‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 16 sur 58 · I. c D, M. T. vn · texte numérisé non relu

I. c D, M. T. vn

part de monsieur le mareschal, qu'il me prioit bien fort que je parlasse à tous les princes , afin qu'ils n'eussent ceste opinion de luy : ce que je fis, encore que je n'eusse pas peut estre autant de crédit que l)eaucoup d'autres ; mais je ne scay que c'est , j'en ay tousjours eu plus que je n'avois espéré. Or, pour un mot seulement que je dis à ce Verbin , qui estoit qu'il sembloit advis à messieurs de Gounort , vicomte de Gourdon et à moy , que monsieur le mareschal devoit mander au Roy qu'il pleust à Sa Majesté retarder la venue de monsieur de Termes pour quelques jours, car peut-estrecesprinces feroient difficulté d'obeyr à un gentil-homme , car ledit sieur de Termes n'avoit lors autre tiltre , et que cela peut-estre les occasionneroit de quitter l'armée ; ce qu'ils ne pouvoient faire sans que beaucoup de gens les suivissent, qui pouvoit apporter beaucoup de préjudice à son service. Lesdits sieurs Gounort, de Gourdon et moy, n'avions tenu , le soir auparavant , autre langage; mais cest homme de bien alla dire à monsieur le mareschal que je luy avois déclaré que je n'obeyrois point à monsieur de Termes ; à quoy je ne pensay jamais , car autres-fois je luy avois obey , et n'estois pas si haut monté sur mes mulets de coffres, que je voulusse faire le prince. Il a tousjours esté mon amy et de tous mes frères, autant ou plus que gentil-homme de la Guyenne; et tout jamais avons vescu ainsi. Cela se passa en ceste sorte , et marchasmes droit à Montcalvo , attendant la venue de monsieur de Termes, qui arriva au siège , et en usa fort sagement ; aussi estoit-il fort ad visé , car il ne se voulut jamais entremettre de commander. Noua mismes le siège au chasteau , car la ville ftit emportée , aussi n'estoit-elle pas forte , et le battismes par le cul d'un bastion , à main droicte de la porte. Il ne fût possible y faire bresche , car il eust fallu monter avec des eschelles ; de sorte que nos gens, l'ayant voulu tenter, furent repoussez. J'allay , la nuict , recognoistre le fossé , jusques sous le pont-levis, tout contre la muraille, pour voir s'il y avoit point de flanc qui deffendist la porte ; et trouvay qu'il y en avoit un bas qui battoit au long du fossé : ils me jetteront des cercles de feu, et m'y blessèrent Un sergent de la compagnie de monsieur de Lieux , mon frère ; et si n'estions que trois qui entrasmes dans le fossé.

Je fis une consultation avec monsieur de Caillac , que nous missions deux canons sur la contre-escarpe, vis à vis de la porte , afin de tirer

(2) De Boaillé, comte de Créance.

(5) Boy vin da Villars donne plus de détails sur ce siège.

COMMBNTAIBBS DB BLAItB DB MOKTLUG. [1655]

droit aux pièces de bois où les ehainnes estoient attachées , afin que le pont tombast d'un autre costé ; et ainsi nous mettrions bien tost en pièces la porte qui estolt par le dedans. Nous dismes tout à monsieur d*Aumalle , qui nous en laissa fedre. La nuict suivante, nous logeasmes les gabions et'trois canons ; ce qui fut faict à une heure après minuict. Tous les princes vindrent veoir nostre besongne, et monsieur d^Anguyen, me prenant par le faux du corps, me dit : • Vous avez esté mon soldat autresfois , à présent je veux estre le vostre. — Monsieur , dis-je , vous soyez le bien venu : un prince ne se doit pas desdaigner au besoin de servir de pionnier ; voicy besongne pour tous. » Monsieur de Gossé y arriva peu après , lequel je prins par la main , et l'amenay voir tout nostre faict. Apres que ces princes et seigneurs eurent veu tout , ils s'en allèrent reposer attendant le jour. Je demeuray là. Le matin , comme le capitaine du chasteau se vit bridé de ceste sorte , il commença à faire sonner la chamade, et se rendit vies et bagues sauves (l), avec permission de traîsaer une petite pièce d'artillerie pour luy sauver son honneur et s'en alla droit au pont d'Asteure (2) , où estoit dom Arbre, leur maistre de camp , qui ne luy donna pas le loisir d'entrer en aucune maison pour compter sa fortune, car soudain il le fît pendre et estrangler, comme il meritoit , car, pour le moins , devoit-il attendre un assaut ; il nous eust donné prou d'affaires. Vous qui vous enfermez dans les places , advisez à ne prendre pas si tost l'effroy , et , encore que vostre ennemy ait bien accommodé tout son fait , et que vous ayez occasion d'entrer en quelque soupçon que le vostre aille mal , si est-ce que s'il y a tant soit peu d'apparence de vous pouvoir deffendre, esvertuez vous, retranchez vous , et pensez que vostre ennemy a plus de peur à vous attaquer , que vous n'avez à vous deCTendre; car la place est bien chetive si vous n'avez quelque moyen de soustenir, puisque TOUS avez osé attendre le canon. Ne pensez pas sauver vostre honneur pour emporter , ou vostre enseigne , ou quelque pièce d'artillerie , comme fit cestuy-cy ; car tout cela en fin n'est pas grand cas , et celuy qui vous assiège le vous accorde aisément , pourveu qu'il en ayt le profit , et vous la honte et le dommage. Songez les regrets que ce pauvre capitaine , qui se rendit si légèrement, Ikisoit estant sur la potance, et s'il n'eust pas mieux aymé mourir sur la bresche. Lorsque vous

(0 Le 8 octobre.

(2) 'Ponte-Stura, petite rille da Montferrat.

(5) De Tboo dit plus de quarante.

aurez fait tout ce qu'un homme de bien peut faire , il n'y a point d'ordre , il se faut rendre.

Cette prise importa fort , ear Montcalvo bridoit et tenoit suject, non seulement le pont d' Asteure , mais toutes les places le long do Pau et de la plaine du marquisat de Montferrat, et, avec cela, asseuroit fort Gazai. L'armée séjourna là sept ou huict jours (8) , pendant lesquels arrivèrent les nouvelles aux princes et à monsieur d'Aumalle , que le Roy avoit quelque mescontentement pour la desobeyssanoe dont j'ay fait mention cy dessus. Je fus mesié parmy ceste belle histoire, m'ayant preste quelque bon personnage ceste bonne charité de dire que je mestois le feu aux estouppes ; et vint la chose li avant, que monsieur le oonnestable m'aivoya une lettre, par laquelle il me mandoit que le Roy lui avoit commandé m'escrire que je ne retirasse chez moy , et que pour ceste guerre il ne vouloit plus que je m'en entremisse. Gela ne m'estonna pas fort , car je sçavois bien que le Roy me fèroit cest honneur de m*ouyr. Monsteor le mareschal de Brissac envoya son frère , monsieur de Gossé , à la Gour , lequel asseura le Roy du contraire de ce qu'on luy avoit faiet entendre de moy , dont le Roy m'en tint quitte à mon arrivée : car cela fut cause que je m'en allay à la Gour , et me fit aussi bonne chère que de coustume , s'informant bien particulièrement des affaires du Piedmont , mesmes des princes qa'il y avoit en nostre armée, desquels le Roy n*estoit gueres contant ; mais je n'avois garde de trop parler, car après, ou monsieur le connestabie, ou madame de Yalentinois l'eussent sçeu , et de main en main il eust esté dit que c'estolt Montluc qui en avoit compté.

0 qu'un homme qui vit parmy les grands doit estre sage I Les rapporteurs n'ont rien de bien au ventre : autant en voulut on faire de monsieur de Strossi au retour d'Italie ; bien me servit d'en parler sagement, car la Royne et luy m'en sentirent bon gré. Il faut bien, si vous scavez quelque chose fort hnportante, en advertir vostre maistre ; mais pour l'aller entretenir , en disant : Sire, un tel fait mal , un autre va iaschement en besongne , un autre fait cecy et cela; vous méritez qu'on vous donne des poignardades. Gar il faut parler autrement des grands. Geloy qui avoit dit au Roy que j^estois cause du trouble , c'estolt un meschant homme , car il n'en estolt rien. H ne ikut pas trouver estrange si Ton preste des charitez à moy , qui suis pauvre gentil-homme, Ton en preste bien aux prlnoes et aux autres , pour bien grands seigneurs qu*Us soient : ce sont choses ordinaires à la côur des princes ; c*est là où on ftiit profit , car le recnl*

COKXBNTAIBBS DB BiArSK M MONILUG. [^ 6^6]

lement d'an sert d'avancement à Tautre : ils joaent aux bouttehors. Il n'y a ordre , il faut passer par lÀ ; car un bon cœur ne peut demeurer chez soy, et qui se yeuteschauffer, il faut qo*il s'approche du feu ou du soleil. Nostre soleil , c'est le Roy ^ qui nous esclaire et eschauffe de sesr^ons, quelque part que nous soyons. Si quelqu'un se met au devant, il faut prendre patience avec la devise de monsieur de Guyse : CAaetmson tour.

[Uâ6] Apres avoir quelque peu séjourné à la Goar , je prins congé de Sa Miy'esté , et m'en vins à ma maison , où je demeuray cinq ou six mois eo repos. Lorsque j'estois occupé pour accommoder les affaires de ma maison y laquelle je n mis eu le loisir jamais de recognoistre , Sa Majesté me depescha un courrier pour me faire venir là où il seroit , en poste, m'escrivant que j envoyasse mon train droit à Marseille , sans me mander là où il me vouloit envoyer : ce que je fis; car je n*ay jamais esté rétif. Et estant arrivé à la Cour, je trouvay deux gentils-hommes sîenois, qui estoient venus supplier Sa Majesté , de la part de tout leur pays , me vouloir envoyer par de là pour les commander , faisant de grandes plaintes contre monsieur de Soubise (i) , non qu'il les Urannisast ny fist aucun desplaisir , mais pour quelques places qu'estoient perdues de leor Estât ; et croy que monsieur de Soubise y avoit faict ce qu'il avoit peu , mais nul ne prend en gré aacune perte. Tout le monde juge les choses par Fevenement. A mon arrivée, le Roy dit qu'il falloit que je retournasse à Montalcin, pour y estre son lieutenant gênerai; je eontestay une grand pièce (2) pour n'y aller point, non que la charge ne fust honnorable, maisj'avois crainte de m'y embarquer sans biscuit. Et à la vérité , qui veut bien faire ses affaires, il ne faut aller si loin , car on ne s'en souvient pas ; et , si quelque chose se présente pour vostre advancement , vous n'en avez nulle nouvelle. Mais pour l'honneur et la réputation , il vaut mieux estre souvent loing que près : vostre renommée croist plustost, et les estrangers voos révèrent plus que les vostres. D'ailleurs je desirois estre employé aux guerres en la France près de Sadicte Majesté; maisil ne fut possible m'en pouvoir excuser : aussi je n'eusse seeu refuser mon bon maistre. Les Sienois , dés qne je fus arrivé , pressèrent Sa Majesté encore pour me faire partir, preschant plus de loiianges de moy qne je n'en meritois. Or, sans plus sejoomer , je partis , et prins mon chemin à Mar-

(I) Jean, rarchevéqne Allas de Partbenay, baron de Sovbise^ vicomte de HoiiaD.

seille, où je trouvay sept enseignes de gensMe pied que le Roy envoyoit à Rome, lesquelles monsieur de La Molle commandoit; et mon fila aisné Marc-Anthoine estoit un des capitaines , avec le capitaine Gharry • Le baron de La Garde nous embarqua , et nous descendit à Givitavechia ; et incontinent prins la poste , et m'en allay à Rome.

Or le cardinal Garaffe , qui estoit venu en France , supplia le Roy de commander que s'ils avoy eut affaire à Rome pour le service du Pape , que je m'y arrestasse pour quelque temps ; ce que Sa Majesté me conmianda. Et trouvay ledit cardinal desja arrivé à Rome , et fus fort bien venu de monsieur le mareschal de Strossi , dudit sieur cardinal , et du duc de Palliane (3) son f^re ; et le lendemain me menèrent baiser les pieds du Pape , lequel me fit fort grand chère , s'enquerant de moy des particularitez de la France. Le duc d'Albe avoit desja son camp à vingt mil près de Rome. Ledit cardinal avoit fait une levée de trois mil Suysses , qui desja estoient arrivez à Rome. J'estois tousjours d'opinion que nous sortissions à la campagne à dix mil de Rome , et que là nous nous campissiona en attendant que le duc d'Albe s'approchast des murailles de là ville , craignant tousjours qu'il adviendroit ce qui advint : mais le sieur Gamille Ursin, qui gouvemoit les affaijres de la guerre pour le Pape, n'y voulut^^amais entendre, et commença à designer des fortifications par dedans la ville , près des murailles , et me fut baillé un quartier. Plus de trois semaines s'escoulerent sans que le duc d'Albe s'approchast de plus de cinq à six mil. Et se donnoient toute la nuict les Romains l'alarme entr'eux-mesmes , de sorte qu'on ne voyoit que fuyr gens vers Sainct Pierre , autres aux maisons des cardinaux qui tenoient le parti du roy d'Espagne ; et ne vis jamais tel desordre. Ge peuple n'est gueres aguerry; aussi est-il composé de diverses nations. Je croy que ce n'est pas la race des Césars, Gâtons, Scipions et autres; il y a là trop de délices et voluptez pour produire grand nombre d'hommes de guerre. Et parce qu'il sembla advis à messieurs les cardinaux d'Armagnac, du Rellay , de Lansac et d'Avanson , que, si je faisois une remonstrance aux capitaines coramandans en la cité , pour leur apprendre l'ordre que j'avois tenu à Siene, qu'ils le prcndrolent en meilleur part de moy que de tout autre, leur souvenant , et à toute la cité , de la réputation que j'avois acquise audit siège , monsieur le roa-

(2) Longtemps.

(5) Jean Garaffè, comte de Montorio et duc de Palliano,

GOHHENTAIBES DE BLAISB DE MONTtUC. [1556]

reschal de Strossi et monsieur le cardinal Caraffe le trouvèrent bon, et firent venir tous les principaux , et tous leurs capitaines , enseignes et iieutenans dans la basse-court du logis de monsieur d'Avanson, qui pour lors estoit ambassadeur; et là je leur fis la harangue qui s'ensuit, en la présence desdicts sieurs , en langage italien. Monsieur de Lansac est en vie, qui me dit qu'il n'eust jamais pensé qu'un Gascon fust devenu bon Italien, comme j'estoLs lors.-

« Messieurs^ depuis que le duc d'Albe s'est approché xm peu de vostre cité , il nous semble, à nous qui sommes françois, que vous avez conceu quelque nouvelle peur, et sans grande occasion ; de sorte que pouf la moindre chose vous entrez en un merveilleux effroy : que si les ennemis s'approchoient de vos murailles lors que ceste confusion est parmy vous; iisentreroient dedans tout à leur aise, sans grande contradiction , pource qu'au lieu que vous deviez tenir un silence dans vostre cité, mesmement la nuict, et que vous deviez plustost courir aux murailles que de vous mettre au grand desordre , que vous faites ; car on voit une partie courir à Sainct Pierre, autres aux églises, autres es maisons des cardinaux espagnols, avec toute la confusion du monde : cela ne peut procéder que d'une de deux choses , ou bien faute de cœur, ou faute que vous ne commandez pas bien Tordre qu^il ftmt que vos gens tiennent quand les affaires se présentent , tant la nuict que le jour. Si vous le faictes pour faute de cœur, c^est donc signe que vous n'aviez pas bien considéré quelles gens sont vos ennemis. Et que peuvent-ils estre autres qu'hommes comme vous? ne portons nous pas les armes pareilles aux leurs, et aussi bonnes que les leurs? ne sont-ils pas sujects à recevoir la mort de nos coups comme nous des leurs? la querelle du Pape n'est-elle pas juste et saincte , et meilleure que la leur? ce que nous doit faire espérer que Dieu est avec nous. Et quelle part et portion a le roy d'Espagne à Rome , ny aux terres du Pape , ny en vos maisons, pour faire que Dieu le veuille ayder plus qu'à nous? Qu'est devenue la hardiesse de vos anciens Romains , qui vous ont laissé ceste grande renommée qu'ils ont acquise en leurs vies? Quelle autre nation habite aujourd'huy à Rome, pour vous avoir osté le cœur que vous ont laissé ceux de qui vous descendez de toute ancienileté, comme vous dites? 0 messieurs , que vous faites un grand tort à la renommée de vos prédécesseurs, de montrer que vous ayez crainte des gens qui ne sont qu'hommes comme vous?

Tous faites beaucoup pour les ennemis , de ce

qu'ils se pourront vanter avoir &lt peur à ceux qui anciennement faisoient trembler toutes les nations du monde. Si ceste peur procède du mauvais ordre que vous y avez donné à vostre commencement jusques icy, il n'y a rien encores tant gasté, qu'en un seul jour vous n'y puissiez remédier. Vous en allant tout à ceste heure, advisés d'où procède ce deffaut, et promptement y remédier : et ainsi vous ferez cognoistre à tout le monde que ce n'est pas faute de cœur, mais que c'est faute de Tordie; et ainsi tout vostre peuple reprendra courage, se voyant dans le bon ordre que vous y anrez donné. Ne trouvez pas estrange si je ra'esbahis de ce que je vois dans vostre cité; m'estant trouvé dans Siene commandant au penple, ayant le marquis de Marignan plus de force deux fois que n'a le duc d*Albe , je puis dire, avec beaucoup d'honneur pour iesSienois, que je ne cogneus en ma vie un seul citoyen avoir peur. Rien-heureux sont les Sienois, qui ont monstre estre extraicts et vrais enfaus légitimes de vos anciens pères qui ont fondé ces murailles et les leurs aussi, à ce qu'ils m'ont asseuré; aussi portent ils mesmes arooes que vous. Et encore que la cité soit perdue, leor renommée et valleur n'est pas pour cela enterrée , qui donnera tousjours espérance à nn chacun qu'elle se pourra quelque jour recouvrer par leur vertu et hardiesse. Que si vous ne faites autrement que comme j'ay veu jusques icy, je veux dire que je seray tousjours plus asseuré de deffendre Siene, n'ayant que les femmes sienoises avec moy pour combattre, que non deffendre Rome avec les Romains qui y sont. Excusez moy, je vous prie, si je vous dis la vérité ; car je ne le fais pour aucune commodité que je pense en pouvoir revenir au Roy mon maistre ny à moy, mais pour vostre bien, et pour éviter la ruine totalle de vostre ville, laquelle si elle est envahie par vos ennemis, vous serez misérablement saccagez, et la ville pirement traictée qu'elle ne fut du temps de monsieur de Rourbon. Croyez, messieurs, que si j'estois aise de vostre perte , je ne vous ferois pas la remonstrance, en la présence de ces seigneurs, que je vous fais; mais en estant marry comme votre serviteur, puis que vous estes bons amis et confederez du roy de France mon maistre , et désirant mourir avec vous pour vostre conservation , cela m'a contrainct vous faire entendre ce que je vous ay dit, et aussi que messieurs les ministres du Roy qui sont icy, m'ont asseuré que vous la prendrez en meilleure part de moy que de tout autre , pov l'estime que vous avez de moy depuis le siège d(

COMMENTÀIBES DE BLAISE DE MONTLUC. [l556]

Siene : ce que je vous prie de ma part vouloir fedre. Et si en aucune ehose Je vous y puis ayder, me le faisant sçavoir, je me transporteray incontinent à vostre conseil. Je croy que le souvenir du sac de vostre ville , fait par le seigneur de Bourt)on^ vous met en doute. Yousfustes lors surpris, à présent vous avez les armes aux malos. N'ayez peur, ne craignez vos ennemis, aiiis départez vostre ville, donnez à chacun son liea j pour se rendre au besoin , affin que vostre conAision ne nous oste le moyen de vous secouriTj si Tennemy se présente. £t chassez la peur de vos citoyens, s'il en y a : qu'on ne voye nulle confusion , et ne vous faschez du reste. Vous verrez bien tost vos ennemis forcez de se retirer, sçachant le bon ordre que vous y aurez mis. I Us me remercièrent bien fort, et ainsi se départirent de nous, nous asseurant qu'ils alioient donner tel ordre , que les accidents qui estoient survenus n'y adviendroient plus^ me priant bien fort me vouloir trouver en leur conseil le lendemain matin , et que là ils me monstreroient l'ordre qu'ils y alioient donner, pour prendre là dessus mon advis et conseil. Ce qui fut fiait : et regardasmes tous ensemble si bien à leurs affaires , qu'il ne se parla plus de • crainte ny de desordre. Je m'accostay des principaux du peuple, et leur monstray ce qu'il fallolt faire : je les cognus de bonne volonté. ToDtes-fois cette grande multitude est formée de diverses humeurs : il y a moyen de les ramener toutes à une , quand c'est pour leur bien et salut. Bref, toutes choses se portèrent mieux , dequoy le Pape me sentit bon gré.

Or le duc d'Albe, quelques jours après, remua son camp , et print son chemin vers Thiboly (I), à douze mil de Rome. Je ne sçay si ce fut qu'il entendit que la ville se gardoit mieux qu'elle ne faisoit, et que les choses estoient changées, ou bien que son opinion n'estoit de s*approcher plus près de la ville. Et , pource que dans Thiboly estoit le sieur Francisco Ursin avec cinq enseignes italiennes, et que la ville n'estoit point forte, messieurs le mareschal , cardinal de Caraffe et duc de Palliane, eurent crainte que le duc d'Albe s'en allast prendre Thiboly, et mettre en pièce ce qui estoit dedans; ce qui fut cause qu'ils me prièrent de partir toute la nuîct pour aller retirer le sieur Francisco , me baillant les deux compagnies de chevaux légers de la garde du Pape , et les deux compagnies à cheval du duc de Palliane , que les capitaines Ambros et Barlholomé (2) com-

(0 Tivoli.

