‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau TestamentChapitre 94 sur 99 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

À Je vous prie donc, moy qui suis prisonnier au Seigneur, que vous cheminiez comme il est séant à la vocation en laquelle vous estes appelez,

2 Avec toute humilité et douceur, avec patience, supportans l'un l'autre en charité.

3 Estans songneux de garder l'unité d'esprit par le lien de paix.

4 Soyez un corps el un esprit?, comme vous estes appelez en une espérance de vostre vocation.

5 n'y a qu'un Seigneur, une foy, un Baptesme,

6 Un Dieu et Père de tous, qui est sur toutes choses, et par toutes choses, el en vous tous ?.

1) Ou, un esprit patient. 2) Ou, il n’y a qu’un corpset un esprit. 3) Ou, sur tous et parmi tous.

Ces trois chapitres ne contienent autre | vous cheminiez comme il est séant à la chose que commandemens touchant les | vocation, etc. C’est une sentence générale, mœurs. Et premièrement il les exhorte à | et comme une préface commune, de las’entretenir en accord mutuel : et à l’oc-| quelle procède tout ce qui s’ensuit puis casion de ce propos, il traitte du gouver- | après. Il a traitté ci-dessus de leur vocanement de l’Eglise : pource que le Sei-|tion, maintenant il les admoneste qu’il gneur l’a tellement dressé et ordonné , | reste encore qu’ils se rendent obéissans qu’il sert de lien pour garder unité entre- | à Dieu, afin qu’ils ne soyent trouvez indinous. gnes d’une grâce si excellente. Quand il

A Moy qui suis prisonnier au Sei-| vient aux espèces, il donne le premier gneur, etc. Par ses liens, qui sembloyent | lieu & humilité. La raison est, pource le rendre contemptible, il s’attribue en- | qu’il devoit parler de l'unité. Or le precore plus grande authorité, comme aussi | mier degré par lequel on parvient à icelle, il a desjà esté veu en un autre endroit. | c’est humilité. Car elle engendre de soy Car ils estoyent comme le seau de ceste | débonnaireté et douceur, qui puis après ambassade honorable qw'il avoit receuë. | nous rend patiens. Or en supportant nos Car nous devons recevoir avec grand | frères, nous entretenons unité, laquelle honneur tout ce qui est de Christ, com-| sans cela seroit rompue cent fois tous les bien que devant le monde il soit ignomi-| jours. Ayons done souvenance que le nieux : en sorte que la prison de lApos- | commencement d'entretenir amitié fratertre est plus honorable que tous les appa-| nelle, c’est humilité. Car d’où vient larreils, pompes et triomphes des Rois. Que | rogance et orgueil ? d’où procèdent les

Car. IV.

outrages contre les frères? d’où sont engendrées les riotes, les mocqueries et reproches, sinon qu’un chacun s’aime trop, et se plaist trop à soy-mesme ? Quiconque donc à mis bas arrogance, et ne se plaist plus, cestuy-là sera débonnaire et accointable : et quiconque sera doué d’une telle modération et attrempance, il pardonnera aux frères beaucoup de choses, et en supportera beaucoup. Et pourtant, nous devons noter cest ordre et ceste suyte. Car tout ce qu’on enseignera de patience, ce sera en vain, si on n’a addouci premièrement les cœurs et corrigé l’orgueil : en vain on preschera mansuétude et débonnaireté, si on ne commence par humilité. Ce qu'il dit, En charité, signifie ce qu'il a dit ailleurs! : asçavoir que c’est la propre nature de charité, d’estre patiente. Là donc où charité régnera et aura vigueur, nous supporterons beaucoup de choses les uns des autres. Au reste, ce n’est point sans cause qu’il recommande patience, afin que l’unité d'esprit demeure. Car tous les jours advient des scandales innumérables, qui pourroyent susciter des dissensions entre nous, mesme eu esgard à la facon de faire tant chagrine de laquelle nostre nature est si fort entachée. Aucuns prenent l'unité d'esprit, pour l'unité spirituelle, c’est-à-dire laquelle l'Esprit de Dieu met en nous. Et certes c’est luy seul qui nous fait estre d'accord, voire qui nous fait estre un. Mais quant à moy, je l'interprète plus simplement de l’union des esprits. Il démonstre que l’unité consiste par le lien de paix, pource que le plus souvent de contentions procèdent haines et rancunes. Il nous faut donc vivre paisiblement, afin que l’amitié soit permanente entre nous.

k Un corps et un esprit. I exprime plus clairement, combien doit estre parfaite l’unité des Chrestiens : asçavoir qu'elle ait telle puissance et vigueur d’une part et d'autre, que nous soyons faits un mesme corps et une mesme âme. Par lesquelles paroles il signifie l’homme tout entier : comme s’il disoit, que nous deyons estre du tout unis de corps et d'âme, et non pas en partie seulement. Et il con-

1 Cor., XII, 4,

SUR L'ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS

ferme ceci par un fort bon argument, asçavoir pource que nous sommes tous appelez à une mesme vie et un mesme héritage. Car il s'ensuit de cela, que nous ne pouvons autrement jouir de la vie éternelle, sinon que nous vivions en ce monde les uns avec les autres en bonne amitié et accord. Car pour ceste cause Dieu convie tous ensemble par une mesme voix, afin qu’estans unis ensemble par un mesme consentement de foy, ils s'efforcent d'aider mutuellement les uns les autres. Or si ceste pensée estoit vivement enracinée en nos CŒUrS, que ceste condition nous est proposée, que les enfans de Dieu ne peuvent non plus discorder entr’eux, que le royaume des cieux estre divisé : combien serions-nous plus diligens et songneux d’entretenir paix et nnion fraternelle entre nous ? En quelle horreur aurions-nous toutes rancunes, si nous Considérions comme il appartient, que tous ceux qui se séparent de leurs frères, s’estrangent aussi du royaume de Dieu ? Mais je ne sçay comment se fait cela, que nous-nous glorifions hardiment d’estre enfans de Dieu, cependant oublians la fraternité mutuelle qui doit estre entre nous. Apprenons donc de sainct Paul, que nous ne sommes nullement capables d’un mesme héritage, sinon que nous Soyons un mesme COrps, CE un mesme esprit.

5 Un Seigneur. En la première Epistre aux Corinthiens, chapitre XIT, v. 5, par ce mot de Seigneur , il entend simplement l'empire et la domination de Dieu : mais yci, pource qu’un peu après il parlera nomméement du Père, il entend proprement Christ, qui nôus à esté ordonné Seigneur par le Père. Or nous ne pouvons estre sous sa seigneurie et domination , que nous ne soyons d’une mesme volonté et d’un mesme accord.

Toutesfois et quantes que nous lisons yci ce mot un, entendons qu’il y est mis avec poids : comme s’il disoit, Christ ne peut estre divisé, la foy ne peut estre séparée en deux : il n’y a point divers Baptesmes, mais un tant seulement, qui est commun à tous : Dieu ne peut estre desmembré en diverses parties. Il faut donc que nous contregardions entre nous ceste sainte:

unité qui consiste par tant de liens. Car et la foy et le Baptesme, et Dieu le Père, et Christ, nous doyvent unir tous ensemble, en sorte que nous soyons faits comme si ce n’estoit qu’un homme. Au reste, tous ces argumens d'unité doyvent plustost estre considérez, qu'ils ne peuvent estre expliquez. Et pourtant, il me suffit de démonstrer en peu de paroles quelle est lintention de l’Apostre. J'en laisse la déclaration plus ample aux prédications.

Or l'unité de foy, de laquelle il parle, dépend de la seule et éternelle vérité de Dieu, en laquelle eile est fondée. Un Baplesme. Aucuns abusent de ce passage, recueillans d’iceluy, que le Baptesme ne doit point estre réitéré entre les Chrestiens. Car lé sainct Apostre ne veut pas dire cela, mais qu'un mesme Baptesme est Commun à {ous : et que pourtant par iceluy nous sommes consacrez pour estre une àme et un corps. Que si ceste raison est valable, ceste-ci sera encore beaucoup meilleure : Asçavoir que le Père, le Fils, et le sainet Esprit, sont un mesme Dieu, pource qu’il n’y a qu’un Baptesme, qui est consacré au nom des trois. Car qu'auront les Arriens ou Sabelliens pour respondre à ceste objection ? Le Baptesme ha si grande vertu et efficace, qu'il

nous fait tous estre un. Or au Baptesme

le nom du Père, et du Fils, et du sainct Esprit, est invoqué. Nieront-ils que c’est

une seule Divinité, qui est le fondement

de ceste saincte et secrète unité? Parquoy , il faut nécessairement que nous confessions que par l'institution du Bap- tesme, sont prouvées trois personnes en une essence de Dieu.

.. 6 Un Dieu et Père de tous. Ceci est le principal : car toutes les autres choses en dépendent. Car d’où vient la foy ? d’où procède le Baptesme ? d’où dépend mes-

Cap. IV.

me la Seigneurie de Christ, par le moyen de laquelle nous sommes unis ensemble, sinon que Dieu le Père Ss’espandant en.

nous, nous recueille aussi à soÿ mutuellement par ces moyens ? Les deux mots Grecs lesquels nous traduisons, Sur fou- Les choses, et par toutes choses, pourroyent aussi estre traduits, Sur tous ét par tous, asçavoir hommes : et l’un et l’autre sens ne conviendra point mal, mesme qu’on prene des deux translations laquelle qu’on voudra, le sens sera tousjours un. Car combien que Dieu par sa vertu , soustièene, maintiene et gouverne toutes choses, toutesfois il n’est point yci parlé de ce gouvernement universel, mais seulement du spirituel, qui appartient à l'Eglise : car Dieu par l'Esprit de sanctification s’estend envers tous les membres de l'Eglise et les comprend tous sous sa domination, et habite en tous. Or Dieu n’est point discordant en Soy-mesme : il faut donc nécessairement qu'il nous assemble en un : de laquelle unité spirituelle Christ fait mention au chap. XVII, v. 41 de sainct Jehan. Je confesse bien que cela est vray généralement non-seulement de tous hommes, mais aussi de toutes créatures, - asçavoir, En luy nous sommes, et avons mouvement et vivons.

Actes, chapitre XVII, v. 28. Item, Je rempli toutes choses, Jérémie, XIII, 13.

Mais la circonstance de ce passage doit estre considérée : car sainct Paul traitte de la conjonction mutuelle que les fidèles doyvent avoir entr’eux, laquelle n’ha rien de commun avec les infidèles, ni avec lés bestes brutes. Ce qu’il dit donc de la domination et présence de Dieu, doit estre vestraint à ceste conjonction. Et voylà aussi pourquoy il à adjousté ce mot Pére, lequel ne s’addresse sinon aux membres de Christ. |

7 Mais la grâce est donnée à chacun de nous selon la mesure du don de Christ.

8 Pour laquelle chose il dit, Estant monté en haut, il a mené captive grande multitude de captifs, et a donné dons aux hommes!

