LIVRE CmQUlESME
[1561] Lb roy François denziesme estant mort à Orléans où j'estois , j'allay trouver la Royne, mfire du Roy; et, encore qu'elle fust bien malade, elle me fit cet honneur de commander qu'on me laûsast entrer. J'av<^ cogneu les menées qui se faisoient, lesquelles ne me plaisoient gœres , et mesmement sur les estais (1) qm' se tindrent : si que je cognus bien que nous ne demeurerions pas long temps en paix ; ce qui me lit résoudre de me retirer de la Gour^ afin den'estre embarassé parmy les uns ouïes autres, ear on m'y avoit ja trouvé contre toute raison , ainsi qoe je veux que Dieu m'aide. Qui fut cause que , proiant congé de Sa Majesté, je luy dis ces mots , ne la voulant entretenir longuement à cause die son mal : t Madame,je m'en vois en Gascogne avec délibération de vous faire toute ma vie tres-humble service. Je supplie trèshumblement Vostre Majesté croire que s'il y advient quelque chose qui mérite que vous ayez affaire de vos serviteurs, je vous promets et vous donne ma foy que Je ne tlendray jamais autre party que le vostre et celuy de messeigneurs vos taùoïs ; et seray si soudain à cheval que vous me le commanderez. » Le jour propre que le roy François estoit mort , la nuict, je lui en avois doDDé toute telle asseurance ; alors elle me fit cet honneur de me remercier. Madame de Gursol (2, (qui estoit au chevet de son lict, luy dit : « Madame, vous ne l'en devriez pas laisser aller , ear vous n'avez point de plus fidelles serviteurs que ceux de Montluc. » Alors je respondis: « Madame, vous ne demeurerez jamais sans avoir des Montluc, car il vous en demeure encores trois , qui sont mes deux frères et mon ûls; nous mourrons tous à vos pieds pour vostre service. » Sa Majesté me remercia fort : elle, qui avoit beaucoup d'entendement et l'a bien monstre, vojoit bien qu'ayant tant d'affaires sur les bras parmy la Jeunesse de ses enfants^ qu'elle auroit affaire des personnes : elle se soutiendra de ce qu'elle me dit, et si j'ay manqué
(i) Le 15 décembre I5G0.
[2) Usez Cmssol ; Françoise de Glernioot^ femme du timite de Crussol.
<3j Charlotte de Vienne, Tenye de Joachim de Chatiaoses, MigneardeGiirton.
d'exécuter ce qu'elle me commanda : ce sont lettres closes. Et ainsi je prins congé d'elle. Madame de Gursol vint après moy Jusques à demy chambre , et là me dit à Dieu , et madame de Gourtu (3) pareillement ; et ainsi m'en vins en ma maison.
Quelques mois après mon retour , j'entendois de toutes parts de terribles langages et d'auda* \ cieuses paroUes que les ministres qui pcNrtoient il ime nouvelle foy tendent, mesmement contre* l'authorité royalle. J'oyois dire qu'ils imposoient I deniers, d'autre part qu'ils faisoient des capitaines, enroollemens de soldats , assemblées aux maisons des seigneurs de ce pays qui estoient de ceste religion nouvelle ; ce qu'a causé tant de maux et de massacres qui se sont faits les uns sur les autres. Je voyois croistre de jour à autre le mal , et ne voyois personne qui se monstrast pour le Roy. J'oyois dire aussi que la pluspart de tous ceux qui se mesloîent des finances estoient de ceste religion, car le naturel de l'homme est d'aimer les nouveautez ; et le pis , d'où est procédé tout le mal-heur, que les gensde Justice aux pariemens, seneschaussées, et autres juges, abandonnoient la religion ancienne et du Roy pour prendre la nouvelle. Voyois aussi des noms estranges de surveillans , diacres ; consistoires , sinodes, colloques, n'ayant Jamais esté des- Jeuné de telles viandes. J'oyois dire que les surveillans avoient des nerfs de bœuf qu'ils appelloient johanotSy desquels ils maltraittoient et battoient rudement les pauvres paysans , sHIs n'alloient à la presche; le peuple abandonné de la justice, car, comme ils s'alloient plaindre, fis n'estoient payez que d'injures ; et n'y avoit sergent qui osast entreprendre de faire exécutions pour les Gatholiques, sinon pour les Huguenots seulement [ car ainsi les appella-on, je ne sçay pourquoy ] , demeurant le reste des juges et officiers du Roy qui estoient catholiques , si intimidez , qu'ils n'eussent osé commander faire une information , à peine de leurs vies. Tout cecy ne me presageoit autre chose que ce que j'en ay veu advenir depuis. Et , m'en revenant d'une maison mienne à celle d'Estillac , Je trouvay la ville de La Plume assiégée de trois ou quatre cens hommes ; J'avois le capitaine Mont-
COMMENTATRES BB BLAISE DE MONTLUC. [l56l]
lue , mon fils y avec moy , et luy dis qu'il allast avec toutes gradeuses paroles parler à eux , car je n'avois que dix ou douze chevaux. Il fit tant qu'il gaigna les Brimonts , principaux chefs de ceste entreprise, estant faicte pour oster deux prisonniers de leur religion que ceux de la justice de La Plume tenoient. Mon fils leur promit que, s'ils se vouloient retirer, que je les ferois rendre; ce qu'ils firent , et le lendemain j'allay parler avec les ofiiciers de ladicte ville , ausquels remonstray que pour ces deux prisonniers ils ne dévoient pas permettre que Ton commençast une sédition ; de sorte qu'ils me les amenèrent et les laissèrent aller.
Monsieur de Burie , qui commandoit en ce temps en l'ahsence du roy de Navarre en Guyenne , estoit à Bordeaux , où il y avoit autant de commencement de besongne qu'en un autre lieu ^du pays : je n'oyois point dire qu'il se remuast i beaucoup , et croy qu'il estoit bien estonné. De ma part, je n'avois charge de rien que de ma compagnie ; et m'en estois voulu une fois mes- 1er, à la requeste de la cour presidialle d'Agen et consuls , pour un ministre que la justice tenoit prisonnier, dont toute la ville estoit esmeuë les uns contre les autres , et me vindrent les consuls prier de venir jusques à Agen, car autrement les habitanss'alloient couper la gorge les uns aux autres : ce que je fis ; et à mon arrivée la peur prlnt aux Huguenots d'eux-mesmes, de sorte que les uns se cachoient dans les caves, et les autres sautoient par dessus les murailles , non que je leur en donnasse occasion , car encor je ne leur avois fait jamais mal : je ne fis qu'aller prendre le ministre en une maison pour le livrer entre les mains de la justice , et après m'en retournay ; mais ces gens ont tousjours eu peur de mon nom en Guyenne , comme ils ont en France de celuy de Guyse. Le roy de Navarre me sentit si mauvais gré de ce que je fis, qu'il m'en voulut malmortel, et escrivit au Roy que je l'avois despossedé de Testât de lieutenant de roy , le priant de luy mander s'il m'en avoit donné la charge : dcquoy il deliberoit de se vanger à quelque pris que ce fust. Gecy advint vivant encores le roy François , car dés ce temps-là ces nouvelles gens commencèrent à remuer besongne. Monsieur de Guyse me manda par mon fils, le capitaine Montiuc, que je recerchasse tous les moyens que je pourrois pour me remettre en sa bonne grâce , et qu'encores que le Roy eust trouvé bon ce que j'avois fait , neantmoins il ne le vouloit monstrer, et qu'il falloit qu'il en usast ainsi. Geste lettre cuida estre cause de ma ruine , car sans cela je ne m'y fusse jamais racointé ; car j'aimois mieux me tenir sur mes gardes et en ma
delTence , que non me trouver meslé en aucune chose qu'en ce que le Roy me commanderoit : mais il me sembloit que je ne pouvois faillir suivant le conseil de monsieur de Guyse , car il gouvemoit entièrement tout à la Cour.
