‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 21 sur 58 · I. C. D • M, T. VII · texte numérisé non relu

I. C. D • M, T. VII

de peine qu'homme de son aage èust scéu ftdre. Or , comme le capitaine Bordet fut Joinct avec monsieur de Duras , leur camp commença à se renforcer , pource que ceux qui n'estoient bou- ■ gez encores, sur l'espérance de l'arrivée dudiet Bordet, il leur sembla que leurs affaires iroient bien , et se rendirent à leur armée. Or nous avions peur qu'une nuict ils nous emportassent M oyssac ou bien Gahors , pource que les rivières estoient si basses que l'on les passoit à gué. Je dis à monsieur de Burie qu'il nous falloit envoyer promptement des gens dans Gahors ; car, puis que les eauës se pouvoient passer , à leur arrivée ils emporteroient la ville, n'y ayant dedans que les habitans ; et fis élection de monsieur de Salnctorens , avec quatre vingts ou cent ai^oulets qu'il avoit en sa compagnie de gens de pied, et le priay de faire diligence Jour et nuict. Je contay que de là où les ennemis estoient il iroit dans sept ou huict heures à Gahors. Et comme Dieu veut garder , quand il luy plaist , que le mal n'advienne , noss avions nouvelles , et pensions qu'elles fussent véritables, que les ennemis venoient à Moyssac , et ne se parloit point de Gahors. Monsieur de Salnctorens fit grand diligence, ne séjournant Jamais, sinon pour manger sur le chemin un peu de pain et boire un peu de vin , qu'il avoit fait porter pour les soldats : aussi 11 luy estoit bon besoin de la faire ainsi ; il falloit qu'il passast tout auprès de leur camp, et comme fi marchoit la nuict, ainsi faisoient les ennemis ; de sorte que comme le matin au soleil levant il arriva par delà la rivière , les ennemis arrivoient deçà , et trouva la ville tout esbahye, et les gens commençoient à l'abandonner pour se sauver par les montaignes. Ils reprindrent courage; et sur l'heure , sans entrer en maison aucune , monsieur de Sainctorens sortit à l'escarmouche y et se jetta sur le passage de la rivière , ayant de fort bons soldats , car aussi c'estoit la première compagnie qui avoit esté faite ; et tout le Jour les ennemis demeurèrent aux environs de la rivière, faisant tousjours quelque semblant de vouloir passer. Et pense qu'ils attendoient le reste de leur armée, qui venoit derrière eux. Ils ne s'efforcèrent d'avantage de passer. La nuict venant, monsieur de Salnctorens se retrancha avec des tonneaux, pierres et bois, et tout ce qui se trou voit : toute la ville travailloit , de sorte que le matin les ennemis virent qu'il n'y feroit pas bon pour eux; et, le reste de leur camp arrivé, ils se logèrent aux plus prochains villages de la rivière, et là demeurèrent quelques jours , et nous allasmes à Moyssac. Monsieur de Burie avoit fait venir deux grandes coulevrines de Bordeaux , et

COMHENTAISBS DE BLÀ18E I>E HONTLUC. [lâ69]

deax pièces de campagne ; noua lalssasmes à Moyssac les trois canons, et marchasmes vers Gaussade, Mirabel et Realville, où leur camp estoit retiré. Le Roy nous avoit envoyé mon* sieur de Malicorne, pour nous faire entendre comme les affaires se portoient en France , et aussi afin quMl luy rapportast comment alloient ' .celles depardeçà. Nous arrivasmes à Mirabel en deux ou trois jours, pendant lesquels Je ne pouvois mettre en teste à monsieur de Burie qu'il nous falloitfiiire diligence pourles attraper , car on luy mettoit tousjours difficulté sur difficulté. Or, faut-il que tous nous qui sommes en vie confessions que nous estions tous en peine de luy , parce qu'il avoit toujours eu réputation de combattre , et estoit estimé bon capitaine y dequoy il avoit fait preuve en beaucoup de lieux ; et nous le trouvions si dur et si lent , qu'il sembloit à un chacun qu'il voulust fùyr le combat et donner moyen à l'emMmy de se sauver ; de façon que plusieurs le soupçonnoient , à cause que presque tous ses serviteurs, mesmement un sien secrétaire qu'il aymofft fort , estoient huguenots . Un sieiunaistre d'hostel basque, nommé Hactse , nous disoit que volontiers , s'il eust esté creu , monsieur de Burie eust changé de serviteurs, cognoissant bien que l'on le soupçonnoit à cause d'eux , et mesmes les Espagnols, comme à la vérité cela estoit insupportable, pour le soupçon qu'il y avoit que les ennemis ne ftissent advertis de nos desseins. Je ne cogneus jamais aucun de ce party qui ne voulust , quelque mine qu'il flst, la ruine de celuy du Roy. Quant à moy , Je pense qu'il n'entra jamais rien de mauvais dans son cœur , et que ce qui le faisoit ainsi dilayer , c' estoit pource qu'on luy rompoit les oreilles que je le ferois perdre. Gomme nous arrivasmes à Pecornet, qui est à monsieur de Thonens, il se campa, et je màrchay droit à Mirabel avec ma compagnie et une bonne trouppe de gentils-hommes , et envoyay mon fils le capitaine Montluc devant. Et comme il fut à Mirabel , il trouva que les ennemis ne faisoientque desloger, et avoient pris le chemin devers Gaussade : il les rencontralà, et en deffit une trouppe, et le reste se jetta dans deux ou trois maisons ; et, pource que cela estoit près de Gaussade où estoit leur camp , et qu'il n'avoit point de gens de pied avec luy , il fut contrainct de les laisser, et se retirer à Mirabel , où je l'attendois. Or avois-je mandé à monsieur de Burie que je le priois venir camper à Mirabel , n'y ayant de Pecornet à Mirabel qu'une lieue. Il me manda que le camp estoit desja la pluspartlogé : j'y allay moy-mesmes sur des courtaux , et trouvay qu'il estoit desja logé dans la grange de monsieur de Thonens. Je fis tant, avec

l'aide de messieurs de Malicorne, d'Argenceet des autres capitaines des geas-d'amies, que nous le fismesadieminer. Or, quelque bruit que l'on fist courir de luy, je ne le soupçocnoispoiot, comme j'ay dit , et pensois que ce qui le faisoit estre ainsi lent, estoit pour crainte de perdre, ne voulant rien hazarder , sçachant bien qoe s'il perdoit une bataille le pays estoit perde; et d'ailleurs il voyoit les ennemis s'en aller en France : mais Je disois tousjours que ce seroit faire un beau service au Roy de les deffaire avant se joindre , et que cent traistres et rebelles n'attendirent Jamais dix hommes de bien. Ils^eoplaignoit souvent à sonnepveu monsieur daCoarré, disant que je les ferois un jour tons perdre, et la Guyenne au Roy par conséquent. Et quant à moy , j'oserois assurer que ceste crainte le îtV soit tenir bride en main , car il n'estoit pas me^ chant ny desloyal à son maistre , et n'avoit pas faute de cœur ny de sagesse à bien conduite ; mais il ne vouloit rien bazarder , qui estoit on grand deffaut à luy.

Or la nuict nous envoyasmes par denx fols recognoistre les ennemis à Gaussade ; il n'y avoit que demy lieuë , et la dernière fois ce fat par monsieur de Yerdusan, mon enseigne, qni leor chargea un corps de garde. Or Je vonlois aller charger la nuict, car tout leur camp estoit logé hors de la ville et assez escarté ; mais jamais il n'y eut ordre qu'il y voulust entendre. Le lendemain matin j'aiiay avec la compagnie dn roy de Navarre, celle de monsieur de Termes et la mienne, recognoistre, menant monsieur de Malicorne avec moy, et trouvasmes qu'il y avoit quelques arquebusiers dedans, qui nous tirèrent. Or monsieur de Duras et le capitaine Bordet estoient allez à Montauban, là où il n'yaqoedeuî lieues, et avoient laissé là tous les bons che^aot qu'avoit anfené le capitaine Bordet, car Inyet monsieur de Duras n'en avoient mené que dix ou douze, et avoient couché à Montauban ceste nuict-là. Jamais ils ne firent semblant desf monstrer , et avoient une grand peur que tout nostre camp descendist, car de Mirabel à Realville n'y a qu'un quart de lieuë. Nous temF** sasmes là devant plus de deux heures, ne scachant point que ces gens fussent dedans. Bien nous dirent des paysans que monsieur de Duras estoit allé le jour devant à Montauban , mais ils ne sçavoient s'il estoit retourné. La nuict nous retournasmes à monsieur de Burie, et entrasraeî en conseil, tous les capitaines des gens-d'armes, le seigneur dom Loys de Garbajac aussi; <^*|^ disputasmes si nous les devions aller dssaillir dans Gaussade avec les deux praacies coole^nnés , parce que les murailles ne valioient rien.

COMHBRTAIBSS DE BLAISB DB UONTLUC. [1562]

Les nos disaient qu'ony , les autres que non. A la fin oeax qui disoient qae non demeurèrent les l^ns forts; et Gomme je vis cela, je proposay que nous devions incontinent après disner descendre là bas en la plaine et nous mettre tous en bataille , et que nous ferions deux effets : le premier, que nous cognoistrions la force de Fennemy, etverrions à leur contenance s'ils avoient peur on non; et l'autre, que nous rengerions nos gens comme ils devroient combattre , et despartirions de nostre arquebuserie avec les trooppes de la gendarmerie , afin que y si nous YenioDs à combattre , chascun sceust le rang quildevroit tenir; ce que ne pouvions faire où nous estions logez, à cause que c^estoient tout collines. A la fia nous conclusmes tout cela , et arrestasmes qu'après avoir un peu mangé nous monterions à cheval. Toute la noblesse , qui estoit belle et grande , se retira avec moy : nous noushastasmes de manger. J'envoyay un gentilhomme à monsieur de Burie, l'advertir que je commençois à m'acheminer pour commencer à prendre place. Voicy venir monsieur de Malicorne qni avoit entendu le changement , et me vint dire que monsieur de Burie estoit résolu de ne descendre point là bas, ny permettre que le camp y descendist ; et me dit que ceux-là que je pensois tenir ban à ce que nous avions arresté , estoient les premiers qui s'en estdent desdits en tontes choses. C'est grand cas que le chef tire volontiers les autres à son opinion. Je le priay VTooJoir retourner pour luy remonstrer la grande &ute que nous faisions , de n'ordonner comme DOS gens dévoient combattre, et que je luy promettois sur mon honneur que nous ne combattrions point, et ne ferions sinon veoir la contenance de r^memy , et avec nostre artillerie nous les battrions s'ils se presentoient de l'autre costé du ruisseau. Mais j'en pensois bien une autre : si j'eosse veu la commodité propre , je les CQ5se si bien approchez , qu'ils ne s'en fussent peo desdire. Ledit seigneur de Malicome n'y vouloit point retourner, et dit qu'il y avoit fodt tont ee qu'il avoit peu à luy remonstrer, et qu'il n'y ferait rien d'advantage , et le trouvay fort fasché. Je oogneus bien qu'il ne disoit pas tout ce (ju'il en pensoit : et alors j'y envoyay monsieur de Madalllan. Monsieur de Malicome demeura aveoques moy, car il ne voulut plus retourner. Nous nous acheminasmçs et passasmes devant son logis, ayant tous espérance que quand il nous verroit acheminer, la fantaisie luy chan- ^oit, et s'en viendroit. Et comme nous fiismes là bas, nous vismes arriver les compagnies du roy de Navarre «t de monsieur le mareschal de Termes , que le eapilahiA Ame et le capitaine Masses

