‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 20 sur 58 · I. C. D. M. T. Vïï · texte numérisé non relu

I. C. D. M. T. Vïï

J'escrivis au capitaine Charry quMncontinent ma lettre reçeuë il s'acheminast jour et nuict droict à Thoulouse, et qu'il fist alteà Fronton. De me&mesj'en depeschay un autre devers monsieur de Terride, pour faire passer sa compagnie à Borret, luy mandant aussi qu'elle gaignast Fronton, et qu'ils demeurassent nuict et Jour à cheval, et, en attendant le capitaine Charry, qu'ils gardassent que ceux qui viendroient de Montauban ne peussent gaigner Thoulouse. Une heure après ces deux depesches, il me prit une opinion que, si le soldat ne pouvoit passer à Las Peyres^ ou qu'il fust prins, le capitaine Charry uapourroit estre adverty, et la ville demeureroit en danger d'estre perdue ; qui fut cause qu'incontinent J'en depeschay un autre qui prit le chemin vers La Magistère; et estoit le lendemain midy avant qu'il y peust arriver, car le premier avoit esté chassé plus de trois Ifeués. Le capitaine Charry partit incontinent, se faisant porter pain et vin, comme Je luy avois escrit et comme il avoit appris sous moy, afin que les soldats n'entrassent en aucune maison. Il entendoit aussi bien qu'homme de France comme il falloit exécuter ces diligences. Et arriva avec deux ou trois cens hommes, environ deux heures après minuict, à Fronton, où il trouva la compagnie de monsieur de Terride ; tellement qu'avant se recognoistre ils se cuiderent battre. Et comme le capitaine Charry fut à une lieue de Fronton, deux ou trois chevaux huguenots, qui estoient des gens du vicomte de Bourniquel, se meslerent la nuit parmy eux. ; et , entendans que c'estoient des nostres , il prindrent le chemin droit à Montauban, et trouvèrent les cinq enseignes qui estoient desja à moitié chemin de Fronton à Montauban ; et , ne pouvant nombrer nos gens à cause de l'obscurité de la nuit, ils leur dirent que les nostres estoient trois fois plus de gens qu'eux , et que c'estoit le capitaine Charry qui les roenoit : qui fut cause qu'Us s'en retournèrent en arrière, et moy Je m'acheminay avec ma compagnie. Monsieur de Gondrin me vint trouver auprès de Faudoas. et le lendemain matin nous en allasmes à deux lieues de Thoulouse , et en un village nommé Daux , attendans tousjours des gentilshommes qui nous suyvoient en poste. Ledlct sieur de Terride s'y rendit le soir seulement, à cause qu'il n'estoit peu passer avec sa compagnie. J'advertis monsieur le premier président et monsieur de Bellegarde de nostre arrivée, et que le matin au. soleil levant nous serions avec eux ; mais que cependant il megardassent la porte Sainct Subran libre, et qu'ils ne se souciassent d'autre chose, sinon que Je pousse entrer. La haste que J'avoîs fut cause que J'oubliay de leur escrire que j'a-

COMMENTAIRES DE BLAISB DE MONTLDC. [tâ62]

vois envoyé à Fronton , sur le chemin de Mon* tauban , pour combattre le secours qui pourroit venir de ce quartier - là. Et eux , ayant entendu aussi bien que nous l'arrivée de cinq enseignes qui estoient à Montauban ^ craignans que ceste nuict-Ià ils entrassent par les deux portes qu'ils tenoient, furent d'opinion d'entrer en composition : à quoy Rapin estoit député pour les ennemis, et monsieur du Masses pour la ville. Cependant les escarmouches cessèrent trois ou quatre heures. £t en ces entrefaictes arrivèrent à messieurs le président et de Bellegarde les lettres que je leur escrivois d'Auch ; mais par fortune monsieur le président envoya la sienne à monsieur du Masses, afin qu'il la leur monstrast, pour leur donner plus d'envie de faire paix. Contre le sçeu de monsieur de Bellegarde, ledict sieur du Masses, qui desja s' estoit desparty de Rapin, ayant veu ma lettre , tourna devers luy pour lui monstrer ladicte lettre ; lequel l'ayant veué, fût fort triste, disant au capitaine Masses qu'ils se tenoient pour perdus puis que j'estois si près. Ils avoient entendu que leur secours s'en estoit retourné à Montauban, mais les nostresn'en avoient rien sçeu : à la fm ils se résolurent que le lendemain matin ils en parleroient encores ; et en mesme instant s'allèrent préparer sans que ceux de la ville en entendissent rien, en sorte qu'ainsi que la nuict se fermoit ils commencèrent à abandonner les remparts qu'ils avoient faicts par les quantons des rués. Nos capitaines s'en apperçeurent , et commencèrent à charger de rue en rue; mais la nuict les empescha qu'ils ne peurent cognoistre la sortie des portes^ et gaignerent les vignes en fuitte et routte ; ils y perdirent cinq enseignes. Nous avions fait nostre ordre de combattre en ceste manière : que messieurs de Terride et de Gondrin dévoient passer outre sans s'arrester dans la ville, menant ma compagnie et la noblesse avec eux, et sejetter au devant des portes qu'ils tenoient hors la ville; et moy je descendrois à pied combattre avec la compagnie de monsieur de Termes, laquelle je voulois faire descendre, ayant nos gens de pied et de ceux de laville; et voulois arriver et combattre de jour.Or le matin, une heureavant jour, comme nous commencions à marcher, nous arriva un capitoul de Thoulouse, nommé monsieur Durdes, qui m'apporta lettre de monsieur le président et de monsieur de Bellegarde, nous mandant la sortie et fuitte des ennemis; de quoy je fus bien marry, car, s'ils m'eussent attendu, il ne s'en fust pas sauvé un couillon; et Dieu sçait si j'avois envie d'en faire belle depesche, et si je les eusse espargnez. Ceux qui estoient venus de Foix s'en retournèrent vers ledict pays de Foix en desor-

dre et en routte , car les paysans mesmes en tuèrent beaucoup ; et les autres s'en allere&t chacun ducosté d'où ils estoient venus. Et m-là comment la ville fut secoumê , où le combat dura trois jours et trois nuicts, pendant lequel se bruslerent de plus de cinquante maisons les unes sur les autres ; et y mourut beanoonp de gens de tous costez, entre antres deox frères de monsieur de Savignac deCommenge. Anostre arrivée (1) nous allasmes descendre devant le palais, tous armez, mon enseigne et guidon desptiez; et pour cent cinquante ou deux cens gentiishommes que nous pouvions estre ensemble avec ma compagnie, c'estoit une belle trouppe : il la faisoit fort beau voir. Nous trouvasmes toute ia cour assemblée, laissant penser à un ehacnnsi nouis fusmes les biens reçeus. Je leur dis qu'encor que je ne feusse pas lieutenant de Roy, si est-ce que le serviee que j'avois de long temps voué à leur ville, et particulièrement à la ooor de parlement, estoit cause qu'après Tadverlisseraent reçeu , j'avois assemblé le plus d'amis qiK j'avois peu pour la conservation de leur ^iile, seconde de la France , et que je fasse sm mesme deslors: «'mais, messieurs, dis-je, an long temps que j'ay porté les armes, j'ay appris qu'en tels affaires il vaut mieux se tenir au dehors pour y faire acheminer le secours, sçachant bien que ceste canaille n'estoit pas pour forcer si tost vostre ville. Que s'ils m'eussent attendu, jamais entrepreneurs n'eussent esté mieux accommodez ; puis que Dieu vous a délivrez, c'est à présent à vous à faire des vostres, et faire punir les cantons des charoigoes de ces meschans, traisti^s à Dieu, au Roy et à leur patrie, i Monsieur le président Mensencal me fit une rernoostrance fort honorable, et me remercia bien fort. et tonte la compagnie :. messieurs les capitonis nous baillèrent incontinent logis, et à mesneiostant se mirent à Informer contre ceux qui estoient demeurez dans la ville et ceux qui avoient esté pris à la sortie , et dés le lendemain commencèrent à faire justice. £t ne vis jamais tant de testes voiler que là; j'estois cependant asseï occupé ailleurs , car il ne s'en fallolt guère qne la ville ne fust saccagée des nostres mesmes. parce que, comme ceux des environs entendirent que ladicte ville estoit secourue , ils ^ndrent courant tous au pillage, paysans et autres; et ne leur bastoit de saccager les maisons des Huguenots, car ils commençolent à s'attaquer à celles des Catholiques ; et la maison de mcmsieur le président de Paalo mesme cofda estre saccagée, à laquelle moy-mesmes courus, à cause qne

(I) Le 18 mai.

COMMEIfTAIBSS DE BLAISB DE HONTIUC. [1562]

qadqa'an sema on brait qu'il y avoit dedans an escollier sien parent qui estoit lingnenot ; tottteskis il ne se trouva point Et fds contrainct , pour rompre le desordre, de faire monter à clie- Yâl la compagnie de mopsienr de Termes et la mienne, dont la moitié marchoit de six heures en six henres dans la ville, armez et montez, de six en six par les rues.

Le troisiesme jour on me vint dire que monsiear de Sainct Paul (1), de la comté de Foix, arrivoit, venant dudit Foix avec trois ou quatre mil hommes^ et monsieur de Lamezan de Gommenge, avec sept ou huict cens ; lesquels, s'ils fassent entrez , il ne m'eust esté possible, ne à tons ceux qui estoient dedans, de garder que la TJIle ne fast esté saccagée : au moyen de quoy je manday en diligence les capitouls fermer les portes; et toute la nuict nous demeurasmes à cheval par les rués, et toutes les compagnies de gens de pied tontes en garde aux portes, ensemble tonte la ville en armes , tout ainsi comme qnand ils estoient au combat. Le capitaine Charry et la compagnie de monsieur de Terride ne bougeolent des deux villages qui sont entre Fronton etThoulouse. Monsieur de Sainct Paul se logea avec ses gens aux fauxbourgs , et monsieur de Lamezan aussi, bien marris de ce que Ton ne les iaissoit entrer, menaçant qu'une autre fois ils ne viendrolent pas secourir la ville. Toutesfois leur secoure n'apportoit que mal-heur, veu qu'ils n'estoient arrivez au temps qu'il falloit arriver. Je fis sortir monsieur de Bellegarde le lendeinain ^ pour leur dire qu'ils perdoient temps, car lis n y entreroient point. Monsieur de Sainct Pftui s'en retourna avec ses gens , et monsieur de Lamezan en renvoya les siens, entrant deà^aa avec ses serviteurs seulement. Messieurs l€s capitouls (2) et moy nous accordasmes de classer tous ceax qui estoient venus des environs, et avec les trompettes de la ville et nos tabourins les cries furent imites , de sorte qu'en Cm nous demeurasmes maistres ; neantmoins il ^^ fnt possible que tousjours quelque chose ne s'y remuast : qui fut cause que je liis sortir tous aos gens de pied et gens de cheval dehors la yiHe^ et remis le tout entre les mains des capitouls. Je donnay une compagnie au capitaine Masses frère de Taisné , pour demeurer dans la ville, et à monsieur de Greplat, fils de monsieur le premier président Mansencal , une autre , le quel Tavoit desja presque faicte; et ainsi fis vnider la ville (3) , en laquelle ne demeura, si non les citoyens et ces deux compagnies.

(1) De Tinemar» haroo de Saint-Paul.

