‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 13 sur 58 · I. C. D. M. T. VU · texte numérisé non relu

I. C. D. M. T. VU

Roy et la Royne , et tous les princes de la Cour le sçavent assez : aussi est-ce chose indigne d'un François. Et quand Je l'eus perdu , ensemble mon fils le capitaine Montluc, qui fut tué à Madère , appartenant au roy de Portugal , il me sembla que l'on m'eust couppé mes deux bras , parce que l'un estoit le mien dextre, et l'autre le senestre. Il avoit nourry le capitaine Montluc tousjours auprès de soy depuis Taage de douze ou treze ans ; et partout où il alloit , ce Jeune garçon luy estoit tousjours pendu à la ceinture : Je n'eusse sçeu luy donner 'un meilleur précepteur que celuy-là pour luy apprendre qu'est-ce que de la guerre ; aussi en avoit-il retenu beaucoup, pouvant dire sans honte, encore que ce fut mon fils , que , s'il eust vescu , c'eust esté un grand homme de guerre, prudent et sage : mais Dieu en aautrement disposé. Laissant cespropos [qui me tirent les larmes des yeux], Je retourneray à nostre faict.

Monsieur de Briquemaut me manda par le capitaine Charry qu'ils n'avoient nul ingénieur là dedans , ny homme qui sçeust dii% où falloit mettre un gabion; dequoy il me prioit en advertir monsieur le mareschal : me prioit aussi de luy vouloir faire retourner le capitaine Charry avec mes cinquante soldats , car il les estimoit autant que la meilleure compagnie qu'il eust là dedans , et qu'en recompense à Jamais il se rendrait serviteur mien : ce que Je fis. Monsieur de Gobas, qui est aujourd'huy estoit lors de ma compagnie et du nombre des cinquante. Jeune de di^-sept ans, et sur son commencement qu'il avoit pris les armes. Monsieur le mareschal envoya en poste à Albe j pour faire venir les ingénieurs qui y estoient , dont le chevalier Reloge en estoit un. . Et, comme le capitaine Charry fut arrivé; lespicquiers prindrent de la poudre en ceinture, ainsi quelesautres avoient faict auparavant; et ne voulut escorte aucune, mais alla prendre le chemin un petit à main droite , par le quartier de leur cavallerie , et donna à travers , et passa sans perdre un homme; il sçavoit très bien prendre son partv. Incontinent qu'il fut arrivé , il pria messieurs de Briquemaut et de Cbavigny de luy laisser garder le fossé ; ce qu'Us lui accordèrent : et se couvrit là dedans de bois , tables et gabions. Et tout incontinent que les guides furent de retour à moy, Je despeschay vers monsieur le mareschal , luy donnant advis de tout , le suppliant qu'il m'envoyast le capitaine Caupenne, mon lieutenant, avec autres cinquante soldats des miens : ce qu'il feit ; et , deux Jours après son arrivée, Je fis. bazarder pour leur apporter encore des poudres. Il alladu costéde la gendarmerie^ où les ennemisa voient mis un corps de garde

COMMBNTilBES DE BLA18S DB MONTLtIC. [1553]

de gens de pied, qui prindrent la cargue d*asse£ loin ; mais il flt tant , qa*il meit la poudre sur le bord du fossé de la porte ; et par luy me mandèrent les susdits seigneurs recommandations, avec advertissement d'asseurer monsieur le mareschal qu'il n'eust plus craiute que la place se perdit , parce qu*ils avoient à cest heure tout ce qui leur faisoit besoin. Le baron de Chipy, qui estoit à Aibe avec monsieur de Bonivet, se voulut essayer d'y mettre des poudres du costé d'Albe , et chargea de la sorte qu'avoient foit leg miens; mais il y perdit les poudres et les paysans, avec presque tous ses soldats; au moins n'en y entra que luy quatorziesme ou quinziesme. En toutes choses il y a de l'heur.

Orle camp ydemeura seize ou dix sept jours devant, et la batterie dura sept Jours (l). César de Naples avoit fait deux mines qui alloient par dessus le fossé , à Tendroit de la bresche , lesquelles estoient desja près de la muraille. Un pionnier se sauvant , fut pris de nos Italiens , qui me dict le tout : lequel, incontinent la nuict venue, je b^tlay au capitaine Mauries [qui estoit pour lors mon sergent, et à ceste guerre dernière a esté sergent major à Bordeaux près monsieur Montferrand] qui l'attacha , et ne voulut qu'un autre soldat et une guide pour le conduire ; lequelle mena si bien, qu'il ne trouva que deux sentinelles par le chemin, lesquelles soudainement se retirèrent au corps de garde. Ainsi il passa, et mena le pionnier dans la ville, dans laquelle il demeura tout le Jour ; et , comme le Jour fut grand , messieurs de Ghavigny et de Briquemaut le menèrent sur la muraille de la batterie, duquel lieu il recogneut en quelle part se faisoit la mine. Incontinent ils descendirent au fossé , et commencèrent à le coupper et gratter, tellement que bien tost après ils descouvrirent les ttous, et depuis nous entendismes qu'il ne s'en £illut de gueres quMIs n'y attrappassent César de Naples , qui estoit là pour recognoistre la mine. Or les deux jours derniers ils firent une grande batterie, et avoit fait faire le sieur dom Ferrand grand quantité de fascines que les soldats espalgnols, italiens et allemans jettoient dedans, ayant couppé la contre-escarpe en deux ou trois lieux; mais autant qu'ils en Jettoient , le capitaine Charry, qui estoit dedans > les retiroit dans la ville par un trou qu'ils avoient au dessous de la bresche ; de sorte que , pensant que ledit fossé fut remply , ils l'envoyèrent recognoistre en plain Jour, estant en bataille pour donner l'assaut ; mais ils trouvèrent qu il n'y avoit rien , et alors

(4) Voyez de Thoaet Boy Tin du Yillars. La relation de ce dernier diffH^ dans les détails.

firent grand diligence de la batterie deux jonn, et si tiroient une bonne partie de la nuict, à la clarté de la lune. Voyans la bonne contenance que tenoyent nos gens là dedans , et qoe leurs mines ny bscioes ne leur avoient de rlea servy, délibérèrent de ne donner poinetl'assaat, ains de lever le siège ; et, la dernière nuict qn'ib eurent achevé la batterie » j'y fis eneoros entrer le capitaine Mauries , qui entendit que le camp se levoit et comme ils retirolent l'artillerie ; car messieurs de Chavigoy et de Briquemaut , avant qu'il partist de là, voulsirent qu'il entendist comme il se levoit, à la vérité pour m'en porter les nouvelles. Ainsipassaetrepassa toutàsonalse sans trouver personne, pource que toutleeamp estoit desja en bataille et hors des loges. Comme il fut arrivé devers moy, environ deux heurei avant le jour, je les depeschay incontinent, mt de bons chevaux , vers monsieur le mareschai, lequel il trouva encores au lict, pource qu'il n'tvoit dormy une seule goutte de toute la nuict, ayant demeuré tout le jour avec monsieur k président Birague et le sieur Francisco Bernardin au dessus deRivedeQuiers, qui, comme ilsn'ouyrent , environ les deux après raidy , plus tirer l'artillerie, ayantdemeuré là jusquesàunebeore de nuict sans rien entendre , tindrent la place pour perdue ou capitulée : maïs le matin, un peu après le soleil levant, et ainsi que le valet de chambre eust ouvert , comme le capitaine Mauries luy eut porté les nouvelles , je vous laisse penser la joye qu'il en eut : il me manda soudain que je m'en revinsse le trouver.

