‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 12 sur 58 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

[1544] A la Tenue de ce brave et généreux prince; lequel promettoit beaucoup de luy, pour estre doué d'infinies bonnes parties, e&tantdoux, immaiO; Taillant, sage et libéral , tous les François et nos partisans s'esjouyrent beaucoup , et moy particulièrement; parce quMi m'aimoit etestimoit plus que je ne meritois. Apres qu'il eut recogDca ses forces , ses munitions et les places qoe DOQs tenions, et qu'il eut pourveu au tout au moins mal qu'il eust peu, vers le commencement de mars, il me despescha devers le Roy pour Tadvertir du tout, et comme le marquis de Guast dressoît une grande armée, et qu'ils luy venoieot nouveaux Allemans de renfort , et le prince de Saierne venoit aussi du costé deNapIes, qui menoit six ou sept mil Italiens. Cestoit au temps qae l'Empereur et le roy d'Angleterre s'estoient accordez, et avoient faict ligue pour entrer dans ie royaume de France, lequel ils avoyent partagé. Je demeuray à la Cour près de trois sepnudnes, m'estant acquitté de ma charge, qui estoH en somme de demander quelque secours , et congé de donner une bataille. Et sur la fin dudict mois, arrivèrent des lettres au Boy de la part de M. d'Anguyen, par lesquelles il Tadvertissoit comme il estoit arrivé à Milan sept mil Allemans, lesquels estoyent les meilleurs que l'Empereur eost devant Landrecy, où 11 y avoit sept regimens : mais il ne peut combattre lors le Boy ; et il commanda à tous les sept colonels de choysir mil hommes chacun de leurs trouppes , leur disant laisser leurs lieutenans pour tenir leurs re^mens prests; et ainsi les envoya en Italie se joindre avec le marquis de Guast. Et supplioit M. d'Anguyen Sa Majesté de me renvoyer incontinent devers luy, avec prière de me faire quelque bien pour recompence de mes services , et pour m'encourager à faire mieux. Sadite Majesté me donna un estât de gentilhomme servant [en ce temps-là ce n'estoit pas peu de chose, n'y à si bon marché comme à ceste heure], et me fit servir à son dlsner, me commandant qu'après le disner je fusse prest pour m'en retourner enPiedmont : ce que Je fis. Et sur le midy, M. Tadminil d'Annebaut me manda aller trouver le Roy, qui estoit desjà entré en son consefi, là où assistoîent M. de Satnct Pol, M. l'admirai , M. le grand

escuyer Galliot (i), M. de Boissy (3) [qui depuis a esté grand escuyer], et deux ou trois autres desquels il ne me souvient , et M. le Dauphin, qui estoit debout derrière la chaire du Boy : et n'y avoit assis que ie Boy, M. de Sainct Pol près de luy, M. l'admirai de l'autre costé de la table ; vis à vis dudict sieur de Sainct Pol. Et comme Je feus dans la chambre, le Boy medict: « Montluc , Je veux que vous en retourniez en Piedmont , porter ma délibération et de mon conseil à M. d' Anguyen , et veux que vous entendiez icy la difficulté que nous faiscms , pour ne luy pouvoir bailler congé de donner bataille , comme il demande ; » et sur ce , commanda à monsieur de Sainct Pol de parler. Alors ledit sieur de Sainct Pol proposa l'entreprise de l'Empereur et du roy d'Angleterre , lesquels dans cinq ou six sepmaines avoyent résolu entrer dans le royaume, Tun par un costé, et l'autre par l'autre ; et que si monsieur d' Anguyen perdoit la bataille , le royaume seroit en péril d'estre perdu , pource que toute Tesperance du Boy, quant aux gens de pied , estoit aux compagnies qu'il y avoit en Piedmont, et qu'en France il n'avoit que gens nouveaux et légionnaires ; estant beaucoup meilleur et plus asseuré de conserver le royaume que non le Piedmont, auquel falloit seulement se tenir sur la défensive, sans mettre rien au hazard d'une bataille, la perte de laquelle perdrait non seulement le Piedmont, mais mettroit le pied à i'ennemy en France de ce costélà. Monsieur l'admirai en dict demesme, et tous les autres aussi, discourant chacun comme il luy plaisoit. Je trepignois de parler y et , voulant interrompre lors que monsieur Galiot opinoit , monsieur de Sainct Pol me fit signe de la main , et me dict : « Tout beau, tout beaul • ce qui me feit taire, et vis que le Boy se print à rire. Monsieur le Dauphin n'opina point, et croy que c'estoit la coustume; mais le Boy l'y fit assister, afin qu'il apprint; car devant ces princes il y a tous- Jours de belles opinions, non pastousjours bonnes : on ne parle pasà demy , et tousjours à Thu-

(1) Jacques Ricard de Genouillac , dit Galiot.

(2) Claude GoofBer, duc de Iloaiines, marquit de Boisi.

GOMM£i\TAlfiES DE BLAIS

meur du maistre : je ne serois pas bon là , car Je dis tousjours ce qu'il m'en semble. Alors le Roy me dit ces mots: «Avez-vous bien entendu, Montiuc, les raisons qui m*esmeuvent à ne donner congé à monsieur d'Anguyen de comlMttre ni de rien liazardcr?i Je luy réspondis que je Tavois bien entendu , mais que, s'il plaisoit à Sa Majesté me permettre de luy en dire mon advis, Je le ferois fort volontiers, non que pour ce Sa Majesté en ûst autre chose, sinon ce qu'elle et son conseil en avoient déterminé. Sa Majesté me dit qu'il le vouloit , et que je luy en disse librement ce que m'en sembloit. Alors je commençay en ceste manière; il m*en souvient comme s'il n'y avoit que trois Joui*s : Dieu m'a donné une grande mémoire en ces choses, dont je le remercie; car, encore ce m'est grand contentement à présent, qu'il ne me reste rien plus à me resonvenirde mes fortunes pour les descrire au vray, sans rien adjouster : car, soit le bien, soit le mal, Je le veux dire.

« Sire , Je me tiens bien-heureux tant de ce qu'il vous plaist que Je vous die mon advis sur ceste délibération qui a esté tenue en vostre conseil , que parce aussi que J'ay à parler devant un Roy soldat, et non devant un Roy qui n'a jamais esté en guerre. Avant qu*estre appelle à ceste grand charge que Dieu vous a donné , et depuis, vous avez autant cherché la fortune de la guerre que roy qui jamais ait esté en France , sans avoir espargné vostre personne non plus que le moindre gentil-homme ; doncques ne doy-je craindre, puis que J'ay' à parler à un Roy soldat. > M. le le Dauphin, qui estoit derrière la chaire du Roy, et vis à vis de moy , me faisoit signe de la teste : qui me fist penser quil vouloit que je parlasse hardiment: ce que me donnoit plus de hardiesse, de laquelle Je n'ay eu jamais faute , car la crainte ne me ferma, jamais la bouche. « Sire, dis-Je, nous sommes de cinq à six mille Gascons comptez, car vous sçavez que jamais les compagnies ne sont du tout complettes , aussi tout ne se peut Jamais trouver à la bataille : mais j'estime que nous serons cinq mil cinq cens ou six cens Gascons comptez , et de cela Je vous en respons sur mon honneur ; tous, capitaines et soldats, vous baillerons nos noms et les lieux d'où nous sommes , et vous obligerons nos testes que tous combattrons le Jour de la bataille, s1l vous plaist de l'accorder, et nous donner congé de combattre. C'est chose que nous attendons et desirons il y a long temps , sans tant conniiler. Croyez , Sire, qu*au monde il n*y a point de soldats plus résolus que ceux-là : ils ne désirent que mener les mains. Il y a d'ailleurs treize enseignes de Saysses : Je cognois les six de Sainct Julien

E DE MOISTLUC. [lÔ44]

mieux que celles du baron , lesquelles Fourly ( 1 ) commande : J'ay veu faire la monstre à toutes. Il y peut avoir autant d'hommes comptez parmy eux que parmy nous. Ils vous feront pareille promesse que nous, qui sommes vos subjects , et vous envoyeront les noms de tous , pour les envoyer à leurs cantons, afin que , s'il y en a quelqu'un qui ne face son devoir, qu'il soit dégradé des armes. C'est chose à laquelle ib se veulent sousmettre, comme ils m'ont asseuréàmon départ ; et , puis que c'est une mesme nation , je croy que ceux du baron n'en feront pas moins : Vostre Majesté les a peu cc^noistre à Landrecy. Yoylà donc, Sire, neuf mil hommes, ou plus , desquels vous pouvez faire estât , et asseurer qu'ils combattront jusques au dernier souspir de leurs vies. Quant aux Italiens et Proveaceaux qui sont avec M. des Gros (2), et aussi des Gruyens (3), qui nous sont venus trouver devant Y vrée , je ne vous en asseureray pas , mais J'espère qu'ils feront tous aussi bien que nous, mesmement quand ils nous vcrrontmener les mains. • Je levois lors le bras en haut , comme si c'estolt pour frapper, dont le Roy se sousrioit. «Vous devez aussi avoir quatre cens hommes d'armes en Piedmout, desquels il s'y en trouvera bien trois cens, et autant d'archiers, qui sont^n mesme volonté que nous. Vous y avez , Sire , quatre capitaines de chevaux légers, qui sont MM. de Termes , d'Aussun, Francisco Rernardin et Maure , chacun desquels doit avoir deux cens chevaux légers; et entre tous quatre ils. vous serviront de cinq à six cens chevaux : tous* lesquels désirent faire paroistre Tenvie qu'ils ont de vous faire service : Je sçay ce qu'ib valent, et cognois leur courte. • Le Roy lors s'esmeut un peu de ce que toutes les compagnies de la gendarmerie ny celles des chevaux légers n'estoient complettes : mais Je luy dis qu'il estoit impossible , et qu'il y en avoit qui avoient obtenu congé de leurs capitaines pour aller à leurs maisons se rafraischir, et d'autres estoient malades ; mais que , s'il plaisoit à Sa Majesté donner congé aux gentils-hommes qulleluy demaoderoient, pour se trouver à la bataille . ils buppléeroient bien au deffaut qui pourroit estre esdites compagnies. « Puis doncques , Sire , dlsje lors continuant mon propos , que Je suis si heureux que de parler devant un Roy soldat, qui voulez- vous qui tuê neuf ou dix mil hommes, et mil ou douze cens chevaux , tous résolus de mourir ou de vaincre? telles gens que cela ne

(l)GuiUaamcFrulicfa.

(2) Le seigneur d'Escros.

(^) Lisez OrHtjerieiut, habitaot« de Gruyères»

COMATENTAÎBES DE BLAlâE DE fifONTUIC. [l544]

se deflbnt pas ainsi : ce ne sont pas des apprentis. Noos avons sonven1>8ans advantage attaqué rennemy , et Tavons le plus souvent battu. J'oserois dire que si nous avions tous un bras lié , il ne seroit encores en la puissance de l'armée eimeiDie de nous tuer de tout un jour , sans perte de la plus grand part de leurs gens et des meilleurs hommes. Pensez donc , quand nous aurons les deux bras libres et le fer en la main , s'il sera aisé et facile de nous battre. Certes , Sire, J*ai appris des sages capitaines, pour les aydr ouy discourir, qu'une armée composée de doQze à quinze mil hommes , est bastante d'en affronter une de trente mille : car ce n*est pas le grand nombre qui vainc, c'est le bon cœur : un jour de bataille , la moitié ne combat pas ; nous d'oi voulons pas d'avantage : laissez faire à BOUS. » M. le Dauphin s'en rioit derrière la chaire du Roy, continuant tousjours à me faire signe de ta teste : car à ma mine il serobloit que je fusse desja au combat, a Non , non , Sire , ces gens ne sont pas pour estre deffaits. Si messieurs qui en parlent les avoient veus en besongne , ils ehangeroient d'advis , et vous aussi ; ce ne sont pas soldats pour reposer dans une garnison : ils demandent l'ennèmy , et veulent monstrer leur vafeur : ils vous demandent permission de combattre : si vous les refusez , vous leur osterez le eoorage , et serez cause que celuy de vostre enoemy s'enflera , peu à peu vostre armée se deffera. A ce que j'ay entendu , Sire , tout ce qui csmeut messieurs qui ont opiné devant Vostre Majesté , est la crainte d'une perte ; ils ne disent autre chose, si ce n'est : Si nous perdons, si nous perdons; je n'ay ouy pei-sonne d'eux qui ave jamais dit : Si nous gaignons , si nous gaignons, quel grand bien nous adviendra ? Pour Bien , Sire , ne craignez de nous accorder nostrerequeste, et que je ne m'en retourne pas avee ceste honte qu'on die que vous avez peur de mettre le hazard d'une bataille entre nos mains , qui vous offrons volontiers et de bon cœur nostre vie. ¥ Le Roy, qui m'avoit fort bien esoouté , et qui prenoit plaisir à voir mon iropatieDce , tourna les yeux devers M. de Sainct Pol , lequel luy dit alors : « Monsieur, voudriezvoos bien changer d'opinion pour le dire de ce fol , qui ne se soucie que de combattre, et n'a nulle considération du malheur que ce vous seroit si perdions la bataille : c'est chose trop importante pour la remettre à la cervelle d'un jeune Gascon. » Alors je luy respondis ce mesme mot : • Monsieur, asseurez-vous que je ne suis point un bravache , ny si escervelé que vous me pensez. Je ne dis point cecy pour braverie : car, s*il vous souvient de tous les advertissemeus

que le Roy a eu depuis que sommes retournez de Perpignan en Piedmont, vous trouverez qu'à pied ou à cheval , où nous avons trouvé les ennemis , nous les avons tousjours battus, si ce n'est lors que M. d'Aussun fut rompu, lequel ne se perdit que pour avoir combattu à la teste d'un camp ; ce qu'un bon capitaine ne doit Jamais faire. Il n'y a pas encores trois mois , vous l'avez entendu , car tout le monde le sçait , les beaux deux combats que nous fismes à pied et À cheval, en la plaine vis à vis de Samfre, contre les Italiens premièrement , et puis contre les Espagnols, en dix jours; ayant M. d'Aussun, quinze jours avant (ju'il fust prins , combattu et deffait toute une compagnie d'Allemans. Regardez donc, nous qui sommes en cœur et eux en peur , nous qui sommes vainqueurs et eux vaincus , nous qui les desestimons cependant qu'ils nous craignent, quelle différence il y a d*cux à nous ? Quand sera-ce donc que vous voulez que le Roy baille congé de combattre , sinon lorsque nous sommes en l'estat auquel nous nous trouvons à présent en Piedroont? ce que ne sera pas quand nous aurons esté battus qu'il le doive faire, mais À présent que nous sommes coustumiers de les battre. 11 ne nous faut faire autre chose, sinon de bien adviser de ne les aller assaillir dans un fort , comme nous fismes à la Ricoque : mais M. d'Auguyen a trop de bous et de vieux capitaines pour faire un tel erreur, et ne sera question , sinon de chercher le moyen de les trouver en campagne rase , où il n'y ait haye ny fosse qui nous puisse garder de venir aux mains ; et alors. Sire, vous entendrez des plus furieux combats qui jamais ayent esté. Et vous supplie très humblement ne vous attendre à autre chose, sinon d'avoir nouvelles de la victoire; et si Bleu nous faict la grâce de la gaigner [ comme je me tiens asseuré que nous ferons] , vous arresterez l'Empereur et le roy d'Angleterre sur le cul, qui sçauront quel part y prendre. » M. le Dauphin continuoit plus fort en riant à me faire signe; qui me donuoit encores une grande hardiesse de parler : tous les autres parloient et disoient que le Roy ne se devoit aucunement arrcster à mes paroles. M. l'ado^iral ne dit jamais mot, mais se sousrioit , et croy qu'il s'estoit apperçeu des signes que M. le Dauphin me faisoit , estant presque vis à vis l'un de Tautre. M. de Sainct Pol recharge encor, disant au Roy : « Quoy , monsieur, il semble que vous voulez changer d'opinion , et vous attendre aux paroles de ce fol enragé? » Auquel le Roy respondit , disant : « Foy de gentil-homme , mon cousin , il m'a dict de si grandes raisons , et m*a représenté si bienle bon I cœur de mes gens , que je ne scay que faire. ^

GOMUENTAIRES DE BLAISS DB MONTLUG. [1544]

Lors ledict seigneur de Saiact Pol luy dit : « Je voy bien que vous estes desjà tourné. » [ Il ne pouvoit veoir les signes que M. le Dauphin me faisoît , car il avoit le dos tourné à luy, comme faisoitM.radmiral.] SurquoyleRoy, addressantsa parolle audict sieur admirai , luy dict qu'est-ce que luy en sembloît? M. l'admirai se prînt cucores à sousrire , et lay respondit : a Sire , voulez-vous dire la vérité? vous avez belle envie de leur donner congé de combattre. Je ne vous asseureray pas , s'ils combattent , du gaing n'y de la perte , car il n'y a que Dieu qui le puisse sçavoir : mais je vous obligeray bien ma vie et mon honneur que tous ceux là qu'il vous a nommez combattront, et en gens de bien , car je sçay ce qu'ils vallent, pour les avoir commandez. Faictcs une chose : nous cognoissons bien que vous estes àdemy gaigné, et que vous panchez plus du costédu combat qu'au contraire ; faictes vostre requeste à Dieu , et le priez que à ce coup vous vueille ayder et conseiller ce que vous devez faire. » Alors le Roy leva les yeux au ciel , et , joignant les mains , jettant le bonnet sur la table , dict : « Mon Dieu , je te supplie qu'il te plaise me donner aujourd'huy le conseil de ce que je dois faire pour la conservation de mon royaume , et que le tout soit à ton honneur et à ta gloire. » Sur quoi M. l'admirai luy demanda : « Sire, quelle opinion vous prend il à présent?» Le Roy, après avoir demeuré quelque peu , se tourna vers moy, disant, comme en s'escriant : « Qu'ils combattent , qu'ils combattent. — Or doncques il n'en faut plas parler, dit M. l'admirai ; si vous perdez , vous seul serez cause de la perte , et si vous gaignez , pareillement : et tout seul en aurez le contentement, en ayant donné seul le congé. » Alors le Roy et tous se levèrent, et moy je tressaillois d'ayse. Sa Majesté se mit à parler avec M. l'admirai pour ma depesche , et pour donner ordre au payement, dont nous avions faute. M. de Sainct Pol m'accosta, et me disoit en riant : « Fol enragé , tu seras cause du plus grand bien qu'il pourroit venir au Roy , ou du plus grand mal. • Ledict sieur de Sainct Pol ne m'avoit rien dit pour hayne quMl me portast, car il m'aymoit autant que capitaine de France, et de longue main , m'ayant cogneu du temps que j'estois à monsieur le mareschal de Foix ; et me dict encores qu'il falloit bien que je parlasse à tous les capitaines et soldats , et que la grand fiance et estime que le Roy avoit en nous, Tavoit fait condescendre à nous donner congé de com-

(1) Glande de Clermont , baroa de Dampierre.

(2) Jacques d'Allx>D , selgoeur de Saint-André , appelé ordinairement le maréchal de Saint^André.

(S) n y aura des coups donnés et reçus.

battre , et non la raison , veu Testât auquel il se trouvoit. Alors je luy respondis: «Monsieur, je vous supplie tres-humblement ne vous mettez en peyne ny crainte que nous ne gaignoos la bataille ; et asseurez-vous que les premières nouvelles que vous en entendrez , seront que nous les avons tous fricassez , et en mangerons si nous voulons. » Alprs le Roy s'approcha et me mit la main sur le bras , disant : « Montlue , recommande-moy à mon cousin d'Anguien et h tous les capitaines qui sont pardelà , de quelque nation qu'ils soient , et leur dis que la grand fiance que j'ay en eux m'a fait condescendre à leur donner congé de combattre, les priant qa*à ce coup ils me servent bien , car Je ne pense jamais en avoir tant de besoin qu'à présent ; et que c'est à cet heure qu'il faut qu'ils monstrent famitié qu'ils me portent; et qu'en brief Je luy envoyéray l'argent qu'il demande, s Je luy respondis : « Sire , je feray vostre commandement, et ce sera un coup d'esperon pour les resjouyr, et donner encore plus de volonté de combattre ; et supplie tres-humblement vautre Majesté ne vous mettre en aucun doubte de l'issue de nostre combat, car cela ne vous serviroit que de travail à vostre esprit^, mais resjouissez-vous sur l'attente de bien tost avoir bonnes nouvelles de nous : mon esprit et mon présage ne me trompa jamais. • Et sur ce , luy baisay les mains , et prins congé de Sa Majesté. Monsieur l'admirai me dict que je l'allasse attendre à sagarderobbe: Je ne sçay si c'estoit monsieur de Marchemont ou monsieur de Rayart qui descendit avecrooy. Et en sortant, je trouvay sur la porte messieurs de Dampierre ( 1 ) , de Sainct- André (a) , d' Assier, et trois ou quatre autres , qui me demandèrent si je portois le congé à M . d' Anguyen pour combattre. Je leur respondis en gascon : •Hares y harem aux pics et patacs (3). Entrez , entrez promptement , si en voulez manger , avant que monsieur l'admirai se départe du Roy : • ce qu'ils firent de sorte qu'il y eut de la dispute sur leur congé ; toutesfoisà la fin Sa Majesté leur permit ; lesquels n'empirèrent la feste , car après eux vindrent plus de cent gentils-hommes en poste pour se trouver à la bataille : entr'autres, les sieurs de Jarnac (4) , de Ghastiilon, depnis admirai ; le fils de monsieur l'admirai d' Annehaut , le vidame de Chartres (5) , et plusieurs autres , desquels n'y mourut que monsieur d'Assier, que J'aimois plus que moy-mesmes, et Chamans, qui avoit esté blessé quand je com-

(4) Gui Qialiot , comte de Jarnac.

(5) François de Vendôme , Tidame de Chartres, prince de Cbabannois.

COUMBNTAIBSS DE BLAISE DB MONTLUC. [liï44]

battis les Espagnols en la plaine de Perpignan : quelques autres en y eut de blecez , mais non qu'ils mourussent. Il n'y a prince au monde qui ait la noblesse plus volontaire que le nostre : un petit sous ris de son maistre eschauffe les plus refiroidis, sans crainte de changer prez, vignes et moulins en chevaux et armes : on va mourir au lict que nous appelions le lict d*honneur.

Estant arrivé au camp, Je m'acquittay de ma chai^ie envers monsieur d* Anguyen , et luy presentay les lettres du Hoy : qui fut grandement resjouy, et me dit ces mesmes mots en m'embrassant : «Je sçavois bien que tu ne nous apporteroispas la paix. Or sus, mes amis, dict-il àeeox qui estoient auprès de luy, à ce que vous voyez, il y faut faire. • Je luy racomptay la difficuUé qu'il y avoit eu d'avoir le congé , et que le Roy seol en estoit cause : ce qui nous devoit pins aocourager à bien faire au combat. Il fut aussi tres-ayse quand je luy dis que les seigoeurs sns-Dommezvenoient après moy, estantbien certain qu'encores plusieurs viendroient après eux , comme ils firent , me recommandant ledit seigneur, que je m'allasse acquitter envers tous les colonds , capitaines de gens-d'armes , chevaux légers et de gens de pied , de la charge que le Roy m'avoit donné : ce que je feis , n'y ayant cogneu bonome qui ne se resjouyt grandement , leur faisant bien au long entendre Tasseurance qnej'avois donné au Roy delà victoire. Je ne me eoDtentay pas d'en parler aux chefs , mais en pariay aux particuliers , les asseurant que nous mm tous recompensez du Roy ; et falsois la chose plus grande qu'elle n'estoit : il faut souvent mentir pour son maistre. Pendant mon séjour, monsieur d'Anguyen boucla (1) Carignan , ^^ le pouvant emporter de force sans beaucoup <ie perte , campant cependant à Vimeus et Carii^oUe. Et bien tost après Tarrivée de ceste oobleâse; le marquis de Guast partit avec son •î^p , le vendredy sainct , d' Ast , et vint loger à ia moutaigne près Carmagnolle , et le jour de Masques partit pour venir à Serlzolles. La compagnie du comte de Tande estoit ce jour-là de g^e : Je capitaine Taurines en estoit lieutenant, lequel manda à monsieur d'Anguyen que le camp marchoit , et que Ton oyoit les tabourins clairement M. d'Anguyen me commanda de montera cheval , et que je courusse descouvrir le tout , pour en porter nouvelles certaines ; ce m je fis. Le capitaine Taurines me bailla vingt salades. J'allay si avant , que je descouvris la

il) Boucla MOTestit.

ri) HoQllae a vonlu dire : père de ceux qui vivoicot encore quand U écrivoit ses Mémoires.

eavallerie , qui passoit au long des bois de Tabbaye d'Estaffdrde , et oyois les tabourins les uns marcher en avant, et les autres en arrière. Cela me mit en peine de descouvrir ce que ce pouvoit estre. A mon retour , je trouvay monsieur d'Anguyen , messieurs de Chastillon , qui a esté admirai , de Dampierre , de Sainct André, Descars père de ceuxcy (2), d'Assler, et de Jarnac, dans la chambre dudit sieur d'Anguyen , parlant à luy, ayans faict porter leurs armes sur les licts dans ladicte chambre , et luy rapportay ce que j'en avois veu. Alors tous ces seigneurs luy dirent : « Allons , monsieur, allons les combattre aujourd^huy qui est bon jour, car Dieu nous aidera. • Lors me commanda ledict seigneur que j'allasse dire à messieurs de Tais et de Sainct Julien de mettre les regimens en campagne ; et envoya un autre à la gendarmerie et eavallerie en faire de mesme : ce qui fut faict tout incontinent, et nous mismeshors Carmagnolle , en une plaine tirant à Serizolles , et là tout le monde se mit en bataille. Monsieur de Mailly , commissaire de rartillerle , Ait aussi tost là avec rartillerle que pas un de nous. Nous oyons les tabourins des ennemis aussi clair presque comme les nostres. Je ne vis à ma vie camp si volontaire , ny soldats si désireux de combattre que cestuy-là, sauf quelques uns des grands de Tarmée , qui persecutolent tousjours monsieur d'Anguy en de ne hasarder point, et luy mettoient devant la perte que ce seroit au Roy s'il perdoit la bataille, laquelle peut estre pourroit causer la perte du royaume de France. Autres luy mettoient en teste qu'il devoit combattre : de sorte qu'ils mettoient en tel trouble ce pauvre prince , qui estoit encores bien jeune , qu'il ne sçavoit de quel costé se tourner. Vous pouvez penser si je passionnoîs, et si j'eusse parié haut, si c*eust esté bille pareille ; encore ne me peu-je tenir de parler. Les seigneurs qui estoient venus de France tenoient tous le party de combattre. Je pourrois bien nommer qui estoy eut et les uns et les autres , si je voulois ; mais je ne le veux faire, car je ne me suis pas mis à escrire pour dire mal de personne : mais monsieur l'admirai de Chastillon et monsieur de Jarnac, qui sont encores en vie, le sçavent aussi bien que moy. Les uns et les autres avoyent raison , et n*estoyent poussez d'aucune peur ; mais seulement crainte de perdre tout les retenoit en bride : et tel peut estre , comme j'ay veu souvent, opine contre sa volonté et contre la pluralité de voix , afin qu'après il puisse dire , si la chose succède mal , Je n'es^ (ois pas de cest advis :je V avois bien dit, mais I je n'en fus pas crev. Hé qu'il y a de tromperie

COMMENTAIRES DE BLATSE DR MONTLUG. [l544]

au monde ! et en nostre roestier plus qu^cn autre qui soit.