Or , pour retourner à mon principal , ayant i veu et entendu toutes ces besongnes et ces nouvelles choses , qui se dressolent encores beaucoup plus depuis mon retour et après la mort du Roy [car lors on parloit ouvertement] je deliberay m'en retourner à la Cour , pour ne bouger d'auprès de la Royne et de ses en&ns, et là mourir à leurs pieds contre tous ceux qui se presenteroient.pour leur estre contraires, tout ainsi que j'avois promis à la Royne ; et me mis en chemin. La Cour estoit pour lors à Salnct Germain en Laye : je ne demeuray que deux jours à Paris , et ne trouvay personne de la maison de Guyse ny autres, que la Royne , le roy de Navarre , monsieur le prince de Condé et monsieur le cardinal de Ferrare, là où je fus le bien venu de Sa Majesté et de tous. La Royne et le roy de Navarre me tirèrent à part , et me demandèrent comme les affaires se portoient en Gascogne. Jeleur dis qu'ils ne se portoient pasencorestrop mal, mais que je craignoisqu'ilsiroieat de mal en pis; et leur dis les raisons pour lesquelles ils me sembloit avoir oogneu que Ton ne demeureroit pas long temps sans venir aux prises. Je n'y demeuray que dnq jours, dans lesquels arriva la nouvelle que les Huguenots s'estoient eslevez à Marmande , et avoient toé les religieux de Sainct François, bruslé le monastère; tout à coup d'autres nouvelles du massacre que les Catholiques avoient fiait à Cahors sur les Huguenots, et celuy de Grenade près de Thoulouse. Puis après arriva la nouTeHede la mort de monsieur de Fumel , qui fut massacré fort cruellement par ses propres sujets qui estoient huguenots. Cela donna plus de travail i Tesprit de la Royne que tout le demeurant , et cogneut bien Sa Majesté que ce que je lui avois prédit , qu'on ne demeureroit gueres sans venir aux prises , estoit véritable. On demeura deoi jours sans pouvoir résoudre par quel bout on pourroit commencer à esteindre ce feu : le roy de Navarre vouloit que la Royne ^/scrivist des lettres k monsieur de Burie pour y donner ordre; la Royne disoit que si autre que loy n'y mettoit la main , qu'il ne s'y en donneroit point. La Royne monstroit qu'elle avoit quelque soupçon de luy, et sçay bien qu'elle m'en dit 11 faut peu de chose pour nous rendre suspects. Je cogneus aussi que le roy de Navarre ne me fiusoit pas si grand chère comme auparavant ; et croy que cela venoit de ce qoe je ne me rendois
COMHENTAIRSS DE BLAISE DB MONTLUG. [lô62] 213
pas sojetà luy, et ne bougeois d'auprès de la \ ville estoit bandée les nns contre les autres, et Boyne. A la fin ils se résolurent de m'envoyer le parlement aussi , pource que les Huguenots
CD Gayenne avec patentes et permission de le- ?er gens à pied et à cheval pour courir sus aux DOS et aux autres qui prendroient les armes. Je rejettay tant que je peus ceste charge , cognoissant bien que ce n'estoit pas œuvre achevée, mais œuvre qui s^alloit commencer , et qu'il faudroit on bon maistre pour y donner ordre , et demeoray pour ce coup là constant à ne la prendre point. Le lendemain matin la Royne et le roy de Navarre m'envoyèrent quérir ; et commanda Ja Royne à monsieur de Valence mon frère de me convertir à prendre ceste charge. Et comme je fus devant eux, après plusieurs remoDstrances qu'ils me firent, je fus contrainct de Taceepter , ponrveu que monsieur de Burie fust compris en la commission : je voulois qu'il eostpart au gasteau ; la Royne ne le vouloit jamais, ne disant que trop de choses : tout leur est pemûs; mais je luy dis que si elle ne Ty eomprenoit , que luy, estant lieutenant de roy comme il estoit, qu'il me donneroit toutes les traverses qu'il pourroit par dessous main , pour me garder que je ne fisse rien qui vallust ; ce qu'à la fin ils trouvèrent bon. Et la mesme charge qu'ils me baillèrent ils en baillèrent autant à monsieur de Cursol pour la province du Languedoc , et nous commandèrent à tous deux que celuy qui auroit fait le premier allast secourir son compagnon s'il en avoit besoin. Monsieur de Cursol n'estoit non plus que moy de ceste religion nouvelle , et croy qu'il s'en fit plustost pour|qae]que mal-contentement quepar dévotion , car il n'estoit pas grand théologien non plus que moy ; mais j'en ay veu plusieurs pardespit se faire de ceste religion , et après il leur tombolt dessus, et s'en sont bien repentis. Nous prismes congé de la Royne et du roy de Navarre tous deux ensemble, et allasmes à Paris, et monslear de Valence avec nous. Je demaaday deux conseillers de ce pays-là de France pour fiiire les procès , me craignant que ceux du pays ne feroient rien qui vaille , à cause que les uns voudroient soustenir les Catholiques et tes autres les Huguenots; et me fut baillé les deux plus meschans hommes du royaume de France, qui estoit un Compain , conseiller du ^nd conseil y et un Gérard y lieutenant du pre- Yost de rhostel, qui depuis n'ont pas acquis zneîJleure réputation qu*ils avoient auparavant : je me repentis d'en avoir demandé, maisjepensols bien faire. Ainsi je m'en vins en Gascoigne en diligence.
[ 1563 ] Or je tronvay monsieur de Burie à Bordeaux , et luy baillay la patente. Toute la
vouloient que Ton preschast ouvertement dedans, disant que parle colloque de Poissi il leur estoit permis, les Catholiques tout au contraire ; de sorte que monsieur de Burie et moy demeurasmes tout un jour à les garder de venir aux mains, et arrestasmes que nous lèverions quelques gens, et que, comme les commissaires seroient venus , nous marcherions droit à Fumel , car nostre patente portoit que nous commencerions par là. Or j'avois la puissance de lever des gens et les commander ;^ et arrestasmes de lever deux cens arquebuziers et cent argoulets (l)y desquels je baillay la charge au jeune Tilladet, qui est aujourd'huy seigneur de Salnctorens. A peine eus-je demeuré quatre ou cinq jours en ma maison d'Estillac, qu'un ministre, nommé La Barelle me vint trouver de la part de leurs églises, me disant que les églises avoient esté fort aises de ma venue et de la charge que la Royne m'avoit baillé , et qu'ils s'asseuroient d'avoir justice de ceux qui les avoient ainsi massacrez. Je luy respondis qu'il se pouvoit tenir pour certain que ceux qui auroient tort seroient chastiez. Apres il me dit qu'il avoit charge des églises de me présenter un bon présent , duquel j'aurois occasion de me contenter. Je luy dis qu'il n'estoit pas besoing d'user de presens en mon endroit, car avecques tous les presens du monde on ne me sçauroit faire faire choses contre mon devoir. Alors il me dit que les Catholiques disoient qu'ils n'endureroient pas que l'on fist justice d'eux , et qu'il avoit charge de me présenter de par toutes les églises quatre mil hommes de pied payés. Ceste parole me commença à mettre en furie , et luy dis : « £t quelles gens et de quelle nation seront ces quatre mil hommes?» Alors il me rcspondit: « De ce pays icy , et des églises. » Surquoy je luy demanday s'il avoit puissance de présenter les subjets du Roy et les mettre aux champs sans commandement du Roy , ou de la Royne , qui gouverne aujourd'huy le royaume selon les estats qui ont esté tenus à Orléans. « 0 meschans, luy dis-Je, je voy bien là où vous voulez venir , c'est de mettre le royaume en division ; vous autres, messieurs les ministres , faites tout cecy sous couleur de l'Evangile. » Je commence à jurer, et l'empoignay au collet, luy disant ces paroles : o Je ne sçay qui me tient que je ne te pende moy-mesmes à ceste fenestre, paillard, car j'en ay estranglé de mes mains une vingtaine de plus gens de bien. que toy. • Alors il
(() Argoukis: arquebusiers à choTal.
COMMENTilBES DE BLAISB DE UONTLUG. [l562j
me dit tont tremblant : « Monsieur , Je vous supplie, laissez moy aller trouver monsieur de Burîe, carj'ay charge de par les églises d'aller parler à luy ; et ne vous en prenez pas à moy qui porte la parole : nous ne le faisons que pour Dous deffendre. » Je luy dis qu'il allast à tous 1^ diables , luy et tant de ministres qu'ils estoient. Et ainsi se départit de moy, ayant eu aussi belle peur qu'il eust jamais. Gela me descria fort parmy ces ministres , car c'estoit crime de leze majesté d'en toucher un.
Toutesfois, quelque temps après, arriva un autre ministre, appelle Boènorman, autrement La Pierre , envoyé de la part de leurs églises, comme il disoit, pour me prier que Je voulusse accepter le présent et l'offre que Barelle m'avoit fait, disant que ce n*estoit pas pour l'intention quej'avois pensé, et que, sans qu'il coutast au Roy un seul liard , Je pouvois rendre Justice à Tune partye et à l'autre. Alors Je cuiday du tout perdre patience , et luy reprochay la levée des deniers qu'ils faisoient, et les enroUemens de gens; lequel me nya tout. Surquoy je luy dis : o Et si je vous prouve que hyer mesmes vous enrolliez des gens à La Plume, que direz vous ? )» Il me respondit que cela n'estoit pas de son sçeu. Or il avoit un soldat aveeques luy qui avoit esté de ma compagnie en Piedmont, nommé Antraigues; je tournay visage à luy , luy disant : u Voulez vous nier, capitaine Antraigues, que vous n'enrollissiez hyer des hommes à La Plume ? d Alors il se vid prlns , et me dit que l'église de Nerac Tavoit fait leur capitaine. Surquoy je luy commençay à dire. « Et quel diable d'églises sont-cecy , qui font les capitaines? » Je luy reprochay le bon traittement que Je luy.avois fait estant de ma compagnie , et leur deffendis de ne venir plus devant moy pour me tenir le langage qu'ils m'avoient tenu, et que s'ils le faisoient , je n'aurois plus la patience que Je ne misse les mains sur eux : et ainsi s'en allèrent. Ils commencèrent après à s'csiever à Agen et à se faire maistres de la ville, où estoient les seigneurs de Memy (1) et Castel'Segrat ; monsieur le seneschal d' Ageuois, Poton , y estoit aussi , qui faisoit tout ce qu'il pou voit à pacifier les choses. Et vindrent devers moy, me priant d'aller à Agen, et qu'on me presteroit toute obeyssance. Il y avoit un ministre avecques eux , qui en respondoit sur son honneur, sur lequel je ne faisois pas grand fondement. Monsieur le seneschal y alloit à la bonne foy ; et croy qu'il luy eust cousté la vie aussi bien qu'à moy si j'y fusse allé, car il m'eust
(I) DuPérigoid.
voulu deffendre. Or ils firent tant que je leur promis d'y estre le lendemain matia. Les sieurs de La Lande et de Nort me despecherent ud homme secrettement, pour m'advertir queje n'y allasse point , sur tout tant que je pouvois désirer sauver ma vie; car si* j'y allois j'estois mort : qui fut cause que je leur manday queje ne voulois point passer la rivière, mais que , s'ils vouloient venir en une maison au passage, que j'estois content de m'y trouver. Et comme ils virent qu'ils ne m'y pouvoient avoir, ils accordèrent de se trouver au passage, là où j'allay avec vingt-cinq soldats qui se tenoient toujours sur le passage, et disnasmes là ensemble, et après disputasmes de ce qui estoit besoingde faire. Je leur dis qu'avant toute œuvre il falloit qu'il se contentassent de l'église que monsieur de Burie leur avoit baillée pour leurpresche. qui estoit une paroisse , et qu'ils abandonnassent les Jacobins , et y laissassent rentrer les religieux dire leurs offices, mettant bas les armes ; et qu'ils acceptassent la moitié de la compagnie du roy de Navarre en garnison dans la ville , et l'autre moitié demeureroit à Condom. Jamais Je ne les sçeus faire condescendre à cela. Je tiray le seneschal d'Agen à part , et luy dis: « Ne cognoissez-vous pas bien qu'ils veulent faire une subversion et se faire maistres des villes? Je ne vous conseiUeray pas de demeurer avecques ces gens, car il faudra que vous te laissiez faire ou qu'ils vous couppent la gorge: nous avons bon exemple de monsieur de Fumel ; à Dieu vous comment. » Et soudain me despartis d'eux sans vouloir plus contester; et m'en revins àStillac, où je trouvay un mien fermier de Puch de Gontaut, nommé Labat, qui me vint dire de la part de leurs églises que je n'avois pas voulu avoir la patience de bien entendre ce que les ministres Barelle et Boênorman me vouloient dire et présenter, et que J'estois trop collere : qui estoit que les églises m'offroient trente mille escus , pourveu que je ne prinse point les armes contr'eux et que je te laissasse faire, ne voulant aucunement qnepour cela Je changeasse de religion , et que dans quinze jours au plus tard Us m'apporteroient l'argent chez moy. Je luy disque si ce n'estoit l'amitié que je luy portois , et aussi qu'il estoit mon fermier , je le traieterois autrement queje n'avois fait Barelle et Boënorman , et queje luy donnerois d'une dague dans le sein ; qu'il tçavoit bien que je sçavois Jouer des mains, et que luy ny autre ne fussent plus si hardis à rae tenir tels propos, car je les ferois mourir : et quant et quant , bien estonné , il me laissa pour s'en retourner à Nerac, pour leur rendre la responce.
