I. C. D. M. T. vu
de Savoye ] , les trois compagnies italiennes et la eavallerie , qui marchoyent droit à Fossan : surquoy je me cuiday désespérer, en maudissant M. de Gental et Theure que jamais il estoit venu, cuidant qu'il n'y eust d'autres gens que ceux que je voyois de l'autre costé, lesquels desj a estoient fort avant ; et, comme je m'en voulois retourner pour dire à la troupe qu'ils estoient passez, je regarday bas [ car pardevant je ne regardois qu'à la plaine de l'autre costé] , et descouvris les Espagnols, et les monstray à La Garde [ qui ne les avoit apperceuz non plus que moy], portans presque tous chausses jaunes, et voyons contre le soleil reluire leurs armes , et cogneuz qu'il y avoit des corselets. Nous ne pensions rencontrer rien que ces trois compagnies italiennes ; et, sans l'attente de M. de Gental, eussions rencontré les Espagnols et Italiens ensemble, lesquels , à nostre advis , nous eussent deffaits, veu la deffence que firent les Espagnols seuls. J'advertis incontinent les capitaines du tout , et qu'il ne falloit point qu'ils se monstrassent encore ; car les Espagnols ne bougeoyent , et faisoient alte. Je commençois aussi à perdre la veuê des Italiens qui marchoyent droict à Fossan : c'estoit une grand faute à eux de s*esloigner tant les uns des autres. La Garde retourne à moy, et me dist que M. de Gental commençoit à arriver, venant avec ledit La Garde un soldat à cheval, lequel je fis demeurer sur le haut, tenant tousjours sa veuë vers les Italiens ; et descendis bas avec La Garde pour nombrer ces gens , lesquels me tirèrent quelques arquebuzades : mais , nonobstant ce , Je m'approchay de si près que je les peus nombrer, et les comptay de quatre à cinq cens hommes an plus ; et incontinent retournay sur haut , et vis que leur eavallerie retournoit à eux , ayant laissé les Italiens qui desja estoient fort avant et hors nostre veuë. Je despeschay ce soldat devers mes compagnr>ns, pour qu'ils commençassent prompteraent à marcher; car les Espagnols commençoient à sonner le tabourin pour s'en retourner. Leurs compagnies de gens de cheval estoient celles du comte de Saint-Martin d'Est (2), parent du duc de Ferrarc, lequel n'y estoit point , mais bien son lieutenant, et Rozalles , espagnol : celles des Espagnols à pied estoient dom Joan de Guybarre, Aguillerc? et Mandosse, et la moytié de celle de LouysGuichadou, lequel s'estoitmis avec l'autre raoytié dans le chasteau deReconis, Or M. de Gental et le capitaine Mons vindrent à moy seuls, et virent comme moy que Icsdits Espagnols se mettoient en file, laquelle nous jugions de onze ou bien de treze par file. Gepen« dant la eavallerie leur îirriva.
COMMKNTAIBBS DE BLAISE DE HONTUIC. [1543]
Or nous avoient-ils desja descouverts , encore qu'ils n'en eussent veu que cinq que nous estions , et j'avois esté recogneu , quand je descendis bas , par le sergent de Mandosse , qui avoit esté pris à la deffaictedes Italiens, et rendu trois Jours après. Ils mirent toute leur cavallerie devant, et vingt ou vingt-cinq arquebusiers seulement à la teste d'icelle, une grand trouppe à la teste de leurs picquiers , et le demeurant à la queue ; et ainsi commencèrent à marcher tabourîn battant. Je prins mes deux cens arquebusiers , et les mis en trois trouppes : Tune menoit le capitaine Lienard , et l'autre La Fallu, lieutenant de M. de Garces (l), qui avoit ses deux compagnies à Savillan ; et moy je pris l'autre , et me mis à leur queue ; les corselets venoient après : et de prime arrivée me fut tué La Garde. Ils cheminoient tousjours au grand pas, sans jamais faire semblant de se rompre , tirant en grand furie sur nous , et nous sur eux : tellement que je fus contrainct de fuire joindre ledict capitaine Lienard à moy, pource que de leur teste estoit party une trouppe d'arquebusiers pour renforcer le dernier : et fis venir pareillement La Palu ; et ainsi marchèrent tousjours , jusques à ce qu'ils furent à la veuë du chasteau de Sainct Fré , qui fut trois mil ou plus, tousjours combattant à arquebusades. Je les avois une fois presque mis en routte , passant un fossé près d'une maison où il y avoit une basse- court ; et les tins de si près , que nousmismes la main aux espées ; et s'en jetta vingt ou vingt-cinq dedans la basse-court; et, estans poursuyvis d'une partie de nos soldats , furent taillez en pièces ; et cependant ils achevèrent de passer le fossé. Nostre cavallerie les cuida charger , ce qu'elle ne fit; car ce qui les en garda , c'estoit les arquebusades , lesquelles leur avoient tué beaucoup de chevaux. Et quant aux capitaines , Gabarret et Baron firent une erreur , parce que , comme ils nous virent à ce fossé pesie mesle , ils mirent pied à terre , prenans leurs picques : mais ils n'y peurent arriver. Que si les corselets (2) eussent peu cheminer comme nos arquebusiers , je les eusse deffalts là; mais il n' estoit possible , pour la pesanteur de leurs armes. Et ainsi s^acheminerent gaignant pays ; et, comme ils furent près d'un peut pont de brique , je laissay nos arquebusiers combattans tousjours , et courus à nostre cavallerie, qui estoit en trois trouppes. M. de Cental, menant la sienne, qui se tenoit tousjours à la largue des arquebusades, marchoit un peu devant ou un peu à costé ; auquel dis ces
(1) Jean de PonteTez , comle de Garc<>.s.