Ainsi que nous devions marcher pour aller combattre , il y en eut quatre ou cinq qui tirèrent à part M. d^Anguyen, descendans à pied, et l'entretindrent , se promenant plus de demy heure. Tout le monde grinsolt les dents de ce qu*on nemarchoit.En fin leur conclusion fut que tous les regimens de gens de pied se retireroient à leurs logis, comme aussi Tartillerie et la gend'armerie , et que M. d'Anguyen avec quatre ou cinq cens chevaux , et partie des capitaines qui estoient de son conseil , s'en yroient sur la plaine de Serizolles descouvrir le camp de Tennemy , et que J'amenerois après luy quatre cens arqueboziers et tout le demeurant au logis. Je vis lors un monde de personnes désespérez , et croy que si Dieu eust tant voulu pour M. d'Anguyen qu'il fust marché , il en eust emporté la bataille sans grand difficulté; car les tabourins que j'avoisouy retourner en arrière, cVstoient tous les Espagnols qui alioient retirer deux canons, qui s'estoient engagez sans pouvoir tirer avant ny arrière ; et n'eussions trouva rien à combattre que les Allemaus, Itaiiens, et la cavallerie, laquelle ny le marquis mesmes ne nous pouvoit eschapper. Et comme nous eusmes demeuré plus de trois heures vis h vis des ennemis , qui estoient en une plaine entre Sommerive et Serizolles, lesquels ne pensoient rien moins cpie de combattre [ et dit le marquis (i) à M. de Termes depuis estant prisonnier, comme il m'a raconté, que Jamais il n'avoiteu tant de peur d'estre perdu, que ce jour là; car le meilleur de son espérance estoit en Tarqucbuzerie espaignolle ] , M. d'Anguycn s'en retourna à Carmagnolle aussi mal content que prince fut Jamais; et à la descente d'un bois retournant audit Carmagnolle, Je luy di3 eu passant, presens MM. de Dampierre et de Sainct André, ces mots : « Monsieur , monsieur, ce matin quand vous vous estes levé, que pouviez vous demander a Dieu autre chose que ce qu'il vous a donné aujourd'huy , qui est de trouver en plaine campagne sans haye ne fossé , vos ennemis, ce que vous avez tant désiré. Je vois bien que vous voulez plustost croire ceux qui vous conseillent de ne combattre que ceux qui vous conseillent de combattre. » Alors il commença h renier, et dit qu'il n'en crovroit plus personne que soy mesme ; à quoi Je cognuz bien que Je l'avois mis en ( holcre : Je recbargeay en cheminant , disant : « Hé non, monsieur, non ,

(1) Le marquis du Guast.

(2) Martin du fidlay . seigneur de Laagey , auteur des Mémoires qui font partie de cette collection.

de par Dieu , n'en croyez personne que vow mesmes : car nous sçavons bien que vous ne desirez autre chose que le combat , et Dieu vous aydera ; ■ et m'en allay ainsi droit à Carmagnolle , fort fâché, me souvenant de ce que j'avois tant asseuré le Roy en son conseil. Et dés que ledit sieur arriva à Carmagnolle , il appella tous ceux qui entroient en son conseil. Je trouvay à mon arrivée tous les capitaines de nostre régiment mutinez , Jusques aux soldats, lesquels demandoient paye ; mais on les amusa sur l'arrivée de monsieur de Langey (i) , qui portoit quelque argent. Je fus prié par monsieur de Lamolle l'aisné , qui avoit deux enseignes, Iqael fut tué le lendemain , que je parlasse à monsieur d'Anguyen pour tous, et lis m'advoùeroyenl. Nous voy-la tous dedans la salle : et par fortune messieurs de Dampierre et de Sainct André n'estoient encores entrez , qui nous trouvèrent tous mutinez, et nous dirent ces mots: • Ayez patience , Je vous prie , Jusques à ce que monsieur serahorsdu conseil : «etjecroyqu'llsluyavoyent parlé par le chemin , car Je trouvay monsieur d'Anguyen au milieu d'eux : et ainsi entrèrent dans la chambre , et ne tarda gueres qu'ils sortirent. Monsieur de Dampierre sortit le premier, qui nous trouva tous à la porte de la chambre, et, pour ce que monsieur d' Anguyen venoit après luy, en me regardant il mit le doigt en la bouche, en signeque Je nedissemot. Monsieur d' Anguyen passa tout en courroux droit à sa chambre, tes autres colonels et capitaines chacun à son logis, et nous ne ))ougeasmes point. Incontinent après messieurs de Dampierreet Sainct André sortirent en la salle, et nous dirent ces mots: « Allez vousen À vos logis, préparez -vous, car nous combattrons demain : » en sortans nous regardions ceux qui vouloient qu'on combatist; lesquels se tiroient devers nous autres, qui nous donna aussi espérance de combattre. Car le soir que J'accompagnay monsieur Dampierre à son logis , il me dit la proposition qu'avoit fait monsieur d'Angayen au conseil, qui fut sur l'erreur qu'il cognoissoit avoir fait de ne combattre point , ayant perdu un advantage qu'il ne pourroit recouvrer , et qull les prioit tous de lé considérer et se résoudre de combattre. Alors il y en eust qui commencèrent à discourir ce qu'ils luy avaient dit auparavant , de la perte que le Roy feroit, avec plusieurs autres choses et raisons pour l'empescher ; d'autres lenoient l'opinion qu'ils avoycnl tousjours suyvie , qu'il fallolt donner la bataille : mais monsieur d' Anguyen , qui se vit estre tombé en mesme dispute qu'auparavant , se mit en colère, et dit qu'il estoit résolu de combattre à qv^i* que prix que ce ftist ; et que , s'il y avoit homme

C0MM£NTA1BCS BE BLAISE DE MONTLUC. [l544j

qjA TOdast phis disputer le contraire, il ne l'estîmeroit jamais tel qnMl Tavoit estimé. Alors un qui TaTOit tantempesché, respondit : « 0 monsieur, est-ce une résolution que vous avez prinse de combattre? —Ouy , dit monsieur d'Anguyen. —Or donc, respondit Tautre il n*est pas ques- \m de disputer autre chose; » et arresterent que chaeoD se retirerait en sa charge , et qu'une heure devant Jour nous serions en la mesme plaine qu'estions le jour devant, pour marcher droit où les ennemis seraient rencontrez : ce qui fot&it, remonstrant cependant aux capitaines et soldats que le payement se ferait mal à propos à la teste de i'ennemy , et qu'il fàlloit attendre : oefostunerosepour amuser ceux qui demanderoieot de l'argent. Et, pource que le Jour devant nous les avions laissez en la plaine qui est entre Serizolleset Sommerive, monsieur d'Anguyen oe scBToit bonnenaent s'ils estoient à Sommer! ve 00 àSerizolles , combien que le capitaine de SomiD^ve luy avoit mandé que le camp vouioit loger là. Le seigneur Francisco Bernardin envoya trob de ses chevaux légers vers ledit Serizolles , ^ allèrent si près , qu'ils descouvrirent le camp qui estoit en armes , et les tabourins commençoieut àsonnw . Ce qu*il les avoit &ict retourner ^ Serliolles , c'estoit pour attendre les Espaigools qui estoient allez au devant des deux caiMRis, comme desja J'ay escrit ; monsieur de Termes fsa tourna r'envoyer trois ou quatre des seosaossi, et cependant nous marchions par dessous, tirant à Sommerive ; et quand les chevaox légers forent rovenus , et porteront les nwsmcs nouvelles, nous tournasmês à main gau- ^e, et montasmes sur la plaine ou estolt toute l'armée. Nous flsmes alte ; et là , monsieur d'Angoyeu et monsieur de Tais me baillèrent à conduire tonte l'arquebuserle : Je le remerciay tresitomblement de l'honneur quMI me faisoit , et qnc j'esperois, avec Tayde de Dieu, m'en acquitter si bien, qu'il aurait occasion d'en demeurer content; et autant en fls-Je à monsieur de Tais , qni tatoli mon colonel , lequel vint commander aox capitaines et lieutenans que Je voudrois prendre, qulls m'eussent à obeyr comme à luy mesmcs. Or Je prins quatre lieutenans , qui forent Le Brueil, que J'ay cy devant nommé , Le Gasquet, le capitaine Lienard , et le capitaine Favas, qui estoit le mien. Ausquels Favas et Lie- ^rd jebaillay le costé de main droite, et moy, a>« les antres deux , allay à la gauche , tirant ^ la maisonnette qui fut tant combattue ; et fut ordouné que les Suisses et nous combattrions ^"««Bble^à l'advant - garde , que monsieur de &*'«8 eommandoit , lequel , peu avant le bruit de la batsWe, avoit esté r'appellé de sa maison. I. c. n. M. T. vu.

La bataille devoit estro cônduitte par monsieur d'Anguyen , ayant sous sa cornette les Jeunes seigneurs venus de la Cour. En l'arrieregarde eommandoit monsieur Dampierre , où estoient quatre mil Gruyens et trois mil Italiens, conduits par les sieurs du Dros et des Gros, ensemble tous les guidons et arohers des compagnies. Or il y avoit un couteau en pendant du costé de Serizolles et de Sommerive : c'estoit un taillis non guère espoix. Les premiers des ennemis que nous vismes entrer en la plaine venir devers nous , ce furent les sept mil Italiens que le prince de Salerae conduisoit , et à leur costé , trais cens lanciers , conunandez par Rodolphe ' Baglion , qui estoyent au duc de Florence. L'escarmouche commença par ce couteau , et dans le pendant les ennemis avoient fait alte vis à vis de nous ; et , comme ceste escarmouche fut attaquée, Jebaillay une trauppeau capitaine Brueil, qui estoit celle du plus près de moy ; et au capitaine Gasquet , la dernière , à deux cens pas les unes des autres ; et de la mienne, Je baillay quarante ou cinquante arquebusiers à un mien sergent , nommé Amautde Sainct-Clair, homme vaillant et qui sçavoit bien prendre son party, et Je les soustenois. Estant à la maison, Je descouvris trois ou quatro trouppes d'arquebusiers espagnols qui venoyent la teste baissée pour gaigner la maisonnette ; et les capitaines Favas et Lienard combattoient les Italiens au valon à main draicte. L'escarmouche commença de tous les deux costez , et par fois me ramenoyent Jusques à la maison, autresfois Je les ramenois à eux Jusques à leur trouppe, car il.s'en estoit mesié un autre avec la première, et serobloit que nous Jouissions aux barres ; à la fin. Je fiis contrahict fairo marcher le capitaine Brueil à moy , car Je voyois toutes les trouppes assemblées , avec une trauppe de cavallerie à leur costé. Je n'avois pas un homme de cheval avec moy : toutesfois J'avois adverty monsieur d'Anguyen que leur cavallerie estoit avec leur arquebuserie qui venoit à moy : baste que personne ne vint de long temps , de façon que Je fus contrainct quitter la maison, non sans grand combat , qui dura long temps. Je r'envoyay le capitaine Brueil à son mesme lieu. L'escarmouche dora de trais à quatre heures , sans Jamais cesser : Jamais on ne vit mieux fairo. Monsieur d'Anguyen m'envoya monsieur d'Aussun , me commandant que Je regaignasse la maison , qui ne me faisoit advantage ny desadvantage. Je luy respondis : « Allez dire à monsieur d'Anguyen qu'il m'envoye de la cavallerie pour combattre ceste cavallerie qui est à costé de leurs arquebusiers [ laquelle il voyoit aussi bien que moy I ; car Je ne suis pas pour combattra caval*

COMMBNTATBES DE BLAI8B BB MONTLUC. [1644]

lerie et infanterie ensemble en campagne raze. • Alors il me dit : « Il me suffit que je le tous aye dit ; » et tourne en arrière , et le va dire à monsieur d'Anguyen, lequel de rechef m'envoya monsieur de MoneinSy pour me dire qu'en une sorte ou autre , il vouloit que je la regaignasse ; avec lequel vint le seigneur Gabry , frère du seigneur Maure , menant soixante chevaux tous lanciers, et monsieur de Moneins, qui en pouvoit avoir environ vingt-cinq , ne faisant encores que commencer à dresser sa compagnie. Je luy respondls tout de mesme qu'à monsieur d'Aussun , et que je ne voulois point estre cause de la perte de la bataille: mats que, s'ils vouloient aller combattre ceste cavallerie qui estoit au costé de leurs arquebusiers , que je regaignerois bien la maison. Alors il me respondirent que j'avois raison , et qu'ils estoient tous prests ; et incontinent je mande au capitaine Brueil qu'il vint à moy , et au capitaine Gasquet qu'il se mit en sa place; et incontinent le capitaine Brueil se meit k main droicte , la cavallerie au milieu ; et marchasmes le trot droit à eux , car nous n'estions pas à trois cens pas les uns des autres. Pour cela l'escarmouche ne cessoit jamais ; et , comme nous approchasmes de cent ou six vingt pas, nous commencasmes à tirer: et leur cavallerie tourna le dos, et leur infanterie aussi ; et vis tous leurs lanciers tout à un coup tourner le dos, se retirans dltns leurs trouppes. Incontinent monsieur de Moneins et le seigneur Gabry s'en allèrent à monsieur d'Anguyen , pour luy dire ce qu'ils avoient veu de leur cavallerie , et que , s'il ne m'amenoit de la cavallerie pour me faire espaule, je ne pouvois faillir d*estre rompu. Je renvoyé les capitaines Brueil et Gasquet en leurs lieux. Il y avoit un petit marez auprès de Serizolles , et un grand chemin creux qui empeschoit qu'ils ne pouvolent passer pour venir à nous en bataille. Or le niarquis de Guast avoit fait passer six pièces d'artillerie, lesquelles desja estoient bien avant deçà le marez ; et , comme il vit ses gens repoussez , il eut crainte que tout le camp suyvist , et qu'il perdit son artillerie. Il flt passer prqmptement les AUemans ce marez et chemin creux ; et , comme il fut en la plaine ; ils se remirent en bataille , car ils n'avoient sçeu passer qu'en desordre. Et cependant la cavallerie et arquebuserie espagnolle vindrent à moy comme auparavant , et , n'ayant point de cavallerie avec moy, je fus contraint leur quitter la place, et me retiray d'où j'estois party. Or je descouvris leurs AUemans et leur artillerie, et , en mesmes temps que je me retirois , monsieur de Termes et le seigneur Francisco Bernardin se vindrent mettre à main droitte de nostre bataillon, et sur

le bord du couteau , qui estoient fort à l'estroit , et visa vis du bataillon des Italiens , car leurs lanciers estoient vis à vis de nos piequiers ; monsieur de Botieres avec sa compagnie, et celle de monsieur le comte de Tande, à main gauche de nostre bataille : les Suysses estoient environ soixante ou quatre vingts pas au derrière de nous , et un peu à costé. Or nostre arquebuserie, que les capitaines Favas et Lienard conduisoient, aucunesfois ils repoussoient les ennemis jusques à leur l>ataille, autresfois les ennemis les repoussoient aussi près la nostre. Je sçay bien qu'il me failnt courir desarmer nostre bataillon d'arquebusiers du costé de monsieur de Botieres , qui faisoient le flanc, et leur bailler pour faire la cargue : ce . qu'ils firent, et d'une grande furie les repoussèrent jusques auprès de leur bataille; et fut bon besoin , car leur arquebuserie avoit presque gsigné le flanc de nostre cavallerie. Je cours là où ils estoient, et oommençasmes une furieuse escarmouche , grande et forte : car toutes les trois trouppes miennes nous meslasmee , ce qui dura une grand'heure. Or les ennemis avoient mis leurs pièces d'artillerie au costé de la maisonnette, qui tiroit en butte dedans nostre bataille : monsieur de Mailly s'avança avecquesla nostre , et se mit auprès de nous , et commraça tirer à eux vers la maisonnette ; car il ne pouvoit là où nous tenions l'escarmouche sans tuer des nostres. Et, regardant devers nostre bataille , je vis monsieur de Tais qui commençoit àmardier les picques baissées droit aux Italiens : je courus à luy , et luy dis : 0 Où voulez-vous aller , monsieur, où voulez-vous aller? Vous allez p^^rela bataille : car voicy les AUemans qui vous viennent combattre, et vous prendront par flanc. » Les capitaines estoient causes de cela, lesquels luy crioient : i Menez-nous au combat , monsieur : il nous vaut mieux mourir main à main, que d'estre tuez à coups d'artillerie. » C'est ce qui estonne le plus , et bien souvent fait plus de peur que de mal : mais si est-ce qu'il me creut; et les priay tous mettre le genouii à terre et leurs picques bas; car je voiois les Suysses derrière, couchez tout de leur long, qui ne paroissoient rien; et de là , je m'en cours à l'arquebuserie. Or commençoient desja leurs arquefousien se retirer derrière la maison, et , comme je voulois marcher droit à eux, je descouvris le front de la bataille des AUemans ; et soudain je dis aux capitaines BrueU et Gasquet qu'ils se retirassent peu à peu vers rartillerie , et ialloit faire place aux picquierspour venir aux mains ; et m'en cours à nostre iNitaille, et à mon arrivée leur dis : « O mes compagnons, combattons bien : que si nous gaignons la bataille, nous nous pouvons

COMHBNTATBBS DE BLÀTSB DE VONTLUC. [1044]

Ikire estimer plus qae Jamais les nostres n'ont M ; car il ne se trouvera aux histoires que les 6aal(À ayent Jamais combattu les Germains picque à plcque qu'ils n'ayent esté deffaits, et pour ■008 marquer de ceste honorable marque que de nloir phisque nos prédécesseurs n'ont valu, cebnoiis doit donner double courage de combattre pour vaincre y et faire cpgnoistre à nos eBoemis ce que nous valons. Souvenez-vous , compagiums , de ce que le Roy nous a mandé, et la gloire que ce nous sera de nous présenter à hiy après la victoire. » Or monsieur, dis-je àmonimt de Tais , t il est temps de se lever ; » comme ilfitpromptement. Je commençay à crier haut : i Mes compagnons , peut estre qu'il n'y a ici goeres de gens qui se soient trouvez en Imtaille. SiMQs prenons la plcque au bout du derrière et aoQS eombattons du long de la plcque , nous Momes deffaits ; car l' AUemant est plus dextre qoe Dous en eeste manière. Mais il faut prendre les pioques à demy, comme fait le Suysse , et Msâer la teste pour enferrer et pousser en avant, etTODsIe verrez bien estonné. » Alors monsieur de Tais me crioit que je courusse^ au long de la bataille leur faire prendre les picques de cesté Mrte: ee que Je fis. Les Allemans marchoient gniod pas droit à nous. Je m'en courus devant la bataille, et mis pied à terre , car j'avois laissé on mien lacqaay (l) tousjours devant le bataillon arec ma picqae. Et , comme monsieur de Tais et Itt capitaines me virent descendu , tous crièrent àone fois : « Remontez, capitaine Montluc, re- BOQtez , et vous nous conduirez au combat. » Alors je leur respondis que , si j 'a vois à mourir ee jour-là , je ne pouvois mourir en un plus honorable lieu qu'avec eux la plcque au poing. Je criay au capitaine La Rurte , sergent major, qa'il courust tousjours autour du bataillon quand noua nous enferrerions , et qu'il criast , loy et les sergens , derrière et par les costez : Poussez , soldais, poussez j afin de nous pousser les uns les autres; et ainsi vinsmes au combat. L'Allemand venoit à nous à grand pas et trot, de sorte que leur bataille estoit si grande qu'lte ne se pouvoient suivre , et y voyons de grandes fenestres et des enseignes bien derrière. Sttout à eoup nous nous enferrasmes, au moins une bonne partie ; car, tant de leur costé que du Bostre, tous les premiers rancs , soit du dioc ou des coups , furent portez par terre. Il n'est pas poasifale pour des gens de pied de voir une plus grande ftirie. Le second rang et le tiers furmft cause de nostre gain ; car les derniers les powKoyent tant qu'ils furent sur les leurs : et ,

<i) On appeloil laquait des ftmtaasios irréguliers.

comme nostre bataille poussoit tousjours, les ennemis se renversoient. Je ne fus Jamais si habille et si dispos, et me fut bon besoin, car je donnay plus de trois fois du genouil en terre. Les Suysses furent fins et accords ; car jusques à ce qu'ils nous virent de la longueur de dix ou douze picques, ils ne se levèrent point : et après coururent furieux comme sangliers, et donnèrent par flanc; monsieur de Rotieres par le quanton; monsieur de Termes et le seigneur Francisco donnèrent à Rodolphe Raglion en mesme temps , et le renversèrent; sa cavallerie se mit en route. Les Italiens , qui virent leur cavallerie rompue , et les lansquenets et Allemans renversez et en route^ conmiencerent à prendre la descente du vallon, et gaignerent tant qu'ils peurent droit au bols. Monsieur de Termes eut son cheval tué au choc, lequel , par fortune , se trouva parterre engagé bien avant, de sorte que les Italiens le prindrent et remmenèrent ; aussi n'avoit-il gueres bonnes Jambes. Il faut notter que le marquis de Guast avoit fait un bataillon de cinq mil picquiers, qui estoyent deux mil Espagnols et trois mil Allemans, estant ceux-là, que le comte Ludon avoit mené en Espagne, du nombre de six mil, où ils avoient demeuré dix ans ou plus , n'ayans gueres qu'ils estoient revenus, et qui parloient aussi bon espagnol qu'Espagnols naturels. Il avoit fait ce bataillon pour abbattre les Gascons ; car il disoit qu'il craignoit plus nostre bataillon que pas un des autres, et avoit opinion que ses Allemans , qui estoient tous hommes d'eslite , defferoient nos Suysses : et mit à la teste de c^te bataille trois cens arquebusiers seulement, comme enfans perdus, lesquels il avoit reservez pour cet effect ; et tout le reste tint l'escarmouche. Et comme il fut auprès de la maisonnette du costé des Allemans, il vit les Gruyens qui estoient tous armez à blanc ; il pensa que ce fussent les Gascons, et leur dit: « Hermanos, hermanos, aqui estant tous Gas^ cônes; sarrais à ellos (2). » Ils ne furent Jamais à deux cens pas de luy , qu'il apperçcut nostre bataille qui se levbit, et cogneut son erreur ; mais il n'y pouvoit plus remédier ; nous portions tous armes noires. Ceste bataille de cinq mil picques s'en alla le grand pas droit aux Gruyens. Il falloit qu'ils passassent à costé de monsieur d'Anguyen, lequel seigneur fut mal conseillé , car il donna avec la gendarmerie tout au travers du bataillon, les autres par flanc ; et là fut tué et blessé beaucoup de gens de bien et des principaux, comme monsieur d'Assier, le sieur de La Rochechouart et plusieurs autres , et encores plus à la seconde recharge. Il y en eut qui passèrent et repassèrent

(2) Frères, yoilà les Gascons : mai'cbcz a eux.

<lg

COKMCNTAIBES DE BLAISB DB MONTLUG. [l544]

au travers ; mais toosjoors ils se ralUoient, et Tindrent en ceste manière aux Gniyens, qui forent bien tost renversez sans tirer un seul coup de picque. Et là moururent tous leurs capitaines et lieutenans qui estoient au premier rang, et fuyrent droit à monsieur des Gros. Mais ce bataillon d*EspagnoIs et Allemanssuy voient tousjours au grand trot leur victoire, et renversèrent ledit sieur des Gros : et là il mourut , et tous les capitaines. Monsieur d'Anguyen ne le peut secourir pource que presque tous les chevaux de sa cavallerie à ces deux Airieuses, mais trop inconsidérées charges, estoient blessez, et s'en ailoient le pas par la campagne à costé des ennemis. Il e&toit au desespoir, maudissant rheure que Jamais il avoit esté né , voyant la fnitte de ses gens de pied , et qu*à peine luy restoit-il cent chevaux pour soustenir le choc. Monsieur de Pignan, de Montpellier [qui estoit à luy] , me dit que deux fois il se .donna de la pointe de Tespée dans son gorgerhi , se voulant offenser soy-mesme, et me dit au retour qu*il s'estoit veu en tel estât lors, qu'il eust voulu qu'on luy eust donné de Tespée dans la gorge. Les Romains pouvoient faire cela, mais non pas les Ghrestiens : chacun en disoit lors sa râtelée. Nous estions à la paille Jusques au menton, et aussi ayses que nos ennemis marris. Retournons aux coups, car il y en avoit à donner et à prendre. La iascheté des Gruyens lui porta beaucoup de perte de ce costé ; Je ne vis Jamais de plus grands grues que ces gens là, indignes de porter armes, s'ils ne se sont rendus plus courageux. Ils sont voisins des Suysses , mais il n'y a non plus de comparaison que d'un asne à un cheval d'Espagne. Ge n'est pas tout d'avoir des hommes en conte, il en faut avoir du bon creu , car cent en vallent mille. Un brave et vaillant capitaine, avec mil hommes dont il s'asseure, passera sur le ventre à quatre mil.

Tout ainsi comme monsieur d' Anguyen voyoit massacrer ses gens sans les pouvoir secourir, le marquis de Guast voyoit fedre le mesme aux siens par une pareille fortune. Voyez comme elle se mocquoit de ces deux chefs d'armée ; car comme il vit Rodolphe fiaglion renversé, et ses AJlemans pareillement^ il print sa cavallerie et se retira devers Ast. Monsieur de Sainct Julien, qui servoit de maistre de camp et de colonel des Suysses, se trouvaà cheval ; et, à la vérité dire, il estoit foible de sa personne, n'ayant pas grand force de porter grand fardeau d'armes à pied ; il vit renverser leur bataille d'un costé, et la nostre de l'autre. Et, avant qu'aller à monsieur d' Anguyen, il nous vit, Suysses et Gascons, dans ces cinq mil Alleroans et Espagnols , tuant à toutes

mains : et alors il tourna en arrière , et troa^a monsieur d' Anguyen près du bois, tirant à CarmagnoUes assez mal accompagné, et luy cria : fl Monsieur, monsieur, faites tourner visage; car la bataille est gaignée ; le marqois de Guast est en routte et tous ses Italiens, et les Allemans en pièces. » Or desja ce bataillon d'Allemans et Espagnols avoyent fhit alte, se tenans pour per« dus, quand ils virent qu'homme de pied ny de cheval ne venoit à eux, et cognurent Uen qu'ils avoyent perdu la bataille, et commencèrent A prendre à main droite à la Monta , d'où ils estoient partis le Jour devant Je pensois estre le plus fin capitaine de la trouppe, d'avohr inventé de mettre un rang d'arquebusiers entre le premier et le s^ cond rang, pour tuer les capitaines du premier; et avois dict à monsieur de Tais, trois ou quatre Jours auparavant , que, plustoft que pas un des nostres mourust, Je ferois mourir tous leurs capitaines du premier rang : et ne hiy voulus dire lesecret,Jusquesàcequ'ilm'eustbailléàconduiTe l'arquebuserie. Et alors il appella La Bnrthe, sergent major, et luy dit qu'incontinent flst élection des arquebusiers, et qu'il les y mist. Et à la vérité Je ne l'avois Jamais veu ny ouy dire, et pensois estre le premier qui Teust inventé ; mais nous trouvasmes qu'ils avoyent esté aussi accords que nous, car ils y en avoyent mis comme noos, lesquels Jamais ne tirèrent, comme ne firent les nostres, que ne fussions de la longueur des picques. Là se fit une grande tuerie ; il n'y avoit coup qui ne portast.

