UVRE TROISIESME
C£nHi)Àirr^e la gaerre se faisoit en PiedfflOQt, comme j'ay eserit cy dessus, sous ce grand guerrier [monsieur le mareschal de Brissac] qui y establit une très belle discipline militaire, aussi pouvoit-on dire que c'estoit la plus belle esoolle de TEurope , on ne dormoit pas du costé de Picardie , Ghampaigne, et Mets , qui fut assiégé par l'Empereur. Ce fut là où ce grand doe de Guyse acquit une gloire immortelle : je n ay eu jamais plus grand regret que de n'avoir Teo ce siège; mais on ne peut estre en tant de lieux. Le Roy y qui desiroit troubler les affaires de l'Empereur en Italie , fit tant , par les pratiques et menées de quelques cardinaux ses partisans, et de monsieur de Termes, qu'il fit révolter les habitans de la ville de Siene , qui est une tres-belIe ville et importante en la Toscane ; de sorte que les Espagnols qui estoient dedans en foreot chassez , et la citadelle ruinée.
[1554] Comme ce peuple se veit jouyssant de la liberté , ayant levé les enseignes françoises , il ne fit faute dlmplorer Fayde et secours du Roy , lequel en donna la charge à monsieur deStrossy, qui fîit depuis mareschal , lequel, airec Tayde des alliez du Roy , mit des forces en campagne, assisté des sieurs Gomelio BentivoliO; Fregouse (t) et autres sieurs italiens , des sieurs de Termes et de Lansac. Ledict seigneur Strossy , quoy qu'il eust les forces et de TEmpereor et da duc de Florence sur les bras , si estce qu'il 8*y porta fort vaillamment et prudemment, pour faire teste au marquis de Marignan, dict Medequi , lequel faisoit la gaerre à toute outrance; toutesfois, en despit de luy , le sieur Strossy priot plusieurs petites villes , lesquelles dépendent de FEstat de Siene : dequoy Je ne veux particulièrement parler, parce que je n'y cstois pas. A ce que j*ay entendu , il s'y fit de ^ux exploits : car l'Empereur et le duc de Florence ne desiroient rien tant que chasser le Roy d'Italie , pour la crainte qu'ils avoient que, y ayant un pied , il n'y misttout le corps; mais
(l; Anrelio Frégoce.
(2) François de Lorraine , duc de Goise , prince de JoioTiHe , marquis de Mayenne , cheTalier de l'ordre du Koi, ptir.graiid-iiiaitre, graud^rhambeHaa et grand-
nous ne sçaur ions Jamais garder nos conquestes. Je ne sçay pas si à l'advenir on fera mieux : Je me doubte fort que non ; pour le moins , il me le semble ainsi : Dieu veuille que Je me puisse tromper.
Or monsieur de Strossy manda au Roy qu'il ne le pouvoit servir tenant la campagne et commandant dans Siene, et qu'il le supplioit treshumblement vouloir faire élection de quelque personnage de qui Sa Majesté se peust fier, pour y commander tant quMI seroit en campagne. Le Roy , ayant receu ceste depesche, appel la monsieur le connestable, monsieur de Guyse (2) et monsieur le mareschal de Sainct André , pour en nommer chacun un. Par les mains de ces trois tout passoit. Tous les rois ont eu tousjours cela : ils se laissent gouverner à quelques uns, peut estre trop; certes il semble par fois qu'ils les craignent. Monsieur le connestable estoit plus favory et plus aymé du Roy qu'autre fut Jamais. Monsieur le connestable nomma le sien ; monsieur de Guyse , le sien ; et monsieur le mareschal de Sainct André, aussi le sien. Alors le Roy leur dict : • Vous n'avez point nommé Montluc. » Monsieur de Guyse luy respondit : « II ne m'en souvenoit poinct ; » monsieur le mareschal de Sainct André en dict de mesmes ; et encores luy dict monsieur de Guyse : s Si vous nommez Montluc , Je me tais , et ne parleray plus de celuy que J'ay nommé. — Ny moy aussi , dict monsieur le mareschal , » lequel depuis m'a faict tout ce discours. Alors monsieur le connestable dit que Je n'estois pas bon pour faire ceste charge , parce que J'estois trop bisarre, fascheux et colère. Le Roy respondit qu'il avoit tousjours veu et cogneu que la colère et bisarrerie qui estoit en moy n'estoit sinon pour soustenir son service , lors que Je voyois qu'on le servoit mal; or Jamais il n'avoit ouy dire que j'eusse prins querelle avec personne pour mon particulier. Monsieur de Guyse et monsieur le mareschal respondirent qu'aussi ne l'avolent ils Jamais ouy dire,
▼eneiir de France, goavemeur de Champagne et de Brie; toé par Poltrot, au siège d'Orléaos, eo 1565. n étoit père de Henri , duc de Guise , qui fut tué aux états de Blois en 1588. Il a laissé des Mémoires encore inédits qui feront partie de cette collectioo,
no
GOMICERTAIBES BE BLAISE BB HONTLUC. [l554]
et que desja j'av<Hs esté gouverneur de Moncallier et d'Albe , sans que jamais homme se soit pleint de moy ; et d*autre part, que, si J'estois tel , monsieur le mareschal de Brissac ne m'eust pas tant aymé et favorysé , ny ne s'en fust tant - fié comme il faisoit. Monsieur le connestable répliqua encores fort, car il youloit que celuy qu'il avoit nommé y allast; il se faschoit de céder , et aussi il ne m'a jamais guère aymé, ny les siens aussi. Monsieur le cardinal de Lorraine y estoit, qui a meilleure souvenance que moy de celuy que monsieur le connestable avoit nommé; toutesfois il me seïnble que c'estolt Boccal , lequel depuis s'est fait huguenot. A la fin le Roy s'en fit accroire , ayant monsieur de Guyse et monsieur le mareschal de Sainct André de son costé, et envoya un courrier devers monsieur le mareschal. de Brissac, pour me faire venir en Avignon, auquel lieu j'attendrois un gentilhomme que Sa Majesté m'envoyoit, lequel apportoit ma depesche pour m'en aller à Siene.
Or monsieur le mareschal, quelques jours devant, m*avoit donné congé pour m'en venir à ma maison , à cause d'une maladie qui m'estoit survenue , comme j'ay dit : lequel n'avoit nulle envie de ce faire , comme luy-mesme m'a confessé depuis, et m'a fait cet honneur de me dire que , sMl eust cogneu Timportance que ce luy fut de m'avoir perdu , qu'il eust encore escrlt au Roy plus de mal de moy qu'il n'avoit faict; et qu'en sa vie ne se repentit tant de chose qu'il eut falote , que de m'avoir laissé partir d'auprès de luy ; car il m'avoit bien trouvé à dire depuis que j'estois parti dePiedmont. Monsieur de Cossé , monsieur le président de Birague , et autres , peuvent tesmoigner combien de fois Ils luy ont ouy regretter mon absence, mesmement quand les choses ne luy succedoient comme il vouloit. Et si l'on regarde bien que J'avois faict estant sous luy , on trouvera que ce que je dis est véritable , et qu'il avoit raison de me regretter. J'estois tousjours à ses pieds et à sa teste. Je crois toutesfois que pour ma présence il ne se fust rien fait de mieux ; mais si suis-je contraint dire le vray. Il y en a qui en diront d'avantage s'ils veulent.
Or il escrivit une lettre au Roy , et une autre à monsieur le connestable, par laquelle il mandoit à Sa Msjesté qu'il avoit faict une eslection fort mal à propos pour commander à Siene ; car j'estois un des plus colères hommes du monde , et le plus bisarre , et tel , qu'il falloit que la moitié du temps il endurast de moy , eognoisaant mes imperfections; mais que j'estois bien bon pour faire tenir la police et la justice en un eamp , pour commander à la campagne, et pour
faire combattre les soldats ; mais que , considéré les humeurs des Sienois, c'estoitfeu contre feu ; qui seroit le vrai moyen de perdre cet Estât, qu'il falloit conserver par douceur. Il prioit monsieur le connestable aussi de le remonstrer au Roy , et cependant il me depesche un oourier, lequel me trouva fort malade ; et me naandoit que le Roy me vouloit envoyer à Siene; mais que, comme amy mien, il me conseilloit de n'accepter point ceste charge , me priant de ne l'abandonner pour aller ailleurs sous un autre , et m'asseurant que si rien vaquoit en Piedmont que j'aymasse mieux que ce que J'avois , que je l'aurois. Tout cela estoient des artifices pour me retenir.
0 qu'un sage lieutenant de roy doit veiller et prendre garde qu'il ne perde celuy auquel il a beaucoup de fiance, et qu'il cognoit de valeur; il ne doit rien espargner pour le retenir ; car bien souvent un homme seul peut beaucoup. Il faut manger beaucoup de sel pour cognoistre ud homme (1), et cependant vous estes privé de celuy auquel vous aviez fiance; car vous avez jà esprouvé sa fidélité. Or avoit mandé aussi ledit sieur mareschal au Roy que j'estois en Gascogne malade : et comme le matin ses lettres furent leuës, monsieur le connestable, qui en fut bien ayse , dit au Roy qu'il luy en avoit bien dict autant , et qu'homme ne me pouvoit mieux cognoistre que monsieur le mareschal de Brissac , qui m'avoit souvent veu en l)esongne. Le Roy , qui de son propre naturel m'aimoit et m'a tousjours aymé, depuis qu'il m'eut remarqué à la camisade de Bolongne, dit, comme monsieur le mareschal de Sainct André m'a dit plusieurs fois , que , quand bien tous ceux de son conseil luy diroient mal de moy , qu'ils ne gaignerolent rien , car son naturel estoit de m*ay« mer , ^et qu'il ne vouloit quitter son eslection , quoy que l'on en parlast. Monsieur de Guyse print la parole , et dict : • Yoylà une lettre qui contrarie fort : en premier lieu , monsieur le mareschal de Brissac dict que Montluc est colère et bisarre , et qu'il ne s'accommodera jamais avec les Siennois , mais qu'il gastera tout vostre service si vous le leur envoyez; d'autre part , il le loue des choses qui requièrent d'estre en un homme de commandement , et qui a en charge des choses grandes, car il dit qu'il est homme de grande police et grande justice , et pour faire combattre les soldats en grandes entreprinses et exécutions. Qui a jamais veu qu'un homme doué de toutes ces bonnes parties n'eust avec
(I) G'estrà-dire : il faul afoir lona4eiii|M véca mrt^ ho liooinic (ourleommilre.
COMMllITAmS DB BLAISB DE MOKTLUC. [1564]
hiy de la eolere? ceux qui ne se soucient gneres qae les choses aillent mal ou bien , ceax-là peavent estre sans colère. Au demeurant , Sire , puis que vous mesmes avez fiiict Peslection , il me semble que ne la devez révoquer. » Monsieur le maresdial de Sainct André respondit après : « Ce que monsieur le mareschal de Brissac dict âieillement , vous le pouvez rablHer en escrivant à Montiuc que vous mesmes Tavez esleu, et que, pour Tamour de vous, il laisse tant quMl pourra sa eolere , ayant affaire avi^c cerveaux faisarres, tels qu'estoient les Siennois. » Le Roy diet lors qu'il n'avoit point de crainte qu'après qu'il m'auroit escrit une lettre Je ne fisse ce qu'il me oommanderolt ; et soudain me despescha un esorrier à ma maison , par lequel me manda que quand bien je serois malade , que Je me misse SD chemin droit à Marseille , auquel lieu Je trouverois ma depesche, et m'embarquerois avec les AUeoians que Le Rincroq (1) menoit, et dix compagnies françôises , où il m'envoyeroit aussi de l'argent pour faire mon voyage y et que je laisnsse un peu ma collere en Gascogne , m'aceommodant à Thumeur de ce peuple. Le courrier me trouva à Agen , entre les mains des mededos, bien malade; toutesfois Je luy disque dans huict jours Je me mettrois en chemin ; ce qiejefis, et cuiday mourir à Toulouse, duquel lieu, par le conseil des médecins , je devois retourner arrierre ; ce que je ne voulus faire , aifis me fis traîner jusques à Montpellier, là où je fins encore conseillé par les médecins de ne passer plus outre , s^asseurans que , si je m'halaido^ , je n'arriverols jamaisà Marseille en vie ; mais, quelque. chose qu'ils mesçeussent dire, je me résolus de cheminer tant que la vie me dureroit , à quelque pris que- ce fust. Et comme je partois, m'arriva un autre courrier pour me faire liaster ; et de jour à autre je recouvrois ma santé en allant, de sorte que , quand je fus à Marseille , je me trouvay sans comparaison mieux qoeqaimd j'estois party de ma maison.
Certes le Roy mon bon maistre avoit raison
de deffendre ma cause : car Jamais ma collere
ne porta nul préjudice à son service , ouy bien
à moy et à quelque autre qui n'a sçeu esquiver
ay se garder de mon humeur ; jamais je ne luy
perdis place , bataille , rencontre , ny ne fus
cause de luy faire perdre un serviteur. La colère
ae m'a jamais jette tant hors de moy , de me
bire faire chose préjudiciable à son service ; si
sBe est violente et prompte, aussi elle en dure
wom, J'ay tousjours cogneu qu'il vaut mieux
m Gsorgat Eeekrod.
[tj LéoQ Stroizi , prieur de Capoue.
se servir de ces gens là que d'autres , car il n'y a point d'arrière boutique en eux , et si ils sont plus prompts, plus vaillans que ceux qui veulent avec leur froideur se (aire estimer plus sages! Mais , laissant ce propos , je retoumeray à mon voyage.
Je trouvay que le baron de La Garde estolt party avec l'armée pour aller en Arger faire avec le roy d'Arger qu'il luy baillast son armée , pource que ledict sieur baron avoit esté adverty que le prince d'Orie l'attendoitavec une grande armée sur le chemin pour le combattre ; et l'armée du Roy n'estoit pas assez forte : qui fut cause que nous temporisâmes quelques Jours. Comme donc le baron fut arrivé, ayant l'armée d'Arger avec luy, nous nous embarquasmes A Tollon, et par le chemin rencontrasmes huict ou neuf navires chargez de bleds , qui venoient de Sicille et l'apportoient en Espagne, lesquels ledict baron fit brusler , sauf deux qu'il amena pour fournir son armée ; et ainsi allasmes Jusques à Porte-Hercule, auquel lieu nous fut impossible de faire descente, à cause que le marquis de Marignan avoit son camp près du chemin qu'il nous falloit tenir pour aller à Siene : qui fut cause qu'il nous fallut rembarquer pour reculler en arrière et faire la descente auprès d'Escarlin , où monsieur de Strossy estoit avec son camp. Là trouvasmes que le prieur de Capue (2) avoit esté tué en recognoissant Escarlin il y avoit deux jours : qui fut un grand dommage , car c'estoit un vaillant homme , s'il y en avoit en terre ou sur mer, et un bon serviteur du Roy. Il estoit frère de monsieur de Strossy (3), et me dict-on qu'il fut tué de la main d'un paysan qui luy tira une arquebusade de derrière un buisson. Voyez quel mal-heur qu'un grand capitaine meure de la main d'un vilain avec son baston à feul Nous marcbasmes ainsi jusques à Bonconvant (4) , allant tousjoun monsieur de Strossy un peu devant nous, à cause des vivres ; et là tout le camp fut assemblé.
Avant que les Allemans et François fussent arrivez audict Bonconvant , monsieur de Strossy se mit devant le matin avec les trois mil Grisons desquels monsieur de Forcavaux estoit colonel, et avec les Italiens, afin de faire place aux Allemans et François qui avoient besoin de loger et reposer deux heures. Je vins trouver le soir devant monsieur de Strossy , et le matin partis avec lui pour arriver de bonne heure à Siene, où nous trouvasmes monsieur de Lansac, qui,
(S) Pierre Stroni » frère do prieur deCapone. I (^ BuoncouTeoto , bourg à qoinse nàikê de Sieoat.
COMMENTAIBES DE BLAISE DE MONTLUC. [lo54J
à nostre arrivée 9 donna à disner à monsieur de Strossy , à monsieur de Forcavaux et à moy. Sur Tarrivée des Grisons et des Italiens se dressa une grande escarmouche à Saincte Bonde (1), un monastère de nonnaios près Sainct Marc , qui est un autre monastère de religieux. Le marquis de Marignan avoit son camp au palais du Diau (2), qui est sur le chemin de Florence, près Sieneun mille ; et ce matin mesmes il estoit party pour aller à Saincte Bonde assaillir le capitaine Bartholomé de Pesere , lequel monsieur de Strossy avoit mis dedans avec sa compagnie. Ledit marquis avoit laissé ses Italiens audict palais du Diau , et mené tous les Espagnols et Allemans avec luy ; et, comme nous disnions, Fescarmouche se commença forte et roide à Saincte Bonde. Les Grisons et les Italiens firent alte au Palassot, près Siene demy mille, et nos Italiens aussi , par le commandement de monsieur de Strossy, pource qu*il vouloit adviser plustost où il mettroit tout le camp , et qu'il vouloit aussi qu*av8nt que ceux-là fussent logez, les Allemans et François fussent arrivez, pource que'tout À un coup se logerolent ensemble. Mais, n'ayant point encores parachevé de disner, nous ouysmes quelques petites pièces tirer à Saincte Bonde 9 que le marquis (3) y avoit mené : alors Je dis à monsieur de Strossy ces mots : « Monsieur, ceste escarmouche est grande et roide , mesiée avec de rarlillerie; il vous emporteront le capitaine Bartholomé de Pesere ; Je vous prie, allons voir que c'est. » Ledit sieur respondit : « Allons donc; aussi faut-il que nous allions regarder où nous logerons le camp. 9 Monsieur de Lansac me presta un cheval turc poil gris, car Je n'avois point amené mes chevaux par mer. Lors Je dis à M. de Strossy s'il trouveroit bon que J'allasse voir que c'estoit de ceste escarmouche , pendant qu'il iroit regarder avec messieurs de Lansac et de Forcavaux où il logeroit le camp; il me dit qu'il le trouveroit bon : et sortismes par la porte Sainct Marc ; Je tiray droit au lieu de l'escarmouche , et eux un peu à main droite, pour regarder où ils mettrofent le camp. Gomme J'arrivay de-là la Tresse , où se faisoit l'escarmouche , je n'y trouvay aucun capitaine, et estoit comme une escarmouche faite en desordre, et les ennemis avoient gaigné avantage sur les nostres,car ils les avoient tirez des cottaux près Saincte Bonde, et ramenez Jusques aux prez qui sont Joignans la rivière de la Tresse. Et à mon arrivée Je demanday les
(1) Santo-Âbundio.
{2) Palais des Diahles, dam deTboa. Adriani l'appelle «atsi Palazzo de' Diarc/i.
capitaines, et n'en trouvay un seul qui se dit capitaine : dont s'ensuivoit un grand desordre. Sur cela J'en vis venir un sur un cheval gris , et courus à luy pour luy demander s'il estoit capitaine : lequel me dit qu*ouy ; Je luy demanday son nom, il me respondit : lo mi chiamo Marioul de Santa Flior (4) , et Je lui dis (5) : Signorcapitan, io mi chiamo Montluco : andamo insieme. Or tout le camp avoit desja entendu que Je venois avec le secours; et, encore que nous ne nous fussions Jamais veus , si est-ce que nous nous recognusmes au nom. Je le priay de r'allier ses gens pour donner une cargue aux ennemis, et les ramener contre-mont; ce qu'il fit, et les ramenasmes jusques au haut. Cependant tout au long d'un cottau rescarmouche tiroit, et au long des vignes droit au Palassot, qu'est un petit palais au derrière duquel estoient les Grisons ; et au dos de la montagne , un peu avant, l'artillerie que le marquis avoit à Saincte Bonde tiroit : là tous les capitaines italiens , et le sieur Cornelio Bentivolio , qui en estoit colonel , estoit au coing des vignes tirant à Saincte Bonde et à Sainct Marc, derrière un petit oratoire au couvert de l'artillerie. Or depuis le Pallassot Jusques au petit oratoire il y pouvoit avoir trois cens pas. Le seigneur Marioul et moy firmes tant , que nous menasmes tout au long du cottau des vignes l'escarmouche sur leurs bras. J'avois amené avec moy le capitaine Gharry, qui estoit mon lieutenant à Albe , avec trente bons soldats, tous lesquels presque estoient gentils-hommes , n^estant voulu demeurer avec mon frère monsieur de Lioux , à qui le Roy avoit donné le gouvernement d'Albe, à la supplication et requeste que monsieur de Valance .. mon frère et moy luy en avions faite. Surquoy il y eut grand dispute, car monsieur le mareschal de Brissac differoit de l'accepter jusques à ce qu'il eust responce de moy ; et , comme il entendit que le Roy estoit résolu de m'envoyer â Siene , il m'envoya un courrier de nouveau , me priant que je ne quittasse point le gouvernement d'Albe , et que Je nommasse mon lieutenant ou autre pour commander au gouvernement Jusques à mon retour, m'asseurant qu'il aceepteroit celuy que Je nommerois , que cependant il feroit garder mes gages, tellement que je ne perdrais rien ; et au surplus, que Je considérasse (pe la charge que le Roy me donnolt à Siene ne serait point de si longue durée que le gouvernement d'Albe : mais Je le suppliay tres-humble-
(3) Jeaa-Jacques Medichino.
( f) « Je m'appelle Mario di Saate Fier. • (5) Seigneur capitaine , je m'appelle Montliic : «Uoos ensemble, n
COHMBNTAIBSS DE BLÀISB D£ MONTLUC. [l554]
ment d'avoir mon frère pour agréable , Tassearaot qa'il luy seroit aussi a^ectionnéi serviteur qoemoy ; et, que quand bien je retoumerois de Siene y que Je Jurois de i'alier trouver pour luy ûiire service en simple soldat, encore que le Roy ne me baUlast aucune charge pour estre près de luy. Or, pour monstrer la complexion de monsieur le marescbal , je veux dire et maintenir que c'estoit un des bons seigneurs et maistres que cinquante ans a fut en France , pour eeax qu'il cognoissoit avoir bon zèle et affection au service du Roy ; et si monsieur le presidœt de Birague met la main à la conscience , il en jurera comme moy . Il aymoit plus le profit d'autruy que le sien propre ; on ne perdoit rien près de luy : il faisoit part et des bienfaits et de rhonneur : au reste, il aymoit et honnoroit jusques aux simples soldats ; les bons hommes, il les cognoissoit par leur nom , prenoit l'adîis de tous , sans croire sa teste seule, comme faisoit monsieur de Lautrec. Or, pour retommer à Fescarmouche , je trouvay à Toratoire le sieur Comelio, le colonel Gharamont, qae Je n'avois enoores veu. Entre ledict oratoire et Sainete Bond€ il y a un grand chemin , et au long d'iceluy, deux petites maisons à dix ou douze pas Tune de l'autre; nous fismesune cargae aux ennemis au long de ce chemin , et ieor ostasmes les deux maisons : le capitaine Charry se jeta dans Tune , nos Italiens dans Tantre. Ils denaeurerent là environ trois quarts d'heure tousjonrs presque aux mains, de sorte que le marquis y desbanda toute Tarquebuzerie espaignolle, et les Italiens mesmes qui estoient à leur fort de Saint Marc, et mit six enseignes e^gnolles tout au long du grand chemin, pour soustenir rescarmouche. Or la grande escarmouche estoit à main droite et à main gauche dans les vignes , de sorte que la cavallerie n*y poQYoit rien faire/ Le^seigneur Gornelio , par Tadvisdes capitaines, se voulut retirer ; je luy remoDStray qu'il ne falloit point qu'il commençast sa retirade qu'il n'eust de la cavallerie , ensemble les Grisons pour le soustenir , vers lesquels je m'en irois pour les prier de marcher josques à moitié chemin du Palassot à l'oratoire ; et que de mesmes j'yrois prier le comte de La Mirande (1) , qui estoit colonel de la cavalerie, et avoit fait alte du costé de Palassot, en un vallon derrière un petit l)ois ; ce que tous trouvèrent bon. Ainsi je courus aux Grisons , et les prîay de vouloir marcher seulement deux cens pas; le colonel qui commandoit sous monsieur
(I) Louis Picy comte de La MirandolQ et de Goncordia. (î) Peod rappelle Cortie/io ZipolU
de Fourquevaux n'y voulut entendre. Je courus au comte , et le priay de laisser venir quatre cornettes de gens de cheval ; ce qu'il fit : qui furent le comte de Fontavala , Comelio (2) Joby le baron de Rabat , et Serillac, mon nepveu' qui conduisoit la compagnie de monsieur de Cipierre. Or comme les cornettes marchèrent au galop , je vis le sieur Gornelio (8) qui commençoit à se retirer à l'instance des capitaines , et courus à luy , et luy remonstray que les six enseignes marchoient , et que c'estoient des Espa-^ gnols , car les drapeaux estoient trop grands ; qui estoit signe que le marquis estoit là avec tout le camp , lequel les chargerolt dés qu'il commenceroit à prendre la descente , le priant de tourner au mesme lieu : ce qu'il fit, n'en estant pas à trente pas. Je touroay aux cornettes; et les arrestay à moitié chemin du Palassot à l'oratoire; puis retournay autres-fois aux Grisons, lesquels , après que je leur eu remonstre nostre perte , se levèrent , et commencèrent à sonner les tabourlns, et marcher jusques au costé de la cavallerie. Le marquis, qui vit que la cavallerie et les Grisons se monstroient, il voulut retirer les six enseignes du grand chemin. Il n'y avoit chef aucun des nostres qui fut à cheval , que moy et le seigneur Marioul (4) qui ne m'abandonna jamais; aussi je pouvols voir tout ce que l'ennemy faisoit. Alors je luy dis : a Voy-Ià les enseignes espaignolles qui tournent visage , ayant veu nostre cavallerie et les Grisons ; faites leur, seigneur Gornelio , une cargue , car il est temps maintenant. • Le seigneur Marioul descend , et mit une rondelle au bras et l'espée en la main. Je dis au capitaine Gharry qu'il monstrast ce qu'il avoit tousjours esté, et qu'il fist paroistre à ces estrangers ce qu'un Gascon sçavoit faire, et qu'il gaignast le devant de tous. Monsieur de Fourquevaux avoit amené quatre cens arquebuziers italiens de Parme braves hommes , qui estoient joincts à l'oratoire. Je ne me feray point plus vaillant que je ne suis , car je ne descendis pas : je faisols desja le lieutenant de roy. Et departismes les soldats à main gauche et à main droite, et au long d'un grand chemin , et là fismes la cargue, qui fut brave s'il en est jamais fait, et telle, que nous les ramenasmes jusques à une descente à main gauche de Sainete Bonde, où estoit le marquis et le demeurant de ses Espagnols et Allemans ; et , pource que les Espagnols tenoient jusques sur le bord de la montée , ceux qui avoient prins la foitte donnèrent au travers
(5) Gornelio BentiTOglio.
(4) Mario Sforce, oomtedeValmoDtoqeetdeSantaFiore,
COMHENTAIEES DE BLÀ18B DB H01STI.UC. [1554]
d'eux , et se ramenèrent les uns et les autres jusques sur le bras des AUemans. Le marquis, qui vit ce desordre sur ses bras , commença à se retirer par une vallée tant qu*il pouvoit , sans sonner trompette ny tabourin; ceux qui estoient sortis de Sainct Marc se retirèrent aussi en haste, et en ramenèrent les quatre petites pièces, desquelles ils battoient Saincte Bonde dans leur fort de Sainct Marc. Et me dit le marquis , lorsque je sortis de Siene , en m' accompagnant environ deux mil de la ville , que si nous eussions poussé outre, nous mettions son camp en desordre et fuite, et les deffaisions : mais nous ne voyons pas son desordre. Le proverbe des anciens est vray : Si l'ost sçavoU de fosl, mal iroii de VosU Nous nous tinsmes tous heureux d'avoir eschappé une si grande fortune, et nos ennemis encore plus. Monsieur de Strossi , qui estoit de l'autre costé de la porte Sainct Marc, en des vallons qu'il y a, discourant tousjours avec messieurs de Lansac et de Fourquevaux pour l'assiette du camp, oyoit bien qu'il y àvoit une grande escarmouche : mais il sçavoit aussi que tous les capitaines y estoient; et je m'en y estois aussi allé. Ils ne pensèrent jamais que la chose fut si aspre qu'elle estoit : à la fin, comme ils entendirent le rencontre si fort , ils laissèrent là tout, et coururent à nous : toutesfois ne peurent arriver à la cargue, dequoy fut bien marry ledit seigneur de Strossi , mesme de ce que l'on ne l'avoit adverty de ce combat ; aussi fut bien monsieur de Fourquevaux , d'autant que les Grisons , desquels il estoit chef, estoient venus jusques à combattre , et que ses arquebuziers avoient combattu : je luy dis que je n'avois nul homme à cheval avec moy, sinon le sieur Marioul, et que cestuy là estoit trop homme de bien pour laisser sa cargue et l'escarmouche , car il avoit trois ou quatre enseignes souz luy ; parquoy je ne leur pouvois envoyer personne pour les advertir. Or monsieur de Strossi avoit mandé le sieur Robert , son frère , au sortir de table, en diligence, pour faire avancer les François et Allemans; ce qu'il fit, et les trouva qui commençoient à boire ; lesquels il ne peut tirer promptement des tables, car ledit sieur de Strossi avoit fait mettre à manger dans le grand chemin; et, si l'on ne leur eust rien appresté-là, ainsi comme ainsi, ils fussent passez outre ^ et à point nommé fussent arrivez sur la chaude du combat ; ainsi la bataille estoit gaignée : mais il faut dire comme l'Italien : Fa me indevinoy et io ti daro danari (l). Voy-là
(f) Fais-moi derin et je te donnerai de l'argent.
(2 PortaaTufl.
(S) Adriaoi dit que le marquis avoit doaae mille hom-
ce qui se fit le premier Jour que j*an1?8y i Siene , estant si bien remarqué des Sienoiset de tous les capitaines italiens, qui ne me oognoùsoient pas , que cela me porta une grand faveur parmy les Sienois et parmy tout le camp, courant à cheval parmy les gens de pied, orei çà , ores là : disposant ceux-cy d'un costé , ceuxlà de l'autre, je leur monstray que ce n'estoit pas la centiesme escarmouche où je m'estois trouvé.
Or monsieur le mareschal logea son camp entre Porte Nove et Porte Tuffe (2), dans de beaux bourgs qu'il avoit ; et non seulement en eest endroit-là estoient beaux les bourgs, mais J'oeerois bien dire que, si les bourgs de Sieae eussent esté tous ensemble , ils eussept surpassé la ville de grandeur; car dans les bourgs y avoit de plus beaux palais , de plus belles églises et monastères qu'il n'y avoit dans la ville. Le lendemain matin monsieur de Strossi nous mena sur la muraille de la ville , tirant au camp de Tennemy : et là disputasmes s'il seroit bondele combattre : les uns trouvoient bon , les aatres mauvais. Ceux qui le trouvoient mauvais disoient que nous ne pouvions passer pour aller au Palais du Diau , sans passer à la veuê d'un petit fort que le marquis avoit fait entre la petite observance et le Palais du Diau , auquel lieu il y avoit trois ou quatre pièces de grosse artillerie, comme il estoit vray ; et que , laissant cestuy-là derrière, nous laissions pareillement leur fort de Gamolie. Je proposay que, pour le dommage que Tartillerie du petit fort nous pouvoit faire , nous passerions un peu devant le jour, et laisserions une enseigne ou deux pour brider le petit fort; et quant au fort de Gamolie, nous y pourrions laisser trois ou quatre compagnies de la ville ; et de ma part, qu'avec le demeurant de la ville je passerois à Porte Fonte-Brande , et aurois monté une montaignolle au point du jour, pour me rendre à la plaine, et tellement à propos, que tout ainâ que nostre camp arriveroit près du leur, à mesme tempsje merendrois si près d'eux , qu il faudroit qu'ils entrassent en crainte de nous voir arriver l'un d'un costé , l'autre d'un autre. Les Sienois faisoient estât de tirer quatre mil bons hommes dehors. Il en y eut qui tindreat ma proposition , et des Sienois aussi, qui estoit de les combattre; d'autres, le contraire. Lej^ ne pouvoit estre qu'il ne fust bien disputé , car le marquis (3) avoit trois tierces d'Espagnols, sçavoir, la tierce de Sleille, celle de Naples, et
mes de pied , douze centa cfaeTanx légers et trois cffAi hommes d'armes, et qae l'année deStroni éioit à peu près de la même forcé.
COKKSNTilHSS BB BUiSS pS VONTX^UG, [t^S4]
celle de Conegne [ c'est ce que nous appelions regimeos]; les deux premières , composées de soldats vieux, et celle de Corsegue, de nouveaux : mais si est-ce qu'il y avoit de bons soldats , et deux regimens d'AUemans , en chacun des([ael8y avoit douze enseignes , avec quatre ou cinq mil Italiens. Quant à la cavallerie , je pense qoe la nostre eust battu la leur , car nous avions de bons capitaines et de braves chevaux légers : au reste, nostre camp estoitde dix enseignes d*Allemans, dix de Grisons, quatorze de François, et de cinq à six mille Italiens. De toat ce jour monsieur de Strossi ne peut résoudre ce qu'il feroit, pour la diversité des opinions : toutesfois je pense que le lendemain il se fat résolu de les aller combattre ; car les Slenois en avoient grande envie ; et croy que ces gens, qui eussent combattu pour leur liberté, cassent fait rage : mais le marquis en fut adverty , ou son dessein n'estoit pas de demeurer pinslà, car il partit une heure devant le jour; et, si Dieu eust voulu inspirer monsieur de Strossi à ce que ce jour il les fust allé combattre, nous les trouvions le matin deslogez, et les combattions sur leur retirade et en desordre. Mais il Haut tonsjours retourner à ce que j'ai dit cy devant : Fa me indevino , et io ii daro danari. Le marquis print le chemin devers Mauchant (i) , auquel lieu monsieur le mareschal avoit laissé quatre enseignes , ou bien le marquis la tenoit , qui s'en alla à un autre lieu près de là, et monsieur de Strossi droit à Mauchaut. Je n*ay bonnement souvenance lequel c'estoit : mais si est-ce qu'ils demeurèrent huit ou neuf jours ayans leurs camps à sept ou huit mil , Tun allant pour prendre quelque place , et l'autre suivant pour secourir. Toutes-fois le marquis arriva devant Bfauchaut, et commença à la battre pour la prendre , ou bien pour la reprendre : je n'y estoispoinct , car j'estois demeuré à Siene, suivant TintentionduRoy et suivant ma charge; et,sans une maladie où je commençois d'entrer, je cuide que monsieur de Strossi m'eust mené avec luy , et eust laissé monsieur de Lanssac gonvoneur , comme il faisoit auparavant : mais à la fin , comme monsieur de Strossi partit, monsieur de Lanssac print son chemiu à Rome pour faire sa charge d'ambassadeur. Comme le marquis se^tit approcher monsieur de Strossi, il luy Gt place, et leva son artilierie, et se mit un pen à main droite de la ville, à cent cinquante ou deux cens pas, ets'ayda de trois petites montaignoUes dans lesquelles il se retrencha , et du costé où estoient les fontaines. Monsieur de
(I) Vsnâaoo. Toi^iz Boyviu du Yillars , Kv. 5.