9 Or ce qu'il est monté, qu'est-ce sinon que premièrement il estoit descendu

és parties basses de la ter re?

10 Celuy qui est descendu, c’est le mesme qui est monté sur tous les cieux

afin qu'il remplist toutes choses ?.

1) Ps, LXVIT, 18,

2) Qu, accomplist, ou, remplis Le {duf, ascavoir toute l'Eglise de ses dons et grâces,

- ni

Cuar. IV.

7 Mais la grâce est donnée, etc. Il descrit maintenant le moyen par lequel Dieu contregarde et entretient la conjonction mutuelle entre nous : asçavoir quand il ne donne point une telle perfection à pas-un de nous, que cestuy-là ait assez en Soy-mesme sans s'aider des autres :

mais il départ certaine mesure à chacun, en telle sorte qu'ils n’en ont point assez pour se conserver et maintenir, sinon en communiquant et s’entr'aidant les uns les autres. I parle de la diversité des dons en la première aussi aux Cor., chapitre XIE, v. 4, presques à ceste mesme fin. car 1à il démonstre que tant s’en faut qu’une telle diversité nuise à la concorde des fidèles, que plustost elle sert à l’entretenir et confermer. La somme donc de ce passage est, que Dieu n’a point mis tous les dons en un homme, mais plustost qu'un chacun a reccu certaine mesure, afin que les uns ayent besoin des autres, et qu’en contribuant en commun chacun ce qui luy est donné à part, ils s’entr'aident les uns les autres.

Par ces deux mots, Grâce, et Don, il nous admoneste que nous ne nous devons point enorgueillir, quelques vertus excel-

lentes que nous ayons, pource que d’au-

tant plus sommes-nous obligez à Dieu.

Au reste, lil fait Christ autheur du. don, pource que comme il a commencé par 1e Père, ainsi il veut rassembler en luy, et nous, et tout ce que nous avons) comme nous verrons ci-après.

8 Pour laquetle chose il dit. Pource que-sainct Paul a destourné aucunement ce tesmoignage de son vray sens pour l'appliquer à son propos, les gens profanes le blasment comme s’il avoit abusé de lEscriture. Et mesme les Juifs, afin d’avoir plus de couleur de mesdire, corrompent malicieusement par cavillations et calomnies le sens naturel, en transférant à David ou au peuple, ce qui est dit de Dieu. David (disent-ils) où le peuple est monté en haut, quand estant eslevé et exalté par tant de victoires, il a esté plus grand que ses ennemis. Mais si on considère toute la déduction Gu Pseaume, on trouvera que ceci est proprement attribué à Dieu seul. Tout le Pseaume est comme un chant triomphal que David chante à

SUR L'ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS

Dieu, pour les victoires qu'il luy avoit données : mais ayans prins occasion des choses faites par sa main, il récite en passant les choses aussi que Dieu avoit jadis faites magnifiquement pour le salut de son peuple, Son but est de proposer à considérer en l'Eglise l’excellente puissance et bonté de Dieu. Entre plusieurs autres choses il dit, Tu es monté en haut.

Car le sens charnel pense que Dieu soit couché et endormi, sinon quand il exerce manifestement ses jugemens. Ainsi, selon le jugement des hommes, Dieu est aucunement bas et bumilié, quand l'Eglise est opprimée. Mais quand pour la délivrer il monstre apertement sa main faisant vengence, il semble qu’il se relève, et qu’il monte en son siége judicial. C’est une façon de parler assez commune et notoire.

Brief, la délivrance de l'Eglise est yci appelée Exaltation de Dieu. Or S. Paul, voyant que David célébroit un triomphe

| de toutes les victoires de Dieu, lesquelles

il avoit obtenues pour le salut de son Eglise, accommode à bon droict à la personne de Christ, ce vers où il estoit fait mention que Dieu estoit monté. Car le principal triomphe que Dieu ait jamais eu, c’est cestuy-ci, quand Christ ayant vaincu le péché, subjugué la mort, et chassé Satan, a esté magnifiquement eslevé au ciel, afin qu'il gouvernast son Eglise d'une domination plene de gloire.

Jusques yei il n’y a encore rien pourquoy on puisse objecter que sainet Paul ait abusé de ce tesmoignage contre l'intention de David. Car comme ainsi soit que :

David considère la gloire de Dieu en l'estat perpétuel de l'Eglise, on ne trouvera point à la vérité une plus triomphante ne plus mémorable ascension de Dieu, que celle par laquelle Christ a esté eslevé jusques à la dextre du Père, afin qu’il assujetist sous sa seigneurie toutes principautez et dominations, et par Ce moyen fust fait éternel gardien et protecteur de son Eglise. )1/ &« mené captive grande multitude de captifs. De mot à mot il y à, Il a mené captivité captive : mais le mot Captivité, se prend comme nous l'avons traduit, asçavoir pour une multitude d’ennemis captifs. Il signifie donc simplement que Dieu a réduit ses enne-

mis SOUS Sa puissance : ce qui à esté plus parfaitement accompli en Christ que jamais auparavant. Car non-seulement il a abbatu et destruit Satan, le péché et la mort, voire tous les enfers : mais aussi des hommes rebelles il en fait tous les jours un peuple sien, docile et obéissant, quand il donte la rébellion et folie de nostre Chair par sa Parole : et de l’autre costé tient ses ennemis, € ’est-à-dire tous iniques enserrez comme de chaines de fer, quand il réprime leur rage par sa vertu, “puissance qu’il leur en donne. Mais ce qui s'ensuit puis après, ha quelque peu plus de difficulté. Car en lieu qu’il est dit au Pseaume, Que Dieu a receu des dons, sainct Paul dit au contraire, que Dieu en a donné : et par ce moyen, il semble qu’il amène un sens tout contraire. Mais il n’y a rien d’absurdité mesme en ceci. Car S. Paul n’a pas accoustumé de réciter les propres mots toutes fois et quantes qu’il allègue lEscriture, mais se contentant d’avoir monstré le passage au doigt, il regarde plustost à la substance. Or il est certain que ce n’est pas pour Ssoy-mesme, mais pour son peuple, que Dieu a receu les dons desquels David fait mention. Et pourtant il estoit dit au Pseaume un peu devant, que les despouilles avoyent esté distribuées entre les familles d'Israël. Puis donc que la fin de recevoir ces dons, c’estoit afin qu’il les donnast, Sainct Paul ne s’est point eslongné de la \yérité, quoy qu'il ait changé les mots.

Combien que mon opinion encline plustost au contraire, asçavoir que sainct Paul a changé le verbe tout à propos, et qu :l n'a point allégué ceci comme estant prins du Pseaume, mais a mis en avant du sien ce qui estoit propre à la matière

‘présente. Après donc avoir allégué quel-

que peu de paroles du Pseaume touchant l'exaltation de Christ, il a adjousté du sien, qu’il a donné des dons : tellement que c’est une Comparaison qui est du moindre au plus grand, par laquelle sainct Paul prétend de monstrer combien plus excellente est ceste ascension et exaltation de Dieu en la personne de Christ, qu’elle n’avoit esté aux triomphes anciens de l'Eglise : asçavoir d'autant

atin qu'ils n’ayent non plus de

Car. IV, que c’est une chose plus excellente que le Capitaine victorieux use de libéralité et face à tous largesse de tous dons, que non pas qu'il prene les despouilles des ennemis vaincus. Quant à ce que les autres exposent que Christ a receu des dons du Père pour nous les distribuer, cela est contraint et ne convient point au présent propos. Selon mon jugement il v’y à point de plus vraye solution, que ceste-Ci :

avoir monstré en brief le passage du Pseaume, à prins ceste liberté d’adjous-

e kter ce qui n’est point exprimé au Pseau-

me, qui toutesfois autrement convient à la personne de Christ : mesme en ce que

l'ascension de Christ surpasse, et est à

préférer à tous ces actes pleins de gloire que Dieu a faits anciennement, lesquels David récite.

9 Or ce qu'il est monté. Les calomniateurs accusent encore yci S. Paul, disans, que par une subtilité frivole et puérile il s’efforce de tirer à l’ascension de Christ réale, ce qui est dit par figure et similitude de l’esclarcissement de sa gloire Divine. Car qui est celuy qui n’entende bien, disent-ils, qu’il y a similitude et métaphore en ce mot, Qw'il est monté?

Quand donc il infère qu’il a falu que premièrement il soit descendu, c’est un argument de nulle importance. Je respon, qu’il ne dispute point à la forme des Dialecticiens, que c’est qui s'ensuit nécessairement des paroles du Prophète, ou qu'on en peut inférer. Il sçavoit bien que David parloit de l’exaltation de Dieu par

similitude. Mais pourcé aussi qu'on ne | *

peut nier de Pautre costé, que celuy qui dit que Dieu a esté exalté ne donne aussi à entendre que pour un temps il avoit esté comme humilié et abbaissé, à bon droict sainct Paul du premier recueille ce second. Or maintenant y eust-il jamais une plus basse descente de Dieu en terre, que quand Christ s’est anéanti SOÿ-mesme? Et pourtant si jamais Dieu s’est magnifiquement exalté après qu'il avoit semblé avoir esté abbatu et comme sans honneur, cela a esté fait principalement, quand Christ de ceste tant basse condition humaine, laquelle nous avons, a esté, receu en la gloire céleste.) Brief, il ne

asçavoir que sainct Paul après |*

LUINTENT

cut

Cuar. IV,

faut point yci chercher scrupuleusement une exposition litérale du Pseaume, comme on dit, veu que sainct Paul fait seulement une allusion aux paroles du Prophète : comme aussi aux Romains, chapitre X, v. 6, il tire au propos qu’il traittoit le passage de Moyse. Au reste, outre ce que $S. Paul n’applique rien à la personne de Christ qui ne soit propre et convenable, la conclusion du Pseaume démonstre assez que ce qui est là dit, appartient au règne d’iceluy : car sans parler du reste, elle contient une prophétie manifeste de la vocation des Gentils. Æs parties basses. C’est bien une grande sottise à aucuns de destourner ceci, ou au lymbe, ou aux enfers, veu que $S. Paul ne traitte sinon de la condition de la vie présente. Et l’argument qu’ils prenent du comparatif, pource qu'il y à de mot à mot, Es parties plus basses, est trop foible. Car la comparaison n’est point d’une partie de la terre

avec l’autre, mais de toute la terre avec le ciel : comme s’il disoit que Christ est descendu d’un siége si haut en ce creux abysme où nous sommes.