(2) Les anciens capitouls avoient été chassés; il s'agit donc

Capitaines mes compagnons^ considérez combien peu s'en fallut que ceste opulente cité , la seconde de France, ne fust destruicte et ruinée pour Jamais. Il y a un gentil-honmie aux portes de Montauban , qui s'appelle monsieur de La Serre, auquel les Huguenots bruslerent la maison , qui me dict avoir veu un sinode où il fttt arresté que s'ils pouvoient venir à bout de leur entreprise, qu'ils vouloient entièrement destruire ladicte ville , et prendre les ruines qui leur seroient nécessaires pour les porter à Montauban, afin d'agrandir leur ville trois fois plus qu'elle n'est, y comprenant les fatixbourgs, et vouloient mettre dedans un ruisseau qui fait moudre le moulin dudit sieur de La Serre , afin qu'il ne fust jamais mémoire de Thoulouse. Outre le tesmoignage du gentU-homme , cent autres le m'ont confirmé dans Thoulouse. Ce sont des discours des surveillans , car les grands qui tenoient la queue de la polsie se fussent bien gardez de destruire une telle ville , laquelle le Roy n'eust Jamais recouverte à mon advis. Doncques vous pouvez notter la grande et extrême diligence que Je fis, commençant à l'advertissement du capitoul, qui avoit promis à monsieur le prince de Condé de luy livrer là ville , puis la diligence que Je fis faire aux compagnies , qui n' estoient pas à demy complettes, pour se Jetter dedans ; après, la diligence de monsieur de Bellegarde et celle du capitaine Masses avec sa compagnie ; d'ailleurs la diligence que Je fis d'advertir le capitaine Charry, et la pourvoyance d'envoj'cr un autre messager après le premier, pour mander la compagnie de monsieur de Terride passer à Borret ; en outre, la diligence d'advertir monsieur de Gondrin et autres : toute laquelle conduicte se fit en trois Jours et trois nuicts. Partant, si vous voulez prendre cest exemple et le retenir, il vous servira à ce que vous ne perdiez point une heure de temps. Et encores que J'aye escrit au commencement de mon livre que mes diligences et prévoyances promptes estoient cause de la réputation que Dieu m'a donnée , en ce fait comme aux autres, l'on le peut icy cognoistre ; car, si J'eusse failly d'une minute , la cité estoit entièrement perdue. Vous ne devez donc vous dedaisgner d'apprendre quelque chose de moy , qui suis aujourd'huy le plus vieux capitaine de France, et à qui Dieu a autant envoyé de bonnes fortunes qu'à tout autre. Mais vous devez , ce me semble, fuyr d'apprendre de ceux qui tousjours ont esté battus et qui ont f uy la pluspart du temps

de ceux que les Catholiques avoicnt nommés à leur place. (5) Il périt plus de trois mille personnes.

par tout OÙ ils se sont trouvez; d'autant que si vous apprenez aux escoUes de ceux-là , à grand peine deviendrez vous jamais gueres bons docteurs en armes. Si J'eusse considéré , et que je me fusse arresté en consultations, pour sçavoir si avant rien entreprendre je devois envoyer devers monsieur de Burie, qui estoit lieutenant du Boy, je vous laisse à penser si les Huguenots eussent eu le loisir de faire leurs affaires. Il sembloit, quand ils oyoient parler de moy, qu'ils avoient le bourreau à la queue ; aussi m'appelloient-ils ordinairement le Tyran. Quand vous vous trouverez en quelque lien pour faire un service notable, n'attendez le commandement si c'est chose pressée, car cependant vous perdrez tout; et, perdu pour perdu, tentez fortune : après on trouve que tout est bien faict. Je sçay qu'il y a beaucoup de gens qui trouvent estrange que la ville de Thoulouse m'aime tant : s'ils faisoient autrement, ils degenereroient de toute bonne nature , car ils vous confesseront que je sauvay la cité, ensemble leurs vies et leurs biens , avec l'honneur de leurs femmes ; car sans mon prompt secours et de mes amis, plusieurs eussent peut estre prins l'effroy : au moyen dequoy j'espère qu'ils ne me seront jamais ingratsdu bon office qu'ils ont reoeu de moy en ceste occasion. Et si aucun vouioit dire que tout ce que j'en fis estoit pour le service du Boy, je respondray à cela que pour lors je n'avois charge aucune de Sa Majesté , sinon macompagnie d'hommes d'armes ; car monsieur de Burie estoit lieutenant de sadicte Majesté, comme j'ay dict , en Guyenne , et monsieur le Connestable en Languedoc. Je ne veux pas nier aussi que je ne le fi^e pour l'envie que j'ay de faire service à mon Boy, non seulement pour obligation à cause de l'Estat , mais aussi pour l'affection que j'ay tousjours porté au service de Sa Majesté , et encore pour Tamitié que je portois et porte à ceste cité ; car le desespoir auquel J'estois de la voir en bransle d'estre ruynée me fit prendre la peine que j'y pris. Et ne faut pas donc trouver estrange si ceste cité veut mal à ceux de ceste religion nouvelle, et si ellerleur est ennemie ; car il n'y a ville en France qui ayè couru un si grand péril que ceste ville-là , ny qui se soit tousjours monstrée plus affectionnée au Boy ny à son service , ny qui plus aye combattu pour se conserver sous sonobeyssance. Bouen se laissa prendre sans combattre, Lyon, Bourges, Poitiers. Paris ne s'est pas trouvé en ceste extrémité, estant aussi autre chose que les autres; Bordeaux ne se deffendit pas, car ce ne fut qu'une surprise qu'ils vouloient faire au chasteau Trompette, le tenantpour tout assuré, d'autant que monsieur de Duras le jour raesmes

estoit aux portes de Bordeaux. Donoqnes nous pouvons tous confesser avec la vérité , qu'il n'y a ville qui aye combattu et couru fortune comme celle-là, ayant vertueusement repoussé les Huguenots qui s'estoient saisis de la maison de ville et tenoient des portes par lesquelles ils pou* voient faire venir secours de Montauban.

Je fus conseillé d'aller devant (l) Montauban, plus pour tirer les soldats des environs de ThoQlouse et de dedans la ville, et manger le pays ennemy , que pour espérance que j'eusse de la prendre , car je sçavois bien qu'il y avoit dedans beaucoup de gens qui s'y estoient assemblez pour l'entreprise de Thoulouse. Et m'y acheminay , n'ayant que six enseignes de gens de pied , qui estoient celles de monsieur de Sainetorens , de Bazordan , baron de Oermon , Arne et Gharry, et me baillèrent ceux de Thoulouse deux canons et une coule vrine, et firent une bonnesteté aux soldats , car ils leur donnèrent une paye. Et comme je fus devant Montauban, je trouvay qu'il y avoit deux mil et deux cens soldats estrangers, et mil ou douze cens hommes de la ville , tous bien armez : et j'en pouvols avoir huict ou neuf cens , la pluspart desquels n'avoient jamais porté armes, car tous les bons soldats s'estoient retirez avecques les Huguenots après la malheureuse paix , et ce par contralncte , car ils ne sçavoient mestier aucun , ayant duré les guerres longuement , et ayant esté entretenus en Italie et aux autres conquestes du Boy. Les bons ministres leur promettoîent non seulement des richesses , mais, à ce qae j'oyois dire, paradis comme s'ils en eussent en la clef. Voylà encore un autre malheur que nous amena ceste paix , d'avoir demeuré longtemps sans pouvoir dresser de bons soldats. Et comme je fus devant Montauban , je fîis c<mtraint de tenir tous mes gens de pied au booi^ de l'Evesché ; car de les séparer , ils me faisoient de si grandes sorties , qu'ils me ramenoient les nostres sur les bras de la gendarmerie , sans laquelle ils estoient plus forts que moy et m'eussent taillé en pièces ; et pour un que les nostres estoient, il en sortoit dix : tellement que le deuxiesme jour je fus contraint partir de l'Evesché pour aller secourir monsieur de Terride, que j'avois laissé aux fauxbourgs qui tirent veis Moissac , auquel j'avois baillé la compagnie de monsieur de Bazordan ; et trouvay que les ennemis les avoient jettez hors du bourg près d'une tuillerie , et parlay aux soldats , aosquels je fis baisser la teste pour regaigner le bourg,

(f ) Voyez de Tboa : il y a plosieors difTérenoes eotre ce qu'il rapporte et oe que dit Montluc,

COHMBNTAIBES DB BLAISE D£ HONTLUC. [1562]

leur faisant la cargne. Et pource que J'estois veoQ là en courant , et que tout à coup Je donnay la cargue , je ne trouvay près de moy que le capitaine Gabarret^ qui est en vie , monsieur de Germon, qui est de la maison de Faudoas, moDsienr de Beaucaire, qui est mort, et trois ou quatre de ceux de monsieur de Terride , sans plus; et donnasmes de telle sorte , que nous les rameoasioes battans dans le guichet de la porte de la ville, la pluspart desquels ne peurent rentrer, car ils prindrent à main. gauche droit au pont, les autres à main droite. Et si la grand porte eust esté ouverte ^ nous eussions peu entrer dedans, carie cheval de monsieur de Beaucaire fot tué sur la porte , près le guichet , et le mien blessé tout auprès. Et ainsi nous retirasmes , car toute la muraille estoit bordée d'arquebuziers; et furent blessez deux chevaux en nous retirant, de ceux de la compagnie de monsieur de Terride qui nous avoient suivis. Le troisiesme jour je prins resolution de nous retirer , car la gendarmerie ne poQvoit plus tenir escorte aux gens de pied : et d'autre part , quand bien j'eusse fait batterie , je n'eusse osé donner l'assaut , au nombre qu'ils estoient dedans et au peu que j'en avois dehors. Et renvoyay l'artillerie à ThouloQse, et les capitaines aux lieux qu'ils me demandèrent pour parachever de faire leurs compagnies. Monsieur de Terride s'en alla à Beaumont de Lomaigne , et aux environs de sa ïïi^sùùj car les ennemis avoient abandonné Beaumont quand il nous sentirent approcher. Je repassay la rivière à la pointe de Moissac avecques la compagnie de monsieur le mareschal de Termes et la mienne , et la compagnie de monsieur de Sainctorens d'arquebuziers à cheval et ^ pied , que je tenois tousjours près de moy pour ma garde. J'envoyay le capitaine Charry à Puymirol y pour achever de faire ses deux <^mpagnies pour faire la guerre à ceux qui tenoient Agen. Et comme j'euz passé la rivière du costé de la Gascogne , je renvoyay la compagnie de moQsieQr le mareschal de Termes vers Auch, àûn de tenir en crainte tout ce quartier-lA ; monsieur de Gondrin en Armagnac avecques la noblesse qu'il avoit amené , pour garder que rien ne serevoltast. Or j'avois laissé le capitaine Ame aCoodom, pour tenir ce païs-là en crainte, lequel pouvoit avoir quatre-vingts sallades. J'euz advis que messieurs de Duras et de Gaumont tenoient un conseil à Agen , et que monsieur de Caumont venoit le soir coucher au passage : scaehant cela^ J'envoyay un homme au capitaine Ame, adQn qu'il se rendist deux heures après mtnuict à Astafort , et qu'il n'entrast point dans la ville, niais qu'il m'attendist là en ba-

