainsi que la greffe ne tire point autrement humeur de la racine, sinon en estant incorporée en une mesme nature.
20 Ainsi je vi, non point maintenant moy. Le nom de la Mort est tousjours odieux au sens humain. Pourtant, après avoir monstré que nous sommes crucifiez avec Christ, il adjouste aussi que cela mesme nous apporte la vie. Et quant et quant, il explique que c’est qu’il a entendu ci-dessus par ce mot J’ivre à Dieu :
asçavoir que quant à luy, il ne vit plus de sa propre vie, mais qu’il reçoit tellement vie de la vertu secrète de Christ, qu'il peut dire que Christ vit et ha vigueur en luy. Car tout ainsi que Pâme donne force et vigueur au corps, aussi Christ inspire la vie à ses membres. Voyci une belle sentence et bien digne d’estre notée, Que les fidèles vivent hors d’euxmesmes, c’est asçavoir en Christ. Ce qui ne se peut faire qu’ils n’ayent une communication avec luy vraye et substancielle. Or Jésus-Christ vit en nous en deux sortes. La première vie est, quand il nous gouverne par son S. Esprit, et conduit toutes nos opéraiions. La seconde, d'autant qu’il nous fait participans de sa justice, afin que puis que nous ne pouvons pas estre agréables à Dieu en nous-
mesmes, nous le soyons en luy. La pre-
mière vie appartient à Ja régénération : la seconde, à l’imputation gratuite de justice, de laquelle on pourra entendre ce passage. Combien que si on le veut rapporter à toutes deux, je le trouveray encore meilleur. Æé ce que je vi maintenant en la chair. Presque toutes les sentences qui sont yei, ont esté deschirées par la diversité d'expositions. Comme aucuns prenent yci, La chair pour la perversité de nostre nature vicieuse.
Mais S. Paul le prend plus simplement, pour la vie corporelie. Car autrement à l’encontre de sa response, ou eust peu aiséement faire une autre objection, Toutesfois tu vis une vie corporelle. Or là où ce corps corruptible fait ce qui est de soy, là où il est substanté de viande, nous ne pouvons pas dire que ce soil une
vie céleste de Christ. C’est donc un pro-|
Car, il
pos estrange et contraire à toute raison, comme ainsi soit que tu vis à la manière commune des autres (Ce que chacun voit) de dire toutesfois que tu n’as point une vie qui te soit propre. Le sainet Apostre respond que cela gist en la foy :
par lequel mot il entend que c’est un secret caché au sens humain. La vie donc que nous obtenons par foy, n’est point apparente devant les yeux, mais on la sent dedans la conscience par la vertu et efficace du sainct Esprit: et pourtant la vie corporelle n’empesche point que nous possédions la vie céleste par foy, Eph., Il, 6. Il nous a fait seoir és lieux célestes. [tem, au v.19, Vous estes maintenant citoyens avec les Saincts, et domestiques de Dieu. Et aux Philippiens, chap. I, v. 20, Nostre conversation est au ciel.
Brief, les Epistres de sainet Paul sont plenes de tels tesmoignages, par lesquels il afferme que nous vivons tellement au
monde, que cependant toutesfois nous
vivons aussi au ciel: non-seulement pource que nosire Chef est là, mais aussi pource que de droict d'unité du chef avec les membres, nous avons une vie commune avec luy : comme il dit au chapitre XIV de sainct Jehan, v. 49. Qui m'a aimé. Ceci est adjousté pour exprimer vertu de la foÿ. Car incontinent un chacun pourroit penser, D’où vient cela, que la vertu de la foy. est si grande, qu’elle fait descouler en nous la vie de Christ?
Il déclare donc la substance ou le fondement sur lequel la foy est appuyée, asçavoir l’amour et la mort de Christ. Car de là doit-on estimer l’effet de la foy. Comment se fait doncques cela, que nous vivions par la foy de Christ? Pource qu’il nous à aimez, et s’est baillé soy-mesme pour nous. L'amour, di-je, duquel Christ nous à aimez, à esté cause qu’il s’est uni avec nous. Il à accompli ceci par sa mort.
Car en se donnant soy-mesme pour nous, il a enduré comme en nostre propre personne. Parquoy, tout ce que la foy rencontre en Christ, elle nous en fait participans. Or quand l’Apostre parle de l’a -
mour, disant que Christ l’a aimé : il si=
gnilie cela mesme que sainct Jehan nous enseigne: Non pas (dit-il) que nous l’ayons aimé les premiers, mais il nous a
Cuar. If.
prévenus par son amour, À Jehan, [V,19.
Car s’il nous eust rachetez estant provoqué par aucuns mérites, il seroit dit que ce en est la cause : mais maintenant sainct Paul attribue tout à la dilection. La rédemption donc est gratuite.
Car il faut noter l'ordre qui est yei gar-
dé: Il nous a aimez, et s’est baillé soymesme pour nous. Car c’est autant comme s’il eust dit, Il n’a point eu autre considération à mourir, sinon d'autant qu’il nous aimoit : et ce lors mesme que nous luy estions ennemis : comme il nous enseigne au chapitre V des Romains, V. 10. Æt s’est baillé soy-mesme, etc. 1 n’y à paroles par lesquelles on puisse assez exprimer combien ceci est grand.