(-) Bartolomeo de Benevento.

mandoient, et quatre cens arquebusiers qui estoient sous la charge de mon fils Marc-Anthoine et du capitaine Charry. Le cardinal Caraffe m'avoit asseuré sur son honneur que les ennemis ne pouvoient passer le Tybre , et que je pouvois faire la retraicte , ayjant tousjours le Tybre entre les ennemis et moy. Je fus au soleil levant avec les gens à cheval à Thiboly , et les gens de pied arrivèrent deux heures après moy , et trouvay que le sieur Francisco ne sçavoit aucunes nouvelles des ennemis; et après l'avoir entendu, je me doutay de ce qu'il m'advint, car je sçavois bien , avant que partir de Rome, que le duc d'Albe avoit prins le chemin de Thiboly, et qu'il venoit à la desrobée surprendre le sieur Francisco, puisqu'il n'en sçavoit aucunes nouvelles. Je ne fis que manger bien peu, et faire repaistre mes chevaux, et manger un peu nos gens de pied. J'ordonnay au sieur Francisco de faire sonner le tabourin pour desloger et mettre aux champs , et le priay de me prester un cheval ou deux de ses gens qui cognoissoient le pays , car moy-mesmes je voulois aller faire la sentinelle cependant que tout le monde s'appresteroit pour parth* : dont bien m*en print, car le sieur Francisco avoit envoyé deux de ses gens pour descouvrir, et avoient rapporté , cependant que nous disnions , qu'ils n'y avoit aucunes nouvelles d'ennemis en tout le pays ; mais je ne me voulus pas arrester là , et m'en allay avec ces deux mesmes. Et comme je fus hors de Thiboly, au long d'un cottau, je me mis sous un arbre, car il commençoit à faire grand chaud ; et tout en un coup j'aperceus au long d'un petit bois taillis force gens à cheval qui alioient droit au Tybre contrebas, et d'autres que je voyois au long d'un vallon , qui venoient droit à moy ; et au milieu d'une plaine , au deçà de ce bois taillis, je voyois quelque chose , ne pouvant discerner que c'estoit. Je manday promptement au seigneur Francisco que j'avois descouvert le camp, et qu'à toute diligence il flst sortir ses gens, et s'acheminast par l'autre costé du Tybre. Jamais le soldat qui l'alla advertir ne fut dans la ville, que voyla dixhuit ou vingt enseignes d'Espagnols qui estoit couchez dans la plaine , levez et marcher. Je m'en vois au galop \ et trouvay qu'il n'y avoit encores un seul homme dehors ; et fis diligence de faire cheminer les enseignes italiennes , faisant fermer la porte de la ville : et fis là le tour d'un fin homme , car j'emportay les cîefs avec moy, pensant que les ennemis ne peussent de long temps rompre les portes; car le Tybre passe par le milieu de la ville, où il y a un pont, et de bons et beaux

COMMBIfTAIJUSS -DE BLAISE DB MONTL^C. [1556]

moulins dans la ville mesmes , lesquels j'avois commencé à faire rompre dés mon arrivée; mais cela ne peust estre achevé. J'avoîs laissé le capitaine Gharry à la porte , et mon fils Marc- Anthoine au pont pour le soustenir ; et j'allois et venois faire haster les Italiens de clieminer. Et comme ils furent tous dehors la porte , J'allay retirer le capitaine Gharry, et commençasmes à rompre le pont, qui estoit de bois, et tout incontinent les ennemis furent dans la ville. Je mis des arquebusiers dans des maisons qui regardoient au long de la rue. Les soldats firent extrême diligence d'achever de rompre le pont, puis m'acheminay droict à la porte. J'avois mis lacavallerie devant les Italiens, etfalloitque nous passissions par le détroit des rochers , ne pouvant aller qu^un à un. Jusques à ce que nous fusmes à la sortie de la porte , nous eusmes les ennemis sur les bras; et n'y a pas cinquante pas Jusques au destroict du chemin. Et voyant qu'eux-mesmes ne pouvoient venir qu'un à un , ils nous laissèrent et retournèrent saccager la ville. Leurs Italiens venoient après les Espagnols, et pensoient entrer dans la ville pour avoir leur part du sac; mais les Espagnols ne leur voulurent jamais ouvrir, et s'amusèrent à la porte , et les Espagnols à saccager. Et comme nous Aismes à la plaine, Je fis prendre à mon fils et au capitaine Gharry, avec les quatre cens arquebusiers , à main droicte au long d'un costau à plus de mil pas de nous, et les deux compagnies du duc de Palliane; et leur dis le secret, que si les ennemis passoient le Tybre , quils gaignassent tousjours au long du costau tirant à Rome , et qu'ils ne se souciassent poinct de moy. Autant eust valu perdre toutes les enseignes qu'avoit monsieur de La Molle , comme ces quatre cens arquebusiers , car c^estoit la fleur de toutes les compagnies. Je ne fus Jamais à demy mil dans la plaine, que voy-la toute la cavaJlerie sur le Tybre , et leurs Allemans qui commencèrent à passer, mesmement quelques gens à cheval auprès du moulin, qui ne pou* voient passer qu'un à un. Je tenois tout pour perdu , car il me falloit retirer douze mil devant tout le camp , et pensois bien que la cavallerie passeroit force arquebusiers en crouppe : mais si je perdois les uns. Je ne voulois pas perdre les autres. Or le sietir Francisco marchoit tousjours le grand pas à une arquebusade du Tybre, et les autres au long du costau vis à vis de nous. Voy-cy arriver cinquante ou soixante cheyauz des leurs. Je prins l'un des capitaines de la garde avec sa cornette, et l'autre suyvoit tous-

(I) Ascanio délia Gomia.

Jours les gens de pied , et les faisdt haster ; et toumay visage droit aux ennemis, lesquels firent alte , et moy faisant semblant de les charger, ils me tournèrent le dos pour se retirer, ne sçay pourquoy; et je retoumay à mon chemin. Depuis ne firent semblant de venir à moy, combien que tousjours arrivoient de leurs gens, mais c'estoient trois ou quatre; et, comme ils me virent bien avant , ils tournèrent en arrière, et s'allèrent amuser à prendre du bestall dans les prez. Il faut sçavoir quelle estoit ma délibération, et voir si Je me voulois perdre avec ceux-là, ou si me voulois sauver avec les nostres. Le duc de Palliane m'avoit donné un turc gris qui volloit sur terre. J'estois délibéré de mesler les cartes là , et , n'y voyant aucun ordre de se sauver. Je me. voulois retirer jusques aux nostres qui alloient droit à un chasteau qui tenoit pour le Pape , et y avoit garnison : et faisois estât de sauver la pluspart de la cavallerie , car il n'y avoit que dnq mil jusques au chasteau. Un trompette nous dit deux Jours après que jamais le duc d'Albe ne voulut laisser passer le seignenr Ascanio de La Gome (1), pource qu'il n'avoit là un seul arquebusier que des Allemans , car tons les Espagnols et Italiens ^toient à Thiboly, Et ainsi me retiray droit à Rome , et manday à nos gens venir à nous , et nous r'alliasmes au pont qu'est le plus près de Rome, où passasmes, estant trois heures de nuict quand nous arrivasmes à Rome. Voylà la fortune que j'eus k ceste retirade.

Ne vous fiez jamais, capitaines mes compagnons, quand vous arriverez en quelque lieu, si vous estes tant soit peu en doute , à ce qu'on vous dira; car c'est tousjours la ooustume quand vous arrivez , on vous caresse, on vous prie de reposer. Ne faites pas cela; voyez le lieu où vous estes , recognoissez le tout. Un des plus grands capitaines que l'Empereur eut Jamais, qui fut le'seigneur Pescaire , pour s'estre fié à son arrivée en une ville d'Italie, fut pris ; et si avoit trois ou quatre mille hommes, qui fut une grand honte à un si grand capitaine, n en jettoit la faute sur un autre, oonune Inymesme m'a dict : « Si j'en eusse fiiit ainsi, le seigneur Francisco m'eust &it soufifrir une escorne , et peut estre perdre la vie.

Deux nuicts après , lesdits seigneurs me baillèrent deux compagnies italiennes pour les mener à Bellistre (2) au duc de Somme , qui est au delà de Marin , au long de la mer six oa sept mil. Je cheminay toute la nuit, ayant avec moy les deux compagnies du duc de Palliane , et

(2) VeUetri.

COMBfBNTÀIRBS DE BLAI8B DB MONTLIJG. [lô56]

coDunaDday que nos chevaux eussent repeu dans une heure et demie. Le duc de Somme me Youloit arrester à toute force ceste uuict là , mais je n'y voulus jamais entendre : car je pen« sois bien que le duc d'Àlbe n'estoit pas sans espions à Rome , veu quMl y avoit tant d'Espagnols et gens qui tenoient le party du roy d'Espagne; et me mis , après avoir repeu , en chemin ^ qui fut quarante cinq ou quarante six mil à aller ou venir , et arrivay à trois heures de nnict à Renne : dont bien m'en print , car deux heures avant Jour arrivèrent six^ cens chevaux et cinq cents arquebusiers à cheval à Marin , et trouvèrent; les nouvelles que j'estois repassé. Et voylà un autre fortune qui m'advint , où il ne me Alt pas besoin avoir laissé l'entendement au logis. Or il fout que j'en mette par escrlt un autre qoi m'arriva six jours après, et ne fust ce que pour faire rire ceux qui liront ce livre et le discoors de ma vie.

Cinq ou six jours après ce rencontre , estant tonsjonrs le camp du duc d'Albe à Thiboly , le baron de La Garde manda à monsieur le mareschal de Strossi de Civitavechia , que s'il luy vouloit envoyer quatre cens arquebusiers, qu'il les embarqueroit dans les galleres, et qu'il les iroit descendre à Neptune, qui est une place plus forte sur le bord de la mer, laquelle entre dedans les fessez , et qu'on pourroit brusler les batteaux que le duc d'Albe y avoit fait amener pour foire un pont à Ostie aQn de passer le Tybre du eostédedeça, comme il fit après. Or monsieur le mareschal m'en laissa la charge : j'y envoyay mon ûls Marc-Antoine et le capitaine Charry , avec les quatre cens arquebusiers, lesquels y allèrent par envie. Et comme ils forent à Civitavechia, il les embarqua et les alla descendre audit Neptune ; mais il ne fut possible de les brusler , car il les avoit mis dans le fossé et les deffendoient de la forteresse. Et comme les affaires de la guerre sont incertains , il m'advint que le jour mesmes qu'ils arrivèrent à Neptune, où ils demeurèrent deux jours , je m^altay promener le soir hors la porte de Rome qui va à Marin , et trouvay un homme qui venoit de Marin : Je luy demanday qui il estoit ; il me did qu'il estoit l'hospitalier (2) de Marin ; ^ cogneus à sa langue qu'il n'estoit pas italien, ce qu'il me confessa , car il me dit qu'il estoit françois, et qu'il estoit pauvre homme, réduit À eest hospital de Marin. Je luy demanday qui estoit à Marin ; il me dit que le matin le sieur Marc-Aitfoine Colonne y estoit arrivé avec sa compagnie de cinquante hommes d'armes,

(M L'tttogîBte.

n'ayant rien avec luy d'avantage homme de pied ny de cheval. Les compagnies d'hommes d'armes en Italie n'ont point d*archiers comme les nostres. Marin est audict Marc-An^ toine (2) , et par ce que j'avois entendu à Rome quel il estoit , Ton le m' avoit despeint un jeune seigneur de vingt à vingt-deux ans, plein de bonne volonté , et riche de quatre vingts mil escus de rente. Paliane estoit à luy , que le Pape luy avoit esté et donné à son neveu, que l'on appelloit depuis le duc de Paliane, Le tiltre ne luy dura guères , car il la recouvra après. Ayant laissé cet hospitallier , il me va en l'entendement que facillement je prendrois prisonnier ce seigneur romain , et que , si je le pouvois attraper^ J'estois riche à jamais; car pour le moins j'en aurois quatre vingt mil escus de rançon , qui estoit son revenu d'un an : ce n'estoit pas [trop. Je vay discourir en moymesme que monsieur de La Molle viendroit avec moy , menant trois cens arquebusiers seulement, et les laisserois à moitié chemin auprès d*une tour, où il y avoit des cabanes pour retirer le bestail , car j'avois recogneu le chemin allant et retournant à Belistre, et que Je prendrois le capitaine Ambrosi, lieutenant d'une compagnie, du duc de Paliane, avec vingt cinq chevaux des meilleurs et les plus courans de sa compagnie , et que j'emprunterois du seigneur Aurelio Fregouse son lieutenant et sa cornette , avec trente cinq sallades seulement des meilleurs qu'il eust, et lesmeilleurschevaux, et que je laisserois à une portée d'arquebusade de monsieur de La Molle , tirant vers Marin , le capitaine Ambrosi avec les trente cinq sallades; et moy Je m'en irois, avec celle du sieur Aurelio, me mettre en embuscade auprès de Marin , sous les vignes , et un peu à main gauche du grand chemin, et que j'envoyerois six sallades donner l'alarme un peu devant le jour à Marin , et qu'estant le sieur Marc- Antoine jeune et plein de bonne volonté , il ne feroit point de faute de sortir. Je faisois estât qu'à point nommé il sortiroit au point du jour, et que les six sallades l'ameneroient à nostre embuscade , et que je prendrois la fuitte avec les six sallades à sa vue, et qu'il me suyvroit à toute bride , voyant une cornette , laquelle luy feroit joye de la pouvoir prendre , pour avoir plus de réputation de sa victoire. Or , comme j'eus tout cela discouru en mon entendement , je le tenois aussi asseuré mon prisonnier comme si je l'eusse eu entre mes mains. Et m'en retournay dans la ville , et parlay au sieur Aurelio , lequel me presta son

(2) Marc-Antoine Goloone.

COMMENTAlfiES DE BLAISE DE MOMTLUG. [lô56]

lieutenant et son enseigne avec les trente cinq Ballades : pareillement j'en parlay à monsieur de La Molle et au capitaine Ambrosi. Le lieutenant du seigneur Aurelio, qui estoit grec, s'appellolt le capitaine Alexis. Nous nous assignasmesà rentrée de la nuit à la porte , et ne voulus rien dire de mon entreprise à monsieur le mareschal , ny à pei^onne de ceux que j'amenois , jusques à ce que nous fusmes hors la ville : et à lors je tiray à part monsieur de La Molle et les capitaines Ambrosi et Alexis, et leur dis mon entreprise , laquelle ils trouvèrent tous trois fort bonne, et en cela nous eusmes aussi bon entendement les uns que les autres. Il nous tardoit que nous n'y fussions , et eux me falsoient l'entreprise bien aisée, affermant les deux qui le cognoissoient qu'il sortiroit, et le capitaine Ambrosi ayant couru sept mil après moy , nous asseurant que nous l'emporterions et toutes ses gens. £t ainsi nous nous en allasmes chaque trouppe à part, la mienne tousjours la première. Et comme nous fusmes près de la tour, j'y laissay monsieur de La Molle, et plus avant, derrière la petite chapelle, le capitaine Ambrosi. Or comme nous fusmes le capitaine Alexis et moy au fond des vignes près Marin , il voulut que l'enseigne menast les six et baillast le drappeau à un autre. Je luy baillay un gentil-homme des miens , et nous nous mismes dans un marais où l'hyver Teauë croissoit et l'esté n'en y avoit point ; car en autre lieu nous ne nous pouvions cacher : et ainsi s'en allèrent les six droict à la porte de la ville. Et comme le jour commença à venir , nous n'avions point nouvelles que nos gens eussent donné l'alarme : je pensois , ou bien que le seigneur Marc-Antoine ne vouloit point sortir, ou bien qu'il s'en estoit retourné. Or à main gauche de nous il y avoit un grand vallon ; je m'estois mis sur un petit haut où il y avoit des pierres d'une ruine de maison ou bien de chapelle , et commençay à veoir par de là le vallon sur la montée trois ou quatre chevaux, lesquels une fois paroissoient, d'autres fois non. Je les montray au capitaine Alexis , qui estoit plus bas que moy : il fit partir des sallades tout au long des vignes où le vallon commençoit. Je n'avois jamais encore jette les yeux dans le vallon, pourceque le jour ne faisoit que commencer à sortir, et je regardois tousjours vers la montagne, où se monstroient ces trois ou quatre chevaux à cinquante pas de nous. Quand je tournay ma veuë dans le vallon, je vis trois trouppes de gens de cheval : à la première y pouvoit avoir plus de cent chevaux , à l'autre plus de deux ou trois cens, et en la grande sept ou huictcens. Or 11

fiiut dire la raison pourquoy ils y estoient : comme le baron de La Garde faisoit la descente de nos gens à Neptune , ceux de Neptune firent partir deux chevaux en poste vers le ducd'Âlbe à Tiboly, lequel incontinent depescha le sieur de La Corne avec douze cens chevaux et douze enseignes de gens de pied qui cheminèrent toute la nuict ; et une heure devant le jour il arriva à ce vallon , et les gens de pied à la crouppe de la montée : ils avoient faict alte là, jusques à ce que le sieur Marc Antoine serait prest, luy ayant envoyé vingt cinq sallades pour le faire monter à cheval. Et comme ils furent à la porte de la ville , ils trouvèrent nos six sallades [l'aube du jour ne faisoit que commencer à poindre] et se demandèrent lesuDS aux autres , Qui vive ! et au cry ils chargèrent les nostres de telle sorte , qu'il ne fut possible qu'ils reprinssent leur chemin à nous , et priodrent la fuitte vers le chemin qui vient de Belistre à Rome , et au long de la plaine romaine, les chassèrent jusques auprès de Borne , et donnèrent l'alarme à monsieur le mareschal et à toute la ville , et dirent qu'il n'estoit possible que je ne fusse prins , et toutes les gens que j'avois avec moy perdus. Or, comme le capitaine Alexis eut rappelle ses deux chevaux , nous prinsmes la retraicte par le chemin que nous estions venus : et voilà les cent chevaux après nous , les deux ou trois cens après qui venoient le trot, et les enseignes de gens de pied venoient après le pas; et ainsi nous menèrent sept mil jusques au capitaine Ambrosi , les lances tousjours sur la crouppe de nos chevaux. J'estois sur ce cheval turc gris que le duc de Paliane m'avoit donné, un des vistes chevaux que je montay jamais, et qui bondissoit le mieux on fossé : aucunesfois je sautois en chemin dans le champ à main droicte , autresfois à main gauche. Quand nous fuyons par le grand chemin, le capitaine Alexis estoit tousjours A la queue comme moy, et celuy qui portoit la cornette devant. J'allois tousjours parlant aux soldats qu'ils ne s'esbahissent point, ores ducostéde main gauche , ores du costé de main droicte. Le plus que nous pouvions avoir devant eux, estoit de la longueur de trois ou quatre lances. Or, le capitaine Ambrosi, comme nous appr^ chasmes de luy, sort de derrier la chappelle, et je commence à crier : VoUe ! voUe ! à nos gens, q«i tournèrent incontinent ; et tout en un coup je leurs fis une cargue, et les rembarray jusques dans l'autre trouppe , laquelle , ayant veu nostre embuscade , avoit faict alte pour voir ce que c*estoit ; et toutes les deux trouppes se serrèrent, faisant semblant de nous vouloir faire la cargue

COMMENTAIBES DB BIAISK DE MONTLUC. [1566]

Je cogneos bien que J'ayois fidct un pas de clerc d'avoir ûJct ceste cargue , et pensay une fois estre perdu; mais^ par bonne fortune, monaear de La Molle se monstra sur le chemin avec i'aïqaebnserie , qui fut cause que les ennemis ne me firent la cargae j ains s'arresterent. Alois le capitaine Alexis me dit : Quelli primi ehe ci sequiiano sono Greci , per che lo à mleso à loro gridi. Menevoà vedere sepO' iero/emar H, per iratenermi con essi loro (1) ; ce qu'il fit, lear demandant parler à fiance (2) ; et cependant Je &isois cheminer monsieur de La Molle ) et gaignay une petite descente ; de sorte qoe les ennemis ne pouvoient plus veoir ce que noos faisions; et leur fis aller gaigner les pilliers des aqnedacs qui estoient par là où andennement les Romains faisoient venir l'eauê à Rome, et de mesmes commanday aux gens à cheval de Icssayvre au grand pas. Ainsi s'acheminèrent, allant le plus grand pas qu'ils pouvoient ; puis je retoomay au sieur Alexis , ayant rafreschy la booche de mon cheval dans un fossé auprès <le la Umr, lequel Je trouvay après aussi frais que s'il n'enst poinct couru. Or, comme les deux troQppes furent ensemble et eurent faict aJte, la grande ftt de mesmes aite, et les gens de pied pareillement : le capitaine Alexis parloit ^joors à eux ; Je pouvois descouvrir tousjours les nostres ; et , comme je les vis près des aqueducs , Je m'approchay du capitaine Alexis , «tluydis: Reliriamosi, capilano , retiriamo si\t\. Ils luy demandèrent qui les menoit , il me nomma : et commencèrent à faire des exclamations , disans qu'en huict ou neuf Jours ils m'avoient failfi trois fois ; c'est à la retraicte de Thiboli , et au retonr de Belistre ; et À ceste beure : dont le capitaine Alexis se rioit d'eux , toQsjoars se retirant. Or à la despartie du capitaine Alexis, plusieurs d'eux me crièrent : A Dio signer di MonUuco, à Dio(4) : et moy aussi je leur criay : à Dio, à Dio. Et de là lonmerent tout court droict à Marin , où trouvèrent nouvelles que le baron de La Garde avoit '^vnbarqné nos gens, et retourné à Givitavechia. ^ seigneur Ascanio me renvoya trois sallades que j'avois perdu y mais non les chevaux ; car , <^<Nume leurs chevaux bronehoient, ils tomboient par terre , et moy je sautois en chemin avec mon turc, et leur donnois sur la croupe du plat de l'espée, de sorte qu'ils s'enfermoient <^ la troupe. Il les renvoya par un sien trom-

(I) • Lm premiers qui noiu raiTent sont des Grecs; je ^ ai recoanos à leurs cris. Je tais voir si je pourrai arivtcr leur marche en leur parlant. •

pette f lequel nous faisoit rire pariant de son maistre , qui disoit que , s'il eust sçeu que Je fasse esté en ceste troupe , il m'eust accompagné jusques aux portes de Rome pour me prendre ; mais en courant ne demandèrent Jamais à ces prisonniers qui les conduisoit , Jusques à la fin que nous fusmes sauvez ; et me disoit le trompette que , si J'eusse esté pris , il ne me falloit pas avoir crainte qu'on m'eust iàit desplaisir; car l'on m'eust autant ou plus caressé et honoré que dans nostre camp. Aussi peut-on dke que Jamais prisonnier n'est sorti de mes mains , ou de lieu où J'eusse puissance , qui fut mal content de moy : cela est indigne de les escorcher Jusques aux os , quand ce sont personnes d'honneur qui portent les armes : mesmement, quand c'est une guerre de prince à prince , c'est plustost un esbat qu'une inimitié.