Or je fis là un tour de jeune capitaine : car, comme le capitaine Mauries me dict que le camp se levoit, je m'en allay en grand'haste à Sainct Damian ; et aussi tost que le caj^taliie Charry, qui estoit sur la muraille , me vit venir, il sortit dehors avec mes autres soldats ; de.quoy je fis bien marry. Les ennemis s'estoient mis derrière une petite montaigne, le ventre à terre, et avoient laissé quinze ou vingt arqudbusiers à la descenverte. Je les allay attaquer , et les charry; mais, comme je fus à quatre pas des autres, ils se levèrent et me chargèrent de cul et de teste, tellement qu'ils me menèrent battant tout contre la ville, laquelle me secourut [et bien pour mo>'| de dessus la muraille à coups d^arquebusades. U le capitaine Charry fut pris et blessé, et, sans mon lieutenant que j'avois laissé aux gabions, ils m'avoient taillé en pièces avec tous les cinquante du capitaine Charry. Je perdis sept ou huict soldats, desquels il y en eut trois de morts; monsieur de Gobas Ait une fois enveloppé, et puis eschappa. L'aise que j'avois de voir le siège levé, et l'envie d'avoir quelque prisse sur la en-

GOMMBBnrinBS DB BLAUS DS UOHTLUG. [166S]

iMmii, me fit mal à propos faire ceste eseaj^de. Gela faiet, je m'en reloarnay à La Cisterne^ après ayoir vea messieurs de Chavigny et de Briqaemaiit, et le soir me rendis à Qaiers ; auquel lieu je fus aosfii bîeii veau de monsieur le mareschai et de tous ceux qui estoient avec luy , que homme eiut fi^a estre. Lequel sieur mareschai despescha moaiieiir de Biron deTers le Roy, pour luy porter le suceez du siège, et luy demanda une plaee de gentilhomme de la chambre pour moy ; et aussi, pour la grand' instance et supplication que je luy fis, estant souvent en douleur de ma caisse, 11 me deschargea de Testât de maistre de camp, eneores que ceste requeste ne fust gueres aggraiMe audit sieur mareschai ; mais, pour me gratifier de tout ce que je luy eusse sçeu demander, il voulut me contenter. Et estant ledict seigneur de Biron (1) à la Cour , le Roy ne voulut donner ledict estât de maistre de camp , que préalablement il ne fust mieux informé à qui il le dev<^ donnner; et ordonna que monsieur le maresdial nommeroit un homme, monsieur de Booivet un autre , et que j'en noramerois un autre. Je nonmiay monsieur de Ghipy; qui fut eause que ledict sieqr de Biron fut longuement à la Cour, pour les allées et venues qu'il fallut faire: et cependant je demeuray toosjours chargé dadict estât de maistre de camp, jusques au retour dudict seigneur de Biron [ lequel lors portoit k guidon de monsieur le mareschai], qui m'en apporta la deseharge, ayant le Roy donné icduy estai au baron de Chipy, que J'avois nommé ; et deuBesmesm'aj^rta la place degentilhommede la ebambre, car il ne voulut partir qu'il ne me Tist enroollé en une place des vieilles qui avoit vaqiié; et si me porta la patente du gouvernement d'Albe, à quoy je n'avois jamais pensé, et moins estimé que le Roy me preferast à trois ou quatre antres pour lesquels monsieur le mareschai Bv<ritescrit. Voylà des services que je fis au Roy et à monsieur le mareschai , à quinze ou vingt jours Tun de l'autre.

Or, ma compagnons, cduy est bien-heureux qui ftict service à son roy sous un sien lieutenant qui ne celé pas l'honDCur de ceux qui font quelque chose remarquable, comme ne fsiisoit pas monsieur le maréchal de Brfssac ; car oncqoes homme ne fit rien auprès de luy qui fust digne que le Roy l'entendist, qu'il ne l'en advertlst : il nedesroboit pas Thonneur d'autruy pour s'en enrichir ; il ne celoit la valeur du plus grand jusques au plus petit Et , comme Dieu voudra que vous serez employé auprès de tels Ueutenans de Roy, ne craignez point à bazarder

(1) Anusad de Geotaat , barou de Biron.

vos vies , et y mettre toute vostre dUigence et vigilance à leur faire service : j'entends, si vous avez envie de parvenir par les armes et par la vertu ; sinon, retirez-vous. C'est un extrême regret à cduy qui a exposé sa vie pour faire quelque chose de bon, quand on celé son nom à son prince , duquel nous devons tous dépendre. U n'y a larredn qui excède cduy qu'on faict de rhonneur d'autruy ; et cependant la pluspart des généraux des armées ne fisict pas consdence de eda.

Pendant que le seigneur de Biron estoit à h Cour, demeurant chargé de Testât de maistre de camp, comme dict est, et au commencemmit de juing, que les bleds commençoient à meurir, le seigneur dom Ferrand ne voulut point laisser ce grand camp qu'il avoit, inutille, ains, à la persuasion de monsieur de La Trinitat (2), frère du comte de Bene, vint assiéger Bene; et luy fit entendre ledict sdgoeur de La Trinitat qu'il eoupperoit l'eauè qui alloit dans la ville &ire moudre les moulins, et qu'il n'y avoit poinct de bleds ny farines dans icelie pour un mois, l'asseurant qu'il luy feroit gaigner une paye pour ses soldats, faisant coupper le bled qui commençoit à estre meur , et soudain le faire battre par deux ou trois cens vilains qu'il meneroit avec luy, sçachant bien que ceux des Langues et de Bernisse La Paille le voudroientaehepter, et qu'ainsi dans un mois ils rendroient la ville sans tirer coup de canon. Monsieur de Savoye, qui estoit jeune^ et la première fois qu'il estoit entré &ï armée, y estoit ; et vindrent mettre leur camp auprès de Bene. un mil sur le bord d'une rivière qu'il y a, de laquelle ils coupperent l'eauë, de sorte qu'il n'en venoit pas une goutte. Or par malheur monsieur le mareschai avoit ordonné à un gouverneur, lequel je ne veux nommer, d'y faire apporter douze cens sacs de bled et farine, moitié de l'un et moitié de l'autre, de son gouvernement, comme il estoit de coustume. Je ne veux point mettre par escrit l'occasion pour quoy ledit gouverneur n'y envoya iesdites munitions , car il toucheroit trop à son honneur : aussi je ne veux dire mal de personne. Monsieur le président de Birague sçait bien les raisons, pource qu'il cstoil

aucoDseilquand monsieur le mareschalm'envoya quérir, où il en fht fort parlé et disputé. Le camp de l'ennemy estoit desja devant Bene il y avoit huict jours, et ne faisoit pas grand semblant de l'assaillir, espérant qu'il l'auroit bien tost par faute de vivres , eneores que la ville fust assez forte, et que le comte et la comtesse estoient fort affectionnez au service du Roy. Il n'y avoit en

(2) Luc de La €o«te, comte de La Trinité.

COJiliEKTÀIBES DE BLAISB DE MONTLUC. [l5â8]

tout que trois compagnies de gens de pied dedans, qa'estoient celle du comte , celle du jeune La Molle et celle de Louys Duc, qui est du Mondevy , fiiisant en tout deux compagnies italiennes et une françoise. Ledit capitaine La Molle estoit malade, et, par ordonnance des médecins, pour changer d'air, s'estoit faict porter au Montdevy ; et n'avoit ledit sdgneur comte avec luy chefs, que ledict Louys Duc, et, qui pis est, n'ayant jamais esté assiégé, se voyoit bien cmpesché, n'ayant persojMie auprès de luy qui entendist à la deffence d'un siège. C'est une affaire où les plus habilles se trouvent estonnez quand ils voient une furieuse sonnerie, s'ils n'ont autresfois veu une telledance. Et d'autrepart il se voyoit sans munition aucune : de sorte qu'il se résolut d'adverdr monsieur le mareschal du tout, et de la crainte qu'il avoit que la place se perdist, comme il avoit juste raison , estant celuy qui y avoit le plus d'intérêts , parce que la place estoit sienne. Il despescha donc le lieutenant de la compagnie de Louys Duc , lequel arriva au sortir du disner de monsieur le mareschal, estant pour lors à Carmagnolle, et avec luy messieurs dcBonlvety président Birague, d'Aussun, Francisco Bernardin, La Mothe<Gondrin, et quelque autre, duquel ne me peut souvenir. Comme monsieur le mareschal ouit la créance du comte, et entendant qu'il n'y avoit point de vivres, et que le gouverneur, que je ne veux nommer, n'en y avoit point faict apporter, comme il luy avoit ordonné , combien que tousjours luy faisoit entendre Vavoir fait, il entra, luy et toute la compagnie en un grand desespoir , tenant la place pour perdue, n'ayant monsieur le mareschal moyen aucun pour la secourir, d'autant qu'il n'avoit pas gens pour résister à la tierce partie du camp de l'ennemy. Or il demanda au lieutenant quel capitaine desiroit le comte qui allast devers luy pour le secourir; il luy dit qu'il m'aimoit fort, et disoit souvent que je l'avois une fols jiecouru , et qu'il voudroit qu'il luy eust cousté la moitié de sou bien, et que Je fusse là avec luy. Je ne faisois lors que sortir d'une fièvre , dont j'en avois toutes les lèvres gastées et la bouche enlevée. Monsieur le mareschal me manda par son vallet de chambre venir à son logis, et le trouvay en ceste fascherie. Il me fit compter par ledit lieutenant l'extrémité en quoy se trouvoit Bene , se complaignant du gouverneur qui Tavoit trompé, et me pria bien fort me vouloir aller jetter dedans. Alors Je lui respondis : « Que voulez vous que j'y face, n'y ayant bled ny farines? Je ne suis pas pour faire miracles. » A quoy il me respoudit qu'il avoit telle opinion de moy , ensemble toute la compagnie, que, si