GOHMSNTAIRSS DE BIAISÉ DÉ HONTtUC. [1562]
n ne tarda pas hnict Jours que le capitaine Seodat m'en vint eneores parler , haussant le che?et, car il m'offroit quarante mil escus; lequel leur avoit donné paroile d'estre avecques eax, si Je ne prenois poinct les armes contre eux, et Iny donnoient à luy deux mille escus. Et comme le capitaine Sendat veit qu*i! ne me poïïYoit convertir à les prendre, il me dit et cooseifla que Je les prinsse , et que Je les presterois an Roy pour leur faire la guerre. Alors je Inj respondis que Je cognoissols bien quHl ne sçavoit pas que c'est que de mettre l'honneur d'im homme de bien en dispute. « Premièrement ils oe les me bailleroient pas sans me faire faire serment que Je ne prendray pas les armes contre eox , et faudra qu'il apparoisse par escrit pom*le raonstrer à leurs églises^ afin qu'elles lèvent et baillent Targent ; or il faudra que cela sesçache , car le feu n'est jamais si profond que la famée n'en sorte. La Boyne trouvera esfrange que je demeure à ma maison sans rien faire; elle me sollicitera de prendre les armes : ri je ne les prens^ ne voulez vous pas qu'elle et tout le monde croye que J'ay prins argent et qne Je suis un corrompu ? Or , quand je le bail- Icray au Roy , son conseil regardera que j'ay fait serment de ne prendre point les armes , et neantmolns Je l'ay fait au Boy, prenant l'ordre, qu'envers tous et contre tous je deffendray sa personne et sa couronne. Gomment voulez vous qne la Royne , ny le Roy , qoand il sera grand , me tiennent en réputation d'homme de bien , ven que j'auray faict deux sermens l'un contre l'antre? Les ans diront que j'ay prins l'argent volontairement, mais qu'après je me suis re- P^nty, et que je voulois couvrir ma mesehanceté en baillant l'argent au Roy. Les autres diront que la Royne ne se devoit jamais plus fier de rooy, pnis que j'avois faict deux sermens contraires Fun à l'autre , et que, puis que j'avois trompé avec serment les Huguenots, je tromperois bien le Roy. Et voy-là mon honneur en dispate , et condamné avec juste raison de jamais estre plus digne d'estre au rang des gens de bien , et loyaux sujets et serviteurs du Roy. Quedeviendray-Je, puis après que j'auray perdu mon honneur, moy qui n'ay Jamais com* battu que pour en acquérir? Je ne veux pas dire senlement que les gentils-hommes ne me voudroient veoir auprès d*eux ; mais les vilains propres ne me voudroient veoIr en leur compagnie. Or voy-là, capitaine Sendat, ceque jedeviendrois si je solvois vostre conseil. Je vous prie , ne les hdntez plus : vous vous estes tousjours nourry et porté les armes avec les Montluc; je vous prie , résolvez vous de les prendre à présent
pour le service du Roy, et ne vous mettez point en ceste religion là. Nos pères estoient plus gens de bien qu'eux , et ne puis croire que le Sainct Esprit se soit mis parmy ces gens , qui s'eslevent contre leur roy. Voy-là un beau commencement. 9 Ce qu'il me promit faire.
Par là J'ay bien monstre à un chacun que , pour l'avarice , Je n'ay pas voulu abandonner mon honneur ny ma conscience à faucer le serment que j'ay faict au Roy devant Dieu de le servir fidellement et loyaument , et m'employer à deffendre sa personne et sa couronne ; et néantmoins l'on m'a voulu accuser que j'ay pillé les finances du Roy , et que j'ay mis impositions sur le pays pour m'enrichir. Dieu et la vérité est avecques moy, et le tesmoignage de tous les trois estats de la Guyenne , qui feront cognoistre que Je n'ay jamais fait tels actes à tous ceux qui ont fait ces rapports à leurs Majestés. Mais pour laisser ce propos , je veux retourner à la Justice que fismes monsieur de Burie et moy et nos bons conmiissaires Compain et Girard, qui demeurèrent assez de temps sans paroistre en lieu du monde. Je sollicitois monsieur de Burie de venir promptement, et que puisque les commissaires ne venoient , nous prendrions des conr seillers d'Agen : ceci alloit toujours dilayant , et j'entendois de jour à autre que les Huguenots continuoyent leurs danmables conspirations. Il y avoit pour lors un lieutenant au siège de Condom, nonmié du Franc, fort homme de bien et bon serviteur du Boy , qui s'estoit cui8é une fois laisser aller à vouloir prendre ceste religion nouvelle [il n'estolt pas fils de bonne mère qui n'en vouloit gouster]. H ftit appelle en un conseil là où il y avoit de grands personnages ; et là il entendit une proposition fort malheureuse et détestable : et comme il entendit cecy , il n'osa dire, quand se vint à oppiner, sinon comme les autres, craignant que, s'il disoit le contraire, on le fist mourir, pour crainte qu'il decelast le conseil, et fût contraint de passer outre comme les autres. Or Je ne descriray poinct où le conseil fut tenu, ny moins veux nommer les person- * nés , car le conseil et la proposition n'en vaut rien , et en y a depuis qui se sont faicts gens de bien : il m'envoya prier qu'il me parlast secrettement entre le Sampoy et Gondom, et m'assigna l'heure; je ne menay avecques moy qu'un lacquay , et luy un autre , car ainsi l'avions arresté , et nous trouvasmes au dessous de la maison de monsieur de Sainctorens , dans un pré, où il me dlct tous les propos qu'avoient esté tenus au conseil et la conclusion qui en avoit esté faicte. Que comme je veux que Dieum'aide , le poil me dressoit en la teste d'ouyr
GOiniBNTÀmBS BB BLAISB DE HONTLUC. [1562]
tels langages. Et me fit une remonstrance d'homme de bien , me disant qu'il se presentoit une occasion pour m'honorer et tout ce qui descendoit de moy à Jamais ; c'est de prendre les armes de cœur hardy et magnanime , et exposer ma yie à tous périls pour soustenir ces pauvres enfems, qui estoient fils d'un si l>on roy, et qu'ils estoient encore en tel aage pour se deffendre comme s'ils estoient dans les berceaux y et que Dieu m'assisteroit, voyant que je deffendois les innocens. Et me fit ce bon homme de si grandes remonstrances, que , comme je veux que Dieu me sauve , les larmes me venoient aux yeux . et me pria de ne le déceler point , car si je le fiiisois il estoit mort; et me dit que, pour le regard de ma persbnne, ils avoient tenu un conseil deliWé de me surprendre en quelque lieu , et, s'ils pouvoient venir au dessus de moy , faire pis qu'ils n'avoi^nt faict de monsieur de Fumel. Rien n'estoit celé à cedit lieutenant , pource qu'ils pensoient le tenir pour asseuré de leur costé, fsJsant bonnne mine ; mais après il leur monstra le contraire , car il exposa plusieurs fois sa vie dans la ville de Gondom , les armes à la main , pour deffendre l'authorité du Roy. Et, quoy qu'il soit, il est mort de poison ou d'autre chose pour cela; je pensois qu'il ne se fusse jamais descouvert qu'à moy , mais je trouvay qu'il en avoit dit autant à monsieur de Gondrin (1) , qui luy estoit fort am}4{^t à monsieur de Maillac , receveur de Guyenne , car tous deux estoient comme frères. Je ne le dis jamais qu'à la Royne à Thoulouse, contre la cheminée de sa chambre, dequoy Sa Majesté s'esmerveilla fort; aussi c'estoit des entreprises endiablées , et des plus grands y estoient meslez.
Ayant entendu toutes ces meschantes conspirations, Je m'en retoumay à ma maison au Sampoy , et là je me résolus de mettre en arrière toute peur et toute crainte, délibéré de leur vendre bien ma peau; car je scavois bien que si je tombois entre leurs mains , et à leur discrétion , la plus grande pièce de mon corps n'eust pas esté plus grande qu'un des doigts de ma main. Et me deliberay d'user de toutes les cruautez que je pourrois, et mesmêment sur ceux là qui parloient contre la majesté royalle; car je voyois bien que la douceur ne gaigneroit pas ces meschans cœurs. Monsieur de Burie partit de Bordeaux , et me manda le jour qu'il se rendroit à Glairac, afin que nous
(1) Antoine de Pardaîllan, baron de Gondrin et de > Montespan.
(2) Jean do Goths de Saint-Aignan.
regardissions où est-ce que nous devions le plus, tost aller commencer ; il m'envoya des lettres que les commissaires luy avoient escrit, là où ils nous assignoient à Gahors, pour là commeDcer contre les Catholiques. Je luy escrivis qui! regardast bien la patente, et que là il trouv^ roit que la Royne nous commandoit d'aller commencer à Fumel. Les lettres estoient bien si audacieuses , que par icelles ils faisoient cognoistre qu'ils estoient les principaux commissaires, et que nous n'avions authorité aucuue, sinon de leur tenir main forte à l'exécution de leurs ordonnances.