(2) Les soldats armés de cnirasses.
paroles : t Ha , M. de Cental , ne voulez*vous point charger? Ne voyez-vous pas que les ennemis se sauvent? ils sont de là le pont , et incontinent gaigneront le bois de Sainct Fré; et s'ils se sauvent, nous ne sommes dignes de porter jamais armes , et quant à moy , je les quitte dés maintenant. » Lequel medist, enragé de colère, qu'il ne tenoit point à luy , mais que j'allasse parler au capitaine Mons : ce que je fis ; et luy commençay à dire ces mots : t Ha, mon compagnon, faut-il que nous recevions ce jourd'huy une si grand honte , perdant si belle occasion , pource que vous autres gens à cheval ne voulez charger ? » lequel me respondit : « Que voulezvous que nous fassions ? vos corselets ne peuvent arriver au combat ; voulez-vous que nous les combattions tous seuls ? » Surquoy je luy respondis en jurant de colère , que je n'avois que faire des corselets, souhaittant de bon cœur qu'ils fussent à Savillan, puisqu'ils ne pouvolent se joindre au combat : il me dit : t Allez parler à la première trouppe , et cependant je m'advanceray. o J'y courus , et commençay à remonstrer aux gentils-hommes de M. de Termes qu'il n'y avoit que neuf ou dix jours que nous avions combattu les Italiens ; et à cest heure que nous devions combattre les Espagnols pour acquérir plus grand honneur, faut-il qu'ils nous eschappent? Lesquels me respondirent tous d'une voix : « Il ne tient point à nous, il ne tient point à nous. » Or je leur dis s'ils me vouloient promettre de charger dés qu'ils verroient que j'aurois fait mettre les espées aux mains aux arquebusiers pour leur courir sus : ce qu'ils m'accordèrent à peine de leurs vies. Alors j'avois un mien nepveu , nommé Serillac , qui depuis fut lieutenant de M. de Cy pierre (3) à Parme ^ et prins prisonnier avec luy , et depuis tué à Monte-PuIslanne (4). Et , à la vérité, entre ces trente salades , il y avoit des meilleurs hommes que M. de Termes eust en toute sa compagnie. Je dis audit Serillac : t Serillac , tu es mon nepveu ; mais , si tu ne donne le premier , je te désavoue, et dis que tu n'es point mon parent. » Alors il me dist promptement ces mots : « Si je donneray, mon oncle; vous le verrez tout à cest heure : i et de faict baissa la veuë pour donner, ensemble tous ses compagnons. Je leur criay qu'ils attendissent que je fusse à mes gens : alors je courus aux arquebusiers , et à mon arrivée leur dis qu il n'estoit plus question de tirer arquebusades , car il falloit venir aux mains. Capitaines mes compagnons, quand vous vous
(3) Pbilbert de Marciily , comte de Cipière. (k) Montepulciano en Totcane.
COHHBNTAIBES DE BLAISE DE MOIfTLUC. [1543]
troarerez à telles nopces, pressez vos gens, parlez à Tun et à Tautre , remuez-vous , croyez que vous les rendrez vaiUans tout outre, quand lis ne le seroient qu'à demy, Tout à un coup ils mirent lamain aux espées; etcomme lecapitaine Hons, qui estoit un peu en avant, et M. de Cental, qui estoit à costé , virent baisser la visière à la première trouppe , et me virent courir aux arquebusiers , et en mesme instant les espées aax nudns des soldats, ils cogneurent bien que j'avois troiSvé gens de bonne volonté , et commencèrent à s'approcher. De ma part Je mis pied à terre , prenant une hallebarde à la main [ c'estoit mon arme ordinaire au combat] , et coumsmes tous à corps perdu nous Jetter sur les ennemis. Serillac tint sa promesse : car il donna de?ant, comme tous confessèrent; son cheval fat tné à la teste des arquebusiers et des gens à che?al, de sept arquebusades. Tilladet, La Vit, Idron , Monselier, les Maurens et les Masses (l), tons gentils-hommes gascons qu'estoient en ceste trouppe, compagnons dudit Serillac, chargèrent de cul et de teste dans les gens à cheval , lesquels ils renversèrent tous sur la teste des gens de pied. M. de Cental donna aussi par le flanc à travers des gens à cheval et des gens de pied ; le capitaine Mons donna pareillement par l'autre costé : de sorte qu'ils furent renversez tous, tant ceux de pied que de cheval. Lors nous commençasmes à mener les mains , y demeurans morts sur la place plus de quatre vingts ou cent bommes. Bozalles, capitaine d'une des deux eompagnies de chevaux légers , se sauva , tuy cinquiesme, comme ût dom Joan de Guibarre (3) , maistre de camp , sur un turc (3) , avec son page seulement, qui se trouva à chenal, pource qu'il ayoit eu une arquebusade à travers d'une main , dont il est demeuré estropiat : et cuide qu'il est encore vivant.
Voyla la venté de ce combat comme il fut fait: y ayant pour le jourd'huy beaucoup de gentilshommes en vie qui s'y trouvèrent, je n'en demande autre tesmoignage que le leur , pour sçavolr si j'ay failly d'un seul mot d'en escrire la vérité. M. de Cental mena prisonnier le lieutenant du comte Salnct Martin , pource qu'un de ses gens l'avoient prins , et quelques autres à pied et à cheval , qui estoient prisonniers de ses giens ; et avec nous les capitaines Aguillere et Handosse , le lieutenant de Bozalles , celuy qui portoitsa cornette , et celuy qui portoit celle du comte Sainct Martin , non qu'ils eussent les drapeaux , et tout le demeurant des gens de pied et
(1) Les Masses : les da Massez.
(^ Goevara.
(3) Sur un turc ; sur un cheval turc.
de cheval àSavillan. En dix jours toutes ces trois factions se firent , à sçavoir la deffaicte des Italiens, la mort du comte Pedro d'Apport à Barges , et cestte-cy des Espagnols. Je veux donc dire, pource qu'il me touche, que, si jamais Dieu a accompagné la fortune d'un homme , il a accompagné la mienne : car il ne s'en fallut d'un quart d'heure que ne rencontrissions les Espagnols et les Italiens tous ensemble ; et croy fermement que , si Dieu n'y eust mis la main , nous fussions esté deffaits : mais il nous envoya Cental , qui nous amusa bien à propos pour nous. Que si cela fut advenu , on n'ouy t jamais parler d'un plus furieux combat que celuy-là Ait esté : car, s'ils estoient braves et vaillans , nous ne leur devions rien. C'estoit une belle petite trouppe que la nostre. Et pour ne laisser rien en arrière , je ne voudrois pas qu'on pensast que les corselets n'arrivassent au combat pour faute de cœur, n'y ayant autre chose qui les empeschast de s'advancer , que la pesanteur de leurs armes : car nous n'avions à peine achevé, qu'ils arrivèrent au lieu du combat, maudissans leurs armes , qui les avoient empeschez d'avoir part au gasteau.