je pouvois entrer dedans , la place ne se peN droit point , et que je trouv^rois quelque expédient. .

Un chacun sçait comme ces seigneurs, qoand ils veulent faire entreprendre à un homme une chose impossible, le sçavent bien louer et flatter ; car il m'alla représenter Lans, Sainct ûamîan, et autres lieux où je m'estois trouvé, ayant esté tousjours si heureux, que tout m'e8toitso^ cédé à mon désir. Monsieur le président Biragne me commença à prendre de l'autre costé à per suader. Monsieur de Bonivet et les autres ne disoient mot, cognoissant bien que l'entrqHise estoit hasardeuse pour la perte de l'honneur, ^ que à la fin il &udroit venir à une capitulation, comme monsieur le mareschal mesmes me dit qu'au dernier refuge II faudroit passer par là. Alors Je luy dis que j'aimerois mieux estre mort que si l'on me trouvoit en escritures, et que j'eusse capitulé ny rendu une place y estant entré pour la sauver; mais que j'y ferol ce que Dieu me conseillerolt, en l'aide duquel je me fiois. Alors monsieur de Bonivet comnumda à douze ou quinze gentils-hommes des siens de venir avec moy , dont le gouverneur La Mothe- Bougeen estoit un du nombre, cjuiestencoresen vie : et en pris autant des miens, faisans en tout trente chevaux, sans mener aucun vallet, que moy, un cuisinier, et un vallet de chambre: et escrivis au vicomte de Gordon à Savilian qu'il me -baillast une bonne guide , et au capitaine Théodore Bedeigne , qu'il me fîst escorte avec sa compagnie. C'estoit un samedy. Le dimanche matin , au point du jour , j'entray dans Bene. Que qui fera ouyr le comte en sa conscience, s'il est en vie , il dira que ce fut une des plus grandes joyes qu'il eut jamais : et en tesmoignera autant madame la comtesse sa mère, et toute la ville. Je me mis soudain à dormir au chasteau, et deux heures après nous dinasnies : monsieur le comte assigna tous les grands deU ville, massons et charpentiers aussi, et les fit venir à la maison de la ville , auquel lieu monsieur le comte, madame la comtesse, et tous nous rendismes.

Là je proposay tout ce qui nous estoit besoin de faire. Monsieur le comte proposa le peu qu'il y avoit de munitions, qui n'estoient que dnquante ou cinquante deux sacs de bled. La vili^ remonstra qu'elle n'en avoit pour huict jours : de sorte qu'encore que la ville soit assise en bon lieu , ils se trouvèrent à l'extrémité , pour estre au bout de Tannée ; et d'autre part, ils avoient vendu tous leurs bleds aux Genevois, et à ceux devers Savonne ; car il se vendoit trois escuz sol le sac. Monsieur le comte, qui tousjours a esté

COMMENTAIRES DE BLAISE DE MONTLUG. [l5â3]

homme de grand despence, ayoit vendu tous les siens, sor Tesperance de douze cens sacs, que le gouverneur, que Je ne veux nommer, y devoit mettre. Nous disputâmes, quand bien nous aurioDsdes bleds, comment nous les ferions moudre .mais, dés incontinent que monsieur le eomte m*eat dit où estoit le camp, Je compris que je reooavrercMS des bleds, combien que je n'en voolos rien dire à personne jusques au retour du ooQseil, que je le dis à monsieur le comte, et à madame seulement. Au conseil se présenta un petit homme, masson, aagé de plus de soixante us, qui dict avoir tiré plusieurs pierres pour mettre sur les fosses des morts, d'un rocber qu'il nomma près de là, et qu'il pensoit quequi tireroit e» pierres de dessus les morts, qu'elles seroient quelques peu bonnes pour faire des meules, si du tout non. Alors nous députâmes deux de la ville avec madame la comtesse, qui y voulut aller pour en foire Tessay avec les massons. Ladicte dame arriva avec une grande Joye, et s'offrit elle mesmes de prendre la peine de faire foire les meules : Je ne le voulois endurer; mais à la fin il fallut qu'elle lût crue; et lit si grand ^igenee, qu'en deux Jours et deux nuicts elle eo eut onze complettes, lesquelles furent distribua à ceux de la ville, qui s'obligèrent de nourrir les soldats, mais qu'on trouvast moyen d'avoir des bleds. Or nous arrestames avec ceux de la ville qu'à une heure de nuict ils me rendroleut cinq ou six cens hommes et femmes, les uns portant de petitescordes, les autres ferremens servans à coupper les bleds; et que les portes de la ville seroient fermées, aux fins que personne ne peust sortir pour donner aucun advis à Tennony; car monsieur de La Trinitat avoit quelques amis dans la ville, de quoy monsieur lecomte mesmes sedoutoit Puisdepeschay deux hommes de la ville, qui allèrent porter une lettre au capitaine Hieronym , fils du colonel Jean de îhurin, qui estoit à une petite ville de laquelle ne me souvient , mais estoit à un mil du lieu où lesennemis avoient couppé l'eauë; et le priois que oeste nuict là il s'essayast, en une sorte ou autre, de raooustrer ce que les ennemis avoient rompu, et qu'il s'efforçast de nous faire venir de l'eauê, i»'il estoit possible. Lequel ceste nuict là mesmes exécuta mon advertissement, combien qu'il fust un bien jeune gentil-homme, et croy-Je qu'il n'a- Yoit pas vingt ans alors. Or nous nous retirasmes attendant la nuict : et , comme nous fusmes au chasteau, Je dis à monsieur le comte qu'il foUoit que nous en allissions tous seuls par dessus les murailles pour regarder le champ de bled qui sefoit ^hhi près de la ville, lequel il nous falloit coupperioute ceste nuict là, pendant que Je jet-

terois deux cens soldats et le capitaine Théodore dehors, pour donner l'alarme fort et redde aux corps de garde qui gardoient que ceux de la ville ne peussent prendre du bled. Comme donc nous eusmes choysi un , nous retoumasmes soupper, et après nous menasmes le capitaine Théodore, et deux chefis des compagnies qui estoient sur la muraille de la ville , pour leur montrer là par où ils dévoient aller donner l'alarme, et les autres combattre le corps de garde ; puis ordonnasmes dix hommes de ceux de la ville , sur un cheval chacun, pour commander ce peuple qui couppe* roit les bleds, pour les faire haster.

