‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 17 sur 58 · I. c, D. M. T. VIT · texte numérisé non relu

I. c, D. M. T. VIT

qu'il passeroit bien par les Allemans sans mot, estant cogneu de tous les capitaines allemans aussi bien que des nostres , il se fust mis en chemin, quelque promesse qu'il eust faicte à monsieur de Guyse. Mais quand l'heure est venue je croy que Dieu veut que la mort s'en ensuive , on a beau fuyr et se cacher. Il leur dit ces mots : a Monsieur de Montluc n'est pas bien cogneu du Boy ni de la Royne , encores bien que le Roy Taime fort; mais si J'eschappe de ce siège , je feray cognoistre au Roy et à la Boyne ce qu'il vaut. » Et comme lendemain il fut mort, le sieur Adrian et le comte Théophile me dkent que j'avois perdu le meilleur amy que j'avois en ce monde : ce que Je creus bien , et le crois encore ; et pouvois dire qu'ayant perdu le duc de Ferrare et luy , j'avois perdu les deux meilleurs amis que j'avois en Italie et en France. U fut tué le lendemain , regardant avec monsieur de Guyse où ils mettroient les quatre coulevrines. Ils y avoient regardé devant disner longuement ; mais monsieur de Guyse eut opinion d'y retourner après disner pour mieux revoir, ayant monsieur de Salcede auprès d'eux deux. Une mou8« quetade le tua venant d'un petit boulevart qui estoit tout au coin de la ville qui tire vers Mets au long de la rivière. Et voy-là comme quand l'heure est venue nous ne la pouvons éviter. Ce pauvre seigneur estoit passé par plus de six mil canonnades ou mousquetades , et plus de cinquante mil arquebuzades , lesquelles ne luy sçeurent donner la mort : et ceste meschante mousquetade luy fut tirée de plus de cinq cens pas , estant monsieur de Guyse près de luy.- Or le Roy y perdit un bon serviteur , et mourut un vaillant homme s'il y en avoit en la France (1). Deux heures après, monsieur de Guyse vint à la tour, et deffendit qu'on ne me dist point sa mort. Et comme je vis le sieur Adrian et le comte Théophile , je leur demanday où il estoit ; ils me dirent qu'il s'estoit trouvé mal la nuict passée, mais qu'il viendroit ceste nuit-là , et ayant veu monsieur de Guyse tout triste , et tous ceux qui estoyent avec luy, le cœur méjugea qu'il y avoit quelque malheur. Et comme monsieur de Guyse s'en fut retourné , et m'eust laissé monsieur de Bourdillon en la place de monsieur le mareschal, je le priay de me dire qu'estoit devenu monsieur le mareschal. Alors il me dit : « Aussi si vous ne le sçavez aujourd'huy, vous le sçaurez demain. • Lors il me conta sa mort , et comme monsieur de Guyse leur avoit deffendu de mêle dire , craignant que le regret que j'aurois me

(!) Voyez dans cette collecHon les Mémoires de y^eîlle* ville, qui diffère d'opinion sur Slroni.

COMMENTAIRES DE BLÀTSB DE HONTLUC. [lô58]

gardast de faire lendemain ce qne Je devois an combat. Alors je Iny dis qu'il n'y avoit homme dessous le ciel qui le regrettast plus que moy , et que je mettrais peine de Toublier pour ceste Buict là et pour le lendemain , mais que tant que je vivrois après je ne me sçaurois tenir de le regretter. Le comte Théophile et le sieur Adrian demeurèrent avecques moy toute ceste nuict, durant laquelle nous passasmes ensemble nos regrets. £t à la poincte du jour nous eommençasmes à faire.tirer le canon au trou. Monsieur de Guyse avoit fait faire des engins de table esp<ràs8e de plus d'un grand pied , pour mettre devant le canon quand il auroit tiré , afin que les ennemis estans aux casemates ne tuassent nos canonniers. Il y avoit deux petites roues à chasque bout qui touchoyent en terre , et avecques une petite cordette Ton tiroit cest engin , et couvroit le devant du canon ; de sorte que les arquebuzades ne pouvoyent passer : et ainsi tirasmes quinze ou vingt coups à ce trou , si bien qu'un homme tout à son idse y pouvoit passer. Le canon ne pouvoit porter dommage à leurs casemates , pour-ce qu'elles estoyent un peu à main droite , et homme ne pouvoit s'approcher du trou sans estre blessé ou mort. Monsieur de Guyse me manda que je regardasse si je pourrois loger trois ou quatre cens hommes depuis la tour jusques au ravelin, et qu'il m'en voy oit des gabions et des pionniers. Il avoit fait faire des mantelets pour mettre depuis la tour jusques à la rivière ^ où il y pouvoit avoir sept ou huit pas : et de là nos arquebuziers tiroyent à ceux qui se monstroyent à la courtine. Nos enseignes se mirent au long de la muraille depuis la tour jusques au ravelin; et ceux de la plate -forme voyoient au long de la courtine ; et les nostres qui estoyent contre ce ravelin , à costé de la canonnière , leur tiroient ; et moy je faisois tirer de derrier les mantelets. Monsieur de Nevers (i ) , père de ces trois filles qui sont en vie, estoit venu là, et se tenoit contre ceste traverse au pied de la tour. Monsieur de Guyse estoit de l'autre costé de la rivière à l'artillerie. Poton (2), seneschal d'Agenois , commandoit l'une des quatre coulevrines, qui faisoit de fort bons coups j et nous faisoit un grand blen^ car il tiroit tousjours au haut de la courtine et à la plateforme , à ceux qui monstroient la teste pour tirer à nos gens contre bas. Cela dura plus de quatre ou cinq heures. Monsieur de Guyse me manda par monsieur de Cipierre que je regardasse si l'on pourroit mettre les gabions qu'il

(1 ) François de Glèfes, duc de Ncrers. (2) François Rafio, dit Potoo.

m'avoit envoyé entre la mural] le et le tron ; mJs tous ceux qui se monstroient pour poser les gabions estoient morts ou blessez. Je m'advisay de mettre cent ou six vingts pionniers dans l'eaoë contre le bord delà rivière , pour faire une traachée an long d'icdle tirant au ravelin. Monsieur de Cipierre vid la grande difficulté et imposiihilité qu'il y av<^t , et trouva le capitaine La Bor deziere mort (3) , son enseigne blessé , qui moorut après. Vous n'eussiez veu que soldats Messes, lesquels on amenoit panser , les mantelets taras en pièces de coups de pierre ; de sorte que noos estions tous au descouvert , tirant les uns contre les autres , comme l'on tire à la butte. J'avois bien rangé nos affaires , car j'avois fait mettre la plus-part de l'arquebuserie à centaines. Â mesure que nos gens n'avoient point de poudre, j'en faisois tousjours venir d'autres; et tout le péril et mal tomboit là où j'estois , car tant la coulevrines qui tiroyent de Tautre coflté de la rivière , que ceux des nostres qui tiroient m desoouvert> tenoient les ennemis en telle crainte, que nul n'osolt se hausser pour tirer contre-bas aux nostres estans contre la muraille, mais tiroient tousjours à nous qui estions en butte. Moasieur de Bourdilton, par le commandement de monsieur de Nevers, me vint prendre par iede^ riere avec les deux bras , et me porta plus de six pas en arrière, me disant : t Hé que voulezvoos? hé que voulez vous faire? ne voyez-vonspas, si vous estes mort , que tout cecy est perda, et que ces soldats perdront cœur? t Alors je me deffis de luy , et luy dis : « Et ne voyez-TOUS pas aussi que si je ne suis là avecques les soldats, que tous abandonneront ce coing, et les ennemis tueront tout ce qui est au long de la muraille ) car lors il se hausseront à leur aise pour tirer contre-bas. i Monsieur de Nevers mecrittt aussi de l'autre costé du trou pour me fkire ^^ tirer ; ce que je ne voulus faire , et dis à monsieur de Bourdillon telles paroles : t II est dit aojourd'huy ce que Dieu voudra flaire de moy je ne le puis eschapper : j'ay beau fuyrsi ee lien doit estre mon tombeau. » Sans dire plus mot , je m'en retoumay au lieu dont il m'avoit tiré. et soudain jem'advise de traitter uneentreprinset disant au capitaine Yolumat (4) qn*ii prinstsLx arquebuziers et deux hallebardiers , et qu'il s'allast mettre derrière un canton de muraille (joi estoit resté de la tour quand on l'abbatit, et qn*il advisast tout à un coup, partant du derrier de ceste muraille , s'il se pourroit jetter à corps perdu sur les casemates , fiidsant mon fonde-

(3) LéoDor Babon de La Boardaisière.

(4) De TlKm le nonune Volmar,

COHMENTAIBSS DE BLATSfe DE lIONTLtJG. [1558]

ment qn'efles ne ponvoient estre coavertes que de table ^ car ils les faisoient tout ainsi que nous IkisioDS te trou , ou bien qu'elles estoient descouyertes. Qooy qu'il en fust , Je le priay qu'il se jettast sans marchander dessus, Tasseurant que j'allois iiire donner un autre capitaine par le chemin de la traverse qui montoit Jusques sur la tour, et que tous deux se Jetteroient à tsorps perdn et en mesme temps sur les casemattes. Je Us venir un capitaine françois [il ne me soutient de son nom] pour rafraischir les autres, et hiy db, presens monsieur de Nevers et monsieur de Bourdillon^ ce que j'avols dict au capi« taine Yolumat, et que soudain qu'il seroit monté sans marchander , il se jettast sur les casemates, disant à monsieur de Nevers et à monsieur de Bourdillon qu'ils donnassent courage aox soldats de suivre ce capitaine , et que je m*en aliois faire donner au capitaine Yolumat : mais comme ce pauvre capitaine monstra seulement la teste , le voy-là tué par ceux de la grand plate-forme, et un autre après luy; de sorte qu'ils tomboyent entre les Jambes de monsieardeNeyers et monsieur de Bourdillon. Je crie an capitaine Yolumat , estans esloignez quinze pas Tun de l'autre , que le capitaine qui donnoit par la traverse estoit desja au haut de la tour , ponr le mettre en Jalousie ; car cela point ordinafrement les bons courages. Ledict capitaine Yolumat se dresse , car ils estoyent à genouil derrière ce canton de muraille , et court Jusques sur le bord. Il y avoit une autre mursdlle entre les casemates et le canton de la tour , de[sorte que^ quand bien il se seroit Jette là , il n'eust rien faict : si est-ce que cela fut cause du gain de la place j car la casemate estoit toute descouverte et fort basse. Et comme ils virent le capitaine Volamat sur le bord, faisant semblant de se vouloir jetter entre deux , ils abandonnèrent les casemattes , et se mirent en fuitte au long de la courtine de la muraille et du terre-plein , entre lequel et la muraille cinq ou six hommes pouvoyent aller de front. Et alors un soldat du capitaine Yolumat en deux sauts fut à moy , et me dict hastivement que les ennemis avoient abandonné les casemattes. Tout à coup je me jette au eosté du trou , et prins un soldat , et crie : t Saute dedans soldat , je te donneray vingt escus. » Il me dict que non feroit , et qu'il estoit mort ; et sur ce il se vouloit deffaire de moy à toute force. Mon fils le capitaine Montluc , et ses capitaines, qne j'ay nommez auparavant , lesquels me suyvoyent, estoyent derrière moy : je commence à renier contre eux pourquoy ils ne m'aydoient à forcer ce galand. Alors tout à un coup nous le jettasmes la teste première dedans, et le fismes