commandoient, et me dirent que mcmsieur de Burie avoit envoyé protester contr'eux s'ils venoient me trouver, mais qu'ils avoient respondu qu'avant disner ils avoient conclu de descendre bas en la plaine, et que quant à eux ils se vouloient arrester au premier conseil, et que j'y estois desjà, et que si les ennemis me combattoient, ils en vouloient manger leur part. Il protesta aussi contre tous'^les autres capitaines [j'ai sceu depuis que dom Loys estoit de ceux qui avoient changé d'advis] , protesta aussi contre le capitaine Charry, maistre de camp, lequel luy laissa les compagnies^ ets'envinttoutseulpourme trouver. Bref, nous voy-là en division. 0 la mauvaise beste que c'est quand elle se met en une armée 1 empeschez-la tant que vous pourrez , vous qui commandez aux armées, car si une fois ellea ouvert la porte , il est mal-aysé de Fen chasser. Les ennemis partirent de Gaussade , prenant le chemin droict à Realville, pour se sauver devers Montauban. Et comme ils furent en la plaine de leur costé, ils m'apperceurent et firent alte, puis se mirent en bataille et demeurèrent plus d'une grand heure à s'y mettre. Je cogneus bien qu'ils n'estoient pas fort experts en cela, et queleurordre n*estoitpas bien faict. Ils n'osoient tirer plus avant, craignant que je les chargeasse par queue, et demeurasmes ainsi vis à vis, ayant un petit ruisseau entre-deux , plus de quatre grosses heures. Je ne voulus point que quelques arquebusiers à cheval que j'avois attaquassent rien, afln de luy monstrer que je n'avois poinct envie de combattre qu'il n'y fùst , espérant qu'il y viendroit nous sçachant si près ; mais tout fut pour néant , et ainsi fusmes contraincts nous retirer de là : et comme nous nous retirions droict à Mirabd, aucuns de leurs gens de cheval qui estoyent dans Realville, lesquels auparavant n'avoyent jamais osé bouger, passèrent le ruisseau [ c'estoyent ceux du capitaine Bordet ] ; ils avoyent tous des casaques blanches, qui furent les premières que j'avois jamais veuës. Et comme ils virent que nous tournions visage à eux , ils tournerentrepasser le ruisseau etpasserent l'eauë par dessus Realville, à nostre veuë , prenant le chemin de Montauban. Je me retiray à mon logis aussi fasché que je fus jamais , pour avoir perdu ceste belle commodité de combattre les ennemis. Quelque promesse que j'eusse faite, si le gros fust descendu nous estions aux mains , car je les eusse, comme j'ay dict, tant approchez, que sans combat il n'estoit possible de se demesler. Le soir monsieur de Burie m'envoya dire si je voulois venir au conseil, ce que difQdllement après plusieurs prières je fis, et malaisément m'y peut on amener. Je luy remonstray la

COMMENTAIBES DE BLATSE DE MONTLUC. [1562]

coyonnade qae nous avions faicte ; il me dit n^avoir tenu à luy que l'on n'eust combattu. Il ne s'en alla pas sans responce. Monsieur de Maiicorne , monsieur d'Argence sont encores en vie : Je pense quHl leur souvient mieux de ce que j'en dis qu'à moy; car je n'estois point en mon bon sens, tant j'estois désespéré et en collere. Bref jequittay sqp conseil. Il monstroit bien qu'il estoit plus sage que moy, et plus patient d'endurer mes imperfections, et croy qu'e^ sa conscience il jugeoit qu'il avoit tort. La nuict les capitaines Ame, Masses et moy avecques ma compagnie et la noblesse , pensant trouver les ennemis deçà la rivière de Labeyron , pource que le passage estoit fort mauvais, fùsmes à 1erthe, et ne pensions point qu'ils passassent de ceste nuict là ; mais à leur arrivée ils passèrent tous en desordre , et s'allèrent mettre auprès de Montauban dans un bois qu'ils appellent le Ramier. Le sieur du Masses et Ame en trouvèrent quelques uns qui estoient demeurez aux mestairies par deçà la rivière, à cause qu'il s'en estoit noyé quelques uns; mais ils les gardèrent bien de passer. Et ainsi nous en retournasmes sans pouvoir faire autre chose, ayant résolu de nous perdre tous ou les combattre , si nous les eussions trouvez : et croy que la collere où nous estions nous eust redoublé la force de combattre pour laisser la honte et vergoigne à ceux qui n'en vouloient pas manger. Les paysans des mestairies nous asseurerent qu'ils ne devoyent arrester qu'ils ne fassent dans Montauban : qui fut cause que ne passasmes la rivière. Ils nous asseurerent que si cent chevaux fussent arrivez comme ils commençoyent à passer, ils les eussent tous deffaitS) ou ils se fussent noyez , tant ils avoient de peur, et qu'un nombre s'estoyent noyez ayant eu l'effiroy sur une fausse alarme, de sorte que tous se jettoient à pied et à cheval à coup perdu dans la rivière pour passer. Et voyia la belle coyonnade qui fut faite, laquelle jamais ne me départit de dessus le cœurjusques après la bataille de Yer que nous eusmes quelque temps après. Il me sembloit que les pierres nous regardoient, et que les paysans nous monstroyent au doigt : nous avions la meilleure commodité de les estriller que nous n'eusmes depuis à Ver.

J'estois en telle colère qu'il ne tint qu'à bien peu que le matin je ne me départisse d'avec le sieur de Buqe ; et sans les capitaines et seigneurs qui estoient avecques nous , qui m'en gardèrent, je l'eusse fait, estantbien certain quela pluspart de l'armée me fust demeurée. Celuy qui medestournoit le plus de mon intention que nul autre estoit monsieur de MalicomC; me remonstrant que le

Roy le trouveroit mauvais , et que tout irait malt et après on me impropereroit le tout, qui senrit assez suffisant pour me rendre hay de la Boyne et me ruiner à Jamais. Quant à moy, je tooIoIs faire la guerre à mon plaisir, et me sembloit (pie je ferois beaucoup mieux. Il me souvenotttoosjours de Targon , les ayant rompus avec si pen de gens, et avois aussi opinion que les seigneurs d'Argence et de Carlus se reudroleat auprès de moy , encores qu'ils fussent venus avecques luy. Toutesfois je creus le conseil dodict sieur de Malicome et des autres , qui me rapatrièrent avec luy , car ma colère n'est pas des plus mauvaises , encor qu'elle soit prompte : d'ailleurs il estoit lieutenant de roy ; il m'assean que la première occasion qui se preseuteroit fl oublleroit toute crainte de perdre la Guyenne. Il sçavoit bien que ce n'estoit que bonne volonté quej'avoisau service du Roy qui me fsisoit ainsi parler : aussi autre chose ne Favoit gardé qae la peur de perdre , estant certain que le Roy s'en prendroit à luy puis qu'il en avoit la charge.

0 la mauvaise chose que c'est à un lieutenant de roy d'estre tousjours en crainte de perdre! Ayez hardiment ceste peur dans une place, fortifiez vous jusques au ciel si vous pouvez, ga^ dez vous , veillez et ayez peur de surprlnse; mais avoir forces suffisantes, et avoir tousjours peor de perdre, cela sent je ne sçay quoy. Croyez^ lieutenans de roy , que c'est un mauvais présage. Quant à moy , je n'estois pas marchand à tel pris , car je voyois bien tousjours que si les affaires de la Guyenne alloyent bien , celles de France en iroyent mieux, et si nous defTaisioos les forces de pardeçà, qu*apres nous noas jetterions dans le Languedoc, gardant par ce moyen que monsieur le prince de Gondé n*auroit forces ny argent de la Guyenne ny du Languedoc.

Monsieur de Malioorae s'en .retourna quelques jours après , et pense qu'il conta au Roy ce qu'il en avoit veu. Je cuide que pour ceste o^ casion Sa Majesté envoya monsieur de Montpensier de pardeçà, ayant entendu que noos n'estions gueres de bon accord : cela est fort dangereux au service de celuy qu'on sert; je ne seray jamais d'advis de donner commandemoit à deux : il vaut mieux un moindre capitaine seul que deux bcms ensemble. Il est vray qae j'en prenois plus que le Roy ne m'en avoit donn^ : peut-estre fut-il besoin, il y en a assez qui a peuvent tesmoigner : pleust à Dieu que le Boy en eust faict autant à ceste dernière guerre! et peut estre que son service et le pays s'en îvssent mieux portez , n'estant pas seul e» ceste opinion , car je fus fort bien accomp&gi^^ * ^ des meilleures testes. Et ooitfelllerois Ufosjms

COHUBNTAWBS DE BLAISB 1>B UOKTLL'i

an Boy qne comme il enteodrott une divisloD en noe armée , qu'il y envoyast tousjoars un prince de sou saug pour commauder sur tout ; et le plmtost serait le meilleur , avant que la dlvisiOD ne puisse prendre grand pied pour porter dommage à ses affaires ; car après qu'elle aoroit pins et faict fondement , et que le desordre seroit advenu, on n'y pourrott jamais donner ordreqn'avecgraud difficulté et dommage, ouseparaol ceux qui sont en division , ce qui ne se peut faire sans incommoder les affaires, veu que l'un et l'autre ont des amis et servitenre.

Or peu après , monsieur de Burie mit en avant DDE entreprise , qui estolt d'aller assiéger Monteoban par le costé de Tbouloose , et qn'il fal- Ivit retourner à Moissac et passer la rivière; il fil Tenir encore un canon et une coulevrine , et prismes le chemin droit A Moissac. Je le voulus laisser faire sans le contredire en rien , ayant jaré on I»n coup que je ne dirois mot , pour voir M qn'il ferait , encore que je cogneusse bienque soQentrepriseretourneroit en fumée et à néant; ai puis que nous ne les avions osé combattre À la campagne , que pouvions nous espérer de les «onloir combattre dans une vUle , et encore telle que celle là? Toutesfois Je suivis comme les autfe^i et arrivasmes au bourg ; et \k demeurasmes sept on hoict jours, ayant faict tirer quelques coups de csnoD à la tour du pont Nous tenions le bonrg jnsques ans maisons qui estoient tout aopnfi do pont^ là où il y avoit une église qu'ils ïvoienl fortifiée. Bref, je ne sçay par quel 'xxA commencer à escrire ceste belle entreprise, car je n'en sçaurols faire un bon potage; el vaut mieux , sans tirer plus outre, que je la Wïse là. Et fust arresté que nous nous retirerions à Montech.

A nostre arrivée à Moissac je fus adverty que ceux qui estoient dans Lectoure estoient sortis en campagne , faisant une inrmlté de ravages sur tes gentiLs-hommes et par tout là où ils en pouïoieat prendre, et qu'ils attendoient des forces àt Beam que le capitaine Mesmes amenoit, qui estoient en nombre de cinq cens bommes. Leur dessein estoit de faire un camp-volant , ce qui fui cause que j'en r'envoyay le capitaine Mont- '"e (0 avecques quelques uns de ma compagnie . te camte de Caudale, les sieurs de Cancon (2) , •Je HoDtrerraud , Guitinieres (3) et autres , voulufeotaller avec luy , et amenèrent le capitaine Parron; la compagnie du baron de Pourdeac (i) , <m le capitaine LaRocque Dordan commandoit, <ar le baron de Pourdeac avoit esté blessé quel-

|ll Pierre de Montlnc, lornommé Pf ifrol. lA On Cocon , frin du bu^ de Furad.