Or monsieur d' Anguyen , ayant entendu le gain de ht bataille qu'il tenoit pour perdue, après la routte de ceux de son costé et de ses lasehes Gruyens, car pour les asseurer il s'estoit mis près d'eux , se mit à la queue de ces Allemans et Espagnols. Cependant plusieurs de ceux ^i avoyent prins l'efTroy se rallièrent près de luy: tel falsoit bien l'empressé, qui n'agueres fuyoit: tel avoit rompu la bride si son cheval pour en Jetter la fiiute sur luy. Peu avant la bataille , p^r bonne fortune, il avoit mandé à Savillan cercher trois compagnies d'Italiens, fort bonnes, pour se trouver à la meslée ; lesquelles estans à Reoonis, ouyrent l'artillerie, et cogneurent qae la bataille se donnoit; ce qui fut cause qu'ils prindrept tous les arquebusiers qu'ils peurent à cheval, et vlndrent toujours courans si à propos, qu'ils trouvèrent monsieur d' Anguyen qui suivoit les ennemis , n'ayant un seul arquebusier avec luy. Lesquels, mettans pied à terre, se mirent sur leur queue, et ledit seigneur d' Anguyen avec la cavallerie , tantost aux oostez , tantost À la teste, poussant la victoire. Il nous envoya un homme de cheval en diligence , afin que nous

COMMENTAIBSS DE BLAISB DE MONTLUC. [1544]

tonrnisdoDS à lay; car il falloit eneores combattre. Et nous trouva le messager À la chappelle pies la porte de Serizolles, ayant achevé de tner(i) avec mie telle furie, qu'il n'y demeura un seul homme en vie y qu*un colonel , nommé Aliprandde MaDdruce(2) , frère du cardinal de Trente, qui demeura dans les morts, ayant sept OQhoJct playes. Caubios , cheval léger de monsieur de Termes f reveoant à travers des morts, le yit qui estoit eneores en vie ; mais tout nud ; Iqael parla à luy , et le lit porter à Garmagoolle poorraehepter monsieur de Termes, sMI estoit en fie : eomme il fut faict. Il«sSuysses, en tuant et naat leurs grandes coutiilades, crioyent tousjoon Mxmdevi! Mondevi! l où on leur avolt fûtmanTaise guerre. Bref, tout ce qui fit teste fut

taédenoitreoosté.

ipres avoir entendu ce que monsieur d'Angoyen fions mandoit, incontinent la bataille des %aies et la nostre tourna devers luy : Je ne vis juaais deux bataillons si tost refaicts : car de Boos mesmes nous nous mismes en bataille en duaninant, et allions tonsjours Joints coste à Me. I^ eonemiis, qui s'en alloyent le grand pas tiraot toosjours arquebusades, et disant tenir nofibe eavallerie au large , nous commencèrent tdcKOQvrir, et comme ils virent que nous leur citioos à quatre ou cioq cens pas, et la eavallerie nrledevant qui les vouloit charger, ils Jetterent lespkqnes , se Jettans entre les mains de la ca- ^ierie. Les uns en tnoyent et les autres en sau- TDveat, y en ayant tel qui en avoit plus de quinze ou vingt autour de luy, les fuyans tousi^ de la presse , pour crainte de nous autres, qui ToolioQS toat esgorger; mais si ne sceurent iltbire si bien qu'il n'y en eut plus de la moitié detœz, ear tant que nos gens en pouvoyent trou- ^V) autant en estoit depesché. Or veux-je escrire eeqoe Je devins.

Monsieur de Valence mon frère m'avoit envoyé de Venise un cheval turc , un des plus ^m coureurs que Je vis Jamais : J'avois une <^fùiion, laquelle tout le monde ne m'eust sceu ^^i c'est que nous devions gaigner la bataille ; ^ baillant mondict cheval à un serviteur que javois, vieux soldat auquel je me flois beaucoup, ^y disqn'il se tint tonsjours derrière le bataillon de nos piequiers , et que , si Bien me faisoit la Pce qne J'eschappasse de Tescarmouche , Je "Mttrois le pied à terre pour combattre avec nos *qBler»; et s'il voyoit, quand nous viendrions aoioalDS, que nostre bataille fut renversée,

M) Paoi Jof e dit qui! resta doaie mille morts sur le t»»mp de bitaiUe.

(^ UiprandMadnizxo.

qu'il fist estât que J'estois mort, et qu'il se saur vast sur le cheval ; et au contraire , s'il voyoit que nous renversissions la bataille des ennemis, q\i'll suivist tonsjours, sans se mesler à la queue de nostre bataillon ; et que, comme Je cognoistrois la victoire, Je laisserois l'exécution, pour venir à luy prendre mon cheval pour aller après la eavallerie veoir si Je pourrois prendre quelque bon prisonnier. J'avois mis une folie en ma teste, que Je devois prendre le marquis de Guast ou mourir, me fiant en la vitesse de mon cheval, et m'imaginois d'en tenir une bonne rançon ou recompense du Roy. Gomme j'euz suyvi un peu la victoire, Je demeuray derrière, pensant trouver mon homme ; aussi estois-Je si las de frapper et courir, et encore de crier, que Je n'en pouvois plus. Deux gros matins allemans me cuiderent assommer ; m'estant deffaict de l'un, l'autre gaigna au pied; mais ce ne fut gueres loing : certes Je vis là donner de beaux coups. Je cerchay mon pendart de valet, mais ce fut en vain , car, comme leur artillerie tirolt à nostre bataille, et donnoit souvent par dessus nostre bataillon, et alloit donner sur le derrière, cela fit oster mon homme d'où Je le pensois trouver, lequel s'alla mettre derrière lesSuysses: et voyant le desordre des Gruyenset Provenceaux, il pensa que nous estions de mesmes , qui fut cause qu'il s'enfuit Jusques à Garmagnolle. Voyla comme on se trompe au chois qu'on fait ; car je n'eusse Jamais pensé qu'il eust eu si tost la peur aux talons. Je trouvay le capitaine Mons, n'ayant qu'un serviteur qui avoit mieux fiait que le mien, car il luy avoit gardé une petite haquenée, sur laquelle il me monta en crouppe, car j'estois fort las ; et ailasmes tousjours voyant tuer ces Allemans. Et comme nous fusmes mandez de monsieur d'Anguyen, mismes pied à terre , allant à pied Jusques k l'entière deffaitte des Espagnols et Allemans : et soudain Je vis venir mon homme , et lui reprochay qu'il s'en estoit fuy. Il me respondit qu'il n'estoit pas tout seul , ains avoit esté bien accompagné de plus grands que luy, et des mieux vestus, et que ce qu'il en avoit faict estoit pour leur tenir compagnie. Sa plaisanterie appaisa ma colère; car il ne s'en fallut gueres que Je ne Jouasse des miennes, nous Nous r'alliasmes vingt ou vingt cinq chevaux de monsieur de Termes, du Seigneur Francisco Bernardin , et du sieur Maure, et ailasmes le grand galop après le marquis de Guast : et avec nous se mit un gentilhomme duquel Je ne sçay le nom, estant toutesfois de ceux qui estoyent venus de la Cour en poste pour se trouvera la bataille. Et trouvasmes deux chevaux légers qui emmeuoient prisonnier le seigneur Charles de Gonzague, et Vavoyent

GOHMBNTAIBES DE BLAISB DE MONTLUG. [l544]

priDS à la queue de leurs trouppes : qui nous donna encores plus de courage de picquer ajires. Et comme nous descouvrismes la trouppc, et de bien près, nous vismes qu'ils s'estoyent recognus, et s'estoyent sierrez, s'en allans au trot les lances en main. Lors Je dis à ceux qui estoient avec nous: « Ces gens se sont recognus, il ne feroit pas bon donner dedans, et me doubte qu'en pensant prendre quelque prisonnier, ils nous prendroyent à nous comme TAnglois; » et ainsi nous en retournasmes : et ay opinion encore que, si mon poltron de valet ne m'eust failly, j'eusse pris quelque bomme d'autborité. Et en nous en retournant, ce gentilbomme s'accosta de moy, et me dict : « Jésus, capitaine Montiuc, en quel pe* ril a esté ceste bataille d'estre perdue 1 o Moy qui n'avois veu ny ouy dire aucune cbose du desordre , et pensois que les derniers que nous avions deffoîcts estoient ceux de Garignan qui fussent sortis pour se trouver à la bataille, alors je luy respondis : « En quelle sorte sommes-nous entrez en aucun péril? car tout aujourd'buy nous avons eu la victoire entre nos mains. — Je vois bien , dit-il ^ que vous n'avez pas veu le grand desordre qui a esté; » et me conta ce qu'estoit advenu à la bataille. Que comme je prie à Dieu qu'il m'ayde, s'il m'eust donné deux coups de dague, je croy que je n'eusse point saigné ; car le cœur me serra, et ût mal d'ouyr ces nouvelles : et demeuray plus de trois nuicts en ceste peur, m'esvelllant sur^e songe de la perte. Ainsi arrivasmes au camp , où estoit monsieur d'Anguyen; Je courus à luy et luy dis ces mots, faisant bondir mon cheval : a Et pensezvous, monsieur, que je ne sois aussi bon homme à cheval qu'à pied? » Alors il me dit, estant encores tout triste : « Vous serez tousjours bon en une sorte et en autre. » Il se baissa et me fit cest honneur de m' embrasser, et me fit sur l'heure chevalier, dont je me sentiray toute ma vie honoré, pour l'avoir esté en ce jour de bataille, et de la main d'un tel prince : malheureux fut celuy qui nous l'austa si pauvrement 1 mais laissons cela. Alors Je luy dis : « Monsieur, vous ay-jeaujourd'huy servy à vostre contentement? » car monsieur de Tais luy avoit desja dit que j'avois combattu à pied avec eux : Il me respondit : « Ouy, capitaine Montiuc, ouy, Je n'oublieray Jamais ce que vous avez faict, et ne le oeleray pas au Roy. » Alors je luy respondis : « Monsieur, il est en vous de me faire le plus grand bien que vous sçauriez faire à gentilbomme du monde. » Alors il s'escarta, me tirant à part, afin que personne ne l'ouist, et me demanda qu'est-ce que je voulois qu'il fist pour moy ? Je luy dis que c'estoit qu'il m'en voyast por-

ter les nouvelles du gain de la bataille au Roy, et qu'il n'y avoit homme qui le deust faire si tost que moy, veu ce que j'avois dit à Sa Majesté et à son conseil pour obtenir le congé de combattre, et que les derniers mots que J'avois dit au Roy estoient qu'il s'attendist seulement d'avoir nouvelles de la victoire. Il me tourna redire qu'il estoit raison que J'y allasse plustost que tout autre ; et ainsi retourna toute l'armée victorieuse à Garmagnolle. Mais , comme je pensois estre depesché pour partir la nuict , on me dict que monsieur d'Escars avoit gaigné tout le monde pour qu'il y allast : monsieur de Tais m'avoit aussi promis, mais à la fin se laissa gaigner, comme monsieur d'Anguyen, qui estoit le plus grand mal-heur qui me pouvoit advenir : car, ayant vaincu le conseil du Roy et leur délibération, et que Sa Majesté m'avoit faict cet honneur que de condescendre à mon opinion, et luy apporter les nouvelles de ce que Je luy avois promis et asseuré dans si peu de jours , je laisse à penser à un chacun si j'eusse esté le bien venu, et quel tort me fut faict, mesmement ayant commandé ce jour -là une grande et honorable charge , et au contentement du lieutenant du Roy. C'eust esté un bonheur à moy, et beaucoup d'honneur aussi, d'apporter au Roy ce que je lui avois promis et asseuré. Il n'y eut ordre, il fallut passer par là ; à peine me peut-on appaiser; f avois beau me fascher et remonstrer le tort qu'on me faisoit. Cent fois depuis me suis je repenty que je ne me desrobay le soir mesme ; je me fasse rompu le col, ou j'y fusse arrivé le premier poor en porter la nouvelle au Roy ; je m'asseurc qu'il ne m'en eust sçeu que bon gré, et eust fait ma paix avec les autres. Or quittay-Je alors toute ma fortune, n'espérant jamais plus estre rien, et vins demander congé à monsieur d'Anguyen. pour m'en venir en Gascoigne. Ledict seigneur me promettoit beaucoup de choses, me cognoissant fasché; monsieur de Tais en faisoit demesmes, me voulant retenir : mais je fis tant, qn'iis me donnèrent congé, avec promesse de retourner; et, pour estre plus asseurez de moy, 1«^' sieur d'Anguyen me fit prendre une commission de luy, pour promptement mettre aux chafflps mil ou douze cens hommes pour amener eu PWmont, afin de remplir nos compagnies, car à la vérité nous avions perdu beaucoup de gens.

Or il faut dire à présent dequoy servit le gain de ceste bataille : je ne le sçay que par nwnsîeur de Termes mesmes, auquel le marquis de Guast l'avoit raconté estant au lict , blessé d une arquebusade à la cuisse. Il luy dist que ftïïHf^' reur et le roy d'Angleterre s'estoient accorde» qu'au mesme temps ils dévoient entrer dans le

GOMMElfTAIBES DE BLAiSE DE HONTLUC. [lô44]

royaume de France chascun par son costé, et que TEmperear luy avoit envoyé les sept mille Allemans, pour estre si fort que monsieur d' Ânguy en ne l'oiast combattre, et après, marcher droit à Lombrias, pour dresser un pont sijir la rivière, et mettre dans Garignan les vivres qu'U portoit avec Iny^ettontce qu*il pourroit assembler, eten tirer Icsquatre mil Espagnols et Aliemans, et y laisser q^uire mil Italiens, pour s'en revenir vers Yvrée ; et devolt renvoyer à T Empereur les sept colonels allefflans avec leurs gens ; et qu'il luy demeureroit environ cinq mille Âllemans et autant d'Espagnols, et quatre mil Italiens. Et que, en mesme temps que l'Empereur et le roy d'Angleterre entreroieat, il devoit descendre par le val Doste, par (m il Iroit droit à Lyon, où n'y avoit que les gens déboute, D y aucune forteresse; et, estant entre leideoi rivières, pensoitdominertoutes les terres dcmoDsieur de Savoye, le Dauphiné et la Proveoœ. Tout cecy me conta monsieur de Termes apraqu'ilftit retourné; qui n'estoit pas entreprise qui ne fast bien ay sée à estre f aicte , si nous n'eus- >ioD8 gaigné la bataille, à laquelle moururent de doQze à quinze mille hommes des ennemis. Le gala fat grand , tant pour les prisonniers, que pour le bagage, qui estoit très-beau et riche; et aatre cda, plusieurs se rendirent d'effroy , et en fia Garignan : dequoy je netoucheray les particniiritez, parce que je n'y estois pas. Si on eust BÇea ftire profit de ceste bataille, Milan estoit iHen ébranlé : mais nous ne sçaurions Jamais ^ valoir nos victou*es; il est vray que le Roy «tait asseï empesché à garder son royaume de deux si puissans ennemis.

Sa Majesté, estant advertie du grand appareil <pe fidsolt et l'un et l'autre , retira la pluspart ^ forces de Piedmont , où J'arrivay lors que laoQsieur de Tais avoit esté mandé pour emmeacr tentée qu'il pourroit : car je n'arrestay guens chez moy. Je ne hayssois rien tant que ma ^'^^Ison; et, quoy que j'eusse résolu, pour le tort ^ m'avoit esté fiait, de n'aller plus en ce paysla, si est-ee que je ne peuz m'en empescher. Monsieor de Tais avoit fait élection de vingt et deux enseignes : nos bandes furent bien rem. piles. Et encore se dressa une compagnie nouvelle, que monsieur de Tais donna au capitaine Castelgeloux pour l'amour de moy, qui m'avoit aydé à mener les gens, et qui avoit porté mon casdgne au royaume de Naples ; et commenças- D«i à marcher en France, despartans nos comptées de dnq en cinq. J'amenois la première

0) Vous dites que si mes geos enssent suivi leur Tortaoe, iU n'auseat trouvé à conitiatlreque vous avecquar>ote hoaunes au plus, et que nous tous eussions mis en ^Itnmle; je vous dis, moi, que si vous aviez poursuivi '

trouppe, et m'en allay devant à Suzanne, pour garder que les soldats ne se missent devant, et pour mettre ordre aux estappes; et en trouvay beaucoup par les chemins, qui fut cause que je cheminay. La nuict, j'arrivay à Yillaume deux heures devant jour, et à Thostelerié où j'allay descendre, trouvay le seigneur Pierre Colonne, que le capitaine Renouard amenoit prisonnier au Roy, suy vant la capitulation de Garignan : ils estoient desjà levez. Ledit capitaine Renouard me mena en la chambre dudict seigneur, lequel me dit à l'arrivée qu'il sçavoit bien que c'estoit moy qui avois rompu le pont de Garignan, et que j'avois conduit l'arquebuserie à la bataille; et, discourant dudlt pont, je luy dis que, si ses gens eussent suivy leur fortune, ils n'eussenttrouvé à combattre que moy, avec qua» rante hommes au plus, et que nostre camp avoit esté tellement en desordre, que, s'ils l'eussent poursuivy, nous estions tous def faits. Le capitaine Renouard luy confirmoit aussi qu'il estoit vray. Alors il pensa un peu, puis leva la teste vers moy, et me dipt : E voi diceie che se la nostra génie seguito havessi la suaforiuna^ no haveva à combatere piu di voi co quarante soldait, et havessimo poste in fuga iuia la vosira génie, lo VI dico che si voi havesti seguiia la nostra m'haveresli messofuori di Carignano, per che la mia génie havia pigliaio il spavento cossi forie che la cita no era bastante di rassecurar /i ( 1 ) . Et nous compta le grand desordre des siens, nous disant qu'il avoit pensé autresfois que les Espagnols n'avoient point de peur : mais qu'à ceste heure il cognoissoit bien qu'ils en avoient autant que les autres; et qu'il se trouva lors en telle extrémité, qu'il fut contraint luy- mesme se jetter à la porte , veoir s'il les pourroit arrester ; mais ils le pensèrent porter par terre, et entrèrent tous à telle foulle, qu'ils mirent la porte presque hors des gons. t Et, comme ils furent tous entrez en ce desordre, je me jettay, disoit-il, sur la porte pour la fermer; et cognoissant tous les capitaines nom par nom, les appellois à m'ayder : mais jamais homme ne s'y présenta, et sans dn mien serviteur qui m'entendit crier, je ne l'eusse sçeu jamais fermer. Et le desordre fut si grand dans la ville, qu'il s'en jetta plus de quatre cens par dessus les courtines, lesquels le matin raouroient de honte, s'en retournant. Et voyià pourquoy je vous dis que, si vous raesmes eussiez suivy vostre fortune, vous estiez maistres de la ville avecques quarante hommes. » Je cogneuz, par ce

notre troupe, vous m'auriez mis hors de Garignan, parce que tous mes seldais avoicut iellcincnt pris l'épouvante , que les remparts de la viUc ue sulllsoicut pas pour les rassurer.

COMMEMTAlfiES DE BLAISE DE MONTLUC. [1544]

qu'il me dict, le vieux proverbe estre véritable qui dict , Que si Vost sçavoit que fait Vost^ souvent rosi dejferoit Vost.

Or, encores qu'après la reddition de Carignan les gens de la ville nous asseurassentde ce grand desordre , nous n'y pouvions adjouster foy, et moy mesmes le premier, au moins qu'il fust si grand ; car cela est estrange ; mais, puis que le cbef mesmes le confessoit, faut doncques croire qu'il estoit vray, et qu'ils estoient poussez de quelque esprit ; car nous ne leur faisions point de mal , ayant autant de peur qu'eux, et peut estre plus. La nuict est une chose effroyable lors qu'on ne voit qui vous assaut (1). Cecy me faict conciurre que le tout m'ad vint d'un grand heur, car hardiesse ne se peut cela appeller, ains plustost 4a plus grand folie que homme sçauroit faire Et croy qu'entre tous les heurs et fortunes que Dieu m'a donné, celle là en est une des plus remarquables et plus estranges. Mais suyvons nostre dessein.

Le désir de vengeance poussa l'Empereur à se r'allier et liguer contre la foy promise au Pape, avec le roy d'Angleterre , lequel , pour despit s'estoit fait luthérien (2). Ces deux grands princes avoient part>, k ce qu'on disoit, le royaume [comme le marquis de Guast raconta au sieur de Termes , et depuis je l'appris d'un gentilhomme anglois à Bologne] ; toutesfois c'estoit disputer la peau de l'ours. La France bien unie ne peut estre conquise sans perdre une douzaine de batailles , veu la belle noblesse qu'il y a , et les places fortes qui s'y trouvent : et croy que plusieurs se trompent de dire que Paris prins, la France seroit perdue. C'est à la vérité le trésor de ce royaume et un sac inestimable ; car les plus gros du royaume y apportent tout, et croy qu'au monde il n'y a une telle ville ; on dit qu'il n'y a escu qui n'y doive dix sols de rente une fois l'année; mais il y a tant d'autres villes et places en ce royaume qui seroient bastantes pour faire perdre trente armées, de sorte qu'il seroit aysé se r'allier, et leur oster celle-là avant qu'ils en eussent conquis d'autres, si le conquérant ne vouloit despeupler son royaume pour repeupler sa conqueste. Je dis cecy, par ce que le dessein du roy d'Angleterre estoit de courir droit à Paris , cependant que l'Empereur entreroit par la Champagne. Leurs forces joinctes estoient de quatre vingts mille hommes de pied, vingt mille chevaux, avec un nombre inûny d'artillerie : je vous laisse à penser si nostre Koy avait dequoy

(I) Qvà tous assaut : qai tous attyique. iî) Â cette époque on appeioit commanémeat luthériens tous ceux qui s*étoient s('parés de TÉglise.

songer à ses affaires. Certes ces pauvres princes ont plus de peine que nous : et croy qu'il fit bien de r'appeller les forces de Piedmont, encore qu'il y en ayt qui disent que l'Estat de Milan estoit perdu, et que l'Empereur eust rappelle ses forces pour le sauver. Cela dépend de l'événement. Tant y a que Dieu voulut que ces deux princes ne se peurent entendre entr'eux, chacun voulant faire son profit. Aux choses que j'ay veu et ouy dire, quand deux princes entreprennent la conqueste d'un royaume, jamais ils ne s'accordent ; carchacun pense tousjours que son compagnon le vueille tromper, et sont en défiance l'un de l'autre. Je n'ay pas fort veu les livres , mais j'ay ooy dire qu'ainsi perdismes nous au commencement le royaume de Naples ; car celny d'Espagne nous trompa. Ceste crainte et deffiance nous a sauvez et en a bien sauvé d'autres, comme les historiens sçavent. Je craindrois plus un grand seul, que non pas deux qui veulent partir le gasteau. Tonsjours il y a du reproche, et deux nations ne s'accordent pas volontiers ; vous le verrez icy . L' Anglois s'arresta devant Bologne , laquelle luy fut laschement rendue par le sieur de Yervin, qui en perdit la vie. Ce tableau devroit estre devant ceux qui entreprennent détenir les piaces.CelanepIaisoit pas à l'Espagnol, qui n'en rapportoit nai profit, et voyoit bien qu'il vouloit faire ses affaires. Or monsieur de Tais, nostre colonel , amena vingt trois enseignes au Roy, qui estoient celles qui s'estoient trouvées à la bataille. Je tombay malade à Troyes, et arrivay au camp lors qu'il estoit près de Bologne, là où ledit sieur de Tais me bailla la patente que le Roy m'avoit envoyée pour estre maistre de camp. Il ne se fit rien, à tout le moins que je m y veuille ameuser jnsqnes à la camisade (l) de Bologne. Comme nous arrivasmes près de La Marquise, monsieur le Dauphin, qui commandoit l'armée, trouva qu'il y avoit trois ou quatre jours que la ville estoit prise, combien que desja il le sçavoit, et que le roy d'Angleterre s'estoit embarqué et avoit fait voile en Angleterre. Il est à présumer que ce prince s'en alla pour fuyr le combat, pourccquc nous trouvasmes tout en desordre. Premièrement, nous trouvasmes toute son artillerie devant la ville,, en une prairie qu'il y avoit à la descente de la tour Bordre : secondement, tixi trouvé plus de trente barriques pleines de corse- Jets , qui estoit la munition qu'il avoit fait venir d'Allemagne pour armer les soldats qu'il laiMoit pour la garde de la ville : tiercement, il laissa

(5) Attaque par surprise et de nuit ; pourse reconooîlre I on niettoit une chemise par dessus les armes.

COMMEIITAIBES l>£ BUUSE D£ MONTLUG. [la44]

U»te la moAition des vivres, comme farines, Tins, et autres choses à manger. Nous trouvasmes tout en la ville basse ; de sorte que si monsieur de Teligny [on m'a dit qu'il est encores en y\t], père de celuy qui est huguenot, et qui traietoit la paix pendant ces troubles, est celuy-là qui fiit pris en la camisade en la ville basse, dont n'en échappa homme que luy; il tesmoignera qu'il n'y avoit pas vivres en la ville haute pour quatre jours, car luy mesme me le compta.

L'oecssioa de la camisade que nous donnasmes (ut telle. Un beau flls de monsieur le marcschal du Bies, non pas ce beau monsieur de Venrin, mais l'antre, du nom duquel ne me souvient, vint à monsieur de Tais, et lui compta qa'imrien espion, qui venoit de Bologne, luy avoit sBKuré qu'il n'y avoit encores rien à la ville haete, et que tout estoit bas : et que si on estreprenoit promptement d'aller prendre la ville Ibsw [ce qui estoit bien aysé ] , que dans huict jours on auroit la haute la corde au col ; et que si fflODsienr de Tais vouloit, il le meneroit le matin reeognoistre le tout. Et disoit aussi cest espion qu'il n'y avoit encores nulle bresche de la ville remparée, et que toute la ville estoit ouverte comme un vilage. Monsieur de Tais fut envieux d'aller voir le tout, et m'y emmena avec luy, et ce bean fils de monsieur le mareschal : nous pouvuDs cBtre cent chevaux de toutes nos compagnies. Noos arrivasmes Justement à la pointe du jonr dcfant la ville, laissant la tour Dordre deux 00 trou cens pas à main droicte , et vismes cinq ou six pavillons à la descente sur le grand chemin qui va a la porte de la ville. Nous n'estions que dnc} ou six chevaux , car les auti*es , monâeor de Tais les avoit laissez derrière une petite nuntagne. Ce beau fils de monsieur le marescbal et moy descendismes Jusques au premier pavillon, et passâmes à costé dans le camp à main giinche, et allasmes Jusques au second, et de là QoosdesoGuvrismes toute leur artillerie, n'en estant lolng quatre vingt pas, et n'y vismes jamais que trois ou quatre soldats anglois qui se promenoyeat auprès de l'artlllerio, et audit second pavil/oQ nous oyons parler anglois. Lors ce beau fils dodît seigneur mareschal m'en fit retourner vers monsieur de Tais , lequel , incontinent que j'eus parlé à luy, descendit de là où Je venois , et s'arresta avec ce gentilhomme. Cependant le jour commença à paroistre grand; de sorte que les sentinelles d'auprès de l'artillerie cogneurent que nous n'estions pas des leurs, et donnèrent i'aJarme : et pour tout cela nous ne vismes qu'homme sortit de la tour Dordre. Si est-ce que Ton m'a dit d^uis que Dandellot, que monsieur de Sainct Pol avoit nourry page, estoit de

garde à la tour. Et ainsi nous nous ea retournasmes.