Ainsi Je m'en retournay à Rome, et, ^res m'estre desarmé, J'allay trouver monsieur le mareschal, monsieur le cardinal Garaffe, et duc de Paliane, lesquels je trouvay ensemble, en un logis à la ville, où ils estoient revenus du palais Sainct Pierre ; et me commencèrent à dire tous trois qu'il sembloit que Je me voulusse perdre pour mon plaisir, et que, s*ils eussent sçeu ma sortie, ils m'eussent empesché. Ils voulurent entendre l'occasion de mon entreprise, laquelle je leur racontay de point en point, et leur dis que la nuict en allant je tenois aussi asseuré prisonnier le sieur Marc -Antoine, comme j*estois asseuré de mourir, et que desja j'avois faict estât de tirer de sa rançon quatre vingt mil escus; ce n'estoit pas trop de prendre son revenu d'un an, et que J'en voulois donner quarante mil à monsieur de La Molle, aux capitaines et aux soldats, et que je voulois garder les autres quarante mil pour m'achepter du bien en France pour estre près du Roy, car la Gascongne en est trop esloignée ; et qu'il me sembloit desya que J'avois du bien près de Paris : de sorte que de toute la nuict je ne peuz oster ceste opinion de ma teste. Et comme ils entendirent mes raisons, ils se mirent à rire si fort, que Je croy qu'ils ne rirent jamais tant pour un coup, de ce que j'avois desja faict estât de la prinse, de la rançon, et d'achepter terres et chasteaux. Et monsieur le mareschal, quand il vouloit gaber, parloit tousjours en italien. Il me dit de bonne grâce : Signor^ quando ehe vi andaremo visilar^f arête voi à noi altri ire bona chiera net caslelli che volek comprare

(2) .1 fiance : sous sauf-conduit.

(3) • Retirons-nous, capitaine, retirons-nous. »

(4) « Adieu I monsieur de Montluc» adieu. •

COMMENTAIRES DE BLAME DE MONTX.UC. [i$66]

apresso Parigis (1). Ils en rirent à mes despens. Or estoient ils sur une depesche qu'ils faisoient au Roy, etenvoyoicnt devers Sa Majesté monsieur de Porrieres, de Provence (2), lequel avoit prins sa part du rire, et tous ceux qui estoient avec eux. Et comme il y a des gens qui sont sujects à faire plus mal que bien, il y eut quelqu'un qui escrivit par la voye de la banque, à Lyon, comme j'avois perdu toute la cavallerie du Pape en la plaine romaine, et que Je m^en estois fuy, et ne sçavoit>on que J'estois devenu. Je croy que ce sont gens apposiez pour faire courir quelque mauvaise nouvelle, afin de degouster nos partisans. Gela fut escrit de Lyon, par la poste, à monsieur le connestable, lequel le dict au Roi, qui ouit ces nouvelles avec beaucoup de desplaisir. Monsieur de Porrieres, qui venoit par le pays des Grisons, ne peust estre si tost à la Cour que les nouvelles ny eussent couru quatre Jours auparavant. Et comme monsieur le marescbal et les autres avoient ry de ma folle, le Roy restoît autant mal content contre moy, disant que c*estoit la plus grand folie que jamais homme entreprit, ayant toujours esté heureux; mais qu'à présent J'avois perdu mon heur et ma réputation, estant bien marry que cela me fust advenu, mesmesaux portes de Rome. Ces nouvelles ne furent si cachées qu'on ne les escrivit tout incontinent en Gascogne : je vous laisse à penser comme je fus accoustré de ceux qui nem'aimoient gueres; car il faut estre Dieu pour n'avoir point d'ennemis et envieux, ou bien ne se mesler que de faire son jardin ou son vergier. Et comme monsieur de Porrieres fut arrivé, le Roy le feit venir en son cabinet, et, après avoir leu les lettres et sa créance, dans lesquelles ne se parloit rien de cela, ni monsieur de Porrieres n'en parloit aussi, le Roy lui dict : « Eh bien, monsieur de Porrieres, Montluc s'y est-il trouvé ? il a faict une belle besoigne! » Lequel lui respondit qu'il m'avoit laissé à Rome ; et le Roy lui dict qu'il sçavoit bien que J'avois perdu toute la cavallerie du Pape, et que je m'estois sauvé. Surquoi monsieur de Porrieres fut fort esbahy de ces nouvelles , et luy dict que si cela estoit advenu depuis son département, qu'il pourroit bien estre, mais qu'il n' avoit demeuré que neuf jours à venir. Sa Majesté ût regarder combien il y avoit que ces nouvelles estoient venues, et trouvèrent qu'il y avoit quatre Jours. Alors le Roy dit qu'il pensoit que c'estoit une baye et

(I) « Monsiear, lorsque nous irons vous \isit£r, Tons nous ferei à tous trois bonne chère dans le château que que YOQs voulei adieter près de Paris. »

(9 Antoioe de GlandereEi tdgoeiir de Porrieres.

nouvelles de banquiers. Et sur ce il va souvenir à monsieur de Porrieres de ma folie, et luy dit, comme depuis il me conta : s Sire, je vous vais dire que c'est, dequoy vous rirez autant comme nous avons fait : • et luy conta toute mon entreprise, et ce que J'avois respondu, à mon arrivée, à messieurs le mareschal de Strossi , cardinal Caraffe, et duc de Paliane; et qu'en leur comptant mon entreprise, il sembloit que je tenois prisonnier le seigneur Marc- Antoine, l'argeutet tout. Et asseurez vous qu'à ce qu'on me dit depuis, on n'avoit veu rire le Roy si fort il y avoit longrtemps, monsieur le connestable et tous tant qu'ils estoient. Et me dict-on que le Hoy^ plus de huict jours après, voyant Porrieres, lui disoit : « Ëh bien, Porrieres, Montluc a-il acheté encores ces places autour de Paris ? • et ne luy en sou venoit jamais qu'il n'en rist. Et , pource que j'escris en mon livre que cent ans à homme n'a esté plus heureux ny mieux fortuné à la guerre que j'ay esté, regardez donc si vous le r^ cognoistrez à ces trois occasions, qui me vind* rent en huict ou neuf jours l'une après Tautre, outre autres que vous y trouverez, d'avoir eschappé sans perte ces dangers, qui n'estoient pas petits.

Quelques jours après le duc d'Albe entendit que monsieur de Guyse alloit en Italie pour secourir le Pape ; qui fût cause qu'il se retira on peu vers la mer avec son camp, et puis vint assiéger Ostie. Monsieur le mareschal sortit de Romeavec quelques enseignes italiennes, et deu\ d'Allemans et cinq ou six de François : et voohit le Pape qu'il luy laissast pour sa garde Marc- Anthoine mon fils, et le capitaine Charry, avec leurs compagnies. Monsieur le mareschal s'alla camper deçà le Tybre, vis à vis d'Ostie, et là se retrancha. Le duc d'Albe, avant qu'il y arrivast, avoit fait faire son pont, et fait un fort au dessus d'Ostie, du costé mesmes où monsieur le mareschal s estoit campé. Je manday à monsieur le mareschal s'il vouloit que Je m'en vinsse devers luy, avec cinq ou six enseignes italiennes ou françoises, lequel ne le voulut point, crainte que Tentreprinse de Montalsin ne fust pas encores 4u tout descouverte. Et pource que monsieur le mareschal avec les compagnies italiennes et françoises qu'il avoit n'avoit sçeu faire recognoistrc le fort des ennemis, voir s'il y avoit eauc dans le fossé ou non, et en estoit demy désespéré, cai* le duc d'Albe s'estoit reculé d'Ostie, tirant vers le royaume de Naples, et n'avoit laissé que quatre enseignes d'Italiens dans le fort^ et quatre dans Ostie; ledit seigneur mareschal avoit &ict sortir de l'artillerie de Rome pour Mire le fort, et avoit envoyé prier le Pape luy kisser

COHMBNTÀIIIBS DB BLAISB DB MONTLUC. [1657]

Tenir mon fils et le capitaine Gharry ; ce qu'il fit à nuHi grand mal-henr, et de mon pauvre fils. Comme il fut arrivé, et le capitaine Gharry, devant monsieur le mareschal, ledit sieur se plaigDoit à eux de n'avoir peu faire recognoistre le ibrt à son aise. Le lendemain au soir touclia la garde à mondit fils , lequel délibéra de venir à bout de ce que les autres auroient failly, et communiqua son dessein au capitaine Gharry , et au baron de Beynac (1), qui estoit aussi ce Jour là en garde. Il ne iàillit pas; car le lendemain, toyant les ennemis sortir selon leur coustume pour chercher des fou»cines, il les suivit et mena battant, sans crainte des arquebusades, jusques an bord du fossé, qu'il recognut aussi sagement et cnrieusement comme si c'eust esté quelque Tjeox capitaine ; mais s'en retournant, une mesdumte arquebusade luy donna dans le corps. Tontea-fois de son pied il se porta Jusques au bgisdodit seigneur mareschal, parce qu'il disoit qu'avant mourir il luy vouloit rendre compte de soaliEdct. Ledict sieur marescbal le ^ mettre sur «m Het, sur lequel ce pauvre garson, rendant presqne l'ame, luy dit ce qu'il avoit veu, Tasseurant que le fossé estoit à sec, quoy qu'on luy eost dit le contraire : bien tost après il rendit Tame. Ledit sieur mareschal envoya le corps le loMtemain à monsieur le cardinal d'Armagnac , et à monsieur de Lansac , à Rome , lesquels le firent aussi honnorablement ensevelir comme s'il eost esté fils d'un grand prince. Le Pape, les cardinaux et tout le peuple romain tesmoignerent le regret qu'ils avoient de sa mort. Si Dieu me Feust sauvé, J'en eusse foit un grand homme de guerre *, car, outre qu'il estoit vaillant et couragrax, je cognus toujours en luy de la sagesse qui excedoit la portée de son aage. Nature luy SToit ihit un peu de tort, car il estoit demeuré petit, mais fort et apité (2), les espaules grosses ; . aureste, éloquent et désireux d'apprendre. Monsieur le mareschal de Gossé est en vie ; Marc-An- ^uime estoit avec luy à Mariambourg ; il pourra porter tesmoignage, sUl luyplaist, si quelqu'un contreroolle ce que J'en escris , si Je ments. Et eocor qu'il ne sied pas bien aux pères de louer Icvt enDins , si est-ce que , puisqu'il est mort , (t qu'il y a tant de gens qui en peuvent tesmoi* pMr, Je seray excusable et digne de pardon.

Or, pour exécuter la charge que le Roy m'a- ^dcônée en la Toscane, Je demanday congé ><i Pape pour m'en aller à Montalsin, lequel ne ^ le voulut donner que pour quinze Jours seu- ^^fom^ après luy avoir foit grand instance ; et

(I) PbOippe de Montant, baron de Beynac. (2)Ram8fté.

me fit laisser mes grands chevaux et tout mon bagage, lesquels monsieur le mareschalde Strossi fût contraint Mte sortir, disant qu'ils estolent à luy, et par ses serviteurs mesmes. Monsieur le cardinal d'Armagnac me fit sortir mes mulets de coffres avec ses couvertes, disant qu'il les envoyoit à la maison d'un autre cardinal où il al-* loit quelques -fois demeurer douze ou quinze Jours. Et ainsi Je retiray de Rome tout ce que J'y avois. Pendant le séjour que Je fis par de-là, Sa Saincteté me fit bien cest honneur de monstrer évidemment à tout le monde qu'il avoit grand fiance en moy.

Deslors que Je fus à Montalsin , monsieur de Soubise partit et s'en alla à Rome. Je trouvay que Montalsin estoit comme assiégée, car à Saint Gricou (3) il y avoit des AUemans ; à la grand hostelerie, au dessous de Montalsin deux arquebusades, il y avoit aussi des ennemis , et à un palais à trois arquebusades à main gauche , pareillement y avoit ennemis , et à une autre tirant à Grossette , un mil près de Montalsin , il y en avoit encores : et tout cela se trouva saisi des ennemis quand la trefve vint. Et ne tenoit le Roy rien Jusques aux portes de Siene par ce costé là , et croy que cela fut la principalle cause que les Sienois eurent en peu d'estime monsieur de Soubise. 11 y a grand peine à contenter tout le monde , et , encor que l'on face ce qu'on peut, si tout ne va comme on souhaitte, on n'a rien Met. Je ne le veux ny accuser ny excuser aussi du tout. La trefve duroit encores entre le Roy et l'Empereur , laquelle estoit pour dix ans (4). Les affaires de ces princes estdent si embrouillées et confuses, quUl ne fût possible pouvoir foire la paix : voy-là pourquoy onfit ceste trefve; mais J'avois entendu que monsieur de Guyse avoit prins congé du Roy et s'en venoit en Italie ; qui me fit penser qu'encores que le secours qu'il menoit fust pour le Pape , la trefve seroit rompue aussi du costé du Roy, et fis une entreprinse pour aller donner une escallade aux AUemans à Saint-Gricou , qui est une petite villate à quatre mille près Montalsin; et de là voulois aller attraper tous les autres lieux que J'ay nommez.

[1657] Je ne sçay si les Allemans furent advertis , ou bien s'ils furent commandez de se retirer de là; car, quand Je fus hors de la ville deux heures de nuict, un gentil- homme sienois qui avoit sa maison dans Gricou , lequel J'avois envoyé là , me vint dire qu'ils estolent partis à l'entrée de la nuict. J'envoyay de mesmes sça-

(5) San-Qoirico.

(4) Elle ayoit été faite pour cinq ans.

COMMENTAIBES DE BLAISE DE MONTLUG. [lââT]

voir nouvelles de ceux qui estoient à i'hosteiierie et au palais ; et trouvay qu^à la mesme heure tout avoit vuidé : et ainsi nous eusmes liberté de sortir un peu au large jusques à T Altesse, un chasteau assez fort , à trois mil de Montalsin et près du chemin de Siene. Puis m'en allay à Grossette, où le colonel Gheremon estoit gouverneur, lequel faisoit de ce pays-là tout ainsi que s'il fust esté à luy , ne recognoissant le Sienois, dequoy ils estoient désespérez ; et là nous accordasmes que les habitants recognoistroient la sdgneurie et non luy , et qu'il n'avoit pas en ce pays-là plus d'avantage que le Roy n'avoit voulu pour luy-mesmes : et ainsi en peu de jours tout fût changé au contentement des Sienois.

Le cardinal Burguos (1) commandoit à Siene pour le roy d'Espagne , et avoit entreprise sur Montalsin, laquelle il pensoit emporter facilement; et sedevoit exécuter la mesme sepmaine quej^arrivay. Et comme il entendit ma venue, il surçoya quelques Jours pour voir si rien se descouvriroit; et, voyant que rien ne s'estoit descouvert , il envoya quérir le capitaine Mantillou, espagn'ol et gouverneur du Port- Hercule (2) , pour exécuter l'entreprise. En mesme temps, ayant envové quelques gens à cheval pour ihire venir des vivres , ils le rencontrèrent et le prindrent luy et un secrétaire du cardinal Burguos, et quatre serviteurs , et me les menèrent. Il se vouloit deffendre, disant quMl avoit esté prins contre la trefve, car encore 11 n'y avoit rien de rompu à descouvert. Je fis donner secrettement la géhenne à un sien serviteur, lequel dist qu'il pensoit que le cardinal Burguos avoit mandé son maistre pour exécuter une entreprise qu'il avoit sur Montalsin. Nous ne pouvions descouvrir ce qu'en pouvoit estre; et, comme on entendit à Siene la prise du capitaine Mantillou , cela se commença à divulguer : de sorte qu'un gentilhomme sienois m'envoya son serviteur m'advertir du lieu par là où Ton vouloit donner l'escalade , et vint à la porte de la ville, ne voulant entrer dedans, mais seulement qu'il vouloit parler à moy. Je menay messer Uieronim Espano , et nous dit le tout , et qu'il y avoit des soldats françois , des compagnies qui estoient en garnison , qui estoient de Fhitelligence, et que, si nous cherchions bien les maisons prochaines de cet endroit là, nous trouverions par adventure les eschelles. Nousdonnasmes dix ezcus au serviteur , qui s'en retourna, Messer Hieronim et moy allasmes secretteraent voir le lieu ; et croy que j'y amenay monsieur de

0) Franoeioo di Mendoza, cardinal et archevêque de Burgos.

Bassom-pierre avec nous ; et regardasmes que la muraille estoit bien basse , mais qu'il y avoit uœ tourelle là où l'on mettoit tousjours deux sentinelles, lesquelles estans de rintelligeoce, leDtreprlse estoit facile et plus que facile. Or messer Hieronim , qui estoit pour lors du magistrat, députa promptement deux hommes pour chercher les maisons voisines du lieu, et ne tarda trais heures qu'ils nous apportèrent plus d'une charge de cheval d'eschelles de corde , les mieux faites que j'eusse encores jamais veu. Dans ceste maison n'y habitoit personne il y avoit loug temp», mais nous cognoissions bien qu'il y entroit des gens : et autre chose ne peusmes descouvrir. Et lors j'arrestay avec le sergent major qu'il mettroit tous les soirs quatre sentinelles daos la tourelle , lesquelles seroient prises au fort. Je croy que s'il l'eust voulu exécuter le jour, il l'eust peu faire ; aussi bien ou mieux que la nuict , car du grand palais , où il n'y avoit que trois arquebusades , il pouvoit venu* par un vallon couvert de petits b<^ jusques auprès de la muraille. £ovlron un mois après, un Sienois, nommé FiiŒbus Turc (3) , se vint addresser à moy , me voulant dire quelque chose en secret ; je le fis venir dans ma garde-robbe : je n'avolB rien qu'une dague au costé, et, comme il entra, je le vis armé de jac et manches de maille : oncques en ma vie je n'ay veu visage d'homme plus faroosche que le sien. Une fois j'avois envie d'appeiler quelqu'un ; mais il me disoit tousjours qu'il ne vouloit que personne entendist son affidre que moy. A la fin je m'asseuray , me sentant assez fort pour le colleter s'il avoit entrepris de faire quelque mauvais coup. Il me racomptaqœplQ' sieurs fois le cardinal Burguos Tavoit fiiit rechercher de tenir lu main à une entreprise qu'il avoit sur Montalsin, et que par importunité il luj avoit accordé , et qu'il estoit allé parler à luy deux fois desguisé, et avoit trois soldats qui estoient de l'intelUgence , lesquels il luy devoit nommer un jour devant iadicte exécution, et qu'il la venoit exécuter avant que dom Arbre de Sandé fust arrivé , lequel venoit à Siene pour commander les armes; et que , si je voulois,il meneroit l'entreprise si escortement qu'il me les ameneroit tous entre mes mains. Nous arrestt»mes que ce seroit dans quatre jours, et qu'il s en retourneroit la nuict mesmes à Siene arrester le tout ; et le fis mettre hors la ville , car la porte estoit desja fermée ; et de matin despeschay vers le colonnel Gheremon à Grossette , qu'il se rendIst le jour après à Pagamegura, moitié chemin

(2) PortoËrcole.

(3) DeiFebo,Turcbi.

COMKfiNTAIBES DB BLAISE DB MONTLOG. [1557]

de Gfossette à Montakin. Et ce Jour mesmes que j'aTols depesché au colonnel Je fis venir les capitaines qui estoient à Chose (l) et à Montizel , ài'Hospitalet près Piance (2) , et là les fis jurer sur le cmdfix de ne dire rien de l'entreprise; et s'ea retoomerent apprester iêur cas pour estre prests quand je leur manderois. Et fis aller ma compagnie de chevaux légers à la Rocque de Baldoe, feignant d'y tenir garnison ; et le lendemain allay parler au colonel à Pagamegura , etarrestasmes qu'il tiendroit quatre cens arqueboaers prests. Mon entreprise estoit que, comme les ennemis donneroient Tescalade , le colonel Cheremon viendroit par derrière eux , et la garnison de Chuse et Montizel se mettroit entre eux et le palais , et ma compagnie aussi. Je devois sortir avec quatre cens hommes de la ville sur eux quand ils seroient repoussez. Et au retour de Pagamegura , Je trouvay que ledit Phœbus estmt de retour ; et ne parla à moy de tout le soir : qoi me donna mauvais soupçon. Le matin il me vint dire que le cardinal ne vouloit point que TafTaire s'executast de quelques jours. Il me menoitde jour à autre; à la fin je fus conseillé de le prendre prisonnier et luy faire dire la verâé^d'antaut quec'estoit une fourbe pour me trahir : ce que je fis ; et le fis mettre dans une basse fosse au chasteau, où par mai-heur il trouva une pièce de bois ou fer. Or , pource qu'il estoit sienois, je voulois voir si les Sienois mesmes le pourroient convertir à dire la vérité : voy • là pourqnoy je tins l'affaire en quelque longueur ; mais cependant avec ceste pièce de fer il perça la muraille, et se sauva à Siene ; et ainsi je ne peus rien faire qui valust sur ceste entreprise. Il fut plus fin que moy ; toutesfois je lui dois cela , qu'n m'a appris en £aict de telle importance de û'e^argner un prisonnier, ains en sçavoir soudain la vérité , car sans doute c'est un traistre.

Dés que j'arrivay à Montalsin, je pourchassay défibre revenir au service du Roy le sieur Marioul de Santa-Fior , et son frère le Prieur , lesquds par quelque mal-contentement s'en estoient ostez. Nons estions fort grands amis depuis Tescarmonche de Siene : en fin je les gagnay; ils vindrent à la Cour , où le Roy leur fit fort bonne <^ere; Sa Majesté luy donna une compagnie de chennx légers , et au Prieur quelque pension ; et se tindrent tousjours depuis auprès de moy. ^ dom Arbre de Sandé fit une entreprise pour venir prendre Piance, une petite ville près Montai) que j'avois fait reparer le mieux que j'atois peu ; et y avois une compagnie d'Italiens. h baillay au sieur Marioul ma compagnie , et ce

ÇUmi. (2) Piensa,

qu'il avoit assemblé de la sienne , et partie de celle du comte Petillane (3), et l'envoyay à Piance pour retirer la compagnie italienne , et l'amener à Montizel , où estoit le capitaine Bartholomé de Pezero.