A une heure de nuict toutes ces gens sortirent, les gens de guerre à combattre, et le peuple à coupper : de sorte que toute la nuict vous n'eussiez ouy que alarmes, tant au camp que au corps de garde. Comme le peuple avait couppé et lié, ils couroient devant la porte de la ville , et là deslioient leurs fardeaux, et incontinent s'en retournoient ; car les uns estoient ordonnez pour coupper, les autres pour lier et porter. Cependant le Jour vint, et on fit retirer la gerbe à ceux à qui appartenoit le bled dudit champ : ainsi il ne se perdit un sac de bled de toute ceste nuict. Les ennemis, qui virent ceste campagne toute couppée et emportée, y mirent encore des gardes plus fortes et plus près. Le peuple, qui commença à recognoistre son gain, se délibéra de se hasarder à retirer de leurs bleds, plustost que les ennemis les eussent : de sorte qu'à l'entrée de la nuict ils sortirent plustle deux cens hommes de la ville : les uns alloient loing, et les autres près. Or Bene est presque environnée de vallons qui sont assez couverts de taillis et arrosez de force ruisseaux : et, comme ils sentoient venir gens, ils se cacheoient là avec leurs bleds, puis le matin se rendoient à la vUle, à l'ouverture des portes. Lendemain matin que Je fus arrivé, l'eauë commença à venir au moulin par la diligence du capitaine Hieronym, et nous dura deux Jours et deux nuicts. Il y avoit une grande confusion aux moulins; mais nous fismes un ordre que nul ne moudroit que seulement pour faire dix ou douze pains ; et ainsi chacun en eut pour un peu. Et à deux Jours et deux nuicts de là, le capitaine Salines , espagnol , vint recognoistre l'eauê, laquelle la nuict mesmes nous perdismes. J'advertis le capitaine Hieronym du lieu auquel ils revoient tourné coupper, qui ne cessa Jusques à ce qu'il l'eut remparé : mais il ne sceut faire si bien qu'il nous vint de l'eau qu'un Jour durant; car d'heure en autre les ennemis l'alloient recognoistre. Madame la comtesse eut parachevé aussi sou œuvre, qui fut cause que nous ne nous souciasmes plus d'eauê.

GOMMENTAIBIS DE BLÀISS DE MONTLUC. [1663]

Or, par le moyen des escarmouches, qui furent faletes aussi belles en ces lieux qu'en tout autre place que je me trouvay jamais, et avec la diligence qu'on mettoit de coupper de nuict^ nous eusmes autant de bled qu'eux. Le seigneur dom Ferrand , qui se vit frustré de la promesse que monsieur de La Trinitat luy avoit faicte, commença d'estre fort mal content contre ledit seigneur de La Trinitat. Le capitaine Théodore s'en retourna à Savillan l'autre nuict, après que nous eusmes fait la première couppe, en laquelle Il se trouva, et eut quatre chevaux ou hommes blecez de sa trouppe ; lesquels demeurèrent à Bene. Il advertit monsieur le mareschal de ce que j'avois faict à mon arrivée. Alors il se commença resjonyr, et tous ceux qu'estoient avec luy, et à prendre quelque espérance de la conservation de la place. J'ay opinion, à ce que j'en vis, que, s'il Feust attaqué avec l'artillerie, il est toot certain qu'il falloit qu'ils se rendissent ; mais Yen Famusoit tousjours sur ceste eauë, et sur ce qu'il n'y avoit point de bled; dequoy il demeura Hnrtmal content et satisfaict, contre ceux qui l'avolent conseillé d'en user de ceste sorte : qui ftit cause qu'il entra en quelque soupçon de monsieur de La Trinitat, et leva son camp le Yingt-troisiesme jour après que je fus arrivé, s'y estant parqué auparavant l'espace de huict jours. Monsieur le comte est en vie, comme l'on m'a dit; monsieur le président Birague est encores vivant, et prou d'autres, qui tesmoigneront si je couche rien icy qui ne soit véritable. Il ne me peut souvenir si monsieur de Cosséestoit encores revenu près de monsieur le mareschal ; car il estoit allé en France. Or voyla comme la ville se sauva. Et quelques jours après le baron de Chipy revint, qui estolt allé à la Cour remercier le Roy de la donation qu'il luy avoit fait de sondit estât ; et ayant prins sa charge de maistre de camp, je m'en allay à Albe prendre possession de mon gouvernement.

O capitaines , que de grandes choses faict un homme, pour peu d'esprit et d'expérience qu'il aye, quand il ne veut occupper son esprit en autre chose qu*à ce en quoy il se trouve, pour en sortir à son honneur et au profit de son maistre. Aussi c'est un grand mal-heur à celuy qui l'oeeupe en plaisirs et voluptez, jeux et festins; car il est impossible que l'un ne vous face oublier l'autre. Nous ne pouvons pas servir tant de maistres. Doncques, quand vous vous trouverez là, despouiUez-vousde tous vices, et bruslez tout, aux fins que vous demeuriez avec la robbe blanctie de loyauté et affection que nous devons tous à nostre maistre; car Dieu n'aide januiis les vitieux e( voluptueux; mais au contraire il assiste

tousjours auprès de celuy^qui est vestu de la robbe blanche pleine de loyauté. Je vous conseilla ce que je me suis tousjours conseillé; et voy-la pourquoy Dieu m'a tousjours tant ayâé et favorisé, que je n'ay jamais esté defliiit, et n'ay jamais combattu [si je commandois] que la victoire ne m'en soit demeurée; et ne poavois faillir, car Dieu meconseilloittousjours, me mettant en mémoire tout ce qu'il m'estoit besoin de faire : et voy-là pourquoy j'ai eu tout jamais d bonne fortune. Comme il vous aydera aussi bien qu'il a fait à moy , si n'employez vostre esprit en autre chose qu'à servir vostre maistre eu loyauté et fidélité que nous luy devons. Puis, quand nom serons en repos, alors nous pouvons prendre tons nos plaisirs, car cela ne portera aucun dommage au Roy, ny à celuy que nous servons sous Iny. Lors vous jouyrez d^un doux et plaisant repos, quand vous retournerez chez vous chargezdluHkneur, et que vous vous présenterez à vostre prince, auquel on racontera ce que vonsanrez fait. Tout le bien du monde ne vaut pas cela. Mirez* vous donc en moy , mes compagnons, qui n'ay ja« maissongé autre chose qu'à faire ma charge. 11 est impossible, faisant cela, que vous ne r'ai^ortiei de l'honneur. Mais cependant, vous qui avez la charge d'attaquer et boucler les places, lorsque vous voudrez par la fin renger et forcer les assiégez, si vous voyez que vous ne puissiez dn tout les empescher d'emporter des bleds voysins, donnez y le feu : car, leur desrobant ceste comme* dite, les voyla bien en peine. Car de dire que vons gardez cela pour vous, il fiiut conclure que voos estes bien improvident de vous engager à attaquer une place sans avoir le moyen de vous pas* ser de ce qui est près de la ville que vous attaquez et à sa veuè. En ces choses il ne faut point estre pitoyable, car c'est affaire à mauvais médecins. Quelque temps après, monsieur le mareschal entreprint d'aller prendre Courteville (1), qol est un chasteau, et une petite ville aux Langues. Le chasteau est fort, et la rivière passe par le milieu de la ville, sur laquelle y a un grand pont de bricque, et nn bourg tout joignant. Ledit seigneur mareschal passa à Albe, et m'amena avec luy, et la moitié de ma compagnie, qu'il priot pour sa garde : le reste il laissa dans Albe. L^ quel, estant arrivé audit Courteville, se logea delà la rivière au bourg, au deçà de laquelle, et bien près du chasteau, y avoit un m<Hiastere, anquel il logea trois enseigaes; toutesfois ceux dn chasteau dominolent plus les nostres que les nostrès eux. Monsieur de Salcede avoit tenu ceste place lorsqu'il estolt avec les Espagnols. Mon-

(f ) GourtemiHe.

