UVRE QUATRIESME
A peine avoîs-Je demeuré trois sepmaines à ma maison, que Sa Majesté me depescha un courrier, me mandant que je l'allasse trouver là oà il seroit, sans marchander ny attendre autre ecnnmandement ; ce que je fis incontinent , n*ayant presque veu ma maison et mes amis ; mais la gloire de l'honneur est un poignant esguillon. A mon arrivée, Sa Majesté me dict qu'il fallolt que je m'en allasse en Piedmont trouver TDon^ur le mareschaide Brissac, lequel m'avolt envoyé demander pour commander les gens de pied, fiiisant estât que, pour secourir Sainct lago où monsieur de Bonnivet s'estoit enfermé, il luy faadfoit donner une bataille. On me depescha deux jours après que je fuz arrivé , me monstrant leBoy beaucoup de signes d*amitié, et d'avoir aggreable mon service. Je trouvay monsieur le mareschal de Brissac à Turin, malade de la goutte ; et le lendemain j^allay trouver monsieur d'Aumalle , qui commandoit l'armée à Sainct Valant, près Yulpian , laquelle estoit composée de cinq mil hommes de pied, mil hommes d'armes, et douze cens chevaux légers. Le Boy me donna à mon départ un coursier des siens , qui estoit très bon. Je faisôis venir mon train après moy, car je m'en allay en poste. Le mesme jour q«e j'arrivay vers monsieur d' Aumalle , je voulus aller recognoistre Vulpian pour y mettre le si^e; car le duc d'Albe (1) , ayant mal faict ses besongnes, avoit quitté Sainct lago. Ledict sieur d'Aumalle me presta un petit cheval gris. En \km jour, j'allay recognoistre la ville à moins âe cinquante pas; car je leur voulois monstrer que, peur avoir veu ma femme, je n'avois rien oublié de ce que je soulois faire. Geste recognoissance se fit à sa veuë et de plusieurs autres. k loy en rendis si bon compte , qu'il trouvaque du tout je luy avois dict )a vérité. Lendemain il mit partie de l'armée vers le chasteau , où les enne- »iis avoient faict un grand terre-plein environné d'on grand fossé, avec une tenaille (2) qui couvrait le ebasieau ; et entre la tenaille et le chasteau y avoit quatre vingts pas ou plus , et une tranchée qu'ils avoient faict encores au milieu ,
CD FerdiDand Akara de Tolède, doc d*A1be. (^ EspèeedefortmeatioDaTBiioëe.
afin 'que, s'ils perdoient la teste de ce grand bastion et tenaille avant qu'ils fussent au chasteau, se peussent retirer à ceste tranchée. Monsieur d'Aumalle avoit pour lors pour commissaires de l'artillerie Duno et Balasergues, qui firent commencer les tranchées à plus de cinq cens pas de la ville (3) , et trouvèrent que la terre estoit pleine de petits cailloux, de sorte que cent hommes n'eussent pas faict en un jour vingt pas de tranchée, et amusèrent deux jours ledict sieur en ceste besongne. J'estois fort mal cimtent que nous ne faisions ce que je voulois. A la fin , monsieur d'Aumalle se résolut de veoir luy mesme ce que je luy conseillois de faire , et allasmes à une heure de nuict par le costé du coing de la ville à main gauche , et par derrière une petite chapelle qui estoit à quinze ou vingt pas de la contre-escarpe : il ne mena homme du monde avec luy, que moy et Fequieres (4), qui depuis, h ce que j'ay entendu, a tourné le visage à la maison de Guyse, combien que ledict seigneur luy faisoit autant d'honneur, ou plus , qu'à gentilhomme qui fust près de luy. Ledict seigneur et moy marchasmes par dessus la contre-escarpe, etFequieres par dessous. Nous mesurions combien de contre-escarpe nous fallolt coupper pour mettre l'artillerie sur le bord du fossé, et voir aussi si le recul du canon seroit veu de l'arquebuserie des ennemis, et noua aussi, si nous logions contre la contre-escarpe. Nous en allasmes par dessus icelle, et tout le long des fossez plus de six vingts pas, passasmes deux sentinelles des leurs, sans qu'elles nous dissent mot parlans à l'oreille : que si nous eussions porté deux eschelles, il eust faict tenter la fortnne, pour veoir ce qu'il en fust advenu , car elle se présente souvent sans y penser, et lors que moins on n'y songe. Et quand se vint à la troisiesme, elle cria et esveilla toutes les autres, iesquelles, à ce que je pense, dormoient; et ainsi ledict seigneur, et moi avec luy, nous retirasmes vers la petite chapelle, beaucoup mieux accompaignez au retour qu'à l'aller, mais c'estoit de bonnes arquebusades; et fusmes con-
(5) L'armée française arriTa devant Valpiau le S sep- ' lembre 1553.