Monsieur de Tais s'en alla trouver monsieur le Dauphin et monsieur d'Orléans son frère avec cedit gentilhomme , et \h arresterent qu'il leur fallolt donner le matin au point du jour une camisade , et que monsieur de Tais , avecques nos compagnies, donneroit le premier par trois bresches qu'il y avoit à la muraille qu'estoit du costé de nostre venue ; et c'estoyent des bresches qu'on avoit fait pour plaisir. Le Reingrave (i) pria monsieur le Dauphin que luy et sa trouppe d' Allemans donnassent avec nous; mais monsieur de Tais avoit desja promis au comte Pedemarie qu'il prieroit monsieur le Dauphin de le laisser donner avec luy ; qui fut nostre mal'heur entièrement, car, si les Allemans fussent venus avecques nous Jamais les ennemis ne nous en eussent tirez, et eussent convié beaucoup de gens à plustost nous venir secourir qu'ils ne firent. Nous partismes de nuict avec des chemises sur nos armes, et rencontras mes le Reingrave avecques tous ses Allemans prests à passer un pont de bric* que qu'il y avoit auprès de La Marquise, lequel il ne vouloit abandonner ; ains vouloit passer après nous, quelque promesse qu'il eust faicte au comte Pedemarie : dequoy monsieur de Tais advertit monsieur le Dauphin. Cependant monsieur l'admirai d'Annebaut arriva, et fit tant que le Reingrave se retira en arrière, nous laissant passer, et les Italiens après ; et quant à luy ne vouloit bouger d'augres de la bataille de la gend'armerie qui estoit près de La Marquise. Monsieur Dampierre , qui estoit colonel des Grisons , vint Jusques auprès de la tour Dordre, où il mit en bataille ses gens. Or m'avoit baillé monsieur de Tais une trouppe pour donner par le chemin que le jour devant nous avions recogneu, qu'estoit à main droite de luy. Je donnay à l'artillerie, et ceux qui estoient demeurez avec monsieur de Tais et les Italiens donnèrent par ces trois brescbes, et l'emportèrent fort bravement. Et par là où estoit rartillerie n'y avoit ni porte ny bresche : qui fut cause que je m'en allay tout au loMg de la muraille, du costé de la rivière ; et trouvay une bresche de dix ou douze pas, par là où J'eotray sans résistance aucune : et m'en allay droit à l'église, où Je ne vis un seul capitaine des Qostres , sauf un qui couroit le long de la rivière droit à ces bresches : Je l'appelay, mais il ne m'entendit point.

Or il faut làotXer que monsieur de Tais fut blessé, et contraint de se retirer. Je ne sçay que

(I) Philippe le Rhingraye , ou comte du Rhin , appelé aussi comte de Salms par de Tbou.

GOMMSNTAIBBS DB BLAISB DE MONTLCC. [1644]

devint le comte de Pedemarie; mais on me compta après que tous les capitaines gascons et Italiens estoyent sortis de la ville, et n'y avoient point arresté, pour un bruit qui leur vint que les Anglois avoient gaigné les bresches par dehors la ville , comme il estoit vray ; mais il n'y avoit pas deux cents hommes qui estoient sortis de la ville haute par le dehors : et encorcs me dit-on que c'estoit Dandelot qui se sauvoit de la tour Dordre droit à la ville. Toutes les enseignes demeurèrent dans la ville. Je n'apperceuz jamais rien de tout cecy; car je croy que si je me fusse apperceudu desordre J'eusse fait comme les autres : je ne veux pas faire le brave. J'y trouvay deux capitaines italiens seulement avecques leurs trouppes et drappeaux devant Teglise; et quand je fus devant icelle, je m'amusay un peu à combattre trois ou quatre maisons où il y avoit force Anglois dedans, et les prins par force, et la pluspart sans armes. Les uns avoyent des accoustrements de blanc et rouge , et les autres de jaune et noir. Il y avoit bien des soldats aussi qui ne portoyent pas ces couleurs : à la fin je cognus que tous ces vestus de livrée estoyent pionniers, pource qu'ils n'avoyent point d'armes comme ceux qui se deffendoyent; si eut il plus de deux cens hommes de morts en ces maisons : puis marchay droit à l'église, où trouvay lesdits capitaines italiens, l'un nommé Gezar , et l'autre Hieronym Megrin, et monsieur Dandelot (!) et monsieur de Nouailles, qui estoit lieutenant de monsieur de Nemours, avec les Italiens ; et leur demanday où estoyent tous nos capitaines : ils me respondirent qu'ils ne sçavoyent qu'ils es* toyent devenus. Je commençay à appercevoir qu'il y avoit du desordre , ne voyant un 'seul homme de nos compagnies que ceux qui estoyent entrez avecques moy, et environ cinquante ou soixante d'autres qui s'estoyent amusez à saccager et piller, et s'estoyent ralliez avecques moy au combat des maisons. Tout à un coup voicy une grande trouppe d' Anglois qui venoyent la teste baissée droit à nous, qui estions devant l'egllse, et en la rue joignante à icelle , criant : Who goelh ihere? c'est à dire, Qui va là? Je leur respondis en anglois : Afrind, afrind, qui veut dire Amis, amis : car de toutes les langues qui se sont meslées parmy nous j'ay apprins quelques mots, et passablement l'italien et espagnol : cela par fois m'a servy. Comme ces Anglois eurent fait d'autres demandes , et que je

(1) Gaspard de Cdigoi > seigneur d*Andelot, frère de l'amiral Goligoi.

(2) Secondez -moi et ne m'aliandonnez pas , parce que je vais les attaquer : Il ne faut pas me laisser envelopper.

fus au bout de mon latin , ils pounoyvirent eo criant : Quil, quil, quilj c'est àdire : Tue, tue, tue. Alors je craiay aux capitaines italiens : Àjutate mi y et siale appreso me, perche iomenevo assallir li, non bisogno lassiar mi investire (2). h toumay la teste baissée droit à eux, lesquels tournèrent visage, et les menay battant josques au bout de la rue; et tournèrent tous à main droite , au long de la muraille de la ville haute de laquelle on me tiroit de petites pièces, et force coups de flesches. Je me retiray jusques aux Italiens, où je ne fus plustost arrivé, qu'ils \ indrent encore pour me recharger : mais jV vois un peu de courage , de tant que je lesavois trouvez assez aisez à prendre la fuitte, etieslaissay venir jusques auprès de nous, où je les chargeay , et me sembla qu'ils la prindrent encores plus aysément. Je me retiray autresfois devant Teglise ; et alors commença une si grande abondance de pluye, qu'il sembloit que Dieumevon» lust faire noyer; et vint, d'une des bresches par là où nos gens estoyent entrez, dix ou douze enseignes qui n'avoyent pas six soldats avec eux, et avecques moy en pouvois avoir autant Alors un des enseignes me dit que les bresches estoyent prinses , et que les capitaines estoyent sauvez; et, ayant entendu cela, je dis aux deux capitaines italiens qu'ils tinssent un peu cequantonon estoit Teglise, car il y avoit une muraille devant la porte d'icelle, et que j'allois combattre la bresche par où j'estois entré ; et que , dés que j'aurois gagné , je les en voy crois quérir pour se ^^ tirer à moy; et si d'adventure les ennemis venoyent à eux , qu'il leur souvint comme j'avws fait, et qu'ils les chargeassent. Je m'en allay à la bresche , où je vis desjà dix ou douze Anglois, deux desquels baissèrent la teste : les uns santerent par la bresche , les autres tirèrent à main droite, au long de la muraille par dedans; et comme nous fusmes dehors , en vismes encorfs quinze ou vingt qui couroyent contre nous, au long de la muraille par dehors , et tournèrent a main droite devers les autres bresches par la on nos gens estoient entrez. Je priay un %^ homme de Bourgongne [il ne me souvient du nom], qui estoit monté sur un cheval qu'il «^^ gaigné, qu'il allast cercher Cezar-Port et leronyin Megrin : ce qu'il fit volontiers , pourveu que J iuy promisse de Fattendre. Je luy «^«^-[^ ma vie que, mort ou vif, il me trouveroit â c^ bresche [La pluye continuoit tousjours de p» eu plus]; où estant ledit gentil-homme de reto ^, me dit au*ll n'avoit peu passer jusques à cux,^

qu'ils estoient reUrez dans l'église, o".^" j^ toyent morts. Et tout à un coup voicy droit à nous le grand trot, au long de la munn" ,

GOMMBNTAUIS OB BLAISB DB MOUTLUG. [1544]

trois OQ quatre eens Anglois, et nous trouvèrent Nir le point que oous voulions r'entrer pour aller seeourir les Italiens : mais , comme nous les vismes venir à nous, nous fusmes contrainots de changer de propos.

Messieun Dandelot, de Nouallles (l), et ce gentU-hoDune de Bourgongne, et trois ou quatre autres, ne m'abandonnèrent jamais depuis qu'ils m'eurent rencontré devant Feglise ; et bien leur en printy car ils fussent passez le mesme chemin è» antres. Et, oonime les Anglois venoyent de eeste fiirie, il se print un cry parroy nous : les Qttsmecrioyeot quenous nous sauvissions vers la rivière, les antres, vers la montagne; mais tout à on coup je me résolus de leur remonstrer: I Qq afei-vous à Dedre d*aller à la montagne? il Douiant passer près de la ville haute; car d'aller droit à la rivière I ne voyez-vous pas qu'elle croist, et est desja si hante, que nous nous DoyerioQS tons : que personne ne parle plus de cela, nuls baissons la teste, car il faut combattre ceoi-cy. • Monsieur Dandelot me dit tout haut : • Hé! capitaine Montluc , Je vous prie , combattoDs les, car ce party est le meilleur, i II estoit homme fort courageux : c'est dommage qu'il se fist après huguenot; je croy que c'estoit un des brares gentils-hommes de ce royaume. Nous allasmes droit à eux, et, dés que nous arrivasmes de la longueur de quatre ou cinq picques, ils noQs tirèrent force coups de flesches , et nous cooroan» droit à eux, pour les investir avec les Jacques; et n'y eut que deux arquebusades de tl- (^,et tout incontinent tournèrent visage, et s enfbyrent de là ou ils venoient ; nous les poursayvismes , et de bien près. Et, comme ils forent au quanton de la ville , devers leurs gens qM tenoient presque toutes nos enseignes enfernées, lesquels, les voyant venir, et nous après eox, abandonnèrent les bresches pour les se- Mnrir , et lors se rallians tous ensemble, vindrenteoQiant droit à nous, qui estions tous au pied de la montaigne de la tour Dordre. Je dis à monsienr Dandelot : a Sauvez vous contre la montaigne; • et aux enseignes: « Et tous les soldats pareillement. « Quant à moy, je voulus voir le succès du tout avec quatre ou cinq picqoiers^ me retirant vers un ruisseau qui estoit près de rartillerie. Et comme ils eurent aban- <bnné les bresches pour venir à nous, nos enseignes sautèrent dehors au pied devers le vallon psrlàoù ils estoient venus ; et ainsi qu'ils furent 2B ^ de la montaigne où monsieur Dandelot et lesniseignes montoyent , ils virent autresfois que nos enseignes estoient passées par les bres-

(1) Antoine de noeilles.

ehes, et que ledit seigneur Dandelot avec les autres enseignes estoient desja à demy montaigne. Ils cuiderent tourner autresfois après les autres, et n'en peurent attaindre au plus haut que huict ou dix soldats , qu'ils taillèrent en pièces. Cinq ou six Anglois vindrent à moy : je passay le ruisseau, où il y avoit eau jusques au genouil. Dessus le bord d'icelle ils me tirèrent quelques coups de flesches , et m'en donnèrent trois dans la rondelle, et une au travers de la manche de maille que j'avois au bras droit, lesquelles pour mon butin je portay à mon logis ; puis allay monter la montaigne au derrière de la tour Dordre. Monsieur le Dauphin, ayant monsieur d'Orléans son frère , et monsieur l'admirai avec luy, faisoit marcher les lansquenets pour nous secourir dans la ville : mais avant qu'ils fussent près, le desordre estoit venu , et trouvèrent messieurs Dandelot et de Nouallles avec les enseignes qui avoient monté la montaigne.

Pendant ceste conclusion, monsieur le vldasme de Chartres, et mon frère, monsieur de Liens, estoient venus jusques à bas , voir si on pou voit entendre nouvelle de moy : mais ils furent bien ramenez, et dirent à monsieur le Dau-. phin qu'ils tenoient pour tout certain que j'estois mort dans la ville, pource qu'ils avoient veu tous les capitaines , sinon moy. Monsieur Dandelot arriva au bout de demy heure , auquel monsieur le Dauphin demanda s'il sçavoit ce que j'estois devenu? Il luy dit que je les avois sauvez, et tous ceux qui estoient avec luy, mais que Je ne m'estois pas sçeu sauver moy-mesme, ce que j'eussebien peu faire si j'eusse voulu. Ledit sieur Dandelot me tenoit pour mort, pensant que je me fusse laissé attraper auprès de leur artillerie, ou d'un navire qu'il y avoit sur le ruisseau que je passay : mais je n'estois pas si sot , car J'appelle Dieu en tesmoin , qu'il me punisse , si de tout ce jour là je perdis Jamais l'entendement: et me servit bien que Dieu me le conservast, car, si je l'eusse perdu , nous eussions receu une grande escorne, laquelle n'eussions sçeu couvrir, et j'eusse esté en grand danger de n'estre jamais mareschal de France : nous eussions perdu toutes nos enseignes et ceux qui les portoient avec; lesquelles toutes-fois Dieu me fit la grâce de sauver. Deslors qu'on est saisi de la peur , et qu'on perd le jugement, onne sçait ce qu'on fait: c'est la requeste principale que vous devez faire à Dieu de vous garder l'entendement ; car, quelque danger qu'il y ait, encor y a-il moyen d'en sortir, et peut estre à vostre honneur : mais lors que la crainte de mort vous oste lejugementi adieu vous dis : vous pensez fuir à poupe , que vous allez à prouê ; pour un ennemy , il vous

semble que vous eu voyez dix devant vos yeux , eomme font les yvrongnes, qui voyent mille ehandelles au coup. 0 le grand heur que c*est à un homme de nostre mesUer, quand le danger ne luy oste le sens ! il peut prendre son party , et éviter la mort et la honte. J'allay demander le soir le mot à monsieur le Dauphin , pouroe que monsieur de Tais estoit blessé ; et comme je vins devant eux, monsieur d'Orléans, qui avoit tous- Jours accoustumé de se Jouer avec moy, comme faisoit bien monsieur le Dauphin , commença à chanter la camisade de Boulogne, et Tassant de Gouy pour les vieux soldats de Piedmont, se mocquant de moy et me monstrant au doigt. Lors Je commençay à me courroucer, et maudire ceux qui en estoient cause. Monsieur le Dauphin rioit , et à la fin il me dit : a Montluc , Montlnc, vous autres capitaines ne vous pouvez aucunement excuser que vous n'ayez mal fait. — Comment , monsieur, dis-Je, auriez-vous opinion que J'eusse faict faute? SI Je le sçavois, Je m'en irois tout à cet heure faire tuer dans la ville ; vrayementnous sommes bien fols de nous faire tuer pour vostre service. » Surquoy il me dit : « Non, non, Je ne le dis point pour vous, car vous estes dernier capitaine qui estes sorty de la ville, plus d'une heure après les autres, i II me fit bien cognoistre, quand il fut roy, que Je n'avois point failly, pour l'estime qu'il fit tousjours de moy : car, quand il s*en alla en Piedmont, il m'envoya quérir par un courrier exprès à ma maison, où Je m'estois retiré pour raison de quelque hayne que madame d'Estampe avoit conceuê contre moy, à cause de la querelle de messieurs de La Chasteigneraye et Jarnac. Tous- Jours à la Cour il y quelque charité qui se preste, et par mal'heur les dames peuvent tout : mais Je ne veux pas faire le reformateur : madame d'Estampes en fit bien chasser de plus grands que moy, qui ne s'en vantèrent pas, et m'estonne de ces braves historiens qui ne l'osent dire. Voy-là le succez de la camisade de Boulongne. Que si le camp eust marché à nostre queue , il se pouvoit tout loger dans la ville; et en quatre ou cinq Jours, comme desjà J'ay dit , la ville haute eust esté à nous. Que l'on le demande à monsieur de Teligny , si c'est luy qui fut pris prisonnier , et Ton verra si Je mens. Je ne sçay qui fut cause que monsieur le Dauphin ne marcha : mais Je diray bien tousjours qu*ii se devoit faire, et sçay aussi qu'il ne tint pas à luy ; mais ce ne seroient que disputes d'en parler d'avantage. Il ne faut qu^un poureux pour retarder tout le monde. S'ils fussent venus , les Anglois ne sçavoient quel party prendre ; Je les cognus gens de peu de cœur, et croy qu'ils vallent plus sur l'eau que \

sur terre. Voyant l'hyver sur les bras, monsleiir le Dauphin , ayant laissé monsieur le marescbal du Biez à Montruell pour harasser Boulongne, alla trouver le Roy, lequel avoit aussi appointé avec l'Empereur , s'estant une si grande force évanouie , pour a'estre ces deux princes mal entendus , pour nostre bon' heur; J'cntens l'Espagnol et r Anglois : boni soit-ll qui les aymera jamais ny l'un ny l'autre î Trois mois après, je quittay la maistrise de camp , pour venir dcffendre quelque bien qu'un mien oncle m'avoit donné; Je fus en peine d'obtenir congé du Roy pour y venir, mais enfin monsieur l'admirai me le fit donner, pourveu que Je luy fisse promesse de reprendre ledit estât, si Icdict sieur admirai conduisolt l'armée. Il ne faillit pas, et me somma de ladicte promesse que je luy avois faîte. Il obtint du Roy commission , laquelle il m'envoya pour estre maistre de camp de cinquante ou soixante enseignes , que Sa Majesté fit lever pour faire le voyage d'Angleterre , lesquelles j'amenay au Havre de Grâce, entre les mains de

monsieur de Tais. ^

[ 1 546 ] Or nous nous mismes sur mer : l'armée étoit composée de plus de deux cens cinquante voiles , et des plus beaux vaisseaux du monde, avec les galères. Le désir que le Roy avoit de se venger du roy d'Angleterre , le fit entrer en une extrême despense , laquelle ea fin servit de peu, quoyque nous eussions pris terre , et depuis combattu les Anglois sur mer , où d'un costé et d'autre il y eut plusieurs vaisseaux mis à fons. Deslors que je vis à nostre départ embrazer le grand carracon , qui estoit ce crois-je le plus beau vaisseau qu'il estoit possible , j'eus mauvaise opinion de nostre entreprise (1) ; et parce que , pour mon particulier , je ne fis rien qui fut digne d'estre escrit , et que le gênerai est assez discouru par d'autres , Je ni'en tairay pour descrire la conqueste de la terre d'Oye ; aussi nostre fait est plus propre sur la terre que sur l'eau , où Je ne sçay pas que nostre nation art jamais gaigné de grandes batailles.

Comme nous fusmes retournez de la corte d'Angleterre , et desambarquez au Havre ae Grâce , monsieur l'admirai s'en alla trouver le Roy , et monsieur de Tais avec luy ; et amena toutes les compagnies au fort d'Outreau , devan Roulongne, où le capitaine Ville-Franche em demeuré avec les vieilles compagnies maisW de camp , ayant eu la place que j'avois qwttc. Le mareschal de Riez (2) , lieutenant du Roy en

(f) On en trouve les détaUs dans les Mémoires* 011 Bellay , livre X -.^

(2) Oudard du Biei, maréchal deFranee ea i w-

COMMKNTAIBES DE BLAISK DE MONTltJC. [l545]

ee|Miys-Ià, estoHbien empesché , comme tesmdgDera moosiear de Sainct-Germain , que le Boy a?oit iMiilé audict sieur mareschal pour le sodager ; car tons les pionniers i'avoient laissé, s'estansdesrobez , comme c'est Tordinaire , de ceste canaille qui ne veille sur eux ; et néantmoins ils a? oient encore toute la courtine tirant an pont de brique à fiiire. Or Je veux escrire eecy , eoeore que ce ne soit matière de combat , afin (pi'il serve d^exemple aux capitaines.

MoDsienr le mareschal , qui estoit ordinaire* meot soUidté par le Roy de mettre ce fort en deffence poor blocquer Boulongne , me dit qu'il ftlioit que les soldats travaillassent , puisque les pionniers manqaoyent. Je le remonstray aux capitaines et eux aux soldats : lesquels tous d'une ym tont qu'ils ne travailleroient point, et qu'ils n'estoient point pionniers; dequoy monsieur Je mareschal se trouva fort fiisché et bien eo pàotj de tant que ceste courtine luy demeuroit oaverte , et que le roy d'Angleterre avoit CDToyé nouveau renfort de gens à Boulongne. Or lediet siear maresdial avoit envoyé par tout le pays chercher des pionniers ; mais il n'en venoit point. Je me résolus de trouver le moyen pour £ûre travailler les soldats, qui fat de donner à cbaeon qoi travailleroit cinq sols , comme aux pionniers : monsieur le mareschal me l'accorda fort volontiers , mais Je n'en trouvay pas un qui vonlnt y mettre la main. Voyant leur refus, pour les convier par mon exemple, Je prias ma compagnie, celle de mon frère monsfeur de Lieux , et ceijes des capitaines Lebron , mien l)eau-frere, etLabit, mon cousin germain : car ceux-là ne m'enssoit osé refuser. Nous n'avions pas faute d'outils , car monrieur le mareschal en avoit grande quantité , et aussi les pionniers qui se dcsroboieDt laissolent les leurs dans une grande lente qne monsieur le mareschal avoit fait t«idre pour retirer leurs ferremens. Comme Je m'en- Tins à la courtine , Je commençay à mettre la main le pronier à remuer la terre , et tous les capltidnes après : J'y fis apporter une barrique devin, ensemble mon disner, beaucoup plus grand qnejen'avois accoostumé, et les capitaines It Jear , et un sac plein de sols que Je monstny aux soldats; et , après avoir travaillé une pieee , chaaqne capitaine disna avec sa compagnie ; et à chasque soldat nous donnions demy P^ , du vin , et quelque peu de chair , en favorisant les uns plus que les autres, disantqu'ils ^voient mieux travaillé que leurs compagnons, ^n de les accourager. Et , après que nous eusinei dbné , nous nous remismes au travail en dumtant, Jusques sur le tard : de sorte qu'on enst dit que nous n'avkms Jamais faict autre mes-

tier. Apres, trois thresoriers de l'armée les payèrent à chacun cinq sols ; et , comme nous retour^ nions aux tentes, les autres soldats appelloient les nostrespipnniers gastadours (l). Lendemain matin , le capitaine Forcez me vint dire que tous les siens y vouloient venir, et ceux de son frère, qui est encore en vie, aussi : lesquels Je receus tous; et en fismes de mesmes comme le jour devant, de sorte que le troîslesme Jour tous y vouloient venir; et en huit Jours nous eusmes dressé toute ceste courtine. Tous les ingénieurs dirent, et monsieur de Sainct Germain mesmes, qui ne bougeoient de l'œuvre, que nos soldats avolent plus travaillé en huit Jours que quatre fois autant de pionniers n'eussent fait en cinq semaines ; et nottez que les capitaines , lieutenans et enseignes, ne bougeoient de l'œuvre non plus que les soldats , et servoyent de solliciteurs.

J'ay voulu escrire icy cet exemple pour monstrer aux capitaines qu'il ne tiendra aux soldats qu'ils ne facent tout ce qu'on voudra ; mais aussi il faut trouver les moyens de les y faire faire de bonne volonté , et non de force : mettez la main à l'œuvre le premier, vostre soldat de honte vous suyvra, et fera plus que vous ne voudrez. Que si vous venez aux injures et bastonnades, ce sera lors que , despitez , ils ne voudront plus mettre la main à ce qu'ils ne sont tenus , à quoy quelque fois la nécessité nous force. 0 capitaines mes compagnons, combien etcombien de fois, voyant les soldats las et recréas , ay-Je mis pied à terre afin de cheminer avec eux , pour leur faire faire quelque grande traicte; combien de fois ay-Je heu de Teau avec eux, afin de leur monstrçr exemple pour patfr.

Croyez, mes compagnons, que tout dépend de vous, et que vos soldats se conformeront à vostre humeur , comme vous voyez ordinairement. Il y a moyen en toutes choses : par fois il y faut de la rudesse , mais ce ne doit estre contre le gros, mais contre quelque particulier qui voudra gronder , ou empescher les autres qui sont en bonne volonté. J'ay fait sentir ma colère à quelque rétif et rebours , dont Je m'en repens. Quelque temps après, monsieur le mareschal du Biez entreprint de se saisir et ruiner la terre d'Oye ayant tenté d'attirer l' Anglois en bataille , lequel n'en voulut manger. Toutes nos nouvelles compagnies marchèrent , car les vieilles ne bougèrent du fort, pour la garde d'iceluy ; et amena monsieur le mareschal six ou sept pièces de grosse artillerie , et partismes le soir à l'Improviste, et allasmes reposer la pluspart de la nuit en un bois, là où il y avoit de petits villages qui

(f ) Espèces de oorréoUes.

COmaNTAIllM DU BLÂISl M HOlITtlIC. [1546]

avoient esté bnislez. Geste entreprise se fit contre Fadvis de tous les capitaines de Tarmée, pour l'espérance que ledit sieur mareschal avoit de donner une bataille ; ce qui attira plusieurs princes et seigneurs à venir de la Cour. Apres avoir perdu Tesperance de veoir les Anglois en bataille, monsieur le marescbal délibéra leur enlever quelques forts en la terre d'Oye. Or , comme ils furent fort près de Tundlceux , monsieur le marescbal , messieurs de Brissac et de Tais se mirent à part; il me semble que monsieur d'Estrée y estoit , estant lors sorty de prison; monsieur de Bordillon, et trois ou quatre autres, il ne me souvient du nom : et se mirent sur un petit tertre, àTombre d'un arbre, regardant de là en hors lequel desdits bastions qui nous flEdsoient teste ils assaudroient ; et cependant Je fis faire alte à toutes nos enseignes , pour attendre les derniers , qui estoient encore à une lieue derrière. Or je n'avois Jamais esté là , comme n'ay esté depuis ; maisj'escriray comme il m'en souvient Tassiette de leur fort.