10 Sur tous les cieux. C’est autant comme s'il disoit, Hors de ce monde créé, Car quand il est dit que Christ est au ciel, nous ne le devons pas prendre comme s’il estoit résident entre les sphères, pour nombrer là les estoilles : mais en ces facons de parler, le Ciel signifie un lieu quiest par-dessus toutes les sphères, qui a esté destiné au Fils de Dieu après sa résurrection. Non pas qu’à parier proprement ce qui est hors de ce monde doyve estre appelé lieu, mais pource que nous ne pouvons pas parler du royaume de Dieu, sinon à nostre façon, c’est-àdire, usans des termes pris des choses terriennes. , Or ceux qui recueillent de ceci

que Christ n’est point eslongné de nous

par l'intervalle de lieux, pource qu’exal- {ation par-dessus tous les cieux, et Ascension au ciel signifient mesme chose, ne considèrent point que quand il est establi par-dessus les cieux, ou és cieux, tout ce qui est sous le soleil et les estoilles, et mesme sous tout le bastiment de

SUR L’ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS

ce monde visible, est exclus. 4fin qu’il remplist, etc. Pource que le mot Grec signifie bien souvent Parfaire et accomplir, on le pourroit aussi prendre en ceste sorte en ce passage. Car Christ en montant au ciel, est entré en possession de la domination que son Pèreluy a donnée, pour gouverner toutes choses par sa puissance. Toutesfois, selon mon jugement, le sens sera de meilleure grâce, si on conjoint ensemble deux choses contraires par apparence, lesquelles toutesfois s’accordent ensemble à la vérité. Car quand nous oyons parler que Christ est monté, incontinent il nous vient en fantasie qu’il est bien loin de nous: et de faict, il l’est aussi quant à son corps, et à sa présence humaine, Mais sainct Paul nous admoneste qu’il a esté tellement retiré de nous selon la présence corporelle, que cependant toutesfois il remplit toutes choses : asçavoir par la vertu de son Esprit. Car autant que se peut estendre la dextre de Dieu, laquelle contient le ciel et la terre, autant est espandue Ja présence spirituelle de Christ : et il est par tout présent par sa vertu infinie, quoy qu'il fale que son corps soit résident au ciel, comme S. Pierre le dit, Act., II, 21.

Nous voyons comme lallusion faite à l'apparence de répugnance, denne plus de grâce. Il est monté, mais c’est afin qu’il remplist le ciel et la terre, luy qui au paravant estoit contenu en bien petite espace. Mais ne les remplissoit-il pas aupa-: ravant ? Ouy bien selon sa Divinité. Cependant toutesfois il ne desployoit point tellement la vertu de son Esprit, et ne démonstroit point si apertement sa présence en icelle, comme il a fait après avoir pris possession de son Royaume.

Jeh., VIH, 39. Le sainct Esprit n’estoit 2 pas encore donné, pource que Jésus n’estoit pas encore glorifié. Et au chap. XVI, v. 7, Il vous est expédient que je m’en aille : car si je ne m’en vay, le Consolateur ne viendra point. Brief, comme il a commencé alors à estre assis à la dextre du Père, il a commencé aussi à remplir toutes choses.

Cuar. IV,

14 Il a donc donné les uns pour estre Apostres, et les autres pour estre Prophètes, et les autres pour estre Evangélistes, et les autres pour estre Pasteurs

el Docteurs.

42 Pour la restauration! des Saincts, pour l'œuvre du ministère, pour l'édi-

fication du corps de Christ :

413 Jusqu'à ce que nous-nous rencontrions tous en l'unilé de la foy et de la cognoissance du Fils de Dieu, en homme parfait, à la mesure de l'aage en-

lière? de Christ :

A4 Afin que nous ne soyons plus enfans flottans et estans démenez cà et là à tous vents de doctrine, par la fallace des hommes, et par leur ruse à cau-

teleusement séduire.

1) Ou, l’establissement ou l'assemblage.

Il retourne à ceste distribution des gràces de laquelle il avoit parlé : et déclare plus au long ce qu’il avoit touché en brief au paravant : asçavoir que de ceste diversité est faite une unité en l'Eglise, comme en musique divers tons estans assemblez, font une plaisante mélodie.

Cependant toutesfois il loué le ministère externe de la Parole par lutilité qui en revient. La somme est, Ce que l'Evangile est presché par certains hommes députez à cest office, que c’est le gouvernement et l’ordre que le Seigneur veut estre tenu en son Eglise, afin qu’elle demeure en son entier en ce monde, et que finalement elle obtiene sa perfection accomplie. Mais quelqu'un se pourroit esbahir, veu que le propos estoit des dons du S. Esprit, pourquoy maintenant le $.

Apostre au lieu des dons, nomme des offices. Je respon que toutes fois et quantes que les hommes sont appelez de Dieu, les dons sont nécessairement conjoints avec les offices. Car quand Dieu ordonne des Apostres ou Pasteurs, il ne leur donne pas seulement une masque : mais il les garnit aussi de dons, sans lesquels ils ne pourroyent deuëment exécuter la Charge qui leur est enjointe. Quiconque donc est constitué Apostre par l’authorité de Dieu, il n’est point seulement orné d’un titre vuide et nud, mais la charge quant et quant, et la faculté de s’en acquitter luy est conférée. Maintenant considérons les mots l’un après l’autre.

A1 Il a donc donné. | signifie en premier lieu que ce n’est point une invention

humaine, mais une saincte ordonnance de

2) Ou, la parfaicte stature.

3) Ou, piperie.

Christ que l'Eglise soit gouvernée par la prédication de l'Evangile, Jeh., XV, 46.

Car les Apostres ne se sont pas créez eux-mesmes, mais ils ont esté éleus par Christ et ceux qui sont aujourd’huy vrais Pasteurs, ne s’ingèrent point témérairement de leur propre fantasie, mais Dieu les suscite. Brief, il enseigne que le gouvernement de l'Eglise, lequel consiste au ministère de sa Parole, n’est point forgé par les hommes, mais establi par le Fils de Dieu : et que pourtant il y faut acquiescer, comme à un décret inviolable de Dieu : et que tous ceux qui rejettent ou mesprisent ce ministère, font injure et sont rebelles à Christ, qui en est l’autheur. C’est donc luy-mesme qui les a donnez, pource que s’il ne les suscite, il n’y en aura point. Dont nous recueillons aussi que nul ne se trouvera propre à un si excellent office et capable de l'exercer, si Christ ne l’a formé et façonné. C’est donc un don de Christ, ce que nous avons des Ministres de l'Evangile: c’est aussi un don de luy, ce qu’ils sont douez des gràces nécessaires. Brief c’est un don de luy ce qu'ils exécutent fidèlement la charge qui leur estcommise. Les uns pourestre

Apostres. Quant aux uns il assigne un:

nom et office, et aux autres un autre :

cela se rapporte tousjours à ceste diversité des membres par laquelle toutesfois consiste la conservation de tout le corps:

afin qu’il oste tant émulation et envie, qu'ambition. Car c’est ce qui corrompt le droit usage des dons, quand un chacun est addonné à soy-mesme, quand un chacun veut apparoiïstre, quand un cha-

Cuar. IV.

cun se plaist, et quand ceux qui sont inférieurs portent envie aux plus excellens.

Ïl remonstre donc que quelque grâce est donnée à un chacun, non pas pour retenir à part soy ce qu’il a receu, mais afin que tous ensemble rapportent en com- . mun. Quant aux offices qui sont yci nombrez, il en a esté dit quelque chose au chap. XII de la 4re aux Corinthiens : j’en toucheray yci en brief seulement autant que l’exposition du passage le requerra.

Il récite cinq sortes d’offices, desquelles je sçay bien qu’il y a diverses opinions :

car aucuns n’en font qu'une des deux dernières. Quant à moy, laissant là les opinions des autres, je diray ce qu'il m'en semble. Je pren les A4postres, non pas généralement selon l’étymologie du mot, mais en la propre signification pour ceux que Christ a choisis par-dessus tous autres, et eslevez en honneur singulière : comme ont esté les douze, en l’ordre desquels S. Paul à esté depuis appelé. Leur office estoit de publier la doctrine de l'Evangile par tout le monde, de planter des Eglises, et dresser le règne de Christ. Par ainsi ils n’avoyent point charge de quelques certaines Eglises, chacun la siene à part: mais ils avoyent tous un mandement commun de prescher l'Evangile par tout où ils viendroyent. Les Ævangélistes estoyent les premiers après : et avoyent un office approchant de celuy des Apostres : il n’y avoit différence sinon au degré de dignité. De cest ordre, estoyent Timothée et autres semblables. Car quand S. Paul ‘en ses salutations le nomme avec s0y, si est-ce qu'il ne le fait point son compagnon en l’Apostolat : mais il s’atiribue particulièrement le nom d’Apostre. Après les Apostres donc le Seigneur s’est servi de ceux-ci comme en second lieu. Entre ces deux offices S. Paul a mis les Prophètes, par lequel nom plusieurs entendent ceux qui avoyent le don de prophétizer des choses à venir, comme a esté Agabus, Act., XXI, 10. Quant à moy, pource qu’il est question de la doctrine, j'aime mieux l’interpréter comme au Chapitre XIV de la 4" aux Corinthiens, asçavoir pour gens qui estoyent excellens en interprétation des prophéties, en sorte

SUR L’ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS

qu'ils les pouvoyent accommoder aux choses présentes, par un don singulier de révélation : tellement toutesfois que je n’enten point d’exclure le don de prédire les choses à-venir, entant qu’il estoit conjoint à la doctrine. Aucuns pensent que par les Docteurs et Pasteurs, à siguifie un mesme oflice, pource qu’il n’y a point de particule disjonctive entre-deux pour discerner l’un d'avec l’autre, comme il y a entre les autres : de laquelle opiion sont Chrysostômé et Augustin. Car quant à ce quiest escrit és commentaires de S. Ambroise sur ce passage, ce sont choses trop puériles et indignes d’un tel personnage. Or vray est que j’accorde en partie avec les autres, que S. Paul parle indifféremment des Pasteurs et Docteurs, comme si c’estoit un mesme ordre. Je ne nie pas aussi que le nom de Docteur ne conviene aucunement à tous Pasteurs :

toutesfois ceste raison ne m’induira point à confondre ces deux choses, lesquelles je voy et cognoy estre différentes. Car combien que ce soit l’office de tous Pasteurs d'enseigner, nonobstant le don d’interpréter l’Escriture, afin que chacun poinct de la doctrine de religion demeure en sa pureté, est un don particulier : et aussi quelqu'un pourra estre Docteur , qui toutesfois ne sera point propre à prescher. Les Pasteurs donc selon mon jugement sont ceux qui ont la charge de quelque certain troupeau : ausquels je ne trouve point mauvais que le nom de Docteurs soit attribué, pourveu que cependant nous sçachions qu'il y a une autre espèce de Docteurs, qui sont ordonnez tant pour façonner les Pasteurs, que pour endoctriner toute l'Eglise. Non pas qu’un mesme ne puisse quelque fois estre Pasteur ou Docteur quant et quant:

mais pource que ce sont divers dons.