taille ; ce qu'il fit. Et comme Je voulois partir h l'entrée de la nuict , monsieur de'Sainct Paul^ où je m'estois retiré, tout auprès deDouzac, me demanda où je voulois aller. Alors je luy dis en secret que j'allois porter une chemise blanche à monsieur de Gaumont au passage. Il me dit et asseura qu'il s'en estoit party le jour devant après les conclusions faites , et baillay les charges à des capitaines , pour lever d'autres gens : qui fut cause que je m'arrestay , laissant reposer noz chevaux et la compagnie de monsieur de Sainctorens. Et comme ceste entreprinse me failloit, une autre se présenta, par-ce que ce mesmes matin que j'allois donner la camisade à monsieur de Gaumont , il estoit sorty six cens hommes de Nerac pour aller donner une autre camisade au capitaine Molia , qui s'estoit jette dans Franciscas avec soixante ou quatre-vingts hommes , et les gens de la ville. Et avoient prins ceux de Nerac quatre cens corselets du magasin du roy de Navarre , et lui donnèrent trois assauts sur la pointe du jour , queue sur queue ; mais ils furent tousjours repoussez. Par malheur j'arrestay là jusques à la nuict; car , si Je fusse party le soir , comme j'eusse fait sans ce que me dit monsieur de Sainct Paul, ayant failly monsieur de Gaumont, je venois assez à temps pour combattre les six cens hommes de Nerac. Ma diligence me faillit à ce coup. Et à la pointe du jour nous fusmes ensemble , le capitaine Ame et moy , et marchasmes droit à Moyracs , pour-ce que le capitaine Ame me dit qu'il avoit esté adverty que ce matin mesmes ceux de Nerac sortoient, et qu'ils avoient prins toutes les armes du chasteau , mais il ne sçavoit où ils dévoient aller : et encores les eussions nous rencontrez', si ce ne fut esté que monsieur de Sainctorens s'alla amuser à une escarmouche contre ceux de Layrac , qui estoient sortis bien avant vers les vignes ; et me cousta plus d'une heure avant que je le pusse faire retirer , à cause qu'il leur vouloit faire une cargue jusques à la porte de la ville, s'il les eust peu tirer des vignes. Et comme nous fusmes près Moyracs, eusmes advis que les ennemis estoient devant Franciscas ; ce qui nous fit mettre au trot sans cesser , jusques à ce que nous fusmes auprès dudit Franciscas. Et envoyay six chevaux pour recognoistre là où ils seroient, lesquels me mandèrent qu'il y avoit près d'une heure qu'ils estoient retirez devers Nerac , pour avoir entendu le partement du capitaine Aorne (i) la nuit de Gondom , car ils ne sçavoient aucunes nouvelles de moy. Je com-

(0 Ame et Aorne sont deux ofliders différenU que 1*00 a confondus dans quelques éditions de MoaUuc.

G0VUENTAIB6S DE BLAISE DE UONTLUC. [1562]

manday aux coureurs qu'ils s'acheminassent tousjours après eux, et que Je les suivois, comme ils firent ; et les descouvrirent à demyquart de lieue de Nerac» et nous tousjours au grand trot après; mais ce fut pour ncant, car ils se sauvèrent dans la ville. J'avois grand en- "^e de trousser ces armes pour armer nos gens nouveaux et mal armez. Et voy-là le chetif commencement de nostre guerre de la Guyenne , en laquelle les Huguenots nous prindrent au despourveu ; de façon que c'est chose miraculeuse comme ce pays s'est peu sauver , veu les intellir genoes qu'ils avoient secrettes en toutes les villes : mais ils monstrent qu'ils estoient apprenti£s; aussi estoient-ils conduicts par leurs ministres. Que si, avant que faire tant de surprises, ils eussent tenté Bourdeaux et Thoulouse, ils n'eussent faiUy à emporter l'une ou l'autre , et peutestre toutes deux. Mais des-ja on se tenoit sur ses gardes. Dieu a conservé ces deux forts boulevars en Guyenne, afin de garder le reste. Je rompis fort leurs desseins , envoyant gens de tous cQStez, et ne demeurant gueres en un lieu ; car, faisant ainsi , un lieutenant de Roy tiendra tout le monde en cerveUe , par ce qu'on ne sçait pas son dessein; et chacun pense qu'il vient à Iny , et a peur : au lieu que s'il croupit tousjours en mesme endroit , il ne pourra pourvoir à tout , ny arriver à propos; et si vostre séjour donne, advantage à vostre ennemy , qui a ses coudées franches. D'avantage, par lettres et messages j'entretenois tout le monde. Croyez moy, vous qui avez cest honneur d'estre gouverneurs de provinces , que c'est une belle chose et utile à vostre maistre , d'entretenir par lettres ceux que vous sçavez avoir tant soit peu de crédit. Je m'asseure que si Je n'en eusse ainsi usé , que la pluspart eust prins le party de ces gens nouveaux , qui nous apportoient tant de belles choses. Bien tost après arriva le capitaine Gosseil avecques lettres du Boy et de la Boyne , par lesquelles il me commandoit de demeurer en Guyenne et faire le mieux que Je pourroispour leurserviceet pour la conservation du pays;etme recommandoit bien estroittement leurs affaires, avec des mots plus honnestes que Je ne meritois. Je vis bien que les pauvres princes n'estoient pas sans peine , et la Boyne sur tout y laquelle me mit de sa main des mots pitoyables. Les grands ont quelque-fois, et quand Dieu lèvent, besoing des petits; il faut qu'ils recognoissent qu'ils sont du monde : cette pauvre princesse en a eu sa bonne part. Il est par-fois besoing qu'ils en sentent ; car si tout leur vient à souhait, ils ne se soucient pas tant de ceux qui leur fbnt service comme quand ils se voyent en affliction ,

et se donnent du bon temps auxjeuz, mascarades et triomphes, qui sont cause de leur ruyne , comme de mon bon maistre , lequel courut pour son plaisir à la lice , fut tué : ce qall n'eust sçeu estre en guerre , car il eust esté trop bien gardé. On dit qu'on se gratte tousjoors là où on se démange; et moy aussilàoùjeme deuil, qui est à la perte de mon bon Boy, que je pleure et pleureray tant que Je vivray.

Il ne tarda pas long temps que monsieur de Duras print son chemin au long de la rivière de Garonne , et assembla son camp à CUûrac , Tonens et Marmande , qui estoit de treize enseignes de gens de pied et sept cornettes de gens dech^ val. Et comme les Pardaillans, Savigoac, capitaine de la garde de monsieur de Burie, Salignac et autres chefs, furent prests d'exécuter Tent reprise surlechasteau Trompette , monsieur de Duras marcha vers Monsegur et aux environs de Cadillac y avec grand quantité de batteaux , là où il avoit mis le meilleur de s» soldats , pour se rendre à l'entrée de la nuit devant le chasteau Trompette^ où ceux-là avoient fait estât de se trouver dedans , et par-là les faire entrer dans la ville. Mais l'entreprise leur su^ çeda mal, car monsieur de Yaillae le père fut bien ad visé , et ne voulut pas laisser entrer I>e Puch de Pardaillan , son beau frère , qui feignoit avoir peur, disant que ceux de la ville le vouloient prendre. Et servit bien là le capitaine La Salle , qui estoit à monsieur de Yaillae. Or c>stoit à une heure de nuict ; toute la ville lûtesmené ; monsieur de Burie estoit à la mairie; les habitans prindrent les armes , et chacun courot sus aux Huguenots. Ledit sieur se tint dans la mairie avec quelques gentils-hommes de sa garde , ne luy en estant demeuré que bien peu. car la pluspart estoient de l'entreprise ; et sesau- "Soient les uns par dessus les murailles , les autres par dessous une pallissade qui tire à la rivière. Ils n'estoient pas plus de deux ou trois censde Fentreprise; et en furent pris quelques uns. Et comme les gens de monsieur de Duras, tfè&r toient dans les batteaux , furent au dessous de Cadillac, ils trouvèrent le comte de Candalie ï'. âls de monsieur de Candalie, qui s'en venait de Bordeaux audit Cadillac, lequel llsprindrentpnsonnier, et l'envoyèrent à la royne de Navarre qui estoit à Duras , ne faisant qu'arriver de la Cour : et luy fit promettre qu'il porteroil te armes pour leur religion, luy promettant monts et merveilles; et sur ceste promesse Icl^ aller. Et demeura quelques jours , feîsant semblant de vouloir aller trouver monsieur de Du*

Cl) Henri de Fois, comte de Caudale.

GOMMENTAIBES DS BLAlSfi DS MONTLfJC. [1^62]

Eis ; mais c'esloil pour attendre quand je m'approdieroîa , pour se venir rendre auprès de moy , conme il ût ; car il dit que c'estoit une promesse forcée, et qu'ils n*estoit prisonnier de guerre : depuis ce temps ce comte a tousjours esté ennenj de la maison de Duras.

Monsieiir de Burie me depeseha Bazé, son secrelaire , en poste , me priant que Je le vinsse secouriT) car autrement la vitte estoit perdue , etqa'iln'avoit aucunes forces avec luy; et d'autre part, qu'il n'y avoit un grain de bled dans la Tflle, et estoient àlafaim , à cause que les ennenis tenoient toute la rivière de Garonne et celle de Bordoigne , qui sont les deux mammelles qui aflaittent Bordeaux; et qu'il y avoit long temps qu'il n'estoit deaeaiidu un grain de bled audict Bordeaiu:. Je iuy despeschay incontinent ledict Razé y Fasseurant que je seray bien tost à Iuy, ^qaeje le s«eourrois dans huict jours. J'en- Tsyay incontinent quérir les compagnies dn capitaine Giarry , du baron de Clermon , Ame , et le fliear Bardachin , à qui j'avois donné une compagnie : monsieur de Sainctorens estoit sur le Heu avec moy. J^envoyay quérir le capitaine Masses avec la compagnie de monsieur le maresehal de Termes , et le capitaine Arne , qui ne bailta quarante sallades de celles de la compagnie du roy de Navarre , Iuy commandant qa'il ne boageast de Gondom, pour tenir en endnte tout ce pays , et garder que la ville ne se revoltast. Manday aussi au caj^taine Bazordan qv'il ne bougeast avec ses deux compagnies de BnuBont de Lomalgne et des environs, près de monsieur de Terride , auquel j'escrivis se mettre dans6raaade avec sa compagnie , et que je Iuy litaieis le capitaine Bazordan pour se tenir près de hiy. Bfonday pareillement à monsieur de todrin qu'il raUiast avec Iuy de ses parens et voisins , et quMI assemblastquelques soldats pour se Jetler à Euse, et que je m'en allois secourir BUNuieur de Burie à Bordeaux. Je n'estois lieutenant de Roy, si est-ce que tout le monde m'obeiit d'aussi grande volonté qu'ils eussent sçeu ttre à personne du monde ; voy-là que c'est de se ftdre aimer à la noblesse , comme je faisois : VA ne fera cela ne fera jamais rien qui vaille ,

(I) Bandoaliers. Le Frère , Histoire des troubles de France , dit qae « les Pirenécs sont tiabitées par un mil- Bon de Bandouliers , qui fleurdelyzé , qui sans oreilles , jMwetté et stigmatisé de tous costés ; un monde de l^dfc pour leur Terto , qui ne YiTent que du travail des P«««nts, déYaUzaot sans mercy ceux qui pensent traverier ces détroits pour gagner l'Espagne ou la France..., à tons lesquels néantmeios ils font grâce de la vie s'ils ne se meUent en défense. C'est en somme un vray refuge de (l^liMKtiéB, qu'Espagnols, que Gascons, on telle quantité.