hardy en despit de luy. Comme je vis que les casemattes ne tiroîent , nous jettasmes deux autres arquebusiers dedans, partie de leur gré, partie par force ; et leur prenions les flasques et le feu , car il y avoit eau Jusques dessous les esselles. Et tout à coup peu après le capitaine Montluc se Jetta dedans : les capitaines Cosseil , La Motte , Castet Segrat , les Ausillons , ayans tous rondelles , flrent le saut pour sauver mon fils , et trois ou quatre arquebusiers après eux. Et comme je vis qu'ils estoient neuf ou dix , je leur criay : « Courage , compagnons , monstrez que vous estes vrais soldats gascons, donnez le tour aux casemattes : « ce qu'ils firent. Les ennemis, qui estoient sur leur terre-plein , tiroient des pierres aux leurs , pour les faire retourner dans les casemattes. Et comme le capitaine Montluc fut auprès de la porte de la casematte, il rencontra les ennemis, lesquels y vouloient rentrer; et un arquebusier des nostres tua le chef , qui estoit armé d'une escaille couverte de velours verd, un morion doré en teste, et une hallebarde dorée à la main. Deux autres y furent tuez de coups de main. Et alors nos gens se Jetterent dans la casematte , et me crièrent par le trou de la canonnière: «Secours, secours I nous sommes dans les casemattes. n Alors monsieur de Nevers et monsieur de Bourdillon m'ayderent promptement à mettre soldats dedans. Nous leur prenions leurs flasques et le feu , et comme ils estoient en l'eauë, ils les reprenoient en la main, et passoient se jettant dans les casemattes. Et depuis monsieur de Nevers m'appella tousjours son capitaine tant qu'il a vescu , disant qu'il m'avoit là servy de soldat.

Il y avoit deux capitaines de la garnison de Mets, nommez le baron d'Anglure et Yalenville , qui avoient eu congé à ma requeste de monsieur de Guyse , pour se trouver à l'assaut avec chacun vingt cinq arquebusiers , lesquels je tins tousjours au-dessous de la traverse ; ils n'avoient encore tiré : je les appellay , et à un saut furent à moy , et se Jetterent dans le trou , et leurs soldats après ; et à mesure qu'ils entroient, je les faisois courir à la porte de la casematte et entrer dedans : c'estoit une porte fort basse et petite. Les ennemis n'osolent plonger leurs arquebusades contre-bas, pource que les nostres , estans au long de la muraille, les voyoient comme ils se haussoient; aussi faisoient bien ceux qui estoient là où j'avois toujours demeuré. Us ruolent grand quantité de pierres ; mais pour cela on n'arrestoit point d'entrer et sortir dans les casemattes. Or comme les soldats du baron d'Anglure et de Yalen-ville entroient en la casematte. Je faisois sortir ceux qui Tavoient gaignée,

OÙ n'y pouvoit demeurer plus de quarante ou cinquante personnes ; et comme Dieu veut donner l*heur aux liommes , les Espagnols qui estoient en la ville vouloient garder les casemattes, mais ies Hannuviers (1) ou Fiamens ne le vouloient souffrir , et voulut le gouverneur que ceux de sa compagnie la deffendifsent , et en demeura en prison long temps : de sorte que le roy dTspagne le vouloit faire mourir y car les Espagnols lechargeoientd'y avoir misses gensapostés pour faire perdre la place. Le gouverneur se deffendoit , et disoit qu'il avoit veu faire si mal à Joan Gaytan et à ses Espagnols , qu'il ne s'y estoit osé fier ; et ainsi se chargeoient les uns et les autres. Nous sçeumes tout cecy par des gens de monsieur le connestable et de monsieur le mareschal de Saioct André, quand ils sortirent hors de prison, lesquels laissèrent encore ce gouverneur prisonnier. En mon temps j'ay tousjours veu les Espagnols sévères punisseurs de ceux qui par lascheté et couardise rendoient ou perdoient ies places. Ce sera tresbien et sagement faict à un prince , de punir ceux qui commettront des fautes si importantes au public , au moins par le degradement des armes, qui est pis que la vie; mais il en faut faire jugement sans passion , car j'ay veu souvent tel blasmé par celuy qui n'eust sçeu faire mieux.

Pour retourner ànostre siège, monsieur de Guyse estant aux coulevrines , et faisant tirer aux defiences j apperçut que les gens des trenchées couroient droict à la tour : c*cstoient les deux capitaines Anglure et Yalen-ville que Je faisois venir , et Lunebourg, colonneld'un régiment d'Allemans, qui estoient au commencement des trenchées, auquel je manday qu'il m'envoyast cent arquebusiers des siens en diligence, car les nostres n'avoient plus de poudre. Il courut luy-mesme avec cent arquebusiers et cent plcquiers à moy , qui estois à la tour. Monsieur de Guyse le veid partir courant , et voioit aussi les autres qui estoient près de la tour courir au trou : il fit un grand cry comme l'on dit après : • 0 mon Dieu , la tour est prise I ne voyez vous pas que tout le monde y court? » Et soudain monta sur un courtaut bay qu'il avoit là, et courut à toute bride passer le pont, et vint tousjours courant Jusques aux trenchées. Soudain que je vis que Anglure et Valen-ville furent dans la tour , Je dis à un gentil-homme : « Gourez à monsieur de Guyse lay porter les nouvelles que la tour des Puces est prise , et qu'à ceste heure je croy qu*il prendra Thionville ; mais Jusques icy je ne l'avois jamais creu. » Le

(I) Habitans du Hainaut.

gentil-homme courut, et le trouva desja qu'il commençoit entrer dans les trenchées. Le geotil-homme luy dit : « Monsieur, monsieur de Montluc vous mande que la tour est prise, i Et en courant luy respondit : « Hé mon amy, j'ay tout veu, j'ay tout veu. • Et à cinquante on soixante pas de la tour il mit pied à terre , et , abandonnant son cheval , vint à nous coaraot. Et comme il arriva , je me mis à sousrire contre luy, et luy dis : t Ho monsieur , c'est à ceste heure que je croy que vous prendrez Thionville; mas bous hazets trop bon mareatde nostre pd, el de boste Monseigne. • Il me jettale bras droict au col , disant telles paroles : «Monseigne, cest à ceste heure que je cognois que l'ancien proverbe est véritable que jamais bon cheval ne de vint rosse, o Or Lunebourg estoit desja dedans, et quinze ou seize Allemans , et les autres entroient à la file. Monsieur de Guyse se jetta dedans , et va entrer à la petite porte dans les casemattes. Et comme il fut dedans , il me cria par une canonnière que je luy fisse mettre des pionniers dans la tour pour abbattre les casemattes, et que je gardasse qu'il n'entrast plus personne , car ils se touchoient tous dedans. Alors Je jettay des pionniers dans la tonr, et commencèrent à rompre la muraille des case* mattes. Et comme les Allemans virent que ces villains ne travailloient point de force , ils leur prindrent les pics , et commencèrent à coupper ladicte muraille. Monsieur de Guyse feit sortir Lunebourg pour garder qu'il n'en entrast plas dans la tour, et qu'il hastast ses gens pour coup* per les casemattes. Et en moins d'une demie heure toute la casematte fut renversée sur l'eso qui estoit dans la tour, laquelle ruine beat tonte Teau : et lors fusmes au large , et tout le monde y entroitqul vouloit. Monsieurde Guyse s'ensor* tit, et fit sortir les Allemans et retourner en leur lieu. Et à lors je retiray le capitaine Sarlabouset tous ses compagnons , lesquels estoient au long de la courtine et contre le ravelin , et se mirent dans les trenchées.

Or, comme le^ ennemis virent la tour perdue , ils ne tiroient plus de bon coeur, et cogneusmes bien qu'ils estoient estonnez. Les mineurs anglois qu'avoit monsieur de Guyse n estoient jamais bougez d'auprès de moy ; monsieur de Guyse , avant qu'il partist de la tour , regarda avec eux où est-ce qu'ils pouvoient faire les mines , et U'ouverent que c' estoit dessous la grand plate- forme, et marquèrent la lieux où ils la devroient faire, se retirant avec monsieur de Guyse, lequel me dit : «Monseigne , je m'en vols courant à mon logis poor advertir le Roy de la prise ; et asseorez vous ,

COMIlENtAIBES DE BLAISE DE MONTLUC. [l558]

monsieur de Montiac , que je ne luy celeray pas le devoir que vous avez fiait. Je vous renvoyeray les mineurs sur rentrée de la nuit; je vous prie, baillez leur des gentils-hommes qui ne bougent d'auprès d*eux, afin que par eux ils vous mandent ce qu'ils auront besoin. » £t s'en alla depescher un courrier au Roy ; car il tarde aux grands que les nouvelles ne volent. Sa Majesté ihisoit lire les présages de Nostradamus le joar de devant , et lisoient pour le lendemain bonnes nouvelles au Roy. Le courrier y arriva ce jour mesmes , et le lendemain y avoit ville rendue. On dira que ce sont des resveries ; mais si ay-je veu plusieurs telles choses de cest homme. La tour fut prise entre les quatre ou cinq heures après mldy. Nous avions combattu depuis les dix heures , et comptions que le combat avoit duré de six à sept heures. Ce combat et celny du fort de Gamolla à Siene sont les plus longs et les plus périlleux combats où je me suis jamais trouvé , bataille ou sans bataille , car il y faîsoit bien chaud ; aussi plusieurs y demeurèrent. A rentrée de la nuict arrivèrent les mineurs, et moy-mesmes allay veoir leur commaicement. De toute la nuict je ne dormis, pource que je les voyois si diligens que je ne voulois pas que rien manquast , mais que tout leur fust baillé promptement, afin que pour £iute de quelque chose ils ne perdissent un quart d'heure de temps; de sorte qu'à l'aube du jour ils eurent faict deux mines, mis la poudre preste à y mettre le feu, et la troisiesme devoit estre preste sur les dix heures. Ma présence ne servit pas de peu à faire une telle diligence , ayant non plus envie de dormir que de danser. Monsieur de Nevers et monsieur de Bourdillon s'en estoient allez avec monsieur de Gnyse , et retournèrent le lendemain au soleil levant. Ledict sieur de Nevers se fit apporter son disner sur^ les huict heures. Gomme nous mangions sur trois tambours où ses gens avoient mis la nappe, estant assis sur autres trois, à peine eusmes nous beu cnacun un coup, que les seotinelies me vindrent dire qu'au coin de la ville un trompette sonnoit en chamade ; je ^^IsLy le tambour sur lequel j'estois assis à son «n^stre, afin qu'il lui allast respondrc. Le tambour me rapporta que le trompette luy avoit dit que fadvertisse monsieur de Guyse qu'ils vouloient parlementer, car .ils sçavoient que je commaudols-là, et comme monsieur de Nevers et monsieur de Bourdillon l'entendirent , ils lais-

(I ) ItaKatûsme: dont je ne me soaviens point. C^ FloriiDond Eobertet, seigneur de Fresno.