D’avantage il nous faut noter que des offices lesquels S. Paul nomme vyci, il n’y a que les deux derniers qui soyent perpétuels. Car Dieu n’a orné son Eglise d’Apostres, d'Evangélistes, et Prophètes, que pour un temps : sinon que quand Ja religion est abbastardie et descheuë, il suscite extraordinairement des Evangélistes, qui remettent de nouveau en lumière et restablissent la pure doctrine :

mais sans Pasteurs et Docteurs, il n’y peut avoir gouvernement d’Eglise. Au reste, les Papistes ont bien de quoy se plaindre en cest endroit, qu'on a fait grand tort à leur primauté, de laquelle ils se vantent tant. Il est yci question de l'unité. Le $S. Apostre non-seulement recueille les causes qui la conferment entre nous, mais aussi les enseignes et comme les gages par lesquels elle est entretenue. Finalement il vient à parler du gouvernement de l'Eglise. S'il eust recognu quelque primauté d’un siége, ne devoit-il pas mettre en avant un chef ministérial ordonné et establi sur tous les membres, sous la conduite duquel nous fussions unis ensemble ? Certes, ou l’oubliance de S. Paul ne peut estre excusée, qu’on ne dise tousjours qu’il a fait indiserètement d’avoir omis ce qui estoit trèspropre, et mesme le principal en la matière : ou il faut confesser que C’est une chose qui est tout hors de l'institution de Christ. Mais pour mieux dire, S. Paul destruit et renverse apertement cesie primauté controuvée par les hommes, quand attribuant la prééminence à Christ seul, il lui assujetit tellement les Apostres et tous Pasteurs, qu’ils sont Compagnons ensemble. 11 n’y a donc point de passage en l’Escriture qui renverse plus fort ceste hiérarchie tyrannique, en laquelle est constitué un chef en terre. S. Cyprian aussi ensuyvant S. Paul, descrit trèsbien et en peu de paroles, quelle est la monarchie légitime de l'Eglise. I n’y à qu’un seul Evesché, dit-il, duquel chacun Evesque tient quelque partie entièrement. I attribue à Christ seul cest Evesché ! : et en ladministration d’iceluy il assigne à chacun une portion, voire entière, afin que nul pe s’eslève par-dessus les autres.

42 Pour la restauration des Saincts.

En la translation j'ay suyvi Erasme :

non pas que j'approuve du tout son opi-

nion, mais afin que les lecteurs puissent:

choisir ce qui leur semblera le meilleur,

après avoir conféré sa translation avec

la vulgaire et la miene. Le translateur

ancien ba Consommation. En S. Paul il

y a un mot Grec lequel signifie con-

jonction et appropriement des choses, 1) Voyez l’Institution, liv. IV, chap. VI, seel. 17.

Cup. IV.

lesquelles doyvent avoir correspondance et proportion l’une à l’autre : comme au Corps humain il y a un assemblement des membres beau et bien compassé, dont aussi vient que le mot est prins pour perfection. Mais pource que S. Paul a voulu yci signifier un estat bien dressé et par bon ordre, je trouve meilleur de traduire, Æstablissement. Car nous disons proprement qu’on establit une république, OU un royaume, Ou une province, quand après un grand désordre et dissipation, il advient que toutes choses sont remises en un estat droit et légitime.

Pour l'œuvre du ministère. Nray est que Dieu pourroit faire ceci de soy-mesme s’il vouloit, mais il a commis ceste Charge au ministère des hommes. Ainsi, ceci est adjousté par manière d’anticipation, afin que quelqu'un ne murmure, disant, L'Eglise ne peut-elle estre ordonnée et gouvernée comme il appartient, que par le moyen des hommes ? Le sainct Apostre monstre que le ministère des hommes y est requis, pource qu'il plaist ainsi à Dieu. En lieu de ce qu’il avoit dit, L’establissement des Saincts : il met puis après en mesme sens, L'édification du corps de Christ. Car c’est nostre vraye et droicte perfection, quand nous sommes tous unis et incorporez avec Christ. 11 ne pouvoit pas parler en plus grand honneur du ministère de la Parole.

que de luy attribuer cest effet. Car y a-.

il chose plus excellente, que ceste-ci ?

Asçavoir que l'Eglise de Christ soit ordonnée et réglée, afin qu’elle ait sa perfection vraye et accomplie? Or S. Paul dit yci apertement, qu’une tant excellente œuvre et Divine, se parfait par le ministère externe de la Parole. Dont on peut clairement veoir, que ceux-là sont bien enragez, qui sans ce moven pensent devenir parfaits en Christ. Comme sont les fantastiques, qui se forgent des révélations secrètes du S. Esprit, et les orgueilleux ausquels il semble que c’est assez, pourveu qu'ils lisent l’Escriture en particulier, tellement qu’ils n’ont nul besoin du ministère commun de PEglise. Car s’il n'appartient qu’à Christ d’édifier PEglise, c’est à luy seul aussi d’ordonner comme il voudra le moyen d’édifier. Or

Cuar. IV,

S. Paul testifie yci apertement, que selon l’ordre que Christ y a mis nous ne sommes point deuëment parfaits et unis ensemble autrement que par la prédication extérieure, quand nous souffrons d’estre gouvernez et enseignez par des hommes. C’est une règle générale, laquelle S’estend tant aux plus grans qu’aux plus petis. Et certes l'Eglise est la mère commune de tous fidèles, laquelle engendre au Seigneur, nourrit, et gouverne tant les Rois que le menu peuple : ce qui se fait par le ministère. Parquoy, tous ceux qui mesprisent ou rejettent cest ordre, veulent estre plus sages que Christ.

Et pourtant maudit soit leur orgueil.

Nous ne nions pas que nous ne puissions estre parfaits par la seule vertu de Dieu sans aucune aide des hommes :

mais nous débatons yci, que c’est qui plaist à Dieu, que c’est que Christ a ordonné, et non pas quelle est la puissance de Dieu. Au reste, ce n’est point un petit honneur que Dieu fait aux hommes, quand pour parfaire leur salut, il se sert des hommes. Et c’est un trèsbon exercice pour entretenir l’unité, ce que nous sommes appelez et assemblez à une mesme doctrine, comme à l’enseigne de nostre Capitaine.

13 Jusqu'à ce que nous-nous rencontrions. Il estend maintenant plus loin les louanges qu’il avoit amenées pour honorer le ministère. Car ce qu’il avoit dit que l'Eglise est gouvernée et ordonnée par le ministère des hommes, à ce qu’elle soit accomplie de tous points : afin qu’on ne pense point que ceste nécessité soit pour un jour seulement, il démonstre qu'il faut qu’il soit ainsi fait jusques à la fin. Or pour parler plus clairement, il admoneste yei que l’usage du ministère n'est point seulement pour un temps, comme de quelque pédagogie, c’est-àdire quelque façon d'enseigner puérile, mais perpétuel tant que nous serons au monde. Car les fantastiques songent que depuis que nous sommes introduits en la cognoissance de Christ, le ministère nous est inutile. Les orgueilleux qui veulent estre plus sages qu’il n’est expédient, mesprisent le ministère, comme si ce n’estoit que des rudimens et pre-

HI

SUR L'ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS

miers Commencemens pour les petis enfans. Mais S. Paul au contraire crie haut et clair, qu’il faut persévérer en ce train, jusqu’à ce que rien ne nous défaille :

c’est-à-dire, qu’il faut jusqu’à la mort tellement proufiter sous la maistrise et en l’eschole de ce seul maistre Jésus- Christ, que nous n’ayons point de honte d’estre disciples de l’Eglise, à laquelle Christ a donné la charge de nous in- Struire. En l'unité de la foy. Mais l’unité de la foy ne doit-elle point régner entre nous desjà dés le commencement ?

Je confesse bien qu'elle règne entre les enfans de Dieu, mais non pas encore si parfaitement, qu’ils se. soyent rencontrez l’un l’autre. Car attendu que l’imbécillité de nostre nature est, si grande, c’est assez si nous approchons tous les jours de plus en plus les uns des autres, et tous ensemble de Christ. Car ce mot de Rencontre, signifie ceste liaison tant bien jointe et tant estroitte, à laquelle nous aspirons encore, et ne parviendrons jamais, jusqu'à ce que nous soyons despouillez de ceste chair, qui est tCusjours enveloppée de beaucoup de reliques d’ignorance et incrédulité. Ce qui s’ensuit de /a cognoissance du Fils de Dieu, je pense qu’il soit mis pour déclaration. Car sainet Paul a voulu exposer quelle est la vraye foy, et en quoy elle consiste, asçavoir quand le Fils de Dieu est cognu. Car la foy doit regarder en luy seul, de prendre de luy, et se reposer et estre enclose en luy. Si elle passe outre, elle s’esvanouira, et ne sera plus foy, mais une tromperie. Ayons donc Souvenance que Ja vraye foy est tellement enclose en Christ, qu’elle ne sçait rien que Christ, et n’appète de sçavoir autre Chose. En homme parfait. 1] faut lire ceci par manière d'exposition du précédent : comme s’il eust dit, Ce qui est Ja dernière perfection des Chrestiens.

Et pourquoy cela? Pource que c’est Paage entière en Christ. Car les hommes mal-avisez ne cherchent point leur perfection en Christ, comme il faloit : mais ceste maxime doit estre tenue entre nous, qu’il n’y a rien hors Christ, qui ne soit pernicieux et mortel. Quiconque donc est homme parfait en Christ, cestuy-là

est consommé en toutes sortes. Là où nous avons traduit, {age entière, il y a au Grec mot à mot, Aage de plénitude :

mais il le faut ainsi prendre pour aage accomplie et de plene maturité. Or il n’est point yci fait mention de vieillesse, pour ce qu’elle n’ha point de lieu en cest avancement. Car avec ceste aage spirituelle de Christ, la vigueur croist quant et quant : mais ce qui vieillit, tend à définement.

A4 Afin que nous ne soyons plus enfans. Comnie il a parlé de la maturité de l’aage parfaite, à laquelle nous prétendons tout le temps de nostre vie, ainsi maintenant il remonstre que nous ne devons point estre semblables à enfans, cependant que nous avançons en icelle.

Car il met quelque estat moyen entre l'enfance, et l’aage d'homme parfait.