(4) De Pai de Fenqnières.
COKMBNTAIBBS DE BLAISB DE MONTLUC. [1655]
traincts nous Jetter dans la chapelle, le derrière de laquelle Fequieres gaigna. Or icelle chapelle estoit ouverte devers la ville, et là où la|porte se teuoit quand il y en avoit ; c* estoit un pillier de pierre carré de la grosseur d'un homme qui ne fust pas esté guère gros; et nous hastoient tant les arquebusades, que monsieur d'Aumalle fut contrainct se Jetter tout en un coup derrière le pillier, tout droict, et moi derrière luy, car toute la chapelle estoit ouverte. Je n*oûis à ma vie de plus grandes arquebusades; Je ne sçay si c'estoit la peur : il y avoit dequoy en avoir, car les balles presque tousjours touchoient le pillier duquel monsieur d'Aumalle se couvroit. Il me servoit à moy de pavois, car Je lui tenois ma teste et mon corps contre le sien. Ils nous tindrent là assiégez plus d'une grand demy heure; et faut bien dire qu'ils nous avoient ouys quand nous nous estions Jettez dans la chapelle, car nous les oyons erier : Juro à Dios ellos son en la capù lia ; io los è eniendidos (1). Monsieur d'Aumalle m*a depuis souvent faict le conte des belles affres que nous eusmes; car Je croy que plus de cent arquebusiers se vindrent affuster pour nous tirer : ils jettoient des brandons de paille allumés dans le fossé : « Nous voicy bien , dict-il , s'ils font une sortie. — Taisons-nous, monsieur, luy dis-Je, ceux de Lorraine ne sont pas si malheureux que d'estre pris en tapinois. Le droict de la guerre ne veut pas qu'ils sortent sans savoir que c'est. Nous avons icy un bon bouclier barselonnois. •
Les bal les donnoient tousjours contre la pierre ; il nous servoit bien de serrer les fesses. Fequieres fit un tour mal habile ; car, ne sachant où nous estions, il siffloit comme pour nous appeller. Je croy que cela les fit opiniastrer à tirer tant. Cependant Talarme se donna partout ; à la fin ils se fascherent autant de tirer, comme .nous d'avoir patience, puis sorlismes, et trouvasmes Fequieres derrière la chapelle , qui avoit esté pluà habile que nous; et là monsieur d'Aumalle conclud qu'il meneroit la nuict en suyvant rartillerie sur le bord du fossé , et toutes nos enseignes; et par là Je gaignay la bataille contre les commissaires de Tartillerie, qui disoient que tout le monde y mourroit , et qu'il faudroit abandonner Tartillerie. Et par bonne fortune arriva monsieur de Gaillac : le matin, monsieur d' Aumalie luy conta tout ce que nous avions veu la nuict , moy présent ^ et luy bailla Fequieres pour aller recognoistre par derrière la chapelle ; car la nuit mesmes ledict sieur or-
(I) Je jure sur mon Dieu qu'Us sont dans la chapelle; Je les y entends.
(2; Gilbert , comte de Léris, duc de Yentadour.