Strossi se vint camper entre le marquis et la ville , au long d'un grand chemin creux qu'il y avoit. Or monsieur de Strossi se mettoit si prea pour combattre le marquis , s'il le pouvoit tiret hors de son retranchement. Là demeurèrent sept ou huit jours , regardans à qui deslogeroit le premier. Le marquis cognoissoit bien que, s'il deslogeoit le premier, monsieur de Strossi le combattroit ; ce que le marquis ne voulut faire , * car il luy estoit deffendu expressément de riea hasarder, comme il nous a esté dit depuis par dom Jean de La Lunemesmes, qui estoit avec le marquis, lequel estoit un brave Espagnol.
Or entre les deux armées n'y avoit qu'un champ, qui ne duroit pas cent cinquante pas, dans lequel se faisoient les escarmouches des gens de pied , lesquelles les nostres perdoient presque tousjours , à cause de Tartillerie que le marquis avoit mis sur ces trois montaignolles ; de sorte que monsieur de Strossi perdit plus de gens par leur artillerie que par leurs arquebu* sades. Ledit sieur de Strossi ne tenoit qu'une fontaine, vers laquelle l'artillerie d'une des montaignolles tiroit, et y endommageoit beaucoup de gens, tellement qu'il falloitquela nuict l'on allast prendra l'eau. Monsieur de Strossi ne pouvoit mettre aussi sa cavallerie en bataille, que l'artillerie des montaignolles ne l'endommageast ; et me dit-on qu'en trois ou quatre jours il y avoit esté tué plus de six vingts hom* mes ou chevaux, de sorte que la cavallerie en estoit toute espou vantée, et nos gens de pied en estoient de mesmes. Monsieur de Strossi s'opiniastroit à ne vouloir desloger le preipier , sur l'espérance qu'il avoit que le marquis deslogeroit , afin de le combattre , et aussi qu'il ne luy vouloit donner cest advantage, qu'il le fist partir le premier. L'un et l'autre avoit bon cœur el la gloire en recommandation : mais il vaut mieux faire les affaires de son maistre , sans se mettre sur le point de l'honneur; j'entens si ce n'est une honte toute descouverte. Il m'advertissoit tous les jours de tout ce qui se faisoit, ensemble le sénat; aussi tous les jours nous estions au conseil pour disputer de ce que monsieur de Strossi nous escrivoit. Je l'advertissois à toute heure, et priois de ne se consonmier là en la perte, pour laquelle les soldats des ennemis demeureroient en cœur , et les siens en peur. Autant luy escrivoient les seigneurs du sénat : mais il avoit si grande envie de combattre le marquis , que ceste envie luy ostoit la cognoissance de la perte qu'il faisoit. Je mourois d'envie d'y aller; mais le sénat n'en fut d'advis. A la fin il m'escrivit que dans deux jours il se re^ tireroit, à la veuë de son ennemy , droit à Lu-
GOMIISNTAIBES DB BLAISK DE MONTLCC. [1554]
signano. Je Iny depeschay incontinent un gentil-homme qoi estoit près de moy, nommé le fiienr de Lecossan > et le priay de ne faire point sa retraicte de Jour, puis que la perte des escarmouches estoit toml)ée sur les siens [car par mal'heur les deux jours derniers nos gens avoientplus perdu que tous les autres]; et, quelque chose que Ton luy sçeust conseiller au contraire, je le suppliois de me croire, et de faire sa retraicte de nuict, car il n'y avoit que deux mil jusques à Lusignano ; et le priois qu'il se souvint que le roy François se retira devant Landrecy en ceste sorte , et tant s'en faut qull en fust blasmé , qu'au contraire 11 en fut estimé, et luy fut attribué à la plus grande sagesse qu'il fit jamais , par tous les princes et potentats de la chrestienté; et neantmoins il n'avoit fait aucune perte aux escarmouches : Tadvertissant que jamais jusques ici je n'avois veu faire une bonne retraite en ceste sorte aux amis et ennemis , si ceux qui la faisoient estoient suivis de près. Et luy mis en avant la retraite que voulurent faire messieurs de Montegean et Boisi à BrignoUes, lesquels ne se voulurent retirer sans voir Tennemy , quelque conseil que les capitaines qui estoient avec eux leur donnassent, qui fut cause qu'ils furent défaits à un quart de lieuë du logis ; monsieur d'Annebaut, qui pour lors estoit mareschal de France à Teroanne ; monsieur d'Aussun, à Garignan, et prou d'au" très que je luy nommois. Et, puis qu'un si grand roy que le nostre , et grand guerrier comme il estoit , en avoit esté loué de tout le monde , qu'il en devott prendre exemple, attendu aussi que tant de vaillans capitaines s' estoient perdus en faisant la retraitte à la teste de l'ennemy ; que par telle perte , si elle advenoit , il pouvoit penser quedeviendroit la ville de Siene. Bref, monsieur de L'Escussan me rapporta qu'une fois monsieur de Strossi s'estoit résolu de la fsdre en ceste sorte ; et , sans un homme malheureux qu'il avoit auprès de luy , nommé Thomas d' Albene , se retiroit en la façon que je luy conseillois : mais , comnje il va des gens au monde que Dieu a faict heureux , il en a fait d'autres pour estre mal-heureux , comme a fait ce Thomas ; car il luy remonstra tant de choses, que finablement il fit changer Topinion à monsieur de Strossi , qui me manda qu'il estoit résolu de se retirer à la veuê de son ennemi. Et, pour monstrer qu'il se vouloit retirer ainsi que Je luy conseillois, ledit sieur fit partir à une heure de nuict deux canons qu'il avoit , droit à Lusignano , auquel lieu je cuide que les canons estoient desja arrivez , car il n'y avoit que deux petits mil ^ avant qu'il changeast l'opinion qu'il
avoit prise ; et il estoit quatre heures de nuict avant que monsieur de Lescussan lelaissastqui m'apporta la resolution , et arriva environ les sept heures du matin , à la mode de France. Or c'estoit en aoust. Soudain je manday à la seigneurie que je les priois de se vouloir trouyer tous au palais, parce que j'avois à leur communiquer quelque chose d'importance; ce qn'lls firent. Or ma maladie me croissoit de plus en plus : car elle se tourna en fièvre continnê avec dissenterie ; neantmoins je me rendis au palais environ les neuf heures : et alors je commencay à leur dire en italien , lequel lors je pariois mieux qu'à présent je ne sçaurois escrire; ?oylà pourquoy je l'ay couché en françois,aGn aussi que les gentil-hommes gascons qui n'entendent gueres ce langage , et qui liront, comme je m'asseure , mon livre , n'ayant la peine de se le faire interpréter, me ressouvenant à peu près de ce que je leur dis ; et croy certes que je n'y manque pas dix mots , car tout mon discours fait estoit autant que la nature m'en avoit peu apprendre sans nul art.
(c Messieurs , je vous ay prié de vous assembler, pour vous remonstrer quatre choses qui sont de grande importance , et ce , à caose que monsieur de Strossi m'a mandé ceste nuict, par le seîgnear de Lescussan, la resolution qu'il avoit prinse de se retirer à ce -matin dé plein jour, à la veuê de son ennemy, jusques à Lusignan. Vous sçavez les prières que nous luy avons faictes , de vouloir prendre garde à oeste retraicte, et mesmement ce que je luy envoya; dire par le sergent de Lescussan; ce qu'il a bien gousté au commencement, ayant une fois résolu de f^ire comme le roy François fit devant Landrecy ; toutes fois , par je ne sçay quel malheur il se laisse gouverner par un homme qu'il a près de luy , nommé Thomas d' Albene, lequel luy a fait changer d'advis , parce qu'il luy faità croire que ceste retraitte de nuict luy sera honteuse: Dieu vueilte que le mauvais conseil de ce Thomas ne luy soit honteux et dommageable, et à vous aussi. Or attendans, messieurs, quel succez aura ce combat J*ay à vous remonstrer quatre choses : la première , et qui plus vous touche , c'est qu'il vous souvienne que vous estes souverains en vostre republique ; que vos prédécesseurs vous ont laissé cest honorable tiltre de père en Ois; que ceste guerre ne vous amené autre chose que la perte de vostre souveraineté, car si les ennemis demeurent victorieux , il n^ vous faut espérer rien plus , sinon que , comme vous estes souverains, vous demeurerez esclaves et subjects; qu'il vous vaut beaucoup mieux mourir les armes en la main , pour sousteoir
COMMENTAIEES DE BLAISB BB MONTLUG. [1554]
tu
cest hoDDorable tiltre , que vivre et le perdre igliominieasement. £a seconde , c'est que vous considériez Tamitié que ie Boy mon prince vous porte, lequel ne prétend autre bien de vous , sinon que vostre amitié soit réciproque à la sienne ; et que , comme libéralement il vous a pris en sa protection , que vous ayez ceste ferme fiance en loy qa*ii ne vous abandonnera pas : car , si pour un petit coup de fortune vous vouliez changer d'opinion , regardez au peu d'estime que l'on aoroit de vous autres ; il n'y auroit prince sur la terre qui vous voulust ayder ny secourir, si vous TOUS monstriez légers et muables. Et, pour toutes ces considérations , je vous prie vouloir estre constans , et vous monstrer magnanimes et vtftueux en Tadversité , lors que les nouvelles TOUS viendront de la perte de la bataille, laquelle je aains beaucoup , veu Tadvis que monsieur de Strossi a prins : toutesfois , Dieu vueiile destournertoutmarheur. La tierce est, que vous considériez l'estimation en laquelle vos prédécesseurs sont morts, et laquelle ils vous ont laissé pour héritage , pour s'estre dicts tout à jamais les plos vaillans et belliqueux de toute Tltalie , laissans honnorable mémoire des batailles qu'ils ont gaignées nation contre nation. Vous vous dictes aussi estre sortis des anciens belliqueux Romains , et vous dictes leurs vrays enfans legitimes , portans leurs armes anciennes , qui est la louve avec RemusetRomulus , fondateurs de leor superbe cité, la capitale du monde; doncqoes, messieurs , je vous prie vous' vouloir souvenir que vous estes et qu'ont esté les vostres , et, si TOUS perdez ce beau tiltre , quelle honte et in- &mie ferez vous à vos pères, et quel argument donnerez vous à vos enfans , de maudire l'heure qu'ils seront sortis de tels pères , qui de liberté lesauront mis en servitude? La quarte sera pour Tons remonstrer que, comme j'ay parfaicte fiance que vous vous monstrerez vertueux et magnai^es, et que.vous prendrez en bonne part toutes les remonstrances que je vous ay faites, qu'aussi vous vous résoudrez promptement à donner ordre à tout ce qui sera nécessaire pour h conservation de vostre ville : car , de la ba- Mle, je la vous baille pour perdue , non qu'il Tknne de la faute de monsieur de Strossi , mais pour la perte que nous avons desja fiaicteaux escarmouches; car il est impossible que nostre camp ne soit demeuré en crainte, et celuy de Teimemy en courage : c'est l'ordinaire à celuy ^ est victorieux d'avoir le cœur enflé , et au battu de trembler de peur. Les petites pertes aux escarmouches , qui sont avant- courriers de 1a bataille, ne présagent jamais que perte et ^^'DUiuige ; et d'autre part il faut que ceux qui
se retirent monstrent le dos à l'ennemy ; et^ encore que Ton tourne quelquefois visage, tousjours faut-il s'acheminer : il n'est possible que Ton ne rencontre quelque haye ou fossé , là où il faut que l'on passe souvent en desordre. Car , en matière de retraicté , on veut estre des premiers, parce qu'ordinairement la peur et la crainte sont aux deux costez 9 qui accompagnent ceux qui se veulent retirer; et, pour peu que l'on soit hasté, tout est perdu , si l'ennemy a seur lement la moitié du courage que doivent avoir les honmies. Souvenez vous , messieurs , de la bataille qu'Annibal gaigna contre les Romains à Cannes , près de Rome : les Romains qui estoient dans la ville ne pensèrent jamais qu'il fust possible que les leurs feussent vaincus, et ne pourveurent ny donnèrent aucun ordre à leurs affaires : tellement que, quand les nouvelles leur vindrent de la perte , ils entrèrent en une si grande peur , que les portes de Rome demeure* rent trois jours et trois nuicts ouvertes , sans qu'honune osast aller les fermer ; et, si Annibal eustsuivy sa victoire, sans aucune difficulté il estoit entré dedans. Tite-Live a descrit ceste histoire. Or doncques, messieurs, donnez ordre tout à ceste heure à vos portes, et eslisez des hommes pour en prendre la charge ; et faictes que Teslection soit des plus gens de bleuet des plus fidelles qui sont parmy vous. Faictes crier par la ville dés à ceste heure que tous ceux qui ont bleds et farines aux moulins se hastent de les faire moudre , et d'apporter tout dans la ville. Faictes que tous ceux qui ont grains ou autres vivres dans les villages les retirent incontinent dans la ville, à peine que Ton lesbruslera, ou qu'on les donnera au sac, si dans demain, à l'entrée de la nuit, tout n'est retiré; et ce, afin que nous puissions avoir vivres pour attendre le secours que le Roy nous envoyera : car il n'est pas si petit prince, que , comme il a eu la puissance de vous envoyer secours, qu'il n'en aye encorespourvousenenvoyer d'avantage. Faictes commandement à vos trois gonfalonniers de tenir toutes leurs compagnies prestes à l'heure qu'ils seront mandez. Et, pource que ma fièvre me travaille , je suis contrahict me retirer au logis, attendant les nouvelles de ce que Dieu nous donnera ; et vous prie , pourvoyez tout incontinent à ce que je vous ay remonstré, vous offrant, pour le service du Roy nostre maistre, et le vostre particulier, non seulement ce peu d'expérience que Dieu a mis en moy , mais ma propre vie. »
Ainsi me despartis d'eux : lesquels incontinent résolurent de prendre patience en la fortune que Dieu leur envoyeroit, et de manger
lie
COHUENTMBES DE BLAISE BB HONTLtIC. [1554]
jQSqnefl à leurs enfans avant que de se désister, pour quelque mal-heur qui lear sçeust advenir, de la protection et amitié du Roy. Je cogneus dés tors, à leur care (1) et à leur langage, que ces gens estoient bien résolus de garder leur li- Iierté et Tamitié qu'ils m'avoient promise et jurée ; et à la vérité leur resolution me resjouit fort. Ils firent faire tout incontinent la crie ; tout le monde courut aux champs retirer ce qu'ils y avdient. Et sur les cinq heures (2), comptant à la mode de France, du soir, arriva le capitaine Gombas, maistre de camp de Tinfanterie françoise , qui me vint advertlr que la bataille estoit perdue, et que monsieur de Strossy estoit blessé à mort, lequel on avoit mis Sur des perches pour remporter à Montalsin , et que la nuict mesme tout ce qui estoit eschappé du camp seroit aux portes de Slene. Je vous laisse penser en quel estât Je metrouvay , estant malade d'une fièvre continue et d'une dissenteriCy voyant le chef mort, ou autant valloit, n'ayant que quatorze ou quinze Jours que J'estois arrivé parmy ceste république, n'y cognoissant personne du monde , et ne sachant qui estoit bon françois ou non : 11 faut tant de temps pour cognoistre les hommes ! Monsieur de Strossy ne m'avoit laissé que cinq compagnies Italiennes , desquelles je n'en cognoissois un seul capitaine : 11 les avoit laissez dans la citadelle et dans le fort de Gamolie, qui estoient les cleft de la ville. J'envoyay le capitaine Gombas pour en dire les nouvelles à la seigneurie au palais, lesquels ne s'en esbahirent aucunement, alns dirent au capitaine Gombas qu'il y avoit deux ou trois jours que je leur disois que ceste retraicte estoit dangereuse, et que , encores aux remonstrances que je leur avois foictes, ils tenolent la bataille pour perdue , mais qae pour cela ils ne changeroient point de la bonne volonté qu'Us portoient au Roy, ny de l'espérance qu'ils avoient d'être secourus de luy.
Ne trouvez estrange , capitaines mes compagnons, si, présageant la perte d'une bataille, je l'asseurois ainsi aux Sienois : ce n'estoit pas pour leur desrober le cœur, ains'pour les asseuîer, afin que la nouvelle , venant tout à coup , ne mist une espouvante generalle par toute la Tille ; cela les falct résoudre , cela les faict adviser à se pourveoir. Et me semble que , prenant les choses au pis , vous vous ferez mieux que non pas vous asseurer par trop. Ghascun, sur ce que Je leur avols dlct , s'estoit résolu ; on trai-
(1) À lear contenance.
(2) MalaToltl et Àdrlani disent que ce ftat le 2 août.
(5) Un guidon da comte de la Mirandole prit la ftûte
nolt tout dans la ville. Le matin au point du jour arriva rinfanterle, car la cavallerie en avoit amené monsieur de Strossl ; aussi n'y avoit 11 rien à manger pour les chevaux. Le colonel Reincroc et le seigneur GornelioBentlvoglio vindrent à mon logis. Nous arrestames que le Reincroc feroit six enseignes de dix qu'il en avoit, le seigneur Gomelio , six italiennes , et le capitaine Gombas , six des françoises, et tout le reste s'en irolt à Montalsin. Les trouppes n'entrèrent jamais dans la ville que l'eslection ne fust faite ; et avec le reste nous fismes aussi partir les cinq enseignes d'Italiens , pour s'en aller audict Montalsin , auquel lieu escrivls à monsieur de Strossl , sur l'asseurance que m*avoit donné le seigneur Gornelio , qui avoit encores espérance en sa vie, pour l'asseurer de l'ordre que j'y avols donné, lequel 11 trouva fort bon. Le marquis ne sçeut poursuy vie sa victoire ; car , s'il l'eut faict, tout le camp estoit mis en pièces, et tout le monde n'eust sçeu sauver monsieur de Strossl que le duc de Florence ne l'eust faict mourir cruellement. G'est la faute ordinaire des victorieux. Vous , seigneurs généraux des armées, qui viendrez après nous, faictes vous sages aux despens de tant d'autres , et ne vous laissez ainsi transporter à la joye pour une bataille gaignée. Suyvez vostre pointe, ne donnez tant loysir à vostre ennemy de se r'avoir. Le marquis n'arriva jusques au lendemain â Lusignano : car il craignoit que monsieur de Strossi ne r'alliast encores son camp , veu qu'il n'avoit point perdu de sa cavallerie, ne sçachant point que ledict seigneur de Strossi fut blessé. Le marquis ne vint de trois jours devant Siene. Je ne mets poinct icy comme la bataille fut combattue ny perdue, pour ce que je n'y estois point , et qu*aussl il y avoit de la dispute , qui avoit bien faict ou mal faict. Gecy est comme un procez : il faut ouyr toutes parties avant qu'en donner arrest. Gar j'ay ouy les Grisons et les Italiens , que lesFrancols et les lansquenets accusent d'avoir mal faict [mais ils le nient] et encores pis la cavalierie. Autres disent et asseurent qu'il y eut de la trahison (3). Or je n'en sçay rien , je n'en parle que pour ouyr dire. Je retoumeray tousjours à nostre propos, que ces retraictesdejour , à la barbe de l'ennemy, sont si dangereuses, qu'il les faut éviter, si l'on peut, ou plustost bazarder le combat tout entier.
Monsieur de Strossi demeura jusques antreisiesme jour que l'on le tenoit pour mort : toutes-
a?ec sa caTalerie « et fut caose de la déroute. Bojvinda Villars dit qae ce guidon ayoit été gagné par le marquis de Uarignan « et qu'il tai pendu par ordre de Strcnii.
COMMÊNTÂIBES DE BLAISE DB HONTLUG. [1554]
fois il n'arrestoit pour cela d^envoyer capitaines devers la Bomanie (1) , pour ayoir des gens et garnir toutes les places de la marine (2) , et ce qui estoit aux environs de Montalsin de gens de pied et de gens de cheval. G*estoit un homme fbrtpnident et sage ; mais il est impossible d'estre tonsjoars suyvi du bon-heur. Or, me voyant à l'extrémité, et près de la moirt, estant abandoDoé des médecins, Jebaillay la charge de commander au seigneur Cornelio. Monsieur de Sirossi , entendant mon extrémité , depesche en poste à Rome , pour faire venir monsieur de Lanssac pour y commander ; lequel , arrivé qu'il ftist à Montalsin y Ton luy conseilla de s'en Tenir de nuictà pied , avec deux guides et un serritenr, hors des grands chemins, et que plus faeillement il se sauveroit. Mais comme il fut près de Siene , des soldats qui alloient à la guerre le rencontrèrent , lesquels le prindrent et ramenèrent au marquis , et du marquis à Florence , là où il demeura prisonnier tant que la guerre dora , et d'avantage. Ledict sieur de Lanssac fut là mal conseillé ; car il avoit assez de moyen de passer sMl eust sçeu bien conduire son affaire : s'il fnst Tenu , je croy que je feusse mort , car je n'eusse eu rien à faire ; J'avois Tesprit tant oceopë à ce qui me fàisoit besoing, que je n'avois loysir de songer à mon mal. Monsieur de Fourqneraax fut prisonnier et blessé à la bataille (3), et le capitaine Balleron (4)^ colonel de Tinfanteric françoise, et plusieurs autres, de quatre à cinq mille. On me dit que , de sa personne , ledict sieur de Strossi fit acte d'un preux et vaillant capitaine. Voyla le succez du malheur de la bataille.
Geste histoire pourroit bien servir à ceux qui ont tant d'envie de faire des retraictes à la veuë de l'ennemy . Je conseillerois tousjours que l'on songeast pour combattre, comme j'ay dict, mais non pour se retiret; car je ne trouve point an feict des armes chose si difficile qu'une retraicte. Celle de monsieur le connestable , à î^ûct Quentin , nous en donne encores suffisante preuve ; lequel sçavoit en son temps enseigner et monstrer aux capitaines ce qu'ils dévoient fidre: neantmoins le malheur porta qu'il ne scenst prendre pour luy ce qu'il avoit de coostnme de départir aux autres ; et veux 4re que , s'il eust esté bien secouru des capitaines de gens de pied qui estoyent demeurez dehors avecques luy, que peut estre il eust faict «a retraicte ; car il ne falloit que bazarder trois
(ODelaHomagne.
(2)De]a6dte.
(S) SaîraDt Âdriani, la yallée oô se donna la bataiUe,
ou quatre cens arquebusiers auprès de monsieur le mareschnl de Sainct André , lesquels eussent bien gardé le comte d'Ayguemont de recognoistre le desordre qui estoit parmy le bagage , lequel estoit encores meslé parmy la cavallerie ; car il n'eust jamais chargé ledict sieur mareschai , s'il eust esté secondé des harquebusiers , de tant que ledit comte n^avoit pas un homme de pied ; et monsieur le connestable eust eu une grande demie heure de temps à s'acheminer, comme il avoit desja commencé de faire ; et cependant eust gaigné le bois pour sauver son infanterie, et se fust retiré avec toute sa cavallerie à La Fere : et ainsi ne se pouvoient perdre que les arquebusiers , avec partie de la cavallerie de monsieur le mareschal , et valloit mieux que cela se perdist , que le chef et le tout, comme il fit. J'en ay parlé à des capitaines de gens de pied qui sont encore en vie , et leur remonstray comme on n'avoit eu l'entendement de comprendre cela ; que moy , n'ayant que dixhuict ou dixneuf ans , J'avois bien cogneu à Sainct Jean de Lus , à la retraicte du capitaine Carbon et de monsieur de Gramont , qu'il falloit bazarder une petite partie pour sauver le tout, et en fis l'expérience , comme j'ay au commencement escrit. Ils s'excusoient sur le maistre de camp , et le blasmoient fort. Tous ces exemples ayje mis par escrit , qui peuvent servir à Tadvenir ; et suis contrainct redire souvent ceste mesme faute qui se fait sur les retraictes , pour les grands inconveniens qui en adviennent pour causer la perte d'une bataille. Elle ne seroit pas tant à regretter , lors que la bataille et le combat est résolu, et qu'un chacun fait ce qu'il peut; mais d'estre battu en se voulant retirer, cela est insupportable.
Voyez , lieutenans de roy, combien ces fautes importent : celle de Sainct Quentin mit ce royaume en danger , et fut cause qu'il fallut quitter toutes nos conquestes ; celle cy mit les affaires du Roy en Italie en mauvais estât. N'ayez donc honte aucune de vous couvrir la nuict ; tant s'en faut que cela soit honteux , qu'il est honnorable de se jouer et mocquer de l'ennemy qui vous atr tend , lequel au jour ne trouve que le giste : il vous sera bien plus vilain et plus honteux d'estre battus en tournant le doz. Si vous avez tant de honte , combattez , de par Dieu , à bon escient : tenez vous de pied coy dans vostre fort , si vous l'avez tant soit peu advantageux ; et là attendez, ou que vostre ennemy se lasse , ou qu'il vous
s'appeloit Scanna-Galli , coupe des François ; Us y perdirent cent enseignes et quatre mille bommes.
(4) Valeron et non pas Balleron. Plusieurs historiens prétendent qu'il fat tué à la bataiUe de Hardano.
COMMENTAIBES DE BLÂISE DE MONTLUG. [1554]
vienne combattre et vous attaquer ; et ainsi vous jouerez à boule veué, comme on dict.
Or le marquis logea le terzo (l) de Gorsegue à la Petite Observance , et le terzo de Secille à la Ghartrouze, et les retrancha bien fort, de sorte que nous ne pouvions aller à eux ; et luy , avec tout le demeurant de son camp , demeura à Arbierotte (2) , et partie de sa cavallerie à Bonconvent. Il se fioit que la garnison qu'il avoit au fort de Sainct Marc battroît toutes les nuicts Vestrade du costé de Fonte-Brande , afin qu'il n'entrast vivres dedans Siene : mais il ne sçeut si bien faire qu'il n'y entrast des vaches et des bœufles par l'espace de six scpmaines. Je pense que ce qui retenoit là le marquis , estoit qu'il attendoit ma mdirt et celle de monsieur de Strossi; se fiant que, messieurs de Lanssac et de Four* quevaux prins , nos gens , estans sans chef françois, prendroyent party de se retirer. Toutesfois monsieur de Strossi guérit ; et , pource qu'il fut adverty que j'estois mort , à cause qu'on me tint trois jours en cest estât , n'entrant personne dans ma chambre , que les prestres pour avoir soin de mon ame , car le corps estoit abandonné des médecins , on manda à monsieur de Strossi que j'estois mort. Monsieur de Strossi, qui vid monsieur de Lanssac prins et moy mort, se hasarda de Montalsin en hors se venir jetter dans Siene , et partit à l'entrée de la nuict de Montalsin avec six enseignes de pied et deux compagnies de gens de cheval , l'une desquelles Serillac , mon nepveu , conduisoit ; lequel ad visa avant que partir d'emprunter trois ou quatre trompettes de ses compagQons , se craignant qu'il adviendroit ce qu'il advint : car monsieur de Strossi ne sçeut Cèdre son parlement si secret, que le marquis n'en f usl adverty , et le vint attendre avec tout son camp vers Fonte-Brande , et au long de la rivière de la Tresse. Monsieur de Strossi avoit mis tous ses gens de pied devant , et sa cavallerie derrière , lequel estoit monté sur un fort petit cheval , ayant sa jambe en escharpe à l'arson de la selle , et l'evesque (3) de Siene avec luy. Et, comme nos gens de pied italiens arrivèrent auprès de rembuscade des ennemis , les ennemis leur coururent sus avec telle espouvante , que , sans faire guère de résistance , se mirent en fuitte et portèrent par terre monsieur de Strossi, lequel se jetta, et l'evesque avec luy , parmy des ruines de quelques maisons rompues , tenant son cheval par la bride. Le bruit fut si grand , que l'on le pouvoit ouyr à Siene, car il
(1) G'esS-è-dirc le régiment.
(2) Arbia-Rotta.
(3) François Bandiaii alors] archevéqae de Sienne.
n'y avoit pas du tout un mil. Les ennemis executoient leur victoire , à travers desquels Serillac donna avec ses trompettes ; et , comme ils entendirent tant de trompettes , et voyant nosbre cavallerie parmy eux, tournèrent visage en routte et en fuitte sur le marquis, qui estoit derrière avec ses Allemans , qui fut contrainct , voyant le dwirdre , se retirer à Arbietorte. Or ceux qui avoient faict la cargue et qui i'avoient prinse , c'estoient Espagnols et Italiens ensemble ; et ainsi les nostres s'enfuyrent d'un oosté, et les ennemis d'un autre. Deux ou trois cens Italiens des nostres gaignerent les murailles de Siene , d'autres s'enfuyrent à plus de douze mil de là, et des vieux capitaines que monsieur le mareschal estimoit beaucoup; mais les plus vaillans hommes du monde , ayans perdu le jugement , pensant tout perdu, ne sçavent où ils en sont. Voyez combien les hazards de la guerre sont grands , et combien il est vilain de prendre la fuitte sans voir le danger apparent. Sur ces entrefaittes le jour commence à venir ; Serillac se trouve n'ayant perdu que trois on quatre de sa compagnie qui s'en estoient fuis avec les gens de pied ; et croy que de l'autre compagnie n'en demeura pas beaucoup , car il n'y avoit qu'un lieutenant qui la commandast. Monsieur de Strossi , qui se vit sans ouyr aucun bruit , remonte à cheval assez malay sèment , et commence à recognoistre nostre cavallerie qui avoit fait alte, et regardoit Serillac s'il le trouveroit parmy les morts ; et comme il le voit venir à lay,je vous laisse penser quelle joye eurent l'un et l'autre : et ainsi s'acheminèrent droict à la ville. Or Je veux dire que monsieur de Strossi fit là une des plus grandes folies que Jamais homme de son estât ait fait , comme Je luy ay dit cent fois depuis : car il sçavoit bien que s'il estoit prins , tout le monde ne l'eust sçeu sauver que le duc de Florence ne l'eust fait mourir honteusement, pour rinimitié Jurée qu'il luy portoit. Et encores que Serillac fut mon nepveu , si luy donneray-Je ceste louange et réputation avec la vérité, qu'il fut cause du salut de monsieur de Strossi : je le puis bien escrire , puis que le sieur de Strossi mesme le disoit. Sa compagnie estoit fort bonne , estant la pluspart gascons et françois, car c'estoit la vieille compagnie de monsieur de Gipierre. Il n'arriva à la ville , des capitaines, que Garaffe , qui depuis a esté eardinal, et un autre, comme l'on me dict, du nom duquel ne me souvient, et deux ou trois cens soldats, lesquels monsieur de Strossi ne voulut point qu'entrassent dans la ville, ains la nuit après les en renvoya avec ce capitaine , et retint Garaffe avec luy.
COHMENTAIBBS DE BLAISB OE MONTLUC. [1554]
Or, comme mondenr de Strossi Ait dans la vlile,n demaDda nouvelles de moy : Ton luy dit (fie depuis quatre jours on commençait avoir quelque peu d'espérance de ma vie. Monsieur de Strofisi vint descendre devant mon logis , et l'evesqoe et ledict gentilhomme , et me trouva si exténué, que les os m'avoient percé la peau en plosieurs lieux ; et me reconforta ie plus qu'il peust; et là demeura douze jours , attendant ce que IKeu feroit de moy ; et, comme il vit que de jour A autre je recouvrols santé , délibéra le treziesme à rentrée de la nuict sortir sans en dire mot à personne qu'à moy : et , un peu de- Wit qu'il montast à cheval , luy et Tevesque me vindrent dire à Dieu , sçachant bien que sa présence feroit opiniastrer d'avantage le marquis, et aussi qu'estant dehors il auroit le moyen de me secourir, qui luy promis d'attendre jusques aux derniers abois. Le marquis avoit jette des geos par tous les chemins y et par là où ledit marquis ne pensa jamais qu'il passast. Il print SOQ chemin sortant à la porte Camollla, et descendit à main droicte dans le vallon , laissant le fort de Camollla au dessus , et s'en alla au long du ruisseau tirant au palais du Diau. Monsieur de Strossi s'acheva là de guérir , car il s'arma et monta sur un bon cheval. Il rencontra quarante ou cinquante soldats à pied ennemis qui luy donnèrent l'alarme ; toutesfois il marcha tousjours, et ne se perdit que quelques valets d'aucuns qui estoient sortis de la ville pour s'en aller avecques luy : ce ne fut pas sans danger. En peu de jours il eschappa trois grandes fortunes, Peu après son despart, je recouvray ma santé, et oe fis porter par la ville sur une chaire. Le marquis, ne perdant point temps, nous brida de toutes parts ; tous les jours il se faisoit de belles escarmouches. Je cogous bien que lemarquis me vouloit avoir par faute de pain : voylà pourquoy je fis ceste harangue aux capitaines que jaasemblay.