Il falloit que je descendisse environ trente ou quarante pas pour entrer dans un grand pré ; et à main droicte il y avoit un bastion , et , à un grand jet d'arquebuze, à main gauche un autre ) et par conséquent tout au long d'une courtine tirant devers Calais [laquelle courtine n'estoit que de terre , et de la hauteur environ de deux brasses] , il y avoit aussi deux grands fossez avec eauë jusques à la ceinture, et entre les deux fossez il y avoit une levée de terre. Cependant qu'ils se mirent au conseil soubs cest arbre estant à main gauche de moy, Je prlns les capitaines Favas et Lamoyenne , ayant esté tous deux mes lieutenans , et environ trois cens arquebusiers, ausquels je baillay la première trouppe ; je demeuray à leur queue. Il sortit du fort bien cent ou six vingts Anglois qui vindrent dans le pré , lesquels avoient mis cinq ou six mousquets sur leur terrace , entre les deux fossez, et nous tiroient fort et roide , ayant laissé entre lesdito bastions et fossez un petit chemin par lequd n'y pouvoit passer qu'un homme de front , pour entrer et sortir dans leur fort , se fians qu'à la foveur des mousquets qu'ils avoyent dans iceluy^ que ceux qui estoyent sur la terrace ne les oseroient charger. Nos gens commencent à lutjpiebuser , et eux a coups de flesches ; il me sembla qu'ils tournoient fort le visage vers leur retraite; et estant sur un petit courtaut , je vins aux capitaines, et leur dis ces mots : c Compagnons, ces gens ont fort le cœur à leur retraitte : Je voy bien que c^est sous l'espérance de leurs mousquets \ chargez à eux de queue et de teste; car je vous suyvray. i II ne le Csdlut pas dire deux

fols : car Je ne fus Jamais retourné à ma tronppej que Je les vis meslez , et Anglois en fuitte : j*arreste ma trouppe pour les soustenir, si rien sortoit d'avantage. Ce petit chemin estoit un peu estroiet et Joignant le bastion ; si en demenra-i! une trouppe ; les antres se Jetterent dans les f(Msez , de sorte qu'ils n'eurent pas le loysir de retirer tous leurs mousquets , car nos soldats se jetterent dans Teau aussi tost qu'eux , et en emportèrent quatre ; et il y eut quatre ou cinq desdicts soldats qui passèrent ladîcte terraeeetrautre fossé jusques an pied de la courtine, qai me dirent que la grande eauê estoit au premier fossé, car à l'autre , qui estoit près ladictecourtine, n'en avoient Jusques aux genouils. Et tout incontinent je dis aux deux capitaines Favas et Lamoyenne qu'ils joignissent ma trouppe et la leur ensemble ; et trouvay le capitaine Aurioqui et presque tous les autres capitaines, lesquels Je priay de faire deux trouppes : car , dés que J'aiirois parlé avec monsieur de Tais , Je leur voolois donner l'assaut. Ils me dirent qu'il s'en ftlioit près de la moitié de leurs soldats qu'ils ne fussent arrivez , et Je leur respondis qu'il n'impoitoit, veu qu'avec ce que nous estions je les emport^ rois : et promptement ils commencent se mettre en deux trouppes; et Je eoums parler avee monsieur de Tais , lequel je trouvay auprès de monsieur le maresehal et les autres , etiuy dis : « Allons , monsieur , allons au eombat , car nous les emporterons : Jeles ay tastez , et trouveqn'ib ont plus d*^vie de fuyr que de combattre. ■ Alors monsieur le mareschal me dit : • Dictes vous , capitaine Montlue ; pleut à IHeu que doos fussions asseurez de les emporter promptemcot avec toute nostre artillerie. » Surquoy je luy répondis tout haut : « Monsieur , nous les aurons estranglez avant que vostre mtillerie soit icy- • Prenant monsieur de Tais par le bras , luy dis : f Allons , monsieur , vous m'avez creu en autres choses dont vous ne vous estes pas repenty, vous ne vous repentirez pas de ceste-cy; }v oogneu à ces approches que ce sont gens de peu.* f Alors il me respondit : t Allons donc; > ^^ comme nous fusmes à l'entrée du pré, noostroovasmes desjà nos deux trouppes de picquierset arquebusiers à part. Je luy dis : t Monsieur, regardez lequel costé vous voulez eombattrc, «a de cest enseigne jusques au bastion de dessooS) ou bien de l'enseigne vers l'autre que j'ay combattu : i lequel me dit : « Combattez celuy qo^ vous avez desjà attaqué , et Je m'en vois combattre l'autre ; • et ainsi nous departismes.

Monsieur le mareschal du BSez , comme n nous vit commencer à marcher, dict ces mots , comme mourieur de BordiUon me dict après :

COmaifTAlBBS DB BtAlSB UB IIOIVTLUG. [1546]

f A présent verrons A Tais est si brave comme il K dkt avee ses Gaseons. i Or j'appellay tous les sergeasde la trouppe que J'avois, leur disant tout haut à la teste de nostre bataille : « Vous autres sergeos avez tousjours accoustumé, quand nottSGomlAttODS; d^estre sur les flancs du derrière : età eest heure Je veux que vous combattiez sur le devant les premiers. Voyez vous ceste ensegne?!! vous ne la gaignez, tant que J'en troo?eray devant moy en allant qui voudront fiûre le renard , Je vous coupperay les Jarrets : TOUS sçavez ee que Je sçay faire, » Puis, me retoonant vers les capitaines, leur dis : a Et vous, mes compagnons , si Je ne suis aussi tost qu'eux , coQppez moy les miens; i et courus aux capitaines Favas et Lamoyenne, qui pouvolent estre a trente pas de nous, et leur dis : « Marchez, et jettczTOQs à coup perdu dans le fossé. » Et en 00 coup je retoumay aux nostres ; et, ayantbaisé fa terre (1), nous courusmes droict aux fossez, disant toQsJours marcher les sergens devant, et pessamcs le premier et second , et vinsmes au pied de la courtine. Lors je dis aux sergens : « Aydez voas, aydez vous avec vos hallebardes à DMmter. • Ce qu'ils firent promptement ; d'autres lespoQssoient par derrière, se jettant à coup penfo là dedans. J*avois une liallebarde en la naJD. Cependant arrivèrent tous les capitaines ^pieqoîers, qui me trouvèrent faisant Fempraié de vouloir monter avec ma hallebarde ; et me tenais avec la main gauche au bois. Quelqn'im de ceux qui arrivoient, ne me cognoissant point, me print par les fesses et me poussa de laQtreoosté : lequel me fit plus vaillant que Je M voalois estre, car ce que j'en faisois estoit pour donner courage à tout le monde de se jetter de l'antre costé : mais celuy-là me fit oublier 1^ nue et affranchir un saut que Je ne voulois pas* Or je ne vis en ma vie gens passer si tost pardessus ane courtine. Apres que j'eus fran- ^y ce sant , les capitaines Favas et Lamoy enne, les({aels estoient dans le fossé du bastion , se jetterent snr le petit chemin , et passèrent de l'autre costé dans le bastion , où ils tuèrent tout ce ([t^ estât dedans. Monsieur de Tais , qui alloit à son combat , nous voyant attachez à la courtine, se jetta dans les fossez de l'autre fort ; et les Anglois, qui virent que leurs gens estoient en fuitte, et (jae nous entrions dedans, abandonnèrent le fort . et se mirent en fùitte vers Calais. Mon- ^ur lemareschal, nous voyant si courageuse- ^^i au combat , s'escria , comme il me fût dit ^l'ns:^ Omon Dieu, ils sont dedans! n Alors ^ seiguam de Brissac et Bordilion donnèrent

'1) Uus : baissé la («te.

à toute bride , et ledict seigneur de Brlssae mit son cheval dans ce petit chemin , où malays^ ment il ne pouvoit passer qu'un homme , mettant ses Jambes au long du col du cheval , à la miséricorde duquel il se mit. Et passa monsieur de Bordilion après ledict seigneur de Brissac ^ gênerai de la cavalierie ; et avoit quarante ou cinquante chevaux avec luy , qui le suyvirent | tous tirans leurs chevaux par la bride. Monsieur de Brissac incontinent vint à moy , et me trouva que je faisois mettre tout le monde en bataille, ayant opinion que nous serions combattus , et que ceux de Calais viendroient au secours ; ei me trouva que j'avois une enseigne gaignée sur le col, laquelle je rendis en sa présence au ser^ gent qui l'avoit conquise , luy disant qu'il l'ailast porter à monsieur de Tais : ce qu'il fit ; et , ledict sieur de Tais l'ayant receué , l'envoya par le mesme sergent à monsieur le mareschal , lequel fit grand diligence de faire abbattre la courtine, qui n'estoit que de terre, avec les pionnierS| pour passer la gendarmerie. Et nous voilà tous delà avec i*artillerie et tout : où estant , messieurs de Brissac et de Bordilion, avec les qua-« rante ou cinquante chevaux qui passèrent quant et eux, prindrent à main droicte , tirant aux escluses qui séparent le pays d'Artois et la terre d'Oye , et rencontrèrent quarante ou cinquante chevaux anglois portans lances , lesquels se mirent à retirer au galop vers Calais. Monsieur de Brissac se douta que ceux-là s'en aiioient pour Tattirer à quelque embuscade , et fit alte ; et manda à Castegeac de descouvrir un petit vallon qui estoit un peu à main gauche : ledict Caste** geac luy rapporta qu'il avoit veu plus de quatre cens chevaux ; et n'en y avoit mot , car ce n'estoit que des paysans et femmes des villages circonvoisins , qui s'enfuioyent vers Calais : qui fut un grand malheur, car monsieur de Brissac les eust suivis; et c'estoit toute la cavalierie qu'ils avoyent dans Calais : ce n'eut pas esté une petite defÊiicte. Un gênerai sur tout doit envoyer un vieux routier, ou un honmie fort asseuré, pour descouvrir ; un homme non expérimenté prendra bien tost l'alarme , et s'imagi«> nera que les buissons sont des bataillons d'ennemis. Je ne veux pas dire que Castegeac ne Ait soldat , mais il fit un pas de clerc.

Nostre cavalierie passa par la bresche que monsieur le mareschal avoit faict faire ; monsieur de Tais voulut mener l'arquebuserie , et m'oidcmna de demeurer à la bataille des picquiers. Il y avoit dix ou douze enseignes d'Anglois qui se retiroient devers Calais , lesquels venoient pour empescher rentrée : que s'ils eussent peu arri« ver à temps^ ils nous eussent bien donné desaf*

COMMCT«TAIB£S DB BLAISB 1>E MONTLUC. [l545]

faîres avec TartiHerle mesmes, comme me dict monsieur le mareschal , quand Je fus cercher monsieur de Tais pour venir donner l'assaut ; et, encores que Je sçache bien à quoy H tint que Ton ne combattit ces dix ou douze enseignes, Je ne les veux point mettre par escrlt; car , disant la vérité, faudroit que Je disse maldequelques-uns, et non pas des plus petits ; ce que Je ne veux faire : mais si monsieur de Sainct-Cire, qui estoit lieutenant de cinquante hommes d'armes de monsieur de Boissy, qui est mort grand escuyer, estoit en vie , il pourroit dire à qui il tint ; car il fut fort blecé , et son cheval tué , et plus de quarante chevaux de ladicte compagnie blecez ou morts. Il en sortit une grande querelle qui presque amena deux hommes à combattre en camp clos ; ceste couîonade fut fort grande et de grand dommage pour le service du Roy : car , cela deffoict, il n'estoit demeuré personne dedans Calais , que les vieilles gens et les femmes ; et , comme J'ouys dire depuis à monsieur le mareschal du Biez , il Teust emporté en deux Jours avec rartillerie qu'il avoit, si ceux là eussent esté deffaicts. Voyant que ces gens estoient retirez dans la ville , ils conclurent s'en retourner : ce que nous fismes deux Jours après la prise : aussi le temps se mit fort à la pluye.

Or, capitaines , vous ne devez d^aigner d'apprendre quelque chose de moy , qui suis le plus vieux capitaine de France , et qui me suis trouvé en autant de combats , ou plus , que capitaine de l'Europe , comme vous Jugerez à la fin de mon livre. En premier lieu , ce qui me fit faire ce combat fût que je les avois essayez à mon arrivée, et les avois trouvez foibles de reins; le second , de ce qu'ils abandonnèrent leurs pièces , que nous gaignasmes ayant le bastion qui leur servoit de flanc ; pour le tiers , que Je voyois venir au long de la plaine tirant vers Calais , du petit tertre dont Je fis fiiire alte avant que descendre au pré , force gens qui venoient devers Calais , et voyois bien que toutes les courtines estoient remplies de gens , qu'il y avoit bien affaire à les emporter; et pour la quarte raison , qu'au fossé qui estoit près de la courtine n'y avoit guerea d'eauê; et dudict fossé a ladicte courtine il y avoit plus de deux grands pas , où les soldats se pouvoient tenir, et, pour peu d'aide qu'ils se fissent avec la picque ou la hallebarde , et l'aide des uns aux autres [ n'estant icelie eourtine de la hauteur de plus de deux brasses], nous l'emporterions. Donc, capitaines, depuis que l'œil vous accompagne k voir la force de vostre ennemy , et le lieu là ou il est , et que voas l'avez tasté et trouvé aisé à prendre la (uitte, chargez le cependant qu*il est en peur en laquelle I

vous l'avez mis : car, si vous luy donnez loisir de se recognoistre et d'oublier sa peur , vous estes en danger d'estre plus souvent battus, que non de battre l'ennemy. Par ainsi vous le devez tousjours suyvre sur sa peur , sans luy donner loisir de reprendre sa hardiesse , et tenir tons- Jours avec vous la devise d'Alexandre le Grand, qui est : Ce que tu peux faire annuit (t), n'at* tens au rendemain , car cependant beaucùup de choses surviennent, mesmement en la guerre; et puis il n'est pas temps de dire : Je ne l^eusse jamais pensé. Plusieurs choses exécuterez vons sur la chaude , que , si on vous donne loisir de vous raviser, vous y penserez trois fois. Ponsseï donc, hasardez, ne donnez loysir à'votre ennemy de parler ensemble ; car l'un accourage l'antre. Estans retournez au fort d'Outreau, il n'estoit gueres Jour que les Anglois ne nous vinssent chatouiller sur le descendant de la mer , et bim souvent ramener nos gens Jusques auprès de nostre artillerie, qui estoit à dix ou douze pas du fort; et estions tous abusez , sur ce que nous avions ouy de nos prédécesseurs qu'un Anglois battoit tousjours deux François , et que l' Anglois ne fuyoit Jamais ny ne se rendoit. J'aTois retenu quelque chose de la camisade de Boulogne et de la terre d'Oye , et dis un Jour à monsieur de Tais que Je luy voulois monstrer le secret des Anglois, et pourquoy l'on les estime si hardis; et , pource qu'ils portent tous armes courtes, et faut qu'ils courent à nous pour tirer de leur arc, et qu'ils s*approchent près de nous, car autrement leurs flesches ne feroient point de mal ; et nous , qui avions accoustumé de tirer des arqnebusades de loin , et aussi que les ennemis n'en faisoient pas le semblable , trouvions estrange ces approches qu'ils faisoient, courant de sorte que nous cuidions entièrement que ce ne fost que hardiesse : mais Je leur veux faire une embuscade , et vous verrez si Je diray la vérité, et si un Gascon vaut un Anglois : autresfois , do vieux temps de nos pères , avons nous esté voisins. Alors Je choisis six vingts hommes, pi^ quiers et arquebusiers , avec quelques hallebardes parmy , et les mit dans une baisse que Tean avoit faite , tirant contre bas , à main droicte du fort; et envoyay le capitaine Chaux , à l'heure que l'eauê estoit basse , droict à quelques maisonnettes qui estoient sur le bort de la rivière , presque vis à vis de la ville , pour leur dresser Tescarmouche ; et loy dis que, conune il 1^ verroit passer la rivière, comm^çast à se retirer, et se laisser faire une cargue; ce qu'il fit : mais la fortune porta qu'il y fut blessé en on

(I) Anjonrdlini.

C0MM£NTAIB£S DE BLAISB DE MONTLUC. [1549]

btBs d'une arqnebnsade; les soldats le prindrent

et ramenèrent au fort , de sorte que Tescarmoa-

ehe demeara sans chef. Les Anglois s'en apper-

cevoient bien , et leur firent une cargue , et

menèrent tiattant nos gens jusques auprès de

Tartillerie. Les voyant traittez de telle façon , Je

sortisde mon embusche plustots que je ne devois,

m'enaflant la teste baissée droit à eux, commandant aax soldats qu'ils ne tirassent point que ne

fosions au ject de leurs flesches. Ils estoient

deux OQ trois cens, ayant quelques arquebusiers

italiens avec eux ; et me repentis bien que Je n'a-

vois fiaict mon embuscade plus forte : mais lors

n'estoitpas temps, et, comme ils me virent venir droict à eux , ils quittèrent les autres et vin-

drent charger surmoy. Nous marchasmes droict

àeia.et, comme ils furent au ject de leurs

flesches, nos harquebusiers commencèrent à tirer root à un coup , et puis mirent la main aux

espécs, ainsi que Je leur avois conmiandé, et

arorosmes pour les investir : mais, comme

ofNis leur fasmcs près de la longueur de deux ou

trois picques , ils tournèrent le dos aussi facile-

meiK qae nation que j'aye Jamais veué, et les

accompagnasmes jusques à la rivière près de

la ville, laquelle ils passèrent : dont il y eust

pins de six de nos soldats qui les suyvirent Jus-

qnes à l'autre costé dMcelle. Je fis alte aux maisonnettes rompues , où je rassemblay mes gens;

ïpwlques uns y demeurèrent par les chemins ,

de eeox qui ne pouvoient pas tant courir comme

^ antres. Monsieur de Tais avoit tout veu , et

«toit sorty du fort pour aller secourir Tartille-

rie; et comme j'arrivay à luy,Je luydis: a Voyez

vonssi je ne vous ay dit la vérité? ou il faut ^irc que les Anglois du temps passé estoient plus

vaillans que ceux îcy , ou bien que nous le sommes pins que nos prédécesseurs : je ne sçay quel tedcox est véritable. — Vrayement, dict monsieur de Tafe, ces gens se retirent bien à la haste ; je n'auray Jamais plus opinion des Anglois telle que j'ay cupar le passé. —Non, monsieur, luy dis-je, croyez que les Anglois qui ont battu anciennement les François estoient demy Gascons, car fls se marioient en Gascogne ; et ainsi fai- «oicnt de bons soldats. » Depuis ce temps , nos gens n'en eurent plus l'opinion ny crainte qu'ils <*navoyent. Ostez,ostez, capitaines, tant que ^oos pourrez , ceste opinion à vos soldats , car '*« vont lors en crainte d'estre deffaits. Il ne M pas que vous mesprisiez vostre ennemy DJ amsl que vostre soldat ait opinion qu'il soit piM taillant que luy. Depuis ceste charge , je

(i) Qu'a somhit : qull avoit Thabitade. I. C. D. V. T. VU.

vis tousjours mes gens aller plus franchement pour attaquer les Anglois , les approchant tousjours déplus près; et que l'on se souvienne quand monsieur le mareschal du Biez les combattit entre le fort de Dandelot, si nos gens se firent prier à les aller investir. Ledit sieur du Biez fit la un acte de vaillant homme : car comme sa cavallerie se mit en fuitte , il s'en vint tout seul se jetter devant nostre batalQon, et descendit, prenant une picque en la main, p^ur aller au combat, duquel il sortit fort honorablement. Je n'estois point là,, voyià pourquoy fe n en dis rien ; car, deux ou trois mois après le retour de la terre d'Oye , je demanday congé à monsieur de Tais pour venir à la Cour. Les historiens sont bien desloyaux de taire de si beaux actes ; celuy-là fut bien remarquable à ce vieux chevalier. Estant à la Cour, je fis tant avec monsieur l'admirai , qu'il me fit donner congé au Roy, d'autant que je n'avois point repris la charge de maistre de camp, sinon pour la commander durant le premier voyage que monsieur l admirai entreprendroit ; et, apres^avoir demeure un mois à la Cour, servant le Roy de gentilhomme servant [ ce prince estoit lors assez vieux et pensif : il ne caressoit point tant lea hommes qu'il souloit (i) ; une seule fois il me demanda le discours de la bataille de Serizolles estant à Fontainebleau] ; ce fut lors que je prin^ congé de Sa Majesté , et ne le visoncques depuis [1546-1548] Je m'en revins en Gascogne , de là ou je ne bougeay jusques à ce que le roy Henry fut roy, ayant esté accablé d'affaires et de maladies : voylà pourquoy je ne vous puis rien dire de la reddition de Boulogne (î); laquelle le roy d'Angleterre fut contraint, voyant l'obstination du Roy, de quitter, moyennant quelque argent. ^

[1549] Peu de temps après il mourut, et le Roy aussi le suivit bien tost après : il ftut tous mourir. Or ceste reddition de Boulogne advint durant le règne du roy Henry, mon bon maistre, qui succéda à son père.

Nostre nouveau Roy ayant la paix avec l'Empereur, après la reddition de Boulogne, ayant aussi accordé avec le roy d* Angleterre, ilTembloit que nos armes deussent demeurer longuement au crochet ; comme aussi , si ces deux princes ne remuent, la France a dequoy demeurer en repos. Apres avoir séjourné quelque temps chez moy , le Roy me r'appella, et mr donna la charge de maistre de camp, et le gouvernement de Moncalier,8ous monsieurle prince

(2) ADacbroDisme. Boulogne ne ftit rendue qu'en 1550,

COMHENTÀIBES DE BLÀISB DE MONTLUC. [1551]

de Melphe (l) , lieutenant gênerai en Piedmont, estant monsieur de Bonivet nostre colonel [il se souvint bien de moy , et , si ceux qui le gouvernèrent depuis m^eussent aymé, j'en eusse eu autant de bien et d'honneur que gentilhomme qui sortit pîeça de Gascongne].

[1550] Je demeuray là dix huit mois, sans que pendant ce temps Je fisse chose qui soit digne d'estre mise par escrit, car je ne veux escrire que ce où j'ay eu quelque commandement. Ayant eu mon congé pour venir Jusques à ma maison , j'arrivay en Gascogne , où peu après Je ftis adverty qu'à cause de la vieillesse et maladie de monsieur le prince de Melphe , le Roy y envoyoit monsieur de Brissac pour y estre son lieutenant gênerai; qui fut occasion que le capitaine Tilladet, qui avoit aussi eu congé , et moy, nous en allasmes à la Cour, et trouvasmes que ledit seigneur avoit prins congé du Roy. Nous nous presentasmes à Sa Majesté, qui nous lit fort bonne chère , et à monsieur le connestable, lequel estoit revenu à la Cour en plus grand crédit qu'il n'estolt du temps du roy François ; ce que pldl^ieurs ne pensoient pas : mais les dames avoient perdu leur crédit ; d'autres (2) y entrèrent : et puis incontinent sadicte Majesté , laquelle estoit lors en une petite villette , entre Melun et Paris, nommée Yilleneufve Sainct- George, nous commanda de nous en aller à Paris trouver monsieur de Brissac. Et Fendemain que nous y fusmes arrivez , ledict sieur de Brissac partit , ayant esté fort ayse de ce que nous Pestions venus trouver : et ainsi allasmes Jusques à Suze, où nous trouvasmes monsieur le prince de Melphe qui s'estoit mis en chemin pour s'en venir mourir en France : aussi trespassa-il une heure après nostre arrivée. Encor que j'aye esté quelque temps sous luy , Je n'en diray autre chose, car à grand peine eus-Je le loisir de le cognoistre que par ouy dire. C'est un malheur à un capitaine de changer si souvent de gênerai, car avant estre cogneu de luy vous estes Tieux ; les amitiez et cognoissances nouvelles sont fascheuses. Monsieur de Brissac depescha Incontinent monsieur de Forquevaux (3) vers le Roy , qui Tadvertit du tout ; et promptement Sa Majesté le renvoya avec la patente de mareschal de France qu'elle luy donnoit. Nous demeurasmes cinq ou six mois sans guerre. Il est mal aysé que deux si grands princes et si voisins

(t) Jean Caraccioli , prince de Melphes , maréchal de France en 15^4.

(2) Allosion à la duchesse d'Étamp^ et k la duchesse de Valentinois.

(5) Rairaond de Pavie , baron de ForqueTaulx.

(4) Octave Farnèse , duc de Parme.

puissent demeurer longuement sans venir aux ar« meS; comme de fait peu de temps après l'occasioa s'en présenta » parce que le Roy print la protection du duc Octave (4) , lequel le Pape et TEmpereur son beau frère vouloient despouiller de son estât ; et pour cest effect, le sieur dom Ferraad de Gonzague tenoit assiégée Parme , où estoit monsieur de Termes^ et La Mirande, où commandât monsieur de Sansac , lequel y acquit un grand honneur, pour avoir très bien £Edct son devoir, et monstra qu'il estoit bon capitaine, comme à la venté il estoit : il l'a bien monstre en tous les lieux où il s'est trouvé : c'estoit un des bons hommes de cheval qui fust en France. Et, parce que je ne puis parler de cecy que par ouyr dire, ny de ce qui se fist là, Je m'en deporteray.

[1551] Le Roy, adverty que les forces de l'Empereur estoient empeschées ai; Parmesan , manda à monsieur le mareschal de Brissac qu'il rompit la paix , et tentast, sur la rupture, d'emporter quelque ville ; ce qu'il fit ; car il prit Quiers et SainctDamian. L'entrq^rise de Cains ne succéda point comme les autres deux. Monsieur de Basse (5) alla exécuter Salnct Damian, qui la prit à Timproviste , entre la pointe du Jour et le soleil levant; et monsieur le maresdial mesmes exécuta celle de Quiers, eii la sorte que Je vais escrire , puis que mon suject n'a esté que de laisser par escrit ce que j'ai veu , et où j'ay eu quelque part : je cuide que monsieur le président de Birague , qui y estoit , verra dans ce livre que Je n'auray pas guerre failiy à escrire ladicte prise. Monsieur d'Aussun fut esleu pour aller exécuter celle de Cairas, et mena avec luy le baron de Cypi (6) , et deux ou trois autres ampagnies françoises , avec quelques Italiens , et monsieur de Cental avec luy. L'escallade fat furieusement donnée ; mais elle fut aussi bien deffendue (7). Il mourut un des frere^ du sieur de Charry, qui estoit allé jusques à Savfllan , lequel se trouva là sur les lieux quand on marcha la nuit , et y alla , et monta le premier une eschelle, de laquelle il fut renversé : il fut assez mal suyvi) comme l'on disoit. £n mesmes temps monsieur de Basse (8) mena quelques compaignies avec luy, et arriva à demy mU de Salnct Damian au poinct du Jour. Ils furent sur le point de tourner en arrière, voyant qu'ils seroient descouverts avant qu'ils fussent )à; toutesfois à la fin s'acheminèrent pour tenter fortune. La coustume de

(5) Antoiue Grognet, seigneur de Vassé et baron de La Roche-Mobile.

(6) Brantôme l'appeUe le baroo. d'Espic.