Or il y avoit un village , à deux lieues d'Estillac, qui se nomme Sainct Mezard, dontia plus grande partie est au sieur de Bouiiiae, gentil-homme de huict ou dix mille livres de rente : quatreou cinq jours avant que j'y allasse, les Huguenots de sa terre s'estoient eslevez contre luy, pource qu'il les vouloit empescher de rompre l'église et prendre les calices; et le tindrent assiégé vingt quatre heures dans sa maison ; et , sans un sien frère nommé monsieur de Sainct AIgnan (2), et des gentils-hommes voisins, qui Tallerent secourir, ils luy eussent couppé la gorge ; et autant en avoient fait ceux d'Astefort aux sieur de Guq et de La Monjoye; et desja commençoit la guerre descouverte contre la noblesse. Je recouvray secrettement deux bourreaux, lesquels on appella depuis mes laquais, parce qu'ils estoient souvent après moy, et manday à monsieur de Fontenilles, monbeau fils, qui portoit mon guidon et estoit à Beaumont de Lomaigne avec toute ma compagnie, estant là en garnison , qu*il partist le jeudy à l'entrée de la nuict , et qu'à la pointe du jour il f ust audit Sainct Mezard , et qu'il prinst ceux là que je luy envoyois par escrit, dont il y en avoit un , et le principal , qui estoit nepveu de radvocat du Roy et de la Royne de Navarre à I^ toure , nommé Verdery . Or ledit advocat estoit celuy qui entretenoit toute la sédition, etmV voit-on mandé secrettement qu'il s'en venoit le jeudy mesmes à Sainct Mezard, car il y a du bien. J'avois délibéré de commencer par sa teste^ pource que j'avois adverty le roy de Navarre en Cour, que cedit Verdery, et autres officiers qu'il avoit audit Lectoure , estoient les principaux autheurs des rebellions ; et en avois autant escrit à la Royne, des officiers du Roy, laquelle mV voit respondu que je m'attaquasse à ceux-là les premiers ; et le roy de Navarre m'avoit esôit par sa lettre que si je faisois pendre aux basses branches d'un arbre les officiers du Roy, qae je fisse pendre lessiens aux plus hautes. Or Verdery n'y vint pas, dont bien luy en prit, car je
COHHBNTAIBES DE BLAISE DE UONTLUC. [1562]
l'eusse fait braneher. Monsieur de Fonteniiles fit une grande couryée, et fat au poinct du jour à Sainct Mezard; et de prime arrivée ii prit le oepveu de ce Verdery et deux autres et un diacre; les autres se sauvèrent, pource qu'il n'y avoit personne qui sçeust les maisons y car il n'y avoit bomme d*armes ny arclier qui eust cognoissance da lieu. Un gentil-homme , nommé monsieur de Corde, qui se tient audit iieu , m'avoit mandé que, comme ii leur avoit remonstré en la compagnie des consuls qu^ils faisoient mal, et que le Roy le trouveroit mauvais, qu'alors ils iay respondirent : c Quel Roy? nous sommes les roys; celuy-là que vous dites est un petit reyot de merde; nousluy donrons des verges, et luy donrons mestier pour luy faire apprendre à gai- £;Der sa vie comme les autres. » Ce n'estoit pas seulement là qu'ils tenoient ce langage , car c'estoit par tout. Jecrevoisdedespit, et voyois bien ([uetous ces langages tendoient aux propos que m'avolt tenu le lieutenant du Franc , qui estoit eu somme de faire un autre roy. Je m'accorday avec monsieur de Sainctorens , qu'il m'en prinst cioq ou six d'Astefort , et sur tout un capitaine Morallet, chef des autres , sous couleur qu'il leur vouloit donner leur enseigne , et que , s'il le pouvoit prendre, luy et ceux que je luy nommois, avec belles parolles , il me les amenast à Sainct Mezard ea mesme jour que je falsois l'exécution , qui estoit un jour de vendredy : iequel ne le peut faire ce jour-là; mais il les attrapa le dimanche ensuyvant , et les amena prisonniers à Yille-Neufve. £t comme je fus arrivé à Sainct Mezard , monsieur de Fonteniiles nie présenta les trois et le diacre , tous attachez dans le cimetière, dans lequel y avoit encores le ^ d'une croix de pierre qu'ils avoient rompue, qui poQvoit estre de deux pieds de haut. Je fis venir monsieur de Corde et les consuls , et leur dis qu'ils me dissent la vérité à peine de la vie, quels propos ils leur avoient ouy tenir contre le Boy. Lfô consuls craignoieht et n'osoient parler. Je dis audit sieur de Corde qu'il touchoit à luy deparlerle premier, et qu'il parlast. Il leur maintint qu'ils avoient tenu les propos cy-dessus écrits : alors les consuls dirent la vérité comme ledit sieur de Corde. J'avois les deux bourreaux derrière moy, bien équipez de leurs armes, et sur tout d'un marassau bien trenchant^ de rage je sautay au collet de ce Verdier, et luy dis: « 0 meschant paillard , as-tu bien osé souiller ta mesehante langue contre la majesté de ton Koy? B II me respondit : t Ha I monsieur, à pécheur miséricorde. » Alors la rage me print plus que devant , et luy dis : « Meschant , veuxtu que j'aye miséricorde de toy, et tu n'as pas
respecté ton Boy ?» Je le poussay rudement en terre , et son coi alla justement sur ce morceau de croix , et dis au bourreau : « Frappe , vilain, o Ma parole et son coup fut aussi tost l'un que l'autre, et encore emporta plus de demy pied de la pierre de la croix. Je fis pendre les deux autres à un orme qui estoit tout contre; et pource que le diacre n'avoit que dix-huict ans, je ne le voulus faire mourir, afin aussi qu'il portast les nouvelles à ses frères ; mais bien luy fis-je bailler tant de coups de fouet aux bourreaux, qu'il me fut dit qu'il en estoit mort au bout de dix ou douze jours après. Et voy-là la première exécution que je fis au sortir de ma maison , sans sentence ny escriture, car en ces choses j'ay ouy dire qu'il faut commencer par l'exécution. Si tous eussent fait de mesme, ayant charge es provinces, on eust assoupy le feu qui a depuis bruslé tout. Gela . ferma la bouche à plusieurs séditieux , qui n'osoient parler du Roy qu'avec respect ; mais en secret ib faisoient leurs menées.
Le lendemain je partis d'EstiUac, et m'en allay trouver monsieur de Burie à Glairac, et là debatismes du lieu là où nous devions commencer, ou bien à Fumel ouà Cahors. Je le trouvay gaigné pour aller à Cahors trouver les commissaires , qui estoient arrivez et avoient commencé à faire le procès des Catholiques , sans vouloir prendre quelque raison en payement. Je fis porter la patente , et luy monstray que l'intention de la Royne estoit d'aller commencer à Fumel : alors ii ne peust plus contrarier ; et luy monstray comme Sa Majesté entendoit que nous fussions les vrays commissaires , et que Girard et Com^ pain estoient tenus de venir à nous , et non point nous à eux ; d'autre part que j'avois esté adverty, depuis que j'estois party de la Cour, que c'estoient les deux plus grands Huguenots du royaume de France , et qu'il falloit bien que nous prinssions garde à eux , et pareillement à nostre réputation , afin que l'on ne nous baillast point une trousse, nous déclarant estre huguenots; car de moy je ne voulois point qu'on me marquastde ceste marque. £t pour dire la vérité , il me sembla cognoistre , quand j'arrivay à Bordeaux , que monsieur de Burie pendoit quelque peu du costé de ceste religion , et aussi par autres advertissemens qu'on m'en avoit donné. Nous nous rendismes le', lundy à Ville-Neufve, où monsieur de Sainctorens nous vint trouver avec sa trouppe d*argou1ets et deux cens arquebusiers; et m'amena le capitaine Morallet avec autres quatre , et deux autres que des gentilshommes avoient prins dans Saincte Livrade, lesquels je fis pendre le mardy sans tant languir; ce qui commença à mettre une grande peur et
COMlfEritAmES DE BLAlSÊ DE MONTLUCI. [1562]
frayeur parmy eax , disans : « Gomment I il nous fait mourir sans nous feire aucun procès? o Or leur opinion estoit que , s'ils estoient pris , il faudrolt venir par tesmoins , et qu'il ne s'en trouveroit pas un qui osast dire la vérité à peine d'estre tué , et aussi qu'il n'y avoît Judicature grande ny petite qu'il n'y eust de leur religion , et que ceux là ne feroient coucher rien par escrit , sinon ce qui seroit à leur advantage pour leur justification. Et ainsi passoit la Justice, sans qu'il fust jamais faict aucune punition d'eux; et, comme ils avoient tué quelqu'un ou rompu les églises, soudain ces meschans officiers [ ainsi les doit-on nommer avec juste raison ] se presentoient promptement à faire les informations, et, icelles faictes, on trouvoit tousjours que les Catholiques avoient commencé, et que les battus avoient tort , et qu'iceux mesmes rompoîent les églises de nuict , afin que l'on dist que c*estoient les Huguenots. Je ne culde que l'on trouve en aucuns livres que jamais telles plpe> ries, ruses et finesses fussent inventées en royaume qui jamais aye esté. Et si la Royne eust encore plus tardé à m'envoyer avec ceste patente seulement trois mois, tout le peuple estoit contraint de se mettre de ceste religion-là , ou ils estoient morts; car chacun estoit tant intimidé de la justice qui se faisoit contre les Catholiques, qu'ils n'avoient autre remède que d'abandonner leurs malsons, ou mourir, ou se mettre de leur party. Les ministres preschoient publiquement que, s'ils se mettoient de leur religion, ils ne payerolent aucun devoir aux gentilshommes , ny au Roy aucunes tailles ; que ce qui luy seroit ordonné par eux ; autres preschoient que les roys ne pou voient avoir aucune puissance que celle qui plairoit au peuple ; autres preschoient que la noblesse n'éstoit rien plus qu'eux : et de fait , quand les procureurs des gentilshommes demandoient les rentes à leurs tenanciers, ils leur respondoient qu'ils leur monstrassent en la Bible s'ils le dcvoient payer ou non, et que si leurs prédécesseurs avoient esté sots et bestes , ils n'en vouloient point estre.