« Messieurs, je croy qu'il n'y a nul de nous qui ne defiire sortir à son honneur et réputation de ce siège : le désir de l'honneur nous y a menez; vous voyez que nous sommes icy pour long temps : car SI ne faut pas que nous pensions que IVnnemy se levé jamais d'icy, qu'il ne nous ayde d'une façon ou d'autre : car de la prise de ceste place dépend sa victoire. Or vous voyez que le Roy est bien loin de nous, et qu'il ne nous peut secourir qu'avec un long temps : car il faut qu'il prenne nostre secours d'Allemagne et de France, parce que les Italiens sans autre nation ne seroient assez forts pour faire lever le siège aux ennemis, qui ont non seulement des Italiens, mais de toutes
nations. Et pour attendre le secours il nous font avoir une longue patience, en espargpant nos vivres tant qu'il nous sera possible. Et pour ceste occasion , j'ay à vous remonstrer que je veux faire amoindrir le pain qui est de vingt quatre onces , à vingt : je suis certain que les soldats en crieront , si ce n'est que vous leur remonstriez combien nous sommes loing du Roy, et que Sa Majesté ne nous peut si tost secourir, et que vous voulez plus tost mourir de faim, que si Ton vous reprochoit que, si vous eussiez eu la patience d'amoindrir le manger , la ville ne se seroit pas perdue : ce seroit un vilain reproche, pour remplir le ventre perdre son honneur. Vous ne vous y estes point enfermez pour la perdre, mais pour la conserver. Représentez leurs qu'ils sont parmy des nations estrangeres où ils peuvent marquer la leur d'une marque honorable. Quel honneur gaignent les hommes, de se faire non seulement honnorer, mais encores honnorer la nation de là où ils sortent ! c'est ce qu'un cœur généreux se doit proposer. Vous, Allemans, vous en retournerez glorieux, et nos François aussi; quant à vous qui estes Italiens, vous nous rendrez tousjours ceste gloire d'avoir d'un cœur invincible combattu pour la liberté de vostre patrie ; laquelle chose nous ne pouvons faire que par une longue patience , afin de donner temps au Roy de nous secourir. Croyez que sa majesté Très Chrestienne n'obmettra rien de l'amitié qu'il vous a jurée. Si vous remonstrez tout cecy à vos soldats, et qu'ils voyent et cognoissent que vous mesmes estes en ceste délibération , je m'asseure qu'ils prendront le mesme chemin que vous tiendrez. Ne vous excusez pas , messieurs, sur eux : je n'ay jamais veu mutinerie, et si en ay veu souvent advenir, pour les soldats, si les capitaines ne leur portoient ie menton. Si vous leur monstrez le chemid, il n'y a rien qu'ils ne focent , il n'y a incommodité qu'ils ne souffrent. Faites le donc, je vous supplie, ou résolvez-vous de bonne heure de descouvrir ce que vous avez au fond du sac, afin que ceux qui aymeront mieux sans honneur aller manger leur saoul, s'en aillent, et ne destournent la belle resolution des autres. » Et , parce que les Allemans n'entendoient point mon jargon, je dis au truchement du Reincroc qu'il remonstrast à son maistre ce que j'avois dit; ce qu'il fit. Le Reincroc dit que luy et ses soldats prendroient la mesme patience que nous mesmes prendrions ; et que, encore que l'on die que les Allemans ne pouvoient patir sans boire et manger leur saoul, luy et toutes ses gens feroient cognoistre le contraire à ce coup. A la vérité ces gens me faisoient peur, parce qu'ils ayment plus à faire
COMHENTAIBBS DE BLAISE DE HONTLUG. [1554]
ehere que nous : quant à l'Italien, il est plus accoustumé à patir que nous. Et ainsi se retirèrent chacun en son quartier assembler leurs compagnies , ausquelles firent semblable remonstrance que je leur avois faite à eux. Les soldats, l'ayant entendue , levèrent tous la main , et Jurèrent qu'ils patiroient tous Jusques au dernier souspir de leur vie , avant que de se rendre ny faire rien indigne de gens d'honneur. Apres Je manday au sénat que Je le priois d'assembler le lenmain matin tous les plus grands de la cité au palais , pour entendre une remonstrance que Je leur voulois feiire , qui touchoit à eux et à leurs affaires ;ce qu'ils firent^ et leur fis cette remonstrance en italien :
« Seigneurs, si plustost Dieu m'eust rendu un peu de santé et de mémoire , plustost eusse-Je pensé à ce qu'il nous faut faire pour la conservation de vostre liberté et de ceste cité ; vous avez tous veu comme la maladie m'a conduit Jusques au dernier souspir; et à la fin Dieu, plustost par miracle que par œuvre de nature , m'a ressuscité pour faire encore service à ceste republique en telle et si grande extrémité. Or , seigneurs, Je voy bien que la conservation de la dté et de vostre liberté ne consiste sinon à prolonger les vivres; car , si par les armes le marquis se veut efforcer de nous avoir, J'espère que BOUS le rendrons si mal contant , qu'il maudira l'heure de nous estre venus assiéger. Je voy qu'il n'est pas résolu d'en manger : au contraire , U veut à faute démanger nous forcer; à quoy il faut obvier, s'il est possible. HierJ'assemblay le colonel des Allemans et ses capitaines ; le seigneur Gornelio, que voy-là, avec les siens; Gombas pareillement, avec les capitaines françois, ausquels je remonstray que, pour prolonger le temps et donner loysir au roy Tres-Chreslien de nous secourir, il falloit amoindrir le pain des soldats, qui estoit de vingt-quatre onces , et le faire reyeniif à vingt ; et que, comme tout le monde entendra, mesmement le Roy, que nous sommes délibérez de tenir jusques au dernier morceau , cela incitera Sa Majesté à mettre la main à lever nostre secours, pour ne perdre tant de gens de bien, et n'abandonner au besoin ceux qu'il a pris sous sa protection. Or, selon que J'ay entendu, vous aviez fait, moy estant à l'extrémité, la description des vivres , et n'aviez trouvé à manger que Jusques au quinziesme de novembre; dequoy vous avez donné advis à Sa Majesté : cela luy pourroit bien avoir donné occasion de se refroidir à nous envoyer le secours , veu le long chemin qu'il y a, et aussi que nous nous approchons de l'hyver : les armées ne volent point et ne vont point en poste ; son secours
sera , et digne d'un grand prince, et respondant à Tamitié qu'il vous porte, et bastantpour forcer vos ennemis : voy-là pourquoy c'est chose qui ne peut estre si tost preste. Or, seigneurs, après avoir fait la remonstrance aux capitaines, Je les trouvay tous de bonne volonté à patirjusques au dernier souspir de leurs vies; et, nation pour nation, s'en allèrent faire la remonstrance aux soldats , lesquels ils trouvèrent tous de bonne volonté de prendre patience , et ainsi l'ont promis et Juré. Regardez donc ce que vous autres devez faire , puis qu'il y va de la perte de vostre liberté, de vos seigneuries, etparadventure de vos vies ; car il ne faut vous espérer aucun bon traic^ tement, veu que vous vous estes mis sous la protection du Roy. Je vous prie doncques, puis que nous, qui n'avons icy rien à perdre, qui n'avons ny femmes ny foyers, vous monstronsle chemin, advisez de régler vostre despence , et ordonner commissaires pour faire description de tous les bleds que vous avez dans la cité, avec la description des bouches ; et ce fait , commencez à amoindrir vostre pain jusques à quinze onces : car il n'est possible que vous n'ayez quelque peu plus de commodité en vos maisons que n'ont pas les soldats. Et de tout ce bon ordre j'en advertiray les ministres du Roy qui sont à Rome, et de là feray passer outre un gentil-homme, afin qu'il juge le temps qu'il pourra avoir pour nostre secours. Du surplus, reposez vous en sur moy, qui ne veux avoir plus de privfiege que le moiodre citadin ; ce Jeusne que nous ferons sera non seulement pour nos péchez, mais aussi pour redimer vos vies, pour la coniservation desqudles Je despendray volontiers la mienne ( l ). » Credete , signori, chefin a la morte io vi gardaro quello che vi o promesso ; riposate voi sopra di me.
Alors ils me remercièrent bien fort de la bonne exhortationqueje leur faisois, qui ne tendoitqu'à leur conservation, et me prièrent que je me retirasse à mon logis, pource qu'ils vouloient entrer en la grande salle, là où tous les plus grands seigneurs de la ville estoient assembles ; ausquels ils firent entendre ce que Je leur avois remonstre, et que dans deux heures ils m'envoyeroient deux de leur seigneurie pour m'en rendre responce, et ainsi me départis d'eux; ce qu'ils firent. En ceste assemblée ma proposition ayant esté représentée, en fin tous d'une voix prindrent resolution de manger jusques aux femmes et enfans, plustost qu'ils n'attendissent
(I) « Soyei assurés, messieurs, que jusqu'à la mort je Yous tieudrai ce que je tous ai promis. Reposei-Toos sur moi. »
COMMBNTAIEES DB BLAISB DB MONTLUC. [1554]
ta volonté du Roy, stir Fesperance qu'ils avoient en iuy qu'il les secourroit ; et que tout incontinent ils alloient donner ordre au retranchement des vivres, et à faire la description des bleds ; ce qni fut fait dans cinq ou six Jours; et après Je fis partir le seigneur de Lecussan à grande dlfficolté /car le marquis faisoit faire gardes pour empescher qu'on ne nous portast aucuns yivres, et tant de paysans qui estolent pris estoient pendos sans remission. Lecussan alla à Montalcin advertir du tout monsieur de Strossi , pour à Borne donner advis du tout à messieurs les ministres du Roy ; et de là il s'en alla vers Sa Majesté, Iuy représenter le misérable estât des Siehds, selon que Je Tavois chargé : cecy pouvoit estre environ la m y-octobre.
Depuis ce temps Je ne peus faire aucune chose digne de mémoire Jusques à la veille de Noël , sauf qu'un peu après le partement dudict Leeossan nous rabaissasmes le pain des soldats à dlx-huiet onces , et de la ville à quatorze. Il se fit pendant ce temps de fort belles escarmouches. Or la veille de Noél, environ quatre heures après midy, le marquis de Marignan m'envoya, par un sien trompette, la moitié d'un cerf, six chappons, six perdrix, six flascons de vin excellent, et six pains blancs , pour faire le lendemain la fate. Je ne trouvay pas estrange ceste courtoisie , de tant qu'à l'extrémité de ma grande maladie il permit que mes médecins envoyassent Yen les Sienois au camp , pour recouvrer de Florence «certaines drogues : et Iuy - mesmes m'envoya trois ou quatre fois des oyseàu^ tresiNms, qui sont un peu plus grands que les beque- %ies, qui se prennent en Provence. Me laissa aussi entrer un mulet chargé de petits flascons de vin grec , que monsieur le cardinal d'Armagnac m'envoya, pource que mes gens lui avoient escrit que Je ne parlols d^autre chose en ma grand maladie , que de boire un peu de vin grée; et ledit seigneur cardinal fit tant» que le ^arâtaial de Medicis en escrivit audit marquis son frère; et faisoit entendre ledit seigneur cardinal que c'estoit pour faire un baing. Le vin arriva sur le point que J'abayois à la mort, et ne m'en fbt pas baillé , mais en départirent la moytiéàdesfeomies çnceintesde la cité; et, quand monsieur de Strossi entra, Je Iuy en donnay trois ou quatre flascons; le reste Je le beuvois comme Fonboit l'hypocras le matin. Toutes ces courtoisies avois-Je receu du marquis, ce qui ne me fit point trouver estrange le présent qu'il m'en- ▼oyoit;j'eii envoyay partie à la seigneurie, partie au Reincroc, et le reste Je le garday pour le seigneur Comelio, le comte de Gayas (1), et pour moy , par-ce qu'ils maûgeoient ordinairement
avecques moy. Toutes ces courtoisies sont treshonnestes et louables, mesmes aux plus grands ennemis, s'il n'y a rien de particulier, comme il n'y avoit entre nous : il servoit son maistre et moy le mien; il m'attaquoit pour son honneur, et Je soustenois le mien ; il vouloit acquérir de la réputation , et moy aussi. C'est à faire aux Turcs et Sarrazins de refuser à son ennemy quelque courtoisie; il ne faut pas pourtant qu'elle soit telle et si grande qu'elle rompe ou recule vostre dessein.
Mais cependant que le marquis me caresse avec ses presens , lesquels Je payois en grands mercis, il pensoit bien à me faire un autre festin: car la nuict mesmes , environ une heure après minuict , fl donna l'escalade avec toute son armée à la citadelle et au fort de Gamollia. C'est une chose estrange que, plus d'un mois auparavant , mon esprit me disoit et sembloit me pronostiquer que le marquis me donneroit une escalade , et que le capitaine Sainct Auban seroit cause de la perte du fort : cela m*estoit toujours devant les yeux , et qu'aussi les Allemans seroient cause de la perte de la citadelle, où il entroit toutes les nuicts une enseigne en garde; qui fut cause que Je mis une enseigne de Sienois en garde dans une maison vis'à vis de la porte de la citadelle. Le seigneur Gornelio fit tant avecques Le Reincroc, qu'il promit que , s'il venoit une alarme et que le camp s'efforçast de donner escalade à la citadelle, que le capitale allemand'qu'il y mettoit tous les soirs de garde auroit commandement de Iuy de laisser entrer la compagnie sienoise pour aider à deflendre la citadelle : ce que Iuy oublia , comme Je pense , ce soir là. Tous les soirs J'allois veoir entrer en garde une compagnie françoise dans le fort de Gamollia, et une autre sienoise entre le fort et la porte de la ville, souz une grande haslequi estoit environnée aux deux costez d'une petite tranchée; mais à la teste, qui alloit droit au fort, n'y avoit rien, ains tout estoit planier ; et y pouvoit avoir du corps de garde au fort soixante ou quatrevingt pas, et autant jusques à la porte de la ville. Geste enseigne demeuroit là pour deux occasions : Tune, pour secourir le fort s'il en avoit besoîng, comme l'autre compagnie sienoise la citadelle ; et Tautre , pour garder que l'ennemy ne vint donner une escalade à la muraille de la ville, pour-ce que du costéde main gauche, sortant de la ville , la muraille estoit fort basse, et encores une partie tombée. Or plusieurs fois auparavant avois-Je dit au seigneur Gornelio et au comte de Gayas ces mots, voyant entrer la com^
H) Jean Galéas de Saint-Severin , comte de Gaiauo.
pagnie du capitaine Sainct Auban (l) dans le fort : « Groyriez vous quMl me va tousjours devant les yeux que nous devons perdre ce fort par la faute du capitaine Sainct Auban et sa compagnie? Je ne la voy jamais entrer , que la fièvre ne me prenne, du mauvais présage que J*en ay. » Je ne le pouvois estimer dans mon cœur, pour-ce qu'il n*avoit jamais vingt bommes d'apparence en sa compagnie : car il aimoit mieux un teston qu'un homme de bien ; et de luy-mesmes ne vouloit bouger de son logis, quelque chose que je luy remonstrasse, et ses compagnons luy remonstroient aussi. Je l'eusse voulu loing de là , tant je Tavois à contre-cœur : la nécessité me forçoit; cela estoit cause que mon esprit me dictoit tousjours que cest homme me causeroit quelque malheur. Or nostre fort de Camollia estoit environné d'un fossé large d'une picque, et profond autant, et non guère plus, par trois costez ; et à la teste qui venoit droit au corps de garde des Sienois, n'y avoit rien qu'un petit rampart de la hauteur de six ou sept pieds , et non d'avantage ; et y avoit un petit relais à moytié du rampart, là où les soldats se pouvoient tenir à genou. Les ennemis avoient un autre fort trois fois pi us grand que le nostre, et vis à vis du nostre, à cent cinquante pas l'un de l'autre : de sorte qu'eux ny nous n'osions lever la teste sans estre blessez de ces quartiers là. Et au nostre y avoit une tour vis à vis du leur, là où nous tenions, pour asseurer mieux nostre fait, tousjours trois ou quatre soldats qui nous servoient de sentinelle, et y montoient avecque une petite eschelle à main , tout ainsi que l'on monte à un pigeonnier. Ladicte tour avoit esté percée du costé du fort des ennemis, et nous y avions mis quelques barriques pleines de terre : car ce trou avoit esté fait par Partillerie de leur fort ; lequel fort monsieur de Termes avoit fait faire, mais quand Il s'en alla n'estoit pas du tout achevé : neantmoins, quand le duc de Florence se rompit aveoques le Roy, le marquis fit une nuict une grande traitte, menant force pionniers avecques luy, et s'en saisit, car l'on n'y faisoit point de garde, et incontinent le mit en deffence.
Or , comme j'ay dcsjà dit cy dessus , à une heure après mînuict le marquis me donna l'escalade tout à un coup à la citadelle et au fort de Camollia, où la compagnie de Sainct Auban estoit par mal-heur ceste nuict là de garde. Le marquis donna à la citadelle avecques les Espagnols et Allemans ; et ne se trouva par bonne fortune que trois eschelles qui fussent assez Ion- ^es ; et de prime arrivée ils chargèrent si fort
<l) Gaspard Pape, seigneur de Saiot-Âuban.
ces trois là , que l'une se rompit. Les Allemaos se deffendoient, et lesSienois se presentoientàla porte, comme il leur estoit ordonné; le capitaine des Allemans, qui avoit la charge de la porte, ne les vouloit laisser entrer. Geste dispute dura plus de demy heure : ce pendant cinq ou six des ennemis entrèrent et forcèrent les Allemans, lesquels commencèrent à prendre la foitte : alors l'on ouvrit les Sienois , qui coururent à la teste de la citadelle, où les ennemis commenooient entrer, et rencontrèrent ces cinq ou six qui es* toient entrez , lesquels ils mirent en pièces; et y en avoit deux qui estoient parens du marquis, dont l'un ne mourut pas soudainement: cela refroidit les autres qui estoient sur le point d'entrer. En mesme temps on donne l'escalade au fort deGamollia. Sainct Auban estoitdans la ville,dans son lict bien à son aise, et son lieutenant, nommé Gomborcie (3) , estoit au fort , qui estoit un jeune homme non expérimenté : Je croy que s'il eust eu de bonnes gens en sa compagnie , qu'il eust fait son devoir; tous deux se sont faits huguenots depuis. Des que les ennemis présentèrent les eschelles par trois courtines , tonte sa compagnie se meit en fuitte et route , et voy-ià les ennemis dedans ; et des quatre qui estoient en la tour , les trois se jetteront à corps perdu bas, et l'autre abbatit les barriques du trou , et tiroit les ennemis dedans. Ge meschant avoit esté prins quelques jours auparavant, et avoit demeuré plus de dix jours prisonnier ; et pense que sur son entreprinse le marquis se résolut de donner l'escalade , car il s'en alla avecques eux, et depuis ne le vismes. Or le sieur Comelio et comte de Gayas estoient logez près de la porte de Gamollia, lesquels coururent incontinent à la. porte , où trouvèrent que la plus-part de la compagnie sienoise estoit contre icelle, et l'autre partie tiroit encore aux ennemis qui sortoientda fort pour venir à eux. Le sieur Gornelio laissa le comte de Gayas à la porte de la vUle , et courut à moy m'advertir ; et me trouva que jesortois du logis avecques deux pages qui portoient chacun deux torches; et luy dis qu'il courust sortir dehors , luy et le comte de Gayas, pour garder sur tout que les Sienois n'abandonnassent leur corps de garde , et qu'ils leur donnassent courage , car Je m'en allols sortir après luy; ce qu'il fit , et arrive si bien à point , qu'il trouva tout abandonné , et leur fit une cargue avecques les Sienois, et les repoussa jusques dedans le fort gaigné. L'alarme esloit desja par toute la ville , qui couroit à la citadelle , et qui couroit à la porte de Gamollia. Gomme J'arrivois à la
(2) Comborcier, neveu deSaint-Ànbaa.
COUnNTAlRES DB fiLATSE DE MONTLVC. [1554]
porte, vint à moy La Molière et l'Espine , toas deux à cheval , Ton contrerolleur des guerres , et faatre thresorier , comme de présent est enoores La Molière contrerolleur, auxquels Je commanday , Tnn courir à la porte Seinct Marc, et Vautre à la porte Nove , et qu'en allant criassent toujours Victoire! les ennemis sont repoussez. Je fiiisois cela, craignant que quelques-uns de la Tille eussent intelligence avec les ennemis, et que, quand ils entendroient ces cris, il ne s'oseroient descouvrir. Cependant j^estois à la porte de la ville , et faisois sortir les capitaines et soldats françois pour secourir le sieur Gorneho : comme Je vis qu'il y avoit assez gens dehors , je commanday au lieutenant du capitaine Lussan de se tenir à la porte , et fermer le guichet quand Je serois dehors , et que Si j*estois repoussé , qu'il n'ouvrist point , ains qu'il noas laissast tous tuer dehors, et moy-mesmes le premi^. Et sortis avec mes quatre torches , et tronvay le sieur Cornelio , comte de Gayas , les capitaines que J'avois mis dehors qui avoient gaigné le rampart , et les soldats sur ce petit relais, le genouil à terre, qui leur tiroient dans le fort, et eux aux nostres, qui nepouvoient lever la teste sans estre descouverts : et par les autres deux costez les ennemis donnoient l'assaut, et les nostres deffendoient. Or, comme je Jettois les gens dehors par le guichet . Sainct Âuhan passa outre sads que Je l'apperceusse. La porte pour entrer dans le fort que nous avions perdu estoit faicte comme un trou , ayant un pas en avant et un autre à costé , faite en onde ou en serpeot ; et n'y pouvoit passer qu'un homme de front. Là Je trouvay dans ceste entrée le capitaine Bourg, qui est encore en vie , lequel portoit renseigne du capitaine Gharry, le sieur Cornelio et le comte de Gayas contre luy ; monsieur de Bassom-pierre (1) , commissaire de l'artillerie, estoit tousjours auprès de moy, et quelques canonniers des siens. Je voyois bien que le combat dureroit, et, craignant que la poudre nous fiaillist, Je dis à monsieur de Bassom-pierre qu'il depeschast deux de ses canonniers pour en aller quérir : ce qu'il fit. J'oserois dire quUl fut autant cause de nostre salut que tout le combat , comme vous entendrez. Ceux que nous comlmttions estoient les Italiens; car les Espagnols et Allemans donnoient à la citadelle. Je courois tousjours aux uns et aux autres, leur criant : « Courage mes amis! courage mes amis 1 • Et tout à un coup, au costé de main droite de la porte où estoient les trois sus-nommez , J*aperceus Sainct Auban , auquel Je mis
(I ) Père da maréchal de Bassompierre.
l'espée à la gorge , et luy dis : i Paillard , meschant , tu es cause de nous faire perdre la ville ; ce que ne verras Jamais , car Je te tueray tout à ceste heure , ou tu sauteras dedans. • Alors tout espouvanté me dit : « Ouy , monsieur, J'y santeray ; • et appella Lussan (2), Blacon, Combas, qui estoient de ses compagnons, leur disant: « Hé, mes amis, secondez moy, Je vous prie , sautez après moy. • Les autres lui respondirent : « Saute seulement, nous te suivrons. • Alors Je luy dis : • Ne te soucie de rien , car Je te suivray moy-mesmes ; • et mismes tous les pieds sur le relais comme luy. Et tout à coup , comme il fut sur ledit relais , sans marchander [ car sMl l'eust faict il estoit mort ] il se Jetta à coup perdu dedans , ayant une rondelle à la main , et ses compagnons aussi. Il ne fut Jamais en l'air que les autres n'y fussent; et ainsi tous quatre sautèrent dedans. C'estoit à deux pas de la porte que combattoient Le Bourg , le sieur Cornelio et le comte de Gayas. Et tout à un coup Je fis sauter quinze ou vingt soldats après les quatre capitaines; et , comme tout cela se Jetta à coup perdu dedans , Le Bourg, le sieur Corneh'o et le comte de Gayas passèrent et entrèrent dedans. Je fis mettre les deux torches sur ce relais, afin que nous nous vissions pour ne nous entretuer les uns et les autres ; et entray par là où le sieur Cornelio estoit. Or les picques, hallebardes ne arquebuses ne nous servoient de rien» car nous estions tous aux espées et aux dagues; et les flsmes sauter par dessus les courtines par où ils estoient entrez , sauf ce qui mourut dedans : il y en avoit qui estoient encores demeurez à la tour. Le capitaine Charry arriva à nous^ encore qu'il n'y eust que huit Jours qu'il avoit eu une arquebusade par la teste, lequel nous tenions pour mort; toutesfois Je le vis l'espée et la rondelle en la main, un morion sur son couvre-chef qui luy couvroit sa playe. Le bon cœur se monstre tousjours là où il est : encore extrêmement blessé vouloit-il avoir part au combat. J'estois au pied de l'eschelle, et avois dit au sieur Cornelio et au comte de Gayas de sortir hors le fort , donner courage à ceux qui deffendoient les flancs, et que l'un print un costé , et l'autre un autre ; ce qu'ils firent, et y trouvèrent encore prou d'affaires. Je prins par la main le capitaine Charry , et luy dis : • Capitaine Charry , Je vous ay nourry pour mourir faisant grand service au Boy : il faut que vous montiez le premier. » Luy , plein de bonne volonté, et sans marchander, commence à monter par l'eschelle , laquelle ne pouvoit estre de
(S) Bertrand d'Ktparbei, seigneor de LnsiaD.
covumrkitm pfi buisb m montlitc. [^1564]
plus de dix ou doaze degrez ; et falloit entrer par une fausse-trappe , comme j'ay desja dit. J^avois de bons arquebusiers ; et tousjours les faisois tirer à ce trou de la fausse-trappe; et fis mettre sur Teschelle deux desdits arquebusiers qui montoient après luy. J*avois les deux torches avec moy , car les autres deux , le sieur Cornelio et le comte les avoient emportées , et yoyoient si clair, que nos arquebusiers n'offeusoient point le capitaine Charry , qui montoit degré à degré, donnant tousjours loisir à nos arquebusiera de tirer : et , comme il fut à se monstrer sur le haut , Us tirèrent deux arquebusades, qui luy percèrent la rondelle et le morion, sans luy faire mal à la teste. L'arquebusier qui estoit après luy tira par dessous la rondelle : qui fut cause que le capitaine Charry s'avança de monter ; et les voy-là tous trois dedans , l'un après Tautre. Ils y tuèrent trois des ennemis, et le reste sauta par le trou. Ceux des flancs furent aussi repoussez , et ainsi nostre fort fut regaigné de tous costez.
Or le marquis avoit donné le mot à celuy qui estoit chef à Tescalade du fort , qui estoit le gouverneur de leur fort de Gamollia , que s'il entroit le premier par la citadelle, qu'il vinstÀ luy avec tous les Italiens ; et que si aussi il gaignoit le fort , qu'il le viendroit secourir avec les Allemans et Espagnols. Et comme ledict gouverneur du fort eust gaigné le nostre , en advertit le marquis; mais, pource qu'il y a des vallons entre la citadelle et le fort de CamoUia, ledict marquis ne peut venir si tost qu'il eust voulu. Et nous, qui pensions avoir tout achevé, vismes venir tout leur camp, ayant plus de cent cinquante torches; et, par bonne fortune, les deux canons de Bassom-pierre arrivèrent avec la poudre ; et tout à un coup et à grand haste nous la departismes aux arquebusiers, car ils n'en avoient plus ; et je toumay mander audit Bassom-pierre de renvoyer à la poudre. A mesme instant m'arriva La Molière et TEspine, et tout à un coup je renvoyay La Molière au gonfalonier de Sainct Martin, qu'il m'envoyast deux cens arquebusiers, les meilleurs qu'il eust, conduits par le fils de misser Bernardin, bonne enseigne , un jeune homme qui portoit une enseigne de son régiment, plein de bonne volonté, car je l'avois cogneu et bien remarqué aux escarmouches. Il vint hastivement , et nous trouva aux mains avec tout le camp. Je laissay le sieur Cornelio et le comte de Gayas , avec les autres capitaines, deffendre le fort; moy et Bassompierre , et le commissaire ordinaire des guerres , allions au long des flancs, ne faisant autre chose que courir d'un eostéetd'autre, pour donner cou- |
rage à nos gens. Il poavoist estre Ixois henm après minuict quand nous recommençasmesi combattre , qui dura jusques à ce que le jour les en tira ; et firent la plus grande folie que gens pouvoient fiedre, car à la lumière des torches nous les voyions plus clair que s'il eust esté Jour: s'ils fussent venus à la faveur de la nuict, avee peu de lumières , ils nous eussent donné ploi d'affaires. Les deux cens arquebusiers sienoii que nous mena le fils de misser Bernardin |i) nous firent un grand bien , comme fit aussi la poudre que Bassom-pierre avoit renvoyée qoerir; car le tout nous fit besoin avant que nous nous separissions, pour la longueur du combat, où il fut bien assailly et encores mieux deffendu.
Voy-là le succès du combat, qui fut le plus grand et le plus long où je me sois jamais trouvé sans bataille, et là où je tiens que Dieu m'a autant ou plus âydé et gardé l'entendeinent : car, si j'eusse failly d'un pas seulement à commander, nous estions perdus, comme estoit aussi la ville; car par cest endroit là nous n'y avions rien fortifié , et toute nostre fiance estoit en ce fort. Je promets à Dieu que, trois mois après, pour le moins, les cheveux me dressoient en la teste quand je m'en souvenois. Les ennemis perdirent donc là six cens hommes morts ou blessez , comme nous disoient les prisonnien que nous prenions ; nous ne perdismes en tout cinquante hommes, morts ou blessez. Et ce qui leur en fit tant perdre à eux, fut la lumière des torches, qui faisoit que les nostres ne pouvoyent faillir, et mesmement estant près les uns des autres d'une picque ou deux an plus : qui fut une grande incongruité au marquis, comme j'ay dit ; car nous qui avions peu de lumières, les descouvrions à eux, et donnoit grand advantage, comme j'ay dit. Et comme il fat jour, nous voulûmes recognoistre nos morts dans le fort parmy les leurs : j'y trouvay mon valet de chambre et mon palefrenier, qui estoieut sautez après les capitaines : de ma vie je n'eus deux meilleurs serviteurs. Le sieur Cornelio et le comte de Gayas allèrent voir la citadelle, car je ne me pouvois plus soustenir, estant encores si foible de ma grand maladie, que qui m'eust soufflé m'eust jette par terre; et m'estonne comme il fut possible que je prisse ceste peine. Dieu au besoin me redoubla les forces : car, à la vérité, pendant ce long et grand combat Je ne cessay de courir et sauter, ores çà, ores là, sans me trouver jamais las, si ce n'est lors que
(I) Persio Bnoniosegni, fils de Bemardino Boooiosegni.
OOHHBfnrilIlEfl Bfi BUISB DB IfOfiTLVC. [lô55]
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je ne vis plus les ennemis. Ils me rapportèrent comme tout s'estoit passé , et y trouvèrent un parent du marquis qui n'estoit encores mort, leqael ils firent apporter à leur logis et panser.
Or Je ne veux oublier à mettre icy , pour monstrer exemple aux autres, que si Jamais homme fut secouru en tel besoin que Je le fus ; et nevoudrois pour rien desrober l'bonneur aux chefs qui estoient là, ny aux soldats : car, depois que le sieur Cornelio et le comte sortirent avant moy, et firent la cargue, et depuis que J'y fos arrivé, le lieutenant de Lussan, que J'avois laissé à la porte, me Jura n^avoir Jamais veu homme qui y fust venu pour r'entrer, que les deux canonniers de Bassom-pierre , en allant quérir les poudres. Toute la ville demeura tousjoarsen armes tant que le combat dura ; et veux donner eeste louange aux Sienois, avec la vérité, conune Dieu est véritable, qu'il ne se trouva jamais on seul homme qui demenrast dans les maisons, et qui ne print les armes, vieux et Jeunes, ny ne se trouva un seul homme quimonstrast porter aucune affection à TEmpereur; qui me donna une grande asseurance de deux choses : Tune, de la loyauté, et Tautre, de la hardiesse. Trois Jours après, le marquis m'envoya nn trompette, celuy mesmesqui m'avoit apporté le présent, voir s'il y auroit aucun en vie de ceoi qui estoient entrez dans la citadelle, et p'il ne me vouloit point nier qu'il n'y eust deux de ses parens. Le sieur Cornelio luy mena reeognoistre celuy là qui estoit en vie, et trouva qoe c'en estoit un. Le trompette retourna incontinent le dire au marquis, lequel il me renvoya en mesne instant, me priant de le luy vouloir rendre, me respondant de la rançon : ce qœ Je fis dans une litière qu'il m'envoya ; mais il mourut trois Jours après qu'il fut en leur camp.
Vous, gouverneurs des places, il me semble qoe vous devez prendre icy un beau exemple à vous présenter vous mesmes au combat; car il en y a qoi disent qu'un gouverneur ou lieutenant de Boy ne doit Jamais hasarder sa personne, et mettent en avant que, s'il est mort, tout est perdu. Je leur accorde qu'il ne doit pas s'hasarder à toutes choses et à toutes heurtes, comme un simple capitaine ; mais, puis qu'il y ta de la perte du tout, que sera-ce que vous deviendrez, gouverneurs et lieutenans de Boy? et cooabien y aura-il de dispute sur vostre honneur et renommée? Serez vous quittes en disant, Je ne vouloism'liasarder au combat, pour la crainte, avee ma perte, de perdre tout, mesmement de prendre ee hasart, la nuict, de secourir ou un
fort ou une citadelle, veu que Je pouvois deffendre la ville? Cela ne vous sauvera pas. Jugez que la prise d'un fort est de telle conséquence, que vostre ennemy a un pied sur la gorge. Il faut crever plustost ou reconquérir ce que vous avez perdu, comme Je fis, ayant au sortir ikit fermer la porte, pour nous oster toute espérance de retraicte, estant résolu de mourir ou repousser les ennemis; car, les laissant là, aussi bien estois-Je perdu.
Et vous capitaines, mes compagnons, mirey vous et prenez exemple sur Sainct Auban, afin que vous aymiez plus les vaillans hommes que l'argent ; car l'argent vous mènera à la perte de vostre vie et de vostre réputation, et les vaillans hommes que vous aurez près de vous vous sau^ veront l'un et l'autre, et ne vous feront porter la honte sur le front. Admirez et suyvez quant et quant le grand coeur de Charry, lequel, demymort, vint encore au combat, et se présenta pour entrer le premier, et passer avec une eschelle par un trou. Je croy qu'il n'y peut avoir passage plus dangereux, car vostre ennemy a grand prinse sur vous. Toutesfois nul danger n'arresta ce brave soldat de prendre ce hasart. Pour conclusion de cecy, je vous diray, gouverneurs des places, que lors que quelque mauvaise opinion vous entrera dans la teste, que vous y pourvoyez, comme je fis, ayant mis les compagnies près des forts ; mais j'eusse mieux faict, puis que Sainct Auban m'estoit à contre-cœur, de l'employer en quelque autre lieu, ne m'en pouvant du tout deffaire : cela m'a depuis fait sage, et m'en suis bien trouvé, n'ayant depuis donné charge à homme qui me vlnst à regret : il y a assez de moyens de s'en depestrer, sans pourtant offenser personne, ne luy oster le courage.