COMMENTAUBS DE BLAISE DE MONTLUG. [lâ5â]

siear le maresehal mit da eosté de deçà le pont huit on dix canons, ponr battre la courtine qui respondoit devers le monastère, dans lequel, dorant la batterie, monsieur de Bonivet se logea ; et, coraMen que Je ne fosse plus maistre de camp, neantmoins Je ne Fabandonnois ny de nnict ny de Jonr. Or en deux ou trois jours se tira douse cens coups de canon contre ceste coortjoe, et flnablement on n*y fit rien, poorce qu'ils aTment. ftit un grand rampart fort espois par derrière la muraille. Et comme elle fut abbataê, la place demeura plus forte qu'elle n^estoit; à cause dodit rampart. Monsieur le marescbal demeura trois Jours qu'il ne sçavoit s'il deifolt envoyer qoerlr de la munition d'avantage, OQ s*il s*en devoit retourner. Le capitaine Riche- Ueo (i)avoU gaigné la ville, et s^estoit logé dedai]saveed6oxautrescompagnies;mais, comme je VIS monsieur le mareschal en ceste peine, je passay la rivière du costé du monastère ; ear^ encore que je suivisse ménsieur de Bonivet, si ert-ce que le soir je me retirois près de monsieur le maresdial. 11 y avoit une porte au monastère qd sortoit sur un grand chemin^ sur lequel on pouvoit mareber asseurement et à couvert, sans ertre vea da ebasteau ; mais de la porte du monastère Jusqaes au chemin il y avoit quinze on Kize pas, lesquels falloit depescher bien viste, car toute la courtine battolt sur ceste porte : puis il fidlolt aller la teste baissée Jusques auprès du poDt de l'entrée de la ville, et courir jusques à ce qu'on estolt dedans. Gomme J'euz passé le danger, et lus dans le chemin, Je eommençay à Kgurders'il seroit possible mener le canon dans la ville : ce que Je trouvois fort diflicile ; qui fut came que je m*en allay dans la ville pour prenan le capitaine Richelieu, avee lequel J'allay descouvrir le derrière du chasteau, qui respondoitsur une grand plaee inhabitable, estant entre la muraille de la ville et le chasteau. Il y avoit une petite maisonnette tout auprès de la BnuailVe de la ville, dans laquelle nous nous miames, pour regarder à nostre aize si le chasteau estdt gueres fortifié en cest endroit. Or je ▼oyois des fentes et crevasses dans la muraille , à travers lesquelles on voyoit le jour; et mons- Iny au capitaine Richelieu que si, par quelque invention nous pouvions mener trois canons à ceste part, q«e nous emporterions le chasteau, à cause qu'ils ne Tavoyent point fortifié en cest endroit, pour rimpossiUlité qu*il y avoit d'amener Itrtillerie.

Ce qu'on juge impossible est possible aux au- 1res, ci lait perdre beaucoup de places. Or je

(I) Grand onde du «nrdloal de Alcbdlen.

m'en retoumay sur le chemin près l'abbaye, le capitaine Richelieu avecques moy ; et commençâmes à discourir s'il y avoit aucun moyen. Surquoy il me va incontinent entrer en fantasie de faire sonder la rivière, et veoir s'il y avoit bon fons. Je fis appeller un soldat de Fabbaye, et, comme il fut venu à moy, je luy presentay dix escus, pourveu quMl allast sonder la rivière» et luy monstray qu'il luy falloit aller pieds et mains par terre, jusques à ce qu'il seroit dans l'eaué et, y estant, qu'il se mist en Teauê Jusques au col. Je fis appeller un autre soldat, et manday aux capitaines qu'estoîent en l'abbaye qu'ils fissent sortir quinze ou vingt soldats, qui allassent Jusques au pied de la muraille en manière d'escarmouche : ce qui fut fait. Et ainsi Je sauvay le soldat que les ennemis ne s'aperceurent Jamais qu'il fut dans l'eauë. Premièrement^ il alla droit à la muraille de la ville, où l'eauë donnoit contre ; puis alla tout contre-mont Jusques au gué que nous passions, allant de l'abbayeau logisdemonsieur le mareschal et par derrière l'abbaye il entra dedans, où nouscourusmes pour éviter le danger, et le trouvasmesdesjadans l'abbaye, les soldats de l'escarmouche retirez, il y avoit desja grand pièce : et me compta que le fons de la rivière estoit fort bon, et qu'il n'y avoit eauë que jusques au maieul des roues. Et incontinent montay à cheval, et allay dire à monsieur le mareschal ce que j'avois veu , presens les deux commissaires de l'artillerie nommez Balazergueset Duno ; car monsieur de GaiU lac n'y estoit point. Duno contesta contre moy qu'il avoit tout veu, et moy contre luy le contraire. A la fin monsieur le mareschal dit que c'estoit leur mestier; et d'entreprendre cela, et n'en pouvoir venir à bout, ce ne seroit que perdre temps, et faire mourir des gens sans raison. Alors Je eommençay à esmouvoir, l'estant desja contre Duno, et dis à monsieur le mareschal : i Monsieur, il y a long temps que J'ay cogneu monsieur de Biissac, et ne le vis Jamais avoir tant de crainte des arquebuzades, qu'il lalssast de recognoistre une chose qu'il vouloit voir. Je croy que vous estes celay-là mesme, et que, pour estre lieutenantde Roy, vous n'estes pas devenu couard. Montez à cheval, et Je vous feray confesser, après l'avoir veu, que vous prendrez le chasteau sans qu'il vous couste dix coups de canon. » Alors tous en colère roontasmes à cheval, et menasmes Duno, et laissa Balazergues *, et allasmes passer la rivière au dessus de l'abbaye, dans laquelle nous entrasmes. J'avols amené avecques moy le soldat qui avoit sondé la rivière . Or, pour aller au chemin, il falloit ouvrir promp* tement la portO; où les ennemis tenoient tous-*

COMM£NTAIBES DE BLÀISS BE MONTLUC. [l5â3j

jours rœil, et courir quinze ou vingt pas, Jusques à ce qu'on estoit dans le cliemin à la courtine du chasteau. Et tout à un coup la porte fut ouverte : Je passay et courus; monsieur le mareschal de mesmes Quand il passa ils tirèrent trois arquebuzades, desquelles Je pensois qu'il fut atteint ; car J'avois ouy le bruit de la baie, comme quand elle frappe quelqu'un : et comme il arriva a moy, je le regarday au visage, et vis qu'il secouoit la teste en riant. Il s'assist contre terre auprès de moy, car il se falloit tenir bas, et me dit : « Je Tay failli belle, car les balles m'ont donné entre les Jambes. — Vous estes mal sage [luy dis-je] monsieur, de me suivre : ne voyez veus pas que Je veux estre lieutenant de Roy si vous vous mourez? Voy-là pourquoy Je me veux depestrer de vous, et vous ay amené icy : » dequoy il ne fit que rire, voyant en mon visage que J^estois tres-aise qu'il eust eschappé ceste fortune ; car on eust Jette ce mal'heur sur moy : mais je n'y eusse sçeu que faire ; car qui va à telles nopces en rapporte bien souvent des livrées rouges.

Cependant arriva Duno, et le soldat , auquel monsieur le mareschal promit de donner les dix escus que je luy avois promis ; mais qu'il y falloit retourner en sa présence , et qu'il luy en donneroit encore dix : ce que le soldat promit.' Duno se faict oster les bottes , et s'en va en pourpoint avec le soldat entrer dans Teauê par derrière l'abbaye. Il n'avoit pas faute de cœur. Il ihut que les gen^de ce mestier se soucient des arquebuzades comme de pommes cuites. Nous les vismes venir l'un après l'autre tout contre bas la rivière , et vindrent Jusques à la muraille de la ville , dans laquelle ils passèrent, estans sortis tout auprès de la porte : ce que ne fut pas sans grand danger et péril, tant pour eux que pour nous , car il y faisoit bien chaud. Souvent je desiray monsieur de Brissac à son logis , ayant plus de peur de luy que de moy. Voyant Duno et le soldat passez , nous prismes la course à la mercy des arquebuzades, et regaignasmes la ville. Ce que 'Dieu garde est bien gardé; car c'est merveille que quelqu'un de nous n'en eut sa part. La peur ou l'affection me faisoit aller plus droit et f\xm viste, de sorte que Je ne sentois guère mon mal. Lors |e monstray à monsieur le mareschal tout ce que le capitaine Richelieu et moy avions veu : et, après avoir veu la relation de Duno, mesn^ du fonds de la rivière , et veu la vérité de ce que je luy avois dit , il se mit à courroucer contre Duno. Alors je luy dis qu'il ne se falloit plus courroucer , mais qu'il se falloit attendre à prendre le chasteau. Il n'y a si sçavant qui ne se trompe. Sur-

quoy il donna charge au capitaine RichelieQ d'assembler trente ou quarante grosses pippa, et que sur l'entrée de la nuict il les ût porter au lieu que Duno luy monstreroit : et à l'autre capitaine , de ruyner une maison , pour avoir des tables pour mettre sur les pippes , après qu'elles seroyent remplies de terre , afin de hausser encores d'avantage , à cause de la grand tour du chasteau , qui pouvoit voir le recul du canon. Il commanda aussi à l'autre capitaine d'assembler des pièces de bois, et faire le tout si haut, que la tour ne peust voir le recul du canon. Et avant que partir de la maisonnette qui estoit ao cul du chasteau , Je monstray à monsieur le ma* reschal un rocher , là où trente ou quarante arquebusiers pouvoyent demeurer au couvert, qui pouvoient tirer aux carneaux de la tour, quand les ennemis se presenteroyent pour tirer à l'artillerie : car il falloit qu'ils se monstrassent de fat ceinture en haut.