Quelques uns de la noblesse se commençoient à se laisser aller, de telle sorte qu'ils entroient en composition avec eux , les priant de les laisser vivre en seurelé en leurs maisons , avec leurs labourages ; et quant aux rentes et fiefs , ils ne leur en demandoient rien. D'aller à la chasse , i! n'y avoît homme si hardy qui y osast aller, car ils venoient tuer les lévriers et les chiens au milieu de la campagne, et n'osoit on dire mot à peine de la vie; etsil'ontouchoitun d'entr'eux, toutes leurs églises incontinent estoient mandées, et daus quatre ou cinq heures vous estiez mort,
ou bien falloit fuyr vous cacher dans quelque maison de ceux-là qui avoient pactisé avec eux, ou dans Thoulouse: car en autre lieu ne pouviez estre asseuré. Et voylà Testât auquel la Guyenne estoit redaicte. Je suis contraint escrire toutes ces particularitez , pour vous monstrer si c'est à tort que le Roy m'ait honoré de ce beau nom de Conservateur de la Guyenne , et s'il a esté nécessaire d'y mettre la main à bon escient Que si j'eusse faict le doux , comme monsieur de Borie, nous estions perdus : il leur promettoitprou, et je ne tenois rien , sçachant bien que ce n'estoii que pour nous tromper, et peu à peu se rendre maistre des places. Bref ces nouveaux venus nous vouloient donner la loy, et ny avoitsip^ tit ministre qui ne fist le monsieur, comme s'il eust esté un evesque. Voy-là les beaux commencemens de ceste belle religion , et comme elle apprenoit à vivre.
Au partir dudict Ville-Neufve, nous allasmes à Fumel , où nous trouvasmes que madame de Fumel , monsieur de Cançon son frère, et autres gentils-hommes parens de la maison , s'estoient mis aux champs quand ilsentenditent que nous y estions , ayant pris vingt et cinq ou trente de ceux qu'avdient massacré le sieor de Fumel. Monsieur de Borie manda aux commissaires de venir procéder à la commission , lesquels luy firent response quUls n'en feroient rien , mais que nous allissions-là. On me manda qu'ils avoient dit que , puis que je fiiisois justice sans procédure , qu'ils me feroient à moy-mesmes le procès après l'avoir faict aux autres; je eogneus bien qu'il falloit venir aux prises et au\ mains avecques eux , car autrement nous tombions au plus grand mal-heur que gens poQ voient faire , et que , si nous ne tenions les gens et le peuple en crainte de nous , sans qu'ils eossent frayeur de ces commissaires , tout s'en alloit en ceste religion. Il ne tenoit pas à le remonstrer à monsieur de Burie , mais je cognoissois bien à ses responses qull estoit en quelque crainte de faillir , ou , comme j'ay dili qu'il pendoit quelque peu du costé de ladirtc religion : sa fin nous en a donné la cognofesauce. Et comme nous vîsmes que ne pouvions avoir les commissaires, nous mandasmes unir des conseillers du siège du seneschal d'Agca , lesquels commencèrent à faire le procès à ces gens , et les trouvèrent si coupables , qu'ils confessèrent qu'eux-mesmes avoient esté au masacre de leur seigneur; car c'estoient ses propres subjets qui avoient commencé et envoyé q^rif leurs églises voisines pour faire ce beau expWlmassacrant d'une infinité de coups ce seigneur; et encore demy mort ils le mirent contre un car-
COHUENtAIRES DE BLAISE DE MONTLUG. [1562]
rean snr le Kct , et tiroient à la butte contre soQ cœor^ pillant et saccageant tout : et après ces bonnes gens crioient Vive l'Evangile! Bref QD jour il en fut pendu ou mis sur la roue trente ou quarante, ^t de là nous nous en allasraes à Gahors, où nous trouvasmes ces vénérables seîizneurs qui avoient commencé et estoient desja bien ayant à faire le procez aux Catholiques , et tenoient prisonnier monsieur de Viole (1) , cbanoioe et archidiacre de Cabors , et chancelier de Tuniversité , gentil-homme de maison de sept oQhnictmil livres derentO; appartenant à messieurs de Terrîde , Negrepelice et à d'autres sieurs du pays. Le sieur de Gaumond des Miraodes avolt marié sa sœur en ceste maison , et estoit là solicitant pour ledict de Viole son beaufrere , avecques ses enfans , neveux dudit de Viole, madame de Bugua, sœur dudict de Viole ; moDSiear Daussun y vint aussi y pource qu'il estoit parent de sa femme : toute la ville estoit pleine de noblesse pour solliciter pour ledit sieur de Viole. Ils avoient si bien fait qu'ils avoient appelé neuf Juges ou lieutenans des sièges, dont les six estoient huguenots , et les trois ils les avoient si fort intimidez de leur grand puissance et autborité qu'ils disoîent avoir en leur charge, que nul d'eux n'osoit dire sinon comme autres ; et mesmes le Juge Mage propre , qui est personne timide y n'osoit rien dire , sinon ce qu'ils le vouloient. Ils Jugèrent quatorze ou quinze hommes : il n'en y avoit pas trois qui fussent au massacre , mais pour vengeance de la Justice que nous avions faite à Fumel , ils en vouloient faire mourir tant qu'ils pourroient , justement ou injustement , et les firent exécuter à la place de la ville. La Justice et l'Eglise entrèrent en si grand peur , qu'ils se tenolent tous pour perdus, voyant que l'on faisoit le procez à monsieur de Viole et à plusieurs autres qui ne s'y estoient point trouvez. Toutes ces dames estoyent tousjours après moy, et ne pouvoyent pas avoir response de monsieur de Burie qui les contentast. Monsieur de Caumond, qui est aujourd'huy, vint parler à monsieur de Burie; et croy que c'estoitplus pour avoir querelle avec moy qu'autre chose, pource que J'avois dit qu'il endurolt qu'un nUnistre parloit en pleine chaire , contre Ja personne du Roy et son autborité , à Ciairac dont il est abbé : et le me demanda en pleine salle devant monsieur de Burie; je luy dis que je l'avois dit , et qu'il estoit tant obligé au Roy des biens qu'il en avoit receus , qu'il ne le devoit point endurer : il me respondit qu'il n'avoit
JM Manfrède d« Cardtiilac deJUecde, et non pai de
>iole.
pas presché devant luy , et quand bien il Tau* roit fait , ce u'estoit pas à moy à qui il en devolt rendre compte. Je luy cuiday sauter dessus, la dague en la main ; il mit main sur son espée , et tout à un coup luy sautèrent au col quinze ou vingt gentils-hommes des miens , et eut assez affaire à garder que Ton ne le tuast. M. de Burie fut de mon costé et le brava fort , de sorte qu'aucuns le poussèrent hors de la salle pour le sauver ; car tout le monde avoit la main aux espées , et luy n'avoit pas force pour respondre pour lors aux miennes. Et voy-là l'occasion de la hayne qu'on dit qu'il me porte , car paravant nous estions bons amis; mais c'est le moindre de mes soucis.
Or , pour retourner à la Justice , madame la comtesse d'Arein , qui estoit à Assier , m'escrivit une lettre par un sien gentil-homme nonmié le Brun , par laquelle me prioit vouloir tenir la main que Justice se fist. Je luy respondis que Je ne l'empescherois point , ou Je cognoistrois que la raison le permettroit , et que monsieur de Burie et moy n'estions là pour autre chose. Le lendemain il retourna k moy , et en secret me dit et me pria que Je tinsse la main à ce que le Jugement des commissaires sortist à effect, et que dix mil francs ne me faudroient point. Ge fut devant un marchand qui vendoit des pistoles, etluy-mesme les me choisit, et me dit qu'il s'y entendoit , et qu'il les vouloit desmonter. Il me fit grand plaisir , et les luy laissay entre ses mains , m'en allant soupper avec monsieur de Burie : son logis estoit bien près de là. Et en allant Je commençay à discourir en moy-mesmes d'où pourroient sortir ces dix mil francs, et ne peust entrer en mon esprit d'où cest argent pourroit venir ; bien pensois-Je qu'il y devoit avoir de la malice et cautelle. Le soir Je me retiray à mon logis chez l'archidiacre Redoul : et me retirant , mes-dames du Longua et de Viole me rencontrèrent près du logis , lesquelles Je trou* vay pleurantes , et me dirent ces mots : t Monsieur , monsieur de Viole s'en va mort si vous ne luy aidez , car sa sentence est arrestée , et ceste nuict le doivent estrangler dans la prison, et au matin le doivent mettre mort sur l'eschaffaut. 9 Tous ces seigneurs avoyent envoyé en poste devers le Roy ; mais le messager estoit arrivé trop tard si Je n'y eusse mis la main. Je les renvoyay avec espérance que Je l'en garderois : et toute la nuict Je fis promener des gens-d'armes de ma compagnie au devant de la prison et devant le logis des commissaires; et moy-mesmes ne me despoùillay de ceste nuict-là. Il fut fort tard quand l'archidiacre Redoul revint au logis : et comme Je sçeuz qu'il fut dans sa cham-
COHMENTAIBES DB BIAISE DE MONTLUG. [l562]