Quelques jours avant que dom Arbre sortist de Siene , le capitaine Serres , qui estoit lieutenant de ma compagnie de chevaux légers et mon parent, avoit combattu à la veuê de Montalsin le capitaine Garillou , gouverneur de Bonconvent , qui avoit avec luy dix hommes d'armes de la compagnie du marquis de Pesquiere; et l'enseigne de la compagnie menoit huict salades d'une compagnie de chevaux légers , et huict arquebusiers à cheval , qui estoient venus braver devant Montalsin bas , au long de la plaine devers l'hostelerie , lequel ne pensoit pas qu'il y eust cavallerie dans Montalsin ; car j'en avois emmené ma compagnie avec moy à Grossette, et avois envoyé le capitaine Serres courir avec dix-huict salades par le costé de main gauche , vers Siene, et s'estoyent battus auprès de Chuse, de sorte que les miens en eurent le meilleur. Et au retour le capitaine Serres se vint reposer un jour ou deux à Montalshi, pour puis après me venir trouver à Grossette et m'en ramener à Montalsin. Le capitaine Serres sortit avec les dix-huit salades, deux gentils-hommes sienois armez de jac et de manches, et deux soldats à pied qui les suivirent; et comme le capitaine Garrigue vit les salades , il se voulut retirer , et le capitaine Serres luy estoit tousjours en queue. Et , comme le capitaine Garrigue voulut passer un ruisseau estroit , le capitaine Serres le chargea à toute bride, et les print tous , sauf un capitaine qui avoit sa compagnie dans Bonconvent. Ces arquebusiers à cheval estoyent à luy. Il eut une arquebnsade à travers du corps, d'un des deux arquebusiers qui estoyent sortis avec le capitaine Serres , lequel ils avoyent fait passer le ruisseau , et une autre avec luy , qui l'amenoit devers Bonconvent ; et mourut à l'entrée de la porte de Bonconvent. Je tenois tous ces gens prisonniers à Montalsin. Dom Arbre s'achemina droict à Piance avecques trois canons et deux coulevrines. Je me doutay bien qu'il n'ameneroit pas tant d'artillerie pour Piance; car il n'estoit pas fort pour l'artillerie. Et comme le sieur Marioul entendit qu'il estoit trois mil près de Piance , il s'en va au devant avecques toute la cavallerie , et commanda au capitaine qui estoit devant , qu'il commençast à faire sortir ses gens pour gaigner Montizel , là où il n*y a que deux petits mil. Il attaqua l'escarmouche si forte ; et.

I (5) T>iioolas des Uriins, comte de PetigliiDO.

COMXBNTAIBES ]>E BLAISB DB MOKTLUG. [I657j

se mesla si bien , qa*il ne se peust après demes- 1er , et fût chargé à toute bride de trois trouppes de leur eavallerie. Là il fut prins douze ou quatorze chevaux légers de ma compagnie , dont le capitaine Gourgues , qui estoit à la suite de monsieur de Strossi^ estoit du nombre ; et du comte' Petillane ou du sieur Marioul , autant ou plus. Or comme il fit alte devant Piance , il trouva que le capitaine n'avoit pas un homme dehors. Les ennemis suivoyent tousjours; et là se rompirent encores quelques lances cependant que ce capitaine foisoit sortir ses gens ; et à la fin il fut de nouveau chargé de toute leur eavallerie , et fbt contraint se retirer à Montizel. Le capitaine Serres et le baron de Cleremon , mon nepveu , qui portoit ma cornette , se sauvèrent vers THospitalet. Le capitaine des gens de pied perdit la tierce partie de sa compagnie , de ceux qui avoient fait les paresseux à sortir > et se sauva avecques son enbcigne et sa trouppe qui luy demeura ; et fis teste au passage d'un ruisseau, donnant loisir au capitaine Bartholomé de le venir secourir : car c'estoit à la venê de Montizel , et le sieur Marioul , qui retira encore de la eavallerie. Yoy-là ce que Ton gaigne à aller attaquer une escarmouche à la teste d'une armée , comme J'ay dit cy-devant ^ et se vouloir retirer de Jour estant plus faible.

Comme dom Arbre eut demeuré trois jours à Piance , il part à l'entrée de la nuict avec les torches , et print son chemin au long d'une vallée tirant à la Rocque de Baldoc. Le seigneur Marioul estoit allé en poste à Rome faire venir quelques sallades qu'on luy avoit promis pour refaire sa compagnie. Le Prieur demeura avecques moy le soir que dom Arbre partit. Nous estions sortis le Prieur et moy hors de Montalsin à cheval ; et comme la nuict commença à venir, nous nous retirasmes, discourant en chemin de ce que dom Arbre vouloit faire de ceste grosse artillerie. Il me tomba en l'entendement que c'estoit pour aller attaquer la Rocque de Baldoc , là où il y avoit un capitaine florentin que monsieur de Soubise y avoit mis , lequel Je soupconnois un peu, pour-ce que les gentilshommes sienois m*avoient dit qu'ils avoient esté advertis qu'il avoit envoyé deux fois à Florence. En nous retirant auprès de la porte de Montalsin , je dis à deux chevaux légers de ma compagnie qu'ils allassent descouvrir tout au long des oolines d'entre Piance et la Rocque, et qu'ils n'en bougeassent qu'il ne fust la pointe du Jour. Or, quelques Jours avant, monsieur de Guyse

(1) Jaôqnes Bonifoce, seigoeor de la Môle.

(2) Antoni de Gastellaoe, seigneur d'Eatrecasteaax.

qui estoit venu à Rome , et desja s^esMt aéheminé vers le royaume de Naples , avoit envoyé quérir Cheremon avec sa compagnie, à la requeste des Sienois , qui ne se pouvoient accorder avecques luy : et m'avoit envoyé monteur de La Molle (l), le capitaine Charry et trois oa quatre autres compagnies : aussi en avoit-il en- , voyé quérir de celles que J'avois. Il avoit donné j le gouvernement de Grossette à monsieur de La | Molle. Comme je fus au lict, voicy revenir les | deux chevaux légers , lesquels me dirent que dom Arbre marchoit avec les torches au long de la valée que J'ay dit, tirant à la Rocque. J'advertis incontinent le Prieur , et montasmes à cheval avec tous ceux que nous peusmes recouvrer. Je commanday au capitaine André Casteaux (2) , nepveu de monsieur le cardinal de Toumon,quHl marchast avec sa compagnie sans bagage à extresme diligence après moy, et quil marchast par des bois : et luy baillay deux gentils-hommes sienois pour le conduire. Gepoidant J'arrivay une heure devant jour à la Rocque de Baldoc : et comme le Jour vint , arriva André Gasteaux avecques sa compagnie. A peine fttt4l dedans , que les passages forent prins, et prindrent les guides qui m'avoyent mené s'en retournant, et le fourrier de ma compagnie, par lesquels ils sceurent que Je m*estois mis dedans. J'envoyai à Grossette deux paysans par les bois , escrivant à monsieur de La Molle qu^il s'en allast Jetter à toute diligence dans Montalsin , et qu'il commandast en lieutenant de Roy, car Je m'estois enfermé , et voulois deffendre la place. Dom Arbre logea son camp à Avignon , vis à vis de la Rocque ; et là demeura trois jours, playdant s'il me viendroit attaquer ou non. A la fin il print party de se retirer, sçadiant à qui il avoit affoire , disant : /tino à Dios , aquel capitan tiene alguns diabolos en su poder , o ai algun irahidor iras nos otros ; y silo puedo saber, yo iengo de eortar H los hrassos, y los piemos (3). Mais toutes mes Intelligences estoient à songer et Jour et nuict qu'est-ce que je ferois si j'estois à la place de mon ennemy. 11 a de l'entendement comme vous, des pratiques comme vous, songeant à ce qu'il songe, souvent vous vous rencontrerez, et pourvoirez à ce quil vous brasse. Que si vous attendez les effets, vous serez souvent surprins. Il faut et jour et nuict estre en cervelle , et souvent considérer que veut faire vostre ennemy, s*il attaquera cecy ou cela : si J'estois en son lieu , Je ferois oecy et cela. Et souvent discourez en avec vos

(S) « Je jure Dieu , œ capitame a quelques diables à sa disposition , ou il y a parmi nous quelque traître : et si je puis le déeouYrir, je lui couperai bras et jambes. ■

COMMBNTAIBES OB BLAISB DB MONTLUC. [1557]

capitaines, car tel que vous estimez peu a sou- Tent le meilleur advis. Or dom Arbre s^en retourna, et se vint mettre avec son armée à l'Altesse , qui n'est qu'à trois mil de Montalsin , où, voyant son desseing, je m'en retournay, renvoyant monsieur de La Molle à Grossette. Dom Arbre mit trois compagnies dans Fiance , deux italiennes, et une demy espagiioUe et demy italienne , ear le gouverneur qu'il y avoit laissé estoft e^gnol ; et le sieur Bartbolomé de L'Estephc , nepveu du sieur Cbyapin Vitello (1), qui avoit une des meilleures et des plus fortes compagnies qui fost en Italie , tenoit tous les prisonniers dans le palais , lesquels pouvoyent estre de cinquante à soixante. Au bout de quelques jours, il se retira à Siene avecques son camp , s'estant toutes ses entreprinses evanouyes en fumée. L'enseigne du marquis de Pesquere alloit et venoit pour leur délivrance en eschange des nostrès. Il se mocquoit de moy , disant : No sera dieho que yo renda nn Frances , que yo no ienga ires Espagnoles , y per estas barbas yo havre los tnios : et ellos non havran los suos (2). Le cardinal Burguos estoit marry de tout eecy, et eust voulu que nous eussions laissé aller tous les prisonniers d'un costé et d'autre, car je tenois les capitaines Mantillou et Carillou ;3) , gouverneurs de Port-Hercule et de Boneonvcnt , et plus de vingts autres, là où il y avoit douze Espagnols naturels , sans les gouverneurs. Je portois impatiemment les responces qu'il me faisoit, et avois presque tousjours nouvelles des nostres , qu'ils faisoient mourir de faim : et moy au contraire , car je faisois bien traitter les siens. Sur ceste colère , je fis une pntreprinse pour donner l'escalade à Piance, car j'avois esté adverty que le roy d'Espagne avoit donné Siene au duc de Florence , et tout ce qu'il tenoit en Toscane , et que ledit duc envoyoit trois de ses compagnies à Piance , et une compagnie de gens à cheval. Je prevoyois Ibien q^e, s'il y mettoit le pied , que nous ne la pourrions recouvrer sans nous rompre avec le duc de Florence : ce que je n'avois jamais voulu faire, ûfin que monsieur de Guyse ne ftist contraint d'afïbyblîr son camp pourm'envoyer du secours ; et ainsi je m'estois toujours contenu avec le duc de Florence sans rien gaster. Il faut en ces affaires aller prudemment et sagement , car peu de subjet sert pour rompre Talliance des princes, ce qui ne se peut après reparer. Plusieurs jeunes fouis ont mis pour leur indiscrétion des

(1) Chiapino ViteUi.

(2) Il De ton pas dit qoe i'anrai renda cm Français, si on De me rend trois Etpagooli; etpir ceimoiutaclies.

princes en guerre^ sans qulls eussent envie d'y entrer.

Le capitaine Faustau de Peyrouse, qui estoit dans Piance , m'avoit dit qu'il y avoit un trou à la muraille du costé de là où je devois venir de Montalsin , qui estoit par-là où sortoient les immondicitez de la ville , et que par cest endroit là , où il y avoit deux murailles , celle de dehors estoit hors d*eschelie , et celle de dedans de quatorze ou quinze degrez ; et comme Ton estoit passé par ce trou , il falloit passer le ventre à terre, et dans Tordure on se trouvoit entre deux murailles. J'avois fait faire une petite escbeile de la hauteur qu'il falloit ; mais elle estoit foible et desliée , afin qu'elle peust passer par ce trou^ de sorte que malaisément un homme se pouvoit tenir dessus. Il y avoit dans ce pan de muraille un bastion au coing de la ville , que dom Arbre avoit faict achever , lequel estoit assez haut; et entre le trou et le bastion il y avoit une porte que les ennemis avoient murée de brique , et ce avec de la terre, sans s' estre souciez de la faire de meilleure matière , pource qu'ils avoient faict par derrière un rampart de terre. J'ordonnay que le capitaine Blacon , avec sa compagnie , et une compagnie d'Italiens que j*avois faict venir de Grossette j et le baron de Clermon , mon nep* veu , avec sa compagnie , et quelque vingt saN lades de celle du comte Petillano , et trente ou quarante gentils-hommes sienois, s'en iroient mettre entre Piance et Montapulfiane, pour com** battre les gens du duc de Florence qui se venoient mettre dedans. J'avois faict venir trois cens hommes de Ghusi , que le duc de Somme m'avoit envoyé , lequel s'en estoit revenu du camp de monsieur de Guyse, pour quelque bruit qu'il avoit eu avec le cardinal Caraffe : et ceux-là dévoient donner par le coing de la ville, du costé de là où ils venoient ; le capitaine Bartbolomé de Pezero, droit à la porte qui venoit de son costé de Montizel , laquelle les ennemis tenoient ouverte pour sortir et entrer. Ils dévoient mettre le feu à la porte , s'ils pouvoient, et moy je donnois avec les eschelles au bastion, duquel les fossez n'estoient encore faits. Le haut de la porte murée flanquoit le bastion. Et avec moy j'avois les deux compagnies Davanson et André Casteaux , c'est à sçavoir la moitié de chacune, car le reste je Tavois laissé à Montalsin, et la moitié de celle du capitaine Lussan, qui estoit à Gastetlotie (4) : estant le plus loing de tous, il fit si grande diligence , qu'une ma-

j'aurai les mieas, et eax n'auront pas les leurs. > MonUuc ne parloit pas l'espagnol plus purement que ritalien, (5) MantiUo et GariHo. (4) CMello Tierri.

COMMBNTAIBES DE BIAISE DE MONTLUG. [l557]

ladie le print par le chemin, de sorte qu'il fut contrainct demeurer à l'Hospitalet. Il m'envoya son fils, qui estoit son lieutenant (1). Ledict capitaine Lussan mourut cinq ou six jours après de ceste maladie. Il m'envoya aussi la moitié de la compagnie du capitaine Charry, lequel j'avois laissé dans Montalsin , à son grand regret, car Je n'avois homme pour y laisser , à cause que le sieur Marioul estoit allé à Rome , et le Prieur, son frère, estoit allé jusques à leur maison. Bref, je pouvois avoir de mon costé en tout quatre cens hommes et les trois cens qui vindrent de Chnzi , et cent hommes qu'avoit le capitaine Bartholomé. Voylà tout ce que j'avois à Tassant.

Nous avions arresté tous ensemble que les Italiens du duc de Somme seroient de la partie , lequel duc desiroit fort de s'y trouver ; mais je ne le voulois mander, par ce que Chuzi, d'où il estoit gouverneur, estoit de grande importance, et aussi que , si J'estpis tué, Je ne voulois pas que les places demeurassent sans quelque bon chef qui peust tenir Jusques à ce que monsieur de Guyse eust envoyé homme suffisant pour commander le pays. Il faut tousjours pourvoir à tout comme si on devoit vaincre et estre vaincu : ainsi, vous ne ferez rien mal à propos allant exécuter une entreprise. Nous avions assigné de nous trouver deux heures devant le jour, chacun au lieu qu'il devoit combattre; et dévoient donner les gens du duc de Somme , et le capitaine Bartholomé plustost que moy, afin de divertir les forces du costé où J'attaquerois la place, pource que le costé où Je donnois estoit le plus fort , à cause du bastion et des flancs de dessus la porte. La muraille où estoit le trou faisoit un peu de coing. Je baillay la charge de porter Teschelle aux gentils-hommes qui estoient à ma suite, que le Boy payoit, et les priay d'entrer par le trou. C'estoît le capitaine La Trappe, qui est aujourd'huy près monsieur l'Admirai ; les Ausillons, nepveus tous deux de ma feue femme ; le capitaine Cosseil, qui porte aujourd'huy mon enseigne; le capitaine La Motte, Castet-Segrat, le capitaine Bidonnet; le capitaine Bourg , qui est en vie, lequel a une compagnie de gens de pied, et deux ou trois autres; et après eux, vingt Italiens que le capitaine Faustin de Peyrouse , qui avoit esté rompu au sortir de Planée, avoit amenez avec luy, tous hommes choisis qui dévoient monter i'eschelle après que les miens seroient montez. Ledict capitaine et un autre des siens dévoient passer les premiers par le trou, et tirer Teschelle , à cause qu'il scavoit

(1) Jeto Paul d'Etparbei de LoHaq.

ce qu'estoit en ce lieu là, et ne faisoient pas les miens. J'arrivay à un quart de mil près la ville ; le baron de Clermon et Blacon passèrent outre, et s'allèrent mettre à un mil de la* ville , sur un chemin tirant à Montepulsiane. Et comme J'eus attendu une heure là, sans entendre que les Italiens commençassent, coomie il avoit esté ordonné, cognoissant que le jour s'approchoit, j'envoyay une de mes guides recognoistre le pins secrettement qu'il pourroit faire ; et mon valkt de chambre, qui est encore en vie, alla jusques à vingt pas du bastion, et n'ouyrent rien dans la ville, non plus que s'il n*y eust eu persœme; un petit dûQU seulement oyons nous abbayer. Ils savoient ma venue dés la nuit, et m'attendoient ainsi sans faire aucun bruit, le feu sur la serpeatine. Je ne sçeu faire ma sortie si secrettement, encores que j^eusse fait fermer les portes trois heures avant qu'il ne sortist quelqu'un qui les allast advertir; et comme ils m'eurent rapporté qu'ils n'entendoient aucun bruit, j*y voulus moy-mesme aller avec eux deux : et comme nous fusmes un peu en avant à quinze ou seize pas du bastion, J'apperçeus un homme à cinq ou six pas de nous, qui s'en alloit se baissant, et se retiroit vers le bastion; et croy qu'il rentra par ledit bastion, dans lequel nous ouysmes alors parler, et nous sembla qu'ils parloient allemao; mais c'estoit des Albanois, car le sieur Bartholomé de TËstephe (2) en avoit en sa compagnie; lequel sieur Bartholomé avoit prins le bastion k deffendre. Et comme Je vis que bien tost le jour viendroit, ayant perdu l'espérance de nos Italiens, lesquels estoient arrivez, comme je sç^is depuis : mais le duc de Somme en avmt baillé la charge à quelqu'un qui ne vouloit pas mourir des premiers, ou bien me vouloit faire cest honneur de me laisser donner le premier, comme lieutenant du Boy; mais cest homme de bien ne le faisoit pas par honneur : le capitaine Bartholomé attendoit aussi que les uns ou les autres donnassent : et ainsi, sur ce delayement , Je fus contraint de donner le premier, car encor qu'à ceste sentinelle perdue et à ce silence je cogneusse bien que mes gens avoient senti le vent . si est-ce que , puis que j'avois prins la peine de venir. Je voulois tenter fortune.

Tous ces gentils-hommes italiens et françois que J'ay nommé cy dessus prindrent Te^eile, et nous autres prismes les autres esehelles pour donner au bastion; je les fis prindre aux capitaines, lieutenans, sergens, corporals et lancepassades : et ainsi marchay droit au bastion ; et de prime arrivée nous fût tirée une grande salve

(2) Jacquet Pierre de la SlatU , sulTant de Thoa.

COMMENTÀTRfiS DE BLAISB DE MONTLTTC. [1557]

d*arqncbasiers ; mais pour cela nous n'arrestasmes de dresser dos eschelles. Et j'avois fait nne ordonnance que tous les commissaires des îïuerres et des vivres , trésoriers , contreroolleurs eussent à avoir de grands ctievaux et armes, car ces gens ont tousjours argent; lesquels yamenois tousjours avec moy, sous ma cornette; pour faire troupe et parade et tromper Vennemy. Monsieur de Guyse avoit envoyé moDsieor de Malassise (1) , qui est aujourd'tiuy seigneur de Roissi , pour estre superintendant des finances; je luy donnay un clieval turc ; si j*en avois maintenant un semblable , je ne le donoerois pour cinq cens escus. Il me rendit fort mai ce plaisir, et de Tamitiéque Je luy portois, car il flt tant qu'il me mit en la mauvaise ux^ee de monsieur de Guyse, comme il fait bien nojoard'huy avec la Royne tant quMl peut, comme Ton m'a escrit de la Cour. Aussi Je m'en sois bien apperçeu, et voudrois que Dieu m'eust faiet la grâce de faire souvenir à la Royne quel senitcur Je luy suis, et quel J'ay esté le passé là où les occaions se sont présentées, et les plus grandes qne jamais Royne se trouvast sur les bras ; et Sa Majesté cognoistroit qu'il ne faudroit pas qu'elle creust légèrement mes ennemis, et ceux (fui ne lay ont fait ny ne feront Jamais tant de ser\ices que je luy ai fait. Mais Je prendray patience avec I)ieu, ayant ma conscience nette de pel.1, et de toutes autres choses concernant le service du Roy et de la couronne. Pour lors Je n'avoîs rien descouvert des menées dudiC sieur de Malassise, qui pourchassoit que monsieur de Guyse m'appellast auprès de luy, et qu'il bailiast ma charge à monsieur de La Molle; car il avoit opinion qu'eux deux ensemblemanieroient mieux ies affaires que moy, et à leur profit. Je ne veux point mettre icy les raisons, pource que Ton pourroit dire que c'est pour Tinimitié qu'il me I>orte , et moy par conséquent à luy, qui suis mal endurant, et qui porterois volontiers en ma devise, si je n'en avois une autre, ce qu'un de la maiçon de Candalle portoit : Qui m'aymera je ratjïtieray (i). Mais il y a beaucoup de gens de bien qui sont encores en vie qui sçavcnt l'occasion , et s'ils la disoient , elle ne seroit guère à son advantage.