[1555] Peu après arriva un gentilhomme de la chambre de l'Empereur, comme depuis nous entendismes, portant lettres au duc de Florence et audit marquis, par lesquelles leur mandoit qu'il trouvoit fort estrange qu'on fit tant durer ceste guerre, et qu'il sçavoit bien que Siene n'estoit pas pour résister contre l'artillerie , mais que c'estoit la coustume du marquis de faire durer la guerre. Le marquis remonstroit qu'il avoit faict tout ce qui estoit possible en luy, et qu'il cognoissolt bien qu'avec l'artillerie on ne la prendroit pas, car j'avois de vailfans hommes là dedans, et la ville résolue de combattre avec moy, me rendant plus d'honneur que Je ne meritols, me louant de grande vigilance et depourvoyance ; de sorte qu'il cognoissoit bien, à l'ordre que Je tenois dans la ville, qu'il perdroit le temps de faire batterie. Toutesfois, estant venu eedit gen-
COMHSNTÀIRBS BB BLÀTSB DB MONTLCC. [1555]
tU-homme pour oest effect de la part de TEmpe- 1 reur, et ayant desja parlé au duc de Florence, Gosme de Medicis, ils firent résoudre le marquis à faire batterie. Il n*avoit rien obmis de ce qu'un homme de guerre devoit, nous tenant bridez sans espérance de secours; et touteslbis on l'accusoit de vouloir faire durer la guerre : c'est Tordinaire, lors que les ehoses ne sont pas conduictes à Tappetit de cent qui en parlent à leur ayse. Le désir de ceux que nous servons va plus viste que nous ne pouvons.
Vers le viugtiesme de Janvier, nous fusmes advertis que Tartillerie partoit de Florence en nombre de vingt six ou vingt huict canons, ou grandes coulevrines. Les Sienols furent curieux d'envoyer espier, pour en sçavoir la vérité, et trouvèrent qu'elle arrivoit à Lucignano : qui mit la cité un peu en trouble; et à la fin, le lendemain de Tadvertissement , ils se résolurent d'assembler toute la noblesse et citoyens au palais, pour résoudre entr'eux s'ils dévoient endurer Tassant ou composer avec le marquis. Or là il ne me falloit pas faire le mauvais, car ils estoieut plus fortsque moy ; et falloit tousjours gaigner ces gens là avec remonstrances et persuasions douces et honnestes, sans parler de se courroucer. Croyez que Je forçay bien mon naturel, contre Tadvis de monsieur le connestable, qui m'avoit représenté et dépeint au Roy comme il m'avoit veu en mon aage bouillant. Il faut qu'un capitaine et gouverneur sage et advisé, quand il est parmy les nations estrangeres, tasche tant qu'il peut se conformer à leur humeur. Parmy les Allemans et Suysses il faut faire carroux (1); avec les Espagnols, tenir leur morgue superbe, et faire plus le religieux et devotieux qu'on n'est ; parmy Tltalien , estre discret et sage, ne l'offencer ni caresser leurs femmes; quant au François, il est tout à faire. Tant y a que Dieu me fit la grâce, qui suis gascon, prompt, colère, fascbeux et mauvais patient, de me comporter si bien parmy ceste nation soupçonneuse et deffiante, qu'il n'y eut nul citadin qui se peut plaindre de moy. Or comme toute la noblesse et seigneurie de la ville alloit au palais, misser Hieronym Espano (2), qui estoit gentilhomme sienols et des plus grands de la ville, et des huict de la guerre, avant qu'aller au palais, vinst hastivement parler avec le sieur Gornelio, et luy dlct comme tous les sieurs qui estoient de la cité estoient appelez à se rendre au palais incontinent, et que c'estoit pour résoudre s'ils dévoient attendre la batterie, ou entrer en composition avec
(I) Carrmtx : délianche , orgie.
{%) Hieronimo Spanotchl.
le duc de Florence et le marquis de Marignan; et qu'il avoit desJa entendu que la pluspart balotteroient qu'on devoit entrer en composition, et non endurer la batterie et l'assaut, poor la crainte qu'il avoient d'avoir pis, et qu'il s'eo y alloit, et le pria de m'advertîr. Tout incontinent le sieur Gornelio vint à moy, et me trouva que Je voulois monter à cheval pour aller veoir les gardes; et, comme il m'eut dict cela , montâmes tous deux à ma chambre, et discourûmes longuement quels moyens il y auroit de rompre ce coup. Et en mesme instant arriva le seigneur Bartholomé Gavalcan, qui m'en dict autant, et qu'il pensoit bien que desJa la resolution estoit prinse par toute la ville, et qu'ils n'alloient an palais, sinon pour balotter, et que s'ils l'avoient une fois balloté, il n*en falloit plus parler.
Or tous trois estions bien empeschez, enx de me donner conseil, et moy de le sçavoir prendre; à la fin Je m'advisay d'aller au palais , et emmener avec moy Le Reincroc et ses capitaines, le seigneur Gornelio avec les siens italiens , et Cornbas avec les capitaines françois. Nos Allemans commençoient fort àpatir de vin , et le pain bien petit , car de chair il ne s'en parloit plus, sinon de quelque cheval ou quelque asne qu'on mettoit en vente à la boucherie ; et d'argent il ne s'en parloit plus du tout, car monsieur de Strossi n'avoit nul moyen d'en y faire entrer : qui noos mettoit en crainte que les Allemans se joindroient avec la ville pour entrer en composition. Qui fut cause que je priay le sieur Gornelio d'aller parler avec Le Reincroc , et le priay de me faire compagnie au palais, et amener ses capitaines avec luy , et qu'il laissast les lieutenanset enseignes en leur quartier chacun , afin qu'estant au palais il n'advinst quelque surprinse autour des murailles ; et luy , qu'il en fist de mesmes. Et manday au capitaine Combas que pareillement il vinst, et envoyast le sieur Barlbolomé diligemment au palais , pour regarder s il pourroit gagner quelqu'un secrettemcnt, pow ayder à rompre ceste boutée : car il me scmWoit bien advis que , si Je pouvois rompre ce coup, Je pratiquerois tant de gens , que la balotc blain che seroit la plus forte; et ainsi s'en allerwt tous hors de ma chambre, et ne leur dis rien de ce que je voulois faire.
% J'estois encore si trcs-extenué de ma maladie, et le froid estant grand et aspre, j'estoe contrainct d'aller si enveloppé le corps et la teste de fourreures, que , quand Ton me voyoitalltf par la ville , nul ne pouvoit avoir espérance fl ma santé , ayant opinion que J'estois %^^^^\, le corps , et que Je me mourois à veué d (X» « Que ferons nous , disoieut les dames et les P^ *
COMMENTAIRES DE BLAISE DE MONTLtJC. [15,55]
reax [car en une ville il y a d*uns et d*autres] , qae ferons nous si nostre gouverneur meurt? Noos sommes perdus : toute nostre fiance , après Dieu, est en Iny; il n*est possible qu'il en eschappe. » Je croy fermement que les bonnes prières de ces honnestes femmes me tirèrent de l'extrémité et langueur où J*estois . j'entends du corps^ ear , quant à Tesprit et entendement , je ne le sentis jamais affoiblir . Ayant donc accoustufflé auparavant d^estre ainsi embeguiné , et voyant le regret que le peuple avoit de me voir ainsi malade , je me fis bailler des chausses de yek>ox cramoysi que j'avois apportées d'Albe, couvertes de passement d'or^ et fort decouppées et bien faictes ; car au temps que je les avois laict faire j'estois amoureux. Nous estions lors de loysir en nostre garnison , et , n'ayant rien à faire, il le feut donner aux dames. Je prins le poarpoinct tout de mesmes , une chemise ouvrée de soye cramoysie et de filet d*or bien riche [en ce tempa-Ià on portoit les collets des chemises on peu avaliez] ; puis prins un collet de bufle , et me fis mettre le haussecol de mes armes, qui estoient bien dorées. En ce temps-là je portois gris et blanc , pour Tamour d'une dame de qui j'estois serviteur lorsque j'avois le loisir ; et avois encore un chappeau de soye grise, faict à Tallemande, avec un grand cordon d'argent, et des plumes d'aigrette bienargentées. Les chappeaux en ce temps là necouvroient pas grands , comme font à ceste heure. Puis me vestis un cazaquin de veloux gris , garny de petites tresses d'argent a deux petits, doigts Tune de l'autre , et doublé de toille d'argent, tout decouppé entre les tresses, lequel je portois en Piémont sur les armes. Or av(ris-je encore deux petits flascons de vin grec, de ceux que monsieur le cardinal d'Armagnac ffl'avoit envoyez; je m'en frottay un peu les mains, puis m'en lavay fort le \isage , Jusques a ce qu'il eut prins un peu de couleur rouge , et en hênj prenant un petit morceau de pain, trois doigts, pais me regarday au miroir. Je vous jure que je ne me cognoissois pas moy-mesmes, et me aembloit que j'estois encore en Piémont , amoureux comme j'avois esté : je ne me peux contenir de rire , me semblant que tout à coup Dieu m'avoit donné tout un autre visage.
Le premier qui arriva à moy avec ses capitaines fut le sieur Gornelio et le comte de Gayas, niODsieur de Bassom-pierre , commissaire, et le comte de Bisque , que j'avois envoyé quérir ; et, comme ils me trouvèrent de ceste sorte, seprindrent tous à rire. Je bravois par la salle plus que quatorze, et n'eusse pas eu la puissance de tuer un pouUet, car j'estois si foible que rien plus. Combas et les capitaines françois arrivèrent
i, G. n. V. T. YII.
aussi. Toute ceste farce ne tendoit qu'à faire rire les uns et les autres : et le dernier, ce fut le colonel Reincroe et ses capitaines , qui , comme il me vit de ceste sorte, il se mit à sanglotter de force de rire ; et je le prins par les bras, et luy dis : « Et quoy , seigneur colonel , pensez vous que je sois ce Montlucqui va tous les Jours mourant par les rués? Nany , nany, car celuy là est mort, et je suis un autre Montluc. » Son truchement le luy dict : qui le faisoit encore plus rire; et desja le sieur Gornelio luy avoit dict la resolution pourquoy je Tenvoyois quérir, et qu'il falloit que nous ostissions, par une sorte ou par autre, ce doute qui estoit parmy les Sienois. Et ainsi nous en allasmes tous à cheval au palais ; et , comme nous eusmes monté le degré, nous trouvasmes la grande salle toute pleine de noblesse et de bourgeois de la ville qui estoient du conseil. Or à main gauche il y a une petite salle en laquelle n'entrent que le capitaine du peuple, les douze conseillers et les huit de la guerre : tout cela se nomme le magistrat. J'entray ainsi en la grande salle , et leur ostay mon chappeau : Je ne fus cogneu de personne de prime abordée , ains pensèrent tous que je fusse quelque gentilhomme que monsieur de Strossi eut envoyé dans la ville pour commander l'assaut. A cause de ma foiblesse , j*entray dans la petite salle, et tous les capitaines et colonels après moy , lesquels demeurèrent debout auprès de la porte ; et je m'allay asseoir auprès du capitaine du peuple, où ceux qui tenoient le lieu du Roy avoient accoustumé se seoir , comme j'avois fait souvent ; et en entrant, mon chappeau à la main, je me sousriois vers l'un et vers l'autre : tous s'esmerveilloient de me veoir. Deux desja avoient commencé d'opiner ; et alors je commcnçay à leur parler en italien en ceste sustauce.
« Seigneurs , j'ay esté adverty que , depuis que vous avez entendu à la vérité que les ennemis amenoient l'artillerie , vous estiez entrez en quelques disputes qui engendrent parmy vous plustost la peur et la crainte, que quelque belle resolution de combattre et deffendre vostre ville et liberté avec les armes : ce que j ay trouvé fort estrange, et m'en suis esmerveillé, ne me le pouvant persuader ; toutesfois à la fin je me suis résolu venir vers vous avec les colonels et capitaines de toutes les trois nations que le Roy a en ceste ville , pour vous visiter en ce Heu , et entendre de vous la vérité de tout ce qui se passe. Or, messi urs, je vous prie, considérez et pesez bien ce conseil où vous estes tous appeliez : car de ce conseil et de la resolution que vous pren* drez , despend tout l'honneur, grandeur, authorite et asseurance de vostre Estât, de vos vies ,
COHMENTAIBES DE BLAISE DE HONTLUC. [1555]
de VOS honneurs y et conservation de vostre liberté ancienne ; et au contraire , toute la honte, des-honneur, reproche , avec une infamie perpétuelle à vos enfans, des-honneur à vos pères , qui vous ont laissé pour héritage une telle grandeur que vous tenez, Tayant deftenduê tousjours par bataille , les armes eu la main, contre tous ceux qui leur ont voulu oster. Et à présent que vous devez acheter foccaslon qui se présente de la moitié de vos biens, pour monstrer à toute la chrestienté que vous estes les vrais eufans légitimes de ces anciens Romains belliqueux , les enfans légitimes de vos pères , qui ont tant combattu pour soustenir vostre liberté , est-il possible que cœurs sienois , cœurs si généreux , soyent entrez en frayeur pour ouyr parier de r artillerie? Voulez vous entrer en crainte pour cela? Je ne puis penser que cecy procède de vous , qui avez faict preuve de vostre générosité : ce n'est pas aussi faute d'amitié que vous portiez au roy Très Chrestien , ny de la bonne espérance que vous avez en luy ; ce n'est pas aussi pour vous deffler les uns des autres, pour les partialitez qui sont dans vostre cité : car je n'ay jamais cogneu que vous fussiez divisez , mais au contraire bien unis , pour la conservation de vostre liberté et seigneurie. Je vous ay veu tousjours résolus de mourir les armes au poing , plustost que de la TOUS laisser ravir ; j'ay tousjours veu grands et petits marcher d'un mesme pied , et avoir une mesme resolution. Ce n'est pas aussi pour faute d'hardiesse; car je n'ay jamais veu faire sortie aux escarmouches , que tousjours quelqu'un de vostre jeunesse ne se soit remarqué par dessus les nostres, encore mesmes qu'ils soient plus vieux soldats qu'eux, pour avoir fait des actes dignes d'estre louez et estimez d'un chacun. Je ne puis croire que gens qui font si bien puissent pour le bruit du canon, qui fait plus de peur que de mal , entrer en crainte , et prendre resolution de se rendre esclaves de ceste nation insupportable des Espagnols, ou de vos voisins vos anciens ennemis. Or , puisque cela ne procède de vous , il faut donc qu'il procède de moy , qui ay cest honneur d'estre lieutenant du roy de France, vostre bon amy et protecteur. Que si vous le faictes pour craincte que je n'aye la santé pour prendre la peine quMl convient supporter à l'heure que les ennemis nous assaudront , pour la foiblesse où Je suis encore à cause de ma grand maladie, cela ne vous doit faire entrer en defflance. Les bras et les Jambes ne font pas tout. Ce grand capitaine Anthoine de Levé , goûteux et impotent , a plus gaigné de victoires dans sa chaire, qu'autre de nostre aage n'a faictàcheval. Dieu m'a réservé tousjours le Jugement pour
vous conserver. M'avez vous Jamais veu manquer ? estois-Je crouppy dans un lict , lors dé la grande camisade et escallade que votre ennemy vous donna? Mais voyez. Je vous prie, messieurs, la grande grâce que Dieu m*a faite tout à un coup , ni'ayant rendu la force autant que si Je ne fusse esté malade ; et par là vous pouvez cognoistre que Dieu nous ayme, et qu'il ne veut pas que , vous ny nous , nous perdions. Je me sens assez fort pour prendre le harnols; vous ne me verrez plus fourré ny emmaillotté. Que si vous le faictes pour crainte de mon insuffisance et peu d'expérience , en cela vous faictes un grand tort au Roy : car c'est autant conmie de donner entendre à tout le monde que Sa Majesté vous a envoyé icy un homme desgarny de toute suffisance , et mal expérimenté pour seavoir ordonner ce qu'il feut faire pouf la deffence de vostre ville. Quoi ! pensez vous que le Roy vous ayme si peu ^ue de m'avoir envoyé Icy , s'il n'avoit grande asseurance de moy , et qu*il n*eust essayé en autre lieu qu'est eë que Je porte et ce que je puis ? Je ne vousdiray rien de moy, cela seroit honteux à moy-mesmes : vous en avez veu une partie : l'autre , vous la pourrez entendre. Vous pourrez donc Juger que le Roy ne m'a pas choisy parmy tant de gentils-holîimes qu'il a en son royaume , et ne m'a p6A envoyé auprès de vous sans avoir bien poisé ce que Je sçay faire, par la longue expérience qu'il en a tousjours eu, non seulement pour estre politique, comme vous m'avez veu Jusques icy, mais pour pourvoir , lorsque de force on veut emporter une place. Craignez-vous, seigneurs, que la hardiesse me faille au besoin? et de quoy me serviroit tant de preuves que J'en ay fait depuis que je suis icy avec vous estant malade? Vous m'avez veu sortir dés que j'ay peu monter à cheval, allant voir les escarmouches de si près, que moy-mesmes les commandols. Et ne vous souvient-il pas du Jour que J'entray en ceste ville , et de la grande escarmouche que je rendis? vos gens l'ont veu; ils y ont eu part , et la nuit de Noël encores plus , où le combat dura six grosses heures. Ne vins-Je pas moy-m^mes aux mains? ne cogneustes vous pas alors que Je ne perdis point l'entendement à ordonner, ny h hardiesse À combattre? J'ay honte de Id dire ; mais, puisque vous le sçavez , Je n'en dois point rougir. Je ne vous veux dire que ce que vous avez veu: Je ne suis pas espagnol vantard : je suis françois, et encore gascon , qui est de nostre nation le plus franc et libre. Or, messieurs , il me semble que vous avez assez d'expérience de vous mesmes , qui vous rendra dignes d'un perpétuel reproche si vous prenez autre resofitttion,
COHMENTAIBBS BE BIAISB DE MOIITLUG. [1555]
oQtre le dommage qae tous en recevrez. II me semble que vous me devez avoir cogneu depuis que je sois avec vous autres , etque jen'ay rien (wblié de ce que le Roy s'est promis que Je sçauroisfaire quand la nécessité se présentera. Toutes ces remoDStrances que Je vous ay fait, tant de ce qui vous touche en particulier, comme de ce qui touche le mien , vous doit faire oublier toute crainte, et prendre tout le cœur et la magnanimité qii*ont tousjours eu vos prédécesseurs , et voos mêmes qui estes en vie : parquoy Je vous prie que vous preniez tous ensemble une résolution telle que les vaillans hommes comme vous estes doivent prendre : c'est de mourir les armes en la main , plustost que de laisser perdre vostre soQ^eraioeté et liberté j et de moy et de tous les colonels et capitaines que voy-là , nous Jurons Dieu que tous mourrons avec vous, comme nous vous en donnerons à ceste heure l'asseurance. Ce n'est pas pour nostre bien, et pour acquérir des richesses ; ce n'est pas pour nos ayses , car vous voyez que nous pâtissons et la faim et la soif; ce n'est donc que pour nostre devoir et pour nous acquitter du serment, afin qu'on puisse dire, et \'ous quelque Jour , que c'est nous qui avons deffendo la liberté de ceste cité, et qu'on nous paisse appeller les conservateurs des Sienois. o Alors je me levay , et dis au truchement allemand qu'ils retinst bien ce que Je voulois dire , pour le redire au colonnel Keincroc et à ses capitaines ; et alors commençay à parler aux colonnels,etleur dis (1) : Signori miei etfratelli,juriamo tutti et prometiamo inanzi Iddio che noi moriremo tutti Parme in mano con essi loro per adjutar H a deffendere lor sicuressa e (iberia , e ogni nno di noi s^obligi per li soi soldati : et akate tutti le vostre mani. Alors chacun haussa la main; le truchement le dit au colonnel, lequel incontinent leva la main, et tous ses capitaines , criant : lo , io , huerlic ; et les autres : Ouy, ouy, nous le promettons y chacun en son langage. Surquoy le capitaine du peuple se leva, et tout le conseil, -me remerciant Iniiniement ; et après tourna le visage devers les capitaines, lesquels il remercia bien fort, et d'une grande volonté. Lors ils me prièrent me vouloir retirer à mon logis, jusques à ce qu'ils eussent parlé à tout le conseil qui estoit dans ta grand salle , et donné à entendre toute la remonstrance que Je leur avois faict : ce que Je ils. Et a la sortie de la petite salle , Je trouvay misser Bartholomé Gavalcan, qui ne sçavoit pas la
(I) « Meuieors et camarades, juroas et promettons toos derant Diea que nous moarrons toas ici avec enx, tel annei à lamaio, pour ka aider A défendre leur liberté ;
proposition que J'avois fkicte , car il n'entra pas dans la salle du conseil; lequel me dict à Toreille qu'il pensoit que tous avoient pris résolution de n'endurer point la batterie : alors Je le ramenay à mon logis. Et trois heures après afrivèrent quatre des magistrats, dont misser Hieronym Espano en estoit l'un , ayant charge de toute la seigneurie generallement de me remercier infiniment; et me dit que misser Ambrosi Mitti avoit parlé en la chaire accoustumée, qui est au milieu de la grand salle , contre la muraille, leur faisant entendre la remonstrance que Je leur avois faite ; lequel n'en oublia rien ^ car c'estoit un homme sage et bien advisé , et le serment qu'avoient fait tous les colonels et capitaines, les exhortant de se résoudre tons au combat. Il ne me souvient s'ils se mirent à la délibération de la ballotte, ou si tous levèrent la main comme nous avions fiiict; mais les quatre nous rapportèrent que Jamais ils n'avoient veu une plus grande Joye qui s'estoit mise entr'eux après la proposition dudlt Ambrosi Mitti (2) ; et me dirent aussi qu'après que Je fus en iadicte salle , et faict lesdictes remonstrances, les deux gentils-hommes qui avoient opiné qu'il felloit capituler et entrer en composition avec Tennemy, avoient prié le sénat leur vouloir faire ce bien que de rayer leurs opinions et n'y avoir esgard, et les laisser encore opiner; ce qui fut fhlct : et opinèrent qu'il falloit combattre , et n'entrer en aucune composition, ains plustost mourir les armes à la main. Je dis à misser Hieronym Espano que Je m'en ailols retirer pour tout ce Jour et pour toute la nuict , pour escrire l'ordre qu'il falloit tenir pour le combat et par toute la ville, et qu'incontinent je l'envoyerois, comme Je ferois aussi aux Allemans en leur langue , aux François en la leur.
Gouverneurs et capitaines , vous devez prendre quelque exemple icy , pource qu'il en y a qui disent , quand ils ont rendu une place , que les soldats n'ont point voulu combattre ; autres^ que les gens de la ville les vouloient trahir , et les ont forcez d'entrer en capitulation et composition : ce ne sont qu'excuses, croyez moy : ce qui vous force , c'est vostre peu d'expérience. Messieurs mes bompagnons , quand vous vous trouverez en telles nopces, prenez vos beaux accoustrements , parez vous , lavez vous la face de vin grec , et la faictes devenir rouge; et marchez ainsi bravement parmy la ville et t)army les soldats ^ la care levée (3) , ne tenant jamafé
que chacun s'engage pour ses soldais; levez tous lamâid.» \% Pecci l'appelle Âmbrosio Nuii.
(5) Pour tète levée.
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autre propos , sinon que bien tost, avec Taide de Dieu et la force de vos bras et de vos armes , vous aurez en despit d^eux la vie de vos ennemis, et non eux la vostre ; qu'ils ne sont pour TOUS venir attaquer dans vostre fort ; que c'est ce que vous desirez le plus , car de là despeud leur ruyneet vostre délivrance : et de ceste sorte jusques aux femmes prendront courage, et les soldats pareillement. Mais si vous allez avec un visage pasle , ne parlant à personne , triste, mélancolique et pensif, quand toute la ville et tous les soldats auroient cœur de iyons, vous le leur ferez venir de moutons. Parlez souvent avec ceux de la ville en quatre ou cinq paroles, et pareillement aux soldats , leur disant : Eh bien , mes amis , n'avez vous pas courage? Je tiens la victoire nostre , et la mort de nos ennemis desja pour asseurée: car j'ay je ne sçay quel présage en moy que , quand il me vient , Je suis tout asseuré de vaincre , lequel Je tiens de Dieu et non des hommes; parquoy reposez vous sur moy, et résolvez vous tous de combattre et sortir d'icy avec honneur et réputation. Vous ne pouvez mourir qu'une fois , c est chose qui est destinée : si Dieu Ta ordonné , vous avez beau fuyr ; mourons donc avec honneur. Mais il n'y a nulle apparence de danger, ains plustost pour nos ennemis , sur lesquels nous avons tout advantage. Et que voulez-vous, gouverneurs et capitaines, qui ose dire qu'il a peur, vous voyant résolus en ceste sorte ? Je vous dis que quand ils en trembleroient, ils la perdroient ; et deviendra le plus poureux aussi hardy que le plus courageux de la trouppe. Jamais les soldats ne s'estonneront , tant qu'ils verront la hardiesse de leur chef durer. Et tout ainsi que le chef rapporte la louange, et que le reste n'a rien , sinon celle que leur chef leur donne devant le prince, ainsi doit le chef se résoudre de ne monstrer jamais avoir peur : car, en faisant cela , les soldats mesmes en porteront bon tesmoignage ; et ainsi la réputation qu'il aura acquise luy demeurera , sans que Jamais aucun y contredise. Je ne vous conseille donc rien que je ne i'aye esprouvé moy-mesmes, non seulement là, mais en plusieurs endroits, comme vous trouverez dans ce livre, si vous avez la patience de le lire. Or voy-cy l'ordre que je fis pour le combat et pour toute la ville. Je vous représente toutes ces particularitez , sans me contenter de dire que Siene fut assiégée, où je soustins le siège neuf ou dix mois , et puis je capitulai forcé de famine ; car de là le capitaine, le lieutenant de Roy, le soldat , n'en peut pas faire proffît; c'est l'historien : de ces gens il n'en y a que trop. Je m'escris à moy-mesmes y et veux instruire ceux qui
viendront après moy : car n'estre né que pour soy , c'est à dire en bon françois estre né udc beste.
J'ordonnay donc en premier lieu que la dté seroit divisée en huit parties, et que les huit de la guerre en auroient chacun la sienne ; que chacun des huit commettroit un pei-sonnage de qui ils respondroient , lequel personnage feroit la description de tout le quartier qui luy seroit baillé en charge; combien d'hommes, de femmes et d'enfans il y auroit en leur quartier, de l'aage de douze ans, lesmaslesjusquesàsolxaote, et les femmes jusques à cinquante , et qui fussent pour porter la hoste , la barelle , les piqs, les pelles et les sappes ; et que chacun de soa quartier feroit des capitaines de chaque art , sans qu'ils soient meslez : qu'il seroit faict commandement , à peine de la vie , que , dés que leur capitaine les manderoit venir là où ils seroieot commandez , d'y venir tout incontinent, et les femmes et enfans; que chacun fera provision promptement de ce que leur office portera; etque les maistres des serviteurs et chambrières, ou maistresses , seront tenus promptement de donner ordre que leurs serviteurs et chambrières soient garnis des outils servans à travailler,chacun en son estât, à peinede deux censescus; et la cité , d*en fournir aux pauvres qui n'auront dequoy en avoir , aux despens du thresor public : et que lesdits députez feront leurs roolles, et iront de maison en maison pour enrooller leurs gens; etque, dés que les capitaines crieront, chacun en son quaiiler, force! force! que tous et toutes courront à leurs outils , et se rendront où leur capitaine les mènera : et les députez bailleront les rooles de tous ceux et celles qu'ils auront trouvez en leurs quartiers à chacun des huict de la guerre, quartier pour quartier : que les vieux ou vieilles qui excéderont l'aage susdit demeureront aux maisons de leurs maistres, pour leur accoustrer à manger et garder la maison ; que lesdits députez feront rooUe de tous les massons et charpentiers qui seront en leur quartier, lequel roolle bailleront à celuy des huict de la guerre qui les aura commis. Voy-là Tordre pour les pionniers et maneuvres.
L'ordre de ceux qui portoient les armes estoit que les trois gonfaloniers , qui est de Sainct Martin, de Ciotat et de Gamollia , feroient incontinent la reveué de toutes leurs compagnies, qui estoient vingt et quatre , et regarderoient les armes d'un chacun, si elles estoient bien en ordre pour combattre , et sinon, incontinent les contraindroient de les faire accoustrer; qu'ih feroient reafilner toutes les poudres, et qu'on feroit grande quantité de boulets et de cordes;
COMMENTAIRKS DE BLÀISE DE HONTLUC. [1555]
que lesdits gonfoloDiers se tiendroient cUacnn en son quartier sans en bouger, Jusques à ce qu'on des hoict de la guerre les viendroit commander ce que leur faudroit faire; que les gentib-hoounes vieux , qui ne pourroient porter arum ny travailler , se rendroient à soliciter les pionniers du quartier , là où seroient leurs maisoi^, etayder aux capitaines desdits pionniers. Oravois-je tousjours délibéré, que si Tennemy nous venoit assaillir avec rartitlerie , de me retrancher loing de la muraille où se feroit la batterie, pour les laisser entrer à leur ayse; et Êdsois estât tousjours de fermer les deux l)outs, et y mettre à cbacun quatre ou cinq grosses pièces d'artillerie , chargées de grosses cbaines et de gros doux et pièces de fer. Derrière la retiradc (i ) je deliberay mettre tous les mousquets de la ville, ensemble l'arquebuseric , et, comme Ils seroient dedans, faire tirer Fartillerie et Tarquebuserie tout à un coup ; et nous , qui serions aux deux bouts, venir courant à eux avec les picques, ballebardes, espées à deux mains et espées et rondelles. Cecy faisois-je, pource qne je voyois bien qu'il n'estoit possible au Roy de nous envoyer secourir, à cause qu'il estoit engagé en tant de lieux, quMl n'estoit possible de pouvoir lever gens sufQsaus pour lever le sicge par mer ny par terre. Monsieur de Slrossi n*avoit le moyen de nous secourir; et par ainsi je les voulois laisser entrer et faire peu de deffense à la brescbe , afin de leur donner la bataille dans la ville, après estre passez par la furie de nostre artillerie et arquebuserle : car de deffendre la brescbe , il eust esté à mon advis bien aisé ; mais nous n'eussions apporté tant de dommage à nos ennemis comme en leur laissant rentrée, laquelle nous eussions feint d'abandonner pour les tirer au combat.
Cinq ou six jours avant que l'artillerie vinst, je faisois sortir de la ville deux paysans et un capitaine ou sergent , dés que la nuict venoit , comme pour sentinelles perdues. C'est une chose ibrt bonne et asseurée : mais regardez bien qui vous envoyerez , car elle vous peut faire mauvaw party. Et comme la nuict estoit venue , le capitaine mettoit le paysant en sentinelle, à cinquante ou soixante pas de la muraille , et dans un fossé ou derrière une baye , ayant ad- ^ que , dés qu'il entendroit aucune chose , il Tieodroit trouver le capitaine au pied de la murdk; lequel capitaine avoit charge de moy, qne tout incontinent que le paysant auroit parlé à loy y de se mettre tous deux Tun après l'autre à quatre pieds , et s'en aller en avant jusques au
(I) Cett-à-dire derrière œ retrandiement.
lieu où le paysant avoit ouy le bruit; et qu'il falloit que plustost ils se couchassent le ventre à terre pour descouvrir s'ils adviseroient point trois ou .quatre qui recogneussent ce lieu là , et veoir si après ils s'assembleroient pour parler ; car cela est le vray signe qu'ils recognoissoient cest endroit pour y amener l'artillerie : à quoy faire ils ne dévoient estre que le maistre ou commissaire de rariillerie , le colonel ou maistre de camp de l'infanterie , l'ingénieur , le maistre charretier et un capitaine des pionniers, afin que, selon la resolution qu'auroit prinse le commissaire, le colonel et l'ingénieur , le maistre charretier recognoisse aussi le lieu par-là où il pourra mener l'artillerie, et l'ingénieur doit monstrer au capitaine des pionniers ce qu'il faudra faire pour faire l'esplanade , selon que tous auront résolu. Et voy-là la recognolssance qui se doit faire la nuict, après que vous avez recogneu de jour un peu de loIng : car si ceux de dedans vallent rien , ils doivent , par escarmouches ou par l'artillerie , vous garder de recognoistre de près. Le capitaine me devoit incontinent venir advertir de ce que nos paysans et luy auraient veu , et laisser encores les paysans en sentinelle , et un soldat en son lieu , jusques à son retour. Or par trois fois ils furent descouverts en ceste manière ; et tout incontinent que j'estois adverty , ayant aussi le rooUe des huit quartiers et des huict de la guerre qui commandoient leurs quartiers, soudain j'advertissois le seigneur Comelio , lequel promptement mesçavoltdire le quartier où c'estoit, et le seigneur des huict de la guerre qui le commandoit. Je n'avois jamais dit à homme quelle estoit mon intention , sinon au seigneur Comelio : c'estoit un homme sage et advisé, et vaillant, auquel je me reposois bien fort ; et , comme il sceut que je leur voulois livrer la bataille dans la ville , de tout un jour nous ne fismes que donner le tour dedans et dehors , et recogneusmes fort bien tous les endroits où l'ennemy nous pouvoit faire batterie; et pareillement recogneusmes l'endroit où nous falloit faire la retirade. Et tout incontinent que l'advertissement me venoit du capitaine qui demeuroit en sentinelle hors la ville, soudain j'advertissois le seigneur du quartier, et il advertissoit son commis, et son commis le capitaine des pionniers : de sorte que dans une heure vous eussiez veu pour le moins mil ou douze cens personnes à commencer la retirade. Or avois-je ordonné aussi que la cité feroit grand provision de torches ; de sorte que ceux qui avoient recogneu n'estoient gueres de retour au marquis, qu'ils voyoient tout cest endroit par le dedans de la ville cou-
COMHBNTÀIBKS BB BLAISE DE HONTLUG. [1565]
yert 46 torches et de gens : tellement qu'au point du jour nous avions fort advancé nostre retirade : et renvoyions le paatin reposer ceux 14 1 en faisant venir d'un autre quartier jusques au ini4y , et d*un autre depuis midy jusques à )a nuit, et par conséquent d'autres jusques à la minuit et au point du jour : de façon que nous faisions en peu d'heures un si grand labeur, que ne pouvions estre en aucune manière surprins. Je fis en ceste sorte tournoyer la ville au marquis, lequelestoit logéchezGuillot leSongeur(l). £t me dit le seigneur Hernandou de Seive, frère du seigneur Rigomes , qui commandoit le costé de la Petite Observance , auquel je parlay le yendredy avant que nous partissions de la ville, à fiance entre leur logis et le fort de Camolia , que le marquis estoit entré une fois en tel soupçon y qu'il pensoit qu'il y eust quelqu^un en leur conseil qui m'advertist de leurs délibérations , voyant que, deslors qu'il avoit desseigné de nous battre , deslors on travailloit en cest endroit , car la nuict on entend aisément le bruit : un si grand remuement ne se peut cacher. Et pource qu'il me dit qu'il avoit fait un livre du siège de Siene , il me pria que je luy voulusse dire comment je pouvois descouvrir leur intention : je luy en dis la vérité.