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ques jours auparavant devant Lectoure, aune escarmouche que le capitaine Montluc avoit faicte. Or, comme lis furent arrivez à Florence, Ils entendirent que les Begolles (5) , nepveux de monsieur Danssun , estoient che& de ceux qui estoient sortis de Lectoure , et qu'Us avoient pris le chemin droit au Sampoy pour aller au devant dudit de Mesmes , qui se devoit rendre ce matin A Aiguetinte. Monsieur de Baretnau , qui faisoit une compagnie de gens de pied , s'y trouvant , alla se mettre entre Terraiibe et Lectoure, parce qu'ilslesvooloientlà combattre. Les ennemis,qui furent advertjs de son partement de Florence , cuiderent retourner à Lectoure , poorce qu'ils furent advertis que le capitaine Mesmes ne pouvoit arriver de ce jour là à Aiguetinte. Et comme ils eurent passé Terraube pour retourner à Lectoure , ils virent qu'il falloit combattre le capitaine Montluc, qui s'estoit mis au devant, et aymerent mieux retourner a Terraube. It y eut de l'escarmoucbe à l'entrée , car s'ils eussent esté encores cinq cens pas en arrière , le capitaine Montluc les deffalsolt avant que d'entrer. Lors il depescha vers Auch, Florence, La Sauvetat, Le Sampoy, et jusquesà Condom, afui qu'on le vinst secourir pour les tenir assiégez : ce que tout le monde Ht; et y arriva plus de deux mille personnes. Il me depescha en poste un courrier, m'advertissant que si je voulois venir là avec l'artillerie, nous prend car tous les bons hommes qui e il [es teuoient enfermez dans Te toient en nombre de quatre cei deux Bcgoles , nepveux de monsi estoient. Je monstray la lettre à monsieur de Burïe ; il y eut un peu de dispute , pource qu'il ne vouloit pas que je prinse des capitaines de gens de pied : à la fin il m'accorda le baron de Clermon mon nepveu , auquel j'avois donné une compagnie de creuë. Et promptemcnt monsieur d'OrtubIc et Fredeville attelèrent trois canons , et je me mis devant à Moissac pour préparer les batteaux ; et à l'acrlvée de i'arlillerie ils trouvèrent les batteaux prests, et toute la nuit ne flsmes que passer. J'envoyay un commissaire de village en village tenir des bœu& prests, ponr tousjours rafraischir les autres : puis me mis devant, et trouvay le capitaine Montluc qui avoit assiégé la ville , et s'estoient rendus les quatre cens qui estoient à Terraube à luy , leur ayant promis la vie sauve.

Le capitaine Mesmes s'approcha Jusques à l;i rivière de Bayse, ù une Ileué dudict Terraube ;

(5) Gcorfroy d'Attlie, SDigoeor de GulUnitm. |41 Bernard de Vii'moDt.twron de Pordesc.

(5) Ou Bugule».

COMM£NTAIlt£S DE BLÀISE DE MONTLUC. [1562]

et , entendant eomme les antres estofent assiégez, se recnlapar le mesme chemin qn'i! yenoit, et se retira dans un petit \illage appelle Roquebmnê^ près de Yicfezensac. Monsieur de Gobas^ mien nepven , qui avoit esté lieutenant de monsieur de La Mothe-Gondrin en Piedmont, et avoit espousé sa fille , s'estoit mis aux champs avec quelques gentils -hommes ses voisins et des paysans au son de la cloche. Il se mit sur la queue , et le contraignit de se sauver dans ledit Roquebrune. La nuict les paysans se fascherent de les tenir assiégez, et se desroberent presque tous ; de sorte que le capitaine Mesmes s'en alla le matin en Beam, d'où il estoit venu conter des nouvelles des belles àfres qu'il avoit eu.

Or monsieur d'Ortubie fit si grand diligence, qu'il fut le lendemain passé la rivière deux heures devant jour, et fut devant Lectoure; et sur la pointe du Jour luy , monsieur de Fredeville, monsieur de La MoÛie-Rouge et moy , allasmes recognoistre où nous mettrions Tartillerie, et advlsasmes de la mettre sur une petite montaigne du costé de la rivière , là où il y a un moulin à vent , pour battre du costé de la fontaine ; et la battismes tout le jour , de sorte que la brèche ftit faicte de sept ou huictpas de long. Ils s'estoient retranchez par dedans, et avoient bastlonné le bout des rues et le' chemin qui va au loiig de la muraille , et percé deux ou trois maisons qui regardoient sur la bresche. Cependant que rartillerie battoit je faisois faire des e^chelles pour donner Tassant au boulevart qui flancquoit la brèche , afin d'empescher ceux du boulevart qu'ils ne peussent tirer à la brèche ; et, pource qu'ils avoient environné ce boulevart de tonneaux et de gabions pleins de terre , et qu'aussi la brèche n'estoit pas encore raisonnable , je ne voulois pas faire ceste nuict-là ce que je fis l'autre nuict après.

Le lendemain matin je fis tirer à ces tonneaux et gabions et agrandir la brèche et la baisser : la nuict après nous nous mismes en camisade , et ordonnay que le capitaine Montluc iroit donner l'assaut à la brèche avec les deux compagnies dubaron deClermon, et celle du baron de Pourdeac , et la noblesse qui voudroit aller avec luy, entre lesquels estoit le comte de Candalle , jeune seigneur plein de bonne volonté ; aussi est-il mort depuis en une brèche en Languedoc , comme on m'a dit. Et quant à moy, je de vois donner par les eschelles au boulevart avec la compagnie du sieur de Baretnau et un autre , et ma compagnie de gens-d'armes , que j'avois fait mettre à pied. Je fis prendre mes eschelles, et mis devant le capitaine Montluc et sa trouppe , allant sur leur qucuë voir quel effect ils ferolent. Apres moy

venoient les eschelles et ma trouppe. Or ils les emportèrent d'une grand hardiesse, et entrèrent dedans , et commencèrent à combattre les remparts qu'Us avoient faits aux rués , et desjà estoient presque maistres de l'un.

La nuict devant ils avoient falct un fossé entre la brèche et les remparts , et y mirent une grande traînée de poudre, et par dedans une maison ils y dévoient mettre le feu. Nous dressasmes les eschelles , et montèrent deux enseignes jusques auprès du haut du bastion. Je faisois monter les soldats et achever de dresser les eschelles : et comme nos gens de la brèche estoient presque maistres des remparts , ceux de derrière , qui mirent les pieds dans le fossé de la traînée , qui estoit couverte de quelques fassines, commencèrent à crier : o Nous sommes dans la traînée , » et s'effrayèrent de telle sorte, que tous se renversèrent sur la brèche. Les premiers qui combattoient les remparts n'eurent autre remède que de se retirer, et là y fut blessé le capitaine La Roque , lieutenant et parent du baron dePourdeac, lequel mourut le lendemaiD, un des vaillans gentils-hommes qui sortist il y a cincpante ans de Gascogne. Il y en mourut aussi d'autres, et y en eut quelques uns de blessez de ceux quidonnoient par les eschelles. Et comme ceux de la brèche furent retirez , je retiray les miens , bien aise d'en estre eschappé à si bon marché. Que s'ils eussent donnné le feu debonne heure , ils eussent faict une terrible fricassée.

Le lendemain monsieur d'Ortubie, le gouverneur de La Mothe-Rouge et moy , allasmes r^ cognoistre de l'autre costé de la ville devers le petit boulevart, et nous ne sçeusmes trouva lien que pour y mettre deux canons que bienmalaysèment , car ceste ville est pour une ville de guerre des mieux assises de la Guyenne, etbieo forte ; et si y demeuroit encores le petit boulevart qui flanquoit cest endroit où nous voulioos battre , qui nous garda de nous pouvoir bien résoudre. Et sur le midy monsieur d'OrtoWe tourna battre encores par la brèche à quelques flancs qu'il y avoit , pour ce que le lendemain je me résolus de donner Tassant de plein jour: et en pointant un canon luy-mesmes fut blessé à la cuisse d'un coup de fauconneau qui estoit sur le grand boulevart , qui me deconforla fort, car c'estoit un vaillant capitaine, et qui entendoit bien l'estat de l'artillerie. Il mourut deux jours après. C'est la charge de nostre mestier la plus dangereuse : toutesfois entons les sièges ou je me suis trouvé , j'estois toujours près du ^ non ; si je n'y estois il me sembloit que *>«! » } alloit pas bien. Celuy-là entendoitbicn son mestier, qui est une chose bien rare et périlleuse?

COMMENTAIRBS D£ HLAtSfi BE MONTLUC. [lâ62]

comme J*ay dit : aussi n'en eschappe-il guère de ceux qui se bazardent trop. Cependant les ennemis parlementèrent : il fut arresté qu'ils me bailleroient pour ostages trois de ceux de là dedans , et que je leur en envoyerois autres trois , et me demandèrent messieurs de Berduzan , de La Chappelle et un autre. Et comme ils furent auprès de la porte , et que nous pensions que les autres sortissent, il leur fut tiré trente ou quarante arquebuzades tout à un coup, de sorte qu'ils faillirent de les tuer , et blessèrent Tun de mes trompettes. Alors je fis crier à Brimond que ce n'estoit la foy d'un bomme de bien, mais d'un Huguenot. Il s'excusoit, etdisoit que c'estoit un meschant qui avoit commencé ^ et que bien tost jen verrojs faire la punition.

Mais ces mescbans pendirent aux carneaux un pauvre Catholique qui n'en pou voit mais. Or iisdemandoient tousjours de me voir, et disoient qu'ils ne pouvoient croire que je fusse là : aucuns me disoient que je me devois monstrer , mais je ne le voulus jamais faire, dont bien m'en print : un vieux routier est diffîcille d'estrepris autrebuchet. Deffiez vous tousjours de tout, sans le monstrer pourtant ouvertement. Apres que le pendu fut mort, ils coupperent la corde, et le firent tomber dans le fossé ; et fut arresté que les mesmes députez entreroient et les leurs sortiraient, car nous pensions queceluy qui avoit esté pendu fust celuy qui avoit fait le coup.

Or tout le monde se mettoit sur la rué près de Saincte Claire , et en trouppe , pour voir ce que iaisoient les députez et quand les autres sortiraient. Ils avoient affusté trois ou quatre pièces qu'ils avoient , et quelques mousquets tout droit à la trouppe , pensant <pie j'y fusse. Et comme nos députez forent auprès de la muraille , ils commencèrent à tirer les pièces droit à la trouppe , et y tuèrent un gentil-homme d'auprès d'Agen , nommé monsieur de Castels , et trois ou quatre autres blessez. Je voyois tout cecy de derrière une petite muraille , et m'esmerveilie que nos députez ne fîarent tuez , car ils leur laseherent plus de soixante arquebusades : ils se sauvèrent courant. Et comme je vis cecy pour la seconde lois , j'envoyai derrière la muraille leur dire que puis qu'ils ii»isoient si bon marché de leur iby et promesse , que j'en ferois autant de la mienne ; et envoyay monsieur de Berduzan mon enseigne , qui estoit un des députez, et ma compagnie avec une compagnie de gens de pied à Terraobe , pour faire tuer et despescher tous eeux qui estoient là , et luy baillay le bourreau pour faire pendre le chef ; ce qu'il fit , et de bon cœur , attendu la meschanceté que ceux de Leetoure avoient fait en son endroit : et après qu'ils

furent mort, les jetterent (1) tous dans le puyts de la ville , qui estoit fort profond , et s'en remr plit tout , de sorte que l'on les pouvoit toucher avec la main. Ce fut une très-belle despesche de très-mauvais garçons. Ils m'amenèrent les deux Begolles , et deux autres de Lectoure de bonne maison , lesquels je fis pendre en un noyer près de la ville , à la veuê des ennemis ; et , sans l'honneur que je portois à la mémoire de feu monsieur Daussun (2) , les Begolles , ses nepveux , n'en eussent pas eu meilleur marché que les autres. Ils en furent à deux doigts près , ayant une fois commandé de les depescher , et puis je ne sçay comment je changeay d'advis : leur heure n'estoit pas venue. Si n'eust esté pour les faire pendre à la veué de ceux de Lectoure , ils n'eussent eu la peine de venir , et eussent esté logez dans le puyts comme les autres.