Mais, pour laisserces propos, ne me souciant pas fort qu'il me veuille mal ou bien , Je le laissay avec le capitaine Cliarry, combien qu'il fist crande instance de vouloir venir avec moy ; mais Je faisois estât que luy , estant dans la ^ilie, si Je mourois, ayderoit fort les citoyens,

M ITeori de Mêmes , seigneur de Malassise et de Roissi. :') Devise de Gaston de Foiv.

afin de ne perdre cœur, attendant celuy que monsieur de Guyse y envoyeroit, car il est liomme d'entendement et persuasif. Pour en revenir à mes trésoriers et commis. Je les fis rondoyer autour de la ville en courant [fis sont plus propres à faire peur que mal ] , pour, par ce moyen , divertir ies liabitans d'un lieu à l'autre. Or nous donnasmes l'escalade tous en camisade , et furent nos gens par trois fois repoussez , et nos eschelles rompues, sauf une ou deux. Il faut dire à quoy servit la prise du trou : tous entrèrent par dedans iceluy l'un après l'autre ; et, comme ils eurent dressé l'eschelle à la petite muraille pour entrer dans la ville , les gentilshommes miens montèrent , et de dessus la muraille en hors se Jettoient sur un fumier. Et comme le capitaine Faustin et ces vingt hommes virent les nostres dedans, ils se voulurent haster de monter, et chargèrent tant Teschelle qu'elle rompit. Souvent ces ardeurs inconsidérées perdent les entreprises. Le trou estoit à quatre ou cinq pas de la porte murée , et les ennemis qui estoient sur icelle ne s'attendoient à autre chose qu'à tirer aux nostres qui donnoient l'escalade au bastion; et, tournant le dos aux nostres du trou, ils n'entendirent Jamais aucune chose de l'entrée de nos gens. Les Italiens s'essayèrent de racoustrer Teschelle avec des ceintures, mais 11 n'y eut ordre ; ils furent contraints s'en sortir par le mesme trou. Et me vint dire le capitaine Faustin la maie fortune de tous nos gens ; et me voyla en desespoir, voyant que, pour penser recouvrer ceux qui estoyent prisonniers dans la ville, j'avois esté si malheureux de perdre tous les gentils-hommes de ma suitte, et commençay à Jouer à la desesperade. Le Jour estoit desjà,' et le soleil paroissoit à son lever, et tous nos gens repoussez derrière les murailles qu'il y avoit ; et en mesme temps le capitaine Rartholomé me manda qu'ils estoient aussi tous de son costé respoussez. Je me Jettay lors à terre , car Je n'estofs encore descendu, et assemblay tous les capitaines, sauf Avanson, fils de monsieur d'Avanson, qui avoit esté ambassadeur à Rome , qui fut blessé d'une arquebusade à la main ; et là Je commençay à leur remonstrer que Je n'estois pas venu que pour prendre la ville ou crever, et que je leur monstrerois le chemin s'ils me vouloient suyvre : que resoluement Je toumerois la teste contre ceux qui feroient les retins, et en tuerois tant qu'il s'en trouveroit devant moy. « Allons donc mes amis, leur dis-Je , suyvez vostre capitaine, et vous verrez que nous aurons de Thonneur. » Lors je baissay la teste ayant l'espée en la main, et mon page qui portoit mon hallebarde auprès de moy, tirant droict à la porte. J'avois douze

COMlinîNTATIlBS DH BLATSE DH MONTLrC. [l557]

Saysses de ma garde qui me suyvirent ; aussi fit tout le reste, et cogneu bien à ceste heure là, comme j'ay fait d'autres fois, qu'est-ce que peut le chef, quand il se met devant monstrant le chemin aux autres. Je me mis dessous leur porte, où trois ou quatre hommes pouvoient demeurer à couvert des flancs du bastion. Les ennemis qui estoient sur la porte tiroient à grands coups de pierre sur nos gens. Les Suysses, avec leurs hallebardes , faisoient leur devoir contre ceste muraille de bricque. J'avols Tespée à la main gauche et la dague à la droicte, et avec la dague Je brisois et couppois la bricque : et comme nous eusmes faict un trou dans lequel Je pouvois mettre les bras, Je baillay mon espée et ma dague au capitaine de mes Suisses , et mis mes deux bras dedans. La muraille n'estoit que de Tespesseur seulement d'une brique, et y avoit encore bien peu de terre, car c'estoit comme une muraille seiche. Et comme avec les mains J'eus trouvé le bord de la muraille et espesseur d'icelle, Je tiray à moy la muraille de telle roideur, que tout le dessus d'icelle tomba sur moi et me couvrit tout, de manière qu'il fallut que le capitaine de ma garde me tirast de dessous la bricque, et me relevast : et tout incontinent avec les hallebardes achevasmes de la mettre par terre. Ils n'avoient pas achevé la terrasse qu'ils avoîent misderriere ceste porte, et s'en falloit environ deux pieds qu'elle ne Joignist au haut de l'arc. Là me furent tuez deux Suysses, et le capitaine blessé d'une arquebusade à la cuisse, et quatorze ou quinze soldats morts ou blessez. Je faisois encore donner aux enseignes l'assaut au bastion, avec les deux eschelles qui n'estoient pas rompues ; mais pour cela des flancs du bastion ils ne cessoient de tirer. Or du bastion à la porte où Je combattois il n'y avoit pas plus de trente pas ; Je criay aux soldats qu'ils m'allassent chercher les eschelles qui estoient rompues contre le bastion, et que les plus courtes seroient les meilleures ; car la hauteur du terrain n'estoit pas plus que de deux aulnes, ny encore, ce croy-Je, de tant. Et tout incontinent Je les dressay coste à coste, et mis un arquebusier sur une eschelle, et moy sur l'autre, et trois l'un après l'autre après le soldat premier, et deux de mes Suysses après ces trois là : je dis à celuy qui estoit devant , et qui montoit le premier, que tout à un coup il se dressast , et qu'il tirast une arquebusade dedans, ce qu'il flt; et à mesure qu'il tira. Je le prins par la fourrure de ses chausses et le poussay dedans; Je lui fis faire un saut où il n'avoit pensé. Les deux eschelles se toucboient : je commençay à crier à ceux qui estoient dessus l'autre , et les pousse , leur di-

sant : « Sautez, soldats, Je me jetteray après vous dedans ; n et pousse celuy-là , et l'autre après, et l'autre encore; et comme ils estoient tombez dedans, celuy qui se pouvoit relever mettoit la main à l'espée: mes deux Suysses se Jetterent après, et alors Je sautay à terre de nostre costé, et commençay à crier : « Poussez capitaines , poussez capitaines , nous sommes dedans. » Et les voy-là les uns après les autres se Jetter à coup perdu là dedans. Les gentils-hommes miens, qui estoient entrez par le trou, avoient esté apperceuz sur la poincte du Jour et chargez, et avoient gaigné une maison , la porte de laquelle ils deffendoient ; ce qui me fit m grand bien ; car une partie de ceux qui gardoient la porte y estoient courus, ne pensant jamais qu'il fust possible que J'entrasse par là. Et comme les ennemis qui donnoient l'assaut aux gentils-hommes entendirent le cry de Francf! France ! derrière eux , ils les abandonnèrent et voulurent courir à la porte; les gentils-hommes sortirent après eux, lesquels entendant le mesme cry de France! France! ils cogneurent que nos gens estoient dedans; et de fortune ils furent mis au milieu de nos deux trouppes, et là tons tuez. Or, après en mesme instant que cenx-Ià furent tuez, vint une enseigne des leurs, qui estoit à la place , courant droit à la porte, et les gentils-hommes de ma suitte estoyent desjà r'alliez avecques ceux qui entroyent. Ladicte enseigne trouva bien à qui parler, et les accoustr^ rent comme les autres. Et en mesmes que nos gens entroyent, Je leur criay qu'ils donnassent l'assaut au bastion par dedans la ville, ce qu'ils firent; mais ils y trouvoient une bien grande résistance , à cause que la pluspart de la compagnie des gens de cheval estoient dedans qui combattoient à merveilles.

Or, comme le cœur croist aux hommes qui se voyent en espérance de victoire , de n'oublier rien de leur devoir à bien et furieusement assaillir , les ayant encouragez , Je laisse la porte et cours aux enseignes qui estoient sur les eschelles du bastion, et leur crie que tous nos gens estoient dedans et qu'ils se Jettassent à corps perda dans le bastion , ce qu'ils firent : et pour lors n'y trouvèrent pas la résistance telle qu'ils cuydoient, pour ce que nos gens les tenoyent de si court , qu'ils ne pouvoyent respondre dedans et dehors. Et comme Je vis les enseignes dedans , Je remonte à cheval , et avecques les commissaires et trésoriers m'en allay au long des murailles , et tous ceux qui sautoient par dessus pour se sauver Je les faisois tuer. Et pour rev^ nir à nos premiers prisonniers , nos gens exécutèrent Jusques à la place, où ils trouvèrent le

COMMENTÀIBES DE BLAISE DE MOIVTIUC. [1557]

sicnr Bartholomé de TEstephe , avecques le demearant de sa compagnie , lequel ne fit pas grand deiïenoe; car desjà nos gens couroient tout au long des raes de la ville , et mesmeraent au long des murailles d'icelle. Les Italiens vindrent entrer par la muraille , qui n'estoit pas trop haute et s'aydoyent les uns aux autres. Le capitaine Bariholomé de Pezero avoit bien mis le feu à la porte, comme il avoit promis ; mais il y fut blessé d'une arquebusade par les fesses , et n'y avoit ordre d'entrer par là , à cause du grand feu qui estoit en icelle porte. On avoit baillé dix huict ou vingt Espagnols pour la garde des prisonniers qui estoient dans le palais en nombre de cinquante on soixante, et les avoient attachez deux A deux , comme ils me dirent puis après, et en mesme instant qu'ils entendirent le cri : France! France! France! en la place à laquelle le palais est joignant, ils commencèrent a se secouer les uns et les autres , et mcsmes le capitaine Gourgues , qui se deslia le premier ; et, s'esians destachez , se mirent de telle furie sur ceux qui les avoient en garde , qu'avec leurs armes mesmes et à coups de pierre ils en tuèrent sur le lieu la pluspart, et le surplus tindrent prisonniers et les emmenèrent avec eux. Et voyia la délivrance heureuse et non espérée de uos prisonniers.

Maintenant il reste sçavoir quelle fut l'issue du commandement que j'avois baillé au baron de Glermon et au capitaine Blacon. Les compagnies du duc de Florence , de pied et de cheval , estoient sorties de Monte-Pulslano , et s'en vindrent à Piance , n'y ayant que trois mil de l'un à l'autre : et comme ils furent à moitié chemin, et qu'ils entendirent l'arquebuserie , envoyèrent six ctievaux courir tout au long du chemin pour sçavoir que c'estoit. Les trois donnèrent dans nostre embuscade et forent prins , et les trois se sauvèrent , qui firent tourner en arrière leurs gens plus vjste que le pas , de sorte que le baron de Clermon et le capitaine Blacon ne les peurent combattre. En ladicte faction et prinse de ville , le Mcur Bartholomé de l'Estephe, son lieutenant et son enseigne furent prins ; le gouverneur qni estoit Espagnol aussi ; toutesfois son enseigne 'ut tué. Le capitaine Pistoye , lequel on appelloit ainsi pour ce qu'il estoit de Pistoye , son lieutenant et son enseigne pareillement , furent prins, ensemble le lieutenant et l'enseigne d'un capitaine italien qui s'appeloit Aldet Placit , qui estoit sienois ; lequel estoit pariy deux jours de- ^•ant pour aller pourchasser leur payement avant qu'ils sortissent de la ville.

Et voyIa l'exécution de Tescallade de Piance, qui fut la nuict de Sainc^Pierre , et de laquelle

on a fait depuis en oA si grand cas par toute l'Italie. Tous les capitaines et sofdats, italiens et françois , disoient que j'avois pris moy seul la ville , et non eux , et que si je n'eusse fait ce que je fis, et sans la hardiesse et resolution en laquelle ils me virent, ils ne se fussent jamais plus approchez des murailles , en ayant esté repoussez par trois fois bien vivement : et si Dieu eust voulti permettre quelesgensque leducde Florence envoyoit de Monte-Pulsiano à Piance, fussent partis une heure plustost , ils n'eussent point entendu par le chemin le bruit de mon arquebuserie , de sorte qu'ils fussent tombez dans la troupe que menoient lesdits capitaines Blacon et le baron de Clermon, lesquels estoient aussi bien en camisade comme le reste de mes gens , et les eussent aysément deffaits et taillez en pièces ; car incontinent qu'ils entendirent le rapport que leur firent les trois qui estoyent eschappez , ils tournèrent visage , et se mirent en desroutte, tirant le chemin de Montepulsiano. Je laissay dedans , pour commander , le capitaine Faustin qui y estoit auparavant , et avoit encores cinquante ou soixante soldats de sa compagnie, lesquels le capitaine Bartholomé de Pezero luy avoit tousjours gardez; et luy presta encore le capitaine Bartholomé son lieutenant avecques cent soldats de sa compagnie. Et sur le midy, comme je montois à cheval jour m'en retourner à Montalsin , et que je renvoyoîs chacun en sa garnison , les capitaines, avec leurs lieutenans et enseignes , me menèrent cent ou six vingts chevaux de service qui avoient été gaignez en ceste faction, outre les courtaux et mulets, me priant d'en prendre ceux que bon me sembleroit ; et entre autres le capitaine La Trape me pria prendre un coursier de Naples , le plus beau et le meilleur cheval qui fust en Italie. Je n'en acceptay, de tous ceux qui me furent offerts , que celuy du capitaine La Trape , lequel depuis monsieur de Guyse m'envoya demander, et le luy donnay. J'arrivay à Montalsin avecques la moitié seulement des trois compagnies de gens à pied que j'avois amenées, après lesquels je fai- , sois marcher tous les capitaines prisonniers et quelque peu de soldats aussi prisonniers, car il ne s'en sauva pas beaucoup. Apres les prisonniers je marchois , et tous nos capitaines avec leurs enseignes desployées ; et derrière moy les gentilshommes de ma suite portoient la cornette de gens de cheval et les trois enseignes gaignées ; et après toute l'infanterie marchoit le baron de Clermon avecques ma compagnie et les gentilshommes sienois , qui estoient tous à cheval dernier : et croy qu'il ne demeura homme ny femme dedans la ville , car tous sortoyent dehors

pour me voir entrer , sauf le capitaine du peuple , le conseil et le magistrat , vers lesquels j'avois envoyé pour les prier de ne bouger du palais , au devant duquel j'allay descendre , et entray dedans iceluy armé , lesdites enseignes gaignées devant. Et leur fis entendre au commencement, en peu de mots, de quels moyens il m'avolt fallu ayder pour venir à bout d'une entreprise si hazardeuse , et comment la ville avoit été prise; et cogneus bien à leurs contenances qu'ils avoyent en admiration une telle exécution: puis les exbortay de continuer en la fidélité qu'ils avoyent promise au Roy, et ne perdre point l'espérance de recouvrer leur liberté et ville capitalle , leur ayant Dieu monstre et tesmoigné , par une si bonne et beureuse journée , qu'il ne les vouloit perdre ny abandonner, et moins ceux qui combattoient pour eux. Et pour les asseurer que je portois les armes pour leurs vies et pour le recouvrement de leur patrie , je leur donnay la cornette des gens de cheval et les trois enseigues gagnées, lesquelles, après m'avoir remercié et loué plus qu'ils ne firent jamais homme , ils mirent à mesme instant dans la grand salle du palais toutes desployées ; ce que n'amoindrit pas la réputation que j'avois acquise , soit parmy eux , soit à Rome, et par tout ailleurs où les nouvelles de ceste entreprinse et exécution coururent. .

Depuis ne se présenta "iiucune occasion qui mérite estre escrite, sauf deux ; qui fut que dom Arbre alla assiéger Chuzi ( i ) , que le capitaine M oret Calabres, qui estoit à Montepescay o, avoit desrobée par intelligence aux ennemis. Ledict dom Arbre y avoit trente enseignes de gens de pied devant, et trois canons et six cens chevaux. Je partis de Montalsin un peu après midy , avecques cinq enseignes et environ quatre vingts ou cent chevaux, et arrivay à Montepescayo sur le point du jour, et là fis accoustrer de petits sacs pour porter de la poudre, jusques au nombre de vingt, y pouvant avoir en tout trois cens livres. De Montepescayo à Chuzi y a six mil. L'artillerie ne leur estoit pas encores arrivée, mais elle arriva le matin que j'en partis. Et sur le midy je partis de Montepescayo, et m'en allay camper vis à vis de leur camp, à un quart de mil et autant de la ville, car ils estoyent campez devant , et ne me vindrent oncques recognoistre. La place ne valloit rien, car nous n'avions pas eu loysir de la fortifier, et à l'entrée de la nuict je prins le lieutenant du capitaine Avanson, nommé Sainct Génies , avecques trente picquiers et trente arquebusiers que Je voulus bazarder, veoir si j'aurois

(I) Usez Giasclino, an lion df Chnzi.

moyen de la sauver. Et parce qu'il y avoit m petit ruisseau qui ne oontenoit trois pas entre eux et moy , je fis aller ledict Sainct Génies et le capitaine Gharry avec cent arquebusiers pour raccompagner, et moy, par le costé du camp, je leur allay donner l'alarme avec les gens à cheval et cent arquebusiers. Sainct Génies entra avee la poudre et tous les soldats, sauf quatre ou cinq picquiers : et toute la nuit je les tins en alarme, pour leur donner à penser que le matin je me reposerois, et que, m'ayantrecogneu, ils me viendroient combattre, veu que je n'avois autres forces que cinq enseignes : et sans reposer aucunement sans sonner tabourin ny trompette Je commençay à me retirer au long des bois, et prins mon chemin droit h Montalsin, et fis douze mil sans reposer : et auprès d*un ruisseau je fis a!te, où tous, à pied et à cheval, repeusmes des vivres que j'avois faict apporter sur des asnes, où ne demeuray pas une heure et demie, pour m acheminer droit à Montalsin. Or le jour que je partis de là, environ midy, ils mirent leur artillerie en estât, sans pouvoir faire batterie aucune jusques au lendemain matin.

Le jour mesme que j'estois parti de devant Chuzi, j'arrivay le soir à Montalsin, là où il y avoit trente mil, et toute la nuict je fis apprester un canon et une grande coulevrine que nous avions : et environ neuf heures je m'en allay battre T Altesse, qui est entre Bonconvent et Montalsin un chasteau fort, et le battis par la porte où ils Tavoient le moins remparé : et sur le soir se rendirent, la vie sauve seulement; il y avoit soixante soldats. Puis le lendemain matin j*aUay prendre trois ou quatre chasteaux qu'il y avoit autour de là, qui n'estoient pas forts, et se conservoient à la faveur de la forteresse de TAltesse. De tout ce jour l'artillerie ne bougea de l'Altesse; cependant je prins les chasteaux. On me conseilloit d'aller battre Bonconvent : je l'ailay recognoistre, et fis faire des gabions promptement là devant, faisant semblant de l'assiéger ; ce que je faisois pour divertir dom Arbre À ne tirer plus outre, car je craignois qu'après qu'il auroit prins Chuzi, ce que je pensois bien qu'il feroit^ il allast assiéger Montepescaillo, où estoit le capitaine Moret, et deux ou trois autres places qui se conservoient à la faveur de Montepescaillo. Et le jour que je faisois semblant d'assiéger Bonconvent, j'envoiay le sieur Marioul de Santa-Fior, le capitaine Serres mon lieutenant , et le baron de Cleremon mon enseigne, courir jusques devant Siene. Ils rencontrèrent une compagnie de gens de pied qui estoit sortie de Siene pour s'aller mettre en deux chasteaux qui estoient près de ceux que J'avois prins, laquelle il5

COMMETS TA lll£8 B£ BLAISË DE MOiMLLC. [1557]

taillèreut tout en pièces, sauf le capitaine, le lieutenant et renseigne, qui se sauvèrent à cheval. Tout cecy fut faict en trois jours, comptant depuis le jour que je partis de devant Chuzi. L'alarme fut si grande à Siene de cestedeffaicte, que le cardinal Burguos manda en diligence à dom Arbre qu*illaissast tout pour retourner à Siene, et qu'il eraignoit que les Sienois se révoltassent et qu'ils me missent dedans^ veu Tamitié que les citoyens nae portoient. Et si ceux de Chuzi eussent peu tenir un jour davantage, il les abandon- Doit; mais le deuxiesme jour, après avoir faict uae grande bresche, car la muraille ne valloit rien et n'y avoit gueres de gens, ils se rendirent. Le lieutenant du capitahie Moret Galabres estoit dedans, avec partie de la compagnie dudit Moret, et environ cinquante cinq hommes qui entrèrent avec Sainct Qenies , de sorte qu'en tout n'y avoit que cent hommes. Lendemain matin que le sieur Marioul eust deffaict ceste compagnie, tous les capitaines qui estoient avec moy esloient d'opinion que j'allassse battre Bonconvent ; mais je leur dis ces mots : a Vous sçavez que depuis hier deux heures après midy nous n'avons ouy tirer Tartillerie à Chuzi, laquelle nous oyons de l'Altesse en hors. Or, faut donc dire qu'ils sont rendus ou bien prins par force : s'ib sont rendus , dom Arbre ne séjournera pas là une heure, pour essayer s'il me pourra surprendre en campagne, car il ne faut point douter qu'il n'aye eu l'alarme de ses gens, que vous autres desfistes hier auprès de Siene , et que le cardinal Burguos ne l'aye mandé retourner pour conserver le demeurant des chasteaux qui sont les pins près de Siene; car je faisois, en mesme instant que je prenois les autres, le tout desmanteler et ruyner, comme aussi fis-je l'Altesse. Or pesons un peu les choses : si nos gens sont rendus, le camp ne demeurera devant Chuzi plus de deux heures : s'ils sont prhis par force, la ville est pauvre, les soldats n'y auront demeuré que ceste nuict passée au sac, et à ce matin sera party deux heures devant jour. Et encore qu'il y aye trente mil, l'artillerie sera icy avant que ne soit midy; car dom Arbre sçait bien que je n'ay point cent chevaux en toute ma puissance, ny plus de six cens honmies en ces cinq enseignes. Parquoy la raison de la guerre nous donne asseunmce qu'il doitfaire ce que je vous dis. Par ainsi, je vous prie, commençons à retirer nostre artîl- 1^ et rinfanterie. Et prenez vous en tous à nwy, si vous ne voyez que les affaires iront ^i. • Le lieutenant du capitaine Moret et Sainct Génies eurent telle composition qu'ils voulurent , pour la haste que dom Arbre avoit de tourner en arrière, car ils sortirent bagues sau-

ves. D'enseignes ils n^en avoient point. Or fis-je mettre.le feu au demeurant de l'Altesse qui ne s'estoit peu promptement ruyner, et laissay le capitaine Serres avec vingt chevaux sur un petit haut près de l'Altesse , qui pouvoit descouvrir jusques à un bois où estoit le chemin que dom Arbre devoit tenir pour s'en retourner. Et comme je fus à un mil près Montalsin, le capitaine Serres m'envoya deux chevaux à toute bride me dire qu'il commençoit à descouvrir leur cavallcrie sortant du bois. Je laissay les capitaines de gens de pied avecques des cordes, et les soldais pour ayder à tirer l'artillerie aux bœufs, et retournasmes le sieur Marioul et moy avec nos gens à cheval.

