I. C. D. M. T. VII
maintenir qu'il n'y abcmame qui l'entende qu'un maistre de rartillerle qui longnemeat aura pratiqué , et les commissaires de l'artillerie , un ingénieur, le maistre de camp et le colonnel, si ce sont vieux soldats ; car en ces charges il but qu'ils ayent veu souvent telles choses : tons lea autres ny entendent rien , ny le lieutenant de Ttoy mesmes, sinon qu'il aye appris avec ceuxlà ; et allant recognoistre la place avec ceux-là , il prentcognoissance, et se faict sage pour les assiéger; mais autrement non, car les capitaines des gendarmes ne vont Jamais veofr recognoistre ny aux approches, mais se tiennent volontiers à la targue , pour garder que secours ny autre chose ne puisse entrer dans la place. Ta comment veut-on que les capitaines des gendarmes le sçachent, veu que Jamais ils n'ont assisté à la recogr spute qui se faict entr |à qd discourt à l'œil ilace.
C'est la chose U te de la guerre: plus! capitaines qui s'y faut avoir fort praticqué cela, sçavolr que c'est defl fortifications , remarquer et cognoistre le deffhut d'un bastion , d'un esperon , d'un flanc , deviner ce que peut estre faict par dedans , par ce que vous mesmes feriez si vous estiez dedans. Monsieur de Terride estoit bon pour commander à cheval à la campagne , et pour combattre , mais non pour assiéger places ; aussi ne sont pas d'antres qui n'ont jamais fait autre mestler que le sien, encores qu'an logis chacun eu veut dire son advis et en parler sur le tapis ou sur une feuille de papier. II est bon d'en voirie plan, mais cela trompe souvent. Je voudrois de bon cœur qne quand quelques uns qui n'ont eu jamais de ces charges, ou bien qui n'ont suyvy le lieutenant du Boy qui est allé recognoistre avec les susdicts, et entendu toutes les disputes , quand ils en veu* lent parler et en dire leur advls , que le lieute^ nant du Roy leur dict qu'ils s'allassent hasarder à recevoir des arquebusadcs à la recognoissance, et alors ils en pourrolent parler. C'est tou^'ours le lieu le plus chatouilleux , parce que si les assiégez valent rien , ils empescheront à leur possible que l'assaillant ne puisse recognoistre leur fort , et , s'il est possible , qu'ils disputent tout ce qu'il y aura dehors , jusques à une malsonnette ; car si du premier coup ils laissent faire les approches , Ils monstrent, ou qu'ils sont folbles , ou que ce ne sont gens de guerre.
Je laissay donc ce beau siège , et m'en retournay à Agen , en ayant dict mon advis à monsieur de Terride , qui n'en rapporta que ce que j'nvois prédit. Quelques Jours après , la cour de
COUUENTAtRES DB BIAISE DR MOHTLUC. [15C3]
parlementde Bordeaaxet monsieur de Nouailles, gooveroeur de la ville , m'envoyèrent prier vouloir allerjnsques à Bordeaux, pour aidera paclUer une partialité qui s'estoit esmeuë dans ladite ville: ce que je fis, el y demenray quelques joiin ; puis m'en retournay à Asen pour estre su ccear de ta Guyenne , où aborde ordinairement toute la noblesse. C'est là où doit estre le siège d'un lieutenant de Roy, et non à Bordeaux , eocores que ce soit la ville capitalle, car elle est trop esloignée ; et puis il y a un parlement qui se mesie du tout , et la noblesse n'y peut aller sans grands frais; et tousjours il y a quelque verre cassé qui fait peur aux gentils-hommes lorsqu'ib y vont.