Mais pour retourner à nostre propos, à la fin le marquis vint mettre son artillerie sur une petite montagne , entre Porte Oville et la Grand' Observance. Ce lieu là me cuida mettre à deviner à moy-mesmes, qui pensois estre si fin, par-ce qu'à Porte Oville il y a une grande antiporte fort large , et que les malsons de la ville se touchent presque, n'y ayant que la rue entre-deux, n'estant possible de long temps y faire la retirade nécessaire , car il falloit abattre plus de cent maisons. Gela me fascholt extrêmement ; car c'est autant acquérir d'ennemis dans nos entrailles, parce que le pauvre citadin qui voit enlever sa maison pert patience. Je baillay au comte de Bisque (2) la charge de faire terrasser ceste porte : nous prenions la terre dans des Jardins vacans qu'il y a un peu à main gauche. O le bel exemple que voicy , et que je veux coucher par escrit , afin de servir de miroir à ceux qui voudront conserver leur liberté!
Tous ces pauvres habitans, sans moustrer nul desplaisir ny regret de la ruyne de leurs malsons, mirent les premiers la main à Fœuvre ; chacun accourt à la besogne. Il ne fut jamais qu'il n'y eust plus de quatre mil âmes au tra-
(f) Locutioo dont MonUuc se sert pour marquer rembarras da marquis.
(DLeoomtedeVico.
vail ; et me fut monstre par des gentils-hommes sienoisun grand nombre de gentils-femmes portans des paniers sur leur teste pleins de tene. Il ne sera jamais , dames sienoises, que je n'immortalize vostre nom tant que le livre de Montluc vivra : car à la vérité vous estes dignes d'immortelle louange, si jamais femmes le furent. Au commencement de la belle resolution que ce peuple fit de deffendre sa liberté, toutes les dames de la ville de Siene se despartirent en trois bandes : la première estoit conduite par la signora Forteguerra, qui estoit vestuë de violet, et toutes celles qui la suivoient aussi, ayant son accoustrement en façon d'une nymphe, court et monstrant le brodequin; la seconde estoit la signora Picolhuominl , vestuë de satin incarnadin , et sa trouppe de mesme livrée ; la troisiesme estoit la signora Livia Fausta, vestuë toute de blanc , comme aussi estoit sa suitte avec son enseigne blanche. Dans leurs enseignes elles avoient de belles devises : je voadrois avoir donné beaucoup et m'en resouvenir. Ges trois escadrons estoient composez de trois mil dames, gentils-femmes ou bourgeoises: leurs armes estoient des pics , des pelles , des hottes et des facines : et en cest équipage firent leur monstre et allèrent commencer les fortifications. Monsieur de Termes, qui m'en a souvent fait le compte [ car je n'y estois encor a^ rivé ] , m'a asseuré n'avoir jamais veu de sa ^ie chose si belle que celle là ; je vis leurs enseignes depuis. Elles avoient fait un chant à Thonneur de la France lors qu'elles alloient à leur fortification : je voudrois avoir donné le meilleur cheval que j'aye , et l'avoir pour le mettre Icy .
Et puisque je suis sur Thonneur de ces femmes, je veux que ceux qui viendront après nous admirent et le courage et la vertu d'une jeune Sienoise , laquelle , encore qu'elle soit fille de pauvre lieu , mérite toutesfois estre mise au rang plus honnorable. J'avois fait une ordonnance au temps que je fus créé dictateur, que nul, à peine d'estre bien puny , ne faillist d'aller à la garde à son tour. Geste jeune fille, voyant un sien frère à qui il touchoit de faire la garde, ne pouvoir y aller , prend son morion qu'elle met en teste . ses chausses et un colet de buffle^ et , avec son hallebarde sur le col , s'en va au corps de garde en cest équipage, passant, lors qu'on leut le roolle, sous le nom de son frère; fit la sentinelle à son tour, sans estre cogneuë, jusqves au matin que le jour eut poinct : elle fut ramenée à sa maison avec honneur : l'apresdinée k seigneur Gornelio me la monstra.
Or, pour retourner à nos moutons, il ne fut possible, de ce jour-là ny de la nulct suivante .
COMMENTAIBES DB BLAISE DE MONTLLX. [1555]
qae le comte peust faire son terre-plain, Dy nous aussi la retjrade à laquelle nous travaillions, iaissaos environ quatre-vingts pas au marquis , s*il y vouloit entrer. Nous avions fait une traverse auprès de Porte Oville , et là nous avions mis trois grandes coulevrines chargées de ce que j*ay dit : lieu auquel estoient le seigneur Gornelio et le comte de Gayas, et trois canonniers qu'avoit laissé monsieur de Bassom-pierre. A main droite sur un haut estoit la Grand'Observance : cotre Icelleet les murailles nous avions mis cinq canoos farcis de mesme , lesquels ledit Bassompierre commandoit. Or l'un et Tautre estoient si cachez , que Tennemy n'y pouvoit rien voir de dessus les colines : bien s'appercevoient-ils que haut à rObservance il y avpit des gens , car tousjopr^ ils tiroient là quelque coup ; mais nous estions tous derrière une tranchée qu'avions faite entre TObservance et la muraille de la ville, tapis et couchez , de sorte que nous ne pouvions estre veus. Les soldats estolept tous contre les maisons, ayant fait force trous en icelles , pour aller et veqfr au couvert. Derrière la retirade, qui n'estoit gueres plus haute que la hauteur don homme , ils estoient aussi au couvert sans pouvoir estre veus. Le seigneur Gornelio estoit aussi couvert, à cause qu'il estoit en bas lieu, et 9 la couverte d'une fort espoisse muraille qui touchoit à Porte Oville. L'ordre du combat estoit tel:
Le seigneur Gornelio avqit avec luy une enseigne d'Allemans j deux de François, quatre d'italiens et qqatre de Sienois, ayant le comte de Gayas fivec luy ppur le soulager ; et avec moy a rObservance, Le Reincroc , avep trois compagnies d'Allemans, deux de François, deux dliaiiens,et quatre enseignes sienolses. En toutes les deux trouppes du seigneur Gornelio et de moy il n'y avoit une seuile arquebuze , sinon picques, hallebardes, espées à deux mains , en- Gores n'en y avoit-il pas beaucoup, espées et rondelles, toutes arm^ pour nous joindre incontinent collet à collet. Ge sont les plus furieuses armes; car s'amuser à ces escopeteries c'est temps perdu : il faut se joindre; ce que le soldat ne veut faire lors qu'il y a des armes à feu, car il veut tousjours porter de loing. Toute la nuit ils mirent leurs gabions pour vingt-six ou vingt-sept pièces; et au point du jour ils en eurent placé douze , comme ils eussent faict tout le reste , n'eust qu'il leur fçilloit monter sur ceste montagne leur artillerie à bras. La niuraille est assez bomie , laquelle , il n'y a pas long temps, un des deux papes Pies , qui estoit de la maison 4e Bicolbpomini et de Tordre du peuple , avoit bit foire. Au point du jour ils oonmiencerent
leur batterie à un pied ou deux pieds de terre , tousjours de loing , et bien près de cent pas : ce qu'ils faisoient pour coupper la muraille par le bas; et le lendemain matin pensolent avec le reste de l'artillerie abattre en peu d'heure toute la muraille ; mais pour cela le comte de Bisque ne cessoit de remplir tousjours ceste antiporte, et nous laissoit des flancs , de sorte que nous pouvions voir au long de la bresche. Environ midy, ils laissèrent: ceste batterie de bas, et commencèrent à battre au milieu de la muraille. Et comme je vis qu'ils commençoient à faire jour, je laissay le seigneur Gornelio, qui alloit d'un lieu à autre , et prins monsieur de Bassompierre, et nous en alasmes au fort de Gamolia; et de là nous voyions tout le recul de leur artillerie. Je laisseray ce propos pour achever l'ordre.
Je laissay une compagnie françoise au fort de Gamolia , une autre à la citadelle , ayant deux compagnies de Sienois à chacune , plus les deux compagnies d' AUemans à la grand place chacune à part ; à Porte Sainct Mai*c une d'Italiens , et tout au long de la muraille vers Fonte Brande, des Sienois , et de mesmes vers Porte Nove : ayant donné le mot aux deux compagnies françoises que , si j'avois besoin d'eux , je les envoyerois quérir , laissans les Sienois dans la citadelle et dans le fort; et autant en avois-je dit aux Allemans , et avoit mis en Tordre que nous changerions de mot de six heures en six heures , tant le jour que la nuict, afln que, quand nous serions au couvert , s'il y avoit aucun traistre qui allast en nul endroit où il pourroit avoir intelligence avec les ennemis , tirer les gens de là pour affoiblir cest endroit , et s'en aller ailleurs, qu'homme ne seroit creu sUl ne portoit le mot changeant, lequel seroit porté aux Sienois par deux des seigneurs des huict de la guerre , Tun par une moitié de la ville, et l'autre par l'autre; et , si ceux-là mesmes n'apportoyent le mot , ils ne bougeroient point. J'avois tousjours peur que le marquis eust quelque intelligence à la ville ; voy-là pourquoy j'y mis cet ordre. Les Allemans qui estoient à la place avoient le mesme commandement; et encores falloit qu'un chef ou sergent des autres le vinst quérir. Il fut esleu six sergens de nos compagnies italiennes et françoises, lesquels avoient charge, cependant que la batterie et Tassant se donneroient, d'aller tousjours au long de la courtine de la muraille aux quartiers que je leur avois ordonné, lesquels n'abandonneroient jamais leur quartier. Fut aussi ordonné qu'à peine de la vie il n'y auroit homme, de quelque nation que ce fust, ny les Sienois pareillement, qui se hasardast abandon-
COMMET TAIBES DE BLAISE DE MONTLUG. [1555]
ner la retirade, estant du nombre de ceux qui estoient ordonnez pour le combat; et autant en fàt fait tout au long des murailles de la ville. Fut ordonné aussi que , des buict seigneurs de la guerre , quatre deroeureroient tousjours avecques moy ou bien avecques le seigneur Gornelio, afin que les deux quidemeureroientavecques luy allassent tous à cbeval cercber le secours que le seigneur Gornelio leur diroit, avec le mot, pour le secourir s'il en avoit besoing; et les deux miens en feroient le semblable , c'est à sçavoir , des compagnies sienoises; et les autres quatre iroient aux lieux où les quatre sergens estoient ordonnez , afin que tous ensemble donnassent courage aux gens, si la nécessité le requeroit. Et là où ne se presenteroit aucun besoin , et qu'aucun viendrait à eux avec le mot demander des gens pour secourir, il leur en bailleroit partie , et l'autre se garderoit tousjours pour deffendre cet endroit. Que les officiers du Roy, comme contreroolleurs , commissaires des vivres, tbresoriers ou commis, seroient ordinairement, partie du jour et partie de nuict, tous à cbeval, allant tousjours par la ville (1); et que d'heure en autre un d'eux m'apporteroit nouvelles comme tout se porteroit dans le corps de la ville et autour des murailles , nous portans tousjours asseurance d'avoir parlé aux quatre de la guerre, et aux sergens qui estoient députez avec eux. C'est Tordre que Je donnay , à tout le moins dont J'ay souvenance , n'oubliant tous les jours à visiter les compagnies et encourager les habitans de bien faire.
A présent je retourne à ce que nous fismes au fort de Gamolia. Monsieur de Bassom-pierre courut cercber un canon qu'il y avoit à la citadelle; mais comme il le pensa remuer, le rouage se deffit, et amena un demy canon qu'un Sienois, que ledit Bassom-pîerre avoit mis à l'artillerie, tirait, et en tiroit comme d'une arquebuze : il fut aidé d'une trouppe de soldats françois et de Sienois qui estoient à la citadelle pour l'amener. Et quant à moy , je falsois faire une plate-forme aux soldats du fort , ayant une compagnie de pionniers que je manday soudain quérir ; nous Teusmes faite en moins d'une heure et demye , où je montay le demy canon. Je donnay dix escus à nostre Sienois , afin qu'il fist de si bons coups de ceste piece-Ià comme il faisoit à la citadelle. Ils avoient mis des gabions au flanc venant devers nous : Bassom-pierre et moy nous mismes à main droicte. Nous regardions la baie en l'air , comme un chappeau en
{{) L'éditioD de Millanges ajoute : et au long da murakUts,
feu, donnant fort \ main draicte, le seconda main gauche. Je fremissois de despit. Monsieur de Bassom-pierre m'asseuroit tousjours que bien tost il prendrait sa mire, et alloit et venoit à luy. Le troisiesme donna au pied des gabions, et le quatriesme dans leur artillerie, et y tua force gens : car tous ceux-là qui aydoient s*enfuyrent derrière une petite maisonnette qnlt y avoit au cul de rartillerle; et alors je l'allay embrasser, et le voyant bien effuté, luy dis (2): Fradel mio ydalida seno , per Dio facto ti présente d'allri diece scoudi et d'un bichier de vm greco. Je luy laissay le capitaine françois qtii gardoit le fort , pour tousjours le favoriser de ce qu'il avoit besoin, et nousretirasmes, monsieur de Bassom-pierre et moy , à nostre lieu. Il y vint une enseigne d' Allemans qui venoit an long de l'autre gabionnade, enseigne despliée : cete pouvoît estre sur les quatre heures; nous la pouvions voir marcher du derrière de l'Observance : et ne fut jamais arrivée à Tartillerie, que nostre pièce tira et tua l'enseigne , et soudain Aliemans en fuitte , se retirans là où ils estoient auparavant. Et fit ce Sienois de si grands coups , qu'il leur démonta six pièces de canon , et demeura leur artillerie toute abandonnée jusques à l'entrée de la nuict , sans jamais tirer que deux canons qui estoient couverts des gabions qui t^ noient le flanc vers Camolia, lesquels nostre artillerie ne pouvoit atteindre, parce qu'elle donnoit par dessus , à cause de la hauteur des gabions. £t entre chien et loup tirèrent sept ou buict coups à l'Observance où nous estions, et aux malsons prochaines; et de toute la nuict ne se tira rien plus. Nous fismes grand diligence toute la nuict d'achever nostre retirade, et le comte de Bisque l'anti-porte ; de sorte que deux heures devant jour tout fut parachevé , et chacun en son lieu où il devoit combattre. Ce que nous faisoit tant haster, c'estoit que noas oyons mener un grand bruit à leur artillerie , et pensions qu'ils y menassent l'autre : qui fat cause que je jettay un homme dehors pour recognoistre leur batterie ; lequel nous rapporta qu'ils avoient couppé plus de quatre vingt pas de muraille à un pan ou deux de terre, et qu'il pensolt qu'en peu d'heures ils l'auroient toute abbatue : dequoy nous ne nous soueiasmes pas beaucoup , car nous espérions leur vendre bien cher l'entrée. Et environ une heure devant jour , ils cessèrent de faire bruit : qui nous fil penser qu'ils n'attendoient que l'aube du jour pour donner feu. Je montay sur la muraille^
(2) « Encore un pareil coup, mon camarade, et ]<■•<• donne dix autres écus et an Terre de Tin grec. •
COMMBNtAIABS DE BLAISE DE MONTLUC. [1555]
ayant le eapitaine Charry avec moy , lequel à toQte force in*en vouloit faire descendre quand Taubedo jour commença à paroistre; et bien tMt après J'apperceas qu'aux fenestres des gabions n'y avoit point d^artillerie , et qu'en lieu d'avoir mise Tautre, ils avoient osté celle qui y estoit ; et alors je criay au seigneur Gomelio que nous estions hors d'assaut, et que les ennemis avoient retiré Fartlilerie. Tout le monde commeoça à monter sur la muraille, et les Sienois à belies Injures contre eux , disant en leur italien (i) : Coionij marrani , veneie qua vi metC' remoper terra vinii brassi di mûri. Ils furent contraints de demeurer trois jours au dessous de la montagne , pour r'abiller leurs rouages que le demy canon que nous avions mené à Gamolia tev avoit gasté.
Or, comme j'ay escrit, ce gentilhomme de la chambre de l'Empereur avoit tousjours faict le mauvais : mais comme il eut bien recogneu le toQt, luy estant remonstré par le marquis que la retirade et tout ce que je faisois estoit pour les laisser entrer et leur donner la bataille dans la ' ille [car si Je scavois ce qu'il faisoit, il sçavolt aussi ce que je faisois : tousjours il y a quelque trajstre panny], il fut aussi bien d'opinion avec le marquis et les autres capitaines que la ville ne se prendroit jamais par force , mais quMl la iaiioit avoir par famine ; et fut d'advis que Ton renvoyast l'artillerie à Florence. Lequel s'en retourna devers son maistre pour luy compter ce ^*il avoit veuy et que le marquis ne pou voit foire antre chose , sinon ce qu'il avoit fait. Je ne sçay s'il luy compta la peur qu'il avoit eue , laquelle le marquis mesme me recita lors que je sortis de Siene, qui m'accompagna plus de deux mil , et me dict que lorsque leur artillerie fut abandonnée pour le fracas que nostre demy canon faisoit, il estoit tout au costé de la maison- ^t\t^ ÙBm sa lictlere, ayant la goutte, et la lictiere estoit à terre; et ce gentil-homme de TEmpereor parloit à luy, ayant les mains sur la courtine d'ioelle , et la teste dedans , parlant en secret audict marquis. Nostre canonnier, voyant que l'artiilerie estoit abandonnée , et que tout le monde estoit retiré au costé de la maisonnette , tira une volée contre icelle, de laquelle une partie de la muraille, qui estoit de bricque , tomba suria lictiere, dans laquelle ledict gentil -homme se trouva sur les jambes du marquis , si estonné qne rien plus, et me jura qu'en sa vie il ne pensa niourir qu'alors ; et le luy tirèrent hors de des-
(I) • LAchet , excommuniés, approchez ; nous mettrons
t 'mgi tirasiet de mnr par terre poor vous laisser entrer. «
f^ Tramontaiia, ivut dit nord. Par cette expression ,
sus ses jambes, et luy mesmes à bien grand peine, car toute la lictiere estoit pleine de la couverture de ladicte maison. Et me dict outre ledict seigneur marquis, qu'il y eut si grand peur, que la goutte le laissa : car tout ce fracassement tomba sur luy tout à coup , ensemble sur ce gentilhomme, qui pensoit estre mort. J'ay ouy dire que l'appréhension de la mort a guery des maladies. Je ne sçay si depuis ses gouttes l'ont reprins; mais ledict seigneur marquis m^asseura qu'il ne l'avoit eue depuis. S'il est vray ou non, je m'en rapporte.
Cecy pouvoit estre vers la my janvier ; et ne tarda pas huict jours que nous commençasmes à cognoistre que les Allemans se fiaschoient fort du peu de pain quMIs mangeoient, n'ayant une goutte de vin, qui estoit le pis; Le Beincroc mesmes , qui estoit maladif, ne pouvoit patir : il ne se trouvoit rien, sinon quelque peu de cheval ou d'asne. Et commençasmes à regarder , le seigneur Cornelio et moy, quel moyen nous pourrions trouver pour faire sortir ces Allemans; et regardions que, s'ils estoieut dehors, nous pourrions tenir encores la ville plus de deux mois , là où , s'ils ne sortoient, nous serions contraints de la rendre; et advisasmes tous deux d'envoyer un homme secrètement à monsieur de Strossi, pour luy remonstrer le tout , et le prier de les envoyer quérir avec les meilleurs moyens dequoy il se pourroit adviser , dont je luy fis l'ouverture, et luy envoyay le capitaine Gosseil, qui aujourd'huy porte mon enseigne, bien embouché. Il le falloit faire passer à grande difficulté; car il falloit combattre deux corps de garde , à cause que le marquis avoit desja faict grand quantité de tranchées qui venoient jusques auprès de la ville, de tous costez. Le capitaine Charry en combattit un , et le comte de Gayas, avecques une trouppe d'Italiens,* l'autre ; de sorte qu'ainsi qu'il combattoit, il fauça la tranchée , et gaigua le derrière du camp avec ses guides, et deux jours après retourna en compagnie d'un gentilhomme italien , nommé le capitaine Flaminio, lequel portoitdes lettres au Reincroc et aussi à moy, m'escrivant que je le luy envoyasse avec ses compagnies , et qu'il dresserait un camp là où il avoit force cavallerie et gens de pied italiens; et que, s'il n'avbit un nerf de tramontane (2), il ne me pouvoit secourir, et qu'il protestoit contre moy si la cité se perdoit ; et au Reincroc de fort belles lettres, ayant fort bien fait le bec au capitaine Flaminio. Cest
nerf de irwtnonianei Slrozzi domie à entendre qu'il a besein d'un luMnme nerveux du nord , d'un brave , comme le chef des Allemiinds,
COMMENTAIBSS DE BLAI$£ J>B HONTttC. [loâS]
homme là se met à lamenter, disant que monteur de Strossi le reduisoit à toute extrémité , et qu'il luy estoit impossible de passer sans estre deffait; mais qu'il en parleroit à ses capîtaipes; et y eut grande dispute parmy eux. Ala fin, un de ceux en qui il avoit le plus de fiance, et qui le servoit de maistre de camp, luy dict quMl yalloit mieux se hasarder les armes en la main pour se sauver, que non de demeurer pour mourir de faim , ou se rendre à leur discrétion sous une capitulation , laquelle , ainsi comme ainsi , falloit que se fist dans peu de jours; car il n'y fivoit rien plus à manger', et leqrs soldats cpmmençoient à murmurer , et n^attendoient que rheure qu'une grande trouppe s'en iroient l'endre aux ennemis : qui fut cause qu*ils se résolurent de partir. Le Reincroc n'avoit pas grand tort, estant un périlleux voyage ; car au sortir de la porte il falloit combattre force corps de garde d'Espagnols, et à demy mil de là, un autrç à une trenchée que Tennemy avoit faict auprès d'un moulin. Je fis deffendre qu'homme du monde ne pariast de ceste sortie , et fis fermer les portes de la ville ; et à rentrée de la rainuict tous arrivèrent avec leurs bagages à la grande place de Porte Nove.
Les Slenois , qui n'avoient rien entendu de eocy, commencèrent de s'en aller au palais, tous désespérez. Je fis sortir trois troqppes, deux de François et une d'Italiens : la première menoit le capitaine Cbarry, la seconde le capitaine Blaçpn, qui est mort à présent en Sainctonge , huguenot; et la troisiesme le comte de Gayas. Le capitaine Cherry avoit charge de combattre le premier corps de garde qui estoit au long d'une grande rue du bourg ; le second estoit aux Augustins, sur la rue mesmes , et le troisiesme auprès de Sainct Laze. Ils avoient commandement de moydenecesser jamais, jusquesàce qu'ils eussent combattu tous les trois corps de garde ; et le comte de Gayas prenoit par dehors le bourg à main droicte, tout avi long des maisons, allant tousjours le petit pas pour les recueillir. Le terzo de Cecille estoit à la Chartreuse , ayant de fort bons spldats, et Le Reincroc, au sortir de la porte , prenoit à main droite, entrant dans un vallon, et le comte de Gayas demeuroit sur le haut, allant tousjours le pas : qui faisoit deux effets pour secourir les nostres, comme dit est, et Le Reincroc, s'il en avpit besoin. £t ainsi commençasmes à ouyrir la pqrt^, ppuvaat çstre une heure de nuict. Lç capitaine Cbarry se mit devant : c'estoit luy qui menoit tousjours la feste; Blacon après, et le comte de Gayas après, et puis les Allemans , qui furent incontiuent descendus au vallon : et tout à un coup nous çnte))dismes
le combat de nos François contre les Espagnols. Le capitaine Cbarry mit en routte les deux corps de garde l'un après l'autre, jusque» à celuy de Sainct Laze : surquoy sortirent ceux delaCiiaftreuse secourir leurs gens , et vindrentaux Aagustins où Blacon avoit fait alte, atteadant le capitaine Cbarry, et là se mirent entre-deux. Le capitaine Cbarry cuida retourner, entendant bien que l'on combattoit Blacon, et rencontra les ennemis , qui redoubla le combat. Le comte de Gayas ne le pouvoit secourir, à cause que jelay avois deffendu expressément qu'il ne s'engageast poinct au combat jusques à ce qu'il auroit cogpeu que les Allemans estoient sauvez; mais à la fin il fallut que tout se meslast, car nosdeux trouppes françoises luy tombèrent sur les bras. Le combat dura plus d'une grande heure. Le seigneur Cornelio et moy estions hors la porte, au rasteau , et n'y avoit rien d'ouvert que le guichet; et, comme les soldats venoient Tao après l'autre , nous les mettions dedans; et tout à un coup ouysmes venir le combat à nous, qui crioit France! qui crioit Espaignel Voyiàtoot arrivé auprès du rasteau, naeslé : nous avions le^ torches dans les portes, et par le guichet voyiom un peu de clarté, et tirions les soldats dedans, il falloit bien dire qu'en l'une partie et en Tautrc y avoit bien de vaiilans hommes; car jamais François ny Italienne se jetta de furie sur nous, ains tournoient tousjours visage devant ce rasteau, et jamais ne se retirèrent, sinon à mesure que nous les tirions dedans. Tous les trois chefs y furent blecez, et y perdismes, de morts ou blecez^ plus de quarante des meilleurs soldats ipe nous avions, françpis et itaîliens; et à la On nous eusmes le reste de nos gens dedans. £t, pour ce qu'avant la sortie, les Sienois estoieot estonnez de ce que If s Allemans s'en allpieut, je fisaller le seigneur Cornelio tout autour des gardeset paries forts, pour reconforter nos gardes ; car personne ne sçavoit que les Allemans s'en deussent aller; et moy m'en allay au palais, et trouvay tous les seigneurs bien estonnez ; et alors je commença} à leur remoD$ti*er ce qui s'ensuit :
« Je vois bien, seigneurs, que vous vous estes assemblez icy pour la sortie des Allemaas, et qoe vous estes entrez en crainte et en soupçon q^ pour leur départ la cité se perde : je vous dis qoe c'est la conservation d'icelle, et non la perte: car leurs $ix enseignes despendoient plus que les dpuze italiennes et françoises. D'autre part* vous avez entendu que lesdicls Allemans com* mençoient desja à murmurer, ne pouvant plos patir: je prevoyofs assez que leurs capitaines mesmes n^ep fussçQt pa§ §sté mai$(rç$} ^y^^ crainte qu'ils se rendissent aux ennemis. Voqs
COICMENTAIABS DE BLAiSB DE MONTLUG. [Iâ64]
avec entenda, depuis cinq ou six jours , que les eonemis crioient auprès de dos murailles que Boas estions perdus, et que nos Allemans selofent bien tost avecques eux : cela ne yenoit pis des capitaines , niais du commun , qui ne pottvoit plus patir. Or, seigneurs , si vous vous esbahissez à présent pour leur allée , on diroit que vostre hardiesse ny la nostre ne dependoit que de la leur ; et pour les honnorer eux, nous D0Q9 des-honnorerions nous-mesroes. A quoyje oe coosentiray jamais : car vous sçavez que tous les grands combats qui se sont faicts en ce siège, TOQs H nous les avons faicts , et ne sont jamais lortis dehors qu*un seul coup, que maugré moy le colooel Reincroc voulut faire sortir ses gens, sons la conduicte de son nepveu et de son maistre de camp, qui ne vouloit i|voir personne d'autre nation que de la sienne : et vous vistes comme bien tost ils furent renversez jusques au dedans du fossé du raveiin de Porte Nove ; et si par fortune je ne m'y fusse trouvé, qui ils sortir le corps de garde italien , il n'en fust eschappé un seul. Je ne les veux pas blasmer, mai9 ils sont meilleurs pour une bataille que ponr un siège. Or doncques, seigneurs, pourqooy entrez vous en crainte pour leur sortie? k ?ous veux dire encore une autre chose, que, ll^and j'en aurois envoyé les douze compagnies <nu me restent en ceste ville, encores entreprendray-je de garder vostre cité avec vous autres leolement, pourveu que les chefs me demeurasisnt pour me soulager. Il faut faire par tour vos €fise%oes, n*ayans que deux nuicts de franches, ot les nostres n'en auront qu'une , et que nous commencions à retrancher nostre pain à qua* torze onces, et vous autres à dix. Et faut mettre les bouches inutiles hors la ville , et commettre six personnages pour faire la description d'Icelhi demain mesmes, sans espargner personne quelconque, et promplement les mettre dehors; ctafa^ nous prolongerons nostre pain trois mois., qid lera le temps que le Roy nous pour|*a i^cqu- ^} mesmement à présent que le printemps vient. Cerna donc d'avoir peur, ains au contraire pre- DŒ ce que j'ay faict pour vostre salut. Si je Tay Met sans le communiquer au sénat, ce n'est pp Rtf nauvaise volonté, mais pour tenir secret ce deipart, qui estoit fort dangereux , comme vous •tes pieu voir, ayant esté ibrcé de faire jouer ce ptnonnage à monsieur de Strossi , pour ipe de- Koer de ces gens, qui aymenttrop leur ventre. • Ayant entendu ma remonstrançe, ils me priem d'allef reposer, et qu'ils mettroient le tout •1 délibération, me remerciant bien fort du bon confort et conseil que je leur donnois. Le matin, toute la harangue que je leur avois iaicte fut
sceuë par la cité, et ne se parla plus de crainte aucune. Or ils ne se peurent bonnement accorder a^ix bouches inutiles, pour ce que l'un youlpi( favoriser l'autre, et me créèrent par balotte leur^dictateur gênerai pour l'espace d'ui^ moi§ : de sorte que le capitaine du peuple ny le magistrat pendant ce temps ne commandèrent jamais rien, ains moy absoluement tenois le rang et Testât que faisoient anciennement les dictateurs romains. Je creay six cppomissaires pour faire la description des bouches inutiles, et après I>aillay ce roolle à un chevalier de Sainct Jean de Malte, accompaigné de vingt cinq ou trente soldats, pour les mettre dehors : ce qui fut faict dans trois jours après que j'eus Imillé le roolle. Et si n'estoit que j'ay bon tesmoignage des Sienois et des ofUciers du Roy et capitaines qui estoient dans Siene, je ne mettrois cecy par eserit, craignant qu'on dict que je fusse un ipenteur : c'est chose qui est véritable. Je vous dis que le roolle des bouches inutiles se monta quatre mil et quatre cens ou plus (1); que de toutes les pitiez et désolations que j'ay veuje nen vis jamais une pareille, ny n'en verray à l'advenir à mon a4yis : car le maistrefalloit qu'il abandonnast son Serviteur qui i'avoit servy long temps; la maistresse sa chambrière, et un monde de pauvres gens qui ne vivoient que du travail de leurs bri|s; et par trois jours ceste desolatiqn et pleurs dura. Ces pauvres gens s'en allpient à travers des ennemis, lesquels les rechassoient vers la cité ; et tout le camp demeuroit nuict et jour en armes pour cest efTect, car ils les nous rejettoient jusques au pied des murailles, aûn que nous les remissions dedans, pour plutost manger ce peu de pain qui nous restoit, et veoir si la cité se voudroit révolter pour la pitié de leurs serviteurs et chambrières : mais cela n'y lit rien, et si dura huict jours. Ils ne maugeolent qu^ des herbes, et eu mourut plus de la moitié ; car les ^nnen^is le^ tuoient et peu s'en sa^va. Il y avoit u^ graqd nombre de Allés et belles femmes; celles-là ayoient passage : car la n^it 1^ Espagnols ei;i retirpient quelque^ ij|nes (le ce|les lif pour leur provision, mais nqni que le marquis le sçepst, car il leqn(llpi( de Ifi vie; et quelque bomm^ forts çt vigpfireux, quipassoientet eschappoient la nuict; mais tpu^ cela ne v^noit pas à la quarte part : car le demeurant mpurqt. Ce sont des loix de la guerre . il faut estre cruel bien souvent, pour venir 4 bout de son ennemy ; Dieu doit estre bien miséricordieux en nostre endrpict , qui fais^^ns tant de maux.
(I) Sai?aot Pcoci , il n'y eut que deux cent doquante booches inutiles reuToyées de Stene.
COMMSNTAIBES DE BLAlSE DE HONTLUC. [1555]
VoDS, gouverneurs et capitaines des places, si vous ne le sçavez, apprenez ces ruses. Ce n'est pas tout d'estre vaillant et sage, il faut estre fin et advisé. Si j'eusse prié Le Reincroc de sortir, il en eust esté mal content, et m'eust reproché que je l'envoyois à la bouclierie : j*y proceday plus sagement, m*aidant de l'autorité de monsieur de Strossi. Je ne taschofs qu*à gaigner temps, pour ennuyer mon ennemy, et donner loysir au Roy de nous ayder : mais, comme j'ay dict, il couroit au plus pressé. Plus touche la peau que la chemise. Ne craignez de vous descharger des bouches inutiles; estoappez (l) les oreilles aux cris : si j'eusse cren mon coui^gc? Je l'eusse fait trois mois plustost : peut estre que j'eusse sauvé la ville, ou pour le moins J^y eusse amusé mon ennemy plus longuement; cent fois je m'en suis repenty.