serent le manger , et allèrent monter à cheval , courant vers monsieur de Guyse. Ledict seigneur y envoya incontinent un sien trompette , auquel ils donnèrent charge de dire à monsieur de Guyse que, s'il luy plaisoit leur envoyer quatre gentils-hommes pour parlementer, ils en bailleroient autres quatre pour ostages. Monsieur de Guyse y envoya monsieur de La Brosse , monsieur de Bourdillon , ou bien monsieur de Tavannes, et Esclabolle, et un autre dont je ne suis recors (3). Ils ihrent la capitulation qu'ils sortiroient avec l'argent qu'ils pourroient porter sur eux; et, pour ne mentir point, il ne me souvient des autres articles: je ne me suis jamais gueres meslé de ces escritures , estant assez empesché à pourvoir que sur ces entrefaites il n'y eust quelqu'un tué mal à propos , comme il advient souvent. Mais ils sortirent le lendemain ; et veux dire que des quatre parts les trois estoient blessez, et presque tous à la teste ; et cela se faisoit quand ils se haussoient pour nous tirer là où j'avois affusté nos arquebusiers ; car à ceux qui estoient contre la muraille ils ne pouvoient tirer qu'ils ne monstrassent de la ceinture en haut ; et tout leur malheur vint des nostres qui estoient contre leur ravelin , et de ceux que je commandois , où nous tirions en butte. Et dés le soir mesme que la capitulation fut faicte, monsieur de Guyse depescha monsieur du Fresne (2) : je ne sçaurois dire s'il estoit encores à lors secrétaire des commandemens ; bien me vint dire à Dieu tout à cheval, et me demanda si je voulois rien mander au Roy? Je luy dis : « Vous mesmes avez veu comme tout s'est passé , et que j'avois tant de fiance en monsieur de Guyse qu'il ne le celeroit point à Sa Majesté. » Alors il me dit qu'il avoit charge expresse de compter tout par le menu au Roy comme le combat estoit passé , et qu'entre autres choses il luy avoit donné charge de dire au Roy que trois hommes (3) avoient esté cause de la prise de Tionville , que j'en estois l'un de ceux-là, et qu'il m'en devoit sentir bon gré. Et cogneus bien qu'il n'avoit rien celé au Roy, car il m'apporta lettres de Sa Majesté , par lesquelles il me mandoit beaucoup de bonnes choses, et entre autres qu'il n'oublieroit jamais ce service que je luy avois faict. Je ne veux pas desrober l'honneur des autres , contant ce que je fis : je croy que les historiens qui n'escrivent que des princes et grands en parlent assez, et passent sous si-

(3) Tavannes, Montluc et le dac de Gwise. ( Voyez les Mémoires de Tayannes, et ceux de VieUIeville qui s'ai- I tribue à lui seul l'booneur de la prise de Tbionville. )

GOliMBNTAIllES D£ BLAISB DE HONTLUG. [l558]

lence ceux qui ne sont pas d'une si grande taille.

Yoylâ donc la ville de Tionville prinse. Aucuns qui n'aymoient guère monsieur de Guyse avoient mis en placai*ds à la porte du palais y à Paris et par les carrefours, qu'il ne trouveroit pas à Tionville ce qu'il avoit trouvé à Calais , n'y ayant trouvé que les vilains ; cela estoit en rime , de laquelle il ne me souvient poinct. G'e»toient des envies qu'on portoit à ce brave et vaillant prince, pour la charge honorable que le Roy luy avoit donnée ; mais je n'ay affaire de traicter cela, car je ne me veux embrouiller en ces fusées. Avant nous ces envies ont régné, et régneront encore après nous, si Dieu ne nous youloit tous refondre. Il y en avoit qui crevoient de despit que monsieur de Guyse eust eu cesie bonne fortune ; car il y en a , et trop de si bonne paste, qui ayment mieux la ruine et perte de leur maistre, que l'honneur, non pas de leur ennemy , mais de leur compagnon ; et si quelque disgrâce luy survient, car les hommes ne sont pas Dieux, ils se rient, et font d'une mouche un éléphant. Laissons les crever leur saoul. Cependant Tionville fut à nous avec beaucoup d houneur. Le soir devant que les ennemis s'en fussent allez, monsieur de Guyse mit dedans la ville monsieur de Vieilleville , lequel n'y voulut entrer que je ne fusse avecques luy, pource qu^ii ne seroitpas, disoit-il, maistre des soldats qu'ils n'entrassent par force par dessus les murailles. Je prins deux ou tioi& eens soldats et trois capitaines , et me mis dedans avec luy , ayant sa compagnie de gens-d'armes; et toute la nuit nous fallut £Biire la sentinelle, pour garder que les soldats n'entrassent par la muraille; et ne dormi&mes une seule goutte. Je m'estonne de ce qu'on lit aux histoires romaines de ceux qui avant le jour des batailles assignées dormoient aussi profondément que si c'estoit le lendemain de leurs nopces : je n'ay jamais esté si peu apprehensif ; bien souvent ay-je passé trois nuicts de suitte et trois jours sans dormir , voire sans en avoir que peu d'envie. Je conseillay le lendemain à monsieur de Guyse de remuer son camp hors de là, car autrement on ne pouvoit estre maistre des soldats : et, à la vérité dire , ils meritoient qu'on leur donnast le sac^: car c*est leur ester le cœur si on ne leur donne quelque curée , et peu de chose qu'ils gaignent de l'ennemy les contente plus que quatre payes. Mais monsieur de Guyse disoit tousjours qu'il falloit garder la ville pour le service du Roy , et qu'à l'Qccasipn de ceste ville, le Roy tirerolt d'Allemagne toutes les forces qu'il vouâroit, et

que le duc Jean Guillaume de Saxe passeroit par là,, et qu'il falloit qu'il y trouvast des vivres : et en renvoya le camp , et le mit à demy lieuê de là. Monsieur de Vieille-ville y demeura dedans , avec trois ou quatre enseignes de gens de pied et sa compagnie de gensd'armes.

Or, capitaines mes compagnons, vous avez icy un beau exemple si vous le voulez reteoir, et cognoistrez dequoy sert une grande promptitude ; car ceste place se gaignapourlahastiveté dont j'usay incontinent que le soldat du capitaine Volumat m'eustdit que les ennemis abaodonnoient les casemattes. Je n'eus pas la patience d'y mettre plus de neuf ou dix hommes sans les envoyer combattre. Tout aussi tost j'y fis mettre mon fils le premier, et les gentils hommes qui m'avoieut suivy au siège de Siene et à Montalsin. Il me servit bien de me haster et les faire aller au combat; car, sij'eusse demeuré jusqu'à ce qu'il en y eust eu autant dans la tour qu'il en faisoit besoin par apparence, les ennemis fussent rentrez dedans, et on les eust promptement renforcez , de sorte que jamais il n'eust esté possible de la prendre. Je me sois trouvé en beaucoup de sièges, mais je ne me trouvay jamais sans quelque peu d'espérance de prendre place, que celle-là; car ayant veuet touché avecques le doigt tout ce qui s'y pouvoit faire pour la prendre , je m'en trouvay aussi esloigné que du ciel à la terre. £t ne faut poiDCt qu'on donne louange de la prinse qu'à monsieur de Guyse seul , qui s'y opiniastra de telle sorte, que le combat dura six ou sept heures.; etcuyde que sans la solicitation qu'il me foisoit d'heure en autre, nous nous fussions retirez, cognoi^ sant qu'autant valloit combattre contre le ciel. U faut croire que par son hêur et bonne fortune, et l'ayde de Dieu , qui le voulut ainsi , elle se gaigna, et non par la force des hommes ^ estant certain qu'il fut tiré plus de canonnades par ceux de dedans que nous n'en tirasmes dehors.

Doncques, mes compagnons, conune vous verrez la commodité , hastez l'exécution , et ne donnez jamais loysir à Tennemy de se recognoistre : je le vous conseille. J'ay eu tousjours trois choses en moy, c'est de bien nombrcr les gens : jamais je n'ay trouvé sergent major uy autre qui m'ait surpassé en cela; et, pountu que l'ennemy ne fust partie en pendant et partie en plaine , encor que le bataillon fust grand, }t le nombrois à cinquante hommes près de demy mil loin : et la seconde , de cognoistre à la façon de faire des ennemis s'ils ont peur, soit à leur desmarche , à leur train , on à la feçon de tirer ; car de là voua tirez un grand advaatage.

GOMMENTiJBSS DE BLA1S£ DB MOMTLUG. [15Ô8]

Oeslo» que j'appercevois mon ennemy tant soit peu en bransle, je le tenois pour perdu : et la troisiesme; la hastiveté de les combattre sur leur peur, fort ou foible ; car si vous ne vous sçavez âyder de la peur de vostre ennemy, il ne vous iaut espérer desçavoir vous ayder de la vostre. Et ay tousjoors eu en ma teste la devise d^AleiuÂdre, encore que je ne la porte pas, qui est : Cegueiu peux faire atj^ourd'huy n'attends au lentkwain ; et tiens qu'après l*ayde de Dieu , toutes les bonnes fortunes que j'ay eues m'ont procédé de ces trois cboses. Que si vous n'avez le jugement , voyant vostre point , de presser et loUciter vos gens , et sans user de consultation, degaigner pays, vous ne ferez jamais rien qui vaille y ny pour vous, ny pour celuy que vous servirez. Ne craignez en un saut périlleux d'haatrder la vie du soldat ; il n'y a ordre , il faut que qudqa^on se sacrifie pour le public , autrement le monde seroit trop peuplé , pourveu que ce soit et Heu d'où il ne se puisse retirer, comme je fis aux 8(ridats]que je poussay dans les casemattes ; ev lors, se voyant perdus , ils prennent courage , et font de nécessité vertu. Si je me fusse retiré lorsque monsieur de Bourdillcm ide prit par le faux du corps, je croy que nostre entreprise eust esté resiise. J'en ay veu bien souvent qai sont Inien ayses quand on les force de se retirer, hH:*8que le bazard y est, et font les empressez ailleurs : je cognois ces gens à la mine. Mes compagnons, mes amis, après avoir dit vostre /n manus, ne vous souvenez plus que de l»ea iSEûre : si vostre beure est venue , vous avez beat omniller; puisqu'il faut mourir, il vaut mieux naourir en gens de bten , et laisser une belle mémoire de soy.

Je perdis, à la relation des capitaines, plus dednq cens soldats morts ou blessez : et fismes apporter tous les blessez à Mets, où monsieur de Vieille-ville^ qui est à présent marescbalde France , les envoya recommander, car il estoit lieutenant de roy là; et leur fis distribuer de l*arg^ de Fbospital que mcmsieur l'admirai avolt dressé , lequel a esté cause de la salvation du grand nombre de soldats blecez , et aussi de &ire bazarder les soldats plus hardiment au «OBibat , ayant espérance que , s'ils estoyent Uicez , ils auroyent secours de l'argent de Thospital pour se faire guérir. Certes, Sire, et vous qui estes appeliez aux grandes charges , une des pritu^jaUes choses dont vous devriez avoir soin, ^€8t dPestablir des lieux pour les pauvres solktsestropiats et blecez, tant pour les panser que pour leur donner quelque penrion : pouvez vous moins £Edre , puis qu'ils vous fcmt présent deleor vie? cesle eqperaace leur feit prendre le

hazard plus volontiers. Certes vos âmes en respondront , car elles n'auront pas plus de privilège que les nostres ; et si vous en porterez encores plus, car vous nous faict^ faire les maux que nous faisons pour plaire à vos passions ; et si Dieu n'a compassion de vous et de nous, ce sera une grande pitié. Sire , à l'honneur de Dieu, pourvoyez aux pauvres soldats qui perdent bras et jambes pour vostre service ; vous ne les leur avez pas donnez , c'est Dieu , pouvez vous moins faire que les ayder à nomrir? Pensez vous qae Dieu n'oye pas les malédictions qu'ils nous donnent , puis que nous les rendons toute leur vie misérables? J'ay ouy dire que le Grand Seigneur aune belle police là dessus : aussi est-il 4nieux servy que prince du monde.