Mais comme nous fusmes près le capitaine Serres, sur un autre petit mont, nous descouvrismes toute leur cavallerie desja en la plaine, qui avoit faict alte : je croy que c'estoit pour attendre une trouppe qui sortoit du bois. Je laissay ie sieur Marioul là pour soustenir le capitaine Serres, et manday au capitaine Serres qu'il ne s'engageast point à combattre, ny se laissast approcher , ains commencast à se retirer peu à peu : et autant en dis -je au sieur Marioul, et m'en courusàrartillerie, laquelle je trouvayàun quart de mil près la montée, et la fis haster : et comme je l'eus sur le commencement de la montée de Montalsin, je vis venir le sieur Marioul au trot , et le capitaine Serres un peu derrière luy, qui faisoit le semblable. Je fis tirer tousjours l'artillerie contre-mont, et nepeust arriver à cinquante pas près de la porte de la ville, qu'il me fallust faire ester les bœufs, et les jetter dedans la ville, et toute nostre arquebuserie au long des vignes et dessus la muraille, et nostre cavallerie dans la ville, car elle ne pouvoit plus servir de rien : et viudrent les ennemis jusques au pied de la montaigue. Voy-là comme je sauvay tout sans rien perdre, pour compasser le temps qu'il leur falloit à venir de Chuzi sur nous, et pour la grand diligence que je lis à ma retraicte.

Donc , capitaines , souvenez vous, quand vous vous trouverez en lieu où il vous faudra retirer, et que l'ennemy sera beaucoup plus fort que vous , de compasser le temps qu'il luy faudra à vous venir combattre, et mesurez-le avec une grande diligence , soit jour ou nuict, et vous ne serez aisément surpris. Prenez tousjours au pis, et croyez que vostre ennemy veille pour vous surprendre, comme vous à luy. La raison de la guerre vouloit que j^en fisse ainsi ; et faut tousjours estre aux escoutes quand on est près de l'ennemy ; et , s'il a trois heures pour venir à vous , redoublez le pas, et faictes en deux, s'il est possible, ce qu'il peut faire en trois : ainsi ,

ayant le devant, sans vous mettre en honteuse fuite vous ioy lairrez le logis viiide. Ouy , mais l)eut estre il ne viendra pas à moy , et cependant je me retire sans voir Tennemy . Si tu attens cela, ta es deffait et perdu , mesmement lorsque tu traînes du canon , lequel tu ne peux abandonner ton honneur sauve.

Je fis un autre diligence pour secourir monsieur de La Monjoye (i) , un mien parent que j'avois mis dans Tallamon (2). Les galieres du roy d'Espagne estoient parties de Gayette pour surprendre ceste place, et vindrent se mettre contre le mont Argentan (3). Et comme monsieur de La Monjoye les vid le matin à Taube du jour, ayant donné sonde , me depescha un homme en poste pour m'advertir ; lequel fit si grand diligence , qu'il fut à Montalsln environ les quatre heures après midy , encore qu'il y aye trente cinq mil. Sans séjourner une heure, je partis avec quatre ceos arquebusiers et ma compagnie de gens de cheval , et marchay toute la nuict, et ne m'arrestay jusques à un village qui est trois mil près Grossette ; et iismes sans reposer vingt sept mil , de sorte que j'y fus au soleil levant ; et là fis manger les soldats et repaistre nos chevaux. Je courus à Grossette, où j'entendis que les ennemis estoient autour de Tallamon ; et soudain je fis passer une rivière qu'il y a à demy mil de Grossette ^ à trois cens arquebusiers de ceux de la garnison de Grossette , avecasnes et chevaux ; de sorte que quand nos gens que j'avois laissé repaistre furent arrivez à la rivière, les trois cens furent passez et acheminez. J'envoiay deux hommes de cheval audit sieur de la Monjoye, Tadvertissant qu'il tinst bon, quej'estois-là pour le secourir ; lequel s'en esmerveilla comme il estoit possible , et pensoit que je luy mandois cela pour luy donner courage. Les ennemis avoient mis trois ou quatre cens hommes en terre , et deux galieres luy vindrent tirer force canonades. Et comme j'entendis l'artillerie, je me mis devant avec mes gens achevai et les trois cens arquebusiers qui estoient passez , et laissay le capitaine Charry , qui faisoient passer ceux que j'avois amené ; et comme ils virent que cela alloit à la longue , et que je ra'estois mis devant avec les trois cens , ils se jetterent tous dans l'eau , et ainsi passèrent de ceste furie. Il faisoit grand chault; et prou y en avoit que l'eau leur venoit jusques au dessus de la ceinture. J'avois fait estât de les combattre , forts ou foibles, car j'estois asseuré qu'ils n'avoient point de gens de

(I) Gilles de Gaudoos, seigneur de la Mont joie.

{i) Télamone.

(5) La nioQtaguc de l'Argentièrc.

cheval ; et trouvay que l'une partie des galieres au dessus de Tallamon , et au port ancien, rembarquoient les soldats ; et avant que j'y peusse estre ils furent tous rembarquez , et se mlreot tous à la largue, tirant au mont Argentan, ou estoient les autres galieres, qu'est vis à vis de Tallamon. Et pense qu'ils cuydoient que monsieur de la Monjoye se rendroit , pour les canonades que les galieres luy tirèrent ; mais il estoit trop homme de bien pour s'estonner si légèrement comme ils pensoient. Il a esté tué à Auiieterre en ces derniers troubles, auprès de monsieur de Caussens , qui tesmoignera de sa \ alleur.

Capitaines mes compagnons , il ne faut pas que vous trouviez estrange si je n'ay jamais esté desfait ny surpris où j'ay commandé , comme vous ne serez , si vous voulez user d'une si grande providence et diligence que j'ay fait toute ma vie. J'ay faict faire aux soldats ce que paraventure homme ne leur a faict faire jamais: car j'ay eu tousjours la parole à commandement pour leur remonstrer [quand j'estois au lieu là où il falloit qu'ils fissent diligence] Thonneuret le service du Roy , et aussi que par diligence il nous fallolt conserver nos vies : c'estcequemet les aisles aux talons et le cœur au ventre^ quaod l'un et l'autre est nécessaire. Toutes ces remonstrances ne me manquoient jamais; et sll falloit faire une grande courvée, je faisois tousjours porter pain et vin pour les rafraischir ; car, si vous voulez faire faire grands courvées aux soldats , et n'apportez rien pour les substanter, les corps humains ne sont pohit de fer , il faudra qu'ils vous laissent par les chemins, ou bleO) quand vous viendrez au combat, ils seront si foibles qu'ils ne vous pourront servir que biea peu. Mais apportant avec vous pour les rafraischir accompagnez de remonstrances, vous ne les ferez pas seulement cheminer, mais courir si vous voulez. Et par ainsi il ne faut point que l'on s'excuse jamais sur les soldats : car il n y a homme en la chrestienté qui l'aye plus expérimente que moy ; et n'ay veu jamais advenir faute par eux , ouy bien par les capitaines : car un bon et sage capitaine rendra de bons et sages soldats. Parmy une grand irouppe , dixoudouïc poltrons et couards s'enhardissent et se font vaillans; mais un capitaine poureux, mal sage et impro vident, pert tout et gaste tout. Et voylà en somme tout ce qui s'est faict tant que je demeuray à Montalsln.

Monsieur de Guyse, estant adverty que j'avois cuidé estre surprins à l'Altesse, m'escrivit une lettre pleine de courroux, et me mandoitqQÛ sembloit que je me voulusse perdre , et le pays et tout, de sortir en ceste sorte à chasquc occa-

GOMM£MTAia£S DE BLAISE DE MÛNTLUG. [1558]

sioD qui se presentoit en campagne ; et que , al j*estois defTaict , le pays seroit perdu ; car il estoit desja si foible de gens qu'il ne pouvoit le secourir; et que c^estoit fait en bon capitaine^ mais non pas en lieutenant de Roy ,^qui ue se doit sans grande occasion mettre en hasart. Auquel j'escrivis que J'estois contrainct de ce faire , autrement dom Arbre me prendroit tout pied à pied ; et qu'il s'asseurast que je me levois si mathk f et iaisois si bonne diligence d'autre costé , gae jelegarderoisbien de me surprendre , et qu'il ne se mlst point en peine de moy> car, encore que dom Arbre eust toujours trente enseignes en campagne , et que je n'en eusse que cinq ou six pour y respondre , je ferois si bon guet et si bonne diligence, que je le garderols bien de iaire ce qu'il voudroit faire. Apres je me retiray à l'abbaye SainctSalvadour, qui est à quinze ou seize mil de Montalsin , tirant vers Rome. A un mil près du chemin romain y a une petite viilate fermée, et une abbaye d'Augustins que le petit roy Charles fonda à son retour de Naples. On y sejoama quelque temps. Toute l'église est couverte de fleurs de lys , et la fondation estoit en parchemin ; les religieux fort gens de bien.

Estant là, je receuz une lettre de monsieur le cardinal de Ferrare , lequel pour lors estoit à Ferrare : il m'escrivoit la triste nouvelle de la defaicte de monsieur le connestable à Sainct Quentin, et qu'il estoit plus de besoin que je pensasse plus que jamais aux affaires du Roy ; et qoe, si Dieu n'aidoit le Roy, tout estoit perdu en France, car toutes les forces que le Roy avoit s'estoient perdues avec monsieur le connestable. Je partis tout incontinent, et m'en allay à Montalsin , pour crainte que les Sienois ne se desconfortassent du tout; et, par remontrances et persuasions , je les asseuray tant que je peus, et après j'essayay à me consoler moymesme : j'en avois bon besoin , car je tenois le royaume pour perdu. Aussi fut-il plus conservé par la volonté de Dieu , qu'aiutrement; car Dieu osta par miracle l'entendement au roy d'Ëspagne et au duc de Savoye de ne suyvre leur victoire droict à Paris, car ils avoient assez de genspoor laisser au siège de Sainct Quentin contre monsieur Tadmiral , et pour suyvre leur victoire; ou bien encores, après qu'ils eurent pris Sainct Quentin, ils avoient autant de temps que jamais ; et ne sçeurent prendre le party qu'un simple capitaine eust faict. Et par ainsi il nous iant tous confesser que Dieu aymoit nostre Roy , etne vouloit perdre le royaume. Je ne faisois poortant aux Sienois le mal si grand qu'il estoit, et leur disols que les advis que j'avois de France asscuroient la peile petite ; que le Roy y dres-

soit une belle armée en personne. Monsieur de Guyse estant à Rome, parce que le Roy Tavoit rappelé pour le renir secourir , me manda le venir trouver ; ce que je fis en poste , et là il me demanda ce que j'avois besoin qu'il me laissast pour conserver ce que nous tenions de la Toscane. Je luy respondisque j'avois besoin de ce qui n^estoit en sa puissance de me bailler ; car il n'avoit argent pour me laisser , ni guère de gens qui ne fissent plus de besoing en France qu'en la Toscane ; mais que je ferois comme Dieu me conseilleroit , et quej'esperoistanten Dieu, qu'il ne m'abandonneroit point, non plus qu'il avoit jusques icy, et que je le suppliois tresbumblement s'en aller en France le plus hastivement qu'il pourroit ; car si Dieu ne sauvoit le royaume , les bommes y pouvoyent bien peu, veu que toutes les forces estoient perdues. Monsieur le marescbal de Strossi trouva maresponce fort sage, et m'en loua fort, parce que plusieurs eussent demandé et bommes et argent, de quoy j'avois bon besoin; mais la France pesoit plus au Roy que la Toscane, où je voulois essayer à tirer moyen du pays , et avec la guerre faire la guerre. Je fis requeste à monsieur de Guyse de supplier tres-bumblement le Roy de m'envoyér quérir , pour m'en aller en France ayder à deffendre le royaume, car je n' avois rien à perdre en la Toscane : et avecques grandes requestes et prières il me promit de faire en sorte que le Roy m'envoyeroit quérir , avec promesse qu'il me ût faire , que dés que je serois en France je me rendrois auprès de luy. Il n'avoit pas adjousté foy à tous les faux rapports; il me cognoissoit trop , et m'a toujours aymé tant qu'il a vescu ; ce que je luy promis faire. Et ainsi il s*alia embarquer à Civitavechia, et ramena en France ses forces entières , en quoy il moustra que c'estoit un grand et sage capitaine. Quant à moy , je m'en retournay à Montalsin.

[1558] Avant que mon congé vinstala requeste du capitaine Carbayrac , que monsieur de Guyse avoit envoyé à Grossette pour gouverneur [ car il en avoit tiré monsieur de La Molle, avec sept ou buict compagnies de gens de pied qu'il avoit, et l'envoya à Ferrare, et, en lieu de luy , me fit venir monsieur de Givry (l) avec treze compagnies de gens de pied qu'il avoit; je ne perdis au change]. Je m'en allay en diligence à Grossette , veoir un desordre qu' estoit advenu, c'est que toutes les munitions des bleds que j'y avois mis , où il y en avoit pour plus d'un an, se trouvèrent desrobées, et en tout ne se trou voit pas cent sacs de

(I) Kcnc d'ADglurc> seigneur de Gi>n •

COMMENTAIHES DR BLÂISE 1>£ MOKTLIJC. [I5d8j

bled. Il y avoit un garde des muBitions qui s'appelloit Louberjat, lequel chargeoit monsieur de La Molle. Je manday en poste à monsieur de La Molle ce que l'autre avoit déposé ; monsieur de La Molle, au rebours, chargeoit ledit Louberjat. Je couchay la nuict dans un lict duquel les draps estoient humides, et c'estoitenhyver, n'ayant pour lors porté mon lict de camp, pource que je laissois séjourner mes mulets pour m*en venir en France; et là je prins une fièvre continue , laquelle dans dix Jours me mit Jusques à perdre la cognoissance de mes serviteurs propres. Et sans ma maladie j'eusse gardé Louberjat de desrober jamais les munitions du Boy, aussi bien que je fis à Siene celuy qui les avoit en garde, qui en avoit fait autant. Et comme je commencay un peu à prendre cocognoissance des hommes, mon congé arriva; et m'escrivoit Sa Majesté , que je passasse à Ferrare, et que je fisse séjour auprès de monsieur le duc (1), pour le conseiller en ses affaires, car il avoit la guerre sur les bras. De la grand joye que j'euz voyant mon congé arrivé, je prins courage de telle sorte, que quatre jours après Je partis , et me fis porter sur une chaire , à six hommes, à Montizel, où estoit le capitaine Bartholomé de Pezero; et làdemeuray trois jours, attendant une litière que le sieur Marioul de Santa-Fiour m'envoyoit. Et ainsi m'en allay , ne pouvant faire que cinq ou six mil le jour , jusques à Pezero , où je trouvay le duc d'Urbin (2) , qui m'envoya cinq ou six gentils-hommes au devant , pour me faire venir loger à son chasteau. Je fis responce que je m'en allois descendre à la maison du capitaine Bartholomé de Pezero (3), car ledit capitaine avoit escrit à sa mère que J'yrois loger là, et que je le remerciois tres-humblement. Je trouvay la mère du capitaine Bartholomé une bien fort honneste damoyselle, et autant estimée dans la ville que gentil-femme qui y fust. Comme j'arrivois au logis, on me mettoit dans un lict, car j'estois si fort exténué que je n'a vois que la peau et les os, et mourois tousjours de froid, quelques fourrures que Ton me sçeust mettre dessus. Monsieur le duc incontinent me fit cest honneur de me venir veoir , et, me voyant si mal encores , me contraignit de séjourner là quatre jours, et ne voulut que je despendisse un sol , et me fit tousjours servir à deux plats de son chasteau en

(i) Hercule d'Est, dac do Ferrare.

(2) Guidobalde de La Rof ère, duc dlJrbin.

(3) Bartolomeo Giordani da Pesaro.

(I) Frère du duc de Ferrare.

(5) Hercule d'Est, duc do Ferrare.

(6)Hippolyled'£8t,cardiiuildcFcrrarc,rrèred'Ucrcuie.

hors. Il me sembla que j'estois un peu amendé, et en renvoiay la litière au sieur Marloul. Monsieur le duc voulut que je prlnsse un coursier de son haras, un des plus beaux coursiers quej'aye gueres jamais veu, et des plus forts selon sa hauteur; et voulut prendre de moy un petit frizon, fort de sa taille , et fort beau. Et aiosi me mirent sur une petite hacquenée que mon* sieur de Givry me donna à mon partement de Montalsin , où il commanda jusques à ce que (e sieur Francisco d'Est (4) fust arrivé, lequclle Roy fit son lieutenant gênerai , comme j'estois; etainsi me trainay jusques à Ferrare, là où je fus aussi bien venu et reçeu de messieurs le duc (ôi, cardinal (G) , et de madame la duchesse, que si j'eusse esté leur frère propre. Ils voulurent que je logeasse dans le chasteau , me faisant iiervir de sa cuisine comme sa personne propre.

Quatre ou cinq jours après mon arrivée, j'eus envie d'aller voir monsieur le cardinal de Tournon et monsieur de Dax , lequel sieur de Dax ^7) estoit ambassadeur à Venise; etdemeurayquatre jours avecques eux, regrettant fort que jenV vois la santé , pour pouvoir veoir toute la >îlle de Venise, car j'estois encore si mal qu'à peioe peus-je aller jusques à Tarcenal , puis m'en retoumay à Ferrare. A présent que tout est mort, je ne feray tort à nul d'escrire ce que j'ay veu faire, qu'est que monsieur le cardinal de Mantoué isi se monstra grand amy de monsieur le duc de Ferrare : car il l'advcrtit que le sieur dom Feritind (9), son frère, alloit assiéger Verseil (10), et qu'il avoit fait partir six canons d'Alexandrie, avec lesquels il avoit prins le chemin droit a Crémone , menant grand quantité de poudres et boulets ; et lui asseuroit que c'estoit pour V erseil : et par deux fois queue sur queue luy donna cest advertlssement. 11 fut adverty aussi de Crémone en hors, que le sieur dom Ferrand faisoit apprester encores d'autre artillerie, et avoit fait arrester quatre vingts grands basteaux des isaichauds trafiquaus sur le Pau , sur lequel Verseil est assis, comme Crémone , et que partie des compagnies espagnolles qu'estoyent vers le Piedmont commençoyent à marcher droit à Crémone, et qu'il se faisoit des compagnies italiennes aux environs de Milan. Le duc de Ferrare, ayant receu tous ces advertissements, se trouva fort fasché , n'estant la place encores en gueres bon estât pour se defîendre; car il n'y

(7) François de Noailles, évéque de Daqs on Dacqs.

(8) Hercule de Goozague, cardinal de Haatoue.

(9) Suivant de Tbou , MôuUuc se trompe, el Feniiuaoti de GoDzague étoit alors dans les Pays-Bas.

(10) BrissellOi Bcrselio ou Beracillo^

COMMEINTAUUSS DE BLâISE BE MONTLUC. [lô58j

avoic nal boulevart couvert , et les courtines fort basses , comme aussi estoyent bien les espérons , n estans que demy terrasses , ny encores demy remplis , tous les flancs découverts. Monsieur le duc advertit du tout monsieur le prince soQ fils, qui estoit à Rege avecques son camp , et luy roaodoit qu'il envoyast le sieur Gomelio Beoti voile se mettre dedans. Monsieur le prince luy manda que si le sieur Cornelio estoit liors d'auprès de luy, il ne pouvoit donner ordre à son année, car le sieur Cornelio commandoit en SOQ absence , et n'avoit autre soulagement que de luy , mais qu'il lui pleust de faire élection de quelque autre. Monsieur le duc depescha incontioeot vers monsieur de La Molle , qui estoit au camp près monsieur le prince , le priant d'y vouloir aller pour deffendre la place. Monsieur de La Molle luy flt responce que le Roy ne lui avoit pas commandé de s'enfermer dans aucune plaee ^ mais bien faire sa ciiarge à la campagne. L«ditsieurduc se trouva fort fasché , comme estoit aussi monsieur le cardinal son frère , qui est aujourd'hQy,pour n'avoir nul homme auquel il se fust surrbeareflé pour ladeffence deceste place. Je oommeuçois à recouvrer un peu de force , cl ces allées et venues se faisoyent fort secretteineiit, tellement que je n'en entendois aucune cbo&e: à la fin un gentil-homme de monsieur le <luc, auquel il avoit commandé se tenir près de inoy pour voir si j'aurois besoin de quelque (bosc, me descouvrit le tout un soir bien tard , el me dit en outre que M. le duc tenoit presque ia place pour perdue , car celuy qui estoit dedans gouverneur n'e4Stoit pas soldat , ni n'avoit jacoais porté les armes en faction de conséquence : l)ieu estoit il homme de bien , et monsieur le dac ne se deflioit aucunement de sa loyauté , mais bieade son expérience ; et , que pis estoit, nui oe se presentoit à monsieur le duc pour se omettre dedans. Toute la nuict je prins conseil avecques ma santé, car de bonne volonté Je n eu avois que trop : il me sembla le matin que j avois quelque peu de force, et m'en allay trouver monsieur le duc, lequel trouvay au lict, car il se levoit tard. Il avoit commandé qu'à <IQeique heure que J'arrivasse à la porte de sa chambre , qu'on m'ouvrist , encore qu'il fust de- ^ le lit. Je heurtay , et par un de ses vallets de chambre fust ouvert, et le trouvay dans le "Cl, et deux secrétaires qui escrivoient sur une petite table tout auprès de son lict ; et comme je luy eus donné le bonjour , je luy dis ce que Ion m'avolt dit le soir , ne nommant point ce- 'uy de qui je le tenois. Il me raconta tout ainsi ^oe le geuUlhomme m'avolt dit, et la peine en ^|ooy il estoit , cl ne me voulut pas nommer le I

cardinal de Mantouêjusques à mon retour, de qui il tenoit les plus asseurez advertissemens. Et alors je luy dis en ceste manière : « Monsieur , vous voudriez vous fier à moi de la garde de vostre place? » Il me respondit: « En vous, monsieur de Montluc? ouy , plus qu'en homme qui soit aujourd'huy en Italie. — Or donc, monsieur, levez-vous, et promptement escrivez à monsieur le prince qu'il me baille une compagnie de François , celle que je luy demanderay , et quelques gens à cheval pour m'accompagner à me mettre dedans; et escrivez au sieur Pierre Gentil qu'il s*accorde bien avec moy pour la deffence de la place, et que vous ne m'y envoyez pas pour luy oster le gouvernement , mais pour ce que je suis plus expérimenté en telles choses que luy , et qu'il face faire promptement tout ce que je luy ordonneray. » Alors il tendit ses bras et m'embrassa au col bien estroittement , me tenant le visage contre sa poictrine, et dict à un de ses vallets de chambre qu'il allast chercher monsieur le cardinal son frère , qui estoit logé en son palais , bien loing du chasteau. Le vallet de chambre y courut , et luy dict ce qu'il avoit entendu. Monsieur le cardinal fut incontinent à nous , et dés son arrivée il m'estendit ses bras , et m'embrassa , me disant ces mots : a 0 monsieur de Montluc, que tous tant que nous sommes de ceste maison vous serons tenus ! 0 Et alors commencèrent faire leurs lettres, et je m'en ailay apprester pour partir, car il se falloist haster , pour ce que Versel est assis en tel lieu , que si un camp est devant il est impossible d'y entrer, pourveu que l'on aye seulement deux ou trois batteaux sur la rivière. Et m'en allay coucher à Final , et le lendemain disner à Modene et coucher à Rege (l)*, où monsieur le prince estoit avec son camp , lequel me bailla le baron Daurade avec sa compagnie , celuy qui fut tué à la fenestre de la chambre de monsieur de Nemours k Vienne , et une compagnie de gens à cheval. En cest équipage arrivasmes environ une heure après midy . Il y avoit dedans une compagnie de Suysses et cinq d'Italiens, et puis celle du baron Daurade, qui fut bien aise de venir avec moy, et fut la septiesme. Le duc de Parme , depuis qu'il se fût racointé avec le roy d'Espagne, avoit rappelle ses deux compagnies de chevaux légers qui estoient avec nous à Rome , que les capitaines Bartholomé et Ambrois commandoient ; et sept ou huict jours devant , le capitaine Ambrob avoit esté prins et mené prisonnier dans le chasteau de Yerseil ; et le trouvay prest à s'en aller, pource que mon-

(I) Rcggio.