Le marquis ayant veu que j'avois mis les Allemans dehors, lesquels furent la pluspart défauts par les chemins, et à leur grande faute, laquelle je ne veux escrire icy, car ils ne furent pas deffalts aux environs de Siene, mais ailleurs par les chemins, où la peur leur print sans grand raison ; voyant aussi que j'avois jette les bouches inutiles dehors, et que toutes ces deux choses prolongeoient le siège long temps avec le retranchement de Dostre pain, qu'il sceut par ceux qui estoient sortis, cela le fit penser à quelque autre remède pour nous avoir, craignant que sur le printemps il survinst quelques neiges, comme souvent il advient en ce temps en ce quartier là, et que, si cela advenoit, il falloit qu'il levast le siège, s'en allant par les villes pour manger : cai* presque il estoit en aussi grand nécessité que nous, et mangeoient les soldats de son camp des mauves et autres herbes aussi bien que nous, parce que bien souvent la munition ne pouvoit arriver à temps; car elle venoit devers Florence, là où il y a trente mil, et sur petits asnes, sauf cent mulets ; el falloit qu'ils portassent à manger pour aller et venir, qui estoit cinq ou six jours ; et à chasque voyage en mouroit tousjours une partie par le chemin : car de trouver une seule herbe, ny foin, ny paille, ny grain, il ne s'en trouvoit plus, et moins personne qui y habitast, ny à dix mil près du chemin. Et toute sa cavallerie estoit encore dix mil par delà Florence, sauf la compagnie du seigneur Gabry, nepveu du marquis, qui estoit de cinquante chevaux, et falloit que de quinze en quinze jours se refreschist des autres cinquante qui se tenoient à Roneonvent ; et si Dieu nous eust voulu donner un peu de neige, seulement pour
(1) EsUntppez : boocbei.
huict jours, leur camp estoit contraint de se rompre. Toutes ces choses mirent le marquis, pour abbreger la guerre , en une ophiion , c'est de trouver le moyen de mettre division entre les parts (2) dans la ville, nous voyant foibles, sçaehant bien qu'encores que nous eussions douze enseignes, il n'y avoit pas dixhuict cens hommes; et, par l'advis des Sienois bannis de la cité qui estoient près du marquis, fbt trouvé invention de gaigner un citadin de la ville, nommé misser Piedro, qui estoit borgne, et de Tordre du peuple , qui estoit Tordre de qui nous nous fions le plus, joinct avec l'ordre des reformateurs, et ce, par le moyen des petits garsons qui alloient chercher des herbes au long des prez de la rivière de la Tresse avec de petits sacs ; et fit tant le marquis, qu'il le convertit à esti e traistre. Et la forme de ce faire fut que misser Piedro recevroit plusieurs blancs signez de ces Sienois qui estoient avec le marquis, là où luymesmes coucheroit les lettres.
Le fons de ce fait est tel, qu'il falloit que ledict misser Piedro couchast dans les lettres ces mots : comme ils trou voient estrange qu'ils se laissoient tromper si ouvertement au seigneur de Montluc, et que les enfans pouvoient bien cognoistre que toutes les asseurances qu'il leur donnoit que le Roy les secourroit, n'estoient que bayes et tromperies, et qu'encores qu'ils fussent esté banny de la cité, neantmoins ils regrettoient infiniement de la voir perdre, les larmes aux yeux; et que, s'ils vouloient faire sortir un homme pour aller jusques à Rome , entendre si le Roy faisoit armée pour les secourir, il cognois^ troient la tromperie et cautelle dont j'usois en leur endroit ; et qu'il les prioit de ne se laisser conduire au dernier morceau, et que, s'ils le faisoient, ils n'en eschapperoient que par leurs testes, et la ruyne de leurs biens, fenunes et enfans; et qu'il y avoit moyen encorcs de faire leur appointement avec l'Empereur par le moyen du marquis, s'ils le vouloient mettre dans leur ville : qui estoit chose aysée, s'ils se \ouloîent tenir et accorder avec aucuns de la cité qui desja leur avolent promis; et que, pour sçavoir qui estoient ceux de rintelligence, il falloit qu'ils allassent voir à une telle rue, et, là où on verroit une petite croix blanche au bas de la porte de la maison, celuy-là estoit de leur intelligence. Ce meschant borgne faisoit bien son office, et addressoit les lettres à un de ceux de qui nous avions fiance, estant bien certain que celuy-là porteroit la lettre au magistrat, et que incontinent le magistrat envoyeroit le matin en la rœ
(2) Entre les ptrtis.
qu'il Dommoit en la lettre, et qu'il prendroit le gentilhomme de la maison où la petite croix se troQveroit. Tousjours il s*adressoit de faire la croix à quelque maison de l'ordre des noves et des gentilsliommeS; pource que les autres deux oidres les tendent pour suspects. Et pensoit le marquis que, tout incontinent que celuy-là seroit prins, cognoissant l'humeur des Sienois, et la grand haine qu'ils se portoient les uns aux aatieS; ils Tameneroient, sans autre forme de justice, sur i'eschaffaut ; et que, par ce moyen là; ces deux ordres de noves et gentilshommes entreroient en nne grande contention et desespoir, et que, pour sauver leurs vies, seroient contraints de prendre les armes, et se rendre maistres d'nn canton de la ville près les murailles , pour tenir la main aux ennemis, afm qu'ils peussent eairtv dans la ville.
Or conmiença ledit meschant borgne à forger la première lettre, et de nuit la va mettre sous U porte de la maison d'un des gentils-hommes qui n'estoit point soupçonné, et ût la croisette en une autre rue, à la maison d'un des plus riches gentils- hommes de Tordre des noves ; et le matin, le gentil -homme à qui la lettre s*addressoit trouva icelle dans l'entrée de sa maison, et soudain la leut et la porta au magistrat; et, ioeontineut qu'ils l'eurent veuë, me renvoyèrent parmisserHieronym Espano, et me mandèrent qu ils avoyent mis en délibération d'aller prendre ledit gentil-homme et l'amener tout droit à IWhafiaut. J'envoyay les sieurs Cornelio et BartholoméCavalcan (l) devers eux, les prier de ne mettre point la main si tost au sang, et que cecy pourrait bien estre des inventions du marquis pour nous mettre en division, et qu'ils le pouvoient bien mettre en prison ; ce qu'ils firent. D«a jours après, voicy une autre lettre trouvée en mesme sorte à la maison d'un gentillM)mme de Tordre des noves, qui n*estoit point suspect, et la croisette à un de l'ordre des gentils-hommes. Alors la furie commença si grande, qu'il me &llut aller au palais moy-mesme, et à peine peusje obtenir ceste grâce, que pour cinq jours on dilayast, pour voir si pendant ce temps Dieu nous euvoyeroit la cognoissance de ce fait. Tonte la ville estoit esmuë, et ne se parloit d'autre diose que de faire coupper testes. Comme je veux que Dieu m'ayde, il m'alloit tousjours au devant que c'estoit une cautelte du marquis, car jeiçavois àqui j'avois affaire. Je priay misser Bartbolomé Gavalcan qu'il ne cessast jour et nuiel d'aller voir lesdicts gentils-honmies et bourgeois de Tordre des gentils-hommes et ié&
|<l Bartokmwo Cavaldiiti.
noves à qui le mal-heur touchoit, les prier qu'ils ne se désespérassent point, et que Je garderois bien qu'on ne mettroit point la main au sang, et que je n'adjousterois point de foy à toutes ces lettres ny croix. Le sieur Cornelio m'y secouroit fort aussi; car il avoit bien bonne part en la cité, à cause de monsieur le cardinal de Ferrare, près lequel il avoit tousjours demeuré tant qu'il demeura en la cité.
Or, à trois ou quatre jours de là, pensant que la furie seroit passée, voy-là une autre lettre et une croix trouvée en mesme forme des autres; et alors tout le monde perdit patience, et les vouloit-on mener tous trois sur Teschaffaut. Je courus au palais, menant le sieur Cornelio et le sieur Bartholomé avec moy. Allant au palais, il me vint en Tesprlt qu'il falloit rompre ce coup par le moyen de la dévotion ; et, comme je fus au palais, trouvay desja presque toute la grande salle pleine de gens de Tordre du peuple et des reformateurs. Et dés que j^entray en la salle du magistrat, tous commencèrent à me crier qu'il n'estoit plus temps de dissimuler, et qu'il falloit faire justice. Et alors, ayant pris place. Je parlay à eux en telle manière, en langage italien, comme les autres fois.
« Seigneurs , depuis le temps que j'ay eu cet honneur de commander en vostre cité par le commandement du Roy mon maistre, vous n'avez rien entrepris, soit pour le fait de la guerre, soit pour la conduitte de vostre ville y sans me le communiquer et prendre advis et conseil de moy ; en quoy j'ay esté si heureux , par la volonté de Dieu , que je ne vous ay conseillé chose aucune qu'elle n'ait réussi à vostre bien , honneur et profit , comme je ne voudrois faire y n'ayant pas plus à cœur mon salut et ma vie que la vostre propre. Or , messieurs , puis que j'ay esté si heureux et si fortuné que de vous avoir tousjours donné des conseils salutaires et profltables , je vous supplie en avoir la mesme opinion , et me croire en un affaire si Important qui se présente, lequel à mon advis trouble grandement vos entendemens. Je vous demande un don , les mains jointes et au nom de Dieu , que vous vous gardiez sur toutes choses de mettre la main au sang de vos citoyens , jusques à ce que la vérité soit du tout descouverte , laquelle ne peut estre longuement cachée. On a beau couvrir le feu , la fumée en sortira ; aussi on a beau masquer et desguiser ce fait, la vérité paroistra. Tout le monde [et croyez-moy] ne me scauroit faire croire que cecy soit autre chose qu'une ruse et cautclle du marquis. 11 considère que la peau du lyon ne luy sert de rien ; il a vestu celle du renard afin de pouvoir
COHMENTAIRSS i>B BUUSE DE HONTLUC. [1555]
veDir à bout de son dessein : or il ne sçaaroit mieux faire ne plus finement en user , qu'en jettant la division parmy vostre cité ; et comment la peut-il mieux semer , si ce n'est en TOUS persuadant qu'il y a des traistres parmy TOUS et dans vos murailles , sçachant bien que cela VOUS occasionnera, non seulement de les emprisonner , mais encore de les faire mourir , et par leur mort mettre la cité en trouble , car le sang ne peut mentir ? Les parens porteront la mort de leur parent , qiiand bien elle serbit juste , avec douleur et dèsplaisir , et tascberoht à se venger : bref, vous voy-Ià des ennemis domestiques plus dommageables que ceux dé debors; vous voy-là en peine de songer à là mort des vostres , au lieu de penser â celle de vos ennemis. Voyez donc, messieurs, quel ayse, quel plaisir et quel contentement vous donnerez à vos ennemis , quand ils sçaui*ont que vous songez à faire coupper testes , et encore de ceux que j'oserois dire et jurer sur mon ame estre innocens. Quoy qu'il en soit , l'attente ne vous peut estre dommageable , car ils sont en vos prisons. Vous estes assèurez d'eux , vous faites bonne garde , je veilleray de mon costé ; pourquoy vous basterez-vous de les faire mourir ? A l'bonneur de Dieu , croyez-moy , vous ne Vous en repentirez pas ; je n'y ay point d'interest que le vostre. Ayons recours à Dieu en une telle nécessite. Gommdndez que tout le clergé de vostre ville dés demain ordonne une procession generalle par toute la ville , et qu'il soit enjoint à toUt le monde de s'y trouver , et qu'on se mette en prières, aiin qu'il plaise à Dieu nous faire tant de grâce de descouvrir la vérité de ce fait , et la trabisoii s'il y en a , ou l'innocence de ces prisonniers. Je m'asseurè que Dieu nous exaucera , et que bien tost vous en serez esclaircis : lors vous pourrez faire justice , si la cause y escheoit, et procéder contre les coulj[>ables. Mais avant cela, sur la colère mettre la main au sang de vos citoyens sans avoir bien pesé toutes choses, il me semble que vous ferez tres-mal, et Serez cause d'un grand mal-heur en vostre cité. Messieurs , la seule affection que j'ay au bien de vostre service , et à vostre salut et conservation , me fait tenir ce langage ; et vous supplie me faire ce plaisir de superceder pour quelques jours, lesquels cependant nous employerons en prières et oraisons. •
Un murmure courut lors par la salle , les uns disans ouy , les autres iion, car tousjours y aii des contredfeans ; mais en flb faion advis ftat
(f)Qaiètes-voa8Î Je suis messer Pietro*
suivy, et soudain les églises adverties , ettoot le peuple , afin de s'apprester pour aller le lendemain en procession generalle faire prières à Dieu ; car de jeusnes nous en faisions assez. Je me trou vay à la procession et tous les capitaines, ensemble tous les seigneurs et dames de la ville; les parens des prisonniers, suyvans , ploroient: bref, toute la ville , ce jour là et le lendemain, fut en dévotion et oraisons , faisant chacun prières à Dieu qu'il nous fist la grâce dé descouvrir la vérité de ceste trahison. Cependant je ne dormois pas , car la nuict le sieur Gomelio et moy discourusmes comment ceste pratique du mar quis se pouvoit faire. J'arraisonnois à part moy , puis qu'il en estoit venu si avant , que celoy qni metioit la marchandise ne s'arresteroit pas ii, et que le conseil de la ville ne seroit pas si secret qu'il n'eust advis de ce qui avoit esté conclu ; car à ces grandes assemblées il y a tousjours quelque parleur : et cogneus bien que j'avols fait un erreur d'avoir tout haut dit que j'estob asseuré que c'estoit une ruse du marquis ; car ii estoit à craindre que cela ne fist tenir en cervelle son conducteur. Or , puis qu'il y avoit apparence qu'il nous donneroit avec ses lettres et bulletins quelque nouvelle alarme , je m*advlsay de faire aller de nuict par la ville quelques hommes , le plus coyement qu'on pouvoit, poar voir si rien se descouvroit : et ainsi fismes faire la sentinelle deux nuicts. Lé jour je falsois amuser le peuple aux processions par les paroisses; et, lors que quelqu'un de la seigneurie me venoit dire que c'est6it perdre temps , quil lalloit faire justice , je le priois d'avoir patience, Tasseurantque je conunençois à descouvrir quelque chose : car il en falloit ainsi user pour retenir la fureur du peuple.
Or la troisiesme nuict après , environ une heure avant minuict , voicy passer ce messer Piedro , qui s'arresta devant une maison , et mit ta main à la fenestre , laquelle estoit basse , et la trouva fermée. Or l'une des trois lettres se trouva avoir esté mise par une fenestre basse, comme estoit celle-là. Lors il meit le genou à terre , et , par dessous la porte , meit la lettre tant avant qu'il peut allonger le bras , puis s'en va au long dé la rue. Un gentil-homme qui estoit au guet, incontinent va après luy , et , le prenant par le bras , luy dit : Che sete voi (1) ? l'autre luy respohdit : lo son messer Piedro (2). Il né mé souvient du siirhomde eemeschant. Il le reeogneut, et Itiy dit : Dove andale \%) ? lequel luy respond\t: Me no vo a la guardia (4) ; le gentil-homme
(5) Où allez- TOUS.
(4) Je m'en Tais au corps-de- garde.
COMMBNTAIBES DE BLAISB DE MONTLUC. [1555]
loy respondit : Adio, adio (1) ; puis, ayant heurté , fit ouvrir la porte , et trouva la lettre , qui parfoiteomme les autres. Incontinent il la porta BQ magistrat, lequel m'envoya deux de leur coDseîi me faire entendre le tout. Ils allèrent faire lever le sieur Gomelio , qui vint avec eux , et fut arresté que les portes ne s'ouvriroient point le matin, ny les gardes et sentinelles ne bougero}eDt qu'il ne fust prins, et sur le matin le siear Cornetio s'en iroit environner la maison avec cent hommes , par devant et par derrière. Le sieur Comelio le cognoissoit ; et, comme il eot departy ses gens, il heurta à la porte , et le Iroova encores au lit ; et tout incontinent ils m'advertirent de la prise. Et pource que le terme de ma dictature estoit passé , j'usois de prières comme auparavant , et leur requis que tout incoDtiDent il fust mis sur la géhenne , car il nioyt la lettre , et n'avoir veu aussi le gentil-homme de toute ceste nuict. Et comme il fust sur la geiienne, il pria de ne le tourmenter plus , car il ^ouloit confesser la vérité ; ce qu'il fit tout au long , et les praticques du marquis pour mettre la division dans la ville. Sur la chaude l'on le vouloit faire pendre aux fenestres du palais, mais je les priay de ne le faire encores; et fut mis en une basse fosse. Et priay le capitaine du peuple de me vouloir bailler les trois gentilshommes prisonniers , car Je voulois parler à eux & mon logis ; ce qu'il fit.
Le sieur Gornelio et Bartholomé Gavalcan les amenèrent ; et comme ils furent au logis , je leur reroonstray qu'ils ne devoyent aucunement sentir mauvais gré au sénat de ce qull les avoit fait prendre , estans les affaires réduits à tels termes, que le père ne se devoit fier du fils , ny le fils du père , puis qu'il y alloit de leurs vies et de leurs biens , qu'ils allassent au magistrat le remercier affectueusement de ce qu'ils n'avoyent pas fait justice d'eux, ains qu'ils avoyent eu la patience jusques à ce que Dieu auroit fait cognoistre la vérité. Ils me respondirent qu'ils ne feroyent pas cela , car ce n'estoyent pas eux qui leur avoyent sauvé la vie , mais que c'estoit moy, et qu'ils vouloyent remercier Dieu et moy , et non eux. Il nous cousta à tous trois plus d'une heure à les convertir. Je leur remonstray que , slls ne le faisoient , ce seroit accomplir ce que le marquis desiroit, qu'ils demeurassent en hayœ mortelle et en division ; et tout ce que je pouvois imaginer qui pouvoil servir à les y faire aller, je leur dis pour les humilier. A la fin , se reeogDoissans grandement obligez à moy de ce ^ae je leur avois sauvé les vies , ils me promirent
|IJ Adieu» adieu.
de le faire : et les y accompagnèrent le sieur Gornelio et messer Bartholomé , à ma requeste ; car je craignois qu'ils s'en dédissent par les che* mins. Et , comme ils furent devant le magistrat, un d'eux parla pour tous trois , remonstrant leur innocence et le tort qu'on leur avoit fait, duquel ils ne se voulolent ressouvenir , veu la nécessité du temps et Testât de la cité , les suppliant affee* tueusement les vouloir tenir pour leurs bons ci* tadios et amis , et pour loyaux à leur republique ; et afin qu'à l'advenir eux et leur postérité n'en fussent remarquez , qu'il leur pleust leur en bailler patentes scellées de leur grand seel. Et alors le capitaine du peuple leur fit une grande remonstrance par laquelle il les prioit les excuser; qu'estant question du salut public , ils avoient esté contraincts fermer les yeux à Tinterest particulier , et , veu l'importance de Taffaire , en faire la recerche , mais qu'on les tenoit pour gens de bien et bons citoyens; surquoy ils descendirent tous de leur siège et les embrassèrent. Messer Bartholomé Gavalcan me dit que la pluspart s'estoient mis à pleurer. Ainsi se retirèrent en leurs maisons.
Et, pource que ce meschant borgne estoit de l'ordre du peuple, qu'estoit la plus grande part, et là où il y avoit plus de gens de guerre , j'eus craincte que , si l'on le faisoit mourir, que ceux de son ordre nous levassent quelque bruit par la ville , disant qu'on cognoissoit bien à ceste heure de quel ordre estoient les traistres , et que cela pourroit estre cause de leur faire mettre la main aux armes : qui fut cause que je fis requeste à tout le sénat me donner sa vie et le bannir à perpétuité , afin d*assoupir toutes choses, et que le marquis ne peust dire que rien de son dessein eust succédé, non plus que ses entreprhises par les armes. Et voy-là comme le tout fut descouvert et assoupy; car le sénat m'accorda ma prière. Je me suis souvent estonné comment je fus si sage et si modéré en un affaire si important, veu qu'il estoit raisonnable d'en faire un exemple ; mais cela eust apporté peut estre plus de mal que de bien. Il ne faut pas tousjours estre si aspre : voyant les autres si eschauiTez après le sang de ces prisonniers, cela me refroidissoit. Ne vous laissez pas, mes gentils-hommes qui aurez charge des places , emporter à la première apparence des choses qu'on vous dira : songez et pesez les circonstances; rompez les desseins du peuple que vous commanderez , sous quelque prétexte, comme je fis, l'amusant à nos processions, non que cela fust mal fait, mais je voulois voir si le temps descouvriroit quelque chose. Si j'eusse permis la mort de ceux-cy , leurs parens eussent peut estre esté poussez dç
COMMENTAIRES DE BLAISK DE MOKTLUG. [1555]
quelque esprit de vengeance. Taschez par tout à entretenir l'union de ceux que vous commandez, comme je fis en ceste ville , là où tout fut rapaisé et accommode : et aussi songez à quel ennemy vous avez affaire; car vous pouvez penser qu'il ne laisse pierre à remuer , ny artifice , pour mettre la division dans la ville. Ainsi ay-je ouy lire autrefois dans Tlte Live, qu'Annibal , ce grand capitaine , faisoit pour mettre de la division parmy les Romains. Il faut que vostre prudence et sagesse, gouverneurs des places , sçache discerner si cela a de Tapparence, si celuy qui est accusé est homme de praticque , de moyen , et s'il a rien fait qui puisse approcher de cela; si en le prenant on pourra cognoistre à sa contenance quelque peur, ou eu ses responces quelque variation. Vous devez en cela estre sages et discrets , et penser qu'il n'y a rien plus aisé que de calomnier un homme. Dieu mercy, tout se passa avec douceur , et les prisonniers et leurs parens me vindrent remercier.
Or, après que le marquis eust perdu toute son escrime et toutes ses ruses, il nous laissa en paix , ne s'attendant nous avoir qu'au dernier morceau de pain. Et commençâmes à entrer au mois de mars nous ayant tout failly, car de vin il n'y en avoitune seulie goutte en toute la ville dés la demy-fevrier. Nous avions mangé tous les chevaux ; asnes , mulets , chats et rats qui estoient dans la ville. Les chats se vendoient trois et quatre escus, et le rat un escu, et en toute la cité n'estoit demeuré que quatre vieilles jumens , si maigres que rien plus , qui faisolent tourner les moulins : deux que j'en avols , le contreroolleur La Molière le sien , et TEspine , thresorier , le sien ; le sieur Cornclio une petite baquenée baye qui avoit perdu la veuë de vieillesse ; messer Hieronym Espano un cheval turc qui avoit plus de vingt ans : voy-là tous les chevaux et jumens qui estoient demeurez dans la ville en ces extremitez plus grandes que je ne vous sçaurois représenter, car je croy qu'il n'y a rien si horrible que la famine. De Rome en hors l'on nous donna quelque espérance de secours , et que le Roy envoyoit monsieur le mareschal de Brissac nous secourir : qui fut cause que nous accourcismes nostre pain à douze onces y les soldats et les gens de la ville à neuf. Cependant peu à peu nous perdions plusieurs habitants et soldats, qui tomboient morts sur la place en cheminant, de sorte qu'on mouroit sans maladie. A la fin les médecins cogneurent que c'estoit les mauves qu'on mangeoit , pource que c'e&t une herbe qui lasche l'estomac et garde de faire digestion. Or n'avions nous autres herbes au long des murailles de la ville , car tout
estoit mangé , et encores n'en pouvoit-cm avoir sans sortir à l'escarmouche; et alors tous les enfans et femmes de la ville sortoient au long des murailles ; mais je vis que j'y perdois force gens , et ne voulus plus laisser sortir personne. Or d'ouïr plus nouvelles de monsieur le mareschal n'y avoit plus remède, car les tranchées venoyent jusques auprès des portes; lesquelles tranchées le marquis avoit fait redoubler , pour ci*ainte que nous sortissions À la desesperade sur luy , et luy donnissions la bataille, comme autre fols avoient fait les Sienois es guerres qu'ils avoient eu , comme eux-mesmes racontoient.
En cest estât nous trainasmes jusques auhuitiesme d'avril, que nous eusmes perdu toute espérance. Alors la seigneurie me pria ne trouver mauvais s'ils commençoient à penser à leur salut ; et , voyant qu'il n'y avoit plus remède, si ce n'est de nous manger nous-mesmes , je ne leur peus denier, chargeant de malédictions ceux qui engagent les gens de bien , et puis les laissent là. Je n'entendois pas parler du Boy mon bon maistre , il m'aimoit trop , mais bleo de ceux qui le conseillent mal à son desadvaotage. J'ay tousjours veu plus de mauvais conseils que de bons près les rois. Ils envoyèrent un dés leurs devers le marquis , pour le prier de leur donner un sauf-conduit pour deux de leurs gens qu'ils luy vouloient envoyer ; ce qu'il fit , et commencèrent à capituler. Le marquis leur y ayda fort, et commencèrent entrer en grande fiance de luy ; car il voyoit que de faire saccager ceste ville et la faire ruyner , cela n'apportoit aucun profit à l'Empereur ny au due de Florence , et que cela ne seroit que le gain des soldats. D'autre part il craignoit que, si les Sienois ne pou voient avoir aucune composition, que nous sortissions sur luy à la desesperade , ayant desja perdu plus de la tierce partie de ses gens , lesquels estoient morts pour le long siège, et autres qui s'estoyent desrobez , de sorte qult n'avoit presque point d'Italiens, lesquels logeoient dans le fort de Sainct Marc. Et demeura le marquis un moys durant n'ayant auprès de luy que six enseignes , et tout le reste estoit aux tranchées ; et ne pouvoit jamais rafraischir ses gens que de dix enseignes, lesquelles n'avoyent plus d'une nuict franche ; et tellcgarde y avoit, qu'elle ne se rcmuoit de six jours. Voy-là où il Ait aussi bien reduict dehors que nous dedans : Et ne se pouvoit aider de sa cavallerie, ny monsieur de Strossi non plus de celle qu'il avoit , à cause qu'il n'y avoit chose du monde sur la terre pour donner à manger aux chevaux , depuis Montalsin jusques h Siene, et de Siene jusques à Florence.
GOMMENTAIBKS I>E BLAISB DE HONTLUC. [I555j
Or parieray-Je à présent de moy comme Je \1vols. Je n'avois non plus d'avantage que le moindre soldat, et mon pain ne pesoit que douze oDces ; et ne s'en faisoit de blanc que sept ou huict, deqnoy les trois venoient à mon logis, et le reste se gardoit pour quelque capitaine qm estoit malade. Ny la ville ny nous ne mangeasmes Jamais, depuis la Un de février jusques anyiogt-deuxiesme d^avril, qu'une fois le jour : je ne trouvay jamais soldat qui en fit plainte. Et asseurez-vous que les remonstrances que je leor fiiisoifl souvent nous servoient de beaucoup; car y s'ils s'en fussent voulu aller au camp de Tennemy, le marquis les eust fort bien traictez, car les ennemis estimoient fort nos soldats Italiens et françois, et aux escarmouches ils cognoissoient leur valeur. J'avois achepté trente pouOes et un coq, pour me faire des œu&; et, en mangions le sieur G>melio, le comte de Gayas et moy, parce que tous trois mangions toQsjoors ensemble , en un quartier le matin, et en un autre le soir; mais à la fin du mois de mars cela fut tout mangé , et le coq et tout. Cest dommage qu'il n'en y eust davantage. Ainsi je demeuray sans chair et sans œu& , et ne mangions plus que nostre petit pain et un peu de pois avec du lard, et des mauves bouillies , une fois le jour seulement. Le désir que j*aYois d'acquérir de Fhonneur , et de faire souffrir ceste honte à TËmpereur d'avoir arresté si longoement son armée, me faisoit trouver cela si doux, qu'il ne m'estoit nulle peine de jeusner. Ce chetif soupper avec un morceau de pain m^estoit un banquet, lors qu'au retour de quelque escarmouche je sçavois les ennemis estre frottez, ou que je sçavois qu'ils estoient en mesme peine que nous.
Mais pour retourner à la capitulation , le marquis envoya devers le duc de Florence et dom Johan Manricou (1), qui estoit ambassadeur pour l'Empereur vers le Pape, lequel se tenolt À Florence à cause du siège. Ledit duc envoya un sauf-conduit. Les Sienois aussi envoyèrent devers le fdspe , qui estoit pape Julie , qui mourut deux ou trois jours après , duquel ils eurent mauvaise response , leur reprochant leur obstination, et qu'ils se retirassent au duc de Florenee, et luy baillassent la carte blanche : c'estoit on terrible pape. Le duc usa de plus grande honnesteté, et se monstra plus courtois, comme doit fiiire un prince qui désire attirer et gaigner le cœur d'un peuple ; c'estoit aussi un des plus sages mondains qui ay t esté de nostre temps. Il Iny a bien servy, ayant à establir sa principauté
(I) Mamiqnex.
I, c, n. M. T. vn.
au temps des deux plus grands et ambitieux princes qui furent jamais, lesquels avoient grand'envye mettre le pied en Italie ; mais l'Espagnol a esté plus fin que le nostre, et ce duc s'est très bien gouverné. Il s'appelloit Cos/ne, et croy qu'encores il est en vie. Pendant tous ces pour-parlers , allèrent et revindrent huict jours durant de Florence au camp. Or le lundy sur le soir la capitulation fut apportée, et le matin le marquis m'avoit envoyé un trompette, me priant que je luy envoyasse deux gentils-hommes en qui j'eusse fiance, pour leur dire quelque chose qu'il vouloit que J'entendisse, et estoit venu à Sainct Lazare pour cest effect. Je luy envoyay le sieur Cornelio et le capitaine Charry , ausquels il dit ce que portoit la capitulation, laquelle devoit arriver ce soir mesmes à la cité , et qu'entre autres choses il y avoit un article qui disoit que le sieur de Montluc avec les compagnies italiennes et françoises et tous officiers du Roy, sortiroient, bagues sauves, enseignes desployées, les armes sur le col et tabourin sonnant , et que cest article là ne me servoit de rien , car nous n'estions pas aux Sienois, ains au Boy ; et puis que nous n'estions à eux, ils n'avoyent aussi puissance de capituler pour nous , et qu'il fallolt qu'on capitulast de la part du Roy pour nous, et que je capitulasse seulement de la part du Roy ; qu'il m'asseuroit que j'aurois tout ce que je demandois , et que, hors le service de rEmpereur, il feroit autant pour moy que pour le cardinal son frère ; et que luy et moy estions deux pieuvres gentils-hommes qui avec les armes estions parvenu aux degrez d'honneur , que des çlus grands de France et d'Italie seroient bien aises d'avoir nos places ; et leur dit qu'il attendroit là ma responce. Ils me trouvèrent à la porte Novc , où je me pourmenois avec messer Hieronym Espano; et, après avoir entendu ce qu'il me mandoit , je leur dis qu'ils luy allassent dire que je sçavois bien qu'il avoit leu les histoires romaines, là où il pouvoit avoir trouvé que du temps des anciens Romains belliqueux ils envoyèrent une de leurs colonies habiter en Gascogne, près des monts Pirenées, d'où j'estois natif; et que, s'il ne se vouloit contenter de ce que les Sienois m'avoient compris en leur capitulation , à la sortie je luy monstrerois que j'estois sorty et extrait des belliqueux Romains, qui aymoient mieux perdre cent vies , si tant en pouvoient recouvrer , qu'un doigt de leur honneur et réputation ; et que j'aymois mieux que les Sienois capitulassent pour moy que si je capitulois pour eux; et que pour moy, le nom de Montluc ne se trouveroit Japaais en capitulation, Et ainsi s'en
COimNTAlRBfi DE BLilSB DE VONTIVC. [l&55j
retaumerent vers luy ; et comme ils lay eurent fut la responee, il leur dit en italien : Che vol dire questo ? mi pare che voljocar à la disperata. Altre voUs io rese due forteresse con ra^ gione , ne per qxtesto ne fui mai ripreso de VIm" peratore e no resta su Majesta a servir si di me (1). Alors le sieur Comelio luy dit que j'estois résolu en cela , et que j'aymois mieux mettre le tout au hasard de Tespée qu'au hasard d'une capitulation. Et alors il leur dit : « Or bien, recommandez moi à luy, et dictes luy que je luy monstreray que je suis son amy, hors le service de l'Empereur et du duc de Florence, et qu'il sortira en toute asseurance , selon la capitulation des Sienois , ou comme il luy plaira. • Et ainsi s'en retournèrent vers moy.
0 capitaines , que vous pouvez prendre icy un beau exemple : c'est que , comme vous vous trouverez en telles affaires , ne monstrez jamais avoir peur ; car il n'y a chose au monde qui mette tant Tennemy en crainte , que quand il eognoist que le chef contre qui il a affaire ne s'estonne de rien , et qu'il lui monstre tousjours en ses paroles qu'il se rengera plustost au combat qu'à la capitulation ; car il n'y a rien qui mette plustost Tennemy à deviner ce qu'il doit faire , et user de ceste sorte , afin de donner aux siens grand courage. J'avois autant de peur qu'un autre , me voyant bien engagé , et nulles nouvelles de secours, ny de vivres , ny d'hommes ; mais que l'on demande à ceux qui sont encore en vie si jamais ils cogneurent que je m'estonnasse non plus que le premier jour que j'y entray ; et au dernier , que nous estions réduits en extrême nécessité de toutes choses , ce fut alors que je fis plus le résolu de combattre qu'auparavant. £t croy que cela servit de heaucoup aux Sienois et à nous d'avoir toute telle composition, comme si nous l'eussions faicte dés le premier jour que les ennemis nous assiégèrent. Le soir arriva la capitulation bien tard, et le mardy matin quatre de la seigneurie portèrent la nostre, où je trouvay un article qu'un chacun , de quelque bas estât et condition qu'il fiist, sortiroit avec leurs bagues sauves , femmes et enfans qui voudroient sortir, sauf et réservé les bannis et rebelles de TEstat de TEmpereur, du roy d'Angleterre qui estoit le roy Philippe (2), et du duc de Florence. Alors je cogneus bien que cest article tomboit sur les pauvres Florentins qui estoient dans la cité avec nous , et qui avoient esté bannis pour la part de
(1) «Que Teut dire ceci? H me paraît qae M. de ModUuc ^eut agir en désespéré. J'ai autrefois rendu deni places par composition, sans qae l'Emperear m'en ait
monsieur de Strossi. D y avoit aussi desNeapolitains et Milanois, de façon que je voyols là perdre plus de cent honmies , et mettre leurs testes sur l'eschaffout. Alors je dis aux seigneon qu'ils s'en retournassent, etquedansunebeoR je m'en irois à eux , et leur monstrerols la tromperie qui estoit dans leur capitulation, et qae promptement ils assemblassent les plus grands de la cité , ce qu'ils firent ; et prins le sieur Comelio et Bartholomé Gavalcan, qui pensa mourir de peur quand il entendit ma proposi* tion , car il estoit Florentin.