Apres nous allasmes à la muraille de la ville contre l'eauë, mesurer la hauteur qu'il falloit que le canon montast pour aller dans la ville , et trouvasmes qu'il n'en y avolt pas deux pieds, pource que le chemin estoit fort bas. Un gentilhomme de monsieur le mareschal arriva à nous, ayant ledit sieur mareschal deffendu qa'bomme ne passast l'abbaye, auquel je fis bailler la charge de rompre la muraille, et la faire tomber du costé de l'eauë. Puis nous en retoumasmes, et Duno demeura avec le capitaine Ricbelien. Sur l'entrée de la nuict, un gentil-honune y arriva avecques trente ou quarante pionniers, et puis un autre gentil-homme dudict sieur aassi avec quatre vingts ou cent. Ils trouvèrent qiie le capitaine Richelieu avoit desja plus de la moitié des pippes sur le lieu. Monsieur de Bonivet et moy accompagnasmes Balazergues , qui amenoit trois canons avec des chevaux; car monsieur le mareschal en avoit recouvert pour en amener six pièces : et allasmes à cheval plus ^ vingt pas dans la rivière avec le canon, comme fit aussi le sieur de Balazergues et les charretiers , en Teauê Jusques au-dessus de la braye. Puis nous tournasmes descendre derricr l'abbaye, et nous enallasmesdansla ville. Et, encores que les ennemis tirassent fort , ils ne pouvoient rien voir, à cause de la grande obscurité de la nuict , et tiroient à coup perdu et à la fortune , laquelle nous rit pour lors. Elle ne fait pas tousjours ainsi, au moins à moy : il y en a de si heureux, que Jamais le coup ne porte. Ce brave cavallier, monsieur de Sansac (1) [Je croy qu'" n'y a pas deux gentils-hommes vivans qui se

(f) Jean Prévôt, baron de Sanaac.

COMIIBRTAIBBS DE BLAISË DE MONTLUC. [1553]

Mknt troiiTez en pins de combats , que nous avons fait lay et moy ] , jamais il ne fut blessé , qa*on sacbe, qu*à la bataille de Sainct Denis. Je n*ay pas esté si beureux en cela que luy.

Or, comme nous arrivasmes au lieu où ce gentil-bomme estoit , nous trouvasmes desja la moraille ouverte et dans Teauë ; puis fismes rompre aux pionniers deux coings de maisons qui empeschoient de passer le canon, lequel toat incontinent arriva à la muraille y par où les cheraux entrèrent dans la ville; et , avec Faide que les soldats firent , nous mismes le canon dedans : et après Balazergues s'en retourna cerdier les autres deux , et de mesmes les menasmes là où Duno avoit remply les tonneaux ; et deux beures avant Jour tout fut prest à tirer, et les soldats logez derrière le rocher pour tirer haut aux camaux. Monsieur le marescbal fut adverty que dom Arbre de Gende estoit arrivé à Sainct Stephe , cinq mil de nous, qui marcboit lanoict pour secourir le cbasteau : qui fut cause que ledit sieur marescbal nous manda qu'il s'en alioit gaigner une montaigne, pour estre à son adTantage pour le combattre , et que nous fis- >ioQ8 le mieux que nous pourrions avec les six compagnies que nous avions à Tabay cet dans la ville. Ledict sieur gaigna de nuict la montaigne, et rengea ses gens pour dépendre le passage et venue.

A la pointe du jour, comme nous pensions mettre le feu au canon , le tambour du cbasteau commença à faire lacbamade. Il y avoit un Espagnol qui eu estoit gouverneur , nommé dom Biego, aussi glorieux et superbe qa'un autre eost sçeu estre : aussi il en portoit le nom. Monsieur de Bonivet fit la capitulation; je me mis dans la maisonnette , sur un matelas que ledict sieur de Bonivet avoit faict porter pour luy , pois me fit esveiller pour signer la capitulation , car dom Diego me eonnoissoit. Il avoit esté Umte&ant de Tune des quatre compagnies d'Espagnols que le Boy avoit quand nous prismes la terre d'Oye. Monsieur le marescbal envoya cou- ^ de la cavallerie au devant de dom Arbre , ^uei ils trouvèrent sur sa retraicte , à cause qQ*ii avoit esté adverty que monsieur le marescbal avoit gaigné le passage. Et , environ une heure après midy, ledit sieur arriva à nous , et trouva que dom Diego et ses trois compagnies , dont Tune estoit espagnolle , estoient partis il y avoit plus de deux beures. Plusieurs demanderait ce gouvernement là audit sieur marescbal , car il estoit en fort bon lieu pour y faire bon

<l)Ge?a.

<2) Serafalle , selon de Tbou.

service au Roy, et son profit; mais monsieur de Bonivet et moy nous accordasmes ensemble pour le faire donner au capitaine Bichelieu , qui estoit lieutenant d'une de ses compagnies colonelles; et, à nostre requeste, monsieur le marescbal le luy donna , et cscrivit au Boy pour luy confirmer le don; ce que Sa Majesté fit. Monsieur de Bonivet luy laissa sa compagnie fouT quelque temps.

Capitaines , sont-ce deux cboses qu*on doive laisser en arrière sans estre mises par escrit , la prise de Lans et celle de Gourteville ? Pesés bien tout ce que nous fismes et à l'un et à l'autre , Tadvis que je donnay sans m'arrester au rapport qu'on faisoit. Et vous , princes et lieutenans de Boy , ne craignez pas tant vostre peau, que vous ne vouliez sçavoir que c'est. Pourquoy avez vous ces grandes cbarges , pour demeurer en vostre cabinet? Voyez comme monsieur de Brissac fit. Il ne le falloit pas presser d'aller recognoistre, mais plustost de s'arrester: il estoit tout plein de cœur. Et vous qui vous trouverez engagez , faictes vous sages aux despens de ces bravaches qui se rendent au premier coup de matines , et cependant font les Bollands. Géluy qui fait de parole le doit estre au double par effect. Je m'assure que , si ce dom Diego eust voulu, il nous eust donné de la peine : car perdre une place , et n'apporter, ou avec la mort ou avec la vie, deTbonneur, celuy qui vous y a mis vous fait tort s'il ne vous fait coupper la teste. Sans doifte il pouvoit estre secouru, et pour Je moins devoit-il endurer un assaut , car nous ne l'eussions pas emporté du premier coup, qu'il ne nous eust cousté cber. Quelque pauvre place que vous ayez , si vous résolvez d'attendre le canon depuis qu'elle a enduré faire la brescbe , il faut que celuy qui commande, pour son honneur, endure un assaut s'il n'a faute de toutes cboses et moyen de faire le moindre retranchement.

Quelque temps après , monsieur le marescbal voulut aller prendre Sève (l), et m'eserivit à Albe que je me tinsse prest , et qu'il passeroit par Albe; et, comme il m'eut donné advis de son départ , et que je tirasse trois enseignes d'Albe pour les amener avec luy , je les tins prestes, et deux colevrines comme il m'avoit aussi escrit; et, l'attendant, j'allay assiéger Saraval (2) , qui est une petite ville à quatre mil d'Albe , tirant vers les Langues , et deux autres petites villettes (3) sur le mesme chemin , où les ennemis avoient garnison, mesmementàSara-

(3) Gravesano et DogUani, Miivant les Mémoires de Boyvin du YiUars.