Or, ces trois compagnies et demie d'Espagnols deffaictes , et les trois qui allèrent à Fossan , ce qui s'estoit retiré avec M. de Savoy e et le marquis de Guast, les deux mil Allemans et les deux mil Espagnols qui estoient dans Carignan, furent cause que le camp de l'ennemy s'affoiblit fort : de sorte qu'au bout de quelque temps M. de Botieres se résolut , ayant M. de Tais et de Sainct Julien auprès de luy , d'assembler toutes les forces qu'estolent dans les garnisons , pour dresser un camp voilant ; et me manda que j'allasse trouver à Pignerol avec ma compagnie les deux de M. de Carces et celles du comte de Landrian, italien. Mandoit aussi à M. de Termes qu'il ne retint que deux compagnies avec luy ; sçavoir , celle du Gabarret et du baron de Nicolas : la garnison estoit fort bonne, et furent bien ayses lesdicts gentils-hommes que M. de Termes les priast de demeurer avec luy. Je veux escrire icy un mot, pour tenir en cervelle les capitaines, et pour leur monstrer qu'ils doy vent penser en toas les inconveniens qui leur peuvent advenir , et de mesmes aux remèdes. Monsieur de Termes vouloit exécuter une entreprise à CostilhoUe , au marquisat de Salusses , sur trois enseignes d'ennemis qui s'estoient mis en trois palais, Tun auprès de l'autre, ayant bastionné les rues , tellement qu'ils pouvoient aller de l'un à l'autre ; et pensoit ledit seigneur faire d'une pierre deux coups : c'estoit qu'il m'accompagneroit jusqoes à CostilhoUe , et en emporteroit , avec deux pie-
CÔMUfiNTAIBES DE BLAISK DE MONTLUG. [1543]
ces qu^il aménoit, les palais; et que de là je m'en irois àPignerol, et il s'en retourneroit à Savillan, menant les deux compagnies du baron de Nicolas avec luy , pour luy servir d'escorte à ramener rartillerie. Toute la compagnie des ennemis estoit logée à Pingues, Yinus et Vigon, et en deux ou trois autres places circonvoisines. Je n'estois pointd' opinion d'executerceste entreprise, pource que les ennemis estoient si près dudict GostilhoUe, que en sept ou huict lieures ils pouvoient venir à nous , et en autant de temps estre advertis : monsieur de Termes, qui estoit désireux d'exécuter ceste entreprise , ne voulut prendre en payement aucune raison que je luy en donnasse ; et mesmement, qu'il n'y avoit pas quatre mois que messieurs d' Aussun et de Sainct Julien y avoient deffaict deux compagnies , et prins leurs capitaines , où j'estois avec eux , de tant qu'ils m'avoient demandé à monsieur de fiotieres , et ma compagnie quant et moy ; et luy disoit que c'estoient les mesmes capitaines qui estoient sortis de prison après avoir payé leur rançon, lesquels avoient cogneu la faute par laquelle ils s'estoient perdus , et y avoient bien remédié : car , depuis qu'un homme ajait uneperte en un lieu, il a bien la teste grosse, s'il se trouve en mesme hazard , s'il n'y pourvoit et ne se fait sage à ses despens. Aussi ay-je ouy dire à de grands capitaines qu'il est besoind'estre quelquefois battu , et d'avoir souffert quelque routte ; car on se fait sage par sa perte : mais je me suis bien trouvé de ne Tavoir pas esté , et ayme mieux m'estre faict advisé aux despens d'autruy qu'aux miens.
Toutes mes remonstrances ne servirent de rien ; et commençasmes à marcher sur l'entrée de la nuit ; de sorte qu'une heure devant jour nous y arrivasmes. Monsieur de Termes mit son artillerie à cent pas d'un des palais : le baron de Nicolas s'ofTrist incontinent à la garder , et fallut que le capitaine La Palu , le comte de Landrian et moy fissions le combat. Je gaignay l'un des palais, non celuy que l'artillerie battoit, mais rompant les maisons d'une à autre, jusques à ce que je fis un trou audit palais , par lequel on me garda bien d'entrer [il me souvenoit de ce trou où j'avois esté si bien estrillé , au voyage de Naples I : qui fut cause que je mis le feu à une petite maison joignant iceluy palais : alors ils se retirèrent dans l'un des autres , ayant duré le combat jusques à trois heures après midy , sans que personne s'en meslat que nos quatre compagnies. J'y perdis quinze ou seize soldats ; monsieur de Garces autant ou plus ; et le comte de Landrian n'en demeura pas exempt : et neantmoins nous les avions réduits à quitter l'autre
que l'artillerie battoit, et se remettre au troisiesme. Et, pour ce qu'il falloit démurer deux portes , on ne fut point d'opinion de tenter plus avant la fortune; mais que monsieur de Termes s'en devoit retourner en diligence à Savillan , et moy tirer mon chemin avec les quatre compagnies droict à Pignerol , à mon grand regret , car je voulois parachever ou me perdre , et tout le demeurant de ma compagnie. On a tousjours remarqué ce vice en moy , que j'ay esté trop opiniastre à un combat : mais , quoy qu'on die, je m'en suis plustost bien que mal trouvé. Qui fut cause que monsieur de Termes condescendit à ne faire rien d'avantage, craignant d'y perdre quelque capitaine , dont il en eust peu avoir reproche , pource que le lieutenant du Roy n'avoit rien entendu de ceste entreprise : et m'acheminay droit à Barges. Ainsi que je fus arrivé au bourg , la nuict me surprint; il falloit encores que je passasse trois grand mil de plaine avant que je pousse arriver k Gabours, on je voulois repaistre et y séjourner trois ou quatre heures. £t estans à l'entrée de la plaine, je manday au capitaine Lienard , qui estoit avec moy , aller parler avec monsieur de Botleres , pour son capitaine , quel chemin y avoit jusques à Gabours [car je n'avois jamais esté en ce pays là] ; lequel me dit que c*estoit une plaine. Alors je fis alte, et commençay à discourir avec le capitaine Lienard comme nous estions partis de Savillan le soir auparavant , et qu'en sept ou huict heures Gesar de Naples pouvoit estre adverty de nostre partement , et que deux jours devant Ton sçavoit par tout Savillan que j'allois à Pignerol ; dequoy ay sèment ledit Gesar pouvoit estre adverty : et qu'il n'y avoit jusques à Vigon que six ou sept mil , où estoit la plus grand partie de la cavallelerie , ne pouvant passer ceste plaine sans courir un grand péril , et mesmement la nuit , qui n^a point de honte. Ledit capitaine Lienard fti'accordoit que tout cela pouvoit estre : toutesfols , je n'avois autre chemin que celuy-là, sinon que je voulusse allonger de trois ou quatre mil , et passer le pas auprès de la source où il pensoit y avoir de l'eauë : mes guides entendoyent nostre discours , qui me dirent qu'il y avoit eauë Jusques à demy cuisse. Je ne trouvay homme qui ne fust contraire à mon opinion, et moy, contre l'opinion de tous , je tournay à main gauche , et pris le chemin droit à la montagne; et, par bonne fortune , je n'y trouvay eaué que jusques aa genoiUI , tellement que gaignasmes le long de la montagne, tirant droit à Barges , là où nous ne pensâmes arriver que ne fust la pointe du Jour : ce que nous fismes sans dormir le Jour que nous partismes. Le soir nous ne dormismes point ; In
COMHBNTAIBES DE BLAISE DE MONTLUC [l643j
wàd nous noos mismes à cheminer , pais tout leloûg du jour à comlmttre le palais , et l'autre noict après à cheminer Jiisques à Barges ; qui sont quarante huict heures. J'ay fait pareille tniete sans dormir cinq ou six fois en ma vie , et phisieurs fois en ay demeuré trente-six. Il bat, mes compagnons, de bonne heure s'acooQstumer à la peyne, et à patir sans dormir et ODS manger, afin que, vous trouvant au liesoin, vous portiez cela patiemment.