[1563] Quelque temps après, monsieur le cardinal d'Armagnac, et la cour de parlement de Tboulouse , et ' ils , m'envoyèrent
prier si Je voulois a à Tboulouse pour
quelques affoires d' i qu'ils ne me pon-
Toient escrire , ce ( l ne me falloit pas
semondre deux f(Hi e je fus là , ils tin-
drentun conseil, où se trouvèrent messieurs les cardinaux d'Armagnac et de Strossi, monsieur le premier président DallBs , tes seigueurs de Terride , Negrepellice , Forquevaux , du Faur , advocat gênerai du Boy, et tes capltouls. Ils me remonstrerent qu'ils vouloient dresser un camp pour aller en Languedoc , et qu'ils me vouloient eslire chef de l'armée: mais Je leur remonstray que monsieur le connestable n'y prendroit pas plaisir, ven que c'estolt en son gouvernement, et que d'ailleurs il ue m'aimoit gueres. Or la bataille de Dceux estoit desja donnée , ou , comme chacun sçait , les affaires du Roy furent en braosle ; mats la victoire en demeura au Boy par la vaillance et prudence de monsieur de Guyse : toutes-fois ledit sieur connestable y demeura prisonnier , et de l'autre caste monsieur le priac« de Condé , et ainsi les deux cbefd, ce qui ne se vid jamais. Cela monstre qu'elle fut bien combattue; mais, puis que je n'y estois pas, il ne touchée moy d'en parler. Ces gens me pressèrent tant , qu'en ùd j'acceptay ceste charge , et mismes par escrit (i ) tout ce qu'il nous fallait. Monsieur le cardinal de Strossi se chargea de faire venir douze cens balles de canon , et quelque quantité de poudres de Marseille en hors, et monMeur de Forquevaux d'en faire venir aussi
(I) Gelécril.doatLaPopeliai^reDOUsacoaserTéleteile àtai son Hiiloire de Frmce, n'est remarquable que par rei[Hil qui l'a dlclë. C'eti un Trailé d'aisoriolion . fntrc t'itatercUiiastique, la nobltiieelle commun d» iim-Hat, pourdéfmdrel'IioiinniT deDieutt de MOU Églitfcatholique- TOmaitie, tt couronne rof/ale ei^oiêt en proie à iei fnn<m\t... Lei eonfiitrti feront rechtrchri . tant de gentils- I
de Narbonne. Et commençasmes à bailler b commissions des geos de pied , et arrettasmes qu'en trente jours tout seroit prest, et la levée des deniers que la ville et le pays de LaogutdM faisait ; car tous estoient de l'entreprise.
Sur ces entrefaictes m'arrlverent Ooit courriers en un Jour et une nuict de Bordeaux, dont le fils aisné du greffier Pontac fut le premier, l'advocat du Roy La Het, qui depuis a estt procureur gênerai, l'autre, et un gentil-hooime de M. de Nouailleg le dernier; lesquels tendaienl tous à une mesme fin, qui estoit que si je c'allni promptement el à extrême diligence secsnrirli ville de Bordeaux, qu'elle s'en allolt perdue, pour un grand différent qui estoit surveandui la ville entre monsieur le premier président Lige baston et monsieur de Nouailles, goaverneiir : et meprioit la cour, les Juratj, et ledit slnrdc IVouaillea , de me vouloir haater , autreroent j'y arrfvcrois trop tard ; car monsieur de Koatille avoit desja mandé apprester toutes les baolieuM, pour les mettre dans la ville par le cliasteaD do Ha , qu'il avoit. Ceux de la ville se biulut malstres des portes , les uns , car l'une partie soustenoit monsieur de IN ouailles. A graDd difUculté ces messieurs me voulurent permettre d'y aller; je leur promis que dans quinze jours, à peine de mon honneur , je me rendrais à Hiiwlouse, et que cependant ils diligentassent de faire lea préparatifs, afin qu'à mon arrinejc trouvasse tout prest ; et ainsi me mis en chemn, car je n'ay jamais esté homme de renùses- Et pource qu'il y avoit grand quantité de nobtcse avec moy, Je ne me peuz mettre par eanê, el Eallut que j'allasse par terre ; et à cause des irmes et grands chevaux que nous avions, dentenrasmes trois jours à aller Jusques à Agen. J'aT>i> depescbë Pontac et le gentil-homme de mûisieur de Noueilles, donnant asseurance à wii de Bordeaux quejem'enallois- HonsieordïU Het ne voulut partir qu'il ne me vis! à cbeiil' et fit si grande diligence , qu'il rai tomba na^ et en cuida mourir. Leur arrivée lit lenirtinl le monde en cervelle d'un costé et d'autre. NoK u'arrestasmes qu'une uuict à Agen , el , outre. Et eu trois Jours Je fus à Bordeaux trouvay une patente que le Roy me mandoit , par laquelle il me faisoit sou lieutenant en Uoial' tié du gouvernement de Guyenne , en l'abseort
hommes gu'aulrts apltt aux amei . et icnu ennOn»''- Ctlteassocialion, arrtléeleainars )S65, fùlprrstn'"'
le 20 ou parlemcDl de Toulouse, qui enjuignil dclif'"^
Unir, carder et obserrer. ele.