GOMMENTAUIES J>E BLAiSS DE M0MTL13G. [ld58]

fldeur le prince l'avoit changé avec un autre. Il fut tout esbahy de me veoir là , et luy dis que nous portions n'avoit guère ensembles la croix blanche , et à ceste heure je le voyois avec la croix rouge. Il me respondit que bisognava far il commandamenio del suo padrone (1) , et me demanda qu'est-ce que je venois faire là. Je luy dis que j'estois là pour leur servir de mareschal de camp , et que je leur appresterois les quartiers pour loger leur camp à leur aise. Le capitaine Pierre Gentil luy dict et asseura que j'estois venu là pour def fendre la place. Alors il dit : O queste non sono baye donque à lafede, che io portera cative nove al mio padrone (2) , et ainsi me dict à Dieu.

Or le duc de Parme tenoit une place assiégée du duc de Ferrare, dépendante de Rege, à cinq ou six mil près de Verset : je ne trouvay foin ny paille, ny chose du monde à manger pour les chevaux, ny farine aucune, et bien peu d'outils pour travailler, ny vin , sinon quelque peu qu'on bailloit aux Suysses , et bien peu de farines et bleds ; et crois que ce def faut amenoit plustost le sieur dom Ferrand à l'assiéger que autre occasion. Il me sembla que j'estois arrivé encore une autre fois à Siene, que tout me faudroit en un coup. Le matin la compagnie de gens à cheval s'en vouloit retourner, car ils n'avoient rien mangé de toute ceste nuit. Il y avoit trois bourgs assez grands sur le chemin qui tiroit à Parme ; et me semble qu'on m'a dit qu'ils estoient au sieur de Sainct Soubrin,que j'ay veu à la Cour portant le bonnet rond, et estoient à demy mil l'un de l'autre , et à deux mil de Yersel , et y avoit quelques soldats italiens en garnison pour garder que ceux de Yersel n'en tirassent aucune commodité. Je sortis avec la compagnie des Suysses, celle du baron Daurade, trois cens arquebusiers italiens , et fis que le sieur Pierre Gentil commandast que tous les hommes, femmes et enfans me suivissent, et tous les chevaux qui estoient dans la ville, avec force cordes et sacs ; et m'en allay droit au premier village : les ennemis qui y estoient l'abandonnèrent et se retirèrent à l'autre , et moy tousjours à les suyvre. Us abandonnèrent tout et se retirèrent en diligence vers Parme. J'avois deffendu à peine de la vie que personne ne saccageast rien que les vivres ; et laissay le baron Daurade et la compagnie de gens à cheval au premier village tirant à Parme , les arquebusiers

(1) Qu'il falloit exdcalcr les ordres de soa maître.

(2) « Oti! ce n'est plus une plaisanterie; j'aurai de ràcheases nouvelles à porter à mon raaitre.

(5) Baijart : espèce de civière.

italiens au second, les Suysses au troisiesme tirant à Yersel, ayant tous charge de ne laisser passer chose aucune que victuailles; et moy j allois d'un village à autre pour faire haster, car je ne pensois jamais sortir de là sans combattre. Les bourgs n' estoient pas fermez, et y avoit grands vivres : il y eut tel homme qui lit cinq et six voyages à porter vivres dans Yersel; et à la fin n'y demeura personne- qui ne Vm chercher des vivres; et embarquions les vins sur des batteaux , et les portions au long d ose petite rivière qu'il y a : je croy que c'est un bras du Pau ; et l'allions descharger à demy mil de Yersel contre-mont, car ceruisseaun'approchoit plus dudit Yersel. Gecy dura depuis le soleil levant jusques au couchant; j'oserois dire qail ne demeura que bien peu de toute sorte de vivits dans ces villages. Les honmies et les femmes estoient là tous estonnez : je leur promeUois de les faire recompenser ; et ainsi se passa tout le jour ; et y fut porté tant de vivres pour les hommes et pour les chevaux , que de trois mois nous n'en pouvions avoir faute. £t alors le capitaine des gens à cheval voulut demeurer eocore quelques jours avec moy ; et le lendemain le sieur Pierre Gentil sortit avec tous les hommes, femmes et enfans de huict ans en sus, et s'alla jetter sur un taillis à demy mil de Yersel, faire faire des fadnes et les apporter devant la ville cela ne fascha aux gens de la ville d'y aller; et y mena les Suysses et presque tous les soldats italiens , et je luy tenois escorte avec le baroo Daurade et la compagnie de gens à cheval. Et firent aussi grand diligence à ce taillis, comme ils avaient faict le jour devant au village des vivres; et venoient deschai^er à un traict d'arbaie&te dans la taillade, à la veuë de no8ti*e artillerie et portée de nosti-e arquebuserie. £t jusques a (t que la nuict nous en jetta nous ne cessasmes , et deux Jours après nous y tournasmes toosjours; et cuide qu'en ces trois jours il fut faict plus de soixante milliers de facines : puis nous lesallioos prendre enseignes desployées, et les mettions dans la ville , et en remplismes l'église et beaucoup de murailles vuides. Et commençasmesà fortifier tous, sans nul excepter ; et portions , le sieur Pierre Gentil et moy , le bayart (3), pour donner exemple à tous les autres. Je ne sçaurois dire mal de ce gentilhomme là , car je cognu^ bien qu'il n'avoit pas faute de bonne voloQtéi ahis seulement d'expérience : tout ne se peat acquérir sans estre mis en besongne. £1 coi^' ment voulez-vous juger d'un honune s'il o'^ mis à l'essay ? Peut estre que si on l'eust attaquai il eust faict son devoir ; mais qui n'a veu jamais siège s'estonne fort quand il entend une telle

COMM£iMTAia£S DB BLAISS BE MOKTLUC. [i^àh]

soBBOie, et, luy estooné, tout est perdu. Et comme nous eusmes nos fassines dedans , Je fis une antre entreprise d'aller saccager les vivres de deox villages auprès de Grastalde (1), qui est au sioir dom Ferrand , dans lequel y avoit deux compagnies d' Allemaos et trois d'Italiens. J'envoyay le capitaine des gens à cheval et tous les geotils-hommes qui estoient avec moy, cou* rir josques au devant la Grastalde ; et le baron Daorade , qui leur tenoit escorte , au long d'une haye ; et moy, avec les Suysses et quatre cens Italiens, m'attendois à faire charger les vivres. Ils envoyèrent douze chevaux courir devant la Grastalde, et le reste s'estoit mis en embuscade auprès en un petit bois. Les capitaines allemans sortirent , et grand nombre de gens , et donnèrent la chasse à nos coureurs. Nostre embuscade se descouvrit trop tost , car autrement tous les capitaines estoient pris ; et les chassèrent jusques daos la viile , et y fut tué quarante ou cinquante Allemans , car le baron Daurade s'y trouva, et Fembuscade des gens de pied et gens de cheval près l'un de l'autre; et prindrent prisonnier unquiportoit une enseigne des Allemans, et vingt ou vingt quatre ÀUemaus. Et ainsi nous nous retirasmes avec les vivres que nous avions chargez, et le lendemain je donnay congé à la compagnie de gens à cheval pour s'en retourner, car je craigoois que monsieur le prince fust inarry de ce qu'ils demeuroient tant. Quant à cox^ ils ne se faschoient point de demeurer auprès de moy, car ils eussent bien voulu y demeurer : je les eusse souvent mis aux mains avec ks ennemis. J'ay tousjours tasché à ne laisser les soldats ou gens-d'armes croupir, et, forts ou foihles, les mettre aux prises avec les ennemis, pour les faire recognoistre. 11 y faut aller prudemment pour ne perdre; mais qui se tiendra toosjoors sur cela , je ne veux perdre mes gens , trouvera en fin qu'il ne faict pas grand cas. Il tJï faut prendre et en faut donner.

Monsieur le duc de Parme estoit toujours devant ceste place qu'il battoit, et cependant je fajsois mes affaires. Le capitaine Balferniere (1) et une autre compagnie françoise estoient dedans , qui firent si bien qu'ils les amusèrent dix ou douze jours. Le sieur dom Ferrand, qui «toit à Crémone , estant adverty des vivres et des fassines que nous avions mis dedans , et du gnmd devoir que nous faisions , refroidit son «ntrcprise; car, conmie j'ay dict cy devant, je hiy avols faict teste à Gazai , et sçavoit bien l'ordre et diligence que je falsois à la fortiflca-

(1) Grastalde : Giiastalla.

U; Heoé de Provaues de Yairenicrcs.

tion. Pareillement il se ressouvenoit de ce que je luy fis à Benne et à Sainct Damian. Tout cela luy donna à penser qu'il n'emporteroit pas ceste place aisément ; et retira ses munitions et artillerie qui estoit sur le bord de la rivière du Pau, prest à l'embarquer, etlicentiales batteaux qu*il avoit retenus pour embarquer l'artillerie et les gens de pied; car le camp du duc de Parme se devoit joindre avec luy devant Versel. £t encore que cecy soit à ma louange, si diray-je que M. le duc de Ferrare disoit publiquement et me ~ donnoit bien ceste gloire, que ma présence arresta l'ennemy, qui ne voulut rien hasarder, sçachant bien, comme j'ay dict, ce que je sçavois faire pour la garde d'une place. C'est beaucoup d'acquérir ceste réputation de se faire craindre et estimer à son ennemy. Ledict sieur dom Ferrand estoit bon capitaine ; il ne vouloit tanter ceste place où j'eusse remué terre : aussi, ayant de quoy manger, je luy eusse fait souffrir une honte.

Pendant ce temps- là le duc de Florence pourchassoit la paix du duc de Ferrare envers le roy d'Espagne , par le bon advis et consentement du Roy ; car autrement ledit sieur duc ne l'eust fait pour mourir : il estoit trop françois. Et comme la paix vint, qui fut au bout de vingt cinq jours que j'estois entré dans Versel , je m'en retournay à Ferrare, et prins congé de monsieur le prince à Rege; et ne faut point demander si je fus le bien venu de monsieur le duc , de monsieur le cardinal et de madame la duchesse , car je ne pense point qu'ils caressassent jamais homme , de quelque estât que ce fust et sçauroit estre, plus que moy; et quand il mourut, je pouvois bien dire, comme je fais encore, que j'avois perdu un des meilleurs amis que j'avois en ce monde. Et quand je partis de Ferrare pour aller à Versel , monsieur le duc s'informa d'un mien secrétaire si j'avois gueres d'argent : il trouva que je n'avqis que deux cens escus; il envoya cinq cens escus à mondict secrétaire qui faisoit ma despence; et, trois jours après mon retour , je prins congé de luy, de monsieur le cardinal et de o&adame la duchesse. Ledict sieur duc , voyant que j'avois beaucoup de gentilshommes signalez auprès de moy, cognent bien que je n'avois pas assez d'argent pour faire mon voyage ; qui fut cause qu'il m'en envoya encore cinq cens : et voylà comment je m'en vins riche de ma charge que j'avois en Toscane. Cest argent me mena jusques à Lyon, où je trouvay deux mille quatre cens francs que le Roy m'avoit faict payer de deux années de mon estât de gentilhomme delà chambre, que Martineaum'ap- I porta audict Lyon, entre les mains do Cathelln

COMMBIfTAlRES DE BLA1S£ J>£ MONTLIJG. [Iôô8]

Jean y maistre de la poste, qui me conduit jusques à Paris. Et estant arrivé , j'allay baiser les mains au Roy, qui estoit à Cressy, et fus aussi bien venu de Sa Majesté comme quand je revins de Siene : et fut fort aise de ce que j*avois fait pour le duc de Ferrare. Monsieur de Guyse , qui ne m*avoit encores veu ^ m'embrassa deux ou trois fois devant le Roy mesmes. Sa Majesté commanda audit sieur de Guyse de me faire bailler mil escus pour m'en retourner à Paris séjourner un peu ; ce que le dictsleur fit promptement. Et voylà mon retour de Tltalie en Finance, la dernière fois que j'y ay esté, et les services que j'y ay faict , desquels je ne puis mentir, car il y a trop de gens qui sont encores en vie qui en porteront vray tesmoignage.

Or, capitaines , vous devez icy prendre exemple qu'est- ce que c'est de la réputation , laquelle, quand vous l'avez acquise, vous ne devez perdre , ains plustost mourir. Et ne faictes pas comme aucuns qu'il en y a , qui , dés qu'ils l'ont atteinte un peu , s'en contentent , et pensent que, quelque chose qu'ils facent, l'on les estimera tousjours vaillans. N'en croyez rien y car d'heure à autre les gens jeunes deviennent grands , et ont le feu à la teste , et combattent comme enragez ; et comme ils verront que TOUS ne faictes rien qui vaille, ils diront que l'on vous a donné ce tiltre de vaillant injustement, et vous estimeront moins, et parleront de vous à leur plaisir , et avec juste raison. Car si vous ne voulez continuer tousjours de bien faire et entreprendre de plus en plus, il vaudroit mieux, pour vostre honneur, que vous vous retirissiez à vostre maison avecques la réputation que vous avez acquise , et non suy vre encore les armes , pour la perdre et estre a«ix escoûtes lors que les autres sont aux prises. Si vous desirez monter au bout del'eschelle d'honneur, ne vous arrestez pas au milieu, ains, degré par degré , taschez à gaigner le bout , sans penser que vostre renom durera tel que vous l'avez acquis. Vous vous trompez : quelque nouveau venu le vous emportera, si vous ne le gardez bien et ne taschez à faire de mieux en mieux .

Le mesme jour que je partis de Grossi , monsieur de Guyse en partit pour s'en aller à Mets, pour exécuter l'entreprise de Tion ville; le Roy l'avoit choysi pour estre son lieutenant gênerai en tout son royaume dés qu'il fut arrivé d'Italie. Avant mon arrivée, je trouvay qu'il avoit pris la ville de Calais , et renvoyé les Âuglois de là la mer, ensemble Guynes, et que lors il estoit sur ie dessein de ce siège de Tionville. Il ne tarda pas deux jours , que le Roy me manda de le venir trouver à Cressi , sans me mander qu'est-ce

qu'il vouloit faire de moy ; et ouys dire que le lendemain matin que j'en fnsparty le Roy avoit faict prendre monsieur Dandelot sur quelque responce qu'il luy avoit fiedct touchant la religion; et comme je fus arrivé , Sa Majesté me fit venir en sa chambre, où estoit monsieur le cardinal de Lorraine et deux ou trois autres : il ne me souvient de leur nom , bien me semble que le roy de Navare et monsieur de Montpensierd, y estoient. Et alors le Roy me dict qu'il falloit que j'allasse trouver monsieur de Guyse à Mets, pour commander les gens de pied desquels monsieur Dandelot estoit colonnel. Je luy fis treshumble requeste de ne me vouloir poiot ïaire exercer la charge d'autruy , et que je m'eu irois plustost luy faire service auprès de monsieur de Guyse comme soldat privé , ou bien que je luy commanderois les pionniers, plustost que de prendre ceste charge. Le Roy me dit que monsieur de Guyse mesmes me demandoit pour commander en ladicte charge, après quil eut esté adverty de la prise dudit sieur Dandelot. Et, comme je vis que je ne gaignois rien eu excuses , je luy dis que je n'estois pas encore guen d'une dissenterie que ma maladie m'avoit laissé, et que cei^e charge requeroit la grande santé et disposition pour l'exercer , et que cela ne pouvolt estre en moy. Sa Majesté me dlct qu'il tiendroit mieux ceste charge bien commandée de moy en unelictiere, que d'un autre qui fost bien sain , et qu'il ne la me bailloit pas pour l'exercer pour un autre, car il vouloit que je l'eusse pour tousjours. Je luy respondis alors que je le suppliois tres-humblement ne trouver mauvais si je ne la voulois point. Alors Sa Majesté me dit ces mots : « Je vous prie, prenez la pour l'amour de moy. » Et monsieur le cardinal me dit alors : « C'est trop contesté contre Sol Majesté , c'est trop contesté contre son maistre. » Alors je luy dis que je ne contestoi» point pour mauvaise volonté que j'eusse à son service, ny que je n'eusse volonté d'aller trouver monsieur de Guyse, car dés que j'estois arrivé à Paris j'avois baillé de l'argent pour m achepter quelques tentes et autre équipage, pour m'aller rendre auprès dudit sieur de Guyse, luy ayant promis à Rome de me rendre auprès de luy. Alors le Roy me dict qu'il n'en falloit plus parier , et qu'il falloit que j'y allasse; surqooy je ne sçeu plus que dire , car il me semble que ie roy de Navarre et monsieur de Montpensier se meslerent au propos pour me fidre prendre ceste charge , pource qu'il me souvient que le Boy vifi dit ; « Il n'y a plus d'excuse , car vous voyez

(I) Louis de Bourbon i prinoe de Moolpcosicr.

COMir^NTÀTRES DK BLÀISG DE MÛNTLUC. [1558] 189

que toat le inonde est contre vous ; » et commanda à monsieur le cardinal de me faire donner autres mil escus pour m^ayder à achepter )*eqiiipage qull me falloit ; ce qi^'il fit prompteraent Je m'en retournay à Paris , et n'y deraeuray que deux jours , pour me pourveoir de ce qu'il me falloit^ puis allay trouver monsieur de Guyse à Mets. Je le trouvay qui montoit à cheval pour aller recognoistre Tionvilie , et ne voulut que J'y allasse , pource que j'avois faict une grande traicte; et à la vérité je n'estois gueres sain ; et y retourna le soir mesmes , et me dit que si Diea nous faisoit la grâce de la prendre, qu'il y a voit à gagner de l'honneur. Il m'appeloit tousjours, se Jouant à moy , Monseigne, et me dict en riant : « Courage, Monseigne, j'espère que nous l'emporterons. » Et le matin partismes y car tout son cas estoit prest. Je veux dire une chose , et à la vérité sans flatterie, que c'estoit un des plus diligeus lieutenans de Roy que j'eusse encore servy , des dix-huict sous qui j'avoîs faict service au Roy. Il avoit une imperfection , qu'il vooloit escrire presque toutes choses de sa main , et ne s'en vouloit fier en secrétaire qu'il eust. Je ne veux dire que cela soit mal faict; mais cela le tenoit un peu en longueur; et les affaires de la guerre requièrent la diligence si soudaine j qu'aucunes fois un quart dlieure fait beaucoup de mal de le perdre. Un jour Je vçnois des trenchées pour luy demander quatre enseignes d'Allemans pour entrer en garde avec nous et nous tenir escorte , car nous commencions fort approcher de la ville. Kt , à cause que Tartillerie l'a voit tiré hors de son premier logis, il s'estoit logé en une petite maisonnette basse, là où il n'y avoit qu'une petite chambre qu'avoit la fenestre qui sortoit sur la porte. Et là je trouvay monsieur de Bourdillon (I) , qui depuis a esté mareschal de France, auquel Je demanday où estoit monsieur : il me dit qu'il escrivoit ; alors je dis : « Au diable les escrituresl il semble qu'il vueille èspargner ses secrétaires ; c'est dommage qu'il n'est greffier du pîtflement de Paris , car il gaigneroit plus que Dq Tîlfet ny tous les autres. » Monsieur de Bourdillon se mit fort à rire , pource qu'il cognent que Je nepensois pas qu'il m'entendist ; et, pource qu'il voyoit (jue monsieur de Guyse m'entendoit , il m'egulllonnoit tousjours pour me feirc parler sur ce greffier. Alors monsieur de Guyse sortit en riant : a Eh bieni Monseîgne, swrisje bon greffier? » Jamais je n'eus tant de honte, et me courroussay contre monsieur de Boardillon de ce qu'il m'avoit faict ainsi parler;

(() Tmbert de La Plâtrîère, sei^nienr de Boiirdillon.

mais ils n'en faisoyent que rire , et me bailla le comte Rocquendolf (2) avec quatre enseignes. Mais pour retourner à sa diligence, il n'y avoit homme qui ne le jugeast un des plus vigilans et diligens lieutenans de Roy qui ait esté de nostre temps , au reste , si plein de jugement à sçavoir prendre son party , qu'après son opinion il ne falloit pas penser en trouver une meilleure. C'estoit au reste un prince si sage , si familier et courtois, qu'il n'y avoit homme en son armée qui ne se fust volontiers mis à tout hazard pour son commandement, tant il sçavoit gaigner le cœur. Ses depesches l'amusoient un peu quelque fois trop : je croy qu'il craignoit estre trompé ; car ceste manière de gens nous fait bien du mal : c'est une chose rare d'en trouver un fidèle. Or il assiégea la ville du costé de delà l'eau, la rivière entre-deux, laquelle il fit sonder si elle estoit gueres profonde , par cinq ou six soldats que j'amenay; et ne fusmes que cinq ou six avecques luy , dont monsieur de Bourdillon et monsieur de Ciré en estoyent : et trouvasmes qu'aucuns en y auroyent jusques à la braye , et d'autres jusques à la ceinture. Je luy dis que si ce costé là estoit le plus foible, qu'il n'arrestast point d'y faire la batterie , car je ne craignois pas que je n'y fisse passer les soldats pour aller à l'assaut, et que moy-mesmes leur monstrerois le chemin. La nuict après nous mismes les gabions sur le bord de la rivière , et le matin au poinct du Jour l'artillerie commença à tirer à la tour, laquelle fut ouverte du costé de main gauche tirant à un ravelin qui flanquoit ladicte tour; et aussi fut ouverte une petite tourelle qui estoit entre la grande tour et le ravelin. Voylà tout ce qui se peut faire en cest endroit 14,. Les ennemis mirent dix ou douze grosses pièces vis à vis de nostre artillerie , et commencèrent à faire une contre-batterie sur les unze heures avant midy , et avant les deux ils nous eurent mis tous nos gabions en pièces , sauf un et la moitié d'un autre , là où nous tenions le ventre en terre dix ou douze que nous estions ; c^r tous les soldats et pionniers furent contraints de s'oster de là , et s'aller mettre derrière une autre trenchée , plus de six vingts pas derrière nous. Et si les ennemis se feussent bazardez de passer l'eau , ils nous ostoyent l'artillerie , et l'eussent peu jetter à leur ayse dans la rivière ; car les soldats qui s'estoyeot retirez à l'autre trenchée ne nous pouvoyent venir secourir qu'à la mercy de leur artillerie et de leur arquebuserie, de tant que la rivière n'estoit pas de plus de soixante dix pas de large, et alloit à qua-

(2) Christophe, comte de RockendorfT.