La nuict je commençay à remuer mon artillerie de l'autre costé où avions recogneu monsieur d'Ortulne, le gouverneur La Mothe-Rouge et moy ; et la nuict , comme je la remuois , ils cogneurent bien par là où je les voulois battre , et se doutèrent qu'ils n'avoient pas gens pour soustenir deux bresches. Ils demandèrent le capitaine Montluc, et parla Brimond à luy, et luy dit qu'il vouloit capituler , pourveu qu'il luy donnast la foy de les laisser sortir avec les armes et leurs vies sauves. Cependant le jour vint : pressé des capitaines , je leur accorday ; car je voyois bien que je n'estois pas encores au bout de ma leçon.

Quand je laissay monsieur de Burie ^ j'amenay monsieur de Sainctorens avec moy , et le capitaine Gimond; mais comme je fus à Moyssac , je fus adverty par monsieur de Burie que le camp des ennemis partoit de Montauban , et qu'il prenoit le chemin devers Cahors : qui fut cause que je renvoyay monsieur de Sainctorens et le capitaine Gimond dedans Cahors ; et s'il eut grand difficulté d'entrer dedans la première fois, encores plus la seconde , qui fut la deuxiesme fois que par extrême et grande diligence il sauva la ville. Ledit sieur de Burie me manda que si je cognoissois que je ne peusse emporter Lectoure eni deux jours, que je l'abandonnasse , m'allant joindre avec luy , et que sans moy il estoit le plus foible , ayant perdu quatre cens Espagnols de trois compagnies qui s'estoient mutinées, et qu'ils avoient pris le chemin devers eux .

J'envoyay un gentil-homme après ces Espagnols , lequel ne peui rien faire , et y renvoyay monsieur de Durfort de Bajaumond , avec let-

(\) Deux cent trente personnes environ. { De Thou,) (2> Monttuc se Irompe; d'Aussun n'étoit pas mort à cette époque.

COMMENTÀIBES DB BLAISE BB MONTLUG. [1562]

Ires et prières. Et comme ils eurent veu mes lettres, ils se mirent tons en conseil. En mes lettres y avoit que Je ne voulois pas donner Tassant qu'ils n'y fassent. Et résolurent tous de retourner à moy ; et comme J'eus fait la capitulation ils arrivèrent à Florence , une lieuë de Lectoure ; c'estoit un vendredy . Et mis la compagnie du baron de Pourdeac dedans ; car il y vint avec son pied bandé : et le samedy matin Je fis sortir tous les Huguenots dehors , afin que chacun se retirast où il voudroit. Aucuns se mirent de nos compagnies. Ils n'avoient Jamais entendu la mort de leurs compagnons Jusques à ce que Je fus dedans , et ne pensoient pas eschapper à meilleur marché que les autres; mais Je leur tins la promesse. Incontinent Je fis partir le baron de Glermon avec les cinq enseignes que J'avois , et luy dis qu'il s'en allast passer la rivière de Garonne à Leyrac : et allay parler aux Espagnols bas en la prairie, et leur promis faire leur appointement avec leurs capitaines, leur faisant plusieurs remonstrances ; de sorte qu'après ils se résolurent de me suyvre : J'en laissay tousjours la charge à monsieur de Durfort. Ils s'en allèrent avec les cinq compagnies à Leyrac passer la rivière. J'employay tout le demeurant du jour à remettre les gens d'Eglise en Tevesché et aux monastères , les gens de Justice en leurs sièges , et laissay l'ordre au baron de Pourdeac qu'il devoit tenir. Puis le dimanche matin Je m'en allay disner à Stillac, mienne maison , et coucher à Agea : et là Je fus adverty que monsieur de Duras avoit prins le chasteau de Marquies, qui est à Tevesque de Gahors , et l'evesque lequel il emmenoit prisonnier; et ayant entendu que monsieur de Sainctorens estoit arrivé dans Gahors, ils prindrent leur chemin droit à Sarlac. Je sçeus que monsieur de Burie ailoit après. Aussi J'entendis des nouvellea de monsieur de Montpensier , lequel estoit arrivé à Bregerac , ayant avec luy les seigneurs de Gandalle (l), de LaVauguyon, Destissac (2) , de Lauzun, de Ghavigny. Tout le dimanche et la nuict venant au lundy , nos gens demeurèrent à passer à Leyrac, car il n'y avoit que deux batteaux , et ne peurent passer le lundy qu'il ne fust près de dix heures , qui fut cause que Je ne peus faire plus grande traicte que de Yilleneufve. Le comte de Gandalle nous tomba malade , et fus contrainct le renvoyer à sa maison , le capitaine Montluc pareillement , lequel avoit eu desja deux excez de fièvre. Le mardy le baron de Glermon me manda qu'il n'avoit peu faire le lundy que deux lleuês à cause

(I) Frédéric de Foix.

(2; Lobis, seigneur d'Estib&ac.

du passage de la rivière, et qu'il s'acheminoit tant qu'il pouvoit droit à Belvez , là où Je luy avois mandé qu'il prinst son chemin ; et pour luy donner advantage, le mardy matin Je ne fis que trois lieues , qui fut à MontaigDac près MonflanquiD. Le mercredy deux heures devant Jour je fus à cheval^ et allay repaistre à Belvez, où les compagnies de gœs de pied commençoient à arriver, et les fis là séjourner deux heures, et me mis devant à Givrac sur la Dordoigne. Et lorsje fus adverty que monsieur de Burie estoit aux Mirandes, qui est à monsieur de Gaumon, avec le camp, et que monsieur de Montpensier estoit à Bregerac. Incontinent que Je fus logé, un gentil-homme de Givrac, qui est de la religion nouvelle, me presta deux serviteurs , l'un pour envoyer à Bregerac vers monsieur de Montpensier, l'advcrtir de mon arrivée et de la prise de Lectoure, laquelle enoores il n'avoit entendu, et que s'il luy plaisoit de s'avancer un peu devers nous, queuous trouverions moyen de nous assembler pour combattre le lendemain monsieur de Duras, qui estoit campé sur une petite rivière , nommée la Vesere , près de Pages. Tout autant en avois-je escrit à monsieur de Burie, afin qu'il passast la Dordoigne sur la pointe du Jour, ceque j'avois fait. Et fut monsieur de Burie esbahy que je fusse si tost là , veu qu'il n'y avoit que deux jours qu'on luy avoit mandé devers Agenoisque j'estois encore devant Lectoure , en danger de ne la prendre point.

Je n'eus jamais achevé mes depesches , que le baron de Glermon arriva avec les cinq enseignes et les Espagnols. Et fis qu'ils passèrent la rivière sur deux grands batteaux , et allèrent coucher à Sainct Surban , près Pages , où ils n'arrivèrent que ne fust deux heures de nuict et y trouvèrent logez les compagnies de mon sieur de Burie , de Randan et de La Yauguyon Et sans mademoiselle de Pages , mère de ma dame de Lioux, ma belle sœur, ils n'eussent rieo mangé de tout ceste nuict ; mais elle moostra qu'elle estoit femme d'un brave capitaine, qui estoit feu monsieur de Pages, car elle leur distribua tout le pain qu'elle avoit, et six ou sept p(Hnsons de vin , et toute la nuict ne fit foire autre chose que cuire pain , et tous les lards et autres choses de sa provision , sans dormir de toute la nuict, et ne fut à son aise qu'ils n'eussent repeo.

Le matin , qui estoit le Jeudy , Je passay la rivière de Dordoigne à gué , car l'eau estoit gay able en deux endroits où on me mena. Et en tout Je n'avols que quarante ou quarante cinq chevaux. Et sur mon partement de Givrac. J'euz responce de monsieur de Burie , lequel me mandoit qu'il estoit bien aise de mon arrivée

GOMMENTAIfiES DE BLAISE DE MOTiTLUC. [1562]

et que j'eusse prins Lectoare ; toutes- fois que de passer la Dordoigne, il n'en estoit point d'avis , car les ennemis estoient plus forts que nous , et qu'il falloit regarder si nous nous pourrions Joindre avec monsieur de Montpensier , et après , ((ue ledit sieur adviseroit si nous devions comtnttreou non. Soudain Je me mis en furie, me craignant que nous ferions comme à Mirabel, et fus eonsdilé des sieurs qui estoient avec moy d*en?oyer protester contre luy s'il ne passoit la rivière, et que je m'ai lois engager au combat ; ce qaeje ne voulus faire, mais bien envoyay protester par Seignan , homme d'armes de ma compagnie, contre messieurs d'Ame , du Masses et de Charry, maistres de camp j lesquels incontinent allèrent trouver monsieur de Burie, et luy dirent que f quant à eax , ils estoient résolus de passer la rivière, et qu'ils ne vouloient point qu'il leur fast reproché devant monsieur de Montpensier, lequel desja nous tenions pour nostre chef; et quant et quant firent sonner leurs trompettes , et le capitaine Charry mettre les enseignes aux champs, alors il se prépara de partir. Le capitaine Charry se mit devant selon sa coustume avec les gens de pied sur la rivière , et promptement fit un pont de charrettes et passa à la haste.

ie n'arrestay point à Sainct Subrou sous Pages, et parlay avec messieurs d'Argence et du Courre, et les priay monter à cheval, et que j'avois prié monsieur de Burie de venir , qu'il falloit combattre dans le midy . Ils me promirent qu'ils mottteroient à cheval , mais qu'il falloit qu'ils envoyassent un homme en poste vers monsieur de Burie pour l'adveriir. Je dis au baron de Clermon que promptement il fist repaistre ses soldats, et à monsieur de Durfort les ^pagnols , et qu'ils me suivissent au passage de la Yesere. Va comme Je parfois à eux, arriva Seignan, car il estoit party dés la minuict pour aller parler H monsieur de Burie , et me dit qu'il avoit laissé monsieur d'Ame et le capitaine de Masses , qui commençoient à marcher, et que le capitaine Charry passoit la rivière. Je me mis devant. Or de Fages jusques au passage de la Vezere n'y à qu'une grand lieuê. Je fus bien tost sur le ps^ge, et trouvay des paysans qui venoient de leur camp de cercher quelques asnes que les «Qucrois leur avoient prins, et me dirent que les ennemis deslogeoient de trois ou quatre villages où ils avoient campé ceste nuict-là , où il n'y avoit que demye licuë. Je passay , et envcjyay monsieur de Fontenilles avec trois ou quatre cheyaux , pour prendre langue la nuict. Mfôsieurs d'Argence et du Courre avoient: envoyé lemareschal des logis de monsieur de Randan à la guerre , et se trouvèrent monsieur de

Fontenilles et luy : or le mareschal des logis luy asseura avoir veu deslogcr le camp et marcher. Et comme Dieu veut ayder ou punir les gens quand il luy plaist, il n'y avoit de là où il estoit deslogé que deux petites lieues jusques à Ver, et de Ver deux petites jusques au passage de la rivière de l'Iste , là où ils avoient fait estât de la passer ce Jour-là ; mais pourcequ'ilsvoyoientque monsieur de Montpensier estoit à Bregerac avec bien peu de forces , et monsieur de Burie aux Mirandes , ils ne se voulurent pas haster, pour-ce qu'ils avoient deux bons logis entre-deux , Ver pour les gens de pied et rartillerie , et Sainct Andras et deux ou trois autres villages pour la cavallerie , et ne sçavoient aucunes nouvelles de moy. Il leur eust plusvallus'incommoderpoursemettreenseureté.