Ceux-là sont enfans, qui n’ont pas le pied ferme en la voye du Seigneur, mais chancellent, qui n’ont pas encore bien conclud en eux-mesmes quel chemin ils doyvent tenir, mais penchent maintenant d’un costé, maintenant de l’autre, estans tousjours en doute et inconstans. Mais ceux qui sont vrayement fondez en la doctrine de Christ, combien qu’ils ne soyent encore parfaits, nonobstant ils ont prudence et force pour sçavoir choisir ce qui est le meilleur, et pour suyvre constamment en la droite voye. Ainsi, la vie des fidèles, laquelle par avancemens continuels aspire au degré de perfection, est semblable à l'adolescence et jeunesse.

Cela donc que j’ay dit, asçavoir que nous ne sommes jamais hommes parfaits en ceste vie, ne doit point estre tiré à l'autre extrémité, comme si on demeuroit tousjours en l’aage d’enfance, et qu'on pe passast point plus outre. Car depuis que nous sommes nais à Christ, nous devons croistre, en sorte que nous ne soyons point enfans de sens. On voit par ceci quelle Chrestienté il y a sous Ja Papauté, où les pasteurs travaillent tant qu'ils peuvent d'entretenir le peuple en sa première enfance. Ælotans et estans demeurez, etc. 1 exprime bien proprement par deux similitudes, le misérable tremblement de ceux qui ne se reposent point fermement en la parole du Sei-

Cnar, IV.

gneur. Premièrement, il les fait semblables à des navires, lesquelles estans agitées de diverses vagues au milieu de Ja mer, ne tienent point de certain chemin, et ne sont point conduites par art ou conseil, mais sont transportées par tout où l’impétuosité les mène. En après, il les compare à des festus ou autres choses légères, lesquelles sont démenées çà et là, et bien souvent en parties du tout opposites selon que le vent s’esmeut.

Ainsi (di-je) faut-il que ceux ausquels Ja vérité éternelle de Dieu n’est point pour fondement sur lequel ils s’arrestent , soyent agitez d’instabilité. Et c’est une juste punition contre tous ceux qui regardent plustost aux hommes, qu’à Dieu.

Or sainct Paul proteste au contraire, que la foy, qui est appuyée sur la parole de Dieu, demeure ferme et invincible contre tous les assauts de Satan, 4 fous vents de doctrine. C’est une belle similitude :

quand il appelle vents toutes les doctrines des hommes, par lesquelles nous sommes destournez de la simplicité de l'Evangile. Car Dieu a donné sa Parole, afin qu’estans en icelle enracinez, nous demeurions fermes : mais les hommes nous destournent çà et là par leurs inventions. Quand il adjouste, Par la fallace des hommes, il signifie qu'il y aura tousjours des affronteurs, qui espieront et tascheront à renverser nostre foy :

mais qu’ils perdront leur peine, moyennant que nous soyons munis de la vérité de Dieu. Et ce sont deux points bien à noter. Car il y en a plusieurs qui se troublent aussi tost qu’ils voyent sourdre des sectes, ou quelques meschantes doctrines.

Mais quoy? Satan ne peut jamais estre en repos : il ne se peut tenir de tousjours s’efforcer et essayer d’obscurcir par ses mensonges la pure doctrine de Christ : et Dieu veut que nostre foy sois esprouvée par tels combats et exercices.

D’avantage, c’est une singulière consolation quand nous oyons dire que le souverain remède pour nous garder d’estre trompez ou abusez par aucuns erreurs, est de mettre au devant ceste doctrine que nous avons apprinse de Christ et de ses Apostres. Dont appert combien est

grande et exécrable l’impiété de la Pa-

Car. IV.

pauté, où toute certitude est ostée à la parole de Dieu, et où on ne recognoist autre constance de foy, sinon de dépendre de l’authorité des hommes. Car si aucun est en doute, ils disent qu'on ne proufite de rien de recourir à la parole de Dieu pour avoir la résolution, mais qu'il faut s’arrester du tout à leurs ordonnances et décrets. Or quant à nous, embrassans la Loy, les Prophètes et l'Evangile, ne doutons point que nous n’en sentions €e fruit duquel le sainct Apostre parle yei : asçavoir que les abus et toutes les fallaces des hommes ne nous pourront nuire aucunement. Ils nous pourront bien donner l'assaut, mais ils ne viendront point au-dessus. Je confesse bien qu’il faut s’addresser à l'Eglise pour.avoir la pure doctrine, pource que Dieu luy en a donné l'administration.

SUR L'ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS

Mais comme ainsi soit que les Papistes Sous couleur da titre d’Eglise ensevelissent la doctrine, ils monstrent assez qu'ils ont synagogue diabolique. Là où j'ay traduit Fallace, le mot Grec est pris du jeu de dez par similitude, pource que les joueurs des dez ont beaucoup de manières de tromper: ce qui est nommé

communément Piperie. Il adjouste, Par

les ruses : signifiant par ce mot, que les ministres de Satan sont rusez et exercez en fallaces. Il y a plus, Qu'ils sont aux escoutes, et font le guet pour surprendre : et toutes ces choses doyvent enflamber et aiguiser nostre sollicitude, de peur que si nous sommes paresseux à proufiter en la parole de Dieu, nous ne soyons trop rigoureusement punis de

-nostre nonchalance, estans déceus par

l10S ennemis.

15 Ains afin que suyvans vérité avec charité, nous croissions en tout, en

celuy qui est le chef, asçavoir Christ.

16 Duquel tout le corps bien adjusté et serré ensemble par toutes les jointures du fournissement, prend accroissement de corps, selon la vigueur qui est. en la mesure de chacune partie, pour l'édification de soy-mesme en charité.

45 Ains afur que suyvans vérité. I a desjà monstré que nous ne devons point estre enfans, despourveus de raison et jugement. Pour confermer cela, il veut que nous croissions en vérité. Et c’est ce que j’ay dit ci-dessus : asçavoir que nous sommes tellement loin de l’aage parfaite, que toutesfois nous avons passé l'enfance. Car la vérité de Dieu doit avoir si grande fermeté en nous, que nous ne devons point estre destournez, quelque assaut que Satan nous donne. Et toutesfois pour autant que nous n'avons pas encore obtenu une plene et parfaite force, il nous faut proufiter jusques à la mort. Il démonstre quelle est la fin et le fruit de nostre avancement : asçavoir que Christ soit seul éminent entre-nous, et que nous ne soyons forts et grans, sinon en luy. Nous voyons vyci derechef qu'il n’en excepte pas un de tous les hommes, que tous ne soyent rabbaissez et rangez pour s’assujetir au chef. Qu'est-ce donc de la Papauté, sinon une bosse difforme, laquelle confond toute la proportion de

l'Eglise, quand un homme s’opposant et accomparant au chef, s’exempte du nombre des membres? Les Papistes le nient, usans de desguisement, entant qu’ils disent que le Pape est seulement chef ministérial. Mais ils n’eschappent point par telle cavillation : et la tyrannie de leur idole ne laisse point pour cela d’estre du tout contraire à l’ordre que sainct Paul recommande yci. La somme.est, qu’il faut que Christ croisse seul, et tous les autres soyent abbatus : à ce que lEglise soit bien dressée et. ordonnée. Item que tout ce que nous acquérons d’accroissement, doit estre mesuré et compassé à telle proportion : que demeurans en nostre rang, nous servions à eslever le Chef. Quand il dit que nous suyvions la vérité en charité, il prend £n, selon la façon des Hébrieux pour Avec. Car il ne veut pas qu’un chacun soit addonné à soy-mesme en particulier : mais qu'avec Pamour et estude de vérité ils conjoingnent aussi l'affection de communiquer ensemble,

Lafin qu’ils proufitent paisiblement les uns

avec les autres. Ainsi donc suyvant Î# conseil de sainct Paul , il faut tellement avoir esgard à consentement et Concorde, que cependant la vérite de Dieu ne soit point mesprisée, ou qu’icelle délaissée les hommes conspirent et complotent entr'eux à leur fantasie. Et par cela est réfutée la perversité et obstination des Papistes, quand la parole de Dieu estant mise en arrière, ils nous veulent contraindre d'accorder à leurs déterminations.

16 Duquel tout le corps bien adjusté, et serré ensemble. I conferme par une trèsbonne raison que tous nos accroissemens doyvent tendre à ceci, que Ja gloire de Christ soit tousjours plus avancée et exaltée : pource que c’est luy qui nous fournit toutes choses : c’est luy aussi qui nous maintient et conserve, en sorte que nous ne pouvons estre en sauveté qu’en luy. Car comme toute l’humeur.de l'arbre procède de la racine, ainsi sainct Paul nous démonstre yci, que tout ce que nous avons de vigueur, descoule de Christ à nous. Or il nous faut yci noter trois choses. En premier lieu ce que j'ay desjà dit, asçavoir que tout ce qui est de vie ou de santé espandu par les membres, procède du chef : en sorte qu’il ne reste rien aux membres que l’administration. Secondement, que la distri-

Car. IV.

bution est telle, qu’ils ont besoin de communiquer ensemble, pour autant que la mesure d’un chacun membre est limitée.

Tiercement, que le corps ne peut demeurer en son entier sans charité mutuelle.

Ainsi donc il dit que du chef par les membres comme par des canaux est administré tout ce qui est nécessaire pour lentretènement du corps. Il dit d’avantage que le corps est lors en vigueur et en droite santé, quand il est uni et conjoint. Outre plus il assigne certaine mesure à chacun membre. Finalement, il enseigne que l’Eglise est édifiée par charité. Pour l'édification de soy-mesme.

Il signifie qu’il n'y a point d’accroissement utile, sinon qu’il se rapporte et reviene à tout le corps. Quiconque doncques pense croistre à part, il se trompe.

Car que proufitera-il à la jambe ou au bras, d’excéder les autres membres en grosseur ou grandeur estrange ? ou qu'un os soit avancé plus avant que ne porte sa mesure, sinon qu'il y aura une éminence nuisible ? Aussi si nous voulons estre tenus du corps de Christ, que nul ne soit rien à SOY, mais tout ce que nous sommes, que nous le soyons pour les autres.

Cela se fait par charité : et où elle ne règne point, il n’y a point d’édification d’Eglise, mais une pure dissipation.

47 Je di donc, el vous adjure par le Seigneur, que vous ne cheminiez plus comme le reste des Gentils cheminent en la vanité de leur esprit*,

18 Ayans l’entendement obscurci? de ténèbres, et estans estrangez de la vie de Dieu à cause de l'ignorance qui est en eux, et pour l'aveuglement® de leur

Cœur.

49 Lesquels sans remors* de conscience se sont addonnez eux-mesmes à dissolution, pour commettre toute souillure, avec cupidilé désordonnée*.

1) Ou, entendement. 2) On, leur pensée obseurcie. timent. 5) Ou, à qui en fera le plus.