Trois jours après la prinse de TionvlUe, l'armée marcha droict à Àrlon, qui est une petite ville fort belle de ce qu'elle contient. C'est une grande faute à un lieutenant de roy, après la prinse d'une place , de séjourner comme je vcHs qu'on fait bien souvent. Cela accourage vos ennemis, et donne à vos gens loysir de se retirer; au lieu que l'honneur leur commande de demeurer lorsqu'ils se voyent employez :j'entens si l'armée n'est du tout rompue ou ruinée, car lors la nécessité vous force. Mais de se reposer après une prinse , et perdre le temps , tant petit soit-il , cela est fort préjudiciable au service de vostre maistre. Je campay tout à l'en* tour de la dicte ville avecques nos gens de pied firançois; monsieur de Guyse campa un quart de lieue en arrière, et me dict qu'il estoit tout assoupy d'envie de dormir, car il n'avoit dormi depuis le commencement du siège ce qu'il avoit accoustumé de dormir en une nuict [et moy encores moins], me priant de faire les approches ceste nuict -là , et qu'il m'envoyoit les commis* saires de l'artillerie avecques quatre canons pour ad viser là où il les faudroit mettre ; et qu'il vouloit donner ceste ville à sac eux soldats , en re* comptée de TionviUe : et se retira dans des logis couverts de paille où il se logeoit. Il y avoit dans la ville cent cinquante Allemans et quatre cens Wallons : les Allemans gardoient une porte, et les Wallons l'autre ; et comme j'eus mis les sentinelles et les corps-de-garde bien près les uns des autres , pour-ce que l'on disoit qu'il y entreroit des gens ceste nuict-là, ils faisoyent fort bonne mine là dedans , ce qui nous faisoit penser qu'ils esperoyent secours. Jecommençay à faire étire l'esplanade par les jardins pour mener l'artillerie , et voulois faire la batterie par la porte, et un peu à main gauche, pourm'ayder à l'assaut, avecques des eschelles, d'une petite bresche qu'ils avoient &it pour porter la terre

COMMENTAIHES DE BLAISE DE MOMTLUC. [l5d8j

sur la terrace qu'ils falsoient en cest endroit-là. Ils avoient fait des degrez dans la terre mesme à la descente du fossé , et pareillement à la montée , Jusques sur le terrain ; je m*approchay Jusques auprès du fossé de la ville , et jusques à un petit fossé qu'il y avoit près du chemin , lequel Je fis recognoistre par un soldat. J'avois trois ou quatre capitaines avecques moy dans ce petit fossé. Le soldat trouva ces degrez , dans lesquels il descendit , puis en monta trois ou quatre autres de ceux qui montoyent sur le terre-plain , et là s'arresta sans estre apperçeu : et comme il y eut demeuré un peu , il retourne à moy^ et me dit qu'il n'y avoit point de sentinelle par le terrepkdn ^'Ct qu'il pensoit que si Ton s'alloit jetter à coup perdu sur le terre-plain , que nous emporterions la ville. Je fis approcher un corp^egarde qui estoit fort plus que les autres , à cause que Je voulois qu'il servist de garder l'artillerie ; et faisois venir le ventre en terre les soldats se mettre dans le fossé. Puis fis retourner le soldat au fossé et trois ou quatre arquebuziers , et deux capitaines avec les rondelles , dont monsieur de Goas en estoit un. La nuict estoit obscures! fort qu'on ne se voyoit point à un pas l'un de l'autre. Ce soldat estoit flamand : il descend au fossé , les capitaines après luy, et trois ou quatre arquebuziers après. Et comme ils estoyent dans le fossé, ils se mettoient contre le bord d'iceluy devers la ville, et au plus près des degrez. Les ennemis entendirent le bruit , et commencèrent écrier, vaer dar? c'est-à-dire quiva-là? Ce soldat leur respondit en leur langage : Frind, frind! Amis, amis! et luy demandèrent qu'il estoit; il leur dit qu'il estoit flamand, et qu'il regrettoit , pour estre de leur pays, leur perte , et qu'au poinct du jour toute l'artillerie qu'avoit monsieur de Guyse seroit en batterie , et qu'il ne falloit point qu'ils se fiassent aux Âilemans qu'ils avoient avec eux, car ils estoient asseurez de n'avoir aucun mal , et de n'estre aucunement offencez par les nostres, comme des-ja ils leur avoient promis, et qu'un Allemand estoit sorty à rentrée de la nuict pour aller parler aux nostres ; de façon que tout le meurtre tomberoit sur eux s'ils ne se rendoyent, et qu'il ne seroit pas temps quand l'artillerie auroit tiré. Ils envoyèrent incontinent au quartier des Ailemans, et trouvèrent qu'un soldat qui parloit allemand auprès là où ils estoyent parloit aux leurs; et comme leur messager fut de retour, ce soldat entendit qu'ils estoyent en garbouil (l) là de-

(1) De garbuy/to, confusion.

(2) Le 5 juillet, selon deTbou. Ce récit diffère de ceux de VieiUevUle et de Rabutin.

dans, et commença à leur dire s'ils lay Yoaldent donner à boire; ils luy dirent qu'ouy, et qu'il montastsur leur foy et à fiance. J'oyois toutcecy, car je n'estois pas à six pas du bord du fossé , et fis aller les autres deux capitaines l'un après l'autre dans le fossé, et puis trois ou quatre sergens avec des hallebarde^. Ce soldat monta les degrez jusques à ce qu'il fust sur le bord du terre-plain, et parloit à eux, disant que monsieur de Guyse avoit faict bonne guerre à ceux de Tionville , et qu'il la feroit à eux : et les amusoit tousjours de paroles. Ils loy firent porter à boire. Monsieur de Goas estoit après le soldat, et trois arquebuziers après luy les nos après les autres , car ils n'y pouvolent monter que l'un après Pautre : ce soldat les couirroit, de sorte qu'ils ne pouvoient veoir au long du degré de la montée. L'autre capitaine se mit après les trois arquebusiers , les sergens après; de sorte que tout ce degré Jusques au haut fiit plein. Et comme monsieur de Goas vid qu'ils estoient tant, poussa le soldat qui estoit devant luy sur le terre-plain , et l'autre capitaine ponssa les trois arquebusiers. Ce soldat commencée crier *goutt krichf cest-à-dirc bonne guerre, bonne guerre I Les arquebusiers tirèrent , les capitaines se jetterent sur la contr'escarpe, et tout le monde après : et ces povres gens s'enfuirent tous à leurs logis; les soldats les couroient par les rués. Je me jettay dans le fossé avec tout le demeurant , montant les soldats les uns apresies autres. Les Ailemans , qui se virent prios par derrière à la requeste de ce soldat qui parloit allemand, ils ouvrirent une fausse porte, et se donnèrent à la mercy des soldats , qui fut un acte digne d'estre loué aux nostres, et que Ton peut bien cognoistre à cela qu'ils estoient vieux soldats ; car il ne se trouva pas quatre hommes de morts , ains eux-mesmes menoient les nostres faire butin par les maisons. Voy-là comme la >1ile fut prise (2).

Monsieur de Guyse, qui avoit deffenduquon ne l'esveillast point , mais qu'on le laissast dormir à son aise ceste nuict-là, n'en sçeut rien, jusques au point du jour , qu'il demandas! Tartillerie avoit encore commencé à tirer; et on luy rcsponditque la ville estoit desja prise dés la minuict, et que l'on avoitretournérartillerie en son lieu : ce qui luy fit faire le signe de la croix, disant : t C'est allé bien viste. • Ledit seigneur monta à cbeval et nous vint trouver. Or, pw

malbeur le feu se print en deux ou trois maisons, à cause de la poudre que l'on y trouva, et en la prenant le feu s'y mît et brusia quatre ou cinq soldats. Ceste ville-là estoit presque pleine de lins prests.à estre filez ; le vent estoit grand,

COMMBI«iTAIfiSS DE BLAIS£ DB MONTLUC. [1558]

et n'y sçeut-on jamais donner ordre, que plus de la moitié de la ville ne se bruslast : qui fut caose que les soldats ne gaignerent pas tant comme ils eussent fait. Le lendemain, monsieur de Goyse marcha avec tout le camp , et ne s'arresta jasques à ce qu'il fost à Pierre-Pont (i). Il se logea dans la ville, et toute la noblesse de sa soitte, laquelle estoit grande; et nous campasmes; les uns de là l'eau, et les autres deçà. Et Jâ arrivèrent les Suysses et le duc Jean Guillanme de Saxe, qui amena une belle et grande tfoappe de reistres avec luy ; et me semble qu'il vint aussi avec luy quelque régiment d'Allemans. Le Roy y arriva aussi , et se logea à Marches (2), maison de monsieur le cardinal de Lorraine. Je croy que ce fut la plus belle et grande armée de cavallerie et d'infanterie que Jamais roy de France enst; car comme le Roy la vouloit voir toute en bataille , le camp duroit une \mè et demie ; et quand on commençoit à marcher par la teste y avant qu'on fust au bout et retourné , il y falloit trois heures.

Deux heures avant Jour, messieurs de Bourdillon et de Tavannes , mareschaux de camp , se rendirent au lieu où tout le camp estoit assigné, et à mesure que nous arrivions , ils nous bailloient le lieu où il falloit que nous fussions ; et avant que tout le camp fust en bataille , il fut plus de huit heures : il faisoit un grand chaud. Monsieur de Guyse se rendit à l'aube du Jour , et aydoit à mettre en bataille Farmée. Je fbs mis avec les François , entre les Suysses et un bataillon d^Allemans; et passant monsieur de Guyse par devant nostre bataillon , il dit :, i PlustàDieu qu'il y eust Icy quelque bon compagnon qui eust un flascon de vin et du pain, pour boire un coup, car Je n'auray pas temps d'aller à Pierre-Pont disner avant que le Roy soit arrivé. Je lui dis : Monsieur , voulez vous venir disner à mes tentes? il n^y avoit pas plus d'une arquebusade , Je vous donneray de fort bon vin françois et gascon , et force perdriaux. o Alors 11 me dit : « Ouy , Mouseigne, mais les perdriaux seront de vostre pays , des aulx et des oignons. • Je luy respondis que ce ne seroit Tun oy Tantre , mais que Je luy donnerois si bien à disner que sMl estoit dans son logis, et le vin aussi froid qu'il en pourroit boire, et vin de Gasrogne, et de bonne eau. Alors il me dit: « Vous œocqnez-vous point, Monseigne?» Et Je luy dis : f Non , sur ma foy. —Ouy, dit-il, maïs Je De pois laisser le duc de Saxe (3). » Je luy res< pondis : « Amenez le duc de Saxe et qui vous

(t) n n'y arriTa qne le 28 joillet, soivant de Thoa. (9 Aa Marchais.