bre y je le manday. Il estoit allé secrettement descouvrir des affaires de monsieur de Viole , et des autres prisonniers , qui estoient gens de maison et de qualité ; et me porta la resolution qu'ils estoient tous condamnez à mourir, et que, pour crainte de scandale , et qu'il n'y \inst esmotion, ils dévoient estre deffaits secrettement en prison avec les torches ; et que par leur procès et jugement ils avoient departy la ville en trois corps , c'est à scavoir, l'Eglise en un, la justice en un autre , et le tiei*s estât en l'autre ; et que tous ces trois corps estoient condamnez en six vingts mil francs. Alors il me va au cœur que ces dix mil francs dont le Brun m'avoit parlé dévoient venir de-ià. Et pleuroit ledit archidiacre , me disant que la ville de Gahors estoit destruitte à jamais, et que quand on auroit vendu tous les biens de la ville , meubles et immeu* blés , il ne s'en sçauroit trouver ceste somme. Alors je luy dis : « Ne vous donnez point de mélancolie ; laissez faire à moy , car, pour l'amour de monsieur de Viole et des autres , j'y feray faire si bon guet, que les attraperay avant qu'ils facent leur exécution. Et quant à ces amendes que vous ditez , le Roy ne voudra jamais que vostre ville soit ruinée y car elle est à luy , etasseurez-vous qu'il Fa vous donra. » Alors il me dit : « Monsieur , si les amendes alloient en la bource du Roy , nous aurions espérance que Sa Majesté ne nous voudroit pas veoir destruicts ; maïs il n'en tire pas un sol. — Et qui donc , luy dis -je? — C'est le comte Reingrave, qui a preste au Roy cinquante mil francs sur la comté ; et nous avons eu procès avec ledit comte pour les amendes à Thoulouse, et T avons perdu; et a esté dit qu'il tireroit les amendes aussi bien que l'autre revenu. Voy-là pourquoi nous n'avons autre remède que d'abandonner la ville , aller habiter ailleurs , et luy laisser tous nos biens. » Et comme j'entendis cecy, je pensay enrager de ce que je voyols que ces deux meschans destruisoyent une cité qui estoit au Roy pour un particulier. Je passay toute ceste nuict en collere ; et au matin monsieur de Burie m'envoya quérir pour entendre le jugement des procès. Et m'en allant je pensay à les garder de prononcer leur sentence; car, si elle estoit prononcée une fois , il n'y avoit plus ordre de sauver la ville que le comte Reingrave n'en eust les amendes, et qu'il estoit estranger dont le Roy avoit tousjours affaire de luy. Et en ceste collere j'arrivay à la chambre de monsieur de Burie , et trouvay qu'ils estoyent desja tous assis , les sacs sur la table. Ils virent bien à ma mine ce que je portois sur le cœur. Je pris une petite escabelle , et me mis au bout de la table , car ils
tenoyent tout Tenviron d'icelle. Et là commença ledit Gompain à faire de grandes remonstrances de ce forfait qui estoit advenu en la ville, et que tant de femmes eten£ans y avoyent perdu leurs maris et leurs pères; et que le Roy et la Royne nous avoyent envoyez-ià pour faiire ceste justice juste et raisonnable [ son harangue dura pour le moins demy heure] ; et que ce n'estoit rien de ceux qu'ils avoyent fait mourir, si les principaux autheurs ne perdoyent la vie, qui senirolt d'exemple à tout le royaume de France; et qu'ils vouloient lire leur sentence devant nous, pour puis après faire l'exécution en la prison, nous priant de leur prester la main forte; et commença de tirer la sentence du sac. Je regarday monsieur de Burie s'il diroit rien , car il touchoit à luy de parler premier qu'à moy. Et comme je vis qu'il se laissoit aller sans respondre, et que l'autre commençoità ouvrir la sentence pour en faire lecture, je luy dis : < Hola, monsieur de Gompain, ne passez pas plus outre que vous ne m'ayez respondu sur ce que je voos veux demander. » Alors il me dit qu'après qu'il auroit leuë la sentence il respondroit à ce que je luy demanderois , et quMl la vouloit lire aTBot que faire autre chose. Sur quoy je dis à monsieur de Burie en jurant : « Monsieur, dés le premier mot qu'il ouvrira la bouche je le tueray, si premièrement ne me rend raison de ce que je luy demanderay en vostre présence. » Alon monsieur de Burie luy dit : « Afonsieor de Gompain , il faut que vous entendiez ce qu'il toos veut dire , car peut, estre qu'il a entendu des choses que je n'ay pas entendu. » Alors je vis mon homme pallir ; il avoit raison. Je luy dis: t A qui est la ville de Gahors ?» 11 me respondit : • Elle est au Roy. — A qui est la justice? — Elle est au Roy. — A qui est FEgiise? • H me respondit qu'il n'en sçavoit rien. Alors je loy dis : « Niez-vous que l'Eglise ne soit au Roy . aussi bien que le demeurant? » Il me respondit qu'il ne se soucioit point de cela. Alors je lo) dis : « Avez vous departy la ville en trois corps c'est à sçavoir l'Eglise , la justice , et la ville «• parement, et sur chacune déclaré les amendes? » Il me dit lors que j'escoutasse leur sentence , et alors je le sçaurois. Surquoy je loy commence à donner du tu , luy disant : • Tu déclareras icy , devant monsieur de Burie et devant moy , ce que je te demande, ou je te poidray moy-mesmes de nies mains ; car j'en ay pendu une vingtaine de plus gens de bien q^« toy , ny que ceux qui ont assisté à ta sentence : » et me levé de dessus Tescabelle. Monsieur de Burie luy dit : « Parlez , monsieur de Com^i et dites si vous l'avez &it. • Il respondit : i Oay,
GOUmSNTÀIRES DE BLAISB DE HONTLCG. [l562]
monsieor. t Alors je luy dis : « 0 meschant paillard jtraistre à ton Boy, tu veux ruyner noe yille qui est au Roy , pour le profit d'un particulier. Si ce n'estoit la présence de monsieur de Burie, qui est icy lieutenant du Roy , jeté pendrois, toy et tes compagnons, aux fenestres de ceste maison. » Et dis à monsieur de Burie : t Hé , monsieur laissez moy tuer tous ces meschans traistres au Roy pour le profit d'antruy et le leur. » Surquoy je tiray la moitié de mon espée : je les eusse bien gardez de faire jamais sentence ny arrest ; mais monsieur de Burie me sauta au bras, et me pria de ne le faire point ; et alors tous gaignerent la porte, et se mirent en iuitte crians , si estonnez qu'ils sautèrent des degrez sans conter. Je Toulols aller après les tuer ; mais monsieur de fiorie et monsieur du Courre son nepveu , me tiodrent que je ne peus eschapper. La colère où /estoisneme permettoit estre maistre de moy : il ne faut pas donc trouver estrange si je les appelle meschans dans cet escrit. Monsieur de Burie y monsieur du Courre et moy, entrasmes dans an jardin. Ledit sieur àe Burie me dit qu'outre que j'avois gardé que ceste ville ne fust ruynée , je luy avois sauvé son honneur ; car le Roy , la Royue, et tout le monde , eussent tousjours dit qiill avoit pris argent , et que jamais il n*avoit lim entendu de tout cecy. £t alors je luy dis comme je Tavois descouvert ; et ay opinion qu'il 07 avoit nulle intelligence du costéde monsieur de Burie. Je disnay avec luy, etcroy qu'il ne mangea jamais quatre morceaux ; et tout ce jour la je le vis triste et en colère; et leur manda de ne procéder aucunement en chose que ce fust, jusques à ce que le Roy seroit aàverty du tout ; et manda au jage mage et aux autres que s*ils asststoient en aucune chose de ce que Compain et Girard fcroient , il leuriroit de la vie. L'un après l'autre le soir ils venoient s'excuser à luy, j'eutens ceux qui avoient assisté , confessant audit sieur qu'ils n'avoient jamais pensé en la ruyne <ivie portoit le jugement de ce procès; que c'estoit la rnyne d'eux mesmes et de leurs enfans : ils n'osojent parler à moy, ny se trouver là où j'estofs. Monsieur de Burie me disoit le tout ; iQ&is , quoy que ce fust , pas un n'osoit se trouver devant moy : je croy que j'en eusse estrange quelqu'un. Au bout de cinq ou six jours arriva le courrier que les parens et parentes de monsieur de Viole avoient envoyé devers le Roy, qui porta interdiction aux commissaires de ne tirer plus outre*, en aucune manière que ce fust, au faict dudit sieur de Viole, ny de ce qui des- |)eDdoit de ceste sédition , commandant d'eslargir ledit sieur de Viole et autres prisonniers ,
avec pleiges de se présenter toutesfois et quantes qu'il en seroit ordonné. Il ne faut pas trouver estrange si la ville de Cabors m'aime; car il semble qu'ils voyent , à la bonne chère qu'ils me font , le Roy ou un de mes seigneurs ses frères. Voy-là la deuxiesme fois qu'on m'a voulu corrompre par argent ; mais l'on ne me trouvera jamais par escrit au livre de telles meschancetez, et n'en crains personne du monde , non seulement en Guyenne, mais en Italie , là où j'ay eu de grandes et honnorables charges, où je pouvois gaigner deux cens mil frans pour le moins, si j'eusse voulu , comme ont bien fait d'autres qui ne s'en sont pas mal trouvez; et en eusse esté bien mieux recogneu que je n'ay esté. Mais je puis dire , et à la vérité , que jamais ne m'en suis revenu de charge aucune , qu'il ne m'ait fallu emprunter de l'argent pour venir en ma maison, et me suis voulu ruiner et patir tous les jours pour espargner la bourse du Roy , et non pour m'enrichir, non seulement moy, mais encore ceux qui estoient sous ma charge : et en y a prou qui sont en vie, comme le thresorier Beaucler, le contreroUeur La Molliere et autres , qui en porteront bon tesmoignage , qui s'en sont revenus aussi coquins que moy. Si quelque ville m'a fait quelque présent pendant ces troubles , c'a esté pour soustenir la grand despence qu'il me oonvenoit faire pour entretenir les gens et les seigneurs de ce pays : c'estoit ouvertement et non en cachette. Voilà la fin de la procédure de Cahors. Or ayant monsieur de Burie mesmes cogneu que ces deux braves commissaires n'alloient point franchement en besongne , et qu'ils ne ti* roient qu'à faire justice des Catholiques et non des Huguenots , il envoya en diligence à Bordeaux faire venir messieurs d' Alesme le vieux , et Ferron, conseillers en la cour de parlement, afin de bailler à ces commissaires pour contrecarre gens qui entendoient bien le chemin qu'il faudroit prendre. Et nous acheminasmes droit à Viltefranche de Roûergue, entendans de toutes parts que les Huguenots s'assembloient. Mon-, sieur de Burie fit venir les compagnies de monsieur le mareschal de Termes , de messieurs de Randan (l) , de La Vauguyon (2) , et de Jamac ; car nous n'avions que les nostres deux. £ttrouvasmes à Villefrauche monsieur le cardinal d'Armagnac , qui nous y attendoit pour se plaindre des églises que l'on luy avoit rompues, et mesmement à Villefranche , qui est de son evesché de Rodez. Et comme ils nous sentirent approcher, les consuls se saisirent de quati*e ou
(f ) Charles de La Rochefoucault, comte de Randao. (2) Jean d'Escars, seigneur de La Vauguyon.