17 Je di donc. Après avoir parlé du gouvernement que Christ à institué pour édifier son Eglise, il remonstre maintenant quels fruits ceste doctrine, de laquelle il a fait mention, doit engendrer en la vie des Chrestiens. Ou bien, si on l'aime mieux ainsi, il Commence à raconter par les espèces, quelle est ceste édification, laquelle se doit ensuyvre de la

3) Ou, par l’endureissement.

&) Ou, ayans perdu tout sen-

doctrine. Et premièrement il les retire de la vanité des infidèles, déduisant son argument de la nature des choses répugnantes. Car il seroit trop mal convenable, que ceux qui sont instruits en l’eschole de Christ, et qui sont illuminez par la doctrine de salut, cheminassent en vanité, et ne fussent aucunement différens des infidèles et aveugles, qui n’ont

Cnar. IV.

jamais senti aucune lumière de vérité.

Parquoy il conclud à bon droict des choses précédentes, qu’ils doyvent monstrer par leur vie que ce n’est pas en vain qu'ils ont commencé à estre disciples de Christ. Et afin que lexhortation ait plus de véhémence, il les adjure par le Seigneur : afin qu'ils entendent qu'il leur faudra rendre conte une fois, s'ils mesprisent son exhortation. Comme le reste des Gentils. 11 entend ceux qui n’estoyent pas encore convertis à Christ. Mais cependant il admoneste les Ephésiens combien l'amendement de vie leur est nécessaire, comme ainsi soit que naturellement ils sont semblables à gens perdus et damnez : comme s’il disoit, Quela condition des autres nations misérables, et laquelle à bon droict vous avez en horreur, vous incite à changer de nature et façon de faire. Il veut donc qu'il y ait difference entre les fidèles et les infidèles : et met à l’opposite l’une de l’autre les causes de la différence comme nous verrons. Quant aux infidèles, il condamne de vanité leur esprit. Or il nous doit souvenir qu’il parle généralement de tous ceux qui ne sont point régénérez par l'Esprit de Christ. 11 dit que leur esprit est plein de vanité. Et toutesfois c’est la partie qui tient le premier lieu en la vie de l’homme, elle est le siége de la raison, elle va devant la volonté, elle réprime les appétis désordonnez. Et de là vient que les folastres de Théologiens Sorbonistes l’appellent Roine. Mais S. Paul au contraire ne luy laisse rien de reste que vanité. Et encore, comme s’il n’eust pas assez suffisamment exprimé ce qu’il vouloit dire, il ne donne guères plus beau titre au fils d’icelle, asçavoir à l’entendement. Car j’expose ainsi le mot Grec. Car combien qu’il signifie Pensée, toutesfois pource qu'il est yci mis au nombre singulier, il se rapporte à la faculté en soy. Or comme S. Paul à desjà dit que l'esprit de l’homme n’est que vanité quant aux choses de Dieu, ainsi maintenant il adjouste qu’à juger et discerner des choses qui sont mesmes les plus d'importance, il sont aveugles. Que les hommes donc vienent maintenant, quand il dit que l’entendement est obs-

curci de ténèbres, et qu'ils s’enorgueil-

SUR L'ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS

lissent de leur franc arbitre quand ils oyent que la partie de l’âme, qui est la gouvernante d’iceluy, est notée de telle ignominie. Mais il semble que l'expérience répugne apertement à ceste sentence.

Car les hommes ne sont point si aveugles, qu'ils ne voyent quelque chose : et ne sont point si despourveus d’entendement, qu’ils ne puissent asseoir quelque jugement. Je respon que la lumière de la raison humaine est telle quant au Royaume de Dieu, quant à toute conduite de la vie spirituelle, qu’elle n’est pas de beaucoup différente des ténèbres : pour autant qu’elle est incontinent esteinte, avant qu’elle ait monstré la voye : et que la vertu de juger qui est en l’homme, est telle, que ce n’est guères mieux qu’aveuglement : pource qu’elle esvanouit trop soudain avant qu’elle viene à proufit. Car il y a bien en l’esprit de l’homme des principes et maximes véritables, qui sont comme estincelles : mais telles estincelles sont estouffées par la perversité de nostre nature, avant qu’elles soyent applicquées à leur vray usage. Exemple : Tous sçavent qu’il y à un Dieu, et que nous le devons servir et adorer : mais il advient par nostre faute et par lignorance qui domine en nous, que de ceste cognoissance confuse nous sommes incontinent transportez à une idole , laquelle nous adorons en lieu de Dieu. Au service de Dieu on y faut encore plus lourdement, mesme en la première Table de la Loy.

Quant à la seconde, vray est que nostre jugement consent avec la règle de Dieu, entant que touche les faits extérieurs :

mais la source de tous maux, asçavoir Ja concupiscence, nous est cachée. D'avantage, il nous faut noter que sainct Paul ne parle pas seulement de nostre aveuelement naturel, mais il comprend quant et quant un plus lourd aveuglement, par lequel Dieu punit les péchez précédens :

comme nous verrons ci-après. Brief, les hommes sont douez de raison et intelligence, seulement afin qu’ils soyent inexcusables devant Dieu. Mais tandis que Dieu les laisse vivre selon leur naturel, ils ne peuvent sison s’esgarer, Chopper et heurter en toutes leurs œuvres et entreprises. On voit aussi par ceci en quelle

estime Dieu ha les services controuvez par les hommes, veu qu’ils sortent de l’abysme de toute vanité, et du labyrinthe d’ignorance.

18 Estans estrangez de la vie de Dieu, etc. La vie de Dieu peut ‘estre prise en deux sortes : ou celle qui est estimée devant Dieu, comme on dit aussi en ce sens, La gloire de Dieu, Jehan, XI, 43 : ou celle que Dieu communique à ses éleus par l'Esprit de régénération. En quelque sorte des deux que nous la prenions, il y aura tousjours un mesme sens.

Car ceste vie commune, qui nous fait estre hommes, n’est autre chose qu’une vaine image de vie : non-seulement pour autant qu’elle est incontinent passée, mais aussi pource que nos àmes sont mortes en vivant, quand elles n’adhèrent point à Dieu. Sçachons donc qu'il y à trois degrez de vie en ce monde. Car l’une est une vie universelle, qui seulement consiste en mouvement et sentiment, de laquelle aussi les bestes sont participantes. La seconde est la vie humaine, par laquelle nous sommes enfans d'Adam. La troisième est supérnaturelle :

et n’y a que les enfans de Dieu qui l’obtienent. Et toutes ces vies sont certes de Dieu : et à ceste cause une chacune peut estre appelée Vie de Dieu. Car quant à la première, il dit au chap. XVII, v. 28 des Actes, en la prédication de sainet Paul, En luy nous sommes, nous vivons et avons mouvemens. Item, au Pseaume CIV, 350, Quand tu envoyes ton Esprit, ils sont créez, et tu renouvelleras la face de la terre. Quant à la seconde, il est dit au Chap. X, v. 12 de Job, Tu n'as donné la vie : et ta visitation a préservé mon esprit. Mais la régénération des fidèles est yei par excellence appelée la vie de Dieu :

pource qu'alors Dieu vit proprement en

nous, et nous jouissons de 5a vie, «ui

il nous gouverne par son sainct Esprit.

Le sainct Apostre dit que tous ceux qui ne sont point nouvelles créatures en Christ, sont estrangers de ceste vie. Par ceci il appert combien nostre condition est misérable tandis que nous demeurons en la chair, c’est-à-dire en nous. De ceci aussi on peut juger que € ’est de toutes les vertus morales, qu'on appelle. Car

Cuar. IV.

quelles opérations produira la vie que sainct Paul dit n’estre point de Dieu?

Afin donc qu’il commence à sortir quelque bien de nous, il faut nécessairement avant toutes choses que nous soyons renouvelez par la grâce de Christ. C’est là le seul commencement de vie vraye et vive, comme on dit. Et faut noter la raison qu'il adjouste incontinent après : Pour l'ignorance, dit-il, qui est en eux. Car comme la cognoissance de Dieu est la vraye vie de l’âme, aussi l'ignorance au contraire en est la mort. Et afin qu’on ne pensast point qu’une telle ignorance fust un mal venu d’ailleurs (comme les Philosophes pensent que les erreurs sont tirez d’ailleurs) S. Paul démonstre que la racine est en l’aveuglement du cœur, par lequel mot il signifie qu'il réside et est enraciné en la nature humaine. Ainsi done le premier aveuglement duquel sont saisis les esprits des hommes, est la peine du péché originel : pource qu’Adam après son révoltement a esté privé de la vraye lumière de Dieu : hors laquelle tout le reste n’est que ténèbres horribles.

19 Sans remors de conscience. Après avoir parlé des vices naturels, il descend maintenant à l'extrémité de tous maux, en laquelle les hommes se plongent par leurs propres mesfaits : asçavoir quand estans devenus stupides, et ayans perdu tout remors @e conscience, ils s’abandonnent à toute meschanceté. Nous sommes corrompus de nature, et enclins à mal, voire entièrement addonnez au mal.

Ceux qui sont déstituez de l'Esprit de Christ, se flattent et se laschent Ja bride.

Par ce moyen il adviént que par nouvelles offenses ils provoquent de plus en plus lire de Dieu contr’eux. Toutesfois le Seigneur les picque en leur conscience :

mais ils n’en sont point esmeus, ains vlustost ils s’endurcissent contre toutes admonitions. Or par telle obstination ils méritent d’estre du tout rejettez de Dieu.

Le signe de ceste réjection est, quand on n’ha nul remors en la conscience, comme il est yci dit : asçavoir quand celuy qui offense Dieu en péchant, n’est touché d'aucune crainte du jugement de Dieu :

mais poursuit sans se soucier de rien, et s’esgaye sans rien craindre, il se plaist

Cnar. IV.

et se flatte : et qui pis est, n’ha nulle honte, et ne se soucie aucunement de son honneur. Le torment d’une mauvaise conscience, duquel Phorreur du jugement de Dieu la tormente, peut estre comparé au portail des enfers : mais une telle stupidité est le gouffre de perdition. Comme aussi Salomon dit, Quand le meschant est parvenu jusques au profond, il mesprise, Proverbes, XVII, 3. Parquoy, ce n’est point sans cause que sainct.Paul met ceci en avant, comme un exemple horrible de la vengence Divine : asçavoir que les hommes délaissez de Dieu, ayans endormi leur eonscience, et esteint toute crainte du jugement de Dieu, brief, ayans perdu tout sens, se jettent d’une impétuosité brutale à toute infameté. Vray est que ceci n’est pas général : car Dieu par sa bonté infinie en retient plusieurs, mesme des réprouvez, afin que le monde ne soit embrouillé d’une confusion extrême. Et ainsi il advient qu'on n’apperçoit pas en

SUR L'ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS

tous une dissolution ni une intempérance si desbordée. Mais il suffit qu'un tel miroir apparoisse en aucuns : afin que nous aussi en soyons estonnez, et craignions que le semblable ne nous adviene. Le mot lequel ay traduit Dissolution, je le pren pour un desbordement, duquel la chair

westant point réprimée de l'Esprit de

Dieu, s’esgaye excessivement ét sans mesure. Le mot Souillure, je le pren pour toutes sortes de forfaits. Finalement il adjouste, Avec cupidité désordonnée.