Seigneurs, j'ay veu vostre capitulatkm, qui tend plustost à vous faire coupper la teste qse non à la conservation de vos vies et biens. Vous voyez un artiele , que tous generallement jonyront de la capitulation, leurs bagues sauves, . sauf et réservé les rebelles de l'Estat de l'Empereur , du roy d'Angleterre et du due de Florence. Or vous scavez que l'Empereur vous a faict déclarer rebelles à la chambre imperialle, comme sujets de l'Empire , pour vous estre r^ bêliez contre luy. Par là donc , vous voyez que vous estes déclarez sujeots , et vous autres diètes que non , et que vous estes seulement reeommandez à l'Empire. Le procès n'est point encores jugé , pour voir si vous estes sujeets en recommandez ; et quand les ennemis seront iey dedans, et que vous serez en leur puissance, quels juges voulez-vous qui jugent ce procès, sinon les bourreaux avec vos testes? oe seront les pièces qu'ils visiteront. Or, messiears, je vous vois tous morts, vos biens confisquez, vos femmes et vosenfàns en perdition. Quant A moy et aux soldats, ils nous laisseront sortir sear^ ment ; car les gens de guerre passent par loot , et tousjoursavec meilleur marché que les antres: ils sçavent que nous n'avons rien à perdre que nos armes , et que nous sommes tenus d*obejr à nostre prince. Que s'ils nous font quelque ostrage , à nostre tour nous en aurons la raison , car les hommes se rencontrent plustost que les montaignes. Mais tout le malheur tombera sur vous, veu l'inimitié que l'Empereur et le Dac vous portent. Un prince ne pardonne guère à son suject qui s'est rebellé, et, s'il a moyen dy trouver à redire, il ne fendra d'en prendre ^o^ casion. Et pource que nous avons vescu si kmguement ensemble sans jamais avoir eu uns seule paroUe de oollere entre vous et moy qui ay receu' tant d'honneur de vous autres, si voos me voulez croire , nous ferons penser au marquis
témoigné de mécoateotemeot ; et il n'en a pas moins ooatinué depuis de ni'employer à son service. •
(2) PhUippe n, depuis roi d'Espagne. Il avoit épomé Marie 1**, reine d'Angleterre.
OOlOIBNTilBBI DE BLAIS8 im MORTtUC. [15S5]
chtfe à laqaêUe peut estre n'a il encore pensé; c'est qne nous sortions les armés à la main an combat, et lay donnions la bataille: et fant croire «pie Bien nons aydera et sera poor nous , vea la cruauté qu'ils Teulent exécuter en vostre eadroitEtdemoy, jeYousoffremavie, etde toQ8 mes capitaines et soldats pour mourir avec YOQS^ afin que tous mourions et vivions ensemble, plsstost que de vous voir ainsi trahis et veodns. Credete à me , à me dico , che son vecddo, et à eut sono passate moite cose inanzi li occAt(l). •
Or m'aaseurois-Je bien que cest article n'y avoit pas esté mis pour eux, mais seulement pour ceux que j'ay nommé ; et trouvay ceste intention afin d'emmener les Sienois au combat avec nons , car J'aymois mieux mettre le tout au hazard, que de perdre un seul homme de eeox ({ni estoient dedans la ville, et qui sous ma parole s'y estoient opiniastrez. Ils prindrent cela pour argent comptant, et se résolurent tous, après que j'en fus party , à combattre. Et tout inooDtinent leur manday ce qu'il falloit faire, qn'estoit que les gonfaloniers commanderoieat de faire a£Qner les poudres de leurs gens, et esmondre leurs espées , hallebardes et fers de picques , et qu'à peine de la vie , il n'y etBt homme de ceux qui pourroient porter les armes, qui ne fust près dans deux jours, et qne tons les prestres et religieux qui avoient pris tes armes pour deffendre la cité à la batterie, les eussent à prendre sous les mesmes capitaines qu'ils estoient. Et croy que , pour deux OQ trois Jours , il ne se vit un plus grand remuenent de gens en ville. Les deux députez, qui avoient sauf conduit du duc de Florence et du nuuqnis, tournèrent vers les trois heures après nùdy an marquis , et luy monstrerent cest article , qui avoit mis en desespoir toute la cité et les soldats mesmes , et luy dirent la délibération; et par quelques advertissemens , il entendit le remuement et appareil qui se faisoit dans la cité pour le combattre : ce qui fut cause qa'ii depeieha toute la nuict vers le duc dcFIo- (vnce et dom Johan Manricou , lequel je vis depais près la royne d'Espagne à Bayonne , les advertlr du tout , et qu'il les prioit qu'à pre- ^tqu*il estoit sur le poinct d'avoir la ville, ponr cet article là, ne le missent au hazard <le perdre le tout , et qu'ils considérassent qu'il
{() « GroyeHnol • moi qui rais vienx et qui ai tu bien «ietcfaoMs. ■
{% Cette capitulation fdt arrêtée à Florence le 2 aTril. l'nei l'a copiée sur l'original, conserf é aux archiTes de ^i«oiie : oo n'y trooTe point le changement dont il est >ci qieilioD. Gonue aie ne «ontlent rien qui puisse nous
avoit affaire avec un bon chef et vieux soldat , me louant deux fois plus que je ne vallois ; et que , comme ils sçavoient eux-mesmes , il avoit perdu près de la moitié de son armée, et encores en avoit-il beaucoup de malades, etqu'iFnV voit pas vingt hommes de cheval, car 11 n^avoit rien pour les nourrir, ny moyen de les y faire venir ; et qu'ils considérassent et pesassent bien cest affaire ; que , quant à luy , il se deschargeroit sur eux. Et comme le duc de Florence et dom Johan virent la délibération, ils luy envoyèrent le Cousîgnou, secrétaire et principal du duc , avec la carte blanche , et qu'il y mist tout ce que nous voudrions , car il luy tardoit qu*il ne fust maistre de la ville. Ce fut le mercredy matin que le Cousignou arriva : et envoya chercher ledit marquis les deux députez qui estoient rentrez le raardy au soir dans la ville , et couchèrent dedans les articles , que tous ceux qui seroient bannis et rebelles de FEstat de l'Empereur , de l'Empire et du duc de Florence, sortiroyent en toute seureté comme les autres (2). Et ainsi allasmes jusques au dîn^anche matin , qui estoit le vingt deuxiesrae d'avril , que nous sortismes , ainsi que s'ensuit.
Avant que personne de nous sortist , je remis la citadelle et le fort de Camolia entre les mains des Sienois, là où ils meirent une enseigne en chacun ; et leur fis mettre une enseigne en chasque porte de la cité, que nous tenions ouverte , puis revins à porte Nove. Le marquis avoit fait mettre toute son infanterie espagnolle tout au long de la rué qui va à Sainct Lazare deçà et delà , ses AUemans en bataille un peu à main droiete daus un champ; et à Sainct Lazare estoit le sieur Gabry, sonnepveu, avec cinquante ou soixante chevaux , qui est tout ce quMIs avoient 9 comme desja j'ay escrit , et trois cens arquebusiers italiens qu'il avoit pris dans les forts de Sainct Marc et Camolia, qui estoit la garde que le marquis avoit ordonné pour nous* faire compagnie. Le sieur Gornelio et le comte de Gayas armez , la picque sur le col , coste et coste, une trouppe d'arquebusiers après eux , et après, deux capitaines qui amenoient la teste des picquiers là où il y avoit force corselets, et au milieu des picquiers les enseignes desployées et haussées , et à la queue des picquiers le demeurant des arquebusiers , et deux
intéresser, nous croyons inutile d'en donner la traductîoo. Pecci ne parle point de la résolution, prise dans le sénat , de combattre le marquis ; il ne s'accorde pas avec Montluc sur le jour de l'arriTéc de Concino. Les détails qu'il ajoute sont peu importants; mais ils font ressortir la fermeté du maréchal et la nol)lesse de son caractèret
GOHMENTAIBBS DB BLAISB DB MOIfTLUC. [I55ô]
capitaines à leur qneuê. Le samedy j^avois envoyé prier le marquis qu'il voulust user d'honnesteté envers les femmes anciennes et les enfans qui sortoient avec nous , de nous prester quarante ou. cinquante mulets de ceux de sa munition ; ce qu'il fit , et avant sortir les fis distribuer aux Sienois, lesquels chargèrent les anciennes femmes et quelques enfans sur leurs genoux. Tout le reste estoit à pied, là où il y avoit plus de cent filles suy vaut leurs pères et mères , et des femmes qui portoient des berceaux où estoient leurs enfans sur leurs testes ; et eussiez veu beaucoup d'hommes qui tenoient en une main leur fille, et en l'autre leur femme ; et furent nombrez à plus de huict cens hommes , femmes et enfans. J'avois veu une grande pitié aux bouches inutiles , mais j'en vis bien autant à la despartie de ceux qui s'en venoient avec nous, et ceux qui demeuroient. Oncquesenma vie je n'ay veu despartie si désolée; et, encores que nos soldats eussent paty jusques à toute extrémité, si regrettoient-ils infiniement ceste despartie , et qu'ils n'eussent la commodité de sauver la liberté de ce peuple, et moy encore plus , qui ne peus sans larmes voir toute ceste misère , regrettant infiniement ce peuple , qui s'estoit monstre si devotieux à sauver sa liberté. Et après que le sieur Gornelio fut dehors (1), tous les Italiens sortirent , et les citadins à la queue des Italiens (2). Puis sortit , à la teste de nos François. Sainct Auban et Lussan armez, les picques sur le col , et après eux, unotrouppe d'arquebusiers , et à la teste des picquiers deux capitaines : plus une trouppe d'arquebusiers que le capitaine Gharry et Blacon commandoit, ayans chacun une hallebarde à la main, et les enseignes au milieu des picquiers, tout ainsi que les Italiens. Apres je sortis armé et messer Hieronym Espano coste à coste de moy ; car je craignois que l'on le prist, pource qu'il estoit l'un des principaux autheurs de la révolte de la cité : il estoit sur un cheval turc vieux , et moy sur un autre bien maigre et harassé f) encore faisois-je bonne mine. Je laissai deilit enseignes sienoises à la porte , et les priay de la fermer incontinent après moy , et ne l'ouvrir jusques à ce que le marquis luy-mesme arrivast à icelle. Ledict marquis alloit et venoit , et le seigneur Ghiapin Yitello avec luy, tout au long des files, pour garder que personne ne touchast
(1) De Thoa , dans ce qa*il dit da siège de Sienne, se conforme an récit de Montloc. •
(2) On lit , dans une chronique du temps , que deux cent quarante-deux familles nobles et trois cent quarante-cinq familles plébéiennes sortirent aTec MonUuc , et que les \utrichiens, à leur entrée, ne trouvèrent pas
aux Sienois ; car , quant à nostre bagage, H estoit si petit qt'il ne faisoit poinct de nombre. Les tnâs maistres de camp des Espagnols me vindrent saluer , et tous leurs capitaines. Les maistres de camp ne descendirent poinct , mais tous les capitaines descendirent et me vindrent embrasser la jambe , puis remontèrent à cheval et m'accompagnèrent jusqu'À ce que nous trouvasmes le marquis et le sieur Ghiapin , qui pouvoient estre à trois cens pas de la porte de la ville; et là nous nous embrassasmes , me meirent au milieu d'eux , et allasmes toqi||oiin pariant du siège et des particularitez qui y »toient survenues , nous attribuant beaucoup d'honneur ; mesmes me dict qu'il m'avoit beaucoup d'obligation , car, outre qu'il avoit aprins beaucoup de ruses de guerre, j'estois cause qu'il estoit guery des gouttes. Et me conta la peur qu'il avoit eu, et le gentilhomme de TEmpereur. Gela ne se passa pas sans rire. Je luy dis qu'il m'avoit bien faict plus de peurlanuict de l'eseallade , et si pour cela je n^estois pas guery de ma fièvre. Sur quoy je luy dis qu'il avoit fait une grande faute d'estre venu à moy, comme firent les Juifis pour prendre nostre Seigneur, car ils avoient apporté lanternes et flambeaux, qui me donnoit grand advantage. Il me respondit, baissant la teste, car il estoit fort courtois : Signor, un' altra voUa saro più savio (â). Apres je luy racontay que, s'il eust continué sa batterie , il n'en eust pas eu si bon marché ; que les Gascons estoient d'une nation opiniastre , mais qu'ils estoient de chair et d'os comme les autres , qu'il Calloit manger. Sur ce propos et autres nous nous en tretinsmes jusques à ce que nous fusmes un mil au delà Sainct Lazare ; et là il dict au sieur Ghiapin Vitello qu'il allast à la teste de nos gens, et qu*il parlas!; au sieur Gabry qu'il gardast bien qu'aucun desordre ne se fist , et que , si personne faisoit semblant de rien prendre du nostre , qu'il tuast tous ceux qui y mettroîent la main , et qn'O commandast le mesme au capitaine des trois cens arquebusiers. £t comme le sieur Ghiapin se fust departy de nous, le marquis m'embrassa, me disant ces paroles en aussi bon françoisqœ j'eusse sçeu dire ; « Adieu , monsieur de Montluc , je vous prie , recommandez moy ties-humblement à la bonne grâce du Roy ; asseurci ic que je luy suis très humble et affectionné servi-
six mille habitans dans Sienne , qui en avoit compté jusqu'à quarante mille. Les réfugiés s'étabUreot à Moatolcin, où ils créèrent une petite république « qui se sooUol pendant quatre an&, et fut ensuite soumise au duc de Florence.
(3) « Monsieur, je serai plus sage une autre toU. »
COMMBNTAIBES DE BLAISB DE MONTLUG. [1555]
tear, autant que gentilhomme qui soit en Italie, fflOD honneur sanve^ » Alors Je le remerciay de la bonne volonté qu'il portoit au Boy , et courtoisies que favois receuês de luy, desquelles Je porterob tesmoignage par tout, et m'en revancherois là où J'aurois moyen de luy faire service. Il m'en offrit de mesme , et ainsi nous toumasmes r'embrasser. Il n'avoit pas avec luy alors que quatre ou cinq chevaux , car tout estoit derrière en mesme ordre qu'il avoit laissé, et s'en retourna ; et bientost après reprins le sieur Chispin Vitello (1 ) , et nous embrassasmes et dismes à Dieu.
Nous allasmes à Arbierroutte , qui est un petit village sur la Tresse, ou bien la rivière mesme s'appelle Arbie, et là trouvasmes dixhuict asnes chargés de pain y que le marquis y avoit envoyé pour le nous distribuer en passant ; et en baillay une partie aux Sienois^ une autre aax Italiens, et l'autre aux François ; et, passant parmy les Espagnols , les soldats avoient porté des pains tout exprez , et en donnoient aux ttostres. Je veux dire, au tesmoignage de ceux qniy estoient, avec moy, que ce pain là sauva la vie à plus de deux cens personnes , et s'en trouvera prou qui diront à plus de quatre cens. Et encore ne se peust-il faire qu'il n'en mourut plus de cinquante ce Jour-là mesme ; car nous avions demeuré depuis le mercredy jusques au dimanche sans manger que six onces de biscuit le jour pour homme; etle jeudy, de deux chevaux que j'a vois, J'en fis tuer un qui vaudroit à présent plus de deux cens escuz : il est vray qu'il estoit pour lors bien maigre; et le despartis par toutes les compagnies françoises et italiennes, et fis prendre toute l'huille des lampes des églises, et la distribuay pareillement aux soldats; et avec des mauves et orties faisoient cuire ceste chair et huille , et ainsi se sustentèrent Jusques au dimanche matin , qu'il n'y avoit homme, quand nous sortismes, qu'eust mangé un morceau. Le marquis me fit apporter quatre flascons de vin, avec cinq ou six pains blancs; et, comme nous fusmes à Arbierroutte, ûsmts balte au long de la rivière , sous des sauls qu'il y avoit, mangeans ce pain. Je donnay deux des flascons de vin aux Sienois, les autres deux nous les beusmes, chacun un peu , et après wus mismes en chemin droict à Montalsin. Et comme nous fusmes près de Bonconvent, où estoit la garnison , le sieur Cabry en fît retourner Tescorte à pied ; et jusques à ce qu'il veit monsieur de Strossi , qui venoît au devant de ûous avec trouppe de gens à cheval , il ne nous
(i) Chîapiiio Vitelli, marquis de Getona.
abandonna ; et alors il me dict à Dieu, et noi^ embrassa, comme il fit les sieurs Cornelio, comte de Gayas , et tous nos capitaines, car il estoit un fort honneste gentilhomme et brave soldat , s'ils en avoient en leur eamp. Et ainsi arrivasmes à monsieur de Strossi , et nous embrassasmes sans nous pouvoir dire mot ; et ne sçay lequel de nous deux avoit plus le cœur serré, pour le souvenir de nos fortunes. Et ainsi arrivasmes tous deschamez, et presque ressemblans des morts , à Montalsin , qui estoit le dimanche; et le lundy et le mardy demeurasmes enfermez avec les thresoriers et contrerooUeurs, pour regarder à la despence et à ce que J'avois emprunté pour prester aux soldats; et trouvasmes que le Roy nous devoit quatre mois. Et me donna ledict sieur de Strossi du sien propre, pour m'en retourner en France, cinq cens escus : Je Jurerois qu'il ne luy en demeura pas la moitié autant, car le sieur Gomelio et moy fusmes contraincts d'emprunter quatre cens escus pour desengager son grand ordre, qu'il avoit engagé chez un Juif au commencement qu'il arriva à Siene. Je les luy voulus rendre depuis, et mesme à Thionville, mais jamais U ne les voulut reprendre, et se mocquoit dç moy. Voilà la fin du siège.
0 mes compaignons qui me ferez cest honneur que de lire mon livre, ne m'accordez vous pas ce que J'ay dict cy -dessus, que Dieu avoit accompaigné autant ma fortune qu'il feit jamais à capitaine de mon aage. Vous avez noté le3 grandes adversitez que j'euz en ce siège , et le peu de moyen que j'avois, sans qu'on m'en peust donner de dehors , pour estre le Roy fort engagé de tous costez. Vous avez entendu qu'aucun n'espargnoit rien ; vous avez aussi veu la grand famine que j'y enduray, les traverses que me donnoit le marquis , l'extrémité où je fuz reduict. Et si bien le considérez , trouverez que j'ay esté autant secouru de Dieu qu'homme qui ait porté les armes il y a cent ans. Je ne peus mentir en mon livre, car il y a trop de tesmoins qui sont en vie. Gognoissez vous si je vous ay dict la vérité, quand j'ay escrit qu'il faut employer tout ce que Dieu a mis aux hommes, avant que se tenir pour vaincu ? Gognoissez vous s'il me fallut rien oublier, et que , si j'eusse rien oublié, en quel estât Je me trouvois et mettois ceste pauvre cité, et mettois encores l'honneur du Roy et sa réputation en dispute par tout le monde ? Il ne m'en souvient jamais que je n'en demeure en tristesse, pour la folie que j'avois faicte d avoir mis la cité, et tous nous autres, Jusques au dernier morceau, et à la discrétion des ennemis, et perte de Thonneur et réputation
COMMENTAUiES DB BLAISE DB MÛMTLUC. [1666]
du Roy ; car il ne vouloit pas que je me laissasse réduire à cela : et que Ton le demande à monfiieur de La Ghappelle aux Ursins (1), que Sa Majesté despescha expressément pour m'advé-tir que je ne me laissasse mettre à telle extrémité de sortir avec une réputation honteuse pour luy.
Les princes sont glorieux, et combattent plus pour la gloire et Thonneur que pour acquest. Et veux dire que ce ne fut pas œuvre d'hommes , mais œuvre de Dieu , d'en eschapper en ceste sorte. Deux jours avant que nous sortissions de Siene, le sénat me bailla mon acquit en patente , signée de leur seel , confessant làdedans que je n'a vois point voulu capituler pour la ville ny pour nous, mais aussi que, veu l'extrémité en quoy ils estoient reduicts, je ne les avois pas voulu empescher, m'appellant en tesmoignage de la loyauté et fidélité qu'ils avoient monstre au service du Roy, n'ayant au-, eunement failly au serment quMls luy avoient donné, et que je sortois sur leur capitulation, et non eux sur la mienne. Or, où trouverez vous livre qui parle que jamais homme soit sorty d'une place sans capitulation, sinon qu'il en sortit de nuict à la desrobée , mais non de la sorte que j'en sortis? car chacun confessera que je n'estois pas aux Sienois , et par conséquent ils ne pouvoient pas capituler pour moy , comme dict le marquis au seigneur Gornelio et au capitaine Charry. Si est-ce que , par la volonté de Dieu , j'en sortis en ceste sorte ; et se trouvera la patente dans le thresor du Roy, comme je diray cy après.
Je scay bien , messieurs les gouverneurs , que plusieurs d*entre vous prendrez plaisir à ce que j'ay à vous dire sur le gouvernement et conservation des places , et que d'autres restimeront fort peu , parce qu'il y en a de si bon naturel , qui pensent sçavoir toutes choses d'eux mesmes, et n'estiment rien le sçavoir ni l'expérience d'autruy , comme si Dieu les avoit fait naistre sçavans dés le venti*e de leur mère, comme sainct Jean Baptiste. Yoyla pourquoy il ne se faut pas estonner si on voit tomber tant de gens en malheur; car Poutrecuidance les y mené par la main, et après les faict tomber du haut en bas un si grand saut , qu'ils ne se peuvent relever. Ce ne seroit rien si la cheute ne faisoit mal qu'à eux, mais le Roy et le peuple s'en sentent. Ne desdaignez donc d'apprendre; et, encore que vous soyez bien expérimentez, cela ne vous peut nuire d'escouter et lire les discours des vieux capitaines. Estant en l'aage de vingt cinq
(I) Christophe Jouvenel de La GhapeUe-aax-Ursins.
ans, je prenois plus de plaisir à ouyr discourir les vieux guerriers , que j&ce fis jamais à entretenir la plus belle dame que j'aye jamais aymé. Escoutez donc ce que j'ay à vous dire.
Quand vostre maistre vous baille une plaee en garde, vous devez considérer trois choses: la première, l'honneur qu'il vous faict de se fier tant en vostre sagesse , valleur et bon entendement, de faire choix de vous pour vous bailler une cliarge de telle importance. L'honneur qu'il vous fait n'est pas petit, car il honnore non seulement vostre personne, mais toute vostre race, vous baillant en charge une clef de son royaume, ou quelque ville qui Iny importe grandement, comme estoit celle dont je vous ay représenté le siège. Gest honneur, disje , qu'il vous fait , traisne une queue si longue, que non seulement vostre renommée s'estend par tout le royaume d'où vous estes sorty, et aux environs de la place que vous deffendrez, mais aussi par tout le monde. Nous sommes curieux d'entendre ce qui se faict , bien et mal , qui est bon et mauvais ; et, encore que nous n'y ayons interest, si voulons nous sçavoir toutes choses: c'est le naturel de l'homme. Et ainsi par tous les pays estrangers vostre nom sera cogneu pour jamais , en bien ou mal ; car tout ce qui se faict est mis par escrit; et , sans les escritores qui se font parmy le monde, la pluspart des gens d'honneur ne se soucieroient d'acquérir de la réputation, car elle couste trop cher. Jamais homme n'en eust à pire marché que moy; mais rhonneste désir que nous avons de perpétuer nostre nom , comme on faict par les escrits, est cause que la peine semble bien douce àceluy qui a un cœur généreux. Il me semblolt, lors que je me faisois lire Tite-Live , que je voyois en vie ces braves Scipîons , Gâtons et Césars; et quand j'estois à Rome , voyant le Gapitolle, me ressouvenant de ce que j'avois ouy dire (carde moy j'estois un mauvais lecteur ) , il me seœbloit que je devois trouver là ces anciens Romains. Donc les historiens, qui ne laissent rien à mettre en leurs livres, marqueront vostre nom en blanc et en noir, avec gloire ou avec honte, comme vous voyez qu'ils ont faict de tant de capitaines qui nous ont devancez.
La seconde chose que vous devez mettce devant vos yeux , c'est que vous devez penser, si vous perdez vostre place , quel donmiage vous apportez premièrement au Roy ; car c'est son bien et sa maison, n'y ayant aucune place de garde que ce ne soit proprement la maison do Roy; outre que les revenus sont siens, et dont TOUS le privez en perdant la place, et enrichissez son ennemy^ augmentez soahoimeur,et ftictes
COMUBNTiiJaES DB BLiUSK DB MÛNTLUC. [15ôôJ
Idl
hoDte à Tostre maistre , qui y<^t dans tes histoires escrit pour jamais que sous son règne une telle place s'est perdue. Puis vous devez penser au dommage que vous portez à ses pauvres sujects, combien de malédictions vous donneront ceux qui sont voisins de la place que vo«s aurez perdue ^ car ils seront destruits. Par voitre nonchalance , ou faute de cœur, ils sont nûDez et perdus. Us maudiront l'heure que vous Autes jamais né , et sur tout les pauvres habitansqui ont^ par vostre faute, changé de roy et de maistre y ou bien , chargeant leurs enMts sar les espaules , ont esté contraints d'aller cercfaer domicilie ailleurs. 0 que ces pauvres Anglois, qui s'estoieut accasez depuis trois cens ans dans la ville de Calais, doyvent maudire la lascheté et pdtronnerie de celuy qui si laschement laissa perdre une si bonne place 1 Gomment pourrez vous lever les yeux si vous tombez en tel malheur? Auparavant^ vous estiez tionoré et estimé ; tout le monde se resjoûissoit de vottre venue , priant Dieu pour vous qu'il vous conservast. Que si ce malheur vous advient, au lieu de louanges, vous aurez des injures, pour prières malédictions, et vous donneiKMit à tous les diables ; et, au lieu de vous earetser, on vous tournera le dos, chacun vous monstrera au doigt ; de sorte que cent fois le jour vous maudirez l'heure que vous n'estes mort dans vostre place, plustost que de la rendre honteusement.
Non seulement vostre maistre, les princes et sdgneurs vous verront de mauvais œil , mais les femmes et les enfans. Et veux encore passer plus outre , que vostre propre femme , encore qu'elle bee semblant de vous aymer, elle vous hayra et estimera moins dans son cœur; car le naturel de toutes les femmes est tel , qu'elles hayssent mortellement les couards et les poltrons , encore qn^lls soient bien peignez, et ayment les hardis et courageux, pour laids et difformes qu'ils floi^t. Elles participent à vostre honte; et , quoy qu'elles soient entre vos bras dans le lict, faisant semblant d'estre bien aises de vostre retour, elles voudroient que vous fussiez esté cstouffé, ou qu'une canonnade vous eust emporté. Car, tout ainsi que nous pensons que la plus grande honte d'un homme est d'avoir une 'enune putain, les femmes aussi pensent que la 0M grande honte qu'elles ayent est d'avoir un fîti couard. Ainsi vous voy-là bien accom- J|riii mcmsieur le gouverneur qui aurez perdu Wlt90fi»f veu que dans vostre propre lict ^IjÉUMiiudira.
ihis que dirons nous de vos en&ns? on leur Npiodtera qu'ils sont fils d'un père lasche , et
verront son nom par escrit , et les mal-heurs dont il aura esté cause; car il n*y eut jamais perte de place , si petite soit elle, qui n'apporte une infinité de maux. Il court un si grand malheur pour vos enfans , qu'il faut que , pour esteindre vostre vilaine renommée , et mettre la leur en crédit , ils bazardent leur vie à tout propos, sans discrétion; et bien peu eschappent sans mourir , de ceux qui par ce moyen se veulent faire remarquer. Combien en ay-je veu en mon temps, lesquels, ayant fait quelque signalée faute , la voulant reparer se sont perdus, voire exposez à la mort au premier hazart, ayant regret de vivre ! Que si vos enfans eschappent de ce malheur, encore craindra le Roy, quelque grande réputation qu'ils ayent acquise , de leur bailler une place en garde , craignant que les enfans ne ressemblent au père , comme il advient ordinairement. Ainsi vous ne vous ruinez pas seulement , mais toute vostre postérité.
Pour éviter et rompre le col à vostre mau^ vaise fortune et à tous ces malheurs , il y a bon remède, lequel je me suis appris moy-mesme, et suis contant de le vous enseigner si vous ne le sçavez. Premièrement vous devez considérer tout ce que je vous ay dict , et mettre d'un costé la honte, de l'autre Thonneur que vous aurez si vous deffendez courageusement vostre place, demeurant victorieux, ou, pour le moins, ayant fait tout ce qu'un homme de bien peut faire , de sortir triomphant et comme vainqueur, encore que vous soyez vaincu , comme vous voyez que je fis en ce siège. Songez tousjours que vous voyez vostre prince et vostre maistre devant vous , et quel visage vous devez espérer si par vostre lascheté vous perdez sa place. Et pource qu'il n'y a eu jamais commencement en une chose qu'il n'y aye aussi sa fin , songez dés l'entrée quelle doit estre la fin , et pensez que vostre maistre ne vous a pas baillé ceste place pour la rendre, mais pour la sauver; qu'il ne vous Ta pas donnée pour y vivre seulement , mais aussi pour y mourir , s'il est besoin , en combattant. Si vous luy demandiez à vostre départ : voulezvous que je meure avant la rendre? il vous dira que vous devez combattre jusques au dernier jour de vostre vie, car puis que vous estes son suject elle est à luy. Le seigneur de Jamac disoit quelque jour au Roy nostre maistre que c'estoit la plus grande ruze et finesse dont les roys se soient jamais ad visez, d'avoir fait accroire à leurs sujects que leur vie estoit à eux , et que leur plus grand honneur estoit de mourir pour leur service, mais aussi c'avoit esté une grande sottise à nous de le croire , ny faire tant d'estat de ce beau lict d'honneur. Si est-il vray
COMMBNTAmBS DE BLÀIS£ DE MONTLVC. [155ô]
pouitant, car nos vies et nos biens sont à nos roys , l'ame est à Dieu , et I*tionneur à nous ; car sur mon honneur mon roy ne peut rien.
Pour retourner à ce que je vous ay dît, si TOUS n'avez ceste resolution en vous-mesmes acceptant la charge qu'on vous donne , vous ferez mieux de vous excuser : il y a assez moyen de se descharger ^ et y en a prou (1) qui prendront volontiers ce que vous refuserez. Que si vous Tacceptez en ceste délibération pour en venir bien à bout, faictes une chose ^ ne pensez Jamais à vostre mort: c'est affaire À un sot d'avoir peur de mourir s'il ne la void à trois doigts de luy; encore faut-il qu'il pense lors qu'elle est à cent lieues. Songez au contraire comment vous la pourrez donner à vos ennemis; car si vous entrez en Tapprehension et crainte de la mort , tenez hardiment vostre place pour perdue ; car ceste peur vous desrobe le sens et Tentendtment , qui est la meilleure pièce de vostre harnois : vous avez beau estre vaillant si cela vous manque au besoin. Donc si vous la voulez conserver, il ne faut pas que vous entriez en ceste crainte de mourir , car la peur ne nous vient que trop d'elle mesme et de nostre naturel, sans que nous l'aydions à venir par nos imaginations. Il la faut rejetter si elle s'offre devant vous : ayez soudain recours à l'intention du Roy, et pourquoy il vous a mis lÀ ; songez au deshonneur et honte où vous allez entrer ; lisez ou faites vous lire souvent les livres qui parlent de l'honneur des grands capitaines , mesme ceux qui ont escrit de nostre temps, comme Langey, et un autrequi a escriten italien, je ne scay comme il s'appelle, qui a si bien escrit depuis le roy Charles huictiesme : souvent je me le suis fait lire , c'est un bon autheur. Pleust à Dieu que nous qui portons les armes prinsions ceste coustume d^escrire ce que nous voyons et faisons ; car il me semble que cela seroit mieux accommodé de nostre main [j'entends du fait de la guerre ] que non pas des gens de lettres : car ils desguisent trop les choses, et cela sent son clerc. Lisezdonc ces livres, et songez en vousmesmes : Si je fais comme Anthoine de Levé à Pavie , le sieur de Lude à Fontarabie, le seigneur de Bouillon à Peronne , le seigneur de Sansac à la Mirande, et Montluc à Siene, que dira-on de moy ! quel honneur rapporteray-je à ma maison! et au contraire si je me rends, quelle honte et infamie pour moy et pour les miens ! Ayez après vostre recours à Dieu, et le priez qu il vous garde de tomber en ces mal-heurs, luy remettant le tout entre les mains. Apres cela aydez vous de
(I) Amcx.
tput ce qu'il a mis en la puissance des hommes, comme vous voyez que j'ay tait en ce siège; et sur tout soyez diligens et vigllans, songeant tousjours à vestre charge. Si vous faites cela avec Toubly de la mort et du danger , vous aurez le moyen de conserver vostre place , quand ce seroit un pigeonnier ; et quand bien elle se perdra , y ayant fait vostre devoir , croyez qu'alors Dieu y a mis la main. Il faut tousjours tenter; car j'ay veu souvent perdre ce qu'on n'eust jamais pensé, et sauver tel qu'on tenoit pour perdu. Si vous y mourez , vous ne vous deshonnorerez ny vostre postérité, et si vous vous enterrerez avec une immortelle réputation , qu'est tout ce que les hommes qui portent les armes doivent désirer ; car l'homme qui a peur de mourir ne doit jamais aller à la guerre, puis qu'au monde il y a tant d'autres exercices où Thomme peut appliquer son esprit et son entendement, mesmement en ce royaume de France où il y a tant d'ordres , soit de justice , soit des finances, et trop pour le bien du Roy et de son Estât; car tant de belle jeunesse vit inutile, laquelle seroit propre à porter les armes. Entrant quelque fois aux parlemens de Thoulouse et Bordeaux , d^ puisque je fus lieutenant du Roy en Guyenne, je me suis cent fois estonné comme il estoit possible que tant déjeunes hommes s'amusassent ainsi dans un palais , veu qu'ordinairement le sang boult à la jeunesse. Je croy que ce n'est que quelque accoustumance; et le Roy nesçauroit mieux faire que de chasser ces gens de là , et les accoustumer aux armes. Et pour retournera vous qui commandez dans les places , et vous qui vous y voulez enfermer , si vous craignez tant la mort, n'y allez pas, combien que ce soit une folie de la craindre : ceux qui souflent les charbons en leurs maisons n'en sont pas plus exempis que les autres ; et ne sçay pas quel choix il y s de mourir d'une pierre dans les reins on d'une balle par la teste : si Dieu me donnoit le choii je n'aurois pas grand peine de le prendre.