car d'elle presque tout dépend , veu que la Gascogne et l'Armagnac en sont fort peuplez. Le cinquiesme jour après que Bazé se fut departy de moy, m'arriva monsieur du Gorré , nepveu de monsieur de Burie , et lieutenant de sa compagnie, qui venoit encores me haster; et me mandoit ledit sieur de Burie que si dans six jours il n'estoit secouru , la ville s'en alloît perdue : aussi me dit ledit sieur du Gorré qu'il n'estoit venu que de nuict , et presque à cbasque pas il avoit rencontré ennemis, et que tout le pays estoit eslevé contre nous , les uns par force et les autres de leur gré. Je renvoyay ledict sieur du Gorré passer par les Landes ; il avoit vingt-cinq sallades bien armez ; et Taddressay par des maisons des gentils-bommes qui estoient mes parens ; et le lendemain j'eus rassemblé tous mes gens de pied et de cbeval , et commencay à marcher droit à Bordeaux. La première journée fût à Bruch , qui est à monsieur de Gondrin , et à un autre village à un quart de Heuë de là, nommé Feugarolles , qui est à la royne de Navarre f où je logeay la compagnie de monsieur de Termes et la compagnie de monsieur de Sainct Salvy, frère de monsieur de Terride, qui estoit une compagnie nouvelle. Et incontinent qu'ils furent logez , vindrent trois enseignes de Nerac , conduictes par un nommé le capitaine Dovazan , qui pouvoient estre en nombre de cinq à six cens hommes. Je n'avois pas repeu à deray, qu'on me vint dire qu'à un chasteau qu'il y avoit près de moy, nommé Gastet- Vieil , y avoit des gens qui se deffendoient. Je m'y en atlay, et manday le capitaine Bardachin avec cent de ses Bandolliers (1) qu'il fist mettre le feu aux portes et donner l'assaut : nous l'emportasmes; et comme nous entrions dedans, voy-là l'alarme qui me vint de Feugarolles, que les ennemis combattoient avec les compagnies de messieurs de Termes et de Sainct Salvy. Je laissay ce chasteau et courus à Feugarolles , et manday au capitaine Gharry, qui estoit logé avec sa trouppe à costé de moy [je ne l'en esloignois guère , car s'il falloit frapper, il estoit des premiers aux coups] , qu'il s'avançast avec ses gens pour venir au combat. J'avois quelques

qne je les ai vns marcher par bandes et factions dîTerses» qu'ils appeUcnt Bandouil : ayant au reste leurs loix et formes de vivre qu'ils gardent soigneusement que nous pourrions faire les ordonnances de nos rois... Les vrais Bandouliers sont vers Foix, Bearn et Arragon , ores qu'il y en ait quasi par toute l'Espagne... Us sont fort propres et plus naturels au maniauent des armes qu'à prier Dieu pour le prochain, mesmement fort adroits à Tarquebuze, à la flèche et au combat de l't^pée. »

COUMBNTAIB£S DE BLAISB DE M0T9TLUC. [t562]

gentils-hommes, et bien peu avec moy, pource qu'ils ne s'osoient encores déclarer, voyant que les ennemis estoient maistres; et entr'autres avois avec moy le gouverneur La Mothe Rouge , le capitaine Poy, et quinze ou vingt autres. Je dis au capitaine Bardachin qu'il flst cesser le sac à ses soldats , et qu'il me suivist au trot ; il en laissa la charge à son lieutenant, et vint avec moy, et cinq ou six chevaux des siens. Or de Castet-Vieil jusques à Feugarolies n'y a un qu'un quart de lieue; et comme je fus là , Je trouvay la compagnie de monsieur de Termes en bataille par le bourg, et celle de monsieur de Sainct Salvy aussi, l'une près de l'autre; les ennemis estoient à l'autre bout, qui nous virent arriver, et commencèrent à prendre leur chemin pour s'en retirer. Je dis au capitaine Masses qu'il prinst dix sallades , et que le reste se logeast à la compagnie de monsieur de Sainct Salvy ; car nous avions fait une grande traltte, et voulois partir une heure devant jour, à cause de la chaleur extrême qu'il faisoit. Le capitaine Charry m'arriva aussi avec cinq ou six chevaux; le reste venoit tant qu'il pouvoit, car Je me mis à la queue des ennemis.

Il y a une montée auprès du village , tirant à Merac ; et comme nous Ifusmes au pied de la montaigne , ils furent à demy et sur le haut , et là me firent teste. Je n'avois pas grand envie de combattre» pource que mon dessein estoit d'aller secourir Bordeaux , et ne me voulois engager en combat, craignant que quelque mal-heur advinst, et que je ne peusse secourir Bordeaux : toutesfois , comme Je les vis sur la montaigne , je montay après eux; et comme Je fus sur le haut , Je les vîè au long d'un grand chemin , entre deux taillis , qui s'en alloient le petit pas et en bon ordre , ce capitaine Dovazan avec quatre ou cinq chevaux derrière, et dix ou douze arquebusiers aussi. Nous pouvions estre entre tous, compris les dix sallades, cinquante chevaux bons ou mauvais. Je fis descendre les arquebusiers, et commencèrent à se mettre sur leur queue. Je cogneus qu'ils commençoient à se haster de se retirer plus qu'au commencement ; alors je dis au gouverneur La Mothe Bouge et à monsieur de Sainctorens , au capitaine Charry et aux autres gentils-hommes : « Accostez les de près , car sur ma vie ces gens ont peur : Je le cognois à leur démarche [leur retraitte est longue], et Je vous seconderay avec le capitaine Masses. » Le capi* taine Bardachin manda à ses Bandouliers qu'ils courussent tousjours. Et ne cherainasmes pas ainsi deux cens pas , que Je vis que nos coureurs se mettoient parmy leurs gens de pied ; et commencèrent nos arquebusiers à les haster un peu.

Et comme Je vis que leurs chevaux passoient par les files des gens de pied pour gaigner led^ vaut [ c'estoit que le cheval de Dovazan estoit blessé ] , Je passay à la teste des nostres, et leur monstray que ces gens de cheval gaigDoieot la teste de leurs gens pour les faire arrester et combattre, ou bien ils s'en alloient de peur. «Je crois , dis-Je , que c'est de peur , car leurs geDS de pied se hastent de s'acheminer; chargeons les, mais que le capitaine Masses soit avec nous; » lequel pouvoit estre deux cens pas derrière ; Je luy manday qu'il vinst au galop. Et comme les ennemis virent venir nos gens au galop, ils commencèrent s'acheminer en haste, et cessèrent de tirer. Alors Je crie: « Dcanons, donnons, car ils sont en peur. » Ce que nous fismes , et sans aucune résistance les passasmes d'un bout à l'autre par dessus le ventre: leurs chevaux prindrent la fuitte droit à Nerae. Ces gens, comme poltrons, se Jettoieot dans les taillis et dans les fossez, le ventre à terre; les Bandouliers les cerchoient par les bds, etleur tiroient comme quand on tire au gibier; etuae partie de ce qui se sauva se Jetterent dans la rivière de la Baise , et s'en noya quelques uns ; les autres passoient à travers les bois , et gaignoieot les vignes. Nous estions si peu , que nous ne pouvions supplir à tuer tout : car de prisonniers, il ne s'en parloit point en ce temps là; et si le Roy eust fait payer les compagnies , je n'eusse permis en ces guerres d'introduire les rançons, qui ont entretenu la guerre ; mais le gendarme ny lé soldat n'estoient payés : il est impossible d'y pourvoir ; encores n'en y eut-il gucres : c'est cela sans doute qui a entretenu la gaerre. Ce n'est pas comme aux guerres estrangeres , où oq combat comme pour l'amour et Thonnear; mais aux civiles il faut estre ou maistre ou vallet, vea qu'on demeure sous mesme toit ; et ainsi il faut venir à la rigueur et à la cruauté : autrement, la friandise du gain est telle, qu'on désire plostost la continuation de la guerre que la fm. Fwr tourner à nos foiarts, l'alarme alla par tout nostre camp : tous à pied et à cheval venoientau galop ; mais à leur arrivée ils trouvèrent qne tout estoit faîct ; et si j'eusse voulu suyvre la vicfoire jusques à Nerac (1), tout le monde estoit en fuitte , et nous fussions emparez de la ville avsément ; mais mon dessein n'estoit que de secourir Bordeaux. En ce rencontre moururent piosd« trois cens hommes , lesquels le Juge de Vienne fit enterrer , comme depuis il m'a asseur^ , sans en ce comprendre ceux qui moururent aux vignes et ceux qui se noyèrent; qui pouvoit estre

(I) De Thou dit que Montluc s'empara de N^rac-

COMMENTAIRES DE BLÀ1SE DE MONTLUC. [ld62

en toat de quatre à cinq cens hommes ; et ladicte rencontre fat on jour de vendredy : cela estonna fort les frères, et donna courage aux Catholiques; car si une fois vous commencez à estriller Tos ennemis j croyez que vous avez l*advantage des jeux } et leur mettez la peur au ventre , et ne vons attendront jamais.

Le lendemain je m'acheminay une heure devant joor^ et pensois entrer au Mas d^Agenois , mais j'y trouvay trois enseignes des leurs ; et me falJQt loger à La Gruer et à Galonges, tout auprès da Mas, à cause de la grand traitte que j'avois faite le jour de devant , et aussi qu'un secrétaire delà royne de Navarre, nommé Barbant, me porta des lettres que ladicte dame , qui estoit à Duras, par lesquelles me mandoit que je n'avois que faire de tirer outre , car monsieur de Burie et elle avoient pacifié le tout y et qu'elle estoit partie de France expressément pour appaiser ces troubles et faire laisser les armes à ceux de sa religion. Je dis à Barbant que je ne pouvois retourner arrière que je n'eusse mandement de monsieur de Burie, et que si la ville se perdoit, tout cela tomberoit sur mes coffres. Nous de- Msmts plus de deux heures à la campagne , et tousjours il me mettoit en avant si je pensois que la royne de Navarre Aist contre le Roy , et ^ je pensois qu'elle voulust faire perdre au Roy la ville de Bordeaux. Je parlay sobrement, car ainsi le falloit faire ; mais tout ce qu'il peust avoir de moy , ce Ait que je luy baillerois deux gentils-hommes pour aller devers la royne de Navarre voir en quel estât estoient les affaires entre elle et monsieur de Burie, et que cependant, ce que j'avols délibéré de faire de chemin en deux jours j'y en mettrois quatre, pour donner temps à ladictè dame de parachever ce qnelle avoit commencé avec monsieur de Burie ; et loy baillay les capitaines Pug en Sendat. On les cuida tuer plus de deux fois par les chemins, car en tous les coings et villages les Huguenots avolent des corps de garde pour estonner tout le monde. Le soir je prios conseil avec tous les capitaines, et tous ftirent d'oppinion que je ne m'attendisse pas aux lettres ny parolles de la i^vDe de Navarre , et que si elle me failloit de promesse, la perte de la ville de Bordeaux estoit de grande importance ; que , quelque excuse que je pensse dire, elle ue seroil suffisante pour effacer le blasme qu'on me donneroit; et d'autre part , s'il estoit question de m'en deffendre par les armes , je ne combattrois pas la royne de Navarre , et on se mocqueroit de moy , et elle mesme la première : bref, tousjours le tort seroit de nostre costé. Je fus bien aise que tons fussent de ceste opinion , afin que s'il eust esté