Monsieur de Burie arriva ayani seulement avec luy deux ou trois chevaux , et me trouva que je parlois avec le mareschal des logis , qui me dlsoit que les ennemis s'en alloient passer la rivière de l'isle , ainsi que luy avoit dit un prisonnier qu'il avoit prins , et des paysans qui venoient de leur camp , et que de-ià ils s'en alloient eu France trouver monsieur le prince de Condé. Alors je dis à monsieur de Burie qu'il se falloit haster de combattre ce Jour-là; il me respondit que monsieur de Montpensier sëroit marry si nous ne l'attendions. Je repliquay qu'il estoit si loin de nous , qu'à peine nous pourrions nous joindre ce jour-là , et qu'il ne falloit pas arrester pour cela à les combattre , et que si nous les laissions passer la rivière et se joindre avec monsieur de La Rochefoucaut , qui les attendoit vers Sainct Jean d'Angely avecques des forces, que le Roy et la Royne auroient tout jamais moins d'estime de nous, n'estant pas dignes d'estre jamais rois au rang des gens de bien. « Je vous respons qu'ils sont à nous , mon bon ange me le dit. 9 Et comme nous estions en ceste dispute , arriva le capitaine Charry, et commençay à descouvrir ses gens qui descendoient une petite montagne qui venoit sur la Yesere de l'autre costé. Je vis venir aussi les cornettes du roy de Navarre , et de monsieur de Termes ; je voyois aussi descendre en mesme temps les trois cornettes de monsieur de Burie , de Randan et de La Yauguyon. Tout cela me resjouit fort , et dis à monsieur de Burie qu'il falloit tout à coup marcher et nous Jetter sur la queue, et qu'au passer de la rivière de i'isie nous les combattrions. Il me dit qu'il ne tiendroit pas à luy, toutes-fois que si monsieur de Montpensier estoit marry, ou que les affaires allassent mal , qu'il s'en excuseroit sur moy. Alors je luy respondis, présent beaucoup de gens : « Monsieur, monsieur, sanguis ejxis super nos et super filios

GOHMENTAIAES DE BLAlSfi DB MOMTLUG. [lô62]

nostros ! qoe tout le monde charge hardiment snr moy, car je veux porter la coulpe de tout, j'ay les espaules assez fortes. Mais je vous assenreque Je seray chargé d'honneur et non de honte , et que plustost y demoureray-je le ventre au soleil. » Monsieur de Burie fit signe dé la main , disant : « Allons donc , de par Dieu soit. 9 Cependant le baron de Clermon et les Espagnols passèrent la Vezere ; ib avoient Teau jusques à la moitié de la cuisse. Le capitaine Charry s'en retourna faire passer les siens; et à mesure que les gens de pied passoient , ils se mettoient en hataille dans une plaine qu'il y avoit. Les capitaines Ame et Masses vindrent à moy à course de cheval m'emlH*asser, et tous les gens d'armes à leur suite; messieurs d'Argence et du Courre et de Carlus pareillement , ayant desja entendu le mareschal des logis que les ennemis n'estoient pas loin de nous ; et espérions tretous que nous combattrions dans trois ou quatre heures. Je me suis trouvé en sept ou huit autres batailles y et ne vis jamais les capitaines et soldats h pied et à cheval , si joyeux comme ils estoient-là; cequi aùgmentoit mon bon présage. Et pour attendre que tout le monde f ust passé et mis en ordre pour combattre, je me mis au long d'une baye, et envoyasmes oercher un peu de foin à une métairie près de-là pour foire repaistre nos chevaux, car chacun s'estoit porté un peu d'avoine. Et veux dire à la vérité que je ne vis jamais monsieur de Burie si joyeux, qui me faisoit penser cpiecedilayement qu'il faisoit, c'estoit plus pour crainte de perdre que pour autre occasion que fust en luy ; car je croy que jamais Uscheté ny couardise n'entra en son cœur; car c'estoit un vieux et vaillant cavalier qui avoit tousjours fait preuve de luy, mais il av<^t peur de faillir. J'envoyay après les ennemis monsieur de Fonteniiles, et ledit mareschal des logis avec trente chevaux , sur leur queue ; et moy, qui pouvois avoir quelque quinze saUades de ma compagnie, et environ trente gentils-hommes [tout pouvoit &ire quarante ou cinquante chevaux], je dis à monsieur de Burie que je le priois de marcher après moy : et ainsi nous despartismes. Monsieur de Fontenilles n'eust pas fait plus haut d'une demye lieue , qu'il rencontra dans les métairies qudques-uns qu'ils taillèrent en pièces. Il y avoit trois cornettes à la queue de leur camp , qui faisoient teste à monsieur de Fontenilles , et bien souvent leurs trouppes fiiisoient alte; Je suivois monsieur de Fontenilles, et advertissols du tout monsieur de Burie , le priant de vouloir marcher, et que j'estois à la veue de leur camp. Et ainsi j'allay tousjours sur la queue des ennemis jUsques environ les deux heures après midy . Et

m'arriva monsieur de Sainct Genyes, pore de monsieur Daudaux , lequel monsieur de Burie m'envoyoit pour sçavoir de mes nouvelles et me faire part des siennes : il estoit eacores en la plaine de la Vezere, où j'avois laissé le camp tout en bataille. Il me dit prou de choses, de sorte que ma joye tourna bien tost enftscherie. Je priay ledit sieur de Sainct Genyes vouloir retourner devers luy, ce qu'il ne voulut faire, car il ne me voulut abandonner. Je le tiray à part, et arrestasmes tous deux de parler aux capitaines À pied et à cheval , et leur dire ce que noos posions qui serviroit pour les faire marcher. Et s'en retourna ainsi , et les trouva encores là ; et. après l'avoir tiré à part luy dit ce que nous avions arresté luy et moy, lequel se résolut alors de partir. Et voudrols donner cette louange audi(^ sieur de Sainct Genyes , d'avoir esté caose que la bataille se donna. Et ainsi il marcha après moy, avec délibération de loger à Salnet Alverc avec tout le camp. Au dessus de Sainct Ahrere , demy quart de lieue , y a dix ou douze mat sons qui tiennent logis pour les passans, mesmement pour les marchans trafiquans, care*est un grand passage venant de PerigueuxàBrege* rac. Comme j'y fus arrivé, je me joignis avec monsieur de Fontenilles , et me monstrereut que le camp se logeoit au de-là d'un p^ ruisseau dans des villages que nous voyons. Et tomes d'opinion de repaistre nos chevaux , car mms y trouvasmes du foin et de l'avoine; mais nous n'y trouvasmes que quelques pauvres femmes, car les paysans s'en estoient Aiys ayant enteoda leur venue. Et comme nos chevaux eure&t r^ peu, tenant tousjours la bride de son cheval chascun au bras , vint un serviteur âe monsiettr de Sainct Alvere (1) qui avoit accompagné deox nepveux dudit sieur et le jeune Bordet à leur camp ; et nous dit que l'artillerie et les g^ de pied se campoient à Ver, qui est un g^and boarg, et monsieur de Duras avec la cavallerieà Saioct Andras, près de nous une petite demye lieoé, et nous monstra les villages. Nous voymuqaliy avoit trois cornettes de gens à cheval « et au deçà tout auprès du ruisseau y estioient logez lis capitaines SaJignac, Moncaut, et un autre, il ne me souvient du nom , qui ponvoient avoir vingt ou vingt-cinq chevaux ; mais que le village où estoient les trois cornettes estoit à moios de deux arquebusades de ladite maison ; etqnil avoit laissé ledit Salignac qui i^eparoit à soupper pour le jeune Montferrand , dit depuis Laogoiran , le Puch de Pardillan , et cinq ou six bdtrès, lesquels il avoit laissé qui chassoteotes

(I) nertraod de Lostauges» seigneur de Salot-Âlvaii^'

QMcaoqpagae prai de ]à «yuit de» oyseaux. Vous pouvez pesBer s'ils ettoient de \m\r, et si c'estoit mardier en gens de guerre^ yen qu'ils avoirat les eonemis si près. Je luy dis s'ils dobs y voudrait Biener : il me dit qu'ony ; et tout à coup sMmtasmes à cheval et baiilay à mensleHr de Ifoeferrand la moitié de la tronppe , pour aller doaner dans la maison , et moy ie me jetterois ayec le demeurant entre le bourg où estoient les trois eometles, et la maison. Et ne voulus point advertir monsieur de Fontraiiies , qui eatoit aa bout du village en une maison séparée , poorce que je voulois que la compagnie demeurast toute la nnict à cheval ; et ainsi nous ache* nùittsmes. Et comme nous ternes auprès de la nudson , ite ne pensoienl point qu'il y eust enne^ my à deux lieues de là. Monsieur de Montfer^ rand donna dans la closture de la maison , et de prime arrivée print Salignae et Moncaut, et forcèrent une chambre basse , là où se retirèrent quelques uns, et tuèrent ee qui se trouva dedans : monsfeardeCanconestolt avec moy. Le serviteur de monsieur de Sainct Alvere me dît que je meretirasae , et que les trois canettes qui estoient au village estoient des meilleures de leur camp, car c*eslort la treuppe de monsieur ée Tors, qui estoft venu avec le ci^itsdne Sordet. Je le oreus, et noos fetirasmes au mesmes logis , et troovasmes que monsieur de Bwie avoit passé s'aliant loger à Sainct Alvere, et le camp passoit à la file. J'arrestay les cinq enseignes que j'avois à Lectoore , et les Espagnols mutinez , et les logeasmes pesle-mesie parmy nous. De clttir, de vin et de chasta%Qes , nous en trouvasmes assez : je récoayray quelques grands pains noirs qu'ils font en ce pays là ^ et les baiHay aux Espagnols , puis m'en allay, sans descendre, trouver monsieur de Barie, et n'amenay que monsieur de Montferrand, qui amena le capitaine Salignae qui estolt son prisonnier. Je le trouvay logé au chastean de monstenr de Sainct Alvere , et iuy dis : • Monsieur, j'ay prins un de vos grands mignons du temps passé , le capitaine Salignae que voic^. » Il me demanda où je Tavois prins; je Iuy à-s que c'estoit dans le camp des ennemis. 11 peosoit que le camp fust à trois lieues de là vers le passage de la rivière de PhIe , et me manda oa estoit leur camp ; je Iuy dis qu'il estoit auprès de Dous, et que nous estilons campez pesle-mesle. Alors H me sembla qu'il le trouva estrange, et Iuy dis ces mots : « Monsieur, il fout que vous moQstriez que le proverbe de nos autheurs est véritable, que jamais un bon cheval ne se rend. ^ ainsi, résolvez-vous à combattre demain ojatin, et mandez à toute la gendarmerie [laqudle o'estolt pas eneore descendue], qu'ils repaissent