voudrez. » Il me respondit que le duc ne viendroit pas sans ses capitaines , et je luy respon« dis : « Amenez capitaines et tout, car j'ay prou à manger pour tous. • J^avois promis le soir devant à messieurs de Rourdillon et de Tavannes de leur donner à disner après qu'ils auroient mis le camp en bataille ; mais ils n'y peurent venir, pource qu'une partie de la cavallerie qui estoit logée lolng n'estoit encore arrivée : et d*autre part j'avois un des bons vivandiers de Tarmée. M. de Guyse alla chercher le duc de Saxe , ensemble ses capitaines. J'envoyay en diligence à mon maistre d'hostel, afin que tout fustprest. Mes gens avoient fait faire une cave dans terre , dans laquelle le vin et Teauê y demeuroient aussi frais que glace; et, de bonne fortune. Je me trouvay force perdriaux , cailles, paons d'Inde, levrauts, et tout ce que l'on eust peu souhaitter pour faire un beau festin , avec pâtisserie et tartes; car Je m'asseurois bien que messieurs de Bourdillon et de Tavannes ne viendroient pas seuls , lesquels Je voulois bien traitter pource que J'estois bien aymé d*eux. Ils furent si bien traitiez, que monsieur de Guyse demanda au duc de Saxe , par son truchement, qu'est-ce que luy sembloit du colonneldes François , et s*il ne nous avoit pas bien traittez et donné de bon vin? Le duc leur respondit que, si le Roy leur eust donné à disner, il ne les eust pas mieux traittez , ni donné de meilleur vin , ni plus frais. Les capitaines du duc de Saxe ne l'espargnoient , l)euvans toujours à nos capitaines françois, lesquels J'avois aussi mené avec moi. Et encore que mei^sieurs de Rourdillon et de Tavannes fussent venus, si ne ro'eussent-ils pas surpris, car, après la table de monsieur de Guyse , il n'en y avoit une seule en tout le camp plus longue ni mieux fournie que la mienne : et tousjours J'en ay usé ainsi en quelque charge que J'aye eue ; car, pour honnorer la charge que J*ay eue de mes maistres , J'ay voulu faire croistre ma dcspence. J'ay veu tousjours ceux qui ont vescu ainsi estre plus en crédit que les autres, et mieux suivis; car tel gentilhomme est sorty de bon lieu, qui ne sçait bien souvent où aller disner ; et sçachant quelque t)onne table , volontiers il s'y rendra ; et s'il vous suit à table , volontiers il vous suy vra ailleurs , s'il est tant soit peu bien nay et nourry. Pour retourner à mes hostes, quand Ils sortirent de table , monsieur de Guyse me dit comment mes gens pouvoient faire blanchir le linge surquoy Je leur avois donné à disner. Je luy dis

(S) Jean Guillaume, duc de Saxe, second fiU de Téleoteur, détrôné par Cbarics-Quiot^

ao2

COHMENTAIBBS DE BLAISB DE MONTtUC [l5$8J

que e'estoient deux hommes que J'avois qui le blanchissoient. « Yrayement , dit-il , vous estes servy en prince : » et là-dessus entretint le duc de Saxe , en disant plus de bien de moy qu'il n'y en sçauroit avoir. Je dis à monsieur de Guyse qu'il me fist donner de l'argent au Roy , pour faire de la vaisselle d'argent, afin qu'une autrefois, quand ils me feroient cest honneur de venir manger à mes pavillons , je les fisse servir comme il leur appartenoit : monsieur de Guyse le dit au duc de Saxe , lequel dit qu'il le vouloit dire au Roy. Et comme ils voulurent monter à cheval pour retourner au camp, on leur vint dire que le Roy estoit party de Marchés, et qu'il s* en venoit au camp. Eux deux s'en allèrent au devant, et nous retournasmes chacun en sa place , tant les capitaines du due que nous autres, qui tous estions, je vous asseure, bien saouls et la teste pleine. Ils rencontrèrent le Roy à un quart de lieuê des batailles : Sa Majesté leur demanda s'ils avoient disné : monsieur de Guyse luy respondit qu'ouy , aussi bien qu'ils eussent disné il y avoit un an; et pource qu'ils venoient devers les batailles, Sa Majesté leur dit qu'ils n'avoient pas disné à Pierre-Pont. Monsieur de Guyse luy dit : « Vous ne sçauriez deviner qui nous a donné à disner , ny qui nous a si bien traittez. » Alors le Roy lui demanda : « Et qui? — C'est, respond monsieur de Guyse , Montlue. — Je croy qu'il vous a donné des viandes de son pays , dit le Roy, des aulx et des oigncms , et du vin bien chaud. » Surquoy monsieur de Guyse luy compta comme ils avoient esté traittez. Le Roy le demanda au duc par son truchement , lequel respondit que si Sa Majesté leur avoit donné à disner , il ne leur eust sçeu donner de meilleures viandes ny de aeiUeur vin , ny plus frais ; que puisque j'estois si I)on compagnon > qu'il falloit que Sa Ma^ Jesté me donnast de l'argent pour faire de la vaisselle d'argent, car rien ne leur avoit manqué que cela; et que monsieur de Guyse et luy m'avoient promis de luy faire ceste demande. Le Roy leur promit qu'il le feroit , et que, puis que Je dependois si honnorablement, il m'en vouloit donner le moyen plus qu'il n'avoit fait jusques à ceste heure là.

Encore que ceci ne serve de rien à mon escriture , si l'ay-je voulu dire pour faire cognoistre à un chacun que l'avarice ne m'a jamais tant dominé qu'elle m*aye gardé d'honnorer les charges que j'ay eues de mes roys et maistres ; et vous conseille , capitaines mes compagnons qui commandez à beaucoup de gens , d'en faire de mesmes , et que l'avarice ne vous comnaande : ce peu que yous despendrez vous acquerra

beaucoup. La table honneste d'un capitaine al< tire d'honnêtes hommes, et mesmes celle do lieutenant de roy , où la noblesse se jette , pour estre incommodez de logis. Peut estre souvent d'autres inconmioditez les pressent : que si le lieutenant de roy est chiche et avare, oq le fuyra comme un vilain. Je n'ay jamais fait ainsi, et au contraire plus despendu que je n'avois, ayailt cogneu que cela m'y a plus profité que nuy , non seulement en cela , mais aussi à donner des chevaux et des armes, et bien souvent à tel qui avoit mieux dequoy que moy. Si le Roy vous cognoist de cest humeur, ou le prince qui vous commande , il ne faudra à vous donner aussi, sçachant que vous estes libéral, et que vous n'avez rien qui soit à vous.

Or, comme je fus ànostre bataillon et chacun de nos capitaines en sa place, le prince de Joinviile, qui est à présent monsieur de Guyse, vint à la teste de nostre bataillon , et le fils de monsieur d'Aumalle , tous deux jeunes enfansbeaox à merveilles , ayant leurs gouverneurs aveceax, et trois ou quatre gentils-hommes après. Ils estoient montez sur de petites haquenées. Jeieor dis : « Ça, ça, mes petits princes , ça, mettez pied à terre, car j'ay esté nourry en la maisoD de là où vous estes sortis, » qu'est la maison de Lorraine , où j'avois esté page : « je veux estre le premier qui vous mettra les armes sur le col. ■ Leurs gouverneurs descendirent et les firent mettre pied à terre. Ils avoient de petits robons de taffetas , lesquels je leur ostay de dessus, leur mettant la ptcque sur le col , et leur dis : « J*es^ père que Dieu vous fera la grâce de ressembler à vos pères, et que je vous porteray bonne ibr- ; tune , pour estre le premier qui vous a mis les armes sur le coi : elles m'ont jusques icy tôle favorables. Bien vous rende aussi vaillans que vous estes beaux , et fils de très bons et genc- ' reux pères.» Ainsijelesûsmarcher,costeàco6te et les picques sur le col , à la teste du bataillon estant au devant, et retourner au mesme lien. Leurs gouverneurs estoient si aises , et tous nos capitaines, de venir ces enfans marcher comme ils faisoient , qu'il n'y avoit nul qui n^ea eust bon présage; mais jny failly en l'un, qui est celuy de monsieur d'Aumalle , car il mourut bien tost après : et toutes-fois, à ce que Ton me dit , ce petit prince estoit aussi sain dans le corps qu'enfant pouvoit estre ; mais je croy que les médecins tuent les princes pour les vouloir trop difOcilement traitter en leurs maladies ; ii:^ sont hommes comme nous, ettoutesfois on veut qu'ils ayent quelqut; chose de plus particulier que les autres. Monsieur de Guyse est en vie , j'espère qu*il accomplira ce bon-heur que nous

C01UI$NTAIAE& PS WUklS!^ DB HONTLUG. [i^S]

hiy dasirasmes ce jour là : le commencement en est boa , j'espère que la fin le couronnera; et aipsi il sera demeuré héritier de la bonne fortune qu'alors nous souhaittasmes à scm cousin et à loy, puisque Dieu en a \oulu prendre Tun. J'ay tOQsJours fort espéré en ce peu que je Tay copeu de ce jeune prince ; aussi n'y eust-il Jamais de poltron en ceste brave race , ce qui ne se voit gueres quand il y a^and multitude. Bref, nostre armée fut très belle , et à laquelle le Roy pnot très grand plaisir.

Quelques jours après, Sa Majesté fut adver- \k que le roy d'Espagne marchoit avec son armée et faisoît grand diligeace ; le Roy se douta qu'il alloit surprendre Gorbie ou Dourlan , ou bien Amiens, où il n'y avoit en garnison que deui enseignes en chacune. Le soir que ces nouvelles luy vindrent, Us ne firent que disputer sur les moyens de les secourir; mais ib trouvoient qu'il estoit impossible, veu que le roy d'Ëspagae estoit fort avant. Monsieur de Guyse demeura eeste nuict-là à Marches , et en renvoya messieurs de Tavanneset de Bourdillon à Pierre- FMit. Ma coustume estoit d'aller donner le matin le bon jour à monsieur de Guyse, puis m'en retoumois à mes pavillons, et de tout le jour je ne m'e^loignojs de ma charge et ne m'amusois à faire la cour : ce n'a jamais esté mon mesti^; dequoy le Roy, monsieur de Guyse et Umslesprinces du camp m'en estimoient d'avantage, disans que de nostre costé il ne pou voit venir aucun desordre. Or donc le lendemain matin je m'^ aliois donner le bon jour à monsieur de Gayse, pensant qu'il fust retourné le soir à Pierre -Pont ; mais à l'entrée de la ville je trou* Yay messieurs de Bourdillon , de Tavannes et d'Estrée à cheval , et leur demanday où ils aliment Iteme dirent qu'ilsretournoient au conseil iUafcbc^ et que les0lr devant ils n'avoient peu résoudre sur les moyens de secourir Gorbie, car le roy d'Esp^igne marchoit en grandhaste en cest tnàxQiK là, et que monsieur de Guyse estoit deneuié c^te nuict là 4 Marches. Ak>rs je leur daiand^ combien il y a d'icy jusques à Gor- 1^ : ii me semble qu'ils me dirent trente lieues on plus; alors je leur dis : t Je vous prie, picqœz au gallop, et dittes au Roy qu'il n'est point ^eiips de s'ameuser à ccmseils ny consultations, ^ que peut estre , cependant qu'ils s'ameusent à diieonrir sur le tapis, Fennemy marche; mais WF^mptement il ae faut résoudre, et que, s'il hqf ^aist, je prendray sept enseignes, et m'en Iny Jour et nuict me mettre dedans. Dites luy cpie>5 l'asseure de fahre si grand diligence que j'y aniveray pinstost que le roy d'Espagne ny iea camp* Et dites à monrieur de Guyse que je