trouvé mauvais, j'eusse peu dire que tous les capitaines avoient esté de cet ad vis. Si on fait quelque faute, pour le moins est-elle excusable quand elle est faite par advis et par conseil , car croire tousjours sa teste, ce n'est pas bien fait Le matin Je partis deux heures devant jour, et passay par le haut des vignes , laissant le Mas à main droicte; et fus environ la pointe du jour seulement à l'endroit de Caumon. A cause des passages qui estoient estroits , je ne voulois pas laisser le bagage derrière , car toute la nuict entra force gens dedans le Mas, qui venoient du costé de la rivière. Ceux du chasteau de Caumon sortirent, et vindrent par les vignes, où nous ne les pouvions charger à cause des fossez. Et ainsi nous cheminasmes tousjours jusques à l'endroit de La Beolle; et là je trouvay monsieur du Courre , qui à son retour à Bordeaux avoit prins le demeurant de la compagnie de monsieur de Burie, et m'estoit venu au devant. Quelque jour auparavant j'avois envoyé à monsieur Deymet , mon cousin, qui dressoit deux compagnies, afin qu'il se jettast dans La Reolle , comme il avoit fait : les Huguenots l'avoient assiégée auparavant que j'y arrivasse , et battu de quelques pieces de campagne; mais ils ne firent rien et levèrent le siège : par là on pouvoit juger qu'ils estoient maistres de la campagne, puis qu'ils osoient mener le canon ; et si Dieu ne m'eust inspiré à m'opposer à eux , et faire pendre ceux qui tomboient entre mes mains , je croy que tout le pays estoit perdu , car la douceur de monsieur de Burie n'estoit pas de saison. Je me campay aux maisons qui sont vis à vis de La Reolle , et ceux de la ville nous apportèrent là des vivres ; et à la minuict , sans sonner trompette ny tabourin, nous acheminasmes, pour quelque soupçon que me dit monsieur du Courre ; et ife cessay jamais que je ne fusse à deux ou trois lieues de Bordeaux , où je fis camper nos gens par les villages. Puis m'en allay droit à Bordeaux , où je trouvay messieurs de Cancon et Montferrant , vicomte Duza , Ci vrac (1) et autres, quim'attendoient. Et pour la grande faute de vivres qu'il y avoit dans la ville , je n'y peus séjourner que trois jours , et arrestasmes , monsieur de Burie et moy, que le quatriesme je passerois la rivière , et que nous irions combattre monsieur de Duras, qui estoit aux terres de monsieur de Candalle , en la comté de Benauges. Et commençay à passer la rivière : vers midy nous eusmes passé les gens de pied , ma compagnie et les quarante sallades du roy de Navarre; et, voyant qu'il se faisoit tard , je fus d'advis que le capi-

(I) Jean Claude de Durforl, baron de Civrac.

COHM£rfTAlB£S D£ BLAlSE IkS HONXI.UC. [1563]

taine Masses s'en retournast au logis avec la compagnie de monsieur le mareschal de Termes, et qu^à la minuict il passast. Je retoumay en la ville arrester encore avecques monsieur de Burie qu'à la minuict il commenceroit à passer. Il avoit fait apprester quatre pièces de campagne , les* quelles estoient desja sur la grave (1) ; la compagnie de monsieur de Randan , que monsieur d'Argence commandoit^ estoit arrivée, et celle de monsieur de La Yauguyon, que monsieur de Garlus commandoit. £t comme il fut nuict, monsieur de Burie fit retirer tous les batteaux sous le chasteau Trompette , et deffiendit qu'on w passast sans son congé ; et à la nuict le capitaine Masses se rendit sur le bord de la rivière; et ne fut possible de recouvrer batteau pour passer. Je ne veux point icy mettre par escrit le dire des uns et des autres, et à quoy Ton disoit qu'avoit tenu que la rivière ne s' estoit passée au temps que nous avions promis^ car tout n'en vaut rien. Monsieur de Masses s'excusoit, et parloit bien baut sans craindre rien. Je m'estois logé à demy lieuë de Bordeaux; et devant jour une bonne heure, je montay à cheval, et manday au capitaine Charry, qui estoit maistre de camp qu'il attendist monsieur de Burie avecques les compagnies de gens de pied, sauf celle du baron de Glermou et de monsieur de Sainctorens ; et cheminay jusques à ce que je fus à La Seuve , mandant à monsieur de Burie que je luy laissois les gens de pied pour accompaigner Tartillerie. Le messager passa la rivière, et le trouva encores en sa chambre, n'estant du tout habillé ; 11 estoit pourtant plus de six heures : je pensois qu'il fust desja passé. Et comme je fus à La Seuve , monsieur de La Seuve, oncle de monsieur Daudaux (2), me dict que les ennemis estoient à Targon, et qu'ils ne sçavoient encore nouvelles que nous passissions la rivière; et me prestaun sien serviteur pour aller advertir monsieur de Burie, le priant par ma lettre de se vouloir advancer , et que les ennemis estoient en fort beau lieu pour les combattre : or de La Seuve jusques à Bordeaux il y a environ trois lieues. £t comme Thomme de 'monsieur de La Seuve arriva au bord de la rivière, il vist que la compagnie de monsieur de Termes s'embarquoit. Je manday au capitaine Charry, qu'il sollicitast monsieur de Burie de s'advancer . Le capitaine Charry, qui vist que Ton tardoit tant à passer, et que j'allois trouver les enne-

(1) Grave: grève.

(2) Armand de Gonlant » seigneor de Saint-Gcniès et d'Andaux.

(5) De ne plus porter les armes contre les Protestanls.

mis comme je luy mandoia, print soixante argolets qu'il avoit, et laissa les autres capitaines, afin qu'ils attendissent monsieur de Burie et Tartillerie. £t comme je fus àla veuê de Targon, qui est un village, lequel, comme je pense, estàmon^ieur de Candalle, monsieur de Sainctorens et mousieur de Fontenilles se mirent devant, droict à quelques maisons, et là tuèrent quatorze ou quinze hommes. L'alarme fut grande en leur camp; et se mirent tous leurs gens de pied ea bataille en un grand champ, et leur cavallerie au long d'un ruisseau qu'il y a; laquelle je ne pouvois descouvrir , pource qu'il y avoît des bois entr'eux et moy, et estoient en un vallon: le champ où estoient leurs gens de pied eetoit un peu plus avant que du ruisseau. Et lors que monsieur de Sainctorens les attaqua, iLpoovoit estre sept heures du matin : ils ne bougeic&t jamais de ce champ où ils s'estoîeat Hiîa en bataille. J'estols sur un haut, en trois ou quatre maisons qu'il y avoU par delà. Je depeschay »core devers monsieur de Burie, le prier de « haster , et que j'estois à la teste de renneiBy , pensant qu'il ne fust guère esloigné. Le comte de Candalle , qui estoit bien jeune alors et de bonne volonté , m'y vint trouver avee dix oa douze gentils-hommes; entre autres y estoit le sieur de Seignan , qui estoit capitaine des gieos de pied au royaume de Naples avec oioy , auquel temps nous l'appellions le capitaine Moulaur ; il amena aussi deux de ses eafiuis , toos trois vaiUans et courageux. Monsieur le comte me conta la promesse que la royne de Navarre luy avoit &it faire (3) , car autarement ne po«voit eschapper de leurs mains. Je lojjr dis que je luyferois donner l'abiolution à monsieur de Bordeaux ; aussi ceste promesse ne le pouvoit obliger , car il n'avoit pas esté pris en guerre . et puis elle estoit faicte à la royne de Navarre, laquelle se disoit tres-humble servaj^e du Roy, et tres-affectionnée à son service. Environ miiy arrivèrent deux des messagers que J'avois envoyé vers monsieur de Burie, qui me dirent qu'ils ne pouvoyent estre achevez de passer à midy , et que seulement la compagnie de monsieur le mareschal de Termes estoit passée. J'avois r' envoyé tous nos gens de cheval repaistre à La Seuve, et seulement m'avois retenn vingt ou viogt-dnq chevaux , et là Je iaisois la sentmelle , et fiedsions repaistre nos chevaux la bride en la main contre une baye : les ennemis me voyoient, et moy eux. £l comme nos gens eurent repeu , ils me vindrent trouver; e( en mesme temps qu'ils arrivèrent , les enoemis commencèrent à desplacer et à prendre le chemin droict à moy. Nous voyons bien qulls sa-

COMM^NTÀtWS DE BlAISij p« MOMTI.UÇ. [l562]

ns

chemlxioieQt par trauppes; s^ors nous cogneusmes qu'ils prenoient autre chemia que de veoir à uaus , et entrasmes en conseil si nous les deyioDs combattre ou npn : La pluspart dispyent que û nous les combattions, nous mettions toute la Guyenne en bazard pour le Roy , car pour un que nous estions ils estoient vingt , et qu il iralloit mieux attendre nipnsieur de Burl^ qye de faire un tel erreur , qui ne serolt trouvé bon du Roy ny de personne du monde. Surquoy je leur accorde que leur opinion estoit véritable; toutesfois , que nons voyons la noblesse de la^ Goyenne toute en crainte. « Et qu'il soit vray , leordis-je, vous n'estes pas icy guère plus de trente gentils-bonunes; le peuple est si intimidé qu'il n'ose s'eslçver contr'eux pour nous ayder; et quand ils entendront que nous sommes approchez si près sans les coi;ubattre , leur peui; augmentera ; de sorte qu'avant huict jours nous aurons tout le pays contre nous. Or, perte pour perte , il me semble que nous devons hasarder de BOUS perdre en combattant, plustost qu0 de nous perdre eu dissimulant, » et que tout estoit entre les mains de Dieu. « J'ay coo^mençé à taster ces gens-là où je les ay trouvez , mais je les ay cogneus de peu de cœur ; croyez qu'ils n'attendront pas, et qne nous les enfoncerons. Que si nous n'avons envie de combattre, nous ne devions pas faire lesapprocbes de si près; de plusdiiayer, vous voyez qn'Usne veulent que couler et esfihapper. Pour nostre perte , si elle ^venoit, Bordeaux pour cela ne sera pas perdu : monsieur de Burie y est , et une cour <te pariemeiU. n Alors mpnsieur de Seignan , qoi estoit le plos vieux, responditque cela esr toit bien vray que nous aurions le pays contre nous , et que pujs que nous estions redulcts à ceste nécessité , et que nous avions perdu Tesperanee ^e monsieur de Burie peust arriver à i^ous, que l'on devoit combattre. Alors tous generaiemenfe commencèrent à crier : t Allons combattre , allons combattre I » Et comme nous montioQs à cheval , arriva le marescbal des logis de monsieur le marescbal de Termes, nommé Moncoraeil , qni me dit que sa compagnie avoit ^ à cheval dés la nuict , et qu'ils avoient esté contraincts de repaistre à La Seuve. Alors je cuiday perdre toute espérance. Les deux compagnies de gens de pied marcboient tant qu'elles poQvoient , mais 11 faisoit une si extrême cba^ leur, que nons bruslions^ Alors Moncorneil, qui vid que nous allions au combat , courut à La Seuve faire monter à cheval le capitaine Masses. Nous nous achçminasmes à main gauche; et comme nous &smes à deux arquebusades près d'eux, je fis deux trouppes de nos gens h die-

val. Entre tous, nous pouvions estre de cent à six viogs maistres , car je n'avois pas trente sallades en ma compagnie, à cause que c'estoit la compagnie de monsieur de La Guiche, et s'en estoient allez presque tous à leurs maisons , sauf bien peu , et je n'a vois peu pourveoir en leurs ; places. Tousjours peu à peu les ennemis mon- I toient ce tertre. Ils envoyèrent la pluspart de [ leur arquebuserie au dessons , dans des taillis qu'il y avoit fort espais ; et pour aller à eux , il falloit aller par un grand chemin bordé de vignes de tous costez. Et fis aller le capitaine Charry sur la queue , et bailiay l'une des troupes au capitaine Montluc mon fils , et moniteur de FonteniUes avec la cornetle des guidons , el me retins l'autre cornette des gens-d'armes, que monsieur de Berdosan (l), senechal de Basadois, portoit. Et comme nous fusmes près des vignes , je QOgnus que nous ne pourrions passer pour les aller combattre, et prins à main gauche au dessous des vignes. Le capitaine Montluc avoit environ deux cens pas devant moy. Et comme ils virent que nous ne prenions qu'à main gauche , ils marcboient tousjours par le haut de la montée au devant de nous. Et comme nous fùsmes hors des vignes et de quelques Ibssez qu'il y avoit , le capitaine Montluc alloit tousjours gaigoant le haut : je fis joindre monsieur de Sainctorens aveo ses arquebusiers à cheval , et Je me retins le baron de Glermon , qui en avoit quelques-uns.