On y recoanolt les oiûuoiu qui prodniiirMl 11 ifi
et cet acte cq est eTldemniciil le prtilude. Li pii> l 'P'
vcDoil d'être conclue, empêcha de le mettre à eiêcii'*'''
COXHSliTAIRBS DB BLAISB DE MONTLUG. [1563]
da roy de Navarrei et à monsieur de Burie demeoroit l'autre moitié , sans que pour lors il QOfflmast ce que demeureroit à monsieur de Burie, et ce qui demeureroit à moy.
On pensoit qu'à moa arrivée Je mettrois la main aux armes, et que Je tuerois toute la part du premier président : beaucoup s'en estoient fuys; juais Je cogooissois bien que c'estoit la ruyue de la ville , et que le Roy y perdroit beaucoup; car, si cela se faisoit, tout le monde n'eust sceo garder que la yille ne fust esté saccagée. Jepassay à Cadillac, où monsieur de Candalle me fit cest honneur de m'accompagner; et nous mjsines dans son gallipn et dans d'autres vaisseaux, car il y avoit force noblesse. £t sur le chemin arrivèrent nouvelles que ceste nuict-là monsieur de Nouailles estoit mort, et n'avoit demeuré malade que deux jours. On dit après que l'on luy avoit advancé ses jours; je ne sçay s il est vray : ce fut dommage pourtant , car c'estoit un bien sage gentil-homme et bon serviteur du Eoy. Le lendemain que^je fus arrivé j'allay au palais , et là Je proposay à la court ce que j'avois retenu du siège de Siene , et comme ToD se doit gouverner en une grande ville , ou en une guerre ou sédition, et que si nous mettions la main au sang , la ville estoit destruicte , aussi bien les uns que les autres, et leur mis en avant aussi le fait de Thoulouse; que si J'eusse laissé eutrer ce que venoit des montagnes et de Go meage, tout le naonde n'eust sceu ^der que la >ilie D*eust esté saccagée et qu'autant leur en advieudroit; si Ton mettoit la main au sang et doQuoit licence au peuple^ mesmes h celuy de dehors; qu'ils se souviQSsent de ce qui estoit advenu lor9 que monsieur de Monens fut tué, que le peuple princt l'autorité; qu'il falloit commencer par un bon accord et union, sans entrer en aucun desordre et trouble , et que puis après on puuiroit les delinquans par la voye de la justice. Tonte Ja cour jtrouva mon opinion fort bonne, et m'en remercièrent infiniment. Au partir de Û, comme J'euz disné, j'allay à la inaisûQde la ville, où J'avois assigné les jurats et tous ceux du conseil d'icelle, et leur ils semblable remonstrance : et encores qu'il en y eust {uelques-uAS qui eussent voulu remuer besoigne, Qeaatmoins je leur alleguay tant d'exemples et âe bonnes raisons , qu'ils changèrent tous d'opinion. Et sur Les quatre heures Je me rendis à rarefaevescbé , où j'avois assigné tout le clergé , et là leur fijs une remonstrance selon Testât de TEglise, Gomnae j'avois fait aux autres , chacun pour le sien ; de sorte qu'en ce Jour làj'appaisay la ville. £t le lendemain commençasmes entrer sur Tordre qu'il falloit tenir pour faire que la pa-
cification y durast^ et fis si bien qu^en trois Joura. toutes choses changèrent en paix et bonne union. Je veux dire, et au tesmoignage de toute la ville de Bordeaux , que si j'eusse fait autrement la ville estoit destruite ; car il ne faut venijr à la violence lors qu'on y peut procéder par autre moyen , veu mesmement que c'estoit division entre les Catholiques , ou pour le moins qui s'en disoient , car Je ne suis pas Dieu, pour lire dans leur cœur.