Or mon opinion n'estoit pas vaine, car Gesar de Naples (1) , ayant esté adverty de nostre entreprise, partit deCarmagnolleavecquescioqcens arquebusiers à cheval, et print cinq cens chevaux à Vinus et à Vigon, et vint faire deux embuscades an milieu de la plaine, un ject d'arbaleste à costé de mon chemin , où il demeura toute la noiet Et, comme je fus arrivé à Barges un peu après le soleil levant, je m*estois mis à dormir : «rquoy j'ouys i*artillerie de Cabours qui leur tin^t en se retirant; car il falloit qu'ils passassent par le fauxbourg dudict Cabours. Je ne fus pas bien adverty de ceste embuscade, Jusques à ce que, trois Jours après mon arrivée à Pignerol , M. de Botieres se mit en campagne; et aiasmes droictà Vigon pour forcer la cavallerie qu'estoit dedans, car de gens à pied ils n'en avoient point avecques eux ; et gaignasmes les maisons qui sont auprès de la porte : ce que n'ayant peu faire, nostre camp se retira à un mil de là, et la nuict la cavallerie abandonna la ville secrettemeut; et au poinctdu jour, que nous y pensions aller donner Tassaut ( ayant faict venir M. de Botieres deux canons de Pignerol J, n'y trouvasmes personne, ains la place vuide ; et de mesmes en firent ceux de Vinus, de Pingues ; et tous les autres se retirèrent à GarmagnoUe.
J'ay voulu discourir cecy, et Tescrire, pour esveiUer les esprits aux capitaines à bien considérer que lors qu'ils se trouvent en un tel affaire, ils eompassent le temps que l'ennemy peut estre adverty^ le temps aussi qu'il faut qu'il aye pour sa retraite. Et si vous trouvez que l'ennemy aye temps pour vous trouver sur les champs, et que vous ne soyez assez forts pour le combattre, pour la pabe de trois ou quatre lieues d'avantage, ne laissez à destoumer vostre chemin : car il vaut mieux estre las queprins ou mort. Il faut, mes capitaines, que vous ayez, non seulement l'œil, mais aussi l'esprit au guet; c'est sur vostre vigilance que vostre trouppe repose : songez ce qui vous peut advenir, mesurant tousjours le temps, et prenant les choses au pis, sans mespriser vostre
(1) Génr Maggi , appelé Cétar de Naplei .
(2) Un grand circuit.
ennemy. Si vous savez, avec paroles allègres et jouyeuses, flatter le soldat et Tesveiller, luy représentant par fois le danger où le peu de séjour vous mettra, vous en ferez ce que vous voudrez ; et sans luy donner loysir de dormir, vous le mettrez et vous aussi en lieu de seureté, sans engager vostre honneur, comme plusieurs, que J'ay veu attrapper couchez, comme on dict, à la françoise, ont faict. Nostre nation, ne peut patir longuement, comme faict Tespagnoile et allemande : la faute n'en est pas à la nation ny à nostre naturel, mais cela est ta faute du chef. Je suis françois impatient, dict-on , et encores gascon, qui le surpasse d'impatience et colère, comme je pense qu'il faict les autres en hardiesse : mais si ay-je tousjours esté patient, et ay porté la peine autant qu'autre sçauroit faire ; et j'en ay veu plu* sieurs de mon temps, et autres que j'ay nourris , lesquels s'endurcissoient à la peine et au labeur. Croyez, vous qui commandez aux armes, que, si vous estes tels, vous en rendrez aussi vos soldats à la longue : tant y a que, si je n'en eusse ainsi usé, j'estois mort ou pris. Mais revenons à nostre propos.
Le lendemain nous aiasmes passer la rivière du Pau, sur laquelle fismes un pont de charettes pour passer l'infanterie, car la cavallerie n'y a voit eauë que jusques au ventre; et là passâmes toute la nuict. Et au point du jour je fuz avecques une trouppe d'arquebuziers tout auprès de la ville, lors que tout estoit presque passé. Je m'amusay à attaquer l'escamourche, ayant quelques gens À cheval qui vindjent avec moy. César de Naples incontinent mit ses gens en ordre pour abandonner Carmagnolle, etcommença à prendre son chemin , se retirant pour passer une rivière qu'il y a, et gaigner Quiers; et, sans qu'il fallust que nostre cavallerie fist un grand cerne (2) pour passer les fossez, nous les eussions coml)attus , et peut estre deffaits; et, pour ne mentir point, sans cela aussi, si l'on eust gueres voulu. Jesçay bien qu'il ne tint point à nos compagnies n'y à M. de Tais : M. le président Birague, s'il veut dire la vérité, sçait bien à qui il tint ; car il estoit alors au camp près M. de Botieres, et vit bien ce qu'on faisoit et ce qu'on disoit ; et sçait bien que je les suyvis avec deux cens arquebuziers, tousjours tirant sur leur retraicte plus d'un mil et demy, crevant de despit de veoir combien laschement on marchoit : qui monstroit bien qu'on n'en vouloit pas manger.