COMMEKTAïaiS AE BLAISI B£ MONTLUC. [t^63] Sâl

la bride en la main, et que personne ne se dés-

arme ; car nous sommes si près que nous ne pouvons reculer le combat. » £t apperçeus en disant cela monsieur de Sainct Alvere , et Iuy dis qu'il fist venir le serviteur qu'il avoit baillé à ses nepveux pour les ramener au camp des ennemis, car il estoit demeuré bas à l'entrée du chasteau ; ee qu'il fist : et comme il fiist venu, je Iuy dis qu'il dist à monsieur de Burie où estoit logé leur camp, lequel Iuy dict Keu pour lieu. Alors moi^ sieur de Sainct Alvere lui dict : « Vous estes logé à quatre arquebusades les uns des autres , sauf l'infanterie qui est à Ver, là où il y a une lieuè et dcmye d'icy à Sainct Andras , où est monsieur de Doras , qui tient jusques auprès d'icy. » Alors monûeur de Burie dit : c Je voy bien que nous sommes engagez à une bataille; mais , puis qu'il est ainsi , il le faut boire et combattre : » et vis qu'il se resjouit , dequoy je fus fort aise , et hiy dis , en l'embrassant, ces mots: i Monsieur, si nous devions mourir, nous ne pourrions 'plus bomaorer nostre mort, que de mourir en une bataille, faisant service à nostre Boy. » Il me respondit : « C'est la moindre peur quej'aye; pourmoycen'estrien,maisjecrainsla perte du pays. » Je le priay qu'à la pointe du jour tout le m<Kide fbst à cheval , et qu'il falloit dire comme l'Italien : Chi asalta vince. Et sur cet arrest Iuy domcuty le bon soir, et m'en retoumay à mon quartier, le laissiuutbien résolu au combat. Toute la nuict nous demeurasmes armez, nos chevaux sellez ; leurs sentinelles et les nostres s'oyoient les uns les autres. Nous fusmes au point du jour à cheval, et envoyay voir si mour sieur de Burie estoit prest, et que son chemin estoit de passer où j'estois. M me manda qu'il s'acheminoit tout incontinent que le camp seroit prest à marcher. Et cependant je marchay droit à Sainct Andras , et trouvay que monsieur de Duras estoit deslogé et estdt à Ver. Je mis monsieur de Fotttenilles avec vingt-cinq chevaux devant moy, et hiy dis qu'il fist alte à l'entrée d'un petit bois qui est au dessus de Ver, et que je ferois alte à un petit village , quatre ou cinq arquebusades au deçà, attendant monsieur de Burie. Monsieur de Duras ne se hastoit aucunement, et pensoit que le camp fust encores sur la Vezere, et que ceux-là qui avoient prins le soir Salignae estoient des coureurs. Monsieur de Fontenilles me manda qu'il avoit envoyé deux sallades descouvriri lesquelles Iuy avcrient rapporté que leur camp estoit tout en bataille dans les prez de Ver. Je manday à monsieur de Burie de se haster et faire haster quatre pièces de campagne qu'il menoit; ce qu'il fit. Et conmie je fiis ad^erty qu'il estoit à demy mil de moy, je

COMMENXAIBES DE BLÂISE DE MONTLUC. [1562]

marchay droit à monsieur de Fontenilles^ où les trois compagnies de gens-d'armes, sçavoir est, celle de monsieur de Barie , de messieurs de Randan et de La Yauguyon , se mirent devant pour se Joindre à moy ; mais ils faillirent le chemin, et allèrent droict à la \euë de Ver, par des chastaîgners , et pensoient que je fusse desjà à Ver, et ne se donnèrent garde qu'ils se trouvèrent sur les bras des ennemis , ayant une compagnie d'argoulets que le capitaine Pecliié de Perigort commandoit. Et comme je îvls au bout du bois, je dis à monsieur de Fontenilles qu'il s'advançast, ce qu'il fit : dont bien nous en prit, car il arriva à point nommé sur une cargue que le capitaine Bordet fit sur les trois compagnies, avec cent ou six vingts chevaux , tous lanciers. Et comme les argoulets du capitaine Pecfaié virent venir la cargue, ils se mirent en fuitte presque dans les trois compagnies. La cargue fut si rude, qu'une fois toutes les trois compagnies estoient esbranlées. Monsieurd' Argence se remarqua fort là, et me dit on que sans luy tout avoit prins la fuitte. Monsieur de Fontenilles , avec vingt-cinq lances seulement qu'il avoit , donna de cul et de teste , et firent reprendre la fuitte aux ennemis par adventure trois cens pas; puis après ils firent alte, et les nostres aussi. J'arrivay sur cela, et les ennemis se mirent dans leurs autres trouppes de gens a cheval. Il y eut là plus de vingt lances rompues, et à ceste cargue tout le camp des ennemis fit alte. Je prlns monsieur de Montferrand tout seul , et ailay recognoistre les ennemis tout à mon ayse ; et vis qu'ils commençoient à s'acheminer les tambours sonnans, et vis qu'ils avoient laissé à main gauche, en un arriere-coin , des arquebusiers à pied et à cheval, et à maindroitte, en un petit bois, des arquebusiers à pied.

Cependant monsieur de Burie arriva : Je luy dis tout ce que j'avois veu , le priant de faire avancer ses quatre pièces sur le bord d'un fossé, et qu'il fist tirer à l'arriere-coin : ce qu'il fit , trouvant mon advis bon. Je dis à monsieur du Masses qu'il se Jettast à main droitte , du costé d'une petite montée qu'il y a , et fis mettre la compagnie du roy de Navarre et la mienne à main gauche , tirant à rarriere-coin , comme fis aussi les trois compagnies de monsieur de Burie, de Randan et de La Yauguyon , au milieu dans le pré. Monsieur de Burie commença à faire tirer. Et comme cet ordre fut mis , voicy arriver tous nos gens de pied ensemble, les Gascons devant et les Espagnols après y à quatre vingts ou cent pas les uns des autres. Je vins aux Espagnols , et parlay au sieur Loys de Carbajac et à tonte leur trouppe, le moins mal que

je peus , en espagnol, car pendant les gaerre j'avois retenu quelque peu de leur langage. Vous, messieurs , qui avez le moyen et qui nouiez pousser vos enfans , croyez que c'est one bonne chose de leur &ire ai^rendre , s*il est possible , les langues estrangeres : cela sert fort, soit pour passer, soit pour se sauver, soit pour negotier, et pour leur gaigner le coeor. Je parlay donc à eux en ceste manière ; la nuict j'y avois rêvassé, et ay eu ce don de Dieu, oicore que je ne sois pas grand clerc, de me sçavoir bien exprimer quand j'en ay eu besoin.

t Souvenez-vous, mes compagnons, tels tous puis-je ainsi appeller puis que nous combattODs sous meismes enseignes, souvenez -vous delà grande et belle réputation dont vostre natioQ s'est fait remarquer par tout le monde, ayant eu si souvent tant de belles et grandes victoires, tant contre les Turcs, Maures et Barbares, (joe contre les Chrestiens : vous nous avez fiiict souvent sentir que vaut l'infanterie espagnolie, laquelle parmy toute celle du monde tient le premier lieu. Puis que Dieu a voulu que nous, qoi estions n'y a pas trob jours ennemis , combattons sous mesme baniere, faicte paroistre que l'opinion que nous avons eu de vous n'est pas vaine. Les soldats français auront l'œil sur vous; ils désirent vous devancer : faictes à qui mieni mieux, autrement pour Jamais vous des-honoorerez la nation espagnoUe. Le Roy vostre maistre, sçachant le devoir que vous aurez feict, tous en sçaura meilleur gré que si vous combattiez pour iuy-mesme, car c'est pour la querelle de Dieu ; c'est contre les Lutberanos , qui vous mettront en mille pièces si vous tombez entre leurs mains. Que si ceste seule occasion ne tous semond d'aller de bon cœur et allegrement ao combat , il n'y a rien au monde qui vous doive enfler le cœur. Il me semble que si je oomliattois dans les Espagnes, que mes bras se roidiroient au double. Vous estes mes compagnoos

en France , qui se resjoûit de vostre venue, qw attend de vostre secours beaucoup de bien, et qui nous faict espérer que quelque Jour ces i^ grands royaumes , Joints ensenîble , iront jetter le Turc de son siège. Or sus donc, mes compagnons, sus, aux armes! Si ce n'estoit que je ne veux desrober l'honneur au seigneur dom Lop. je me mettrois à la teste de vostre batallIoD> picque au poing , pour vous veoir manier le mains; mais je n'en seray pas fort csloignc^ pour veoir si vous avez retenu ce que vos pères souloient faire, comme j'ay veu enitalic, Piedmont, Rossillon et Fontarabie. Il me tarde qnc le Jour de demain ne soit arrivé , afin d'advcrtir noslre Roy et le vostre du bon devoir que vous

COMMENTAIBBS DE BLATSE DE MONTLCC. [l5C2]

aurez biet contre oeax qui sont cent fois pires que les Maures de Barbarie , ayant rompu les croix, les autels, et polu les églises de Dieu bastles par nos ancestres, et dont je m'asseure que voos ferez la vengeance. No quieren vottestras mercedes nos otros que seamos hermanos y eompaçneros par iodas lasfowrças nouestras por hcnra de Dios y protection del Rey Chrisiimissimo hermano del Rey Catholico (1). » Alors le seigneur dom Loys me dict : Créa vouesira tnerced que nos avemos bien apelear del premero asta el postrero , y quanta averemo um gotta di sangre nellos cuerpos. Nos tarda eltiempo que non veiamos a las manos contre ks hereges (î).

Lors je les priay tous en signe d'allégresse de lever la main; ce qu'ils firent après avoir baisé la terre. Puis retoumay aux Gascons , et dis à monsieur de Gharry qu'il remontast à cheval , et que je vouloîs qu'il menast tous les arquebusiers à cheval aa costé gauche de moy, afin de les faire descendre à Theure que je le commanderois; ce qu'il fit. Et alors je fis une remonstranceaux Gascons, et leur dis qu'il y avoit une dispute de longue main entre les Espagnols et les Gascons, et qu'il falloit à ce coup en vuider le procès commencé il y a plus de cinquante ans; c'estoit qae les Espagnols disoient qu'ils estoieut plus vaiilans que les Gascons , et les Gascons qu'ils en estoient plus que les Espagnols; et que, puis que Dieu nous avoit fait la grâce de nous trouver en ceste occasion en mesme combat et sous mesmes enseignes , qu'il falloit que l'honneur nous en demeurast. « Je suis ^acon, je renie la patrie, et ne m'en diray jamais plus, si aujourd'huy vous ne gaignez le procès à force de combattre ; et vous verrez que je seray bon advocat en ceste cause. Ils sont bravaches, et leur semble qu'il ny a rien de vaillant qu'eux au monde. Or, mes amis , monstrez leur ce que vous sçavez faire, et s'ils frappent un coup , donnez en quatre. Vous avez plus d'occasion qu'eux , car vous combattez pour vostre ^oy, pour vos autels et pour vos foyers ; si vous estiez Taincus, outre la honte , vostre pays est perdu pour jamais , et , qui pis est , vostre relipoQ. Je m'asseure que je ne seray pas en peine ^c mettre la main dans les reins de ceux qui les Daonstreront à nos ennemis , et que vous ferez lous vostre devoir. Ce ne sont que gens ramas- ^> gens qui ont desja accoustumé d'estre bat-

(Ij Messieurs, \oalez-TOiis que nous deTeuions frères (t compagooos en oombattaot de toutes nos forces pour » gloire de Diea et la défense du roi Très-Chrétiea , '«tednroiC^thoUqiie.