0 que le Roy doit bien regarder à qui il baille les gouvernemens , et que sur tout il eslise des personnes qui ayent esté gouverneurs autres-fois de quelques places ; car si par une longue expe* rience il n'est coustumier d'avoir telles charges, 11 court un grand péril pour Testât du pays et de la ville où de tels inconveniens adviennent. J'avois esté gouverneur de Montcallier, d'Albe, et lieutenant de roy à Sienne, et après à Montalsin : tant de diverses choies que J'avois experlmentées-là , m'avoient apprins à cognoistre et prévoir la ruyne ou le salut d*une place ; et sans l'expérience que J'avois, je me (}oute que J'eusse prins le chemin de Texecution> car mon naturel tendoit plus à remuer les mains qu'à pacifier les affaires, ay mant mieux frapper et Jouer des cousteaux que faire des harangues ; mais la prudence me gaigna pour ce coup. Il Q'est pas besoin se laisser emporter à son naturel et à sa passion , car les affaires du maistre vont alors ipal. U y avoit prou de gens en ceste viUe-là qui eussent voulu remuer besoigne en haine du prenlier président , qui n'y a jamais gueres esté aimé : si c'est à tort ou à droit, je m* en remets : monsieur de Bordeaux, qui est envie, sçaitbien Tadvis qu'on me vipt donner me promenant dans son jardin.
Or je fus prié de toute la cour de parlement et de toute la noblesse, ensemble de tout^ la ville, d'accepter la charge que |e Boy m'arvoit donnée , ce que Je ne vouiois jamais faire ; et a vois faict la depesche an |loy et à la Boy ne pour remercier leurs Majestez , car je me naettois tousjours devant les yeux qu'il m'en adviendroit ce qui m'en est advenu , et que ce gouvernement ne m'ameneroit qu'envies et haynes. Je n'ay jamais présagé chose de moy qui ne soit advenue. Que Ton demande à monsieur le président Lagebaston , qui me fit la harangue dans le palais pour me faire prendre ceste charge, la responce que Je luy en fis, et aussi en particulier ; il y a encores d'autres presidens a conseillers, qui soi^t en vie , qui entendoient les raisons nuennes : Jje m'asseure qu'il leur souviendra si la prédiction que je fsdsois lors de moy ne m'est advenue. SI est-ce que pour lors je ne Tacceptay point], ny
COMMISNTATRBS DE BLAISB DE MONTLUG. [1563]
de deax joars âpres , non pas que le Roy ne me flst trop d^honneur , et que je n'eusse bien souhaîtté un tel bien , mais J'avois toujours devant les yeux mille choses bien chatouilleuses ; mais le premier président Lagebaston et les autres presidens ses compagnons , et les anciens conseillers, vindrent à mon lo^, où ils me dirent beaucoup de choses. Monsieur de Gandalle et monsieur Bescars, que je trouvay là, et monsieifi' de Lieux mon frère , messieurs de Barsac , Duza et toute la noblesse qui estoîent avec moy , me pressoient d*autre costé , disant que je la devois prendre: les jurats et toute la ville de mesme; et par ainsi je demeurois seul en mon opinion, et fus contrainct de passer le guichet, comme un homme qu'on met en prison , car ainsi puis-je djre y avoir esté mis ; et si j'eusse demeuré en ma liberté, je fusse mort ou j'eusse fait quelques services qui fussent esté agréables au Roy , dont j'en eusse tiré quelque recompence, au lieu que des services que j'ay faits avec ceste charge de pardeçà , je n'en ay