Or, comme nous fusmes à vingt ou trente pas au plus , ils commencèrent à tirer, et non plustost ; et comme ils commencèrent à nous saluer, les arquebusiers de monsieur de Sainctorens tirèrent aussi. Cependant le capitaine Montluc donne de cul et de teste au milieu de tous leurs gens de cheVal : j'avois l'œil sur hiy ; et moy je donne en mesme instant un peu à main gauche à travers de leurs gens de pied : et les mismes tous en route et en fuitte, non sans avoir de pied ferme attendu nostre choq et soustenu sur le haut. Leurs gens A cheval fuyoient contre bas au long du taillis voyant leur perte, et j'enfermay leurs gens de pied dedans le taillis. Or , pource que nous n'avions point de gens de pied pour tuer, car l'on sçait bien que les gens à cheval ne s'amusent pas à tuer , sinon à suy vre la victoire, il n'y mourut pas beaucoup de gens; mais , encore que la perte ne leur fust pas grande, si est-ce que la réputation nous servit de beau* coup , et la honte leur porta dommage. Et commença tout le monde à prendre cœur , et eux à le perdre , et la noblesse à prendre les armes, et le peuple pareillement. On tua à mon fils deux

(1 ) Berdusan : Verduzau.

COMMBNTAIBES DE BLAISB DE MONTLUG. [1562]

chevanx soas luy , et fut blessé eu deux lieux : tous les deux chevaux estoient à moy. J'y perdis mon cheval turc, quej'aymois , après mes enfans , plus que chose du monde , car il m'a- YOit sauvé la vie ou la prison trois fois : le duc de Palliane me Tavoit donné à Borne ; Je n^eus ny n^espere jamais avoir un si bon cheval que celuy-là : monsieur le prince de Condé me l'avoit voulu fort avoir , meds je m'en desfis comme Je peux ; je voyois bien que telle marchandise seroit difficile à trouver. Monsieur de Seignan , perdit le sien , le vicomte d'Uza et le comte de Gandalle aussi. Bref nous nous r'alliasmes après la cargue au Heu propre où nous l'avions faicte, et nous trouvasmes en telle nécessité , que nous ne sçeusmes assembler vingt chevaux pour combattre s'ils se fussent r'alliez , car tous les chevaux estoient morts ou blessez , et des hommes plus de la tierce partie; mais ils n'avoient poinct le jugement de se recognoistre , ny nous aussi. Je veux dire que c'estoit une des plus rudes cargues, et la plus furieuse sans bataille là où Je me sois jamais trouvé. Et ne faut point dire qu'ils s'en allassent de peur sans estre combattus , car ils nous vindrent au devant pour nous faire la cargue ou bien pour Tattendre : je ne les pensois pas si gens de bien. Nous n'y perdismes pour lors pas un gentilhomme , qu'un nommé monsieur du Vignaux; mais depuis il en mourut deux ou trois qui avoient esté blecez. Du haut de ceste montée nous descouvrismes les ennemis qui s'en alloient tant qu'ils pouvoient, et s'en allant nous voyons bien qu'ils se r'allioient, s'esloignant tousjours de nous : et alors nous nous commençasmes à retirer , les uns à pied , car leurs chevaux estoient morts , et les autres la pluspart les tiroient par la bride, pource qu'ils estoient blecez. Je me trouvay en telle nécessité, que l'on ne peust trouver cheval des miens pour me remonter ; et si seulement cent chevaux fussent retournez à nous , J'estois mort et tous ceux qui estoient là; car de moy , il ne âiUoit pas espérer que tout le monde m'eust peu sauver : ces nouveaux religieux m'en vouloient trop. Or voyià le combat de Targon (1) , qui fut fort honteux pour les Huguenots , veu qu'ils se laissèrent battre à une poignée de gens. Et comme nous nous en retournions, les deux compagnies de gens de pied arrivèrent , lesquelles tout le Jour avoient couru , et cuiderent crever de la grand chaleur qu'il faisoit. La compagnie de

(1) Les deax partis s'attribuèrent la vidoire. (Voyez de Thou.)

(2) Charles de La Rocheroncauld , seigneur de Monendrc.

monsieur de Termes, qui estoit venue au grand trot , n'y peut arriver , car avant que Moncorneil fust arrivé à La Seuve, qui est à une grand lieuè , et eux montez à cheval , et fait une autre et demye qu'il leur falloit ûiire , ne fut possible d'y arriver , estant désespérez , et surtout le capitaine Masses. Je ne vis jamais homme si fasché que celuy-là; Je fîis contraint de le prier de ne parler point et se taire, car il avoit grand envie de parler plus que je n^eusse voulu. Et ainsi nous en retoumasmesdroictà La Seuve , où nous trouvasmes monsieur de Burie qui ne faisoit qu'arriver ; et pouvoit estre entre quatre ou cinq heures après midy. 11 fat bien aise d'entendre que la victoire nous estoit demeurée : je croy qu'il avoit foit la diligence qu'il avoit peu , mais il estoit vieux , et les gens vieux ne peuvent estre si diligens que les jeunes: nous ne pouvons estre deux fois, je le cognois par moy-mesme.

Nous arrestasmes qu'il s'en retoumeroit à Bordeaux pour amener trois canons, pour aller battre Monsegur et les autres places que les ennemis tenoient au long de la rivière de Garonne, et faire que la rivière fust libre , afin de faire venir vivres à Bordeaux , ear ib estoient à la faim ; et qu'il en rameneroit les quatre pièces de campagne , cognoissant bien que nous n'estions plus sujets à bataille, à cause de l'attaque que les ennemis avoient receu ; et que cependant je m'en irois avec le camp contre-mont la rivière vers Monsegur et La Beolle, attendant que ledit sieur de Burie fust arrive avec les canons. Mais plustost que de nous séparer , il falloit tourner visage vers Bourg, parce qu'un des fils de Montandre (3) s'en estoit saisi , qui gardoit qu'aucuns vivres ne pouvoient descendre à Bordeaux par la Dordogne. Et comme nous fosnes auprès de la rivière près Cusac , nous fismes passer de là nostre cavallerie et monsieur de Sainrtorens. Ils coururent jusques au devant; leditde Montandre l'abandonna : nous y mismes quelque peu de gens qu'on y fit venir de Bordeaux- Et avant le partement dudit sieur de Burie pour aller audict Bordeaux, Je luy remonstray qw nous courions une grande fortune , et qu'il s^ roit bon qu'il prinst le chasteau de Blanquefort, qui estoit à monsieur de Duras pour sa retraicte et de sa maison , et que Je prisse le chasteau de Cauraon (3) : ce que nous flsmes. Et en passant Je mis dans ledit chasteau de Caumon garnison,

(5) Suivant de Thon , la prise de Terraobe et de Uy toure précéda celle de Caamoiit. « Je crol», dit-il i^w c'est un défaut de mémoire : on en iroorc pliweors da» Montiuc. >

COmiSNTAIBES DE BLAISB DE MONTLUC. (l562j

ce que monsieur de Caumon trouva fort mau vaiS| ayant opinion que Je m'en voulusse emparer du tout; mais il s'en foiloit beaucoup que Je le fisse à eeste intention : on l'a peu aisément cognoistre, car il y avoit plus de cent mille francs vaillant , et si il ne s*y perdit pas un sol , sauf seulement que le comte de Gandalle et le capitaine Montluc prlndrent quelques patenostres de corail du procareur do ehasteau avec reçeu , et à la charge de les rendre. Si j'eusse voulu , J'eusse peu prendre tout ce qui estoit dedans , et eust esté bien prJDs et de bonne guerre, d'autant que là dedans y avoit une trouppe de Huguenots qui firent une sortie sur les nostres s'en venant de Bordeaux , et y fat tué un cheval au capitaine Sendat entre ses jambes ; qui estoit une suffisante raison, car c'estoit se déclarer ennemis.

En mesme temps nous fùsmes advertis qu'ils avoient abandonné Bazas, ayant eu peur que nous passissions la rivière , pource qu'ils entendirent que monsieur de Burie arrivoit à Bordeaux et je m'en montois droit à La Reolle. Et ainsi on commença à apporter quelque peu de bleds et farines à Bordeaux. Je fus adverty qu'à Gironde y avoit soixante ou quatre vingts Huguenots, qui s'y estoient retirez lors de la routte de monsieur de Duras. Je les fis attraper , et pendre soixante et dix aux pilliers de la halle y s^ autre cérémonie ; qui donna une peur si la^depar tout le pays, qu'ils abandonnèrent tout le long de la rivière devers Marmande et Thonens , où monsieur de Duras s'estoit retiré pour y recueillir ses gens et refaire ses trouppes, et fut contraint se retirer vers la Dordogne. On pouvoit cognoistre par là où J*estois passé , car par les arbres sur les chemins on en trouvoit )(s enseignes. Un pendu estonnoit plus que cent luez. La royne de Navarre , qui estoit à Duras, après avoir entendu la routte de monsieur de Duras se retira au ehasteau de Caumon [c'estoit avant que je m'en fusse saisi], où elle ne fit iwint d'arrest, car elle se retira en Bearn; et nous Yinsmes après audit ehasteau de Caumon, comme j'ay dit. Dieu sçait si elle me vouloit mal, tt comme elle me baptisoit , m'appellant le Tyfsn, avec toutes les injures du monde. Elle estoit Princesse , et d'ailleurs hors de combat. Estant ^rviteur du Boy et catholique , Je faisois mon devoir ; que si tout le monde eust fait ainsi , on ii'eust pas veu ce que nous avons veu depuis. J ay tousjours esté, et les miens , tres-humble ^rviteur de sa maison , mais c'a esté lorsqu'il li'a point esté question du maistre.