donna deux«enseignes qui estoient loin de la chappelle, pour s'aller camper au derrière d^icelle. Les assiégez firent là une incongruité, car ils ne se dévoient contenter de Touvrir, mais dévoient la raser. Et après le retour de monsieQr de Gaillac, il fut de nostre opinion. MoDsieor d'Aumalle permit à monsieur de Gaillac et i moy d'aller mener les pionniers coupper la contre-escarpe et ordonna que Duno et Balasergoes meneroient l'artillerie après nous, et fitfiûre une gabionnade dans le pré , à quarante <m cmquante pas de la contre-escarpe, pour mettre les poudres ; et au poinct du Jour nous eusme couppé la contre-escarpe, les canons placez pour tirer , de sorte que la bouche du canon entroit dans le fossé. Gommencant à faire la i»tterie , monsieur de Bonnivet alloit et venoit i la teste du bastion , et là où monsieur d'Anmalie se tenoit ; aussi faisoit bien monsieur le mareschal de Gossé. Deux nuits devant qu'où fistles tranchées à la teste du bastion qui couTroit te chasteau, pour s'approchgr du fossé , le baronde Ghipy , maistre de camp, fit mettre encaïuisade les soldats, et à coup perdu se Jetta dans le fossé pesle-mesle avec eux, et gaigna deux cazemattes qui flanquoient ce fossé , et tua ceci qui estoient dedans , car ils ne se peurent retirer. Et en mesme instant monsieur d'Aumalie commanda les ingénieurs qu'ils fissent des mina à la teste du bastion : ce qu'ils firent, et eo firent trois. Monsieur de Gossé couroit au bastion voir si les mines estoient prestes, et pois revenoit à monsieur d'Aumalle, à la batterie que nous faisions. Jusques ici je n'ay peunoinmer monsieur d'Anguyen j monsieur le prince de Gondé son frère , ny monsieur de Nemouis, pource qu'ils y estoient pour leur plaisir, et n'y avoient point de charge , estans accourus de Ii Gour au bruit d'une bataille qu'on disoit se devoir donner bien tost, parce qu on n'eust jamais pensé.flpe le duc d'Albe s'en l\ist retourné sans coup fedr. Ils ne s'abandonnèrent Jamais, et à l'assaut allèrent ensemble, et monsieur de Bonnivet avec eux. Il vint plusieurs autres seigneurs, entre autres monsieur de Yentadour (3), de Lude, de Lausun (3), de Malicorne (4), deU Ghasteneraye. Or les deux mines firent un gr^ exploit, car elles renversèrent presque toute la voûte du bastion dans le fossé , et sur la grande poussière qui se fit i le baron de Cbipy , 4^1 estoit maistre de camp , et tous les capitaines (ju il avoit avec luy sur la ruine , vindrent aux niaios avec quatre vingts ou cent Espagnols qui ^
(S; François Nompar de Caumont , comte de UasO' (4) Jean de Ghoo^rpesy seigneur de MaUcoroe.
COHinSNTAIBES DB BLAISE BB MÛNTLUG. [U55]
loient entreas quatre on cinq jours devant , non sans perte de beaucoup des leurs à Feutrée , et bien deux ou trois cens d'avantage : tons lesquels estoient hommes esleus et choisis parmy toutes les compagnies espagnolles ; et là y en mourut plus de quatre vingts. Et leur gaignerent encore nos gens ceste tranchée qu'ils avoient iaicte par le milieu , car ils se voulurent retirer à ceste tranchée , et les nostres les suivirent de ri près qu'ils y entrèrent aussi tost qu'eux. Il se voulurent Jetter fuyant droit au chasteau : celuy qui le gardoit ne voulut pas abbattre le pont j et là furent achevez de tuer. £t voi-là le succès du bastion ; qui fut bravement emporté. Là fut tué un nepveu du duc d*Albe , Gesar de Napies (1) ; entre les prisonniers , le sieur Sigismond de Gonzague, et le capitaine Lazare, lieutenant de la garde du duc d'Albe , et plusieurs antres desquels je n'ay pas retenu le nom. Il faut retourner à la bresche , qui n'estoit pas à la vérité dire trop irraisonnabie : elle fut assaillie en mesme heure que le bastion ; ainsi le falloit-il faire; et, quoy que tous ces princes et seigneurs y fissent très-bien leur devoir^ y estans moQtez pour donner courage aux soldats , si est-ce que les ennemis la deffendirent fort bravement, et nous renversèrent bien battus. Là fut tué le comte de Créance (2) , et plusieurs autres luy tindrent compagnie. Sçacliant l'effect que d'autre costé avoit esté fait , cela nous consola , et donna espérance à tout le monde que nous viendrions à bout de notre dessein. Estant monté sur le terre-plein du boulevart, qui estoit demeuré entier , je dis à Duno qu'il aliast dire à monsieur d'Aumalle qu'il falloit loger trois ou quatre canons sur ce terre -plein, pour foudroyer les ennemis dans la ville : ce qui fut tout aussi tost fait, de sorte que le matin t«ut joua. Cela estonna ceux de dedans , de sorte qu'ils commencèrent à penser à leur conscience, et parlementer. Enfin la capitulation fut faicte (3), et aussi pour le chasteau, contre lequel , pour sauver l'honneur de celuy qui estoit dedans, on Ht tirer cinquante coups de canon. Cependant les nouvelles vindrent comme monsieur de Termes s'en venoit avec charge du Roy. Cela fut cause que phisieurs parloient diversement de cela, et en dtoit-on diverses raisons. Un seoretaire de monsieur le mareschal de Brissac , nommé Yerbin , arriva le lendemain à midy avec des lettres à tous les princes, s'excusant que ceste charge de monsieur de Termes n'estoit jamais yaxuè de luy. Et me dit iedict Verbin , de la
(I) Useï de Tolède. Gésir de Naples était anssi Deveu A'^dnc d'Albe.