COMMBNTAIllBS DE BLAI8B J>B MONTLUC. [iô6)]

val, OÙ il y avoit cent hommes estrangers. Apres ravoir battue vers la porte , ceux de dedans se mirent à parlementer avec moy ; mais cependant mes gens entroient par un autre oosté, par une fenestre , avec des eschelies ; de sorte que, cependant que leur capitaine marchandoit sur la capitulation avec moy, ceux de dedans se virent pris , et furent forcez se rendre à discrétion. Les heures d'un parlement sont tousjours dangereuses : c'est lors qu'on doit mieux border sa muraille, pour éviter les surprises; car lors, entre la poire et le firomage , ont t^te le gué. J'en ay veu plusieurs sottement surpris. Croyez l'italien qui dict : No tefidar , et no serai inganaio (1). Vous devez fort estudier ceste leçon , gardiens des places; car, depuis qu'une femme parlemente et vous escoute , à Dieu vous comment> vous avez desja le pied en Testrieu. Aussi, quand une place commence à ouvrir l'oreille à la composition , tenez la hardiment pour perdue : il est vray qu'il ne faut pas leur donner loisir de se raviser, car il y a des amuse-fous et qui font mine de parlementer; mais c'est pour venir à leur point. Si vous craignez secours ou vous voyez foibles, prenez les au mot, faites profût du temps , ayez des ostages de bonne heure si vous pouvez. Et vous, d'autre costé , qui les voulez garder, sur tout n'ouvrez jamais la bouche pour le parlement, si vous n'en avez envie ou n'estes pressez; car soudain vostre ennemy en tire un merveilleux advantage. Il vaut mieux que ce soit quelque particulier qui en fince l'ouverture : elle est plus séante aux assiegeans qu'aux tenans , et l'un et l'autre doit faire bonne mine : il se cognoistra bien tost qui a mauvais jeu. A ces heures ayez tousjours l'oeil au guet; deslors le bruit court partout qu'on se rend : cependant ceux de dedans , au lieu de songer à se def fendre, pensent à sauver, qui son argent , qui ses armes ; et ceux de dehors, qui voyent que Tesperance du butin est perdue pour eux si la capitulation s'ensuit , taschent à vous donner un croc ingambe ; car lors on s'approche plas aisément de la muraille , parce que volontiers il se fait quelque trefve. Souvenez vous donc tousjours que l'heure des parlemens est dangereuse.

Les autres deux villettes se rendirent et m'envoyèrent les clefs. Monsieur le mareschal arriva le lendemain , bien aise de mon exploit; et marchasmes droit à Sève. Or Sève est une petite ville bien jolye et bien fermée de muraille; une rivière passe, ou bien par dedans la ville , ou contre les murailles ; car je n'y ay ja-

(I) I^e t'y fie pas , et ta ne seras point trempé.

mais esté que quand monsieur de Bonivet et moy vinsmes secourir monsieur le mareschal, et à ce coup que nous la prismes ; et n'y couchay qu'une nuict , car monsieur le mareschal m*ea fit retourner lendemain matin , pouree que dom Arbre estoit avec ses forces à cinq mil de là, et dans Albe n' estoit demeuré que mon lieatenaat avec la moitié de ma compagnie. Or il y a une montaigne au dessus de la ville au sommet de laquelle il y a une église, et dans le rocher ua hermitage dans lequel on entrait par dessus une table , depuis l'église jusques à l'entrée da rocher ; et dedans y avoit des autels ponr dire messe, et une chambre pour l'hermite : et n'y < avoit autre clarté que par la porte où Ton entroit , qui respondoit vers la ville. Us avoieit bien percé l'église , et ne falloit que tirer la tabk ' à eux : tout le monde ne les eust seeu preodrt Ils avoient encore fait un autre fort à quinze on vingt pas à main droicle, et l'avoient fût en manière d'un fossé, et les eontre-escarpes fort hautes; de sorte que, comme on venoitsurla contre-escarpe, homme ne poûvoit monstrer on doigt de la teste , sans estre descouvert et tué : et encores avoient faict une tranchée qui prenoit depuis ce fort jusques à l'église.

Gomme nous arrivasmes pour camper auprès de là, le sieur Francisco Bernardin et moy, qui estions mareschaux de camp , estans sur le point de loger l'armée, deux ou trois cens hommes sortirent , tant du fort que de la tranehée et de l'église, et nous attaquèrent. Je n'avois que le capitaine Charry avec moy, et cinquante arquebusiers ; quelques gens à eheval avions nom pour tenir scorte. Le baron de Ghipy , maistre de camp, m'envoya renforcer de cent arquebusiers ; je fw contraint de luy mander qull m'en envoyast encore , car nous estions aux mains de bien près. Sur-ce, voicy arriver monsieur de Bonivet en poste , qui revenoit de la Cour : lequel , oyant l'escarmouche , dit au baron de Ghipy sans descendre : « Faites alteicy, jusques à ce que monsieur le mareschal sera arrivé, et je m'en vois trouver monsieur de Montlue. • Les capitaines le suy virent, et quelque arquebusiers à cheval ; et , en nous embrassant, les ennemis firent une cargue aux nostres. Alors je dis à monsieur de Bonivet : « Monsieur, ponr vostre bien venue , mettez tous pied à terre , et allons faire une cargue k ces gens, et rembar* rons les jusques dans le fort. » Incontinent tout le monde mit pied à terre ; et me dit : f Donnex, vous, droit à ceux qui voudront regaignerle fort. • Il prend une rondelle à la main , et moy une hallebarde; car j'ay tousjours ayméà jouer de ce baston. Et alors je dH aa seipieur Fran-

C0MMBNTASBI8 DB BLAUB DB MORtLUC. [1563]

lOT

dicoBeniardiii : « Mon compagnon , cependant que 0008 ferons la cargne, faites les quartiers, t Il me respondit : • Est-ce tout ce que yous vouiez faire de la charge que monsieur le maresefafti nous a donnée? or Je feray le fol aussi bien que vous, et poor oe coup je seray Gascon • Il mit pied à terre , et s'en Tint à la cargue avec moy : il estoit armé d'armes fort pesantes , et de iay mesmes Taage le rendoit pesant : voy-là poorgooy il ne peut pas venir si viste que moy. 11 me sembiolt en ces banquets que mon corps ne pssoitpBsnn'once, et que Je ne touchols pas en terre : il ne me sonvenoit gueres de ma bancbe. Je cèargefly droit à ceux qui tenoient le costé de la tranehée ; monsieur de Bonivet en fit au* tant de son costé bien bravement; et les rem-btrrasmes de telle sorte , que je passay la tran* ebée pesle-mesle avec eux , et les menay tuant jvsqws à l'église : jamais pour un coup je ne firappay tant. Ceux qui estolent dedans , voyant leurs gens en desordre et ainsi massacrez, l'ahuidonDerent, et se mirent au long d'un petit ehemin tout au long du rocher de la montagne, qol allmt descendre à la ville; et un des miens colleta eelsy qui portoit l'enseigne; mais il se deffit bra?ement de luy , et sauta dans le chemin, gsignant à haste la ville : }*y courus, ntifi il ftit phis viste que moy ; aussi il avoit la pev aai talons. Le capitaine M tué sur la porte ) qu'ils estlmoient beaucoup ; et estoit bonne de soixante ans, car il estoit tout blanc. Tons oe peurent pas gaigner le chemin , car il en r^eotra une partie dans l'église, qui se deffendoieot fort bien. Ils avoient foict un ravelin derant la porte , lequel nous leur gaignasmes; et ^n ils se retirèrent tous dans Thermitage , et tirèrent la table à eux , comme un pont levis.