Le mot Grec qui est yci mis, signifie quelque fois avarice : et aucuns l’exposent ainsi en ce passage : mais cesie signification en cest endroit ne seroit pas bien à propos. Car d'autant que les désirs pervers et vicieux sont insatiables, à ceste cause S. Paul leur donne pour compagne et comme chambrière Cupidité désordonnée, laquelle est contraire à modération ou attrempance.

20 Mais vous n avez point ainsi appris Christ. 24 Poire si vous l'avez escouté, et si vous avez esté enseignez de par luy,

ainsi que la vérité est en Jésus,

22 Asçavoir que vous ostiez le vieil homme quant à la conversation précédente, lequel se corrompt, par les concupiscences qui séduisent.

23 Et que soyez renouvelez en l'esprit de vostre entendement,

24 Et soyez vestus du nouvel homme, créé selon Dieu‘ en justice et saincteté

de vérité?.

1) Col., LIL, 9, 10, 2) Vraye saincteté,

Il fait maintenant une antithèse de la vie Chrestienne, afin qu'on cognoisse par cela combien il est mal séant à l’homme fidèle de se polluer indifféremment aux abominations des Gentils. Pour autant que les Gentils cheminent en ténèbres, à ceste cause ils ne discernent point entre honnesteté et infameté : mais ceux ausquels la vérité de Dieu esclaire, ne leur doyvent point ressembler. Ceux qui ont pour règle de leur vie la vanité de leur sens, il ne se faut esbabir s'ils sont enveloppez en ordures et concupiscences infâmes : mais la doctrine de Christ commande que nous renoncions à nostre nature. Celuy donc qui ne diffère rien des infidèles en sa vie, n’ha encore rien appris de Christ. Car la cognoissance de

Christ ne peut estre séparée d’avec la mortification de la chair. Au reste, il ne dit pas seulement qu’ils ont escouté Christ : mais afin d’aiguiser d'avantage leur attention et affection, il monte comme par degrez, et use de termes plus signifians, Qu’ ils ont aussi esté enseignez de par Lu y : comme s’il disoit que ceste doctrine ne leur a pas esté monstrée à la légère : mais expresséement et deuëment enseignée et déclarée.

91 Ainsi que la vérité est en Jésus.

Par ceste particule il taxe une vaine Cosnoissance de l'Evangile, de laquelle plusieurs sont enflez sans cause, veu qu’ils n’ont rien de nouveauté de vie. Car tels pensent estre bien sçavans : mais sainct Paul monstre qu’ils sont seulement ab-

“OS où Ne

bruvez d’une opinion mensongère et vVolage. Ainsi il met deux sortes de cognoissance de Christ : desquelles Ja première est vraye et naturelle, l’autre est fardée et bastarde. Non pas qu’il y en ait deux à la vérité : mais pour autant que plusieurs se persuadent sans cause et à fausses enseignes qu’ils cognoissent Christ :

lesquels toutesfois ne sentent que la chair. Parquoy comme il dit en la 2e aux Corinthiens, V, 47, Si aucun est en Christ, il faut qu'il soit nouvelle créature : aussi dit-il yci que ce qu’on Cognoist de Christ sans la mortification de la chair, n’est pas une Cognoissance vraye ne pure.

-22 Asçavoir que vous ostiez le vieil homme. 1 requiert en l’homme Chrestien repentance, ou renouvellement de vie : et constitue ceste repentance au renoncement de nous-mesmes, et en la régénération du sainct Esprit. Il commence donc par la première partie, commandant qu'on oste ou qu'on despouille le vieil homme. Il use souvent de ceste translation prise des habillemens : et nous avons touché la raison ailleurs. Nous avons aussi monstré tant au chapitre VI aux Romains, qu’en d’autres passages, ce qu’il entend par le vieil homme : asçavoir la nature que nous apportons du ventre de la mère. Car en deux personnes, asçavoir d'Adam et de Christ, il nous descrit comme deux natures. Pource que nous naissons premièrement d'Adam, la perversité de la nature que nous tirons de luy, est appelée Le vieil homme. Pource que puis après nous naissons de nouveau en Christ, la correction de la nature vicieuse est nommée L’homme nouveau.

La somme du propos est, Que quiconque voudra despouiller le vieil homme, il faut qu’il renonce à sa nature. Car ceux qui pensent que lJ’Apostre en ces deux épithètes, Vieil et Nouveau, fait allusion au vieil et nouveau Testament, philosophent d’une façon où il n’y a pas grande fermeté. Au reste, pour mieux démonstrer que ce n’est point sans cause qu’il fait ceste exhortation aux Ephésiens, il leur refreschit la mémoire de leur vie passée : comme s’il disoit, Le vieil homme a régné en yous du temps que Christ ne s’estoit en-

Car. IV.

core manifesté à vous. Il faut donc que vous renonciez à vostre vie passée, si vous voulez oster ce vieil homme. Lequel se corrompt. || donne à cognoistre le vieil homme par les fruits, c'est-à-dire par les meschantes concupiscences, lesquelles attrayent les hommes à perdition.

Or quand il dit, qu'il se corrompt : il fait allusion à ce mot de Vieillesse. Car la vieillesse est bien près de la corruption. Cependant il se faut bien garder d'entendre avec les Papistes, que sainct Paul parle seulement des désirs vicieux lesquels, par manière de dire, on voit à l'œil, et on touche de la main, et la turpitude desquels est descouverte devant les hommes : mais sous ce mot il faut comprendre aussi ceux lesquels quelques fois on attribue plustost à louange qu’à vice : comme ambition, astuce, et tous ceux qui procèdent de ceste amour que nous portons à nous-mesmes, Ou de n03tre desfiance.

23 Et que soyez renouvelez en l'espri de vostre entendement. C’est le second membre de la règle de bien et sainctement vivre : asçavoir que nous vivions plus par l'Esprit de Christ, que par le nostre. Mais que veut-il dire par l'esprit de l’entendement? Je le prend simplement comme s’il eust dit, Soyez renouvelez non-seulement quant aux appétis inférieurs, ou Concupiscences, qui sent apertement vicieuses : mais aussi quant à ceste partie de âme qui est estimée la plus noble et la plus excellente. Car il met yci derechef ceste Roine, qui est presque adorée des Philosophes : et oppose tacitement l'Esprit de nostre entendement à l'Esprit de Dieu céleste, lequel engendre en nous un entendement autre et nouveau. De quoy il est facile à recueillir que c’est qu’il y à en nous sain, entier et non corrompu: veu que sainct Paul nous commande principalement de corriger la raison ou l’entendement: qui est une partie en laquelle il semble qu’il n’y ait rien que vertu et matière de louange.

94 Et soyez vestus du nouvel Lomme.

Il faut résoudre ceci en ceste sorte, Vestez le nouvel homme: qui n’est autre chose qu’estre renouvelé de lesprit,,

Cutar. AV.

c’est-à-dire au dedans : voire et entièrement, en sorte qu’on commence par l’entendement et la raison : laquelle partie semble estre exempte de tout vice. Ce qu’il adjouste de Ja création, se peut rapporter tant à la première création de l’homme , qu’à la reformation qui se fait par la grâce de Christ. Toutes les deux expositions seront vrayes. Car desjà du commencement Adam a esté créé à l’image de Dieu, afin qu’il représentast la justice de Dieu comme en un miroir!

mais pource que ceste image a esté effacée par le péché, il faut que maintenant elle soit restaurée en Christ. D’avantage aussi à la vérité la régénération des fidèles n’est autre chose qu’une reformation de l’image de Dieu en eux: comme il a esté dit, 2 Cor., IT, v. 48. Combien que la grâce de Dieu est beaucoup plus abondante et puissante en ceste seconde création, qu’elle n’a esté en la première. Mais l’Escriture regarde seulement à ceci, que nostre souveraine perfection est la conformité et semblance que nous avons avec Dieu. Or combien que Adam eust esté formé à ceste semblance, néantmoins il prédit ce qu’il avoit receu. Il faut donc

SUR L'ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS. 869

nécessairement qu’elle nous soit rendue par Christ. Et pourtant S. Paul monstre que la régénération tend à ce que de nostre fourvoyement nous soyons réduits à ceste fin pour laquelle nous sommes créez. En justice et saincteté de vérité.

Si nous prenons généralement Justice, pour droiture , la saincteté sera quelque chose plus haute, asçavoir une pureté par laquelle nous sommes consacrez à Dieu. Toutesfois il n’y aura point d’inconvénient de distinguer tellement que saincteté appartiene à la première Table de la Loy : et justice à la seconde. Comme au cantique de Zacharie, Que nous luy servions en saincteté et justice tous les jours de nostre vie, Luc, I, v. 54. Et de faict, Platon aussi enseigne fort bien que saincteté consiste au service de Dieu : et l’autre partie de justice regarde les hommes. Ce mot de Férité, est adjousté pour épithète : et se peut rapporter tant à saincteté qu’à justice. Car sainct Paul remonstre qu'il faut que toutes deux soyent pures, pource qu’on ha yci affaire avec Dieu , qui ne peut estre déceu par aucun fard.

25 Parquoy ostez mensonge, et parlez en vérité chacun avec son prochain : car nous sommes membres les uns des autres.

26 Courroucez-vous, et ne péchez point : le soleil ne se couche point sur

vostre courroux.

27 Et ne donnez point lieu au diable.

28 Que celuy qui desrobboit, ne desrobbe plus : mais plustost qu'il travaille en besongnant de ses mains en ce qui est bon, afin qu'il ait pour donner à

celuy qui en ha besoin.

25 Ostez mensonge. De ce principal poinet de doctrine qui a esté veu, c’està-dire de la justice du nouvel homme descoulent toutes sainctes exhortations , comme les ruisseaux descoulent de la fontaine. Car quand on voudroit recueillir tous les enseignemens appartenans à bien régler la vie, on ne fera pas beaucoup sans ce principe. Les Philosophes ont une méthode : mais en la doctrine de la vraye religion, voyci le seul moyen qu’on doit tenir pour bien ordonner sa vie. Maintenant donc s’ensuyvront des exhortations particulières , que sainct

Paul déduira de ceste doctrine commune.