ne kiy demande que vingt cinq mulets chargez de pain : je feray mener quatre charrettes de vin des marchands volontaires qui sont à nostre régiment, pbur faire manger et boire les soldats en cheminant^ sans entrer en ville ny village ; et qu'il mande à monsieur de Serres que promptement il m'envoye les mulets chargez de pain. Je m'en vois courir au régiment pour eslire les sept enseignes, et à vostre retour vous me trouverez tout prest à partir ; mais il faut que vous couriez^ en diligence, et que le Roy se résolve en poste ; et que, si promptement on ne prenoit entière resolution, je ne le voudrois entreprendre sans user de remise. » Alors monsieur de Rourdillon me commença à dire que le Roy trou veroit difficile que le secours y peust estre si tost que le camp du roy d'Espagne. Et lors je sautay en colère, et dis en jurant : t Je voy bien quand vous autres serez-là , vous mettrez tout le jour en dispute : en despit des disputes et consultations, que le Roy me laisse faire, je ci*everay ou je le secourray. » Monsieur d'Estrée dit alors : t Allons, allons , laissons le faire , car le Roy ne le trouvera que bon. » Et se mirent à picquer droit à Marches, et moy droit à mon régiment. Et soudain je fis élection de sept enseignes, lesquels promptement se repurent, et leur dy que sans bagage il falioit partir pour fedre un bon service. Je ne leur donnay pas demy heure de temps à manger, puis les fis mettre tous sept à la campagne, une partie de Tarquebuserie devant,

t' el une autre à la queue des picquiers. Je prins quatre charrettées de vin de ceux qui avoyent les meilleurs chevaux, et les mis à la teste des capitaines; et puis commanday aux chartiers d'apporter deux ou trois saes d'avoine sur les poinçons de vin, et un peu de foin. Puis m*eneourusà mes tentes, lesquelles estoyent derrière le régiment, et commençay à manger, et amenay les capitaines des sept enseignes manger avecques ttAy. Messieurs de Tavannes, de Rourdillon et d'Estrée allèrent à si grand haste qu'ils tr<mveirent le Roy qui ne faisoit que sortir du lict, et promptement lui proposèrent le party que je leur avois dit. Le Roy voulut appeller tout le conseil : monsieur d'Estrée commença à renier, à ce qu'il me dit après, [car il s'en sçait aussi bien ayder que moy] et dit : % Montluc nous a bien dit. Sire, la vérité, que vous mettriez tout aujourd'huy à disputer s'il se peut faire ou non ; et si vous vous fussiez au soir résolu, et promptement , comme il s'est résolu, le secours seroit à dix lieues d'icy. Il m'a dit que si promptement

Ion ne luy envoyé ce qu'il demande, il se desdira, car il ne veut pas que les Espagnols triomphent de luy, » Monsieur de Guyse embressa

COMMENTÀIfiSS DE BLAISE DE MONTLUC. [l5ô8]

chaudement cest affaire, messieurs de Tuvamies et Bourdillon pareillement ; et tout à coup, sans autre conseil, monsieur de Guyse manda à monsieur de Serres de m'envoyer les vingt cinq mulets chargez de pain à toute diligence. Le Roy me manda par monsieur de Broilly, qui suyvoit monsieur de Guyse, qu'il avoit trouvé bonne mon opinion , sauf qu'il ne vouloit point que j'y allasse , car il n'avoit personne pour commander les regimens s'il luy falloit donner bataille, car on ne sçavoit si le roy d'Espagne la viendroit présenter^ faisant mine de vouloir attaquer quelque chose ; mais qu'ils alloyent faire élection d'un qui ameneroit le secours, et que cependant je fisse tout apprester. Ledit Broilly s'en retourna en poste dire au Roy qu'il avoit veu toutes les sept enseignes aux champs pour marcher, et que Je n'attendois^ sinon le pain. Et à mesmes (1) que Broilly retoumoit vers le Roy, les vingt-cinq mulets arrivèrent; et sur son chemin trouva le capitaine Brueii, gouverneur de Rue et beau-frere de Salcede, qui luy dit que le Roy l'avoit esleu pour amener le secours. Ledit capitaine Brueii ne mangea que quatre ou cinq morceaux, attendant deux siens serviteurs qu'il avoit mandé quérir, qui arrivèrent incontinent ; et ainsi s'achemina. Je les accompagnay plus d'une grand lieuê, parlant tousjours à luy et aux capitaines , leur remonstrant que Dieu leur avoit présenté une belle occasion, laquelle ils devroyent achepter de la moitié de leur bien, pour monstrer au Roy la bonne volonté qu'ils portoyent à son service, et aussi pour faire voir leur valleur, et qu'ils avoyent en main le moyen de se faire remarquer au Roy qui seroit prest pour les secourir, et donner une bataille plustost que de les laisser perdre. Je trouvay tousjours à leurs responces qu'ils y alloyent d'une grande gayeté de cœur, puis m'en allois au long des files des soldats^ et ieur remonstrois qu*il ne tiendroit qu'à eux qu'ils ne se signalassent pour Jamais, et que le Roy les cognoistroit tant qu'il vivroit, et que je leur avois fait un grand honneur de les cslire par dessus les autres du régiment, les priant de ne me faire perdre la bonne opinion que J'avois d'eux ; que Je donnerois le nom au Roy de ceux qui feroyent leur devoir pour obeyr à ce qui leur seroit commandé. Je leur fis hausser la main, et Jurer que tous chemineroient Jour et nuict. Et ainsi les accompagnay plus d'une grand lieuê, puis m'en retournay à la teste embrasser le capitaine Brueii et tous les capitaines et iieutenans, et leur promis d'aller incontinent dire au Roy l'élection que J'avois faite

(I) Et en même temps,

d'eux. Et si Je laissay les capitaines Joyeux et bien résolus de faire ceste corvée, J'en laissay autant ou plus les soldats. « Souvenez -vous, leur disois-Je, mes amis, des diligences que vous m'avez veu autre-fois faire en Pledmont et en Italie [car plusieurs avoyent porté les armes sous moy ], et croyez que de vostre diligence dépend vostre vie et vostre honneur. • Et pour-ce que Je ne suis pas du pays, et que je n'y fus jamais qu'alors. Je ne sçaurois limiter la retraitte qu'ils firent ; mais le Roy et tous ceux qui cognolssoyent le pays disoyent que Jamais gens de pied n'avoyent fait une teliecorvée. Et n'entrèrent jamais en ville ny en village ; mais comme ils rencontroient quelque ruisseau le jour, iisfaisoyent alte et mangeoyent, et se rafraischissoient deux heures au plus, dormant un peu, mais ils cheminoyent toute la nuict. Ils ne demeurèrent que deux nuicts dehors^ et arrivèrent au soleil levant à un quart de lieuê de Gorbie ; et trouvèrent on gentilhomme qui alloit advertir le Roy en toute diligence que le camp du roy d'Espagne arrivoit devant la ville, 'et qu'ils courussent s'ils y touloyent entrer, car la cavallerie commençoit desja à arriver. Ils se mirent au grand pas et au trot; le gentil -homme retourna Jusques auprès de la ville, pour sçavoir dire au Roy s'ils estoient entrez. Et comme ils furent à deux ou trois cens pas de la ville , la cavallerie de Tennemy commença à se monstrer, et les nostres de course se jetteront devant la porte et sur le bord du fossé, et là firent teste. Ils tuèrent sept ou haict soidats sur le derrier , qui n'avoyent peu courir tant que les autres : et voylà tous nos gens dans la ville ; et ne perdirent rien des mulets ny descba^ rettes du vin , car ils achevèrent de manger et boire ce qu'ils avoyent à quatre lieues de là, et les avoient renvoyez. Je leur avois baillé un de mes six coffres que j'avois faict faire pour porter de la poudre, que trois chevaux tiroyent : il arriva aussi tost à la porte de la ville que les soldats. Il y a des princes et seigneurs qui estoyeut au conseil du Roy, qui porteront tesmoignage si je dis vérité ou non, et sur tout messieurs de Tavanes et d'Estrée, qui apportèrent au Boy ma délibération.

Mes compagnons, quand le Roy on son lieutenant vous baillera à faire une diligence pour secourir une place , vous ne devez perdre un seul quart d'heure; car il vous vaut beaucoup mieux travailler vostre corps et vos jambes jus* ques au dernier de vostre force , et entrer dedans la place et demeurer en vie , que d'aller à vostre ayse et estre tué et n'y entrer poinct, car vous mesmes estes cause de vostre mort, et que la place sera perdue : et comme vous gaignerez

une grande réputation avecques vostre diligence, TOUS finirez vos jours et vostre renommée ensemble allant à vostre ayse. £t ne vous excusez jamais sur les soldats, ny ne leur faictes jamais Fentreprinse difficile, mais tousjours facile £t sur tout faictes que vous ayez tousjours des provisions, et principalement du pain et du vin avecques vous, pour leur donner quelque peu de rafraisehissement ; car, comme j'ay desjà dict cy devant^ le corps humain n*est pas de fer. Parlez tousjours par les chemins joyeusement avecques eux, leur donnant tousjours grand courage, et leur mettez au devant le grand honneur qu'ils gaigneront et le grand service qu'ils feront au Roy. Et ne faictes aucune doute que les honmies ne facent tousjours plus de chemin que les chevaux : je ne vous conseille chose que je n*aye faicte, et faict faire plusieurs fois, comme vous trouverez dans ce livre ; car après que les chevaux sont recreus, vous ne pouvez à coups d'esperon leur faire faire un pas ; mais les hommes sont portés du coeur : il ne leur faut tant de temps pour se rafraischir; ils mangent en cheminant et se resjouyssent. Il ne tiendra qu'à vous, capitaines; faictes comme j^ai fait souvent : quittez la botte, et à beau pied à la teste de vos gens , montrez leur que vous voulez prendre la peine comme eux. Il n'y a diligence que vous ne fassiez, et serez suyvis faisant enfler le cœur et redoubler les forces aux plus reerens.