C'est une mauvaise chose quand le chef craint de perdre : qui va avec craincte ne fera rien qui vaille. S'il n'y eust eu de plus grands que moy en ceste trouppe, sans tant marchander, j'eusse fait comme d'un combat des Espagnols que j'a*
COMMERTAIBES DE BLAISE DE HONTLUC. [l543]
vols defftilts il n*y avoit que quinze Jours. Il y eut beaucoup d'excuses de tous costez ; pourquoy nous ne les avions combattus, et non seulement là, mais partout le Piedmont, où on parloit de nous [Dieu le sçait] fort honorablement. Apres qu'on eust entendu la couionnade, autrement ne se peut elle appeller, M. de Botieres n*estoit gneres content en soy-mesme. Mais je lairray ce propos pour en prendre un autre; aussi n'avoît- II pas grand créance, et estoit mal obey et peu respecté. SMl y avoit de la faute de son costé, Je m'en remets à ce qui en est ; il y en a assez en Vie qui en peuvent parler mieux que moy : si estoit-il sage et bon chevallier ; mais Dieu n'a fait personne parfait de tous points.
Trois ou quatre Jours après, arriva le sieur Ludovic de Birague , qui proposa à M. de Botieres une entreprinse , qui estoit que , s'il vouloit laisser M. de Tais devers les quartiersde Boulongne, où il estoit gouverneur, avecques sept ou huit compagnies, qu'il lui bastoit de prendre Cassantin (1), Sain et Germain, Sainct lago; et pource que M. de Botieres estoit sur Tentreprinse de rompre le pont de Carignan, celle-cy estoit fort mal-aisée à résoudre avant la rupture du pont. Or <BStoit arrivé M. de Termes avec sa compagnie et les deux compagnies du baron de Nicolas ; et arresterent entr'eux que M. de Tais s'en pouvoit aller avec le seigneur Londiné avecques sept enseignes, et qu'il en demeureroit encores cinq ou six, les trois compagnies de M. de Dros, qu'il avoit refaites, et sept ou huit autres italiennes. Je n'ay pas bonne souvenance si M. de Strossy estoit encores arrivé : c'estoyent les siennes; bastè que nous faisions, François ou Italiens, dix-huit enseignes, sans les Suysses. Et fut ar • resté au conseil qu'avant que mettre la main à la rupture du pont, l'on verroit comme succederoit Tentreprinse dudict seigneur Ludovic : car si ellesuccedoit mal, et qu'ils fussent deffaicts, le Piedmont demeuroit en péril. Mais quelques jours stgres, nouvelles vindrent à M. de Botieres qu'ilsavoyent prins Sainct Germain, Sainct lago, et trois ou quatre autres villettes fermées. Je ne veux oublier que M. de Tais m'en vouloit mener ; de sorte qu'il y eut de la contestation : mais M. de Botieres protesta de ne rompre le pont, que je n'y fusse : M. de Termes, M. d'Aussun, le président Birague, le sieur Francisco Bemadin, tenoyent le mesme parti de M. de Botieres; et fus contrainct de demeurer, à mon grand regret, ayant grand envye d'aller avecques ledict seigneur de Tais, pour ce qu'il m'aimoit, et avoit
(I) Crescentino en Piémont. Caseniino , que le nom de Cassaniin paroit indiquer, est eu Toscane.
grand fiance en moy, autant que de capitaine qui fust en la trouppe, et qu'il cherchoit tous* Jours les lieux où les coups se donnoy^t. Les dites nouvelles venues , se fit la délibération de la rupture du pont en ceste manière.
Il fut ordonné que j'irois avecques cinq ou six compagnies'gasconnes combattre les cent Allemans et les cent Espagnols, lesquels toute la nuict estoyent en garde au bout du pont depuis que nostre camp estoit à Pingues , à quoy je respondis que je ne voulois tant de gens : car il falloit que Je passasse par des lieux estroits, et, menant si grande trouppe, feroit une si longue file, que la sixiesme partie n'arriveroit pas au combat : bref, que je ne voulois que cent arquebuziers et cent corselets , pour estre égaux aux ennemis^ espérant qu'avant que le Jeu se passast. Je ferois cognoistre que nostre nation valoit autant que celle des Allemans et Espagnols ; et qfxe Boguedemar, La Palu, et quelque autre capitaine qu'il y avoit [dont ne me souvient du nom], meneroient le demeurant de toute la trouppe à trois cens pas de moy^ pour me secourir si les ennemis sortoient de Carignan pour secourir les leurs ; l'on remit cela à ma discrétion. Il y avoit une maison à main gauche du pont , et vis à vis, où il fut ordonné que les Italiens, qui pouvoient estre de douze ou quatorze enseignes, iroyent à ceste maison , pour me favoriser si les ennemis sortoy ent ; ou bien que M . de Dros, avec lesdictes compagnies, s'il estoit arrivé [dont je n'en ay bonne mémoire ; toutesfois je pense que non, et que c'estoient les Italiens], et M. de Botieres, demeureroyent à demy mil de nous avec toute la cavallerie et ks Suysses qui estoient à Carmagnolle; et le capitaine Labardac, avec sa compagnie, viendroit par delà la rivière avec deux canons, pour tirer une voilée ou deux à une maisonnette qui estoit au bout du pont de nostre costé, où les ennemis faisoient leur garde ; et que M. de Salcede, qui s'esloit n'agueres venu rendre à nous f entreprendrolt de rompre le pont avec soixante ou quatre vingt paysans portant chacun une hache, ausquels on bailleroît sept ou huict bateaux pour se mettre dessous ledict pont, et coupper les pilliers, non du tout , mais seulement en laisser de la grosseur de la jambe d^un homme : et comme cela seroit faict, on coupperoit les longues pièces de bois qui tiennent le pont par dessus ; et, cela se séparant, les pilliers foudroient d'eux mesmes, et seromproient. Luy fut baillé aussi certains artifices à feu : on luy falsoit entendre qu'ils brusleroient les pilliers si on les y attachoit. Et , comme chacun suy voit son ordre, je m'en allay droict au pont avec mes deux cens honunes choisis de toutes nos compagnies ,
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la teste baissée, où je n'y sçeuz estre si tost , que fe canon n'eust tiré une voilée à la maisonnette, et donna dedans, y tuant un Allemand , que J'y trouTayà mon arrivée, lequel n'estoit encores da tmit mort ; et, quoy que ce fust la nuict, il ftisoit une lune si claire, que l'on voyoit aisément dq^runboatjusquesàrautre, sauf que d'heure à autre il tomboit une nuée de brouillart de verglas, durant aucune fols demy heure, autres-fois moins : quand cela tomboit, on ne se voyoit pas à un pas l'un de Fautre.