Et premièrement, pource qu’en la vérité de l'Evangile il y avoit mis une saincteté et justice véritable, maintenant il déduit sou argument de la généralité à l’espèce, Que les Ephésiens soyent véritables entr’eux. Mensonge est pris yci pour toute fraude et feintise, ou astuce : Férité pour simplicité et rondeur. Il requiert donc qu’il y ait une communication simple et droite entr'eux en tous affaires. Il adjouste encore une autre confirmation , quand il dit, Car nous sommes membres les uns des autres. Car

de faict, ce seroit bien une chose mon-

strueuse et contre nature, si les mem-

bres ne consentoyent les uns avec les autres, et mesme s'ils taschoyent à surprendre par finesse les uns les autres.

26 Courroucez-vous , et ne parlez point. On ne sçait pas bien dire si sainct Paul a regardé au quatrième Pseaume.

Car ces mesmes mots se trouvent en la translation Grecque. Combien que d'autres aiment mieux dire, Tremblez. Le mot Hébrieux toutesfois signifie aussi bien estre troublé d’ire que de frayeur.

Quant à la circonstance du Psaume, ce sens conviendra bien, Ne soyez pas semblables aux phrénétiques, qui sans crainte Se jettent par tout: mais soyez troublez de la considération de vosire fole audace. Car en Genèse, XLV, v. 24, on trouve ce mesme verbe pour Débatre ou Esiriver. Il veut donc qu’ils soyent troublez en disputant en eux-mesmes, afin qu’ils se déportent de leurs efforts furieux. Or selon mon jugement, sainct Paul a seulement fait allusion au passage du Pseaume, en ceste sorte. Il y a trois vices , par lesquels nous offensons Dieu en nous courrouceant. Le premier est, que nous-nous courrouceons pour des causes bien légères , et souvent sans cause, ou bien estans esmeus pour les injures ou offenses concernans nostre personne privée. Le second, qu’estans une fois esmeus, nous passons mesure, et sommes transportez d’un courroux excessif. Le troisième est, que nous tournons contre nos frères le courroux lequel nous devions dresser contre nous, ou contre les péchez. Le sainct Apostre donc voulant monstrer queile est la vraye et droite modération en courroux, a usé bien à propos de ceste sentence commune, Courroucez-vous, en sorte que ne péchiez point. Or cela se fera quand nous chercherons la matière du courroux plustost en nous qu’és autres, deschargeans nostre indignation contre nos propres vices. Quant aux autres, courrouceons-nous plustost contre leurs vices que contre leurs personnes : et ne con- Cevons point courroux pour les offenses qui nous auront esté faites particulièrement, ains plustost que le zèle de la gloire

Crar. IV.

du Seigneur nous enflambe à ire , Finalement, que le courroux s’esmeuve tellement en nous, qu’il soit appaisé quand il en sera besoin, afin qu’il ne soit point meslé avec les affections de nostre chair turbulente. Le soleil ne se couche point sur vostre courroux. Pource qu’à grand” peine se peut-il faire que nous ne sortions quelque fois des limites d’un courroux bien mesuré, ainsi que l'affection humaine est encline à mal, sainét Paul vient au second remède, Que pour le moins nous-nous réprimions lors sur l’heure, et ne permettions point que nostre cholère s’endurcisse avec le temps. Vray est qué le premier et le meilleur seroit de se courroucer en sorte qu’on ne péchast

point: mais d'autant qu'en ceste tant

grande infirmité de la nature humaine il est plus que difficile de le faire ainsi, ie second remède sera de ne nourrir point longuement le courroux en nos cœurs, el ne luy donner point espace de temps pour se fortifier et confermer. A ceste cause il défend que le soleil ne se couche point sur nostre courroux: par laquelle façon de parler il signifie que nous devons tascher de nous appaiser avant que le soleil se couche, si d'aventure nous sommes entrez en COUrroux.

27 Et ne donnez point lieu au diabie, etc. Je sçay bien comme aucuns exposent ceci : et Erasme prenant le mot de Calomniateur, monstre bien qu’il l'entend de ceux qui nous sont adversaires et malveillans. Toutesfois je ne doute point que sainct Paul ne nous admoneste de nous garder que Satan après avoir pris possession en nos cœurs, Comme un ennemi ayant saisi la plus forte place, ne nous pourmène à son plaisir. Car nous expérimentons tous les jours combien c’est une maladie incurable qu’une haine enracinée de long temps : ou pour le moins quelle difficulté il y a à la guarir. D'où vient cela, sinon que nous avons livré la possession de nostre cœur au diable, en lieu que nous devions prévénir et luy résister? Parquoy il faut de bonne heure se desvelopper de courroux, avant que nostre cœur soit infecté du poison de haine.

28 Que celuy qui desrobboit ne des-

Cuar. IV.

robbe plus. 1 parle non-seulement des larrecins patens, qui sont punis par les lois, mais des plus cachez, lesquels ne peuvent estre aperceus du jugement des hommes : comme sont toutes sortes de rapines , par lesquelles nous attirons le bien d’autruy à nous. Et ne commande point seulement que nous-nous abstenions d’usurper injustement et contre raison Îies biens des autres, mais aussi que nous subvenions à nos frères autant qu’il nôus sera possible. Toy qui ravissois le bien duutruy, tu dois travailler sans faire tort à personne, non-seulement afin d'avoir pour te nourrir, mais aussi pour subvenir aux autres. Premièrement ceste règle nous est donnée, que nul ne procure son utilité particulière avec le dommage d’autruy, mais que chacun gaigne sa vie par un labeur honneste. En après, la charité Chrestienne nous amène plus outre : asçavoir que chacun avise à ne vivre point pour soy seulement, laissant là les autres, mais qu’on s’employe à subvenir aux nécessitez les uns des autres. Mais on demandera, asçavoir si sainct Paul impose nécessité à tous de travailler de leurs mains. Car ce seroit trop grande rigueur. Je respon que le

SUR L’ÉPISTRE AUX ÉPHÉSIENS

qu’on le considère comme il appartient.

Car après avoir défendu de tromper ou faire tort à aucun: pource que plusieurs s’excusent sur la povreté : pour prévenir une telle objection, il remonstre qu'il faut plustost travailler de ses mains :

comme s’il eust dit, Il n'y a condition tant difficile et fascheuse soit-elle, à laquelle tu doyves refuser de te soumettre, afin que tu ne faces tort à personne : et non-seulement Cela, mais aussi afin que tu aides aux autres en leur nécessité. Or ce dernier membre amplifie beaucoup. Car il contient un argument du plus petit au plus grand. En ce qui est bon. Pource qu’il y a beaucoup de mestiers qui servent à voluptez, voire à des voluptez qui ne sont guères chastes : sainct Paul a voulu nous recommander aussi que nous choisissions des labeurs qui apportent proufit à nos prochains. Et ce n’est pas merveille s’il touche ceci. Car si les Payens mesmes, comme Cicéron, ont estimé deshonnestes et infâmes les mestiers qui ne servent qu’à voluptez, lesquels ne peuvent faire autre chose que corrompre les mœurs, un Apostre de Christ les mettroit-il au rang des vocations de Dieu légitimes ?

sens des paroles est simple, moyennant i

29 Que nul propos infect ne procède de vostre bouche : mais celuy qui est bon à édification!, de vostre utilité, afin qu'il donne grâce à ceux qui l'oyent.

30 Æt ne contristez point le sainct Esprit de Dieu, par lequel vous estes signez pour le jour de la rédemption.

31 Toute amertume, et cholère, et ire, et crierie, et mesdisance soyent ostées

de vous avec toute malice.

1) Ou, à l’usage d’édification, afin,

29 Que nul propos infect. En premier lieu il veut qu’il n’y ait aucune vileine parole en tous les propos des fidèles.

Sous lequel mot il comprend toutes niaiseries de propos d’amours, lesquelles ont accoustumé d’infecter de paillardise les cœurs des hommes. En après, non Ccontent d’avoir osté le vice, il commande que leurs propos soyent dressez à édification.

Comme il dit aussi aux Coloss., IV, 6.

Que vostre parole soit confite en sel, etc.

Toutesfois il use yci d’une autre façon de parler. Mais celuy qui est bon à édi-

fication de vostre utilité, dit-il: ce qui vaut autant comme s’il eust dit en un mot, Celuy qui est utile et proufitable.

Vray est qu’on pourroit bien, selon la facon des Hébrieux, résoudre ces mots, Edification de vostre utililé pour édification utile : mais quand je considère que S. Paul use si souvent de ceste similitude d'édifier, et combien elle s’estend Join, j'aime mieux retenir la première exposition. Ainsi quand il dit, édification de vostre utilité, je l'interprète Proufit et avancement de vostre édification. Car

Edifier, c’est Avancer. I} met puis après, comment cela Se fait, asçavoir en donnant grâce, etc. Or par le mot de Grâce, il entend Consolatior, Admonition, et généralement toutes aides de salut.

30 Æt ne contristez point le sainct Esprit, etc. Puis que le sainet Esprit habite en nous, il faut que toutes les parties tant de nos âmes que de nos corps luy soyent consacrées. Que si nous-nous abandonnons à quelque vilenie et ordure, desjà nous le chassons (par manière de dire) hors de son logis. Pour exprimer ceci plus familièrement, il attribue des affections humaines au sainct Esprit; asçavoir, Joye et Tristesse, Mettez peine, dit-il, que le sainct Esprit habite volontiers et alaigrement en vous, comme en un domicile plaisant et agréable : et ne luy donnez aucune occasion de se contrister. Aucuus l’exposent autrement : asçavoir que nous contristons l'Esprit de Dieu és autres, quand nous offensons et scandalisons par vileines paroles, ou autrement, les frères fidèles qui sont conduits par le sainct Esprit. Car les aureilles Chrestiennes non-seulement ont en horreur tout ce qui est contraire à la crainte de Dieu : mais aussi quand elles en oyent parler, elles se sentent, navrées de grand’ douleur. Mais ce qui s'ensuit monstre bien que lintention de sainct Paul est autre. Par lequel vous estes signez, dit-il. Pour autant donc que Dieu nous à signez par son Esprit, nous le faschons, quand nous ne suyvons pas sa conduite, mais nous nous polluons d’affections profanes. On ne pourroit assez suffisamment expliquer le grand poids de ceste sentencé: asçavoir que le sainct Esprit s’esjouit ct est alaigre en nous, quand nous nous rangeons sous son obéissance en tout et par tout, et quand il n’y a rien en toutes nos pensées et paroles, qui ne soit sainct et pur : d'autre part qu’il est contristé, toutes fois et quantes que nous faisons quelque chose indigne de nosire vocation. Maintenant qu’un chacun considère à part soy com-

32 Soyez bénins les uns aux autres :

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