Sur tout, mes compagnons, il faut avoir Tesprit tendu à espier ce que vostre ennemy pcot faire , et jouer deux roolles , disant à part vous: Si j'estois l'assaillant que ferois-je? par qœl costé pourrois-je entreprendre? Car croyez que le plussouvent vostre jugementet celuy de vostre ennemy se rencontrent. Communiquez en à ceux que vous avez cogneu personnes d'entendement , tantost en commun , afin de ne mettre personne en jalousie, et le plus souvent en privé. Que si vous vous trouvez sous une natien où il faille manger du chou , et que vous ne soyez le I plus fort , composez vous selon leurs humeurs, l Mordez vous la langue plustost que trop parler.
COMMBNTAIBES DB BLAISB DB MONTLUC. fl555]
Bamenez les par douceur et courtoisie , et sur tout moDStrez leur le chemin lorsqu'il faudra pâtir; car si vous, monsieur le gouverneur , voûtes Tivre à chère ouverte , et cependant retrandier le manger des autres , vous tirerez sur vous la haine de vos capitaines et soldats. Il est raisoimahle que vous , qui avez plus d'honneur , ayez phis de part à la peine.
Je vous veux advertir d'une autre chose, c'est que, lors que Textremité vous pressera, vous ne demieuriez guère enfermé en vostre cabinet ; mais monstrez vous aux capitaines et soldats , Toire aa peuple, avec un visage asseuré : vostre seule présence leur redoublera le cœur. J'ay eogneu en mon temps prou de lieutenans de roy qui eskiignoient d'eux les gentils-hommes, pour iêsfaire attendre quelquefois trop en leurs salles, et ne parler À eux. Le gentil-homme veut estre caressé , mesmement le gascon; et cependant eeux-ià font les empressez. J'en ay cogneu un ose fois en ma vie : parce qu'il avoit de très bdles parties , je ne le veux- nommer^ car nul n'est parfaict au monde. Celuy-là deux heures da jour s'enfermoit dans son cabinet, feignant ÎBite quelque depesche d'importance ; mais c'estoit pour lire Rolland le Furieux, enitalien : son secrétaire mesme nous le disoit ; ce qui nous fiiisoitd^iter, car cependant nous estions à arpeater sa salle ou sa cour. N'en faites pas ainsi : vos heures de plaisir doivent estre à vous promener sur les rempars , visiter vos magasins et regarder si rien vous deffaut
Si vous vous trouvez en lieu où vous soyez pressez, n'oubliez à vous servir du moyen que je tins pour me deffaire des Allemans , et prenez exemple à ma faute, car jetarday trog^mais je peosoistousjours que le marquis me voulust forcer par l'espée et non par la faim , mais il fut aussi fin que moy. Que si vous vous doutez de quelque trahison , et que vous n'en puissiez sçavoir le fons, faictes vous donner des avis supposez, et , sans nommer personne , dites que vous estes adverty qu'il y a entreprinse sur vous^t qQe vous estes sur le point de la descouvrir. Faigoez aussi avoir quelque intelligence en l'armée de vostre ennemy, encores que vous n'en y ayez pas , car ce sera une contremine. Je ne V0Q8 diray que ce mot , que vous vous représentiez, et la bonne grâce de vostre prince , et ttn inimitié ; car vous avez le choix : elle ne s'ef- ^ pas comme la nostre. Les Roys ont autre <^<rar <pie nous : ilsne pardonnent gueres à ceux qui hur font perdre quelque chose, car ils veuknttousjours gaigner. Quel mauvais visage eust
ce brave seigneur de Lautrec à son retour de
liilai 1 et Dieu sçait s'il en estoit cause : il sou-
loit dire que ce fnst le plus grand ennuy qu'il eust de sa vie. Souffrez doncques toutes les extreraitez : n'oubliez rien de ce que doit faire un homme de bien. Je sçay bien qu'il faut perdre , * qu'il faut gaigner, et n'y a rien d'imprenable ; mais desirez cent mille fois plustost la mort, si tous moyens ne vous deffaillent , que dire ce meschant et vilain mot : Je la rends.
Monsieur de Strossi me presta une gallere pour me ramener en France , et envoya un sien parent , jeune homme de vingt ans , chevalier de Sainct Jean, à Givitavechia, pour l'apprester, et voulut que le chevalier mesme m'amenast à Marseille. Le mercredi matin je pnns la poste et vins à Rome, où j'arrivay environ les quatre heures après midy , et fis aller les capitaines Lussan , Rlacoo et Sainct Auban , m'attendre à Givitavechia , car monsieur de Strossi leur donna congé pour quatre mois. Les autres demeurèrent avec ledit sieur. Monsieur le cardinal d*Armaignac me logea , et fus aussi bien reçeu de tous les ministres du Roy que gentilhomme sçauroit estre. Ils avoient desja entendu ma sortie , car le marquis Tavoit mandé par un courrier à son frère, monsieur le cardinal. J'y trouvay monsieur le cardinal de Guise et monsieur le duc de Ferrare, père de cestui-cy , es-" tant là encore depuis la création du pape Marcel. Sa Saincteté demanda à monsieur le cardinal de Guise si j'estois arrivé, comme l'onluy avoit dit; il dit qu'ouy : et alors il le pria de me faire venir devant luy , car il avoit grand envie de me voir. Et monsieur le cardinal me trouva près le logis de monsieur d'Avanson (t) , ambassadeur, lequel me dit que j'allasse faire la révérence à Sa Saincteté, qui avoit envie de me voir. Monsieur d'Avanson me presta son coche. Je trouvay le Pape levé, sur une chaire près son lict , si mal , qu'à peine pouvoit-il guère parler ; mais nonobstant il me fit fort bon accueil. Je luy dis que je ne le voulois importuner de parolles, mais que j'esperois qye Dieu luy envoyeroit la santé daos deux ou trois jours , et qu'après je luy viendrois rendre compte comme les choses estoient passées à Siene. Il me dit qu'il en estoit bien informé , mais qu'il seroit encores bien aise de l'entendre de moy; et me dit ces mots , que je pou vois dire que jamais homme , de quelque nation qu'il fust , n'avoit eu tant de crédit , ny n'avoit encores avecques les Sienois , que moy. Là , je prins congé de luy pour ne le fascher , et trouvay monsieur le cardinal de Guise au logis de monsieur d'Avanson , auquel je dis qu'ils pouvoient bien rentrer au conclave pour
(f ) Jean de Saint-Marcel , seigneur d'Avanson , etc.
COHllENTAUlBS DE BLAISB DX MOSTLUG. [Ié6d]
faire un autre pape , car celtty4à ne seroit pas en vie le lendemain au soir , comme il fut vray ; car le lendemain , environ vespres , il trespassa.
» Et le Jour après je prins congé de tous , et m'en allay à Civitavechia ; qui Ait un vendredy , et le samedy , à la pointe du jour, je m'embarquay. Les pompes, les plaisirs, les délices, la curiosité de ceste ville , ne me peust arrester un jour , pensant que peut estre ailleurs je pourrois faire service à nostremaistre. Une chose veux-je dire, encore qu'elle soit à ma louange , qu'allant par les rués, et' allant au chasteau sâinct Ange, tout le monde couroit aux fenestres et sur les portes, pour voirceluy quiavoit si longuement deffendu Siene. CSeia ne me faisoitque d'autant plus eslever le cœur pour acquérir de Thonneur; et , encore que je n'eusse pas presque d'argent pour m'en retourner , si me sembloit-il que j'estois plus riche que seigneur de France.
Or nous fiâmes voile environ lapointedu jour, et eusmes aussi bon vent que nous l'eussions sçeu désirer; et vinsmes à Capocorée (1) sur l'entrée de la nuict. Là donnasmes sonde, et deux heures devant jour nous passasmes le destroit qui est entre la Gorce et la Sardaigne , et ftismes à Boniface (2) , où estoit monsieur de
"La Molle, vers les neuf heures du matin. J'avois sçeu à Civitavechia que le prince d'Orie (3) estoit party devers Plombin (4) avec trois ou quatre mil soldats qu'il avoit embarquez dans cin quante deux galleres , et qu'il alloit pour combattre monsieur de Termes qui battoit Galvy; ce qui fut causeque je passay à Bouiface pouren advertir ledit sieur de La Molle , lequel incontinent depescha vers ledit sieur si à propos, qu'A peine peut-il estre levé assez à temps pour qu'il n'y fut surprins , et fut coatrainct, comme il me dit depuis, de mettre trois canons dant la mer, lesquels depuis il retourna pescher. Je luy fis là un bon tour , et un bon service à mon raaistre. Vous qui portez les armes, et qui voulez bien servir vos princes , ayez tousjours Tœil à ce qui les concerne , pour donner advisde ce que vous Jugez propre pour leur service. J'en ay veu de si bons amis qui s'esjoulssoyent de la perte de leurs compagnons , pour penser augmenter leur gloire de leur honte : je n'ai jamais fait cela , ny ne le voudrois faire au plus grand ennemy que j'aye au monde ; j'en pourrois bien dire de grands et notables exemples , mais je les laisse pour revenir à mon propos. Le baron de La Garde estoit aussi en un port de mer près du lieu où estoit monsieur de Termes, il futadverty promptement que l'armée du prince d'Orie es-
(I) Ao Gap-Gone. — (S) Booifiicio.
toit en mer, mais il ne sçavoit de quel costé. Si est-ce que par opinion il se leva promptement tensmt la routte de Marseille, qui Ait cause de la salvation de monsieur de Termes; car, oomme le prince d'Orie pensoit surprendre le baron de La Garde à ce port de mer où il estoit, il M adverty qu'il estoit party il n'y avoit pas eùiq ou six heures; ce qui l'occasionna de le suivre, tenant mesme route: celaestoitlesamedymesise que J'avois eu ce bon vent, et le suivit jusques aux isles d'Hyeres. Le baron sans s'arrester vogua vers Marseille; car s'il se fùst arresté aux isles il estoit troussé , d'autant ju'il n'avoit qm quatorze on quinze galleres. Je me départis de monsieur de La Molle le dimanche environ dix heures, et tout le Jour Je ne peus feire chemin, pource que le vent m'estoit contraire. Environ deux heures avant jour , le mesme vent qu'avoit couru le samedy retourna, et nousmismeseo chemin, qui estoit le lundy.
Or sur la pointe du Jour je dis au chevalier s'il avoit plus grand voyle que celle-là : il ne dît que c'estoit la plus grande ; s'enquerantalors pourquoy je le demandois , si je voudrois faire plus grand diligence, je luy dis qu'ooy : ettoat incontinent il mit un. voyle sur laconrcie presia pouppe. £t sur la pointe du jour il survint on brouillard qui dura j usques à ce que le soleil fat haut, et commença le brouillard à pas^r. Et alors la garde de la gabie conunençaicrier: Vellel velle! et bien tost après commenee i crier : Gallere ! gallere ! Alors le chevalier i« dit que ce ne pouvoit estre autre que leprince d'Orie ou le baron de La Garde. Et tout à no coup le brouillard s'abbatit , etnoustrouvasmes au mili^ de cinquante deux galleres :quatone, qui s'estoient départies de latrouppe, preuoye&t le chemin vers la Sardaigne, et nous Mmes an milieu. Tout le monde commença à se désespérer dans la gallere : lespilottesvouloientgaigttf la coste de Barbarie pour nous sauver; le comité n*estoit pas de cest advis , ains que nous devions tirer outre à force de rames et de voyles. Sainct Auban et les autres capitainesa^'OTeot les plus belles affres que gens eurent Jamais, di* sant qu'après estre sortis d'une si grande extF^ mité que du siège de Siene, ils estoieutsur ie point d'estre réduits à ce mal-heur , de se ^oir attachez à la cadene (5) ; que , plustost qn6 « voir réduits à ce malheur, il valloit mieux ro»»* rir les armes à la main. Quelque mine qne p fisse, je n'estois gueres plus asseuré, et eusse bien voulu estre à planter des choux. Tout à on coup quatre des quatorze conunencerent à tonr-
(5) LeprinoeDoria.--(4)PioaiUno.-(5)AtadiiiB'
GDK1UHTAIBB8 »B BLAIM DB MOnLUC. [i6&ê] I5S
BOT ies iffyles à nom pour nous donner dessus, et les aiiirefl amenèrent jusques à la moitié de l'triire (1) pour attendre ceax-cy. Et comme les fnatre eurent haussé la voyle pour venir sur BOUS à rame rancade (3) , la pointe de leurs galkres fut à l'endroit de nostre fougon (8) ; et, pource que le cheyalier ne disoit mot, et que tout le monde crk)it dans la gallere avec une misérable confd^on, Je lui dis : « 0 chevalier , il s^nhle que vous vous perdez : vous avez ealté noony aveeques un des vaiUans hommes qui jamais monta sur la mer , qu'estoit le {Nrieur de Capae (4). § Alors il me respondit : No me perdo, no me perdo per Dio, mas io gardo la mie (5). Les galleres ennemies cependant vindrent à une portée d'arquebuzade de nous pour nous investir; et alors le chevalier , allant de poupe en proQë, accooragea tout le monde, faisant tirera voile rancade (6) , tirant tant que nous pouvions ; de sorte que , quand ils nous cuiderent investir, BOQS ftismes plus de cinquante pas devant eux, et leor oommençasmes à tirer arquebuzades. Ils Dm^Myvirent environ mil pas, et à cause de ces trois voyies que nous avions , avec la peur qoe nous donnoit des aisles, il nous sembloit qw nostre gallere Yollolt devant les leurs, de &ÇOD que tout à un coup ils haussèrent les rames. Et nos mariniers lors à belles injures fireBt à qui mieux mieux; ainsi nous sauvasmes en d^it d*eux , pour la grande diligence de nos gms. Et, pource que nous n'eusmes pas le vent vers le soir , qui nous commença un peu à changer , ne pensmes estre à Marseilles jusques au nardy à soupper. Et trouvay monsieur le comte de Tande , madame la comtesse , et le baron de La Garde, quisouppoient au Jardin de monsieur de Sainct Blancart , lesquels furent tous esbahis de me voir, ayant Mt estât que J'estois mort, et Sieflië saccagée etbruslée; car ils sçavoient aoQvelles , estant en Corsegue (7), de jour à aulre,de4a Romanie (8), et quej'estois à Textrenité , sans espérance d^avoir jamais composition; et tenoit toujours le baron de La Garde ^cste opinion , quand il estoit avec monsieur de Termes en Corsegue , et à Marseille lorsqu'il bt arrivé, et que je jouerois à la desesperade nr ia sortie , si le marquis ne nous feisoit telle composition que Je voudrois. Autres disoient fia J'avois perdu Tentendement, et que Dieu BK vottloit punir de ma trop grande témérité et Me. Us parloient de moy ainsi que J'entray le Jardin. Ib ne voulurent que je leur disse
(0 Du mât. — (2) A force de rames.
<S) Foyer, coStiiie de vaisseau.
rien Jusques à ce que J'eusse souppé, car ils avoient presque adievé. J'eus bien tost faict, car il m'estoit de£fendu de ne manger guieres après avoir lant Jeusné , et croy que cela fut cause de la mort de plusieurs après estre sortis ; car il faut peu À peu remettre nature. Apres Je leur contay tout de point en point comme j'avols &it ; ils tindrent cela pour une chose estrange. Le baron se trouva fort esbahy quand Je luy dis que le prince d'Orie l'avoit suivi Jusques aux isles d'Hyeres , et remercioit Dieu de ce qu'il n'avolt creu aucuns de sa trouppe qui vouloient qu'il donnast sonde aux isles , et tint monsieur de Termes pour perdu , à tout le moins son artillerie ; mais je luy dis que, sur ma relation , monsieur de La Molle avoit envoyé à toute di* ligence vers luy pour l'advertir. Je depeschay le lendemain matin le sieur de Lecussan en poste devers le Roy, pour lui donner advis de mon arrivée; car monsieur le comte me dit que Sa Majesté estoit fort mal contante de moy, de ce que je m'estois laissé réduire au dernier morceau , et qu'il n^en pouvoit espérer que la perte mienne et la ruine de la cité, d'où dependoit toute sa réputation en Italie. Voyez les dangers qu'on court à servir les princes. Il n'y a ordre ; ils sont nez pour commander , et nous pour servir et obeyr; et Dieu sait si j'avois occasion de me plaindre d'avoir ainsi esté abandonné et mis en proye; mais c'est tout un : il leur semble qu'encores ce nous est trop d'honneur de mourir pour leurs querelles. Le baron me pressa fort d'y depescher , et fit promettre au sieur de Lecussan qu'il courroit nuit et Jour ; ce qu'il fit. Je demeuray avec eux jusques au vendredy matin que Je prins la poste, et arrivay à Sainct Mathurin le neuflesme ou dixiesme jour de may , où je trouvay ledit sieur de Lecussan ((ui m'attendoit pour me dire la grand joye que le Roy avait eu, quand il luy eut le tout racompté, s'esmerveillant Sa Majesté de ma fortune , et disoit à tout le monde qu'il croyoit que j'estois le plus heureux homme du monde, après un tel et si long siège, sans espérance de secours, estre sorty si honnorablement, ayant affaire non seulement à l'Empereur, mais aussi au duc de Florence , qui desiroit se venger des Sienois. Il tenoit pour un grand heur l'escapade que j'avois faite sur la mer des pattes du prince d'Orie. Le lendemain matin je fus au lever de monsieur de Guise , qui ne se pouvoit saouller de m'embrasser , et m'amena en la chambre du Roy , lequel
(5) ■ Non , de par Dieu , je ne me perds pas , je sauTe ma galère. <»
(6) Â force de foUes. (7) En Corse. (8) De la Romagne.
COMMBNTAIABS DE BLÀISE DE MONTLUC. [1555]
estoit encores au lict, toutesfois esveilié; et à rentrée de la chambre il commença à crier tout haut , me tenant par la main : « Sire, voicy vostrc homme perdu. » Et alors je m'apppochay pour luy baiser les mains; il m'embrassa de tous ses deux bras, et me tint la teste conte sa poictrine presque autant comme on demeureroit à dire un Paty-nostre , me disant par deux fois en me tenant de ceste sorte : « Hé , monsieur de Montluc , vous soyez le bien venu ! Je ne vous pensois jamais voir. » Alors Je luy dis que Dieu m'avoit conservé pour luy faire encore en ma vie un bon service : il me dit qu'il le croyoit , et estoit bien asseuré que pour ce faire je n*y espargnerois ma vie ; et me retourna encores r embrasser , puis se leva. Je me retiray au logis que le mareschal des logis avoit baillé andict sieur de Lecussan par le commandement du Roy mesme, aussi content du bon visage de mon maistre , comme s'il m'eust donné quelque riche présent; car j'ay esté teusjours glorieux : aussi suis-je gascon. Gela seul estoit bastant pour me faire passer toutes impossibilitez. Monsieur le cardinal de Lorraine et monsieur le connestable estoient pour lorsà Ardres, traictant quelque paix entre r£nfpereur et le Roy. Apres que sa Majesté eut disné, vers une heure après midy, il se retira dans la gallerie y monsieur de Guise seulement avec luy; il me fit appeller. Monsieur de Guise ferma la porte après que je fus entré. Lors il voulut que je luy rendisse compte par le menu de ce qui s'estoit passé durant le siège» depuis ly remier jour que j*entray dans Sienejusques au dernier, tellement que le propos en dura si longuement , que les capitaines qui estoient venus avec moy, qui estoient demeurez sur la terrasse, me dirent qu'ils avoient ouy sonner Thorloge cinq fois. Il print un grandissime plaisir au retranchement du pain, et de la sorte que j'en avois usé, et des remonâtrandes que j'avois faict aux capitaines et au sénat. Print aussi grand plaisir à la délibération que j'avois prlns de leur donner la bataille dans la ville, et sur tout à Tordre que j'avois fait , duquel il me souvenoit beaucoup mieux lors qu'à présent , car il fut imprimé en Italie ; et la dernière fois que je suis retourné de la Toscane, le duc d'Urbin me dict à Pesero (1) qu'il l'avoit, et que jamais n'a voit trouvé chose qui plus luy pleust que celle-là. Sa Majesté voulut aussi que je le misse par escrit : il en fit donner la coppie à plusieurs gouverneurs , et me souvient bien quïl commanda qu'on l'envoyast à Mariembourg, où monsieur le mareschal de Cossé es-
(0 Pesaro.
toit , ou bien monsieur de Fumel. Il eut grand pitié quand il entendit le &ict des bouches inn* tilles; et sur la fin il me demanda-deux choses: la première, comme j'avois peu faire d'accorder les quatre parts et nations, ennemis mortels les uns des autres; car tous genendlement , comme Ton luy avoit dit, s'estoient comportez si bien les uns avec les autres sans desordre, qu'il n'estoit possible de mieux, ayant passé Espagnolset Flamens avec sauf-conduit; ce qu'on tenoità chose miraculeuse , comme faisoit bien l'Empereur mesme, s'estonnant que j'eusse peu accommoder ces gens là de ceste sorte : et des Italiens mesmes qui venoient d'Italie loy en foisoient le récit comme d'une chose non ooye- Alors je luy respoudis que c'estoit une chose que j'avois trouvée facile; et comme je le vis affectionné à la vouloir entendre, cognoissant quïl prenoit plaisir d'en ouyr conter, je loy dis que je m'en estols ailé uD samedy au marché , et qu'en présence de tout le monde j'avois achepté un sac et une petite corde pour lier la bouche d'iceluy, ensemble un fagot, ayant prins et chargé tout cela sur le col à la veuê d'un chascun ; et comme je fuz à ma chambre, je demanday du feu pour allumer le fagot, et après je prins le sac , et là j'y mis dedans toute mon ambition, toute mon avarice, mes haines particulières, ma paillardise, raagoarmandise , ma paresse , ma partialité , mon envie et mes particularités, et toutes mes humeurs de Gascogne , bref tout ce que je peus penser qoi me pourroit nuire à considérer tout ce qn'il me falloitfaire pour son service ; puisapresjeiiayfort la bouche du sac avec la corde , afin qoe rien n'en sortist, et mis tout cela dans le feu ; et alors je me trouvay net de toutes choses qui mepoovoltempescher en tout ce qu'il falloit que je fisse pour le service de Sa Majesté. Et si dis que tous ses ministres à qui il bailloit tes charges voaioient faire de ceste sorte, qu'il n'atteindroitfas à oc que Dieu a réservé pour soy , qui est le ciel, mais si feroit bien à tout ce que Dieu a faict sur la terre , et mis en la puissance des hommes; car mon esprit tousjours estoit demeuré libre, sans qu'aucune chose m'empeschast à considérer œ qu'il me falloit faire pour venir à bout de mon dessein, qui estoit de ne sortir jamais de làqu'avec le dernier morceau à la bouche. El veux diie que tous ceux qui se despoullleront et bmsieront ce que j'ai dit cy dessus, que Dieu assistera tousjours avec eux, et, l'ayant ainsi fcvorable. l'homme ne peut faillir de faire ce qu'il voudra; car Dieu dcmeuf^ tousjours avec ceux-là, et aa contraire fuit ceux qui ne servent leur maistre de ceste sorte ; car ils faucent tous le serment
COMtfSNTAIRfiS DX BLAISST DB MONTLUC. [1555]
iplls out fait, ayant Jeuré de le servir loyallenimt et fidellement, ce que Ton ne peut faire estiDt garny et plein de tous ces vices et fautes. Sa Majesté se print à rire et me commanda de dire la vérité , et ne luy mentir poinct. Je luy dis que je ne luy mentirois non plus qu'à Dieu. Il me demanda si monsieur de Strossi me pouvait secourir; car ses ministres de Rome luy avoient mandé plusieurs fois qu'il le pouvoit faire , et qu'il n'avoit tenu qu'à luy que Je ne feusse secouru. Alors je luy respondis qu'il me demandolt une chose qu'il sçavoit mieux que moy. Surquoy il me dict que ce ne pouvoit estre] car il n'estoit pas là où luy et moy estions. Lors je luy dis : « Vous autres roys et princes avez les oreilles si longues., que vous entendez tout ce qui se fait , encores que vous en soyez à cent lieues. » Toutesfois je luy dis que Sa Majesté estant engagée en Escossq, à Calais, à Mariembourg, et autres chasteaux voisins, à Mets, en Piedmont, enCk>rsegue, elle devoit mieux sçar voir que moy si, après avoir fourny atout ce qui estoit besoin enceslieux-làoù il estoit engagé, il pouvoit envoyer argentaudit seigneur de Strossi pour faire une levée de gens de pied et de cheval , pour combattre une si grande force que le marquis avoit devant Siene , et , s'il ne Tavoit , en quelle sorte vouloit-ii que monsieur de Strossi me peust secourir, lequel n'avoit pas un homme pour req^ndre aux Espagnols et AUemans?
D'Italiens il n'en eust trouvé que prou , mais cela n^estolt pas jeu party ; que monsieur de Strossi estoit plein de bonne volonté, mais qu'on ne peut voler sans ailes ; que par trois fois il avoit couru beaucoup d'hasard pour son service , deqooy je luy fis le conte. Alors Sa Majesté me dit que ma response l'avoit contenté et satisfaict, et qu'il iToyoit ledit seigneur de Strossi estre son serviteur, et trop homme de bien pour tenir à lay ; et s'excusa grandement à moy de ce qu'estant eng^ en tant de lieux, il ne luy avoit esté possible d'envoyer gens en Italie audict sieur de Strossi qui fussent esté assez forts pour lever le si^e et combattre le marquis. Alors je lui dis : fl Or doncques , sire, ne vous en faut prendre à OMmsieur de Strossi ny à vous avec, car l'un et l^autre avez faict tout ce qui estoit en votre puissance; mais cela vous advisera une autre fois à pourvoir mieux à vos affaires. » G' estoit une cliarité qu'on prestoit audict sieur de Strossi, qui estoit autant pioqué et plus que le Roy pour Je faict de Siene, pour la haine qu'il portoit au duc de Florence. Apres cela il sortit, et s'en alla titmver la Royne et madame de Savoye (l) qui
{\) Marguerite, tœw de Heori IL
est de présent, et leur compta ce que je luy avois dit, principailement de monsieur de Strossi. Dequoy la Royne fut très aise , et le lendemain me fit cest honneur de me remercier du bon office d'amy quej'avois fait audit sieur de Strossi, qui luy appartenoit. Je n'avois garde de faire autrement; car , outre que j'eusse menty , j'honorois trop ledit seigneur de Strossi : il m'aimoitet ^timoit plus qu'homme qui sortit jamais de Gascogne.
Gecy fut fait le lundy : le mardy madame de Valentinois me dit qu'elle n'avoit jamais veu revenir homme d'une charge dont le Roy fust plus content et satisfait que de moy, et qu'il me loûoit grandement : je ne sçay si elle le disolt pour me flatter , mais elle le sçavoit jmieux que toute autre, car elle avoit fort gaigné le cœur dn Roy nostre maistre : elle dit que j'estois bienheureux. Gomme je parlois avec elle, le Roy arriva, et me remit encores sur quelques propos de mon voyage. Or avois-je la patente et déclaration que les Sienois m'avoient donnée scellée de leur grand sceau, déclarant que je n'avois jamais voulu consentir à la reddition de Siene, ny capituler au nom du Roy, mais aussi qu'ils m'appelloient en tesmoin s'ils avoient jamais voulu entendre à aucune capitulation, jusques à ce qu'ils s'estoient vous réduits à toute extrémité, et au dernier morceau de pain. Sa Majesté prit la patente et la leut, et après me demanda pourquoy je n'avois voulu capituler pour moy et pour les soldats , et qu'il trouvoit estrange que le marquis ne m'eust defTait à la sortie. Alors je luy respondis que c'estoit pour deux raisons : l'une , que j'avois pris une resolution de ne rendre jamais place , ains mourir plustost, et que le nom de Montluc, pour moy, ne se trouveroit jamais par escrit à rendre ny capituler, ne m'estant jamais mis dans place pour la rendre, ains pour la deffendre ou y mourir, comme j'avois mandé au marquis par le seigneur Gomelio et le capitaine Gharry ; et aussi pource que si Sa Majesté , ou un qui viendroit après luy, venoit à reconquérir Siene , et que les Sienois se voulussent ayder de la protection en quoy lis s'estoient mis , qu'il demeurast en cela à sa discrétion et liberté ; car il n'auroit plus puissance de dire que son lieutenant, qui estoit Montluc, avoit consenty à leur reddition, estant signé en leur capitulation, et qu'il ne devoit point quitter sa fortune , ny celle de ceux qui viendroient après lui à la couronne de France, fl Les fortunes de la guerre sont diverses et variables : Milan et Naples ont esté deux et trois fois à nous; Siene, sire, le sera peut estre encores. Je n'ov rien fait qui vous puisse preju-
GOnSICTAIlSS DB BtAISl W MOHTLVG. [1666]
dictor. » Il troaira ma raison si bonne qn*il en demeura fort content, et me commanda de faire mettre la patente dans mes papiers , et garder qu'elle ne se perdist jamais. Madame de Yalentinois luy respondit que les archives d'un pauvre gentilliomme n'estoient pas si asseurez que le thresor d'un roy , et que cela luy estoit de si grande conséquence, qu'il devoit commander estre mis dans le sien. II me la reprint de ma main, et la bailla à un vallet de chambre sien ou bien de madame de Valentinois , pour la donner à monsieur le garde des sceaux, qui depuis a esté monsieur le cardinal de Sens, et lui commanda qu*il la mist en son thresor où sont tous les titres du Roy. Or de cecy ne peut avoir que seize ou ^i^ sept ans : s'il plaisoit au Boy son fils, qui règne à présent, de commander à mon* sieùr de Fi2es, qui estoit pour lors secrétaire dudit sieur cardinal, qu'il fist cercher la patente. Je m'asseure qu'elle se trouvera : et en voudrois avoir donné cinq cents escus d'un double , pour laisser mémoire de moy et l'insérer dans ce livre; car cela tesmoignera que Je suis sorty de Siene sans capitulation aucune , enseignes desploy ées, les armes sur le col , et tabourin sonnant ; ee q«i ne se trouvera en livre quelconque , et que jamais homme aye fait un pareil trait : de sorte qu'il ne faut trouver estrange si je désire tant d'en avoir un double. Il ne faut pas que le Boy mesprise tant cela , qu'il soit hors d'espérance qu'il ne s'en puisse servir quelquefois; Sa Mejesté doit estre curieuse de la faire cercher plustost que moy : il y a plus d'interest.
Le jour après, qui fut le mercredy au soir, monsieur de Guyse me dit que le Boy s'estoit résolu de me bailler le lendemain l'Ordre (l), qui estoit en ce temps-là chose si digne et recerchée, que le plus grand prince de France ne se fust tenu pour content s'il nel'eust eu, et eust mieux aymé que le Roy ne luy fist jamais aucun bien, parce que c'estoit une marque d'honneur quin'estoitpasprofanée commeilestàpresent. Le lendemain, qui estoit le jeudy matin, le Roy m'en honora; et après disner je luy demanday congé pour m'aller mettre en ordre et séjourner un peu à Paris, car j'estois tout descbiré et rompu pour un nouveau chevalier de l'ordre : ce qu'il m'accorda, et me donna, avant que je partisse, trois mil francs de pensi<Mi prins à l'espargne , trois mil livres de rente sur son domaine où la comté de Guare , où j'ay partie de mon bien , estoit comprise. Bregeyrac faisoit le reste. Je
(I) L'ordre de Saint-Michel.
jouys deux ans de la comté» mais non de Bn* geyrac, pour ce qu'il eStoit ypothequé ailleurs; et Je desirois fort trouver les moyens de le deengager, à cause que monsieur de Valence, mon frère, y avoit une prieuré, et faisois estât de demeurer là plus qu'ailleurs : J'eusse bien emp» ché ce que depuis s'est monopole en ce lien là. Sa Miyesté me donna aussi deux mil escns argent comptant, et encores me dit que Je luy demandasse quelque autre chose qui meferoit besoia: Je luy demanday deux places de oonseilier av pi^rlement de Thoulouse, pour ayder à payer k mariage de ma fille que monsieur de Fontenillcs a espousée , m'ayant mandé monsieur de Valence, de Paris, que je luy demandasse cela , dont je retirerois plustost argent que d'autre chose. Lesquels Sadite Miyesté me donna, et de eest aident Je mariay madite fille , avec quelque peu d'autre, que ma femme avoit. Sdite Majesté me promit la première compagnie de gensdarmes qui vaqueroit. Je n'eus pas la première ny la seconde, mais j'eus la troisiesme; car les rois promettent tant, qu'il n'est pas possible qu'ils trouvent tout. Cecy advint après rm retour de Montalsin, à la seconde fois qu'il m'eavoya par delà ; c'estoit la compagnie de moasieur de La Guische (3). Voilà les biens-faicts que j'eus du Boy pour lors, qui ne furent pas petits. En somme, j'eus ce que je demanday; et depuis la mort de ce bon prince mon maistre, j'ay souhaitté la mienne cent fois, veu les grasdes traverses que l'on m'a donné. Il n'eost esté en la puissance des hommes de me les donner s'il fust esté en vie , car il n'oublioU jamais les services que l'on luy faisoit , tant petits fussentils; et n'estoit en la puissance des hommes de lui ester la bonne opinion qu'il avoit des personnes , quand ils lui faisoient service; et an contraire, quand un honmie avoit MX queli}» chose mal à propos en son service, quelque bon visage qu'il fist pour complaire à iSeux qui Isy voulolent ester la mauvaise opinion qu*ii en avoit pris, cela ne luy partoit jamais du ccear, comme monsieur le mareschal de Sainct André m'a plusieurs fois dict et déclaré sa complexion. Il estoit fort son privé, et le cognoissoit tresbiea- Or Sa Majesté vint à Paris cinq ou six jWïi après , auquel je demanday congé pour aller ji^ ques chez moy, pour veoir ma fiunille : ce qn il m'accorda volontiers. Je ne cacheray jamais les biens et honneurs que mes maistres m'ont faict) car cela est à faire à un coeur vilain et ingrat.
(2) Gabriel de la Guiobe.