Monsieur de Bonivet iVit mal traicté, de tant qu'il perdit pour le moins vingt hommes des meilleurs qu'il eust , et plus de trente de blecez : car^ eomme nos gens se vouhirent jetter à coup perdu dans le fort de dessus la contr'escarpe , avant que pouvoir descouvrir le fort ils estoient t^^z; et en perdit entre autres quatre de ceux qult avoit mené de France, qui ne vindrent qve trop tost pour eux, dont il y en avoit deux ^sqoes, aussi vailians Jeunes hommes que la terre en porta jamais ; je les avots veu ailleurs : ^sgens ont les noms si revers qu'il ne m'en -envient, dequoy je suis marry. Ledict sieur fol contrainet de laisser ce fort et venir à moy *» l'église; monsieur le mareschal avoit faict faire alte à tout le camp à un mil de la , atten- <lant quand le seigneur Francisco et moy luy porterions les cartiers où falloit que le camp se ^ogeast; et, comme il vid qu'il n'avoit point de

nouvelles de nous, envoya un gentilhomme pour sçavoir que nous estions devenus , lequel nous trouva à l'egllse , et nous dit que monsieur le mareschal estoit mal content et fort fasché^ ne sçachant où loger , ny où les cartiers estoient faicts. Alors je luy dis : « Retournez vous en , et luy dictes qu'il a faict deux sages mareschaux de camp qui n'ont songé autre chose qu'à le loger et l'armée , mais c'a esté à envoyer des gens au royaume des taupes. » Le gentilhomme cognent bien qu'il n'y avoit rien de faict, ets'en retourna estant presque nuict : de sorte qu'il fallut que la cavallerie se mistdans un vallon à main gauche , et nostre Infanterie en un autre à main droite. Monsieur le mareschal arriva à nous, qui se fust volontiers courroucé; mais, ayant veu ce que nous avions faict , ne s'en soucia plus, ainsse mit à rire de ses mareschaux de camp quMI avoit faicts. Le sieur Francisco Bernardin s*excusoit sur moy, et moy sur luy ; mais monsieur le mareschal dict : « Je sçay bien que la teste blanche est trop sage, et que ce sont des boytades de Gascogne, t

Or le colonel Sainct Petro, corse , vint avec monsieur le mareschal; ceux de l'hermitage le demandoient , pource qu'il y avoit des Corses , et le capitaine qui fut tué sur la porte en estoit. Le colonnel Sainct Petro les asseura de la mort dudict capitaine, et que, si un ou deux vouloient sortir, il le luy monstreroit mort ; ce qu*il8 firent. Monsieur le mareschal y estoit tousjours, car il ne sçavoit où aller loger, et toute la nuict demeura avec nous. Il y en eut bien de mal couchez, et qui me donnèrent force bons-soirs. Apres qu'ils eurent recogneu leur capitaine mort, i(9 se rendirent, sur la promesse dudit colonnel de les laisser sortir vies et bagues sauves ; et entra ledict colonnel là dedans avec cinq ou six; et, comme vint le jour, ils sortirent dehors et se mirent presque tous avec ledict colonnel, et envoyèrent leur tambour à ceux du fort, leur dénoncer quHIs estoient rendus , et qu'ils les conseilloient d'en faire le semblable ; ce qu'ils firent à mesme composition , car le colonnel Sainct Petro menoit tout cela. Puis descendismes là bas , et incontinent le gouverneur se rendit , et à mesme instant deslogea avec le reste des soldats qui luy estoient demeurez , et monsieur le mareschal se logea dedans avec quelques uns seulement , pour ne manger les vivres et mettre desordre en la ville ; de laquelle fit gouverneur le capitaine Loup , y laissant quatre enseignes avec luy et quelques chevaux légers : et après se retira ledit sieur par mesme chemin ; et moy , conune j'ay desja dit, me rendis à Albe à une heure après midy.

loa

Voilà tout ce que je fis en Piedmont pendant que je demeuray près monsieur le mareschal de Brissac. Que si je voulois escrire toutes les escarmouches ausquelles je me suis trouvé , il me faudroit double papier pour Tescrire, et mesmes celle d^Andesan , qui fut la plus forte et la plus grande escarmouche où je me trouvay jamais; car c^estoit tons les gensde pied des deux camps, entre lesquels je n*avois que trente quatre soldats de ma compagnie , pource que j'estois en garnison à Savillan , et monsieur de Termes ne Youloit permettre que la compagnie en sortist. Je fis couvrir de taffetas jaune les murions à mes soldats, pour l'amour de monsieur de Termes, qui portoit le jaune; lesquels, estanssi petite trouppe, exécutèrent de si beaux faicts d'armes et si esmerveillables , que , tant qu'il y aura mémoire d'homme qui fust alors en vie , il se parlera en Piedmont des braves morions jaunes de Montluc : car à la vérité ces trente quatre en vallolent cinq cens; et me suis cent fois estonné de ce que ces gens firent lors : je pouvois bien dire que c'estoit petit et bon. J'ay essayé que cela sert fort de marquer vos gens de quelquechose particulière ; car, se voyantrecogneus, celaleur redouble le courage. Ceux-là firent trèsbien, et se marquèrent d'une réputation telle , que tout le monde les monstroit par les compa* gnies, monstrant par merveilles ces morions jaunes qui avoient faict de si beaux faicts d*armes. Despuis aussi je me suis trouvé en plusieurs autres escarmouches , lesquelles je ne me veux amuser à escrire ; je ne serois que trop long. Tant y a que , sans bataille , ce fut un beau combat. Je me suis trouvé en un autre trèsbeau , dequoy le baron de La Garde se souviendra (1) y quand il mena les galleres, nous estans devant Bolongne. La grande escarmouche se fit quand il descendit, qui dura deux heures ; auquel lieu les coups de canon nous tiroient si menu , qu'il sembloit salve d'arquebuziers. J'avoi3 sur les bras toutes les forces de Bolongne , nonobstant lesquelles je fis une des plus belles et honorables retraictes qu'homme sçauroit faire. Feu monsieur de Guyse veit le tout , lequel n'avoit que vingt chevaux, et ne me pou voit secourir aucunement , car il eust fallu qu'il se fust

(I) Aa siège de Boulogne , en 1545.

jette sur la plaine, dans laquelle l'artillerie l'east dévoré incontinent : et n'y avoit homme qui pensast que je peusse faire retraicte sans mm mettre en fuitte ; mais je la fis, estant tonsjoun de la longueur de quatre picques , et touroant visage à tout propos. Et veux dire que je ne fis jamais chose de laquelle je retirasse plus de louange que de ceste-cy : monsieur de Guyse la fit bien valoir , et ne m'en loua que trop. Mais je me contente d'escrire ce que j'ay faict en commandant, en quoy ceux qui me feront cest honneur de lire mon livre pourront apprendre quelque chose pour le faict des armes , qui n'est pas si aysé qu'on pense. Il faut avoir de grandes et louables parties pour estre bon capitaine : oe n'est pas tout d'estre vaillant et courageux, il y faut tant d'autres pièces en nostre hamois: je ne veux pas dire que je sois des premiers ; mais, estant aujourd'huy le plus vieux de ce royaume , encores trouvera mon opinion voix en chapitre : ce qui servira à ceux qui en sçavent moins que moy : quant aux autres , il ne leur faut pas de précepteur.

Je quittay donc le Piedmont pour me venir rafraischir un peu et me reposer, à cause d'une grand maladie en laquelle j'estois tombé; et, quelque juste occasion que j'eusse , à peine peusje avoir mon congé de monsieur de Brissac, lequel en fin me le donna, «vec promesse de revenir bien tost. A mon arrivée , je me trouvay honnoré et estimé des plus grands seigneurs do pays ; mon nom estoit en réputation bien grande, et, pour une chose que j'avois faicte, on m'en vouloit faire à croire quatre. Les bruits vont tousjoursen augmentant ; aussi en ce temps, poar une escolle de guerre, il ne se parloit que de Piedmont. Or je ne demeuray guère oysif oa sur les cendres ; on ne m'en donna pas le loysir, comme aussi je n'en avois pas de volonté, m'estant tousjours proposé de parvenir par la voye des armes à toutes les poinctes d'honneur que les hommes peuvent atteindre. Songez, vons qui estes nez gentils-hommes, que Dieu vous a faicts naistre pour porter les armes , pour servir vostre prince, et non pas pour courre le He>Te ou faire l'amour. Quand la paix viendra , vous aurez vostre part du plaisir ; toutes choses ont leur temps et leur saison.

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