tus, et qui ont desja peur d'avoir les bourreaux sur les espaules , tant la conscience les accuse. Vous n'estes pas ainsi, qui combattez pour l'honneur de Dieu , service de vostre Roy et repos de la patrie. » Surquoy je leur commanday que tout le monde levast la main. Sur ceste opinion, ils la levèrent et commencèrent à crier tous d'une voix : « Laissez nous aller, car nous n'arresterons jamais que nous ne soyons aux espées : s et baisèrent la terre. Les Espagnols s'accostèrent des nostres. Je leur dis qu'ils marchassent seulement le pas sans se mettre hors d'alelne. Je m'en courus à la gendarmerie, trouppe à trouppe , et les priay de s'acheminer seulement le petit pas, leur disant : « Ce n'est pas à vous, messieurs, à qui il faut par belles remonstrances mettre le cœur au ventre; je sçay que vous n'en avez pas besoin : il n'y a noblesse en France qui esgalle celle de nostre Gascongne. A eux donc, mes amis^ à eux : et vous verrez comme je vous suyvray. »

Monsieur de Burie monta lors sur un grand cheval, s'estant armé derrière l'artillerie: je luy dis que s'il luy plaisoit de marcher devant les gens de pied avecques l'artillerie, les trois compagnies luy seroient à costé , et il feroit la bataille : ce qu'il m'accorda promptement, et à la vérité je ne luy vis jamais faire si bonne mine , ny monstrer plus belle resolution pour venir combattre : il ne me contredit jamais en aucune chose, tout ainsi que si j'eusse tenu sa place. Et me dict-on qu'il avoit dict : a Gest homme est heureux, laissons le faire, s Et comme toute l'armée cojmmença à marcher en cest ordre , je courus au galop , monsieur de Montferrand, et le sieur de Gajelles, qui est de la maison de Mongairal , et à présent chevalier de l'Ordre, avecques moy ; et n'arrestay que je ne fus à moins de trente ou quarante pas de cinq ou six chevaux qui estoient soubs un arbre. Le sieur de Puch de Pardillan m'a dict depuis que c'estoit monsieur de Duras, Le Bordet et luy, le capitaine Peyralongue, et un autre, du nom duquel ne me souvient. Ledict capitaine Peyralongue estoit leur maistre de camp de gens de pied; et à la cargue que le capitaine Bordet avoit faict , ils avoyent prins un archer de la compagnie de' monsieur de Randan , et le menèrent prisonnier tout auprès de cest arbre^ et luy donnèrent deux pistollades de sang froid ; et, n'estant point encore mort, le capitaine Peyralongue

(2) Soyez persuadé , monsieur» qne nous combattrons depuis le premier jasqa'au dernier» et tant que nous aurons une goutte de sang dans les Teines. U nous tarde de nous voir aux mains a?ec les Hérétiques.

luy demanda qui estoit en aosire oamp , et qui commandoit : alors H l^y dit que j'estais arrivé et que je commandois, se remettant monsteur de Burie sur moy, sçachant bien qu'ils en seroient en frayeur. Il s'en alla à monsieur de Duras , qui estoit soubs cest arbre à dix pas de Tarcher, lequel y vint, et luy demanda si j'estois à nostre camp : ii luy dit qu'ouy, et que j'estois arrivé le soir devant , ayant prins Leetoure , dent ils furent esbahis. Alors ils tournèrent tout court à leur trouppe, qui n'alloit que le petit pas et n'estoit pas encor bors des prairies ; et eogneus qu'à leur arrivée leurs gens de pied eommencerent à doubler le pas, et dis à monsieur de Montferrand : « Voyez vous ces eisq cbevaux qui estoient sous l'arbre? ils sont courus fîiire advancer de cheminer leurs gens. Voyez vous comme ils allongent le pas? » Et alors Je toumay au galop à la trouppe où estoit monsieur d'Argence, et luy dis ces mots : t 0 monsieur d' Argence mon compagnon , voylà nos ennemis en peur : à peine de ma vie la victoire est nostre. » Et criay tout haut : « 0 gentils-hommes, ne pensons à autre chose qu'à tuer, car nos ennemis sont en peur, et ne nous feront d'aujourd'huy teste; allons seulement hardiment au combat, fis sont à nous : cent fois J*ay essayé le mesme, ils ne veulent que couler, v J'embrassay les capitaines , puis courus habilement au capitaine Masses, et luy en dis autant. Pois retournay au capitaine Arne, et aux gentils-hommes qui estoient sous ma cornette estans venus avecques ma compagnie, et commençasmes à marcher au grand pas et demy trot. Je courus encore vers les ennemis, estant tout en sueur, n'ayant que monsieur de Montferrand ; et comme Je fus près d'eux. Je voyois la mine qu'ils tenoient, qui estoit d'avancer fort le pas , pensant gagner une petite montagne qu'il y avoit ; et d'autre part Je voyois venir les nostres en furie. Je voyois leurs cornettes de gens à cheval : les uns alloyent, les autres tournoyent. Je voyois trois ou quatre chevaux parmy les gens de pied , et cognoissois bien h leur façon qu'ils faisoient haster leurs gens. Alors Je toumay aux nostres, et leur commençay à crier : t Voylés là en peur ! voylés là en peur I Prenons les au mot, mes compagnons, prenons les au mot, afin qu'ils ne s'en dédisent : ce sont des poltrons ; ils tremblent seulement de nous voir, v Je manday à monsieur de Burie qu'il laissast là Partillerie , et quMl s'advançast pour se Jetter dans l'escadron de trois compagnies ; et commençasmes à aller au grand trot droict à eux. Aucuns me crioient d'attendre les gens de pied; mais Je respondols qu'il ne leur âdloit pas laisser gaigner la montaigne , car là

ils nous feroyent teste , et eombattroieBt k leur advantage. Il me souvenait tou^onrs de Jargon, où ils nous avoient faict teste sur lanoa* tagne. et Mut que nous les combatUssiouB de bas en haut; que s'ils fussent deseendosuMis combattre, nous estions defifeicts. Nos geos de pied faisoient bien toute la diligence qoe geu de pied pouvoient faire. Et comme Ûb \\m qu'ils ne ponvoient gaigner la montaigoe, Us r'allierent mil ou douze cens vieux soldats qu'ils avoient à leur artillerie : c'estoient ceux-là qulb av<ràent laissé à Farriere-eoin où monsiev de Burie avoit fiûct tirer; et alloient ainsi le grand trot toutes les trouppes coste à coste. Et conuoe nous fusmes à deux cens pas les uns des autres, Je eommençay à crier : « Cargue^^cargae! i Je n'eus si tost faict le cry, que nous voylatoot pesle-mesle dans leurs gens de pied et gens a dieval, sauf le capitaine Masses; car, comme ii vit tous leurs gens renversez , ii voyoit uik grande trouppe bien près de la montée qui oe bougeoit, qu'estoient ceux que J'ay dit à l'artillerie , et ne chargea jusques à ce qu'il fost auprès d'eux , et alors il donna dedans. MooBeur de Fontenilles y qui r'allia quelques ans , s'y trouva ; et là furent tous deffaicts , et l'artillerie prinse. Nous executasmes la victoire tout aa long de la plaine et par les vignes. Il s'en Jetta forée dans un bois à main gauche, et moutoientsur les chastaigniers; les Espagnols et les Gascoos leur tiroient comme ceux qui Urent auxoyseauL Il me servit d'estre bien armé, car trois picquien me tenoient enferré et bien en peine; mais le capitaine Baretnau le Jeune, et deux autres, me désengagèrent ; et y eut ledict Baretnau son cb^ val tué , et le mien bleeé au nez et à la teste de coups de picques, car mon cheval m'avoit porté dans leur bataillon , et n'avois eoigneu jamais qu'il eust mauvaise bouche, que ce eoupli. qu'il me cuida faire perdre. Les capitaiaesAme et Bourdillon y furent blessent tout contre ooy; cela fut cause que Je ne me peus plus f ailier dans la cavallerie, car elle chassoltdtt costéde main gauche, et moy avecques quinze oa yW chevaux qui s'estoient r'alliez, chassions à maio droicte vers un village, là où ii en fût tué trente ou quarante; et là Je fis un peu alta pour prendre aleine. Puis retournay à l'artillerie pûgn^* et là trouvay monsieur de Burie, où nous atteudismes le retour de nos gens qui chassoiâitefloores, et les r'alliasmes. Nous trouvasmes qu il y avoit de nos gens qui avoient chassé deu^ grands lieues; etretournasmeslogerà Ver. environ deuK heures après midy, r'envoyant du bestail pour amener l'artillerie guignée; et demeurasmes à Ver tout le lendemain. H ne s'en faJW

qoe de bien pea que les fùyans ne rencontrassent moDsiear de Montpensier qui s'aUoit mettre âMoeidan^se pensant Joindre avec nous. Que si Dieu l'eust voulu, tout estoit achevé, encores quïl n'eust gueres de forces avec luy ; car gens qui s'enfuyent ne tournent guère Jamais visage, et tout leur fait peur : il leur semble que des buissons sont des escadrons. Ce qui se sauva , qui fut bien peu de gens de pied, se r'aliia avecques leurs gens de cheval , et cheminèrent tout k demeurant du Jour et de la nuict, tirant vers !a Salnctonge porter ceste triste nouvelle. De vingt trois enseignes qu'ils avoient de gens de pied, les dix-neuf nous demeurèrent, et de treize cornettes de gens de cheval, les cinq, lesquelles Dous envoyasmes à monsieur de Montpensier, le recognoissant tous pour nostre chef. Les villageois en tuèrent encores plus que nous ; car la naict ils se desroboyent pour se retirer en leurs maisons, et se cachoyent dans les bois; mais comme ils estoyent descouverts, hommes et femmes leur oouroient sus , et ne sçavoyent où se cacher. Il fut nombre sur le champ ou dans les vignes plus de deux mille hommes morts, outre cenx que les villageois depescherent.