Car qui est celuy tant éloquent et tant bien parlant soit-il, qui puisse faire entendre quelle est l'excellence du Fils de Dieu ? Or c’est luy qui s’est constitué soy-mesme le pris de nostre rédemption.
Sous ce mot, Baüllé, est enclos tout le fruit qui nous revient de la mort de Christ: asçavoir qu’elle est sacrifice de purgation, qu’elle est le lavement, satisfaction, etc. Et ce mot, Pour moy, emporte grande substance. Car ce ne seroit point assez de considérer que Christ est mort pour le salut du monde, si avec cela un chacun mw’applique particulièrement à sa personne l’efficace et jouissance de ceste grace.
21 Je ne rejette point la grâce de Dieu, etc. Ce mot aussi emporte tacitement grand poids. Car quelle ingratitude est-ce, et combien horrible de mespriser une telle grâce de Dieu tant inestimable, et acquise par un pris tant excellent? Or il accuse d’un tel sacrilége les faux-apostres, qui ne se contentans point de Christ seul, mettoyent en avant encores d’autres moyens pour obtenir salut. Car c’est rejetter la grâce de Dieu, sinon que renonçans à toutes autres choses, nous embrassions Christ seul. Or que reste-il à l’homme, après qu’en rejettant la grâce de Dieu, il s’est rendu indigne d’icelle?
Car si la justice est par la Loy. Le mot Grec signifie Gratuitement : mais nous l'avons traduit, En vain: pource qu’en ce passage il se prend ainsi. C’est donc à dire, 1H n’y auroit nul proufit en la mort
Hi
SUR L’'ÉPISTRE AUX GALATIENS
de Christ: ou, Christ seroit mort pour néant, et sans aucun avancement. Car le proufit e£ le fruit de sa mort est, qu’en effaceant nos péchez, il nous a réconciliez avec sn Père. Et de cela il s'ensuit que nous sommes justifiez par sa grâce : ce n’est doncques point par les œuvres.
Les Papistes l’exposent de la Loy cérémoniale : mais qui est-ce qui ne voit bien que ceci s’estend à toute la Loy? Car c’est autant comme si sainct Paul disoit :
Si par nos mérites nous acquérons justice, Christ à doncques souffert en vain : car il a enduré la mort, afin qu’il nous acquist justice. Quel besoin estoit-il que ce que nous-nous pouvons donner à nous-mesmes, nous fust acquis d’ailleurs ? Certes si la mort de Christ est nostre rédemption, nous estions doncques en captivité : si elle est nostre satisfaction, nous estions donc obligez: si elle est nostre absolution, nous estions donc coulpables : si elle est nostre lavement, nous estions donc souillez. Parquoy au contraire, quiconque attribue sa netteté, son absolution, Sa purgation, sa justice et sa délivrance aux œuvres, il fait la mort de Cbrist inutile et l’anéantit. On pourroit paraventure faire yei une objection, Que l'argument ne fait pas contre ceux qui conjoingnent la grâce de Christ avec les œuvres: ce que nul ne doute avoir esté fait par les faux-apostres. Car ces deux choses peuvent ensemble estre vrayes, que la justice est par la Loy: et, que nous sommes rachetez par la mort de Christ. Je le confesse, si nous accordons qu'une partie de la justice soit acquise par les œuvres, et que lautre partie procède de la grâce. Maïs on peut aiséement recueillir d’yci, que ceste théologie estoit incognue à sainct Paul. Car ouil a débatu pertinemment contre ses adversaires, ou follement et en concluant mal. Si quelque blasphémateur est si outrecuidé, qu’il le vueille calomnier, la défense est assez suflisante, Que la justice qui est avouée devant Dieu, n’est pas une justice telle que les hommes l’imaginent, mais telle qu’il n’y ait rien à redire. Mais pource que ce n’est pas maintenant nostre intention de maintenir la cause de sainet Paul contre les blasphé-
LU
mateurs, qui osent abbayer contre le S, Esprit, défendons-nous contre les Papistes. Ils se mocquent de nous, quand nous argumentons après S. Paul, que Christ est mort en vain si la justice est par les œuvres. Car il leur semble avis qu’ils sont garnis d’une bonne response, quand ils allèguent ce qu'ils ont tiré de leurs Sophistes: asçavoir que Christ nous à mérité la première grâce: c’est-à-dire l’occasion de mériter: et que pour la rémission ordinaire et quotidienne des péchez, il se fait une concurrence du mérite de sa mort avec les satisfactions des œu-
Cuar. I.
vres. Qu'ils se mocquent donc deS. Paul, par la bouche duquel nous parlons: car il faut qu'ils le confutent premier que nous. Nous sçavons qu'il avoit affaire à des gens qui ne rejettoyent pas du tout la grâce de Christ, mais constituoyent la moitié du salut és œuvres. Il argumente ainsi contr’eux, Christ est mort en vain, si la justice est par la Loy. En parlant ainsi, certes il ne laisse point une seule goutte de justice aux œuvres. Les Papistes ne diffèrent en rien d’avec ces gens-là.
Qu'il nous soit donc licite de nous aider de l'argument deS. Paul pour les confuter.