COMMENTAIRES DE BLAISB DE MONTLUG. [1662]
cinq des principaux séditieux , et les trouvasmes prisoimleTS. Et le lendemain que nous fusmes arrivez , vindrent les susdits sieurs d^Alesme et de Ferron , lesquels les commissaires ne vouloient approuver , disant qu'ils n'avoient point de patentes du Roy ; mais à la fin nous nous en fismes accroire. Monsieur de Burie m^avoit prié de ne leur faire point de mal au départ de Gahorsy car ils ne desiroient que s'en aller. Ils commencèrent à faire le procès des quatre ou cinq que monsieur le cardinal d'Armagnac avoit faict prendre; et ne fut possible de faire condescendre les deux Gompain et Girard à faire justice ; nonobstant qu'on prouvoit par les plus grands de la ville une infinité de rapts et volemens, outre la rupture des églises. Ils demeurèrent huict ou dix jours en ceste dispute , et concluoient tousjours quUls dévoient estre relaxez ; et , encores que monsieur de Ferron eust sa femme et famille de la religion , neantmoins il concluoit tousjours , comme monsieur d'Âlesme, quMIs dévoient mourir. Monsieur le cardinal d'Armagnac et tous les officiers se desesperoient de ce que justice ne se faisoit point , et qu41s n'attendoient que tous malheurs après que nous serions passez , s'il ne se faisoit quelque justice. A la fin messieurs d' Alesme et de Ferron vindrent à mon logis me dire qu'il ne falloit point espérer que ces gens fissent jamais justice contre ceux de leur religion, et qu'ils ne feroient rien qui vaille avec eux , et qu'ils s'en vouloient retourner. Je les priay de ne nous laisser point. Alors monsieur d' Alesme dit : « Voulez-vous faire un tour digne de vous ? envoyez les faire pendre aux fenestres de la maison de ville , là où ils sont prison^ers , et vous nous jetterez de débat; car autrement il ne faut point espérer que justice s'en face. — Estes-vous tous deux de ceste opinion, dis-je? » Ils me respondirent qu'ouy. Ge fust assez dit. J'apellay le sergent de monsieur de Sainctorens , et luy dis en leur présence : « Sergent , va moy faire venir le geôlier : » ce qu'il fit; auquel je dis : t Baille luy ces prisonniers que tu tiens; et vous, sergent, prenez mes deux bourreaux , et les allez faire pendre aux fenestres de la maison de ville. » Et incontinent partit, et en moins d'un quart d'heure nous les vismes attachez aux fenestres. Lesdits commissaires cuidereot enrager , et le vouloient faire trouver mauvais à monsieur de Burie. Et le lendemain je leur reprochay , et leur dis , présent ledit sieur de Burie : « Monsieur de Burie et moy serons d'accord , et m'asseure que je vous feray pendre vous mesmes avant que le jeu se desparte et que nous sortions de ceste commission. L'on fait bruit que
monsieur le prince de Gondé a pris les armes et s'est saisi d'Orléans : si cela est vray , n'espeni autre chose , sinon que je vous Uendray ce que je vous ay promis. » Il ne tarda pas deux heuns que Rance , secrétaire du roy de Navarre, arriva, et porta les nouvelles à monsieur de Burie que monsieur le prince de Gondé avolt {ds les armes et s'estoit saisi d'Orléans ; et contdt merveille des grandes forces qu'avoit ledict sieur prince, eu esgardà celles duEoy; et que le roy de Navarre , monsieur le oonnestable , moasieur de Guyse, monsieur le mareschal de Saioet André , estoient tous ensemble , qui ne poavoient pas trouver un homme , et mille meusonges. Ledict sieur de Burie lui deffenâit de tenir ce langage, et qu'il ne luy aMtqaedela vie si j'en entendois aucune chose. Et manda secrettement ledict sieur aux commissaires qu'ils se sauvassent avant que ce bruit fust publié, car autrement il ne me pourroit garder que je ne les fisse mourir , comme j'eusse &ict. Ils &e se le firent pas dire deux fois , car ils s'achenûnerent secrettement , et ne sçeus leur partement jusques au lendemain. Je falsois chercher Rance: que si alors il me fust tombé entre les mains, je luy eusse appris de porter telles nouvdies qu'il avoit porté. Or nous fusmes d'opinion de nous en aller droit à Montauban , et nous jetter dans la ville avant qu'elle se revoltast , car nous eatendions que la ville d'Agen estoit révoltée, et avoient pris les officiers et consuls catholiques et les chanoines. Et allasmes à Sainct Âatony, pensant entrer le lendemain à Montauban; mais avant que nous fussions à moitié chemia, on nous dit que la ville estoit révoltée \ et ooas acheminasmes droit à Yilleneufve d'Agenois, et trouvasmes le tout révolté. Puis vinsmes à qq village nonamé Gallaplan , près du Port Saiocte Marie ; et trouvasmes aussi le Port Saincte Marie révolté , car ces gens avoient faict leur eotreprise de longue main. Ils estoient fort secrets. Et là arrestasmes que monsieur de Burie s'en iroit jetter dans Bordeaux avec les quatre coropagnies de gens-darmes , et moy , avec celles do roy de Navarre , qui estoient demeurées à Condom , de monsieur le mareschal de Termes, et la mienne , passerois la Garonne vers la Gascogne , et me tiendrois dans le plat pays vers TboulouseetBeaumondde Lomagne. Etainsiqaenoas nous voulions départir, arriva lecapitaine Saincte Geme , qui m'apporta lettres du Roy , lesquelles estoient de ceste teneur : Monsieur de MonU^^. je volts prie , si voiis desires jamais we p^^ service^ qu'incontinent et en diligence vousu^ veniez trouver avec la compagnie demonsteur le mareschal de Termes et la vosire, et avec î^
COMMBNTÂIRBS DE BLAISB DE MONTLUG. [1562]
cmpagniesdegens de pied dont je vous envoyé les commissions, laissant les noms des capitaines en blanc, car votês cognoissez mieux ceux gui le méritent que moy. Et^ laissant toutes choses^ je vous prie vous acheminer ^ car il faut sauver k corps de l'arbre j parce que^ le corps sauvé, les branches se recouvreront tousjours. Voy-là le contenu de ma lettre. Celle de moDSieur de Burie faisoit mention de ce qu^il m'escrivoit , et luy mandoit qa'il donnast le meilleur ordre qu'il poQjrrolt en Guyenne n'estant point encore advertie Sa Majesté de la révolte d'icelle. Monsieur de Bnrie print son chemin droit à Thonens, oùiltronya messieurs de Caumond et de DuraS; lequel sienr de Caumond estoit pressé de leurs Eglises d'estre chef; mais il n'en voulut oncques prendre la charge : aussi ne faisoit pas monsieur de Doras; mais à la fin fut contraint de la prendre, à la persuasion d'un personnage plus grand W luy* Lesquels firent grand chère à monsieur deBarie, et ne luy demandèrent rien, car ils tascfaoient toujours à le gaigner; mais il estoit trop honmie de bien. Ils s'en alla droit à Bordeaux , et le mal fut qu'il en envoya toutes les quatre compagnies vers la Sainctonge, et luy demeura seul dans Bordeaux , n'ayant que vingt cinq arquebusiers de garde. Et le mesme Jour que nous nous departismes, je me vins camper à la maison de monsieur de Beaumond près d' Agen, et aux villages voisins, où Je départis les six commissions que le Roy m'avoit envoyé , sçavoir , au csq^itaine Charry deux , au capitaine Bazordan autres deux , une au baron de Ciermon mon nepveu, et l'autre au capitaine Aome. Les sieurs de Cancon, de Montferrand, toate la noblesse d* Agenois catholiques s'estoient rendus auprès de moy. Et en la sale commencere&t à murmurer les uns et les autres que si Je les abandoonois ils cstoient perdus, et leurs /emmes, leurs enfàns, et leur maison en ruyne et perdition. Lectoure , place forte, estoit aussi révoltée, de sorte que la noblesse de Gascogne n'aYoît où se retirer, et tous se rendoient à moy : lesquels cntr'eux firent une conclusion que si Je prenois délibération de m'en aller trouver le Roy, comme il me mandoit, ils demeureroient sans chef, et qu'il me falloit prendre commç prisontuer,et ne me laisser partir. Sur le tard J'assem* biay tous ces seigneurs , et leur remonsjtray qti'ii ialloit que je depeschasse en diligence devers le Roy pour l'advertir de la révolte de toute la Guyenne , sauf Thoulouse et Bordeaux, ^t que ai celles-là n'estoient secourues, qu'elles «tolent en bransle d'être perdues , aussi biei» pe le reste : et le trouv.erent tous bon. Et Je depeschay incontinent le c^itaine Cousseil pour
donner advis au Roy et à la Royne de tout. Et après sa depesche faicte , monsieur de Masses , qui est dernièrement mort à Limoges, qui pour lors portoit la cornette de monsieur le mareschal de Termes , me dit en présence de tous que J'avois fort bien faict de prendre ceste resolution , car ils avoient fait un arrest entr'eux de me retenir par force. Le matin nous passasmes la rivière à deux ou trois ports toal-aisément , car Layrac estoit révolté , comme estoit aussi tout le pays de Bazadois , sauf la ReoUe, et Jusques aux portes de Thoulouse, sauf Auvillar et Condom, où le capitaine Aome (1) estoit avec la compagnie du roy de Navarre: et avant qu'elle y fut, ladite ville s'estoit révoltée par deux fois; mais le lieutenant gênerai , pommé du Franc , que J'ay cy-dessus nommé , avoit pris les armes pour deffendre l'authorité du Roy, et en estoit demeuré maistre : toutes-fois à la fin il ne fust pas esté le plus fort, sans ladite compagnie que J'envoyay dedans. Je mis ma compagnie à la Sauvetat de Gaure ; monsieur de Terride avoit la sienne aux environs de sa maison, en ses terres ^propres , car Beaumont estoit aussi révolté. Monsieur de Gondrin et moy parlasmes ensemble à ma maison , au Sampoy en Gaure , là où Je l'avois assigné , et là conclusmes de faire amis tous les gentils-hommes catholiques , afin que nous fussions tous unis ensemble. Et pour-ce que les seigneurs de Firmarcon (2) et de Terride, tous deux sortis d'une maison, nes'entr'aimoient point , nous arrestasmes de les foire amis , et les assignasmes à se trouver à Faudouas , où il se trouva une bonne compagnie de noblesse : et comme nous y fusmes , les fismes bops amis. Le capitaine Charry partit en diligence pour s'aller Jetter dans Puymirol , pour-ce que Je fus adverty que les ennemis Tavoient abandonnée et prins l'artillerie qu'y estoit pour porter à Ageu. Ledit capitaine Charry alla passer la rivière à La Magistère , et fut au point du Jour dans la ville, car les bonnes gens l'ouvrirent ; et n'y avoit que dix soldats au chasteau, lesquels se rendirent. Soudain chacun des autres capitaines print incontinent son party pour aller dresser leurs compagnies. Et comme nous eusmes disné, vint un homme à cheval , qui estoit party en poste de Cahors, ayant cheminé toute la nuict et prins un cheval de loiiage à La Magistère , là où il luy flit dit que j'estois à Faudouas ; et me porta une lettre de monsieur de La Rocque des Ars , près Cahors , un mien parent, laquelle lettre se trouvera enregistrée au Registre du parlement de
(i) D'autres le nomment Aroay.