Or, ou du coup de canon, ou du bruit que Je faisois à la maison , n'estant à cent pas du pont, les ennemis prindrent la fuitte , et se retirèrent * fors Carignan ; Je leur fis tirer quelques arquebosades, mais Je ne passay plus outre le bout du pont Et en mesme instant arriva M. de Salcede an dessous avec ses paysans et ses batteaux, lequel, de plaine arrivé, attacha ses feux artificiels aux pilliers ; mais cela ne fut qu'autant de temps perdu , et fallut qu'il fist mettre ses gens à la hache. Ayant attaché les batteaux ausdits pilliers, commencèrent au bout où estoient les Soysses, venant tousjours droit à moy , qui tenois le bout du pont du costé des ennemis. Geste Airie de paysans dura trois ou quatre heures à ooopper ; de sorte qu'encores que les pilliers ftiKient de quatre en quatre, et bien gros, avant qaenous eussions aucun empeschement, ils furent cooppez Jusques à Tendroit où J'estois. M. de Saleede en faisoit tousjours reposer une trouppe au bord de la rivière contre le tertre où ils avoyent hit ftdre un peu de feu, et d'heure e^ autre les diangeoit. Pendant ces entrefaictes, les ennemis envoyèrent recognoistre par trente ou quarante arquebusiers, sur l'heure que le verglas tomboit; Iciquets Je ne peux appercevoir ni ouyr, qu'ils ne fassent à moins de quatre picques de moy, et tirèrent à travers de nous. Ce fait, s'en retournèrent tout hdcontinent ; et si ne nous virent ib pas, à l'occasion du verglas et brouillart. Or MM. de Termes et Moneins (1) vindrent à nous wec trois ou quatre chevaux , pour sçavoir que c'estolt de ces arquebuzades ; puis envoyèrent dcTWS M. de Botieres luy dire que ce n'estoit rien , et que nous n'avions pohut laissé pour cela l'exécution ; et demeurèrent tous deux seuls avec nM>y . Et ne tarda pas une heure après, que le verglas recommença à retomber ; et revindrent les ennemis à nous, c'est à sçavoir, six cens Espagnols choysis , et six cens Allemands picquiers, Uiant son ordre le seigneur Pierre Colonne en «■te manière [car Je sçeus tout depuis), que deux cens arquebusiers viendroient la teste bais-
(i) Triitan de Monneins.
sée droit à nous, choysis encores parmy les six cens ; les autres quatre cens à leur queue, à cent pas d'eux ; et à deux cens pas par derrière, les six cens Aliemans. Or avois-Je mis les capitaines qui menoyent après moy ^ les enseignes au derrier de moy deux cens pas, contre une levée de fossé ; et aucunes-fois le capitaine Favas , mon lieutenant, venoit devers moy, et Boguedemar, voir ce que nous faisions , puis s'en retournoient à leur lieu. Du costé du pont devers les Suysses, nous en avions rompu par advanture vingt pas, ayant commencé de coupper par le dessus , et trouvasmes que, comme le pont se sépara , il en tomba là quinze ou vingt pas ; qui nous donna grande espérance. Cependant M. de Salcede faisoit tousjours encores coupper les pilliers, non du tout, mais un peu davantage qu'au commencement ; qui estoit cause qu'il avoit ses paysans despartis en trois trouppes, les uns dans les batteaux, d'autres dessus le pont à coupper les traverses , et dix ou douze qu'il y en avoit auprès du feu. Comme Dieu veut aider les hommes , il nous montra ceste nuict un vray miracle : en premier lieu, les deux cens arquebusiers vindrent à moy, me trouvant en telle sorte ^ qu'à peine y eust soldat qui eust le feu sur la serpentine ; car ils alloient parfois de dix à douze au feu des paysans pour eschauffer un peu les mains , ayant deux sentinelles à cent pas de moy sur le chemin de la ville, me fiant que les Italiens y en missent de leur costé, car ils en estoient encores un peu plus près que moy ; mais c'estoit à costé. Je ne sçay comme ils firent , car Je n'avois rien , sinon mes deux sentinelles, qui coururent à moy ; et comme nous estions à l'entrée de l'armée, arrivèrent les Espagnols crians Espagne/ Espagne/ et tirèrent sur nous tous les deux cens arquebusiers en un coup. MM. de Termes et de Moneins, qui estoient tous deux seuls et à cheval, s'en coururent auprès de M. de Botieres, qui avoit desja veu le commencement du desordre. Et nottez que presque tous les deux cens hommes que J'avois au bout du pont se mirent en fuitte droict aux enseignes : et tout à un coup les enseignes se mirent aussi en fuitte, et les Italiens qu'estoient à main gauche en firent de mesmes ; lesquels ne s'arresterent qu'ils ne fussent à la teste de la cavallerie, où estoit M. de Botieres. Nostre mot estoit Sainct Pierre ; mais ne me servit de rien . Alors Je commençay àcrier : a Montluc! MontlucI meschans mai'heureux , m'abandonnerez- vous ainsi? » Et de fortune J'avois avec moy trente ou quarante Jeunes gentils-hommes n'ayans encores poil de barbe : c'estoit la plus belle et brave jeunesse qui ilist Jamais veue en une petite compagnie : ils pensoient que je m'enfuisse comme les autres.