(!) Le rédt de Boyvin da VilUira est dif^rent. (Voir ses Mémoires , Ut. 2. ) (8) De Vassé.

COMMENTÀIBSS DB BIAISE DE VONTLUC. [l55lj

Sdnet Damian esloit que les soldats oavroieat la porte à la poincte du jour, pour laisser sortir tout le peuple dehors au travail , et après y nle^ toîeut quelques sentinelles. La fortune porta si bien h ooionsieur de Basse, que le peuple estolt desja sorty, et les sentinelles n'estoient pas en* eore sur la muraille : de sorte que le sieur de Basse , avec ses escheiles , entra dans leur fossé , lesquelles fit dresser sans qu1l fust descouvert; et montèrent les capitaines les premiers , et , avant qu'homme de la ville s'en apperçeut, la moitié de nos gens estoient dedans, où il n'y avoit qu'une compagnie , laquelle se retira dans le chasteau, auquel n'y avoit pas vivres pour un jour, et le matin se rendirent. Voicy , capitales, combien il importe de s^ prendre garde à ne laissa jamais la muraille vuide de sentinelles, aa, pour le moins, en poser tousjours sur qoelqae tour ou portail, mesmement sur la pointe du jour, car c'est lors que les exécutions se font : on est las de veiller et non pas l'ennemy de vous gpetter. Toutes ces trois entreprises , de Gayras, Sainct Damian et Quiers, se devoyent exécuter une mesme nuit : aussi faut-il , qui veut rompre la paix ou trefve , qu'il fasse son esclat tout à «a coup ; car, s'il y va pièce à pièce , il perdra ^ed ou aisle.

Trois jours avant , monsieur le mareschal tint conseil pour ceste exécution de Quiers, où estiment messieurs de Bonivet (l) , président Biraguo , Francisco Bernardin , de Basse , d'Aussun ; et ne sçaurois bonnement dire si le sieur Ludovic de Birague y estoit ; je l'oserois bien asseurer , car monsieur le mareschal ne faisoit rien qu'il M hiy communicast, parce que c'estoit un entendement bien ferré. Il fut arresté que nous donnerions l'escalade par le haut des vignes , venant comme d'Agnasse à Quiers. Je ne trouvay point bonne ny asseurée ceste escalade , et priay monsieur le mareschal que , puisque luy mêmes y venoit , et que c'estoit le premier lieu qu'il assailloit, estant venu nouvellement en la diaige de lieutenant de Roy, qu'il fit en sorte que l'honneur luy en demeurast : car , si à la première fois il n'avoit bonne fortune , l'on prendroit opinion qu'il seroit plustost marheureux V'beoreux : ce qui apporte un grand prcyudice à on capitaine et à un lieutenant de Roy [on jege des choses par les evenemens ] ; et qu'il falkk faire marcher seerettement , toute ceste nuict là, quatre ou cinq canons , afin qu'ils arrivassent en mesme temps que l'escallade se donneroit à la porte Jaune ; et ainsi il ne faudroit pas, par une sorte ou par autre, à l'emporter; et que ,

puis que l'on vouloit tascher à remporter , qu'il falloit tenter et l'un et l'autre moyen. Or l'artillerie estoit toute preste devant le chasteau de Thurin : car, comme monsieur le mareschal vit que le Roy avoit prins la protection du duc de Parme , et que la guerre estoit ouverte en ces quartiers là , il se doutoit que bien tost la tempeste viendroit à luy. Ypi-là pourquoy il avoit foit ces apprests , pour pourveoir au besoin , es* tant au reste un des plus advisez capitaines et Ueutenans de Roy que j*aye cognu.

Il y eust sur mon ad vis grand dispute; car on disoit que d'une nuict Tartillerie ne pourroit estre à Quiers , et que toutes les trois entreprinses seroient descouvertes par le bruit du charroy de l'artillerie ; à la fin , il fut conclu que les portes de Thurin seroyent fermées à vespres , et que les bœufs seroyent prins devers Rivolle et Veilleamie , et que tout le bestial se rendroit , à vespres , dans la ville , et grandes gardes aux portes , afin qu'homme du monde ne peust sortir. Fut aussi arresté que je tirerois en mesme heure le canon et la grande coulevrine du chasteau de Montcaillier, etquejeprendrois le bestial desgentils-hommes et bourgeois de Montcaillier, qui seroit de là le pont devers les loges. Ils firent estât qu'à une heure de nuict l'artillerie seroit à Montcaillier par le chemin de delà le pont, et que mousieur de Gaillac et moy demeurerions ensemble à conduire l'artillerie avec ma compagnie , et monsieur le mareschal, messieurs de Bonnivet et Francisco Bernardin iroy ent par le chemin que j'ay dit, avec tout le reste de nos gens de pied. Ledit sieur mareschal melaissa monsieur de Piquigni (2) avecques sa compagnie, et un autre , lesquelles s'en iroy ent devant nous avecques les pionniers et dix gabions que nous prismes du chasteau de Montcaillier. Et arrivasmes les uns et les autres en mesme heure devant Quiers. Mois la camisade tourna en fumée, pour-ce que les escheiles se trouvèrent courtes , et le fossé plus prof<md qu'on n'avoit rapporté à monsieur le mareschal ; qui fut cause que ledit sieur mareschal et tous tournèrent à la porte Jaune , et nous trouvèrent avoir desja remply les gabions , et prests à k^ep les canons pour battre. Le bon-heur de monsieur le mareschal de Brissac comi^ença à se monstrer là : car, si les escheiles se fussent trouvées asses longues et qu'on eust donné l'assaut, toute la ville estoit délibérée de sedeffendre, où ils noua eussent, à mon ad vis , bien estrillez et repoussai pource qu'ils ne vouloieut esire prins de nuict, ny par force , et que nous n'avions sçeu Aire nostre entreprinse si seerettement , que le jour

n François Goaffler, seigoear de Bonnivet.

(2) Charles d'AilIi , seiensur de Péqidgni.

devant ils n^en eussent esté advertis ; de sorte qu'il leur eut esté facile de nous repousser, et peut estre cela les eut descouragez de faire ce qu'ils firent. Le sieur dom Ferrand à son départ y avoit laissé un gouverneur italien avec trois compagnies , et en avoit tiré les Espagnols pour les amener avec luy à Parme.

Nostre batterie , sans plus temporiser , ayant fait son Jeu y nous hsmes bresche à main gaucbe de la porte Jaune , combien que la pluye survint si grande, que presque tout nostre ûdt fut en desordre ; et , environ les onze heures , la bresche estoit de huit ou dix pas. Les gens de la ville, qui ne demandoient pas mieux qu'une bonne occasion pour se mettre en Tobeyssance du Roy, pour le mauvais traictement que les Espagnols leur faisoient , commencèrent à dire au gouverneur s'il se trouvoit assez fort avecques ses soldats pour soustenir l'assaut : lequel leur respondit qu'ouy , pourveu que la ville print les armes. Ils luy respondirent qu'ils n'en fe. roient rien , et que les Espaignols ne les avoyent pas si bien traittez , qu'ils eussent occasion de prendre les armes contre les François. Alors le gouverneur, qui estoit sage, se vit logé entre monsieur et madame (1) , et craignoit plus que ceux de la ville luy donnassent à doz qu'autrement : il leur dit: i Mes amis , attendez un peu, etjeferay une capitulation avecques monsieur le mareschal , que vous n'aurez aucun desplaisir, ny nous autres aussi; » et fit sonner la chamade, faisant sortir un homme dehors, pour prier monsieur le mareschal de luy (2) envoyer le seigneur Francisco Bernardin et le seigneur de Monbazin , et qu'il fit cesser la batterie. Monsieur le mareschal nous manda incontinent de cesser; ce que nous fismes. Surquoy fut arresté que le gouverneur mettroit deux ou trois hommes dehors pour ostages , et que les deux susdits entreroyent pour capituler : et croy que monsieur le président Birague y entra avecques eux , à cause qu'il n'eust pas voulu que la ville eust esté saccagée, pour-ce que sa femme estoit fille de Quiers , et que la plus part des gentilshommes estoyent ses parens : mais , pour ne mentir point , Je ne sçaurois asseurer s'il estoit des trois ou non. Monsieur le mareschal n'eust voulu aucunement leur faire desplaisir, car c'estoit exemple à tous les autres lieux que les ennemis tenoyent , pour les attirer , afin que , se trouvant en pareil estât , pour le bon traictement qu'il auroit faict à ceux de Quiers , tous les autres eussent envie de faire comme eux , et prendre le

(I) Locution proverbiale qui signifle se trooTer entre deux ennemis prêts à se réconcilier.

COMUSNTAIHES DE BLAiSt Dfi HONtLUG. [1551]

party françois. La plus grand dispute qui (ot entre noz députez , le gouverneur et les habitans , fut que ledit gouverneur, de tant qu'il estoit desja presque nuict , disoit qu'il ne pourrdt gaigner Ast pour sa retraicte , et qu'il seroit en danger d'estre défait par les chemins; par ce vouloit remettre au lendemain. Monsieur le mareschal , qui sechoit sur ses pieds , craignant que ceste nuict il fust secouru d' Ast , demandoit que l'on luy baillast la roquette (3) , pour y mettre soixante hommes , et qu'ils esleussent un de nos capitaines , tel qu'ils voudroyent , pour le mettre dedans ; et cependant il faisoit tousjours appnh cher nos compagnies devers la bresche. Le gou* verneur mesme , vint sur la muraille de la ro* quette , et parla à moy , me priant de faire recaler les soldats, et qu'ils avoyent accordé avecques monsieur le mareschal : la conclusion fot qu'il s'en iroit bagues sauves , enseignes pllées, sans sonner tabourin, l'endemain nuitin; et, pour asseurance , il fut arresté que la roquette seroit mise entre nos mains. La ville m'envoya demander à monsieur le mareschal , pour me mettre dedans icelle avecques soixante soldats; car en Pledmont J'avois acquis une réputation d'estre bon poiiticq pour le soldat , et empeseber le desordre . Je me gou vernay si bien , qu'homme de la ville ne perdist une paille : l'avarice de quelque peu de pillage desgoute souvent ceux qui ont envie de prendre party. Ce fait fut sagement considéré par M. le mareschal : car eeste nuicMà estoyent party d'Ast quatre cens arqoebuziers , pour essayer d'entrer dans la ville; mais ils furent advertis par les chemins que nous tenions la roquette : qui les en fit retourner. Il fiit fait là un erreur : car au conseil il fut proposé que sans doute l'ennemy devoit venir à nous ao bruict de ce siège, et qu'à ceste occasion, an mesme temps que la roquette nous seroit rendue, il falloit envoyer quelque belle trouppe, pour aller battre l'estrade vers Ast. SI cela eut esté exécuté comme il devoit, on eust deffait ce secours. Monsieur de Bonnivet , qui estoit campé sur le chemin d'Audezun , vint le lendemain avecques quinze ou vingt gentilshommes, en mesme heure que les Italiens sortoyent de la ville ; et, estant entré , s'arresta à la porte pour les voir sortir. Et comme ils furent tous passez , monsieur de Bonnivet estant sous la seconde porte pour aller dans la ville , et m'ayant commandé monsieur le mareschal que {e n*y laissasse entrer homme du monde qu'il ne fat dedans, J'oùis mon lieutenant qui se courroussoit à la

(2) Voyez les Mémoires de Boyvin du Mllars , qui font partie de cette collection.

(Z) Fort ou petite citadelle.

COMMBNTAIBES DE BLAISE DE MONTLUC. [l5ôl]

Irnsche, où je Tavois mis pour garder que personne D*yentrast; monsieur de Bonnivet médit; ill y a là quelque desordre.» J*y courus, et troovay que c'estoient les larrons mesmes de QQkrs, qui vouloient entrer pour saccager la Yille ; et , voulant descendre de la bresche pour leur courir sus , la ruine de la muraille me fit f^BSffj et tombay sur le costé gauche dans les pierres ; de telle force, que Je me deslouay la lumche. Je cnide que tous les maux du monde ne wnt point pareils à celuy-là , à cause d'un petit nerf que nous avons dans ceste jointure , qu'est endiassée l'une dans Tautre, quis'alongea : et depuis je n'ay cheminé droit , ains tousjours j'y ay douleur peu ou prou , sans que ny FTfiBgedes bains , ny autre chose me Paye peu osier. Monsieur de Bonivet me fit porter par les soldatsdans un logis; j'avois fait entrer para- TiDt les marescbaux des logis qui faisoient les foartiers. Monsieur le mareschal entra une heure >pns que je fus affolé , et me fit cet honneur de ^enir descendre devant mon logis pour me voir, nonstrBnt en avoir autant de regret que si je fosK esté son propre frère ; aussi m'aimoit-il de bon CŒor, et faisoit beaucoup d'estat de moy. Pendant nostre séjour, par trois fois il vint tenir h «msdl au cbevet de mon lict , comme peut tesœa^cr monsieur le président de Birague , <pi«tcnvie. Il prenoit grand plaisir d'ouyr **«»ir en sa présence , mais en peu de mots ; ^t a'(iaekiu'uQ disoit quelque chose , soudain 9 en demandoit raison. Or audit Quiers ou à KoDtcailiier Jedemeuray deux mois et demy sans pouvoir bouger du lit, de ceste grande cheute.

U sieur dom Fcrrand laissa la glierre de Par- *w>et s*cn vint en Ast assembler forces pour *»» un grand camp , ayant laissé au Parme- «fl te seigneur Caries et le marquis de Vins. Le %. en estant adverty, commanda à monsieur 1 admirai qu'il eavoyast six de ses compagnies à tome diligence à monsieur le marescbal de Brissac; le capitaine Ynard , lequel pour lors n estolt que sergent major, les mena. Monsieur d Aomalle f i) , qui estoit gênerai de la cavallerie, ^n anssi; comme fit quelques jours après ""^^^^ de Nemours, et, bien tost après, °*»i«nr8 d'Anguyen et prince de Condé frères , pois monsieur de Monmorancy , qui aujourd'huy ^marescbal de France , fils aisné de monsieur ^ «mnestable ; monsieur le comte de Chamy , ^ ^ frère , monsieur de La Rochefoucaut (2) , ^yaBt Qoe grande suitte de noblesse avec eux ,

l|;Q|»iedc Lorraioe, dnc d'Aomale.

^lu^T^' comte de La Hochefoucaut, prince de

tellement qu'il y avolt trois compagnies de gens de pied logez dans Quiers , lesquelles monsieur le marescbal fut contrainct de desloger, pour loger les princes et seigneurs de leur suitte. Je croy qu'il n'y a telle noblesse au inonde que la françoise , ny plus prompte à mettre le pied à l'estrier pour le service de son prince : mais il la faut employer lorsqu'elle est en ceste bonne dévotion. Au bout de quelques jours qu'ils furent arrivez , monsieur le marescbal dressa une entreprise pour aller prendre le cbasteau de Lans , qui portoit grand dommage sur le chemin de Suze à Tburin, à cause d'une vallée qu'il y a depuis Lans jusques au grand cbemin; et les soldats dudit Lans estoient presque tous les jours là , ayans un petit cbasteau à moitié chemin pour leur retraicte. Monsieur le marescbal m'envoya quérir à Montcaillier, où je m'estois fait apporter dans une litière six sepmaines après que je me fus ainsi brisé. Je me fis monter sur un petit mullet , et avec une extrême douleur j'arrivay à Quiers , et tous les jours m'efforçois peu à peu de cheminer. Yoy-îà le succès de la prise de Quiers et de Sainct Damian ; à présent je vois escrîre la prise de Lans.

Monsieur le marescbal et tout le camp marcha droit à Lans, où estoient tous les princes et seigneurs susnomroez ; et , pource qu'il en y a aujourd'huy qui m'aiment , et autres qui me hayssent,jeveux approcher de la venté selon la souvenance que Dieu m'en a donné , afin que ceux qui me hayssent ne me puissent reprendre , disant la vérité^ et que les autres qui m*ayment prennent plaisir à lire ce que j'ay faict , et se souvenir de moy : car je voy bien que les bis* toriens en parlent maigrement. Monsieur le marescbal se mit devant avec tout le camp , et me bailla à conduire Tartillerie avec cinq enseignes de gens de pied et les commissaires d'icelle , qu'estoit messieurs de Gaillac et du Noguy , lesquels aussi s'estoient trouvez à la prise de Quiers. Ledit seigneur arriva Tendemain qu'il fut party de Quiers à Lans , sur le midy ; et nous, avec rartillerie, arrivasmes à l'entrée de la nuit. Le bourg de Lans est grand et clos de mauvaises murailles; monsieur le marescbal se logea à un mil près dudit Lans, en un autre bourg, et aux environs de luy la gendarmerie et cavallerie. Tous les princes et seigneurs voulurent estre logez au bourg de Lans , ensemble quelques compagnies des François et Italiens, et mesmement monsieur de Bonnivet et sa compagnie colonnelle. A leur arrivée, ils allèrent au pied de la montaigne à main droicte , sortant du bourg; le sergent major avoit desja gaigné le haut d'icelle montaigne , derrière le cbasteau.

COlitMBNTAlllËS DB BLAISB DB HONTLUC. [1552]

à Fentour duquel soiit grands précipices, etspedallefnent sur le derrière ^ par là où il falloit que monsieur le marescfaal allast recognoistre. Il n'y a rien qui ne soit précipice , sauf le devant du chasteau qui respond à la ville ; il y a deux boulevars assez grands , et la porte du chasteau entre deux. De mettre rârtillerie là , ce n'estoit que perdre temps ; de la mettre du costé de là où nous venions , il falloit mettre la teste du canon contre-mont; de façon qu'elle ne pouvoit battre plus de la moitié de la muraille : et si &llolt monter plus de mil pas avant que d'estre Au pied de ladicte muraille , avec la plus grand difficulté qui peut estre ; et du costé de main droicte estoît le semblable ; et du derrière du chasteau , encores pis que tout : car , tombant , Ton alioit cheoir à un quart de mil bas en la rivière. Et à cause de la grand difiQcuité quMl y avoît de pouvoir mener Tartillerie au derrière dudit chasteau , où y avoit une petite plaine de vingt à vingt-cinq pas , les ennemis n'y avoient rien remparé , sinon taillé un petit fossé de la hauteur de demy picqiie , dans le rocher , et deux moineaux aux deux costez, qui Hanquoyent le fossé; et n'y àvoit pas trois mois que deux ingénieurs de TEmpereur aVoient esté-là , et dirent qu'il n'estoit possible aux hommes de pouvoir mener Tartillerie par cet endroit ny par aucun des autres , sinon que Ton la mist par la ville devant la porte du chasteau , qu'estoit autant de temps perdu.

Monsieur le mareschal, à son arrivée, et tous les princes et seigneurs, et les ingénieurs que ledit sieur mareschal avoit , allèrent recognoistre le derrière du chasteau, y ayant une montée de plus de trois cens pas, autant mal-aisée que montée qu'ils firent peut estre en leur vie ; et , âpres avoir recogneu et demeuré là plus de deux heures, ils conclurent qu'il estoit impossible de le prendre. J'arrivay le soir avec l'artillerie , et me fut dit qu'il s'en falloit retourner l'endeinain : dequoy je fus fort esbahy. J'estois si mal de ma cuisse, que je me jettay incontinent sur un matelas ; et ne vis monsieur le mareschal de tout ce soir, car il s'en estoit retourné en son quartier, bien malcontent contre aucuns qui luy avoient fait faciile ceste entreprise, et avoient les moyens de l'exécuter, lesquels à présent la iuy faisoient impossible. Le matin, il retourna, et allèrent de nouveau recognoistre le mesme lieu ; mais tant plus ils le recognoissoient, plus ils trouvoient le lieu difficile. Comme J'eus disné, messieurs de Pequigny, de Touchepied et de Vinu , me vindrent trouver, et me direntque la resolution estoit faite pour s'en retourner, et que je n'au^ois point de regret de le faire si J'avois veu le lieu ] et me

mirent tant de fantaisies en la teste» qu'ils me montèrent sur mon mulet, et me menereht au derrière de la crouppe de la montaigne, où les arquebusades estoient à bon marché , sinon que l'on print fort à main droicte veirs la rivière ; et par là il estoit mal-aisé d'aller ny de recognoistre; et avoit fallu que monsieur le mareschal et tous les princes fussent montez et descendus au hazard des arquebusades. Ce que Dieu garde est bien gardé : telle fois ay-je veu tirer mil arquebusades à cent pas de moy, sans estre offensé. Or tous quatre flsmes tant, que nous allasmes Jusques au haut ; et me menèrent par le nfesme lieu où monsieur le mareschal et toute sa trouppe estoient montez et descendus.

[1552] Je veux escrire icy , pour en laisser exemple à ceux qui viennent après nous, comme j'y trouvay la chose faisable, non toutesfois sans une très-grande difficulté ; mais quoy que lust, nous deliberasmes que nous mènerions l'artillerie haut , et la mettrions en batterie. En premier lieu, l'on regardoit tousjours du pied de la montaigne jusques au haut tout droit : les anges auroient eu assez à faire à monter; car, outre que la montaigne estoit droite, il y Hvoit grande quantité de rochiers. Je commençay à notter qu'en faisant un chemin qui pouvoit durer cent pas, jusques à une petite place qiii pouvoit tenir dix pas de rond, que nous aurions moyen d'arrester là la pièce, car ce petit lieu estoit comme plain ; puis je regarday que nous pouvions faire un autre chemin traversant vers la main gauche et le chasteau , jusques à une petite plaine qui sufQsoit pour appuyer le canon; puis après, qu'il falloit faire un chemin traversant à main droicte, jusques à une autre petite plaine; et de là, nous avions la montée un peu droicte jusques au derrier du chasteau : mais notis avions passe à tout le moins les rochiers. Et, par tous ces trois repos, nous descendismes au grand péril de nos vies ; et leur monstray qu'il falloit que chacun d'eux entreprint de faire le chemin de l'un repos à l'autre : ce qu'ils notterent fort bien ; et après, me remontèrent sur mon mulet, car auparavant ils me menoient en espousée, sous les bras ; et allasmes droit au logis de monsieur le mareschal , où je les trouvay tous assis au conseil, pour arrester l'ordre porur nous en retourner ; et à mon arrivée , monsieur le mareschal me dit : « D'où venez vous , monsieur de Montluc? Je vous ay envoyé quérir par deux fois pour venir au conseil, et pour entendre la conclusion que nous avons faict icy de nous en retourner : il faut que vous en ramenie^ Fartillerle par là où vous l'avez condulcte. i' Alors je luy respondis ; « Conmient, monsieur^ tous eu

COHKBNTAIBES DE BLAISB BB UONTLUC. [lâSSl

nolez vous retourner sans prendre ceste place? cela n'est pas digne de monsieur de Brlssac ; Je Tiens de la recognolstre, et par le mesme lien où Tons l'Avez recognenë, et vons asseure que dons y mènerons l'artillerte. > Il me respoodlt qu'il fandroit donc que ce fUst Bien qui le fit , car il n'estoit tu la puissance des hommes de le faire ; je loy respondts que je n'estois point Dieu, et s) b T amenerois. Alors il me dit : i Ouy, dans boit on dix jours, avec des engins ; et étendant iam Ferrand, qui est k Versell, assemble toutes ks forces qu'il a hors et dans les garnisons , et nous veut venir donner la bataille. Il y a trois mil Allemans, et ]e n'ay Suysses ny Âliemans pour luy respondre. — Je vous oblige ma vie et monhonneur,dis-Je, démettre quatre pièces d'artillerie dans deux matins montées au cul du chastcHu. 1 Et tousjours il retournoit sur le propos des trois ml] Allemans; et A la fln, de colère je luy commençay à dire : ■ Et faitesvous si grand estât des Allemans du seigneur dom Ferrand? Monsieur l'admirai a six compagnies que le capitaine Ynard commande ; monsieur de Bonnlvet luy en baillera quatre des siennes ; 11 s'obligera de combattre avec lesdites enseignesles Allemans ; montleiir de Bonnlvet, avec le demeurant des siennes, combattra les Espagnols ; nos Italiens s'obligeront de combattre les leurs ; vous avez d'un tiers pins de cavallerie, avec la suitte des princes, qne le seigneur dom Ferrand : et, si le capitaine Ynard ayme mieux combattre les Espagnols que les Allemans, monsieur de Bonnlvet et moy les combattrons, et luy baillerons au choix, i Le âipitalne Ynard respondit qu'il estoit content de combattre une trouppe ou l'autre , et telle qu'il plalroit à monsieur le mareschai ; monsieur de Boiinlvet dit aussi que ce luy estoit tout ou , et ^D'fl les combattrolt. Et alors je dis : i Et faut-il faire si grand estât de ces Allemans7Je gageray que des trois rail, les quinze cens n'ont point de chausses , et qne nos soldats , la piuspart ont chausses de velours et de satin ; et si s'estiment toits gentils -hommes : se voyant si bien vestus eooune Ils sont, craindront-ils de combattre? lilssez-lcs venir seulement à nous, car nous les tivIteroDS de ta mesme façon que nous llsmes A ilerizolles. » Alors monsieur de Monmorancy parla, et dit : < Monsieur, monsieur de Montluc at vieux capitaine ; il me semble que vous de- T«* adjonster foy à ce qu'il vous remonstre. » Àqnoy monsieur le mareschai respondit : ■ Vous M te «poissez pas comme moy, car il ne trouve ilendlfllclte, et un jour nous fera tous perdre. ■ Lon Je luy rcspondls que , quand Je verrois la

|l) JaoqnwdeSivt^, ducdeNenwarB.

chose difliciile, Je cralgnois autant oik pean qu'un autre ; mais qu'en cecy je ne tronvois »icun inconvénient. Alors monsieur de Nemonr8(l) : f Monsieur , laissez-le faire , et esprouvez son dire. • Monsieur le prince de Coudé et monsieur d'Anguyen en dirent autant', monsieur d'Aumalle , le semblable. Monsieur de Gounort (3), qui est maintenant mareschai de France, monsieur de La Roche-Foucaut , le comte de Charny, les sieurs de La Fayette, de Terride, suyvirent tous leur opinion. Et alors monsieur le mareschai dit : < 0 bien, je vois que tous vous autres avez envie que nous fassions le fol ; faisons le donc, car je vous feray cognoistre qn^ft le suis autant que pas un de vous. * Et voy-là ma bataille gaignée contre tout le conseil. Alors je dis à monsieur de Nemours : a Monsieur, il faut qne vous autres princes et seigneurs mettiez la main en ceste affaire ; que vous monstriez la chemin aux soldats, afin que, s'ils vouloient reculer ht ce grand travail, qu'il faut prendre pour lefaict dont est question, nous puissions leur reprocher que les princes et seigneurs y ont mis la main plustost qu'eux, d Cependant je luy remonstray aussi qu'il seroit bon, s'il luy estoit agréable, qu'il aliast prendre un canon avec toute sa trouppe qu'il avoit mené quant et luy pour le conduire au pied delà montaigne : ledit seigneur respondit qu'il le ferolt fort volontiers. Or falloitil passer l'artillerie par dedans la ville, et estoiton contraîQt de rompre trois ou quatre cantons de malsons pour la tirer dehors, et applaoir une petite descente au sortir de la ville, de laquelle on tomboit en un chemin planier Jusques au pied de la montagne où estoit le chasteau, distant mit pas de la ville. J'en dis autant à messieurs d'Anguyen et prince de Gondé, lesquels fort volontiers de M lonté roisc car ( qu'il ca\a

que ce fust, ils ne reposèrent de toute la nuict , jusques à ce qu'à la clarté des torches ils eurent posé rartilierie au pied de ta montaigne. Mais , avant qu'ils sortissent du cousoil, je dis à monsieur d'Aumalle : i Monsieur, voulez vous venir, et je vous moastrexu' comme nous mènerons l'artillerie derrière ISchasteau ; • et dis à monsieur le mareschai : • Aussi bien vous ne voudrez pas parlir encores pour vous retirera vostre quartier. » Moniieur d'Aumalle y vintTvolon-

(2) Artu* do COMë, «cigneur de Gonnor.

tiers, ayant seulement avec luy monsieur de La Eoehefoucaut , le seigneur de Piquîgny et moy : enéores que ma cuisse me vexast grandement, neantmoins je m'efforçay pour leur faire voir tout à Tœil. Et, comme nous eusmes monté la montaîgne et recogneu la place, nous allasmes trouver monsieur le mareschal, qui attendoit ledit sieur d'Aumalle, qui luy dict que ma raison estoit bonne, et que personne ne s'estoit advisé de ce que je m'estois apperçeu, et de ces reposades. Tous les princes et seigneurs estoient encores en la salle où monsieur le mareschal avoit dîsné; je ne sçay en quelle part monsieur de Basse estoit pour lors, car monsieur le mareschal le/nanda venir avec sa compagnie et deux compagnies françoises, avec mandement au capitaine Tllladet et à Savillan de s'avancer nufct et jour, pour se joindre à eux : ce qu'il fit.