Bernard de Narbonne, seigneur de FimiacoD.
(ÏOHBlENTÀIBfiS DE BLAISK DB MONTLUC. [iS%^]
ThouloQse , dont la teneur estoit telle : Monsieur, anjourd'huy environ midi est arrivé icy un gentil-homme venant de la Cour à grand journées, lequel, ayant demandé à Vhostelerie s'il y avoit homme qui vous cogneust, Vhoste luy a dit quefestois à la ville, et que je vous apparlenois de parenté : surquoy il m! a envoyé soudain quérir par Vhoste. Et comme j'ay esté devant le logis, il a dit audit hoste qu'il f entrait dans sa maison. Je Vay voulu embrasser, m^is il m'a fait signe que je ne le touchasse point. Et estans luy et moy seuls, il m'a dit quHl estoit de la comté de Foix et au roy de Navarre ; et qu'à Orléans luy estoit mort un médecin, de peste, à son costé , dont il estoit encores pestiféré. M* ayant dit en outre que j^ allasse incontinent cercher de l'ancre et du papier, ce que promptement j'ay faict , et devant le logis mesmes m'a fait escrire ceste lettre j et m'a prié de la vous envoyer en poste. Ladite lettre disoit ainsi : Monsieur, m'en revenant de la Cour , je suis passé à Orléans, où j'ay laissé 7nonsieur le prince de Condé , qui assemble de grandes forces , et des-ja en a beaucoup. Il y a un capitoul de Thouhuse qui s'en vient à grandes journées après, et pense qu'il passera ceste nuit icy^ lequel a promis audit seigneur prince de luy rendre à sa dévotion, dans le dixhuitiesme de ce mois[qm estoit en may], la ville de Thoulouse, Ledit capitoul s'est descouvert à moy ;je vous en ay voulu advertir en extrême diligence, afin que vous y pourvoyez s'il vous est possible. Et pour les raisons que vous escrira monsieur de La Rocque , je n'ay point voulu signer ceste lettre^ mais je l'ay fait signer au dict sieur de La Rocque. Voylà le contenu des deux lettres , lesquelles ayant veuês , je tiray à part les susdicts seigneurs , et , leur ayant communiqué lesdictes lettres , je les envoyay incontinentj par hommeexpresenposte,àmonsieur le premier président Mansencal ; et fis promptement trois depesches aux capitaines fiazordan , baron de Clerroon , et Aorne , leur mandant par Icelles que jour et nuict ils fissent diligence d'assembler leurs compagnies de gens de pied que je leur avois baillées, et qu'ils s'approchassent le plus près de Thoulouse qu'ils pourroient. Monsieur de Terride s'en retourna en diligence pour tenir preste la sienne de gensdarmes. Les sieurs de Gondrin , de Flrmarcon et moy, nous en retournasmes en diligence pour assembler de la noblesse. Or le messager ne peust arriver à Thoulouse de ceste journée là, qu'il ne fust trois heures de nuict; et monsieur le président se trouva couché , et ne luy peust bailler les lettres jusques au lendemain matin , qui estoit le doa-
ziesme de may : en quoy monsieur le président fit une erreur , d'autant que le matin il alla assembler toutes les chambres, et là , en présence de tous, lesdites lettres furent lues : et moy fea fis une autre , n'ayant esté si ad visé de luy mander qu'il la communicast à peu de gens. Cela fut cause que ceux de leurs compagnies qui estoient de la religion nouvelle et de l'entreprise, au sortir du palais , advertirent tous tes autres de leur intelligence, pour les faire haster de se saisir de la maison de la ville et de l'artillerie, et n'attendre point jusques au dix huictiesme dodict mois ; car j'escrivois aussi par madicte lettre que je mandois en diligence aux capitaines Bazordan et baron de Glermon , qu'en Êûsant les compagnies ils marchassent devers ladicte ville de Thoulouse , laquelle plus de huiet jours auparavant estoit entrée en grand soupçon, pource que ceux de dedans y voyoient arriver de jour à autre beaucoup de gens estrangers et incogneos de leurdicte ville. Et lesdictes lettres arrivèrent sur ceste peur. Tavols, ne sçachant eneores rien de cecy , envoyé ma compagnie à La Moojoye , près La Plume. Et le lendemain mesmes, qui fut le dix huictiesme , m'en estant retourné au Sampoy , je receus deux lettres tout à un coup , l'une de monsieur de Terride , et deux autres d'advertissemens que l'on luy donnoit. Eo l'une y avoit : Monsieur, quatre enseignes dt gens de pied sont arrivez dans Montauban, qvi viennent devers les Sevenes, et sont entrez à ia poincte du jour, ayant cheminé toute la nuicL En l'autre lettre y avoit qu'il estoit passé uw enseigne noire sur le pont du Buzet au delà de Thoulouse, portant une escharpe blanche , qjâ tenoit le chemin de Montauban. Monsieur de Terride me mandoit que je tinsse Tadvertissement pour tout seur. En mesme instant J'avos receu une autre lettre du vicaire d' Auch et des consuls de ladicte ville , lesquels me prioientde vouloir aller en toute diligence audict Auch , oa autrement que tous se mettroient en pièces les uns et les autres. J'escrivis en la rué mesmes ca hastc quatre lignes à monsieur de Terride, le priant tenir sa compagnie preste , et asscmbJer le plus de gens qu'il pourroit. Et après je montay à cheval , ayant monsieur de Fontenille avei*ques moy, et m'en allay en toute diligenct droict à Auch , combien que je n'estois licotenant du Roy , ny n'avoîs aucune puissance àt commander , ains tout ce que j'en faisois n estoii que pour l'affection et volonté particulière qa< je portois au service du Roy. J'estois bien as seuré que, faisant bien, tout seroit trouvé boi de ceux qui tenoient le party du Roy: pour \e, autres , je ne m'en suis pas fort soucié ; je les a}
COMMSNTAIKBS BE BLAlSti BB HONTLUC. [l562|
toDsjoars mieax aymé avoir pour ennemis que* pour amis.
Arrivant à Sezan, une lieuê du Sampoy, il m'arriva un homme de Thoulouse, que monsieur le preddent de Manseneal m'envoycit, par lequel il me mandoit qu'il avoit reçeu mes lettres, me priant d'aller secourir ladite ville de Thouloose, parce qae les Huguenots s'estoient saisis delà maison commune d'icelle , et de l'artillerie qui estoit dedans. Je descendis devant le village, sousonoime, et là depeschay vers monsieur le président qu'il advertist en diligence les capitaines 808 nommez qu'ils s^allassent Jetter dans ThouloQse, et que j'allois faire marcher la compagnie de monsieur le mareschal de Termes , qui estoit à Pessan près d'Auch, afin qu'elle se reodist au point du jour à Thoulouse, et qu'ils eu^ot courage seulement , car Je serois bien tost à eux. £t baillay quatre ou cinq blancs si> goez à mon secrétaire , pour dresser lettres à monsieur de Gondrin et autres, afin de les faire partiret acheminer devers Thoulouse. Puis m'en aliay courant à Auch, après avoir aussi mandé à nm compagnie qu'elle s'en retournast en diligence à La Sauvetat. Et estant arrivé tout à Jeun â une heure après midy à Auch, j'escrivis en tlisnant deux lettres, Tune à monsieur de Bellesarde ^ n'y ayant que deux lieues Jusques à sa maison , et l'autre au capitaine Masses , qui en fôtoit à demy lieue ; mandant à monsieur de Bei/egarde (1) qu'il partist incontinent en poste, et qu'il s'aliast jeter dans Thoulouse pour commander aux aroneSy faisant aller après luy Jour et nuict ses armes et grands chevaux. Monsieur <Ia Masses partit dés qu'il eut parlé à moy, et n arresta qu'il ne fost dans Thoulouse le lendemain matin au point du Jour : et monsieur de ^elleg^rde y estoit arrivé deux heures après minuict ; le baron de Clermon entra le mesme matin. Et à l'instant que lessoldats entroient, ilsalloient au combat , qui estoit depuis la place Sainct ^îearge jusques aux deux portes de la ville qui tirent vers Montauban, lesquelles portes les ennemis teooieat. Le capitaine Aome entra environ deux heures après midy, comme fit aussi en mesme temps le capitaine Bazordan. Et, comme j'eus pacifié Auch , il me souvint des lettres de monsieur de Terride , et pensay que ces enseignes qui estoient arrivées à Montauban , n'es- ^ient là , sinon pour secourir leurs gens qui combattoyent h Thoulouse; surquoy Je depeschay soudain un soldat sur un bon cheval, luy œmmandant qu'il prinst le chemin droict à Caudecoste, et qu'il passast la rivière à Las Peyres.
(I) Pierre de Saiot-Lary, baron de Bettegarde.