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Lesquels, oyans moncry, tournèrent incontinent à moy ; et , sans attendre autre chose, Je charge droit où ils me tiroient , les arquebusades nous passant au long des oreilles ; mais de nous voir les uns les autres n^estoit possible, à cause du grand verglas qui tomboit avec une espesse fumée parmy. Et en courant droit à eux , mes gens tirèrent tout à un coup « criant aussi bien France comme ils faîsoient Espagne. Et oserois affermer à la vérité que nous leur tirasmes les arquebusades à moins de trois picques ; dequoy leurs deux cens arquebusiers furent renversez sur les quatre cens, et le tout renversé sur les six cens Allemans : tellement que tout se mit en routte et en fuitte droit à la ville ; car ils ne nous pouvoyent recognoistre. Je les suyvis environ deux cens pas ; et nous troubla le grand bruit que nostre camp faisoit [je n'en ouys jamais un pareil]; vous eussiez dit que tous estoient apostez, s'entr'appellans les uns aux autres. Ces grands criards ne sont pas pourtant les plus vaillans : il y en a qui font les empressez , mais cependant, pour un pas qu'ils advancent, en reculent deux. Ce grand bruit fut cause que je n'eus jamais cognoissance du desordre des ennemis, ny eux aussi du nostre, à cause des grands cris qu'ils faisoient à l'entrée, qui n'estoit qu'une faulse porte auprès du chasteau, où deux ou trois hommes seulement pouvoient passer de front. Et ainsi m'en retournay au bout du pont, où je trouvay monsieur de Salcede tout seul, avec dix ou douze paysans de ceux qu'il refraichissoit ; car les autres qui estoient dans les batteaux coupperent leurs cordes, et s'enfuyrent le long de la rivière, droit a Montcalller : ceux qui couppoient les traverses devers les Suysses laissèrent leurs coignées et haches sur le pont, se Jettant dans Tcauë, où ils n'avoient l'eauë que jusques à la ceinture, pource qu'on n'estoit pas encores àla profondeur de la rivière. Les Suysses, qui ouyrent ce grand bruit, se mirent à courir vers Carmagnolle , ayant opinion que nous et tout nostre camp estions en route, et, prenansles deux canons, s'en allèrent tant qu'ils peurent gaigner Carmagnolles. J'envoyay un de mes soldats devers la fuitte pour savoir nouvelles du capitaine Favas mon lieutenant; lequel il trouva, ayant rassemblé trente ou quarante soldats^ qui revenoit vers le pont voir ce que j*estois devenu, pensant que je fusse mort : et incontinent depescha devers Boguedemar La Palu et autres capitaines qui avoient fait alte, ralliant une partie de leurs gens , les faisant marcher droit au pont k grand haste, disantque j'avois repoussé les en* nemis ; lesquels incontinent se mirent au grand pas pour me venir trouver. Le capitaine Favas
arriva le premier, tout deschiré et rompu, parce que les soldats à fouUe luy avoient passé dessus le ventre, comme il les peusoit rallier; lequel nous trouva , monsieur de Salcede et moy , au bout du pont , estant sur le propos de ce que devions faire ; et comme il arriva, nous conta ses fortunes et de ses compagnons ; et, le voyant ainsi accoustré, tout nostre cas ne fut que risée. La huée de nostre camp diu-a plus d'une grand heure.
Les autres capitaines estans arrivez, nous conclusmes d'achever de rompre le pont, ou d'y mourir : et promptement je prins cinquante ou soixante soldats, M. de Salcede, ses dix ou douze paysans qui luy estoient demeurez ; J'ordonnay au capitaine Favas, BôguedemaretLaPalu, qu'ils demeurassent au bout du pont et missent les sentinelles jusques auprès de la ville. Je pensois que les Italiens fussent encores à la maison, et ordonnay au capitaine Favas qu'il iroit luy-mesme la recognoistre, voir s'ils y estoient; et à sonretour trouva que j'avois fait prendre les haches que les paysans avoient laissées sur le pont, à quinze ou vingt soldats, et, avec les dix ou douze paysans, nous couppions les traverses dudict pont. Et estant arrivé, le capitaine Favas nous dit n'y avoir trouvé personne : ce que nous cuida un peu mettre à deviner que nous devions faire ; mais pour cela n'arrestasmes d'exécuter nostre première resolution; et après que les cris furent passez, arrivèrent MM. de Termes et de Moneins , lesquels me commandèrent de la part de M. de Botieres, que j'eusse à me retirer. Ledit sieur de Moneins mit pied à terre , car M. de Termes ne pouvoit, à cause de ses gouttes, et nous vint trouver , et vit que depuis le desordre nous avions fait tomber phis de trente pas du pont et deux couppes que desja nous avions fait, et commencions à la troisiesme, qu*estoit à quinze ou vingt pas chacune; lequel s'en retourna vers M. de Botieres pour luy dire comme le tout estoit passé, ayant M. de Salcede jperdu presque tous ses paysans , mais que nos soldats avoyent pris les haches avec lesquelles ils faisoient mervdlies de coupper; et que tous les capitaines et soldats, M. de Salcede et moy, nous estions résolus de mourir plustostque de bouger de là qu'il ne fust couppé. Alors M. de Botieres envoya protester contre moy de la perte qui pourroit advenir contre son commandement : ce que ledit sieur de Moneins fit, et nous dit d'avantage que ledit sieur de Botieres avoit commencé prendre son chemin pour s'en retourner , combien qu'il fist alte à un mil de nous : ce que je croy qu'il faisoit, afin que je me retirasse; car il n'avoit pas faute de cœur, mais il craignoit tousjours de perdre. Celuy qui est de cest humeur se pourra con-
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server^ mais non pas faire grand oonqueste. M. de Termes s'estoit arresté au bout du pont , comme il entendit que M. de Botieres s'aclieminoit ; lequel siear ne retourna pas en arrière, pour apporter ma response, avec M. deMoneins, mais manda incontinent à sa compagnie quMis ne l}ougeassent d'où il les avolt laissés : et ainsi coupasmes tout le demeurant de la nuit, Jusques à ce qu'il fust près d'une heure de Jour , que nous acheminasmes jQsques à la petite maisonnette qu'estoit sur le tertre. M. de Moneins retourna encores à ooos à point nommé, lorsque le dernier coup de haefae se donnoit, et M. de Termes courut à sa compagnie, pour radvancerun peu devers nous, afin de favoriser nostre retraicte : M. de Moneins courut aussi vers M. de Botieres, lequel il troava attendant son retour : de sorte que nous nous retirasmes sans empeschement aucun, ayant esté aux enneods une grande commodité. Or ay-je voulu mettre cecy par escrit, non pour me U^er d'une grande hardiesse, mais seulement poor monstrer à tout le monde comme Dieu a conduit ma fortune. Je n'estois pas si fol ny si Taillant, que, si j'eusse peu voir les ennemis, je nemefosse retiré, et peut estre eusse fuy comme les antres : ce seroit témérité et non hardiesse. Dn^est pas mal séant d'avoir peur quand il y a gninde occasion; car avec trente ou quarante luNnmes Je n'eusse pas esté si mal advisé d'attendre le combat.