Monsieur de Burie estant arrivé à La BeoUe avec les canons, nous allasmes aÈeieger Monse- (^r, et logeasmes une nuict à Sauveterre , où

J en prins quinze ou seize , lesquels Je fis tous pendre sans despendre papier ny ancre, et sans les vouloir escouter , car ces gens parlent d'or. Or dans Monsegur U y avoit de sept à huict cens hommes : la ville est petite , mais bien forte de murailles aussi bonnes qu'il est possible, et l'assiette très bonne. Nous l'assiegeasmes du costé de la tanerie où ils habillent les cuirs : monsieur de Burie se logea aux maisons devant la porte qui vient de La Sauvetat Deymet , et où sont les grandes tours, et moy auprès de là. Monsieur Dortubie et Fredeville , commissaires de l'artillerie , voulurent recognoistre la ville de plein jour ; et n'eusmes pas faute d'arquebusades. Or nous conclusmes qu'il la falloit attaquer par ladicte tanerie. Il y avoit une porte de la ville laquelle ils avoient fermée de muraille n'avoit guieres , et avoient abbattu le rasteau , lequel la muraille couvroit ; et au dedans ils avoient fait un rempart de terre et de fumier. Je fis les approches de nuict , et fis mettre la compagnie de Bardachin à la tanerie. Nous laissasmes reposer monsieur de Burie , et à la nuit nostre artillerie fut mise sur un petit haut vis à vis de la porte, à cent cinquante pas de ladicte porte. Contre l'opinion desdits commissaires , je voulus essayer ce qu'il y avoit derrière ia muraille neufve qui couvroit la porte , eteusmes des fagots, lesquels je fis allumer près de la porte. A la clarté du feu je fis tirer à ladicte porte cinq ou six coups de canon , qui abbattirent toute ceste muraille neufve : j'envoyay recognoistre renseigne du capitaine Bardachin tout seul. La tanerie estoit entre l'artillerie et la porte , et y avoit un grand noyer enti-e ladicte tanerie et la porte. Il y pouvoit avoir cinq ou six pas jusques à la porte où le capitaine Bardachin et moy nous mismes der^ riere le noyer : et nous rapporta l'enseigne que ce que nous voyons de blanc c'estoit le rasteau. Nous luy fismes retourner monter sur le rasteau , au dessous duquel il nous dict qu'il avoit apperçeu un terre-plein , mais qu'il estoit un peu abbaissé , et qu'un homme passeroit couché sur le ventre. L'on ne le pouvoit veoir à luy à cause du feu , mais si faisions bien nous , qui estions derrière le noyer. Ils donnèrent plus de vingt arquebusades. Je manday en diligence au capitaine Charry qu'il menast toutes les compagnies sans sonner tabourin ny faire aucun bruit : et h leurarrivée lesfismettrele ventreàterre derrière l'artillerie, et dis à monsfeur Dortubie qu'il commençast à tirer , encore qu'il ne fust pas du tout Jour , à l'endroit de la porte en batterie. Et comme il eut tiré deux volées , Je fis partir l'enseigne dudict Bardachin, nommé le capitaine Vinos , qui avoit une rondelle en la main et un

GOWENTÀIAVS DB ftLAiSft DE MONTLtJC. [1562]

morioQ en teste, Jac et manches , denx arquebusiers après luy sans morion » et alloient presque le ventre à terre. Le capitaine Yinos commença à monter le rasteau ; Bardachin et moy nous estions advancez derrière le noyer. L'aube du jour commençolt à paroîstre , monsieur Dortubie tiroit tousjours à eux , et eux s'adyançoient à se retrancher derrière la batterie qui estoit au cofité de fa porte , et ne prenoient garde à la porte ) car ils ne pensoîent pas que la muraille qui la couvroit fust par terre. Et comme le capitaine Yinos fut au haut du rasteau , 11 bailla sa rondelle à un des arquebusiers , et monta sur le rempart, puis se fit bailler sa rondelle, et tira Tun des arquebusiers , et puis Tautre ; et comme je vis qu'il y en avoit trois , au bruit du canon je courus à la tanerie , et fis marcher les arquebusiers dudit Bardachin Tun après Tantre droict au noyer , et retoumay ineontinent derrière iceluy : et à une autre voilée je fis approcher Bardachin du rasteau , ayant une rondelle et un morion, et les arquebusiers l'un après l'autre cachant le feu. Et comme Bardachin en eut cinq ou six près de luy , il monte le rasteau , son enseigne le tira , et les arquebusiers l'un après Tautre; et à mesure que les arquebusiers venoient derrière le noyer, je les faisois couler; et comme je vis qu'il y en avoit une vingtaine , je m'approchay lors du rasteau. Il entroient dans une petite chambre de la tour où 11 y avoit deux petites portes et des degrez de pierre à main droite et à main gauche , par là où on montoit et descendoit du costé de la ville en la tour: je fieiisois cependant monter Tun après l'autre. Bardachin me manda qu'il commençoit estre assez fort pour estre maistre de la tour, et qu'il n'estoit pas encore déscouvert : et alors je manday au capitaine Gharry et au baron de Glermon qu'ils se levassent, et qu'ils vinssent courant tout au long d'un grand chemin qu'il y avoii tirant à la porte : ce qu'ils fireut ; et avant qu'ils y fussent Bardachin fut desconvert, et commencèrent à combattre et deffendre les degrez : surquoy arrivèrent tout en un coup les enseignes du capitaines Gharry et de Glermon , et montèrent leurs enseignes après. Les ennemis deffendirent ces degrez, mais les nostres gaignerent le haut de la tour par une petite eschelle à main qu'ils trouvèrent , et furent maistres du devant de la porte : et à corps perdu les capitaines à droicte et à main gauche se jetterent au long des degrez, et vindrent aux mains en la rué. Les ennemis repoussèrent une fois les nostres; mais à la fin la fouUe les emporta , et allèrent peslemesle jusques à la place, là où ils trouvèrent trois eens hommes en bataille qui firent teste et com-

battirent là : toutes-fols à la fin ils se mirent eo routte. Je manday le tout à monsieur de Borie, et trouvay qu'il en avoit desja esté adverty^et aussi que le tirer de l'arquebuserle luy ihods* troit. que l'on combattoit. Il envoya quelques gens-darmes à Tentour de la ville , mais ils n'y pouvoient rien fiiire : je prins quatre vingts ou cent soldats , et m'en allay autout* des morailles, et tant qu'il en sautoit par dessus cela estoit mort. La tuerie dura jusques à dix heures oa plus, pource qu'on les cerchoit dans les maisoos, et en fut prins quinze ou vingt seulement, les* quels nous flsmes pendre , et entre antres toos les officiers du Boy et les consuls avecleurschapperons'^sur le col. Il ne se parloit point de rançon , sinon pour les bourreaux. Le capitaine qoi commandoit là s'appellolt le capitaine Heraud, qui avoit esté de ma compagnie à Montcallier, un brave soldat s'il y en avoit en Guyenne, et fiit prisonnier; beaucoup de genslevouioientsaaTcr pour Sa vaillance, mais je dis ques'il eschappoit, il nous feroit teste à chasque vfilage , et que je cognoissoisbien savalleur: voy-làpourquoyjcie fis pendre : il penSoit tousjours que je le sauvasse pource que je sçavois bien qu'il estoit valilant; maiécela le fit plustost moarir, car j'estois bien asseuré qu'il ne se retourneroit jamais denostre costé, parce qu'il estoit fort opiniastre et coiffe de ceste religion : sans cela je l'eusse sauvé. On conta les morts, et s'en trouva plus de sept cens: toutes les rues et le long des murailles estoieot couvertes de corps morts, et si je suisbienasseoni qu'il en mourut un grand nombre de ceux qui se jetterent par les murailles, que je faisois tuer. Voylâ la prinse de Monsegur. Je pense qu'il} eust eu grand dispute d'entrer par labrescheqae nous faisions, et si eust cousté plus decinqce&s coups de canon avant que Ton eust faicl trou pour entrer deux hommes de front seulemeot. car les murailles sont de bonne pierre, et bien espaisses, aussi bonnes qu'il y en ait en Guyenne: et si encores il eust esté malaisé d'y venir, ajaat moyen de se retrancher, et croy qu'il nous eussent donné des affaires, et qu'il y eust eu delhon neur et pour eux et pour nous ; mais il >*û^ mieux que nous ayons eu le profit. Deux jours après nous allasmes assiéger le chasteau cl >ilîf de Doras, làoùlly avoit cent cinquante hommes Toute la nuict je ne cessay à loger l'artillerie pour battre la ville, car de battre le chasteau il estoit difficile, sinon par le jardin de derrière, et encores est-fi fort difficile d'y mener Fartillene. Nous conclusmes qu'il valoit mieux attaquer la ville, et après par dedans la ville nous battrions la porte du chasteau. Et comme j'eus tout appreste, ils appelèrent et demandèrent si mou

COMMENTAIBES DE BLATSB DE UONTLUC. [1562]

sieur de Barieestoit-là ; il leur fut respondu quMl estoit logé aux Métairies , qui sont à deux ou trois arqaebuzades, mais que j'estois à Tartillerie; et alors ils me firent dire si Je les voulois laisser wrtir à fiance (i) : ce que je leur promis, et vindrent parler à moy ; je les renvoyay à moDsienr deBurie. Le Jour commençoit à poindre quand ils retournèrent, et me dirent qu'ils avoieDt capitulé. Monsieur de Burie entra de« dans avec quelques-uns ; je n'y entray qu'il ne fast huit heures du matin, pour-ce que je m'estois mis à dormir après la capitulution faite, car je veilloîs quand les autres dormoient. Monsieur de Burie me dit qu'il n'avoit rien trouvé dedans qu'environ cent cinquante corcelets, qui estoyent du roy dt Navarre , que La Garde de Tlionens , huguenot, avdt laissé là, lesquels il portoit à leur camp; mais il eut peur d'estre prins parles chemins ; nous les fismes départir aux capitaines pour armer les soldats. De-là monsieur de Burie s'en alla jusques à Bordeaux , et Je descendis avec l'armée vers Marmande et Tlionens. Tout le monde abandonnoit les places qu'ils tenoyent d'effroy ; je n'y trouvay que quelques Catholiques, et de-là marchay droit à Clairac et Aguillon, où passay la rivière ; et comme je la passois, je fis faire alte devant ladite ville, pour ce qu'ils p^toycnt trois ou quatre mil hommes dans Agen, et les Toulois aller environner pour les attrapper dedans. Ayant r''embarqué les trois canons à La l^eolle, que je faisois tirer contre-mont la rivière, li fut nuict quand j'euz tout passé : et comme je marehois la nuict , il me fut apporté nouvelles d'Agen que sur l'entrée de la nuict ils avoient abandonné la ville, ayant prins le chemin vers Montaoban. Je m'estonnois comme ces gens aToycnt tant la peur au ventre, et qu'ils ne deffendoyent mieux leur religion. Ils n'eurent loisir d'en amener les prisonniers qu'ils tenoient, ^^r !*efîroy (2) les saisit tout à un coup quand on leur dit que j'estois tout auprès de-là ; il pen- ^oyent avoir desja la corde au col. Les prisonniers qnlls tenoyent c'estoyent messieurs de La I-ande, de Nort, les officiers du Roy et les consuls, saufle président d'Agen, auquel ils ne vou- If'iVnt point de mal. Ces pauvres officiers, gens de bien, demeurèrent deux ou trois mois prison- ^^'^rs; cent fois on leur présenta la corde pour les pendre : je m'estonne qu^ils ne moururent de Kur. Et voylà comme la rivière fut libre. Mon