Lendemain matin, j'allay regarder en quelle façon je pourrois faire les chemins en la montaigne, sans que fussions offencez du chasteau ; et premièrement, je descouvris cinq petites canonieres faites pour arquebuse , qui nous descouvroient tout le long du chemin : pour brider cela, je priay le capitaine Ynard de m'amener trois cens arquebusiers des meilleurs de sa trouppe, lesquels arrivez nous departismes pour en estre mis dix à chasque canonleres, qui liroient comme quand on tire au blanc, l'un après l'autre, et tous au descouvert, et quand le dernier des dix ache- ^oit de tirer, le premier recommençoit. Dans la ▼ilie y avoit une maison de la couverture et haut de laquelle on pouvoit battre au dedans et au long de la courtine : mais, pour se couvrir dlcelle, ilsavoient mis force tables l'une sur ladtre, en telle sorte que ceux qui montoient sur la maison ne pouvoient rien veoir au long de la muraille. Or les tables estoient fort simples, et , avant le commencement de la guerre, j'avois mis en teste à monsieur le mareschal de faire forger à Pigne- Tol quatre cens arquebuses d'un calibre qui portolt trois ou quatre cens pas de poincte , et que ces armes fusswt mises au dessus du fogon, afin que personne ne les peut tirer du Piedmont; desquelles il en pourroit distribuer vingt à chaque compagnie, et ordonner aux trésoriers de bailler douze francs de paye à ceux qui les portolent . Ces arquebuses estoient desja faites et distribuées. Je priay le capitaine Richelieu, qui depuis fut maistre de camp, de faire monter sur la maison les vingt arquebusi^s, pour tirer au travers les tables le long de la courtine, parmy lesquelles les arquebusades passoient comme par un papier : de sorte que, tant les arquebusiers qui battoyen t de dessus la maison Siu long de la courtine, que ceux-là quitiroyentà dixaines^ mirent

les ennemis en tel estât, que personne ne s'osoit bazarder à passer au dedans de la courtine. Lors fut baillé vingt pionniers à chascun des trois qui avoyent recogneu le chemin, avec trois massons portans de gros marteaux et pics de fer, pour rompre quelques rochers qui estoient en chemin ; et ainsi commençasmesà travailler à huit heures aux chemins, lesquels à deux heures après midy furent achevez ; et à une heure de nuict on commença à monter la première pièce avec quatre vingts soldats que j'avois de ma compagnie, car le reste estoit demeuré au chasteau de Montcailier; lesquels la montèrent : celle-là leur donna plus de peine que toutes les autres trois. Conune nous estions au premier repos, nous tournions rartillerie droit à l'autre , et de mesme les soldats ; car, pour alonger, il falloit faire le chemin droict, à fin que les soldats peussent monter un peu droit, et puis après tourner sur l'autre chemin. Monsieur de Piquîgny portoit une petite lanterne pour donner clarté au rouage : les ennemis alors tiroient, mais jamais arquebusade ne nous toucha. Messieurs de Caillac et de Duno s'attendoient à mettre les gabions, et les remplir au cul du chasteau; et, à l'instant que les pièces arrivoient haut, ils les venoient prendre pour les loger : et jamais homme ne mit la main à tirer lesdictes pièces, que mes soldats ; car, combien que monsieur de Bonivet en eust amené une trouppe, et le capitaine Ynard une autre, pour leur ayder, ci est-ce qu'ils leur dirent qu'ils ne demandoient pointd'ayde, car, puis qu'ils avoient eu l'honneur d'amener la première, ils vouloient encores avoir cest advantage que d'y conduire toutes les autres ; dequoy je fus fort ayse , car ils estoient desja instruits aux destours. A trois heures après minuict , toutes les quatre pièces furent logées en batterie. Monsieur le mareschal et monsieur d'Aumalle estoient venus de leur quartier, et croy qu'ils ne dormirent gueres ccstc nuit, car ledit sieur mareschal avoit grand peur qu'il ne fust possible de conduire lesdictes pieces ; et ledlct seigneur d'Aumalle d'autre oosté estoit en peine, parce qu^il avoit asseuré, après avoir veu le lieu, que je les y monterois. Les princes et seigneurs qui avoient la nuict devant travaillé, reposèrent jusques à ce que monsieur le mareschal les manda esveiller ; qui fut à la relation que luy alla faire le capiuine Martin, basque , qui estoit à luy, lequel Tasseura avoir laissé la dernière pièce sur le haut de la montaigne ; et cuyde-je que ceste nuict là ce capitaine Martin fit cinquante voyages, d'autant que monsieur le mareschal l'envoyoit veoir de quart d'heure en quart d'heure en quoy nous en estions.

COmiBNTAIBES DE BLAI8B BB HONTLUC. [1552]

Arrivé que Ait monsieur le mareschal et tous les princes et seigneurs, ils trouvèrent que tout estoit logé pour commencer à battre. Javois fUt porter demy sac de pommes , qui est un fort i)OQ fruict , quatre flascons de vin, et du pain, pour fidre manger et boire mes soldats : mais monsieur le mareschal le premier, et tous les princes et seigneurs me volèrent les pommes, et à potbeurent deux flascons de vin, attendant le jour. Or Je laisse penser à ceux qui liront ceste histoire, si je bravois monsieur le mareschal, irojrant qu'il m'avoit tant répugné sur la condaictede rartillerie : Je croy que ce fut un des grands ayses que j*eus jamais, tant pour le contentement de monsieur le mareschal , que des princes et seigneurs qui estoient là, tous lesquels iToientprins leur part de la peine. Le matin, au point du Jour on tira trois ou quatre volées à la moraille, qui la perçoient, et, à travers les escoiries, entroient dans la basse cour, et de là àmnoient dans le logis du chasteau. Monsieur le mareschal avoit faict mettre aussi trois canons bst, du costé d'où nous venions, battans contremont, pour les intimider, car dédommage on ne leur en pouvoit pas faire; mais, comme nostre artillerie eut tiré trois ou quatre voilées, ils commencèrent à faire la chamade, et puis se rendirent Monsieur le mareschal y laissa le capitaine Breuil, beau frère de monsieur de Sal* cède, avec sa compagnie, qui estoit des capitaines de monsieur l'admirai; et ce faict, il s'en alla avec toute la cavallerie et son infanterie vers la plaine de Caluge, pour veoir si le sieur dom Ferraod s'estoit point acheminé pour secourir le chasteau : là il entendit qu'il estoit encore à Veriril; qui fut cause que ledict sieur mareschal ae retira à Quiers. Je m'en allay à Montcalller. auquel lieu Je demeuray quinze Jours dans le lict, malade de ma cuisse ; et croy fermement qoe, sans ce travail, ma cuisse ne se fut Jamais peu redresser.

Gela vous doit faire sages, mes capitaines, de

ne vous fier jamais à un ou deux pour recog-

Dolstre une place ; et, sans vous arrester à vostre

jugement, employez y ceux que vous penserez

non seulement les plus expérimentez, mais les

plus courageux. Ce que l'un ne peut voir, l'autre

l'en apperçoit. Ne craignez de prendre peine

pour quelque peu de difficulté pour faire un bel

ciploict, et aux despens de vos ennemis faictes

vous sages. Lors que vous aurez résolu de gar-

.der quelque place, prenez garde à escarper les

reposades qui sont aux avenues, parce que, pour

peo que le canon puisse trouver lieu pour don-

OIBertraod RliairabaaideSiroiaoe, baron de Gordei.

ner loysir de prendre haleine, en fin on le monte : sans cela, je n'eusse peu venir à bout de ce que j'avois promis. Geste prise osta beaucoup de commodité à nos ennemis, et nous servit fort pour ceste guerre. Quelque temps après les princes s'en retournèrent, pource qu'ils ne voyoyent point d'apparence que le sieur dom Ferrand de Gonsague se preparast pour donner bataille uy pour assaillir aucune ville; et, peu de temps après qu'ils s'en furent retournez, monsieur le mareschal, par le conseil des seigneurs président de Birague, sieur Ludovic et Francisco Bernardin, délibéra d'aller prendre certaines places près d'Yvrée, pour tenir ceux d'Yvrée en subjection. G'estoit un lieutenant du Roy très digne de sa charge, tousjours en action, jamais oysif ; et croy qu'en dormant son esprit travailloit tousjours , et songeoit à faire et exécuter quelque entreprinse. Pour cest effect, nous marchasmes avec le camp droict à Sainct Martin, où il y avoit une compagnie d*ltaliens ; et le chasteau fut battu et pris, ensemble les chasteaux de Pons, Gasteltelle, Balpergue, et autres es environs d'Yvrée; et commençasmesà fortifier ledit chasteau de Sainct Martin. Or messieurs de Basse et de Gordes (1) avoyent prins Sebe ; et, cooune le fort de Sainct Martin fut ad vancé, monsieur le mareschal s'en alla à Quiers , pour estre plus près de monsieur de Basse, afin de le secourir s'il en avoit [>esoin, car il avoit desja entendu que le sieur dom Arbre de Gende (2) assembloit le camp en Alexandrie : et cuide que le sieur dom Ferrand estoit malade pour lors. Or se douta monsieur le mareschal qu'il prendroit le chemin de Sebe, et ainsi laissa le sieur de Bonivet, le sieur Francisco et moy, et fit retirer le sieur Ludovic à Ghevas et à Bourlengue, pour avoir le cœur à ces deux places, desquelles il estoit gouverneur. Il ne tarda pas huict jours que monsieur le mareschal manda monsieur de Bonivet et moy, aux fins de marcher en toute diligence jour et nuict droict au Montdevi, avec cinq ou six compagnies françoi* ses que nous avions à Sainct Martin, délaissant le sieur Francisco en ce quartier pour faire advancer la fortification ; ce que nous fismes, et marchasmes jour et nuict, comme fut bon besoin, car monsieur le mareschal mesme s'estoit engagé dans Sebe pour secourir monsieur Basse ; et, comme dom Arbre entendit nostre venue, et qu'en chemin nous avions prins une compagnie à Savillan, et qu'il nous vit arrivez au coing de la ville, il faict largue, et, ayant gaigné un pont de brique, il commence à faire passer son bagage. Je ne sçaurois dh-e si le seigneur Ludovic

(2) Dom Al?are de Saode (Avaro dl Saadi}.

do

GOMIiENTAIBBS DE BIAISE DE HONTLUC. [l552]

de Birague estoit en nostre compagnie^ parce qae nous avions quelque Italien en nostre trouppe. Monsieur le mareschal, qui se vit desengagé, sort . dehors la ville avecques tout ce qu'il avoit amené de forces, et alla attaquer Tennemy au pont; et pensoit dom Arbre camper là, car nous y trouvasmës des loges desja faites. L'escarmouche fut graiide et forte d'uh costé et d'autre : toutesfois j'ay opinion que si nous l'eussions chargé de queue et de teste, cavallerieet tout, que nous luy eussions faict peur et dommage; car, après qu'il eut passé le pont, il felloit monter une montaigne, de laquelle le chemin estoit si estroit, qu'ils n'y pouvoient aller que un à un. Or il nous monsttA qu'il estoit vray soldat et homme de guerre ; car il fit passer premièrement toute sa cavallerie, craignant que la nostre la char geast, et qu'elle la renversast sur les gens de pied; puis fit passer ses AUemans, et luy demeura derrière avec mil ou douze cens arquebusiers , qui tindrent tousjours le pont à la faveur de trois maisons qu'il y avoit auboutd'iceluy, lesquelles nous ne sçeumes jamais guigner, car ils les avoient toutes percées, respondant l'une à l'autre. Au haut de la motitaigtie il y avoit une plaine qui s'estendoit Jusques à une vlllette qu'ils tenoient, estant de la longueur de mil pas seulement ou environ : là il fit faire alte à toutes ses gens, et après se retira; mais, en abandonnant les maisons, nous nous pensasmes mesler; auquel lieu y eut quelques gens de morts d'un costé et d autre. Nous les suy vions tousjours par ce petit chetnin contremont à force arquebusades, car nous ne voyons pas Tappareil qu'il nous avoit faict sur le haut de la montaigne.

Messieurs de Bonnivet , de La Mothe-6ondrin (i) et moy estions à cheval, et parmy les arquebusiers, pour leur donner courage; et, comme nous fnsmes sur le haut, il nous ilt une cdrgue de mil ou douze cens arquebusiers qui nous ramenèrent droit au pont plus viste que le pas, et sur les bras de monsieur le mareschal. Le cheval de monsieur de La Mothe fut tué, le mien blessé , qui mourut dans cinq ou six Jours, et Dieu nous ayda pour nous avoir faict départir nos soldats en deux trouppes , à main droicte et à main gauche du chemin , encore que la montée fust bien difdcille ; qui fut cause que nous ne perdismes que fort peu de gens ; car , si nous fussions esté tous enfiliez dans le chemin, noua eussions faict une grande perte , et nous mesmes y fussions demeurez. Notez cela , Jeunes capitaines, quand vous vous trouverez à mesme; car, les vieux et avisez et qui se sont trouvez en

(4} Biaise de Pardaillan de La Mothe Gondrin.

tels marchez sçavent ces remèdes. Monsieur le mareschal retira tout le camp autour de Sebe , et lendemain ramena les canons que messieurs de Basse et dé Gordes avôient menez quand ils la prindrent , et y laissa trois compagnies , deux françoises et une italienne ; puis se retira par le Montdevi devers Thurin et Quiers. Or il ne me souvient comme Sebe fut depuis perdue, car nous y retouriiasmes uil an après la recouvrer, qui fût bien autrement deffenduê et combattue que le premier coup, comme j'escriray icy après.

Quelque temps après , le sieur dom Ferrand dressa un camp sui*passant toutes les forces de monsieur le mareschal , car ledict seigneur n'avoit Suysse ny Alleinahd. Or ftrt il adverty par les seigneurs Ludovic de Birague et Francisco Bernardin , que ce camp estoit dressé pour venir reprendre Sainct Martin et les autres chasteaux, ensemble pour prendre Gazai , à quatre mil de Thurin, et la fortifier , afin que Thurin ne rcceust aucun rafraîchissement des montaignes et vallées de Lans, mesmes de Gazai, duquel lieu on tiroit la pluspart des fruits et bois qui venoient à Thurin. Or , comme le camp du seigneur dom Ferrand fut prest à marcher droict à Sainct Martiii , monsieur le mareschal tint conseil de ce qu'il devoit faire de Gazai , veu qu'elle n'estoit point fortifiée ny tenable ; et conclurent qu'il la falioit * abandonner et la démanteler ; toutesfois que le démantèlement ne serviroit de rien, car le seigneur dom Ferrand Tauroit bien tost refaicte. Je fus adverty à Montcallier le soir mesmes de la conclusion : qui fut cause que le matin je m'en allay trouver monsieur le mareschal à Thurin, et luy demanday s'il avoit arrcsté d'abandonner Gazai. II me dit qu'ouy , parce qu'il ne se trouveroit homme qui voulust bazarder sa vie et son honneur en se Jettant dedans , et qu'ils avoient conclu au conseil d'y mettre une compagnie d'Italiens, laquelle se rendroit incontinent qu'elle verroit approcher le seigneur dom Ferrand. Je luy dis alors que cela ne serviroit de rien , car le capitaine mesme le dirolt à ses soldats pour les y arrester , et qu'il falioit faire à bon escient, non en ceste sorte. Il me respondit : a Et qui voudriez vous qui fust si fol et hors de sens que d'entreprendre la deffence d'icelle? • Je lui respondis que ce seroit moy. Alors il me dit qu'il aymeroit mieux perdre beaucoup de son bien, que de permettre que je m'engajasse là dedans , veu que ceste place ne sçauroit estre fortifiée d'un an pour tenir contre le canon. Je luy respondis lors : « Monsieur, le Boy ne nous paye tiy ne nous entretient que pour trois raisons : Tune , pour luy gaigner une bataille, afin que, par le moyen d'icelle , il puisse conquérir

COMHSNTAIBES DE BLAISB DB MOMTLUC. [l552|

beaucoup de pays ; l'autre, pour luy deffendre une Tille , car il n'y a yille qui se perde sans amener grand perte de pays ; et la trolsiesme , potir prendre une ville , car le gain d'une ville prise amené à snbjection beaucoup de gens; et tout le reste ne soùt qu'escarmouclies ou rencontres qui ne servent qu'en particulier à nous, et poumons faire cognoistre et estimer de nos supérieurs , et acquérir de l'honneur pour nous ; ear^ quant au Roy , il ne profite aucunement de ceia ny de tons autres elTects de la guerre, que par ces trois choses que j'ay dictes; et par ainsi , j^stost que ceste place s'abandonne , J'y mourriy dedans. » Monsieur le mareschal me contesta fort pour me divertir de ceste intention ; mais, comme il me vit résolu, il me laissa faire. Il se payoit fort de maison , sans croire sa teste , comme faisolt monsieur de LaUtrec , auquel on a remarqué ce deflàut , comme Je pense avoir dit ailleurs.

OrCazal est une petite ville fermée de muraille de caillons, sans pierre aucune carrée, un fossé qtii l'euvironne ; et l'eau s'y met et s'en sort, de sorte que l'oii ne peut approfondir lé fossé ny retem'r l'eau en aucun endroit, pour le plus, que jasques à demy cuisse. Il n'y avoit tranchée aucune dedans ny dehors; les quatre coings n'estoient aucunement remplis, de sorte que , quand Où m'eust Imttu une courtine par le quanton , on me pouvoit battre par le flanc. Jedemanday à lûonsieùr le mareschal cinq cens pionniers de la montaigne ; ce qu'il depescha promptement à lever, et furent dans quatre jours à Cazal ; plus , loy demanday une grande quantité d'outils et rerremens pour faire travailler les soldats; ce qu'aussi promptement il m'envoya , avec grand quantité de ITarines , lards , plomb , poudre et wrde; plus , luy demanday lebaron de Chipy (l), U Garde [ qu'estoit parent du baron de la Garde], Le Mas , Martin, et ma compagnie : toutes ces cinq compagnies estoient bonnes , et les capitaines avec , lesquels , ayans entendu que je les avois nommez de moy-mesmes ; le prindrent à grand louange et honneur. Je luy demanday aussi Le Griti , vénitien , qui avoit une compagnie d'Italiens : le tout me fut accordé. Le matin donc je m'allay mettre dedans , et le soir toutes les compagnies arrivèrent. Monsieur de M (3), premier fils de monsieur de Maugiron , tttolt là en garnison avec la compagnie d'hommes d'armes de son père , auquel monsieur le mareschal manda qu'il sortist , et qu'il menast la com-

(DGbépy.

(Z) JUmd'Ygié.

ffl Franoesoo di Ciiiaramoate.

pagnie à Moncallier ; il luy rescrivit qu'il n'avoit pas demeuré si longuement en garnison à Cazaï pour l'abandonner lorsque le siège y venoit, et mesmement, puis qu'un si vieux capitaine que moy entreprenait de la deffendre , qu'estoit cause qu'il avoit délibéré d'y mourir avec moy. Monsieur le mareschal ne print pas cela pour argent comptant , car le lendemain bon matin 11 vint à Gazai , ayant avec luy monsieur d'Aussun, de La Mothe-Gondrin , et le vicomte de Gordon. J'y bvois desja faict tous les quartiers de gens de pîM , sans desloger la gendarmerie , pource que Je voyois monsieur de Gyé obstiné , et toute sa compagnie résolue d'y demeurer. Monsieur le mareschal, arrivé qu'il fut, ne sçeut jamais faire tant qu'il en peut amener ledit sieur de Gyé ; atns respondit franchement qu'il en pouvoit bien tirer sa compagnie, si bon luy sembloit, mais que, pour son regard , il n'en bougeroit pas; que fut cause que monsieur le mareschal s'en retourna fort mal content de m'avoir jamais accordé la demeure. Je veux dire à la vérité que monsieur de La Mothe-Gôndrin et monsieur le vicomte de Gordon se mirent à pleurer quand ils me dirent à Dieu, et me tenoient tous , comme faisolt monsieur le président de Birague mesmes qui est en vie , pouf perdu ou de la vie ou de l'honneur ; et ainsi s'en allèrent après disner. Et priay monsieur le mareschal et tous mes compagnons qu'ils ne me vinssent plus veoir, car je ne voulois estre empesché d'un seul quart d'heure pour diligentër ma fortification. Je priay monsieur le maieschal de m'envoyer le colonel Charamond (3) qui estott àRiboulle, pour m'aiderà ladicte fortification, avec deux ingénieurs que ledict seigneur mareschal avoit, l'un desquels fut tué à la prise de Ulpian , et l'autre est le chevalier Reloge , qui est en france.

Nous commençasmes à remplir les quatre quantons , chasque capitaine des quatre en ayant pris le sien , puis departismes aux quatre courtines les deux autres compagnies et les cinq cens pionniers, car tc(us ceux de la ville au dessus dix ans portoient la terre avec tes quatre capitaines. Mais , pour ne vouloir desrober l'honneur d'aiicune personne , monsieur de Gyé avoit une enseigtte de Dauphioé , qui se nomnloit Montfort, elle guidon monsieur de L'Ëstanc, lesquels, estans arrivez à Moncallier sur le soir , commencèrent à se souvenir et plaindre leur capitaine , tellement que toute la compagnie se mutina , et résolut d'aller mourir auprès de luy , et ne l'abandonner point ; ainsi L'Eslanc pria ledict capitaine Montfort de vouloir demeurer, car pourroit estre que monsieur le mareschal les y laisseroit tous aller quand 11 verroit qu'une partie

s'en serolt allée ; et , pour ne malcontenter ledict sieur maresehal , qu'il retint avec luy tous ceux qui y voudroient demeurer. Ce qu'estant accordé, ledit L'Estanc, craignant que monsieur le maresehal n'en fùst adverty , part à la minuict , suivy de la compagnie ; car ne vouloist demeurer homme d'icelle compagnie , que deux gens-d'armes et trois archers avec ledit de Montfort : iU laissèrent leurs grands chevaux et armes, sauf la cuirasse et la salade, montèrent sur un courtaut chacun seulement , et , laissans leurs lances à leurs logis, prindrent des picques avec chacun un vallet à pied, et ainsi arrivèrent au soleil levant à Gazai , distant de Moncaliier six mil. Monsieur de Gyé et le baron de Ghipy avoient entrepris de terrasser la porte de laquelle ils virent ces gens; ils demeurèrent grand piece (1) à les recognoistre , puis tous deux leur coururent au devant. Par là je cogneus que monsieur de Gyé estoit bien ay mé de sa compagnie ; aussi le meritoît-il. car J'oserois dire que c'estoit un des braves capitaines de France , et des plus vaillans. Monsieur de Montfort s'en alla le matin à monsieur le maresehal , et luy dit qu'il avoit perdu le guidon et toute la compagnie, qui s'en estoient allez la nuict trouver leur capitaine, le priant de luy donner congé de les suy vre avec un homme d'armes et trois archers qui luy estoient seulement de reste : ce que ne luy voulut permettre , ains luy deffendit expressément , et Ten fit retourner à Montcallier.

Or nostre ordre dans la ville estoit tel , que le matin tous généralement , tant capitaines , soldats, pionniers y qu'hommes et femmes de la ville, se rendoient devant le jour chacun à son œuvre , à peine de la vie ; pour à quoy les contraindre fis dresser des potences : j'avois et ay tousjours eu un peu mauvais bruit de faire Jouer de la corde, tellement qu'il n'y avoit homme , petit ny grand , qui ne craignist mes complexions et mes humeurs de Gascogne.

Donc, pource que c'estoit en hyver et aux plus courts jours , Ton travailloit depuis la poincte du jour jusques à unze heures , puis tout le monde s*en alloit disner , et à midy chacun se rendoit à son œuvre, et travailloit-on jusques à l'entrée de la nuict. Quant au disner, chacun disnoit au mien , mais le soupper estoit à mon logis , ou à ceiuy de monsieur de Gyé , ou d'un des capitaines , chacun à son tour : auquel lieu se trouvoient les ingénieurs , les commandeurs de l'œuvre; et, s'il y avoit quelqu'un qui n'eut pas avancé son œuvre autant qu'un autre, je luy departois ou des soldats ou des pionniers,

(I) Grand pUce i beaucoup de temps.

pour que le lendemain au soir son œuvre fost autant advancée que celle de son voisin. Or je ne faisois autre chose que de courir par tout à cheval , ores aux fortifications, puis à ceux qui sioient les tables au moulin; j'en fis fiiire grande quantité de demy pied d'espois , et autres pièces de bois qui nous estoient nécessaires : l'eau de ce moulin nous faisoit un grand bien , car la sie ne reposoit jamais; et la pluspart de la nuit je marchois à torches par toute la ville , puis m'en allois où se faisoit le gason , tantost où se faisoient les gabions ; ores je r'eutrois dans la ville, et donnois le tour par dedans, puis après je m'en sortois autresfois recognoistre tous les lieux; et n'avois aucun séjour qu'à l'heure de dlsoer, non plus que le moindre soldat de la trouppe , encourageant cependant tout le monde au travail, caressant et petits et grands.