COMMENT AIHES DE BLAISE DE MOOTHIC. [1558]

tre pas de la nraraille. Monsieur le marquis d'Elbœuf (1) ne m'abandonna Jamais , et quatorze ou quinze gentils-hommes de la suitte de monsieur de Guyse. Et ainsi demeurasmes Jusques à la nuîct , que Ton remeit autant de gabions, et les doublasmes ; mais ce fut pour néant, ear nous ne pouvions faire aucune chose à la muraille de nostre batterie , parce qu^elle avoit de grandes terrasses par derrière ^ de sorte que deux ou trois charrettes y pouvoyent aller de front , et tout à Tentour de la ville. Je ne vis jamais forteresse mieux pourtraicte (2) que cellelà. Monsieur de Guy se tint conseil , et fut tout le monde d'opinion quMl devoit oster l'artillerie de là, et loger toute nostre infanterie et Allemans de là la rivière, et faire commencer les trenchées au plus près qu'elles se pourroyeut faire. Ledict sieur falsoit faire un pont à extresme diligence; et passasmes la rivière par dessus iceluy, encor que les aix ne fussent pas encore clouez. Et nous campasmes en un village qui pouvoit estre à cinq ou six cens pas de la ville , et du village jusqu'à la ville, tout plain et tout descouvert , de façon qu'un oyseau ne pouvoit paroistre qui ne fust veu; et nous battoient àcoups de canon dans le village , de sorte qu'il n'y laissoit maison qu'il ne mist par terre, et estions contraints de nous tenir dans les caves. J'avois mis entre deux murailles mes pavillons , mais ils me rompirent et les murailles et les pavillons. Je ne vis jamais une plus furieusç contrebatterie. La nuict ensuivant , monsieur le mareschal de Strossi passa la rivière avecques monsieur de Guyse , et commençasmes à faire les tranchées au long deceste plaine ; et demeurasmes sept ou huit jours avant que nous fussions à deux cens pas de la ville , pource que les nuicts estoient courtes, et dés que le jour venoit ils nous foudroyoient dans les tranchées, et n'y avoit ordre d'y travailler que la nuict. Monsieur le mareschal n'en bougea jamais, sinon que quelquefois il alloità ses pavillons, qu'estoientdemeurez de-là l'eau, pour changer d'habillemens : et cela pouvoit estre de trois jours en trois jours. Il me laissa faire les tranchées à ma fantaisie, car nous les avions au commencement commencées un peu trop estroictes à l'appétit d'un ingénieur. Je faisois de vingt pas en vingt pas un arrière coing , tantost à main gauche , tantost à main droicte ; et le faisois si large que douze ou quinze soldats y pouvoient demeurer à chacun avecques arquebuses et hallebardes. Et cecy faisols-je afm que si les ennemis me gaignoient la teste de la tranchée , et qu'ils

(1) Reoë de Lorraine, marquis d'Elbœuf.

(2) FourtraMf : construite.

Aissent sautez dedans, que ceux qui estoient an rierecoinglesoombattissent, car ceuxdes arrièrecoings estoient plus maistres de la tranchée que ceux qui estoient au long d*icelle. Et trouvèrent monsieur de Guyse et monsieur le mareschal fort bonne ceste invention. Monsieur de Guyse me dit qu'il falloit que j'envoyasse recognoistre ce qu'avoit fait nostre artillerie à la tour, et que et Âistpar des gens bien asseurez. Je prins les capitaines Sarlabous, le jeune Maillac, Sainct Estephe, Gipîerre, et mon fils le capitaine Montlnc. et y allasmes. Et comme nous estions près de U tour^ il nous falloit passer de petits ponts que les ennemis avoient fait pour passer le mares et approcher de la tour. A laquelle estant arrivez, trouvasmes une pallissade de bois , comme k cuisse, qui alloit depuis la tour jusques à septon huict pas dans la rivière ; et falloit aller an long de la pallissade jusques au bout par l'eau, etpuû par delà la pallissade revenir à la tour. Noos avions fait porter deux picques à deux soldats: je ne me mis point dans l'eau, mais tous, réservé moy , passèrent de ceste manière la pallissade , et l'un après l'autre recognoissoit la batterie qu'avoit esté faite à la tour. Et y firent descendre un soldat avec une picque, et t^onv^ rent que dans la tour y avoit eauë jusques hq dessous les esselles. Et pource que la ri\ierf faisoit bruit en cest endroit là à cause de la pallissade, leurs sentinelles n'en tendoient rien, encore que la tour fust à quatre pas de la muraille de la ville. Cela faict , nous nous en retournasmes; et le matin j'allay rendre compte à monsieur de Guyse de ce qu'avions veu, lequel m trouva pas bonne nostre recognoissance, et me dit qu'il sçavoit bien qu'il n'y avoit point de pai- Ussade , et que des gens qui n'avoit gueres estoient sortis de là Ten avoient asseuré,etqui' falloit , la nuict ensuivant, la faire mieux recognoistre. Je fus fortfaschéde ceste respooco.et ne luy respondis , sinon que le tesmoignage de» capitaines me sembloit estre suffisant; mais, po|> qu'il ne s*en contentoit , qu'on recognoistit)i! mieux la nuict ensuyvant. Il me dit qu'il n entendoit pas que j'y allasse moy-mesm& : je 1^3 dis qu'aussi ne ferois-je. Monsieur le mareschal cognent bien que j'estois fasché , et dit au sieur Adrian Bâillon (3) et au comte Théophile (4) : • Jf cognois que Montluc est fasché de la responce q«« luy afaicte monsieur deGuyse,etvousverrczsil ne va ceste nuict recognoistre d'une terriWe sorte ; car je cognois la complexion de l'homme. • Monsieur de Guyse retint ce soir là monsieur

(5) Adriaoo BagUoni.

(() Théophile Calcafl[nini.

COintVTfTATRBS DK BLATSE DE MONTLUC. [1556]

le maresehûl ; et comme il fut nuict , je prins quatre cens pîcquiers, tous corselets, et quatre cens arquebusiers, et allay mettre les quatre cens corselets le ventre à terre à cent pas de la porte de la irille, et je m'en allay avec les quatre cens arquebusiers droit à la pallissade. Les capitaines mesines qui avoient recogneu estoient autant faschez de la responce que m*avoit faict monsieur deOuyse que moy-mesme. Ils passèrent les premiers la pallissade. Or je cuide que les ennemis iematin s^estoient apperceuz quMI estoitpassé des gens par le bout de la pallissade , car nous) y troavasmes un corps de garde de vingt ou vingtcinq hommes , desquels la plus part forent tuez , et le reste se sauva dans le ravelin, où nos gens les poarsuy virent et entrèrent dedans après eux; mais la porte du ravelin qui entroit dans la ville estolt fort petite , et n'y pouvoit passer qu*un homme : qui fut cause que nos gens s'arresterent, car les ennemis deffendoient la porte. Si est-ce qu'ils jetterent une moyenne hors du ravelin en terre de nostre costé, et pource qu'auprès de la tour nostre artillerie, qui avoit battu de delà la rivière, avoit abbaissé la muraille, de sorte qu'avec quelques picquiers qui estoient venus avec nous nous vinsmes au mains; et dura pins d'une heure le combat. Monsieur de Guyse, qui voyoit tout de l'autre costé de la rivière, enrageoit de ce qu'il voyoit. Monsieur le mareschal cstoit avec luy , qui rioit avec le sieur Adrian et comte Théophile, et leur disoit : « Ne vous disois-]e pas qu'il en feroit une? » J'avois fait porter cinq ou six colgnées aux soldats , et pendant que le combat duroit je fis coupper toute la pallissadcy ou arracher , et ne nous fallut plus entrer en l'eauè pour nous en retourner, car i'eaué s'esooula. Le capitaine SaincI Estephe y fut tué, et renseigne de Cipierre, et une autre enseigne, non pas qu'ils eussent les drapeaux, car je n*en avois point apporté, et dix ou douze soldats, qui furent morts ou blessez. Le capitaine Sariabous est encore en vie et plusieurs autres, qui attesteront que si nous eussions porté avec noQsdnq ou six eschelles de la hauteur de sept ou huit pieds seulement , nous estions dedans , ^ ils iaisoient mauvaise garde de ce costé et en cest endroit là , se fiant au corps de garde qu*ils «voient mis dehors; de façon qu'ils demeurèrent Qo long temps avant venir deffendre cest endroit. Etmonterent cinq ou six soldats sur la muraille, saydant les uns aux autres : et ne falloit que mettre les eschelles sur la muraille qui estoit dei&enrée de la batterie , et monter sur le terreplain. Je croy que la fortune nous eiist ry, car on dit qu'elle ayme les audacieux.

Iematin j'envoiay dire à monsieur de Guyse

par le capitaine Sarlabous ce que nous avions veu, car je n'y voulus pas aller , estant certain qu*il estdt malcontent. Monsieur le mareschal estoit tousjours auprès de luy, et disoit : a Voulez vous mieux recognoistre une bresche qu'en donnant un assaut ? c'est un trait de Gascogne que vous ne sçavez pas. » Ce qui estoit occasion que monsieur de Guyse estoit mal-content, estoit que l'on manderait au Roy que nous avions donné l'assaut^ et que nous avions esté repoussez ; car autrement 11 ne s'en fust pas s<Hicié. Son incrédulité et mon despit firent perdre là de bons hommes. Et comme nous fusmes à cinquante pas de la tour , un matin à la poincte du jour, monsieur le maresclMd se voulut retirer pour aller changer de chemise, et moy aussi : or , comme nous vinsmes à nous approcher de la ville , je faisois tousjours faire les arriere-coings de main droite un peu longs , afin qu'il y peust entrer en deux une compagnie. J'avois tousjours opinion que les ennemis feraient une sortie sur nous, mais jamais monsieur le mareschal ne le peust mettra en son entendement , et me disoit tousjours . t Voulez -vous qu'ils soient si fols de sortir pour perdre des gens? jamais gens d'entendement ne le firent. » Et je luy respondis : Pourquoy ne voulez-vous qu'ils sortent? car en pramier ils deffendrant leurs gens de la muraille en hors à leur retraicte; d'autre costé ils sont douze enseignes de gens de pied, quatre cens Espagnols choisis parmy toutes les compagnies espagnolles , un bon chef qui les y a amenées , qui est Joan Gaytan, homme qu'ils estiment phis que nul autre capitaine, cent hommes à cheval : et la ville seroit bien gardée seulement avec la moitié des forces qui y sont. » Jamais il ne luy peust entrer en l'entendement; je ne sçay pourquoy, car la raison de la guerre estoit pour moy. Ce matin là j'avois mis le capitaine Lago l'aisné aux deux arriere-coings longs à main draicte, et les y faisois entrer devant le jour, afin que les ennemis ne s'en apperçeussent ; et estoit autant, comme par manière de parler, une embuscade. Les capitaines qui entroient en garde avoient charge que si les ennemis faisoient sortie, et s'ils donnoient à la teste de la tranchée, qu'ils se jettassent à la campagne , et qu'ils courussent leur donner par flaoc. Et ceux de la teste de la trenchée avoient aussi charge que s'ils venoient donner aux arriera-coings , y sortissent , et donnassent pareillement par flanc. Nous avions tous les soirs quatre enseignes d'Allemans là où nous avions commencé les tranchées , pour nous secourir au l)esoin ; et ne me sçauroit souvenir quel régiment estoit ceste nuitlà de garde. Et avant que nous fussions au bout

COMMBNTÀIRES DE BLATSB DE MONTLUG. [l^5R]

des tranchées, le Jour commença à estre clair. Monsieur le mareschal s'amusa un peu à parler avec un capitaine des Allemans , et aussi pour attendre un cheval que je iuy avois envoyé apprester pour aller repasser le pont et s'en aller à ses tentes. Et comme nous fùsmes auprès du village, à Fendroit d'une croix de pierre, arriva le cheval que je Iuy prestois ; et, comme mon lacquais descendoit, nous ouymes un grand bruit , et vismes les ennemis à la teste de la tranchée aux mains avec les nostres, et sautoient à corps perdu dans les tranchées , et sans les arrièrecoings ils nous avoient gaigné les tranchées. Avec eux estoient sortis cinquante ou soixante chevaux. Le capitaine Lago monstra là qu'il estoit vaillant homme et bien advisé , car il cria à son lieutenaDt , qui estoit en l'arriere-coing derrière Iuy , qu'il courust à la cavallerie les picques baissées ; et Iuy courut au flanc des ennemis qui combattoient la teste de la tranchée. Je montay sur le cheval , et monsieur le mareschal demeura à la croix, voyant le tout : et n'arrestay que je ne fus avec les nostres , qui estoient pesle mesle avec les ennemis. Et comme Lago arriva à eux , ils se voulurent retirer ; et tous nos gens sortirent des tranchées , et leur coururent sus , et ainsi les menasmes battant et tuant jusques auprès de la porte de la ville , qui estoit à main droicte. Je renvoiay incontinent le cheval à monsieur le mareschal, lequel trouva monsieur deGuyse et tous les gentils-hommes qui estoient . logez près de Iuy à cheval , qui nous venoient secourir; mais il leur dit qu'il n' estoit nul besoin, et qu'il avoit veu tout le combat , et que la victoire nous estoit demeurée. En nous retirant, tout le demeurant de leur arquebuserie estoit sur les murailles : il serabloit que ce fust une salve d'arquebusiers sur nous. J'estois seul à cheval au milieu de nos gens : je laisse à penser à un chacun si Dieu par miracle ne me sauva parmy tant d'arquebusades, veu la prinse qu'ils avoient sur moy. Les capitaines me crioient de prendre le large , mais je ne les voulus point abandonner, et arrivay avec eux jusques sur le bord des tranchées, là où je descendis, et promptementbaillay mon cheval à mon lacquais pour l'amener à monsieur le mareschal , comme dit est ; et me jettay dans les tranchées comme les autres , et trouvay un capitaine et un lieutenant des nostres morts ; il ne me souvient de leurs noms, car ils estoient françois , et n'y avoit pas long temps que je commandois, et douze ou quatorze morts dans la tranchée des nostres ou des leurs. Et quelque salve d'arquebusiers qu'ils tirassent de la muraille , nous n'eusines pas dix hommes de blessez. Et voy-là comme leur sortie

ne nous porta pas tant de dommage pour bcnncoup à nous qu'à eux.

Les capitaines peuvent prendre icy m bon exemple pour les tranchées et pour Tordre que je tenois pour la sortie que pouvoient faire In ennemis , et le proffit qui nous en vint ; car n'allez pas philosopher : les tenans ont besoin d'hommes, doncques ils ne sortiront pas pour forcer vos tranchées. Si vous vous endormez là dessus , vous serez surpris. Prenez garde anssi, quand vous ferez faire vos tranchées, qu'elles soient hautes et en baissant, et qu'il y ait des encoignures pour pouvoir loger des gens; car ce sont comme des forts pour rembarrer rennemy. Il ne se parla plus de la collere de monsieur de Guyse contre moy , car monsieur le mareschal et Iuy ne tindrent autre propos en leur disner que du combat, et sur tout de la providence dont j'avois usé , et disoient qu'il estoit bien difficiie que je fosse jamais surpris. Aussi à la vérité le plus souvent je veillois lorsque les autres estoient en repos, sans crainte du froid ny du chaud: j'estois endurcy à la peine ; c'est à quoy les jeunes gentils-hommes qui veulent parvenir parles armes se doivent estudier et à souffrir , afin que lorsqu'ils se feront vieux ils ne le trouvent pas si insupportable ; car depuis que la vieillesse est du tout arrivée , à Dieu vous dis.

Or dans deux ou trois nuicts après , nous eusmes conduict nostre tranchée jusques au pied de la grand tour; et après monsieur de Guyse amena ses mineurs voir si la tour se pourroit miner ; mais il trouva qu'il estoit possible, et commencèrent lesdits mineurs à percer les muraiilfs à deux ou bien trois pieds de terre. Et comme les ennemis entendirent que nous percions la muraille , ils commencèrent à faire par dedans la tour des casemattes , de sorte que leurs canonniers respondoient à nostre trou. Et demeorasmes trois nuicts à pouvoir percer la muraille. Et en mesme temps que les mineurs picquoieot par le dehors , les ennemis picquoient par dedans à leurs casemattes. Et toutes les nuicts monsieur de Guyse nous envoyolt quatre gentilshommes pour nous ayder à veiller; et me souvient que monsieur de Montpezat et monsieur de Randan y vindrent coucher une nulct. Et comme le trou fut presque percé, monsieur de Guyse me fit amener un canon pour ayder à percer la muraille , car nous cognoissions bien que le picquer qu'ils faisoient, c'estoit des casemattes, et que dés que la muraille de la tour seroit percée . qu'ils nous tireroient des casemattes. Le jour devant que le canon fust amené , monsieur le mareschal de Strossi estoit allé à ses tentes delà l'eauë , pour se rafraischir et changer de chaos-

stt et de chemise , car nous estions tons terre. Monsieur de Guyse , des que les mineurs commeocerent à picquer la muraille, fit venir quantité de pionniers , et commença à faire une traverse dé terre et fascines droit contre-mont la tour ) et y faisoit laisser un petit chemin ; de sorte que ladite traverse fut aussi tost achevée comme le trou de la tour. Les ennemis avoient mis grand quantité de tables sur la tour , en manière de tranchée ; et le soir devant que nous donnissions Tassant , montant par ce petit chemin de la traverse , et avec des eschelles , nous emportasmes les tables de leur tranchée du haut de ia tonr, qui nous fit plus de mal que de bien ; ear, comme les tables furent ostées , la grand plate-forme qui estoit tout joignant la tour , n*y ayant que cinq ou six pas d^entre-deux , nous Toyoit dés que nous monstrions la teste. Or , comme j'ay dit, monsieur le mareschal s'estoit allé rafraischir ; mais monsieur de Guyse le fit soupperavec luy , et à grand instance Tarresta ceste nnict là : qui fut son malheur , car monsieor de Guyse Tarrestoit pour le lendemain voir où ils mettroient quatre coulevrines du costé où ib estoient , pour battre aux deffences quand nous donnerions le lendemain Tassant. Monsieur le mareschal le pria plusieurs fois l'en laisser retourner, et luy disoit, s'il me venoit ceste noict là quelque affaire , il auroit grand desplai- &ir s'il ne s'y trouvoit. Et à grand regret enfin ledit sieur mareschal demeura ; de sorte que , comme il fut retiré en ses tentes, il demanda ao sienr Adrian Bâillon et au comte Théophile s'ils avoient le mot du guet pour passer par les Allemans, car pour les nostres il ne s'en souciolt point, et passeroit bien sans mot. Us luy dirent qu'ils ne Tavoient point , et leur dit ces mots : « U me vient en l'esprit que monsieur de Montluc aura ceste nuit des affaires , et que les ennemis le viendront assaillir par dessus la contr&escarpe du fossé de la ville ; et si cela advenoit , je regretterois toute ma vie que Je ne m'y fusse trouvé. » Les autres luy respondirent : « 11 ne faut pas que vous ayez crainte de cela , car il met un corps de garde de quatre cens hommes jusques à vingt pas de la porte de la >ille ; et faudroit qu'ils combattissent cela avant que venir à luy. » Alors monsieur le mareschal leur dit: c Je ne sçay que c'est, mais il me prend une opinion de quelque mal-heur ceste OQict icy. » Les autres luy ostoient cela de la teste tant qu'ils pouvoient, car il fascholt au sieur Adrian de repasser la rivière , et venir la nnict à la tour , à cause qu'il avoit esté fort malade, et n' estoit gueres sain encores ; car, s'il eust dit , comme eux-mesmes me dirent après ,

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