sieur de Burie estant arrivé au port Saincte Marie, nous y logeasmes l'armée et aux environs , puis nous en allasmes avec peu de gens à Agen , et trouvasmes que la ville estoit toute ruynée, car ces gens -là où ils passent laissent de tristes marques ; et là nous demeurasmes trois ou quatre jours. Monsieur de Burie envoya à Yiileneufve et à Monflanquin trois compagnies de gensd'armes, sçavoir, la sienne, celle de monsieur d' Argence (3), et celle de monsieur de Carlus lieutenant de monsieur de La Vauguyon. fis mandèrent à monsieur de Burie qu'il leur envoyast quatre ou cinq cens hommes de pied, et qu'ils iroyent combattre le capitaine Bordet qui venoit de Sainctonge avec trois cens chevaux, où il y avoit six vingts sallades tous lanciers ; le demeurant estoyent pistoliiers (4) et arquebusiers à cheval, et trois enseignes de gens de pied. Je me presentay à monsieur de Burie pour y aller, lequel me dit qu'il y vouloit aller luy- mesme, et qu'il se vouloit trouver à ceste faction , bref, qu'il partiroit sur la minuict. Je ne iuy voulus point contredire , pour crainte qu'il ne cuidast que je voulusse tout faire , et gaigner cest advantage sur Iuy, et me retiray à Ëstillac pour donner quelque ordre à ma maison, ayant sçeu la mort de ma femme. Le lendemain monsieur de Burie se trouva encore dans Agen , et le lendemain après. Cependant le Bordet passa , et alla gaigner Montauban, où monsieur de Duras l'attendoit. Je sçay bien que monsieur d'Argence I et ses compagnons advertirent trois ou quatre fois monsieur de Burie en haste de leur envoyer les gens de pied qu'ils demandoyent pour aller combattre : et croy fermement qu'il ne tint point à eux. Toutes - fois monsieur d'Argenee est encores en vie , qui pourroit dire à qui en est la faute : il ne touche à moy de le dire.

Apres que je fus arrivé à Agen , nous conclusmes que nous irions assaillir le chasteau de Pêne, car pendant que nostre camp estoit aux environs d'Agen, nous arrivèrent les trois compagnies espagnolles que dom Loys de Carbajac (ô), commandoit en Fabsence de son oncle dom Joham de Carbajac , qui amena après les autres dix enseignes. Nous assiegeasmes le eliasteau par la teste , car par autre lieu nous ne le pouvions battre; car c'est une place forte et d'assiette et de structure, et y tirasmes plus de trois cens coups de canon. Il y avoit un grand terre-

Il) A fiante: en sâreté.

'3) L'anteor de l'i/utoire des Hnq Rois attribue l'évarnatioD d'Agen , non pas k la terreur qu'inspiroit Montioc , mais & la mésintetUgence qui régnoit parmi les chefs <ies Ih^testaolf .

(5f Lieutenant de M. de La RocTicfbncauld.

(4) Pistolicrs . cavaliers armés de petites arcjucbuses qu'on tSroit d'une main.

(5) Carbajac : Carvajol.

GOHUENTAlRRS DE BLAISE DE MONTLUC. Il562]

plain par derrière : ils avoyent fait une tranchée dans le terre-plain , où leurs soldats se tenoyent pour deffendre la bresche, qui estoit difficile, car il falloit encores monter par des eschelles sur le terre-plain. Or la nuict nous avions gaigné la ville, car le capitaine Charry et ses compagnons avoient mis le feu à la porte. Ceux de dedans , après Tavoir deffenduê longuement , se retire^ rent dans le chasteau : ils pouvoient estre environ trois cens hommes. Or je vins recognoistre la bresche par le costé des maisons de main droite, lesquelles je fis percer passant de Tune à Tautre, et la dernière estoit si près du chasteau qu'il n'y avoit que le chemin entre- deux. J'apperceus un relais de pierre au flanc de main droite en la muraille , et Gs aller un soldat le ventre à terre recognoistre le relais. Il monta jusques à la moitié , et trouva qu'il estoit fait comme s'ils y avoient laissé des degrez pour monter par-là, puis retourna à moy ; et tout incontinent m'en allay à monsieur Dortubie , et tirasmes un canon un peu à main droite. Nous eusmes assez affaire de l'y pouvoir loger, à cause que c'est un précipice bien grand qui alloit jusques à la rivière. De là tirasmes en biais à ceste muraille, et, pour-ce qu'elle n' estoit pas là guère forte, en quatre coups de canon nous eusmes percé la muraille , de sorte que par le trou on pouvoit voir dedans leurs tranchées. Je descendis incontinent bas, et fis monter le mesme soldat par ces degrez jusques à recognoistre si le trou estoit vis à vis de la tranchée , et qu'il ne se descouvrit point en aucune manière; ce qu'il fit , et me retourna dire qu'ils estoyent tous en bataille dans la tranchée , et qu'il y avoit force corselets, comme il estoit vray. Alors je fis prendre les eschelles que j'avols. fait recercher par tout, et en pouvois avoir douze ou quinze. Monsieur de Burie se tenoit à l'arUllerie : je vins conclure devant luy l'assaut; je le priay que les Gascons donnassent les premiers, et les Espagnols après. Dom Loys dit qu'il desiroit qu'ils combattissent ensemble, ce qui luy fut accordé. Cependant je fis chois de quatre arquebusiers pour monter ces degrez, car il n'en pouvoit plus demeurer sur le haut pour tirer dans la tranchée par le trou quand les nostres donneroyent l'assaut par la teste, et ainsi leur livray Tassant. Les soldats prindrent eux mesmes les eschelles, et je me rendis ausdits degrez avec les quatre arquebtiziers. £t comme les uns dressoyent les eschelles, les quatre montoyent; et à mesme temps que les enseignes montèrent les eschelles, les quatre arquebuziers tirèrent dans leur tranchée : ils en tuèrent un qui me tomba aux pieds, j'en fis remonter un autre. Comme les ennemis se virent

tuez par ce trou , ils se retirèrent en une autre forteresse , là où ils se deffendirent plus de trois grosses heures, et par deux fois repoussèrent nos gens jusques sur la bresche; et cogneus alors deux choses, encores que d'autres foisjcleseosse bien remarquées : c'est que les Espagnols De sont pas plus vaillans que les Gascons j et l'aobt, que les grands combats se font par les gentilshommes, car plus de cinqcenshommesespagnds ou gascons furent renversez sur les eschelles, ou par terre. Toutes-fois il ne faut point oster l'honneur à celuy qui l'a acquis , ayant les capitaines gascons avec les gentils-hommes de leurs compagnies soustenu tout le jour le oombat; je ne veux pas dire que les capitaines espagnols n'y fissent leur devoir , mais bien peo de leurs soldats. A la fin je donnay courage à nos gens , leur faisant remonter les eschelles, acconrageant les uns et menassant les autres, car j'avois Tespéenuë au poing, pour faire quelque mauvais coup si j'en eusse veu de poltrons. Tous commencèrent à faire mieux , Espagnols et Gascons, tellement qu'ils gaignerent le second fort. Les ennemis se départirent en deux autres forts, c*est à sçavoir à la grand tour, et en un aatre quartier de maison à main gauche. Il falloit monter un degré de pierre où y avoit une bassecourt , entre ladite tour et l'autre fort , de sorte que nos gens furent contraints mettre le feu à la porte de ladite basse-court. Il y avoit au bout du degré contre la porte un coin à main gauche où pouvoient demeurer quinze ou seze hommes; le capitaine Charry et le baron de Clermon y estoient, qui faisoyent tirer à travers de la porte dans la basse-court. £t oomioe la porte futbrusiée , elle tomba sur l'entrée d'iceile : j'estois à demy degré, et, comme je vis la porte tombée , je dis au capitaine Charn' qu'ils sautasisent dedans à travers du feu; ce qu*ils firent sans marchander; il ne lay falloit pas dire deux fois, il ne craignoitpas la mort. Je poussay ceux qui estoient devant moy sur le degré, bon gré mal gré , et ainsi nous entrasmes tous de furie , et ne trouvasmes dans la bassecourt que femmes et filles ; tout en estoit remply jusques aux estables. Ceux de la tour de l'autre fort de main gauche nous tiroientia dedans; ils y tuèrent cinq ou six soldats : le capitaine Charry y fut un peu blessé , et le sieur Bardachin aussi. Nous faisions descendre les femmes par ce degré de pierre : les Espagnole qui estoient dans la grand basse-court, au dessous du degré , les tuolent , disans que c'estoient des Lutheranos desguisez (i). Nous redoublas*

(I) LnUiériens. On désignoit alors sous ce noiu t^' les Protestants^ sans distîDction do secte.

COMMBNTAIBBS DE BLAISE DE MONTLUC. [lS62]

mes l'assaut à ce fort de main gauche par une porte qu'il y avoit, et par deux fenestres, et l'emportasines, passant au fil de l'espée tout ce qui se tronya dedans. Or il nous falloit combatre puis après la grand tour, et la. porte qui estoit au milieu. J'y laissay les capitaines qui n'estoient point blessez dans ce costé de main gauche, et dedans les escuries , pour les tenir assiégez. La fortune porta qu'ils avoient tous leors vivres en ce dernier fort de main gauche , et o'avoleut rien dans la grand tour : ce qui fut cause que sur l'entrée de la nuict ils se rendirent aux capitaines , la vie sauve. Les Espagnols estoient logez dans la ville, lesquels sçeoreut qu'ils s'estoient rendus, et que nos capitaines les menoient le matin à monsieur de Burle et à moy, qui estions logez à la maison de moDsienr de Carlus, à une arquebusade da chasteau. Monsieur de Pons y estoit aussi, car il estoit venu avecques monsieur de Burie Nous haillasmes à quinze ou vingt soldats ces prisonniers, qui pouvoient estre en nombre quarante ou cinquante. Les Espagnols les vindrent oster à ces quinze ou vingt soldats , et les toereuttous, sauf deux serviteurs de madame la mareschalle de Sainct André, que J'avois refenos à mon logis. Il ne se trouva point , d'environ trois cens hommes qu'ils estoient, qu'il en ^hâpast que les deux que Je sauvay , et un qui descendit par la muraille avec une corde, par le chasteau, et alla passer la rivière à la nage^ ayant beaucoup de soldats après à coups d'arquebusades ; mais il se sauva miraculeusement en desplt de tous ; son heure n'estoit pas venue , car il iuy fut tiré un monde d'arquebusades , sans qu'aucune portast. Je cogneus à ceste heure que <^ gens de dom Loys estoient la pluspart bi- ^'gQ«9 (i); car les vieux soldats ne tuent pas les femmes, et ceux-là en tuèrent plus de quarante, et m'en courouçay à eux. Les capitaines en estoient marris , mais ils n'y peurent donner ordre , car ils disolent que c'estoient des Lutheranos déguisez, parce qu'en fouillant quelqu'une pour se jouer avec elle, ils avoient trouvé que ^estoit un diacre esbarbat (2) , qui estoit ha- Mié eu femme. Yoy-là la prise de Pêne, qui » estoit pas de petite importance, pour estre une place tres-forte, et à un bon pays sur la rivière , ^ plusieurs mauvais garçons furent depeschez, '«quels servirent de combler un puits bien profond qui estoit au chasteau. Il se peut dire que toutlemonde fit là son devoir, et monsieur deBu- "c, qui estoit tousjours au canon, prenant autant

(*) Bisoiçne0 : soldats de recrue.

(2) Esbarhat : sans boHje.

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