J'apprins là qu'est-ce d'une entreprise, quand tout gênerai lement se délibèrent d'en venir a bout, et qu'est-ce qu'une masse de gens tous convoiteux de gaigner honneur au lieu qu'ils entreprennent ; et, encores qu'on puisse acquérir grand louange en départant si bien les choses et les temps, qu'il ne se passe un seul demy quart d'heure inutilement, si est-ce qu'un chef ne fera jamais rien qui vaille si tous generaliement ne sont d'un bon accord et n'ont bon dcsir de sortir de l'entreprise à leur grand honneur, comme fut fait en ce lieu. Mes capitaines , mes compagnons, il faut que ce soit chose qui dépende principallement de vous : que si vous scavez gaigner le soldat avec un mot , vous ferez plus qu'avec des bastonnades : il est vray que s'il y a quelque mutin ou rétif, à ses despens il faut faire peur aux autres. Je veux retourner à monsieur de Gyé , lequel ne bougea jamais de sa porte jusques à ce que par le dedans et par le dehors elle fut dutout terracée , avec tous ses gendarmes, qui ne s'y espargnerent non plus que le moindre soldat de nos trouppes. 0 capitaines, le W exemple que vous avez icy, si vous voulez netter, pour entreprendre, quand l'occasion se présente , de tenir une place. Je veux encore dire que j'avois donné tel ordre, qu'il ne se roangeoit un morceau de pain et ne se beuvolt un verre de vin, que par ordre et avec raison; et si vous voulez prendre exemple à Gazai , non seulement entreprendrez ' vous à garder une place, I^^ foible qu'elle soit, mais un pré environné dcfossez , pourveuque l'union y soit comme je l a^o là dedans: tout estoit une mesme volonté, uû mesme désir et un mesme courage: ^* P* nous estoit un mesme plaisir. Or la ^^^ mienne fut si heureuse , que le sieur dom t «^ rand bailla à Cezar de Naplcs la moitié de son

COHMBNTÀIBfiS ]>E BLAISB DE MONTLUC. [l652| d$

Camp, presqtie toute son Infbnterie , avec partie delAcavallerie, pour la conduire à Riverol, sept petits mil de Gazai , Ulpian entredeux ; et demeura ledict Cezar de Naples vingt deux jours à prendre Sainct Martin et ces autres chasteaux. Pendant ce temps-là , Je mis la ville en deffence avec une extrême diligence, et fis faire de grandes tranchées et rampars derrière tous nos coins et pwtails bien terrassez , et tous les hauts gabions gabionnez à double gabionnade^ bien délibérez de nous frire bien battre et acquérir de i bonnenr. Or Cezar , ayant pria Sainct Martin et les autres chasteaux , arriva à Riverol avec son camp, où tout incontinent le sieur dom Ferrand mit en conseil pour arrester s'il nous de- Yoit venir assaillir ou nous laisser , veu que J'avois eu temps de me fortifier, et que j'avois acheré tout ce que je voulois faire pour nostre deffesee : et aussi mettoit en avant que nous estJofls six compagnies là dedans, tous résolus de combattre, et qu'il doutoit qu'à l'assaut il perdroitpius de vaillans capitaines espagnols et ita- '«Dsque la ville ne valloit; et leur remonstroit tOQt ee que j'avois fait dedans. Les capitaines espaign(^ et italiens qui furent appeliez en ce conseil, voyant que le hazart tomboit sur eux , firent remonstrer par leur maistre de camp que l'Empereur avoit là des meilleurs capitaines qui! east en toute l'Italie , et desquels il faisoit aotaot ou plus d'estat que de tous les autres ; et ^, pour ceste cause, il prioyent le sieur dom Ffrrand de les vouloir conserver pour une bataille ou pour quelque entreprinse grande , et DOD pour si peu de cas que Gazai. Là dessus y eot grans disputes , et trois jours tindrent conseil sar ee hkx : Cezar de Naples et le gouverneur d'ilpian opiniastroyent que l'on nous devoit ve- Qir assaillir. Or, les soldats espagnols, qui entendirent ce qu'en disoit Gesar de Naples, dirent à leurs capitaines qu'ils iroyent donc à Tassant avec leurs Italiens; car, quant à eux, ils ne s'y trouverolent point, voulans maintenir ce que leur maiskie de camp avoit proposé. Toutes ces disputes furent sçeuës par monsieur le maresehal, après que le sieur dom Ferrand fut quitté de Rfverol (i) , par des lettres qu'il escrivoit au président de Milan , lesquelles les gens du sieur Ludovic de Birague prindrent ; et, cependant <1Q ils dispotoientde la chappe à l^evesque, mon- ^r le mareschal leur fit desrober Albe par '"«sieurs de la Mothe-Gondrin , Francisco Ber- ««&, et de Panau (2), Ueutcnantde la compa-

'1^ fui quUtè de Kiterol , pour etit gititté Riverol. S) BoyTin du Villan le nomme Paran , et donne des ûHaU cnrieo\ $m cette entrepiise.

gnie dudit sieur mareschal , et quelques autres dont ne me souvient. Monsieur le mareschal fut adverty de la prinse au point du Jour , car nos gens y estoyent entrez à unze heures de nuict , et me depescha un sien lacquay avec une lettre qui disoit : « Monsieur de Montluc, tout à ceste heure j'ay esté adverty que nostre entreprinse d'Albe est sortie à effet, et nos gens sont dedans; qui est cause que je monte à cheval et m'y en vois à extresme diligence. » Le lacquay arriva environ les dix heures; et, pour-ce que le gouverneur de Ulpian retenoit un trompette de monsieur de Maugiron, j'y envoyay un tambour du capitaine Gritty ; et, luy ayant monstre la lettre de monsieur le mareschal, je luy donnay charge de dire au gouverneur d'Ulpian que le sieur dom Ferrand ne se pouvoit mieux revancher de la perte d'Albe, que de nous venhr attaquer. Et comme letaral>our fut à la porte de Ulpian, trouva que le gouverneur estoit allé au poinct du jour au conseil à Riverol ; il dit aux soldats de la porte la prinse d'Albe ; lesquels sur ces nouvelles le voulurent tuer , et de faict commencèrent à l'attacher et garrotter : mais cependant arriva le gouverneur , auquel je mandois qu'il me rendist le trompette, veu que nous nous avions tousjours fait bonne guerre ; et qu'il ne commençast point la mauvaise, car nos gens l'avoy eut aussi fait aux leurs à la prinse d'Albe. Ledit gouverneur print le tambour et l'amena à son logis , et luy dit que, si ce qu'il disoit n'estoit vray, qu'il le ferolt pendre : le tambour luy respondit que, s'il estoit vray, il ne vouloit qu'il luy donnast qu'un teston, et qu'au contraire , s'il disoit faux, il vouloit estre pendu. Le gouverneur tourne remonter à cheval , et s'en va à Riverol : toute la nuict ils furent en conseil si cecy pouvoit estre vérité ou non. Lendemain à midy, arriva le capitaine du chasteau de Montcalvo, qui leur porta nouvelles, de la part du gouverneur d'Ast, que la prinse d'Albe estoit véritable ; qui fut cause que lendemain matin le sieur dom Ferrand partit, et s'en alla passer la rivière au pont d'Asture en grand diligence, pour aller droit audit Albe, voir s'il le pourroit reconquester avant que monsieur le mareschal l'eust faite fortifier d'avantage.

Comme je me vis hors de la craincte du siège, j'envoyay incontinent les pionniers que j'avois audit Albe , qui firent grand plaisir à monsieur le mareschal. Je n'attendois pas là de commandement : il est souvent nécessaire de faire avant estre commandé, s'il n'y a du hazard. Monsieur de Bonivet et le colonel Sainct Pierre, corce , se mirent dedans avec sept enseignes. Or, dés l'arrivée du seigneur dom Ferrand au pont d'Astu-

comiENTATBfis DE BUTSV w uomtvc. [t&sz]

re, et qu'il eut passé la rivière, monsieur de Salvazon , qui estoit gouverneur de Berrqê , m'en advertit en diligence. Je fis partir le baron de Cliipy, La Garde et Le Mas soudainement, qui furent lendemain au poinct du Jour à Albe ; de^ quoy monsieur le maresclial fut fort aise, comme fut bien aussi monsieur de Bonivet, pour-ce qu'ils venoyeut d'un lieu auquel ilsavoient prins grand peine de fortifier, espérant que ceux-là monstreroient le chemin aux autres, comme ils firent. Monsieur de Maugiron voulut demeurer à Caza] , car il y faisoit bon vivre pour les chevaux. J*y laissay le capitaine Martin avec luy , et envoyai Le Grity à sa garnison ; moy et lecollonel Gharmondallasmes trouver monsieur le mareschai à Thurin, qui ne faisoit qu'arriver d' Albe, et ma compagnie s'en alla à MP^^^fil^* J® vous laisse discourir si monsieur le mareschal, monsieur le président Birague et toute la cour du parlement me firent grand chère , et si je fus le bien venu.

Donc, capitaines y quand de quelque entreprise sortira grande commodité, et quelque profit eu pourra venir, comme faisoi^ de ceste-cy, veu que Thurin , si Gazai eust esté prins , en souffroit grand dommage, n'arreçtez d'entreprendre et tenter hardiment; et, quand vous y serez ^ souvenez-vous de la sorte que J'en usay ; car ainsi mettrez-vous en crainte Tennemy de vous attaquer ; il est plus en alarme de vous assaillir, que vous n'estes de vous deffendre ; il songe et considère ce qui est dedans , et qu*ii a affaire à gens qui sçavent remuer terre; qui n'est pas peu de chose à un guerrier. Il est vray que le sieur Cezar fit un pas de clerc de s'amuser aux forts , et nous laisser cependant fortifier : s'il fut lors venu droit à nous, il nous eust donné de la peine : je croy qu'il craignoit. Aussi ma bonne fortune voulut que le sieur dom Ferrand sépara ses forces : s'il fut venu lors nous attaquer, il eust emporté de bons hommes, mais nous eussions bien ve^du nostre peau.

Or, cofnme le sieur dom Ferrand fut en Ast, il eut advertissement que monsieur de Bonivet estoit fort dans Albe, et que de nouveau y estoient entrez trois compagnies de celles que j'avois à Gazai, avec grand quantité de pioiuiiers; qui fut cause qu'il entra en aussi grande dispute s'il y devoit aller ou non, comme à Riverol pour venir à Gazai. Il partit donc au bout de cinq ou six jours d'Ast avec toute sa cavallerie pour recognoistre Albe ; et, après avoir demeuré un Jour aux environs , il s'en alla camper devant Sainct Damian , parce qu'il avoit entendu que monsieur le mareschal avoit prins presque toutes les munitions, poudres, plombs et cordes pour met-

tre dans Albe, et avoit donné charge à qoelqa'im d'en y amener autant. Mais bien souvent la paresse et négligence des hommes fait plus peràre que gaigner : car Je ne vis Jamais homme long en besongne, paresseux ou négligent à la guerre, qui fit beau fait ; aussi il n'y a rien au monde où la diligence soit tant requise : un Jour, ime .heure, une minute fait évanouir de belles eDt^^ prises. Or monsieur le mareschal pensoit que le sieur dom Ferrand se vmt mettre plustost i Garmagnolle que non ailleurs, pour la fortito et prendre le chasteau, pensant que Sainct Jk* mian anroit recouvert des poudres. Ainsi s'en vint jusques à Garmagnolle. Monsieur de Basse, qui estoit gouverneur du marquisat de Saiosse, vouloit entreprendre de deffendre le chastoau. [1 653] Monsieur le mareschal s'en alla après à Garignan, et me laissa avec ledit sieur de Baué pour luy ayder à mettre les vivres et munitions dans le chasteau, et ce fut à la requeste mesmei de monsieur de Basse ; et, lendemain propre({Qe monsieur le mareschal fiit party , il fut adverty, par une lettre venant des parts de messieorsde Bricquemaut (1) et de Ghavigny, que le camp de Tennemy se campoit devant Sainct Damiao, et qu'ils le prioient les vouloir secourir de poudres, plomb et corde pour Tarquebmerie, car ils n'avoyent point eu celle qu'il leur avoit promis : dont monsieur le mareschal ae trouva le plus fasché du monde, et y envoya promptemeot six charges de poudre et quatre de plomb et de corde ; et mandoit au gouverneur de La Cisterne , distante de Sainct Damian deux petits mil, lequel avoit trois compagnies d'Italiens avec luy, qu'il hazardast de mettre ceste nnict là ces munitions dedans. Monsieur de Basse et moy avions desja entendu que le camp s'estoit planté devant Sainct Damian, par l'homme mesmes qui en portoit les nouvelles à monsieur le mareschal ; car il folloit qu'il passast à Camignolle , comme fit aussi ceste munition trois ou quatre heures après, qu'estoit sur Ventrée ds la nuict. Monsieur de Basse et moy exhortasses celuy qui conduisoit icelle munition de remoastrer aux capitaines qu'il falloit que ceste noictlà mesmes la poudre entrast, car autrement elle ny pourroit point entrer ; et falloit que cela) qui la conduisoit y entrast luy-mesme : nous ie trouvasmes si froid, que nous cogneusmes biea qu'il ne ferolt rien de bon. Il est aisé de voir l la care si un homme est espouvanté, et s'il luy baste l'ame pour exécuter ce qu'il entreprend: et eusmes peur qu'il n'espouvantast plustost les capitaines, quand il serait à La Gisteme, que de

(I) François de BeanvaîsdeBrîqaemant.

COMMBNTilBES pB BLAISB DE MONTLUG. [1559]

lenr donner courage : qui fat cause que je me résolus de m'y en aller , pour tascher par ce seeoors à sauver la place ; monsieur de Basse voulut qae monsieur de Classe , son premier fils, vint avec moy, conduisant dix hommes d'armes, car il estoit lieutenant de la compagnie.

Noos partismes une heure de nuict , et arrivay à onze heures à La Cisteme ; auquel lieu je troQvay le gouverneur et les capitaines bien empeschez, faisant de grandes difficultez sur la coodoitte de ceste munition , et comme elle se poorroit mettre dedans : et à la vérité il y avoit quelque raison , car Sainct Damian est petit, et le sieur dom Ferrand avoit en son camp six mil Allemans, six mil Italiens et quatre mil Espagnols, douze cens chevaux légers et quatre cens hommes d'armes, et tout cela campoit joignant la ville, autour de laquelle les corps de garde se toochoient ; et d'y faire entrer la munition avçç les chevaux qui l'avoient portée , estoit chose impossible , car il y avoit neige jusques au genou, et tous les chemins estoient pleins des loges des soldats. Or incontinent je fis assembler force sacs, lesquels nous coupasmes en trois, et quelques femmes promptement les cousoyent , dans lesquels je fis mettre la poudre ; puis j'eus trente paysans auxquels je fis lier les poudres, plomb et corde à la ceinture, et leur fis bailler à chacun un baston en la main pour se soustenir. Monsieur de Briquemaut, gouverneur, avoit envoyé six Suysses de sa garde hors |a ville, lesquels n'estoient peu r'entrer dedans ; ainsi se trouvèrent à La Cisterne et prindrent leur part de la munition. Estant donc prests à partir, arrivèrent les seigneurs de Pied-Defou ( 1 ) et de Bourry (2), lequel on m'a dit s'estre faict huguenot , à» Sainct Romain, parent de monsieur de La Fayette, et trois ou quatre autres gentils-hommes s'acheminans pour s^aller jetter dedans, lesquels se mirent à pied et renvoyèrent leurs <^vaux. Monsieur le mareschal avoit escrit à deux des capitaines qui estoient à La Cisteme, qu'ils eutreprinssent 4e mettre les poudres dans Ss^t Damian ; lesdits capitaines estoient vieux soldats , ce qui ne m'en fit espérer aucune chose de bon : car qui veut faire une exécution hazardeuse et de grand combat, il se fout garder sur tout de vieux capitaines et de vieux soldats, parce fu'ils appr^endent trop le péril de la mort, çt la craignent, et n'en tirerez jamais bon ouvrage: ceque j'experimentay là et en plusieurs autres lieu. Le jeune n'appréhende pas tant le danger:

(1) René, seigneur du Puy-da-Fou.

(2) Charles do Bec, iMron de Boarry.

(5) t Voyei le camp; voici la cafalerie; \oilà la gen-

il est vray qu'il y faut de la conduicte; et entreprendra aisément quelque exécution où il y fiaut de la diligence : il est prompt, ingambe, et la chaleur luy enfle le cœur, qui est souvent froid au vieillard.

Or ils partirent environ deqx heures après mmuict , et , comme ils firent hors la ville , je me mis sur une plate-forque près de la porte , duquel lieu je descouvrois tout leur camp, sauf un peu de l'autre costé de la ville; j'envoiay Iç lieutenant du gouverneur de Li| Cisteme pour donner l'alarme par le fons à main gauche; eç qui ne porta pas grand profit , d'autant que l^ ennemis n'en firent nul compte. Et comme noi gens furent stur un petit haut près de la ville , d'o\i on desGouvroit tous les feux, et les genft mesmes à la clarté d'iceux , un des capitaines italiens dict à monsieur de Pied-Defou et aui^ autres : Vedete (3) il campa : ecco la cavaUerie, ecco la gendarmerie; ecco H Tudesci, ecco li Espagnoli,ecco li Ilaliani; leur monstrant \^ tout avec le doigt : Non si intrarebbe una gaUjt, bisogna tornar in dieiro ; ce qu'ils firent. Or je demeuray tousjours sur ceste plate-forme, ayant mon mal de cuisse qui me tuoit , de laquelle jç n'estois encore guery ny de deux ans après; voicy nos gens retournez sur la poincte du jour, et me comptèrent ce qu'ils avoient veu, dequoy jç fus bien marry. Soudain je despesche uu homme en poste devers monsieur le mareschal , qui ne sçavoit pas que je fusse à La Cisterne, ains me pensoit à Carmagnolle avec monsieur de Basse ; el lui manday tout ce qui en avoit esté faict , et qu'il ne falloit point avoir espérance que ces capitaines-là missent les poudres dans Sainct Damian ; j'en avois desja faict l'espreuve : le priant qu'il mandast en poste àMontcailier au capitaine Cliarry (4), qui portoit mon enseigne , que soudain il partist avec cinquante des meilleurs soldats que j'eusse, sçavoir, trente arque* busiers , et vingt picquiers, et qu'il se rendist à La Cisteme à la minuict. Monsieur le mareschal trouva estrange quand il entendit que j'estois là, et depescha un homme en poste au capitaine Charry, auquel j'escrivois pareillement un mot en haste : ce vaillant jeune homme , plein de bonne volonté, ne s'en fit pas prier, mais tout incontinent il partit avec les cinquante soldats , et se rendit environ une heure après minuict à La Cisterne , auquel lieu je luy avois faict ap* prester dans une cave trois ou quatre feux de charbon et une table longue pleine de vivres; et

darmerie; wHh les AUcroands , les Espagnols, leslia« liens ( leur montrant le tout avec le doigt ) : on ne feroit pas entrer un cbat ; U faut s'en retourner. • {i\ Jaoqoes Pré? ôt, sieur de Clurri.

CÛMMENTAfRES DE BLAISE DE XONtLUC. [l553]

avoisrje fait enserrer les vilains d*an costé , et , pendsuit que les soldats beuvoyent , Je les faisois charger avec les Suysses; et ne voulus plus parler aux capitaines des Italiens pour aller avec le capitaine Charry , mais en priay un de me bailler son enseigne, qu'on nommoit Pedro Antonio, un jeune fol esventé que J*avois cogneu à Montcallier, et Tavols fait mettre en prison deux fois, pour des foUies qu'il faisoit dans la ville. Je le tlray à paît et luy dis : t Pedro Antonio , Je te veux faire plus d'honneur qu'à ton capitaine : tu as veu la nuit passée quelle faute vous autres avez fait , de ne vous efforcer d*entrer dans la ville, et vous en estes retournez avec excuses ; de ma part , je ne prens nulle excuse en payement, depuis qu'il y va de la perte d'une ville et des gens de bien qui sont dedans. Je sais bien que tu as assez de valieur, mais tu n'es pas sage ; et , si tu veux esprouver ta sagesse à ce coup , comme tu as d'autresfois fait ta hardiesse , Je te promets ma foy de te faire donner une compagnie à monsieur le mareschal, auquel Foccasion se présente luy faire cognoistre que, comme tu es hardy, tu es aussi sage pour commander. Je veux que tu ailles prendre cinquante hommes de la compagnie de ton capitaine, auquel Je veux dire tout à ceste heure qu'il te les baille , et, au sortir de la ville, je te mettray tous les paysans et les Suysses qui portent la munition au milieu de tous les cinquante soldats ; et veux que tu amenés deux ou trois sergens que Je te feray bailler aussi pour en mettre un à chasque flanc et sur le derrière , afin de donner courage à tes soldats de te suy vre, et garder que les paysans ne s'escartent. Mais, comme le capitahie Charry ira attaquer un corps de garde, passe outre sans t'amuser à combattre, sinon que quelqu'un se presentast devant toy, et passe tousjours en avant, soit que tu rencontres ou non, Jusques à ce que tu sois à la porte de la ville. » Il me respondtt(l) : Credele, signor, ch' io lo faro a pena di morir, et voi connoscereli che Pietro Antonio seradivenuto saggio: lors Tembrassant, Je luy dis : Io ti promelto anchora che io mi recordero di le, et che ti sera riconnosciuto il servisio : no mi mancar di gratta, io ti ghiro per la Nostra Madonna se lu non fat chelloche un huomo da bene dehbe fare, io ti faro un trallo de Monllvco ; tu sais como io ho manegialo non suono quindeci di uno d'elli

(I) « Assurez-ToiM , monsieur , que je le ferai , ou que j'y nx>urrai ; et , pour cette fois , tous verres que Pietro Antonio rst devenu sage. • I^rs i'emlirassant , je lui dis : « Je te promets encore que je me souviendrai de toi, et que le service que tu nous rendras sera récompensé; mais ne manque pas il ta promesse, car je te jure par la

nuostri facendo d*ilpoUrone ; io non dimandù seno un puoco di prudenza con prestezza. Il me tint ce qu'il m'avoit promis, car il s'y porta bien sagement : les capitaines luy baillèrent toat ce qu'il demandoit, estans bien aises d'en estred^ chargez. Je priay aussi Pied-Defou et autra nommez que, puisqu'ils vouloient entrer dans la ville, il falloit qu'ils y entrassent pour l'aider à conserver et non pour se perdre , ensemble ce qui estoit dedans, d'autant que la conservation d'icelie ville ne consistoit qu'à mettre les munltiou dedans, et qu'il estoit nécessaire qu'ils se départissent les uns aux flancs, les autres sur le derrière , aux fins que quand le capitaine Ghany combattroit, ils donnassent courage aux gens de Piedro Antonio, et aux paysans, de passer outre; ce qu'ils firent. Or tous, tant mes soldats, Italiens, que les paysans, furent advertls par moy de tout ce que les uns et les autres dévoient faire, ainsi sortir de la ville en ce mesme ordre. Je dis au capitaine Charry, presens mes soldats, que Je ne les voulois Jamais plus voir s'il n'entroyent ou mouroient , tous tant qu'ils estolent de ma compagnie : alors il me responditqueje m'allasse seulement reposer, et quebien test j'entendrois de ses nouvelles : à' la vérité c'estoit os soldat sans peur. En sa trouppe estoit an de mes corporals, nommé Le Turc, picard de nation, qui me dit : « Et quoy, faictes vous doute quenons n'entrions dedans ? Par la mort bleu, nous aurions bien employé nostre temps, ayans combattu plus de cent fois avec vous, et tousjourt demeurez victorieux, et à ceste heure cy ^ws faictes doute de nous? » Alors Je le sautoy embrasser au col, et lui dis ces mots : t Mon Turc, je te promets ma foy que Je vous estime tant tous, que Je m'asseure que, si gens au monde y entrent, vous autres y entrerez. » Nous avions des chandelles basses pour nous esclairer, afin que les sentinelles du camp n'apperceussent aucun feu dans La Cisteme ; et ainsi ils partirent, et je m'en allay mettre sur la plate - forme sur laquelle j*avois la nuict auparavant demeuré; le capitaine de lÀ dedans me tenoit tousjours compagnie. Or au bout de deux heures J'ouys une grand alarme à l'endroit par lequel il W^j^ qu'ils entrassent, et grandes arquebusades; mw* cela ne dura point : qui me fit mettre en crainte que nos gens fassent repoussez; ou bien que vs paysans se fussent mis en fuitte, lesquels, comme

Vierge Marie que si tu ne fais pas le defolr don hoinnie d'honneur , je te ferai un trait de Moniluc; lusaiscon"^ j'ai traité, il n'y a pas quinze jours, un dwnflJrM" faisoit le poltron. Je ne te demande qu'un peu de pnwïww et de la promptitude. »

COMMENTAfBES DE BLAfSE DE MONTLIIC. [lo53]

ib farent sur ce haut où les capitaines italiens avoient dit qu'il n'y entreroit un chat, firent un peualte : les guides leur monstrerent les corps de garde, desquels , à cause de la grande froidure et de la neige, les sentinelles n'estoient pas à vingt pas. Le capitaine Charry appella messieurs de Pied«»Defon, Bourry, Sainct Romain, Pedro Antonio, et leur bailla deux guides, s'en resenraot une, et leur dit : « Yoy-là le dernier corps de garde des gens de pied, car le demeurant c'est cavallerie, qui ne fera pas grands efforts à cause de la grand neige; dés que vous me verrez attaquer ce corps de garde, passez outre le grand pas; et ne vous arrestez, quoy que vous troavlez sur vostre chemin, mais vous rendez à la porte de la ville. » Tous d'une volonté baissèrent la teste; le capitaine Charry aborde ce corps de garde, lequel il mit en routte sur un antre corps de garde, et tous deux prindrent la fojtte; puis passa outre droit à la porte de la Tille, où il trouva ja Pedro Antonio arrivé. Incontinent délivrèrent la munition, sans y faire antre arrest, sinon que messieurs de Cbavigny etBriqn^naut embrassèrent le capitaine Charry, et le prièrent de me dire que, puisque J'estois à La Cèteme, ils estoient asseurez d'estre secouras de ce qui lear faisoit besoin, et qu'il seroit tres-necessaire de leur faire tenir de la munition encore d'avantage. Mais, comme Ton s^amusoit à prendre les soldats des corps die gardes qui s'en estoient foys, dont le lendemain un capitaine en fat pendu, le capitaine Charry et Pedro Antonio, avec les paysans, trouvèrent les ennemis sur ces entre-faites, les chargèrent et passèrent outre; Je n'y perdis un seul soldat , italien ny françois, et n'en y eut un seul blessé, mesmes aucun paysant ; mais tous arrivèrent à laQsteme estant desja grand Jour, me trouvant eacores suMa plate-forme Je despésebay incontinent vers monsieur le mareschal , pour le prier qu'il m'envoyast encore delà poudre, car de plomb et de corde ils en avoient assez : ce qu'il ût tont promptement de Quiers enhors , auquel iieails*e8toitreroué, pour estre plus près de moy. Voy-iâraage que doivent avoir les capitaines ^cpai l'on baille leseharges'pour exécuter une entreprise hasardeuse et soudaine. Je puîsasseurer avec la vérité que, centansa, ne mourut un plus brave et plus sage ny mieux ad visé capitaine de ^a aage , qu'estoit le capitaine Charry ; et m'assenre que monsieur de Briquemaut n*en dira pas le contraire ^ encore qu'il soit de la religion de cenx queTon amassacrédepuis à Paris. La forme de sa mort ( f ) , je n'ay que faire de l'escrire, car le

(1) Q fat asnsabié, ou tué en duel.

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