Deux ou trois jours après le Boy s'achemina avecques son camp droict à Amiens, et à la première journée ou bien à la seconde arriva un gentilhomme du gouverneur de Gorbie , qui trouva Sa Majesté en campagne marchant avecques le camp, et luy porta les nouvelles comme le capitaine Brueil estoit entré dedans Corbie ; qui donna une grande joye à sadlcte Majesté et d tout nostre camp, pour sçavoir ceste place asseurée. Sa Majesté se jouant , disoit à monsieur de Guyse : « Qui sera le premier qui dira à Montluc ceste nouvelle ? Je ne la luy veux pas dire. — Ny moy aussi, disoit monsieur de Guyse, car, comme il Tentendra, il criera bien après nous. > Ils disoient cecy pource qu'ils avoient ^ tousjoars opinion qu*il estoit impossible que les soldats fissent une si grande corvée. Le len- <ien)ain après , Sa Majesté fut advertle que le ^y d'Espagne avoit faict alte à une petite lieuë de Corbie, et qu'il ne faisoit nul semblant d'as- ^'eger la place. Le Roy pensa qu'à cause du sépare il ne fassiegeroit pas, et promptement il Arint opinion qu'il marcheroit droit à Amiens. ^1 n'y avoit qu'une compagnie ou deux dedans ; %t fit partir monsieur le marquis de Yillars (i),

qui est aujourd'huy en vie, avec trois cens hommes d'armes, pour s'aller jetter à extrême diligence dedans, et me commanda de faire partir autres sept enseignes pour s'en aller après luy à toute haste : ce que promptement je fis, et baillay la charge de les conduire au capitaine Forcez , qui est encore vivant. Et comme les capitaines et les soldats avoient entendu la loiiange que le Roy et tout le camp donnoit au capitaine Brueil de la diligence qu'ils avoient faicte allant secourir Gorbie , ils voulurent faire le semblable, et arrivèrent aussi tost à Amiens que ledict sieur marquis. Il n'y a rien qui picque tant les gens de nostre mestier que la gloire ou l'envie de faire aussi bien ou mieux qu'un tel n'a faict. Deux ou trois jours devant, Sa Majesté en avoit envoyé trois se jetter aussi dans Dorlan, et par ainsi il pourveut facilement au tout.

Comme le Roy arriva à Amiens, le camp du roy d'Espagne arriva à une lieuë près , la rivière entre-deux : et là se commença à traitter la paix , de laquelle monsieur le connestable et monsieur le mareschal Sainct André avoient fait l'ouverture.

[1559] Et me semble qu'il se fit quelque temps de trefve, pource que de leur costé ny du nostre on ne fit rien, à tout le moins que j*en aye souvenance; car je vins fort malade d'une fièvre double tierce , pour les excez que je faisois, non en plaisirs et dances, mais à passer les nuicts sans dormir, tantost au froid, tantost au chaud, tousjours en action, jamais en repos. Il m'a bien servy d'estre fort et robuste , car j'ay mis autant mon corps à l'espreuve que soldat ait faict de mon temps. Apres toutes ces allées et venues, qui durèrent plus de deux mois, la paix se feit, au grand malheur du Roy principalement et de tout son royaume ; car ceste paix fut cause de la reddition de tous les pays et conquestes qu'avoient faict les roys François et Henry^ qui n'estoient pas si petites que l'on ne les estimast autant que la tierce partie du royaume de France. J'ay leu dans un livre escrit en espagnol , que le Boy avoit rendu cent quatre vingt dix huict forteresses où le Roy tenoit garnison; je laisse à penser à chacun combien il en y avoit d'autres sous Tobeyssance de celles-là. Nous tous qui portons les armes , pouvons dire à la vérité , que Dieu nous avoit donné le meilleur Boy pour les soldatsqui eust jamais commandé en ce royaume; et quant à son peuple, il luy estoit si affectionné, que nul n'espargnoit ses moyens pour Taider à soustenir tant de guerres qu'il avoit sur les

(I) Honorât de Savoye» marqnU de Villars.

(^ttVENTAIBBd bB BLitSB DB ttOTmtTC. {lS5^]

bras. Je ne veax pas blasmer ceax qui la firent ; car chacun peut bien penser quHls la firent à bonne fin , et que s'ils eussent sçeu que cesie paix eust porté tant de malheurs , ils ne Teussent jamais faicte, car ils estoient si bons serviteurs du Roy, et l'aymoient tant^ avec bonne et Juste raison^ qu'ils se fussent plustost laissé mourir dans la prison que de Favoir faicte. Je dis cecy parce que monsieur le connestable en fut le premier motif, et monsieur le mareschal de Sainct André: eux-mesmes ont veu la mort du Roy, et eux-mesmes ont eu leur part des malheurs qui sont advenus en ce misérable royaume , et y sont morts Tespée en la main ; peut-estre seroient-ils aujourd'huy pleins de vie. Et par là on peut bien Juger qu'ils ne firent pas la paix, pensant qu'elle portast tant de mal-heurs comme elle a porté. Il faut que nous considérions quelle bonne fortune Dieu avoit envoyé à ce royaume, luy donnant un tel Roy, si hardy et magnanime, volontaire à conquérir, et le royaume riche, aymé de ses sujets, qui ne luy pouvoient rien refuser pour l'aider en ses conquestes; tant de grands capitaines , la pluspart desquels seroient aujourd'huy en vie s'ils ne se itassent entre-mangez en ces guerres civiles. 0 que si ce bon Roy eusse vescu, ou si ceste paix ne se f^st faite, qu'il eust bien rembarré les Luthériens en Allemagne I Au reste nostre bon maistre avoit quatre enfans masles, princes d'une belle espérance, si que Sa Majesté chargée d'années pouvoit espérer trouver en eux le repos de sa vieillesse et des instrumens propres pour exécuter ses hautes et généreuses entreprises. Les autres roys ses voisins ne se pouvoient vanter de cela; car le roy d'Espagne n'avoît qu'un seul fils (l) , duquel on n'a Jamais eu guère d'espérance , comme il s'est cogneu par sa fin ; le royieiume d'Angleterre estoit en quenouille (2) ; le royaume d'Escosse, voisin, tenoit pour nous, et estoit à nous, ayant la France un roy dauphin (3). Chacun peut Juger que si la paix ne fust advenue , le père ou les enfans eussent dominé toute l'Europe : le Piedmont seroit à nous, où tant de braves hommes se sont nourris; nous aurions une porte en Italie , et peut estre le pied bien avant ; et n'eussions veu tout renversé sans dessus dessous. Ceux qui ont bravé et ravagé ce royaume n'eussent osé lever la teste, ny remuer, ny seulement penser à ce qu'ils ont exécuté depuis. Mais cela est fait, il ne s'y peut aucunement remédier, et ne nous en demeure que la tristesse de la perte

(1) Doo Carlos.

(2) Après la mori de Marie, Ëliiabeih monta sur le trône.

d'un si bon et si vaillant Roy, et & raoy dHrnsi bon maistre et des mal-heurs qui sont advenus dans ce misérable royaume : ainsi le pouvons nous appeller misérable, en contre-esehange de ce que nous l'appellions par le passé le pins grand et le plus opulent royaume en armes, en bons capitaines, en obéissance de peuple, et ea richesses, qui fast en tout le monde.

Apres ceste mal-heureuse et infortunée paix, le Roy se retira à Beauvais ; monsieur de Gnyse demeura encore au camp pour licentier rarmée. Avant que Sa Majesté en partist, Je luy remis b charge qu'A m'avoit Jbict prendre par force. Et ne faut pas trouver estrange si tant je contestols à ne la vouloir accepter, car Je me doutois bien qu'il m'en adviendrolt ce qui m'en est advenu, qui est d'en avoir pour tout Jamais la mall^ grâce de la maison de Montmorency, plus qoe de celle de Chastillon , à qui le fiiit toucholt plos qu'à eux. Mais il n'y a ordre; on ne peut vi\re en ce monde sans acquérir des ennemis : il fandroit estre Dieu. J'accompagnay monsienr de Guyse Jusques à Beauvais , et me retirav à Paris, m'ayant promis ledit seigneur qu'il me fe* roit avoir mon congé pour m'en aller en (jascogne, et qu'il me feroit donner de l'argent potir m'y conduire, estant bien certain que je n'avob pas un sol; ce que je m'asseure qu'il eust faîet: mais comme il arriva à Beauvais, il trouva un nouveau changement, c'est que d'autres s estoient mis en sa place touchant le crédit. Ainsi va le monde , et fut un changement bien soudain ; et le trouvay estrange autant que cenx qui l'a voient suivy aux conquestes qu'il avoit Tait, ayant rabillé tout le desastre qu'estoit advenu aux autres, et monstre au roy d*Espagne que ny la perte de la bataille de Sainct Quentin, ny celle de Gravelines , n'avoit pas rendu le Roy en tel estât , qu'il n'eust encore une et deux armées plus fortes , ayant au reste conquis des places presque imprenables. Mais à eux la dispute ; ce sont choses qui adviennent souvent en la cour des princes : Je ne m'estonne pas si J'en ay eu ma part, puis que les pte grands ont passé par là , et passeront à [advenir.

Or le roy de Navarre avoit mené quelque entreprise en Biscaye, qui se trouva à la fin double. Il supplia le Roy de me donner congé pow aller avec luy, et que luy-mesme la vouloit e^^ cuter, ayant opinion que monsieur de Burie ^i l'avoit faillie par son delfaut ; et ainsi m'en vins

(5) François II . fils de Henri, et dauphin de Frioef . aToii épousé Marie Stuart.

(I) Charles de Goucy de Borie.

COMMENTAIBSS BB BLÀttS DS VOVTLUG. [1559]

Ml

avccqacs Iny , sans en rapporter que promesses, et à la vérité une bonne volonté du Roy mon maistre : mais on le destoumoit de me faire du bieD,et à d'autres qui Tavolent aussi bien mérité, et peut estre mieux que moy . Nous allasmes à BayoQoe , et trouvasmes que celuy qui avoit mené eeste marchandise, qui s'appellolt Gamure, la tralttoit double, et qu'il vouloit foire prendre le PDV de Navarre mesmes. Il renvoya monsieur de Doras (1) avec les légionnaires, lequel il avolt &it venir, et aussi les Biamois* J'avois amené soixante-cinq gentils-hommes, tous armez et montez, qui estoient venus pour Tamour de moy. Et comme je fus de retour à ma maison , bien peu de jours après m'arriva le don que le Roy ra'avolt faict de la compagnie de gens d'armes, pour la mort de monsieur de La Gulche ; et coosta proa au Roy de se pouvoir demesler des traverses que l'on me donnoit à me garder de ravoir ; toutes fols le Roy s'en fit accroire , plus par collere qu'autrement , car à la fin il ftt contraint de me dire qu'il m'avolt promis la premlCTe vacance, et qu'il la me vouloit tenir, et qu'liomme ne luy en parlast plus. Je fis ma premieie monstre à Beaumont de Loumagne , de laquelle un nommé La Peyrle estoit commissaire.

Pendant ce temps se firent ces malheureuses nopces (2) et ces infortunez triomphes et tournoisàlaCour.Lajoye fût bien courte et dura bien pcn , car la mort du Roy s'en ensuivit courant contre Mongommery , que pleust à Dieu qu'il ne fost Jamais né , aussi n'a-ll fait que mal et mal-heureuse fin. Estant un Jour à Nerac, le roy de Navarre me monstra une lettre que monslenr de Guyse lay avolt escrlt , par laquelle Tadvertissolt des jours du toumoy , et que le Boy s'y trouvoît, et estoient des tenans avec lay mmleurs les ducs de Guyse , de Ferrare et de Nemours. Je n'ay jamais oublié une parole que je dis au roy de Navarre, que j'avois tout jamais ouy dire , que quand un homme pense estre hors de ses affaires et qu'il ne songe qu'à se donner du bon temps , que c'est lors qu'il luy vioit les plus grands mal-heurs, et que je craignois la sortie de ce toumoy. Il n'y avolt justement que trois jours jusques au jour du toumoy, comptant par la datte de la lettre. Je m'en relomay le lendemain chez moy, et la nuict propre venant au jour du toumoy , à mon premier soiiiBieil je songeay que je voyois le Roy assis iar une dialre , ayant le visage tout couvert de

U) Simpborien de Durfort, seigneur de Doras.