En cecy les capitaines pourront estre instruits de ne prendre jamais fuilte, ou, pour parler plus bonnestement, une hastive retraitte, sans avoir reeogneu qui les doit chasser ; et encore le voyant, ebercher les remèdes pour résister, Jusques à ce qu'ils n'y voyent plus ordre : car , après tout ce que Dieu a mis aux hommes y est employé, alors la Ihitte n'est pas honteuse ny vilaine. Mes capitaines, mes compagnons, croyez que, si vous n'y employez le tout, chacun dira , et ceux mesmes qm auront fuy avec vous : S'il eust faict cecy, s'il eost fkict cela, le mal'heur ne fust point advenu , la chose eust mieux succédé : et tel en bra?e et parle plus haut, qui fuit peut-estre le premier. Et voyià l'honneur d'un honmie de bien [pour bien vaillant qu'il soit] en dispute de tout le monde. Quand il ne s'y peut rien plus, il ne fout estre opiniastre, ains céder à la fortune, laquelle ne rit pas tousjours. On n'est pas mohis digne de blasme lors qu'on se pert se pouvant retirer de la mesiée, et qu'on se voit perdu , que ^ du premier coup on prenoit la fuitte : l'un est toutesfoisplus vilain que l'autre ; l'un vous fait «timer mal-advisé et de peu d'entendement , et l'antre, poltron et couard : il faut éviter et lune et l'antre extrémité. Il tant venhr à ces folles et
désespérées resolutions, lorsque vous vous voyez tombez es mains d'un impitoyable ennemy, et sans mercy : c'est là où il faut crever et vendre bien cher vostre peau. Un désespéré en vaut dix. Mais fuyr, comme on lit, sans voir qui vous chasse, cela est honteux et indigne d'un bon cœur. Il est vray qu'on accuse le François d'une chose, c'est qu'il fuit et combat par compagnie : aussi font bien les autres. De toutes tailles bons ouvriers. Or , après que la place fut rendue. Je vous dîray comme nous sçeusmes le desordre des ennemis. Ce fut par les gens mesmes de Garignan, et par la bouche propre du seigneur Pierre Gollonne, qui me le conta à Susanne, en la présence du capitaine Benouard , qui l'amenoit au Boy par le commandement de M. d'Anguyen, comme sa capitulation portoit après la bataille de Serizolles, que Je vousconteray en son lieu.
Geste rupture du pont oe fut fieûte sans grande considération ; car bien tost après les ennemis commencèrent à patir , ne pouvant avoir aucun rafralschissement de Quiers, comme ils avoyent paravant de nuict à autre. Et ayant entendu MM. de Tais et le seigneur Ludovic de Birague le succès de l'entreprinse du pont, mandèrent à M. de Botieres que s'il vouloit venir es cartiers où ils estoient , qu'ils pensoient qu'on emporteroit Yvrée. Surquoy M. de Botieres et son conseil furent d'oppinion qu'il y devoit aller , et laisser garnisons à Pingues , Vinus , Vigon , et autres lieux plus proches de Carignan; et me semble que M. d'Aussun y demeura chef avec douze ou quatorze enseignes italiennes, et trois ou quftre des nostres , sa compagnie , et quelques autres de gens achevai desquels ne me souvient. Les ennemis n'avoient nul homme à cheval dans Carignan ; qui estoit cause qu'ils estoient tenuz à l'estroict d'un costé et d'autre. Et partit M. de Botieres avecques MM. de Termes, de Sainct Julien, président Birague, et sieur Maure; et alasmes nous réunir ensemble à Sainct lago et Sainct Germain ; puis nous acheminasmes devant Yvrée, ouneflsmes rien, pource qu'il ne fut possible de rompre la chaussée de l'eaué. Que si elle se fust peu rompre, nous estions dedans , d'autant que par ce costélà il n'y a forteresse autre que la rivière : et fusmes contraincts d'aller assiéger Sainct Mariin, lequel nous prismes par composition, ayant enduré deux ou trois cens coups de canon , et autres places es environs de là, ainsi que nous en retournions vers Chevas. Pendant le siège d'Yvrée, M. de Botieres eut advis que M. d'Anguyen venoit pour commander en son lieu : le Boy estoit mal contant de luy de ce qu'il avolt avec t^Qt de loyslr laissé fortifier Carignan ,
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COMHBNTAIBES DE BLAISE DE MONTLUÇ. [1543]
avec d'autres occasions particalieres. Il faut cheminer bien droit pour contenter tout le inonde. Ledit sieur de Botieres en fut fort fâché : et disoit-on que par desplt il a^oit quitté Yvrée, laquelle à la longue il eut prins; mais je ne le crois pas. Tant y a que M. d'Ânguien arriva , amenant pour renfort sept compagnies de Suysses, qu'un colonel nommé Le Baron commandoit. Et croy que ce fut à ceste heure-là que M. de Dros vint avec sept ou huit enseignes de Proveneeaux ou Italiens. M. de Botieres se re-
tira en sa maison en Dauphiné. Il y a bien des affaires en ce monde, et ceux qui ont de grandes charges ne sont pas sans peine; car s'ils hasardent trop, et qu'ils perdent, les voy-la mal estimez, et jugez pour fols et mal advisez ; s'ils sont longs et lents , on se mocque , voire le tient-on à couardise. Les sages tiendront un entre -deux. Mais cependant nos maistres ne se payent point de ces discours; ils veulent qu'on hce bien leurs affaires. Tel caqueté des autres, que, s'il y estolt j se trouveroit bien empesché.