Apres eesto victoire ( 1 ) nous marchasmes droit à Muddan : monsieur de Burie se mit devant pour faire la révérence à monsieur de Montpensier, et laissasmes tout le camp à Grignoux , à deux ou trois grands villages qu'il y a entre Mauriac et Mucidan. Puis Je m'en allay faire la révérence audit sieur de Montpensier à Mucidan , où Je fus aussi bien receu que Je seray Jamais en compagnie que Je sçaurois arriver; et cfoy que monsieur de Montpensier m'embrassa plus de dix fois, et demeuray trois ou quatre heures avec hiy. C'estoit un bon prince, et vrayment homme de bien, ay mant bien la religion et l'Estat. Il fut d'avis que Je m'en retournerois en Truyenne, par Topinion de tous lès seigneurs surnommez qui estoyent avecques luy : aussi en la compagnie du roy de Navarre et à la mienne ^ y avoit pas trente chevaux qui ne fussent blessez, «t qu'il emmeneroit monsieur de Burie et les trois compagnies et celle de monsieur le maresehal de Termes avecques luy, et les dix compiles espagnolles, pour les Joindre avec les dix que Dom Johan de Carbajac menoit, qui dévoient arriver ce Jour-là à Bergerac. Voyià le succès de la bataille de Ver; et pour -ce qu'aucuns voudront dire que Je me loué entièrement d'avoir donné la bataille et estre cause de l'avoir Ç^iguée, monsieur de Montpensier, messieurs de Caudalle, Chavigny et de La Vauguyon, sont en-

(i) Elle fût remportée le 9 octobre 1562.

core en vie ; s'il leur plaist, ils porteront tesmoignage de ce qu'ils entendirent dire à tous ceux du camp, et mesmes aux gens propres de monsieur de Burie ; lequel seigneur de Burie ne nioit pas qu'il ne m'eust laissé faire et conduire le tout, car il estoit vieux et n'avoit pas la disposition que J'avois pour commander et aller des uns aux autres , comme Je fis, estant au partir de la bataille en eau, comme si on m'eust plongé dans la rivière. Ledict sieur de Burie ne peut aussi estre repris , car il vint bien à propos; et, encor quUL ne se meslast , si est- ce que ce gros qu'il menoit fit peur aux ennemis : ce qui fut cause que nous eusmes meilleur marché. Si ceste trouppe se f ust peu Joindre avec monsieur le prince de Condé , elle eust fait de l'eschet au camp du Roy, puis que sans ceux-là nos gens cuiderent perdre la bataille à Dreux^ et si Jamais les Espagnols nese fussent oser acheminer vers la France, car, sans la bataille, monsieur de Montpensier ne se fust pas retiré en France. Il avoit esté envoyé pour deffendre et secourir la Guyenne, et, par le gain de la bataille, il en amena toutes les forces de Guyenne et de Salnctonge, qui estoient quatre compagnies de gensd'armes, et six qu'il avoit avec luy ou dans la Salnctonge, et monsieur de Sansac avec la sienne , vingt trois enseignes de Gascons ou d'Espagnols : qui ne fût pas petit secours qu'il mena au Roy, dont une bonne partie s'estoient trouvez au gain de la bataille. J'ay entendu que tous ceux qui altèrent de par de là firent très bien le Jour de la bataille de Dreux : aussi n'y a-il pas de soldats en France qui surpassent les Gascons s'ils sont bien conduits, et mesmement les dix enseignes du capitaine Gharry, lesquelles depuis le Roy honnora tant, qu'il les print de sa garde, et les retient encores à présent que monsieur de Strossi en a la charge après la mort meschante du capitaine Gharry, assassiné à Paris. Et, encores qu'il ne faille point qu'un homme se loué , Je diray à la vérité , et mettray par escrit que Je fis alors de plus grands services à mon Roy et maistre, que gentil-homme fit Jamais, et à son grand et extrême besoin et nécessité ; et que la Royne mette la main sur sa conscience , Je m'asseurc qu'elle le confessera : elle sçavoit mieux que tout autre la nécessité où les affaires estoient , et combien cela incommoda les intelligences que monsieur le prince avoit en Guyenne, de laquelle il faisoit estât.

Or, seigneurs et mes compagnons qui lirez mon livre, prenez exemple à la diligence ethastive exécution que Je fis depuis la prise de Lectoure; et ne vous attendez, iieutenans de Roy, Je vous prie, à tout le moins si vous avez ladis*

COKMENTAIBES DE BLAISE SE KONTLUG. [l562]

position, au rapport qu'un autre vous fera de la recognoissance de vostre enneray ^ car il faut que vous mesmes le voyez; et si vous le falotes, vous commanderez tousjours plus asseurément que sur le rapport d'un autre : vos yeux voyent plus clair que ceux d'autruy à ce qui est nécessaire. Vous pouvez prendre avec vous un ou deux des vieux capitaines; mais gardez vous sur tout que par quelque affection particulière que vous pourriez porter à quelque vieux capitaine, de le prendre avec vous quand vous irez recognoistre, car il est à craindre que ceste affection ne vous face prendre quelque liappelourde au lieu d*un bon capitaine, lequel, dés qu'il descouvrira Tennemy, sentira quelque mutation de cœur, qui sera cause que, sur l'estimation que vous avez de luy, et amitié que luy portez, il vous fera faire un si grand erreur, que vous ne regaignerez Jamais ce qu'il vous aura faict perdre. Àf als prenez tousjours quelque vieux capitaine, lequel par tout où il sera trouvé aura combattu et faict combattre ; et encore qu'il aye quelquefois esté malheureux et battu , mais qu'il n'aye perdu à faute de cœur et de sens , n'arrestez pas pour cela de le prendre auprès de vous , car tout le monde n'est pas si heureux que iMontluc, qui n'a Jamais esté deffaict. Prenez plustost celuy-là qu*un qui n*aura Jamais perdu ni gaigné, et qui n'aura Jamais servy en un camp que de tesmoing. Je ne vous escris point cecy sans expérience : j'ay appris ces leçons sous feu monsieur de Lautrec, estant un bon régent; car, s'il fut malheureux , ce fut plus pour le deffaut de son conseil, que de faute de cœur ny de bon jugement , car il avoit ces deux choses autant que lieutenant de Roy que j'aye jamais suivy. J'ay continué mon apprentissage sous messieurs les mareschauxde Strossi, deBrissac, et autres. J'ay veu faire assez d'erreurs à des iieutenans de Roy, sur le rapport que leur feisoient ceux qu'ils eiivoyoient recognoistre. Et veux dire encore qu'un lieutenant de Roy, comme il a luy-mesme veu et recogneu les ennemis, il eu est plus asseuré, et commande plus hardiment : car s'il avoit eu quelque peur [il n'y a homme au monde à qui n'en vienne quelque peu quand il void son ennemy qui luy fait teste], il se r'asseurera, et ne luy en souviendra plus. Combien de fois se maudit et de^pita monsieur d'Anguyen , la nuit de Pasques venant au lundy, de ce qu'il n'avoit creu son opinion et de ceux qui vouloient combattre, quand il eut veu les ennemis face à face, et qu'il n'avoit son camp avec luy. Asseurezvous, seigneurs Iieutenans de Roy, que Je ne mets point cecy par escrit sans grande raison. Mais vous me direz que c'est mettre la personne

du chef de l'armée au hazard : c'est chose qui se peut faire sans danger si apparent. Qaeceox qui craignent tant le danger, qu'ils demeurent au lict. Allez y vous mesmes : il n'y a meUIeur Juge que vous, qui cognoistrez, si vous avez tant soit peu d'expérience, à la desmarche de vostre ennemy, ce qu'il a dans le ventre, et s'il a de la peur ou du cœur. Pardonnez moy si je sais contrainct mettre moy-mesmes mes louanges : puis que j'escris ma vie, je la veux escrire au my; aussi bien le dirois-je si j'avois esté tMittu : si je mens, mille gentils -hommes me peuvent desmentir.

Revenant à mon propos pour achever ceste guerre , monsieur de Montpensier s'en alla avec toutes ses trouppes attendre les Espagnols à Barbezieux , où monsieur deSansac luy manda qoe monsieur de Duras s'estoit retiré et monsieur de La Rochefoucault, et qu'ils fedsoient semblant de vouloir tourner vers luy. J'estois arrivé i Rergerac : monsieur de Montpensier me depescha deux courriers queue sur queue , me priant qu'en extrême diligence je tournasse à luy , et que messieurs de La Rochefoucault et Doras s'estoient r'alliez , et qu'on luy mandoit qu'ils tournoient visage à luy. £t conune je veux qne Dieu m'ayde, en toute la noblesse de la compagnie du roy de Navarre et la mienne je ne trouvay pas trente chevaux qui peussent aller qd pas que bien difficillement ; si me mis-je en chemin deux heures après minuit, et repeusuapea au chemin , et n'arrestay que Je ne fusse à deux lieues de Barbezieux ; et rencontray deux fois par les chemins des ennemis qui estoient eschappez de la bataille , et les taillay en pièces. Je me logeay une heure de nuit à Sainct Privât : mon frère , monsieur de Lieux , estoit avec moy , qû' ne s'estoit peu trouver à la bataille; et fosmes au lever de monsieur de Montpensier, lequel me sçeut fort bon gré de la diligence qoe j'avois faicte à le venir trouver; là où je trouvay monsieur de Sansac , qui me dict que les enoemis avoient faict en un jour et une nuict [dix-hnirt ou vingt lieues. Monsieur de Montpensier met)centia , et m'en retournay coucher à Sainct Pri vat près d'Aubeterre , et le lendemain à Bergerac ; et y trouvay dom Johan de Carbajacavcc les dix compagnies d'Espagnols , qui avoient séjourné un Jour j et fus cause qu'il partit le lendemain matin. Ainsi m'en revins, renvoyant tout le monde à leur maison , n'y ayant rien en toute la Guyenne qui bougeast , ny qui osast dinî qu'il avoit Jamais esté de ceste religion , car tout le monde alloit à la messe et aux ^toceir sions , assistant au service divin ; et les ministres , trompettes de tout ce boute-feu , avoient

COUKERTAIRES DK BLA1SB DE HONTLVC. [Ifi63]

vnidé, car Ils sçavoient bifii qu'en quelque niagqa'ils fussent, Je lesattrapperols, et leur ferois bonne guerre.

Estant arrivé à Agen, je fus adverty que moDsIear de Terride s'estolt allé engager devant Uootinban avec l'artllterie de Thoulouse et les im\ compagnies de Bazordan, que j'avols laissé poar prendre garde au pays , et sept ou huict autres qoe la ville de Thoulouse avott falct,«t ce fat iacoDtlnent après qu'il eut entendu le gain de Dostrt bataille. Et comme J'eus séjourné hulct jonn, monsieur le cardinal d'Armagnac, qui pour lors commandoit à Thoulouse, m'envoya prffr, ensemble toute la cour de parlement, de Tonlolr aller à Montauban , leur semblant que les liïaires alloient fort à la longue , et avoient praqoe perdu l'espérance. Je partis incontlneat, et m'en allay droit à Thoulouse ; j'y tronvay Dne lettre qu'un mien amy m'escrlvolt , par laqnelle il me mandolt que monsieur de Terride avoic cscrit nne lettre ji monsieur le cerdioal , et DBeaatre à la coui', et aux capltouls une autre, par laquelle leur tnandoit qu'il avoit entendu qu'ils m'avoient envoyé quérir pour aller commander au siège de Montauban, et qu'en cela ils luy faisolent un grand tort , et le toucholent de loQ honneur , et qu'après qu'il avoIt battu le boisson les autres prendraient la proye. Voylàle contena des lettres que le capitaine Bidonnet avoit apportées : estant à Thoulouse je fus fort pressé d'y aller; mais je respondis à monsieur le cardinal et autres que je ne voulois point faire ce tort & un mien compagnon ; car , selon le contenu de ses lettres , il se tenoit asseuré de prendre la place. Et comme ils virent que Je n'en voolois point prendre la charge , Ils me prièrent a tout le moins que J'allasse jusques là , veotr romme tout y passoit : ce que Je fis. Monsieur de Terride me monstra tout ce qu'il avolt faict, pl tronvay qu'en douie Jours qu'il avoit demeuré devant il ne s' estait pas faict oeuvre de deux joore, etco<rneus bien que le commencemeot ii'avoit guieres esté bon, me doutant que la fin ''Il seroit pire ; car Je trouvay qu'il avolt abandonné le bux bourg Sainct Anthome , qui est sur Il venue devers Caussade , par là où on entroit et sortoit dans la ville tout ce qu'on vouloit. Il avoit esié contraiut de ce faire , pour ce que les wldats le laissoient tous depuis la mort du capi- >aJae Bazordan qui luy avolt esté tué , et le ser- ^oit de maistre de camp : et ay bien opinion , itKnme ont beaucoup d'autres , que sans sa mort les choses fussent allées mieux , car c'estoit une u(^ teste et homme de guerre. Il ne faut pas troaver estrange si monsieur de Terride n'entei):I>it guieres à assiéger places, car Je veux

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