(l|Le»iala1S99.

(S) Fnnçob II.

gouttes de sang ; et me sembkrft que ce fost tout ainsi que Ton peint JesusîChrist quand les Julfii luy mirent la couronne, et qu'il tenoltses mains jointes. Je luy regardois, ce me semblolt, sa face, et ne pouvols descouvrir son mal ny voir autre chose que sang au visage. J'oyols, comme Il me semblolt, les uns dire : Il est mort; les autres : Il ne l'est pas encores. Je voyois les médecins et chimrgiens entrer et sortir dedans la chambre. Et cuide que mon songe me dura longuement , car à mon resveil Je trouvay une chose que je n'avois jamais pensée , c'est qu'un homme puisse pleurer en songeant; car je me trouvay la face toute en larmes, et mes yeux qui en rendoient tousjours ; et fallolt que je les laissasse faire , car je ne me peus garder de pleurer longuement après. Ma feu femme me pensolt reconforter ; mais je ne peus prendre autre resolution sinon de sa mort. Plusieurs qui sont vivans sçavent que ce ne sont pas des contes, car je le dis dés que je fus esveillé.

Quatre jours après un courrier arriva à Nerac , qui porta lettres au roy de Navarre de monsieur le connestabie , par lesquelles il Tadvertlssoit de sa blessure et du peu d'espérance de sa vie. Le roy de Navarre me depescha un sien vallet de chambre pour me dire le malheur , et qu'hicontlnent je montasse à cheval. Il estoit party sur l'entrée de la nuit , et bien tost fût à moy , car il n'y a que quatre lieues de Nerac chez moy; et me trouva que je me mettois au Ut. Je partis Incontinent , et allay prendre sur mon chemin un mien voisin nommé monsieur de Rerauld , et nous en allasmes le grand trot droit à Nerac : il est en vie. Je luy dis et prédis tous les malheurs au plus près , et tout ce que j'ay veu venir depuis en la franco; et autant en dis au roy de Navarre : et ne demeuray à Nerac que deux heures , et m'en retouraay pas* ser mes tristesses en ma maison. Et ne tarda pas huit jours que le Roy (3) me manda sa mort^ à laquelle je n'ay rien gaigné , car depuis je n'ay eu que traverses , comme si J'eusse esté cause d'icelle, et que Dieu m'ait voulu punir. A grand peine en fusse-je esté cause, car j'ay souhaitté cinquante fols la mienne depuis qu'il fut mort , et tousjours m'est allé au devant que je n'aurols jamais plus que mal-heurs , comme à la ve* rite je n'ay eu ccutre chose , car depuis on me soupçonna que j'estois de l'intelligence du roy de Navarre et de monsieur le prince de Gondé* Je ne fus à ma vie de leur conseil , ny n'avois Jamais cogneu ce qu^lls avoient dedans le cœur : je l'ay bien monstre au bon du fait. Rien se plaignolent souvent ces deux princes à moy du

COMHBNTATBES DE BLAIRE DE MORTLUC. [l559]

mauvais traittement qu'ils rccevoient : quand ils m'en parloient, je leur rejettois le tout si loing que je pouvois. Dieu , par sa saincte grâce, m'a aydé à faire cognoistre à tout le monde que je n'ay eu jamais intelligence qu'avec le Roy et la Royne , et avec ceux qui les ont servis fldellement et loyaument ; et ay veu que ceux qui avoient le plus conçeu ceste opinion, ont esté et sont encores les meilleurs seigneurs et amis que j'aye eu ny que j'aye encores. Il en y a qui sçavent les propos que je tins à monsieur le prince de Gondé à ce beau colloque de Poissi qui se fit depuis , lors qu'il me vouloit attirer à son party. Apres les premiers troubles, la Royne de Navarre s'en alla à Roussillon, qu'il apporta à leurs Majestez un sac d'informations, là ou il ne se parloit que de trahisons et intelligences que j'avois avec le roy d'Espagne pour luy mettre la Guyenne entre ses mains , forcemens de femmes et filles , concussions , impositions , pillages des finances du Roy. Toutes -fois leurs Majestez, estans venus à Thoulouse et en Guyenne , ne trouvèrent jamais homme ny femme d'une religion ny d'autre qui se plaignist de moy ; et trouvèrent la Guyenne si remplie de vivres que toute la Cour le trouvoit estrange , veu qu'en Languedoc tout le monde y estoit cuidé mourir de faim , comme monsieur le chancelier mesmes disoit , qu'il avoit demeuré trois jours en Languedoc que son maistre d'hostel ne luy donna en ces trois jours qu'une poulaille ; et le disoit en table là où il donnoit à disner à quelques presidens et conseillers. Monsieur le premier luy dict qu'il trouveroit la Guyenne toute pleine de vivres ; et il luy respondit : « Et que veut dire cela ? car l'on a voulu faire entendre au Roy et à la Royne qu'ils ne trouveroient rien à manger en la Guyenne, et que monsieur de Montluc avoit ruiné tout le pays. 9 Alors tous ceux qui estoient à table luy attestèrent du contraire, et qu'il trouveroit le pays bien policé , comme il fit à son dire propre. La Royne aussi , qui craignoit que les vivres luy faillissent à Rayonne , veit qu'à la fm il fallut jetter les chairs par les rues. Et avant leur venue, La Graviere (1), seneschal de Quercy, revenant de la Cour, passa à ma maison de Stillac , où il se coiffa si bien du bon vin que je luy donnay , qu'il songea la nuict que je luy avois dit que je voulois rendre la Guyenne au roy d'Espagne, et que monsieur le cardinal d'Armagnac , messieurs de Terride (2) , de Negrepelice et beaucoup d'autres estoient de mon Intel -

(«) François Ségnier, cbeyaller, seigoeor de La Graflère.

ligence, et que, s'il en vouloit estre, je le ferois le plus grand homme de sa race ; et s'en alla avec ce bonnet de nuict dire cela à monsieur de Marchastel , lequel depescha incontioent Rappin à la Cour pour porter ces nouvelles m Roy : et fut creu pour quelques jours, car la Royne me depescha du Plessis en poste poar m'advertir que je ne me misse point en crainte, car ils n'en avoient rien creu : desja en avois-je esté adverty ; à quoy je ne faisois pas grand fondement , ayant tant de fiance en la Royne qu'elle ne croiroit pas légèrement cela. Le Plessis, vallet de chambre du Roy, me trou?aà Agen que je dansois [encores se faut-il qaelqae fols donner du bon temps ] en compagnie de quinze ou vingt damoiselles, lesquelles estol^t venues voir ma belle fille, madame de Gaupeoe, laquelle encores n'estoit venue en ce pays. Et voyla comme ma trahison se trouva veritaible : nous en demandasmes raison à leurs Majestez, mais nous ne la sçeumes jamais avoir. Et voyla pourquoy il se trouve tant de rapporteurs et calomniateurs en ce royaume , car l'on n'en fait jamais aucune justice, non plus qu'aux cours de parlement des faux tesmoins ; mais j'espère que Dieu en donnera quelque jour la cognolssanoe au Roy du tout, et en fera couper tant de testes, qu'il réglera son royaume et chassera toute ceste vermine.

Encores que toutes choses qui m'ont esté supposées se soient trouvées fauces et sans nulle apparence de vérité , ayant mes faits tesmoîgné tout le contraire, tant du passé que du présent^ si n'a-on jamais peu faire que la Royne n'en aye creu quelque chose, ou a tout le moins elle s'est mise en doute , car je m'en suis bien ressenty. Je croy toutesfôis que c'estoltpourneme faire donner aucune recompence au Roy des services que j'ay faits, lesquels elle sçait bien; et sçait bien aussi que je ne suis pas Espagnol, et n'ay nulle pratique hors le royaume, ny autreqoe pour le service du Roy. Elle ne croioit pas cda lorsqu'elle m'entretint à Thoulouse avec larmes, sur un coffre où elle estoit assise entre meneurs les cardinaux de Rourbon et de Guyse. Sa Majesté s'en souviendra , s'il luy plaist; car, encor que beaucoupde choses passent par sa teste, die a bonne mémoire. Ce fut elle-mesme qui me dit qu'ayant receu la nouvelle de la perte de la bataille de Dreux [car quelque brave lance fuit des premiers, et alla porter ceste fauce nouvelle ] ^ elle entra à part soy en conseil qu'est-ce qu'elle feroit; en fin elle prit resolution, si le boiteux (3i

(2) Antoine de Lomagne, aeignear de Terride. (S) Surnom d'Armand de Gontanti baron de Biroo.

OOMMBNTAmSS BB BLAISS Bfi MONTLUG. [1560]

portoit nouvelle certaine de ceste perte , de se desrober à peu de trouppe avec le Roy et Monsieur ^ et tascher de gaigner la Guyenne, passant par TAuvergne , pour Tesperance qu'elle EToit en moy ; car aussi la Guyenne estoit nette, et pois le Roy et elle eussent aisément eu secours d*ailleurs. Dieu soit loué que leurs Majestez n'en sont pas venues làl mais ceci se verra mieux ci après. Si faut-il que Sa Majesté sçache que jusques ici Je ne Tay pas fort pressée de demandes , ni eux aussi ne se sont pas fort tourmentez de m'en donner, m'ayant refasé le comté de Gaure [qui ne vaut que doDze cens livres de rente ] après les premiers troubles.

Un chacun sçait le service que je fis au Roy et à la conservation de la Guyenne, non que Je me plaigne de Sa Majesté , car son père et luy m'ont fait plus d'honneur et plus de bien que Je De mérite. Je n'eus jamais espérance d'estre recompencé de service que j'eusse faict ni que je sçaurois faire, ayant esté respondu à un personnage qui est encore en vie, que j'estois desja trop grand en ce pays, lors qu'on parloit pour moy : ce que je confesse , non pas en biens , mais en amftié de tous les trois Estats de la Guyenne , pour la loyauté et fidélité qu'ils ont cogneu que fay tousjours porté au service du Roy et à sa couronne, et aussi que j'ay tousjours tasché de soulager le pays de garnisons et de tous autres sobsides, là où j*ay peu avoir le moyen de les en garder ; et j'espère qu'au retour des commissaires qui sont par deçà se verra la vérité : je ne les ay pas gaignez , car je n'ay pas seulement voulu parler à eux : qu'ils lacent à pis faire. Et quant à estre riche pour les biens, il y a cinquante ans que je commande, ayant esté trois fois lieutenant du Roy, trois fois maistre de camp, gouverneur de places , capitaine de gens de pied et de gens de cheval; et avecques tous ces estats, je n'ay jamais sçeu tant faire que j'aye acquis que trois mestairies, et rachepté un moulin qui avoit esté de ma maison ; et tout cela ne monte que de quatorze à quinze mil francs : voylà toutes les richesses et acquisitions que J'ay Jamais fait ; et tout le bien <IQe je possède aujourd'huy ne pourroit estre affermé à plus de quatre mil cinq cens francs de rente.

Je vondrois bien que l'on m'eust reproché que feslois trop grand pour les grands biens que le Roy m'avoit faits, et non pour m'en avoir donné, et estre demeuré pauvre comme je suis. Dieu soit loué du tout ce qu'il m'a fieut homme de bien, et m'a tousjours maintenu portant la teste levée. Je ne crains homme qui soit dessus la terre; je

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