eu que reproches et mallegraces. Et si diray qu'il n'y a homme sous le ciel qui eust sceu faire mieux que j'ay fait , au dire de tous les trois estats de la Guyenne ; et si j'eusse fait tels services du vivant des feus roys François ou Henry , il n'y a gentil-homme en France, s'il ne porte titre de prince, qui eust esté plus advancé ni mieux recogneu que j'eusse esté. Or, Dieu soit loué de tout , ma recompence a esté une grande arquebuzadeau visage, de laquelle je ne gueriray jamais, qui me fait tousjours maudire rheure que jamais j'eus ceste charge. Plusieurs plus grands seigneurs que moy s'en fussent sentis honorez, aussi faisois-je moy; mais ayant à servir un Roy en son enfance, et un pays où je prevoyois bien que j'aurois prou d'affaires et'loing de moyens , il me sembloit que ce seroit plus d'avantage pour moy d'aller loing de mon fumierque demeurer dessus. Etconseilleray tousjours à un mien amy de prendre charge plustost loing que près du lieu de sa demeure, car en fin nul n'est prophète en son pays. Quoy qu'il en soit, pour le bien de la patrie, je prins ceste charge pesante sur mes espaules.
Or, comme Je pensois partir de Bordeaux pour aller à Thoulouse après avoir tout pacifié , arriva la paix , que le capitaine Fleurdelis apporta. Il avoit trouvé le capitaine Montluc devant Mucidan , qui amenoit au Roy douze compagnies de gens de pied, les plus belles compagnies et les mieux armées qu'encores se fussent levées en Guyenne , et une compagnie de chevaux légers. Le sieur de Gancon estoit son lieutenant , et le sieur de Montferrand son enseigne. La ville de Bordeaux luy avoit envoyé deux canons et une
coulevrine , que ledit capitaine Fleordelis traon à deux lieues de Muddan. Le capitaine MoDtlue ne voulut jamais arrester de passer outre, qu'il n'eust de mes nouvelles. La paix arrivée, tout le monde fut d'advis que je le contre-man* dasse; ce que je fis., et ramena l'artillerie, et fis retirer tous ses gens de pied et gens de cheval , afin que le peuple ne fust mangé d'advantage. Et manday à Thoulouse de faire le semblable; de sorte qu'en huict jours tout le monde M retiré , m'asseurant de garder la Guyenne sans garnison d'hommes de cheval ny de pied; ce que je fis , car par l'espace de cinq ans homme de pied ny de cheval nemangea en toutela Gnyeime une poulie tenant les champs. JTavois trois canons à Agen, et avec braveries et menaces je tenois tout le monde en crainte, et fis poser les armes , mesmement toutes armes à feu , et n'y avoit homme qui portast armes , sinon les geotils-hommes leurs espées et dagues. Etmisonesi grande crainte par tout le pays , pour deux soldats catholiques que je fis pendre ayant transgressé Tedict, que nul n'osa plus mettre la main aux armes. Les Huguenots pensèrent eschapper à bon marché , et que je ne les punirois pas à eux; deux autres de leur religion trangresserent l'edict, et soudain ils furent pendus pour faire compagnie aux autres. Et quand les deux religions virent que les uns ny les autres ne poavoient avoir d'asseurance de moy s'ils transgressoient , ils se commencèrent à entr'aymer et se fréquenter. Yoy-là comme j'entretms la paix l'espace de cinq ans en ce pays de Guyenne entre les uns et les autres ; et croy que si tout le monde eust voulu faire ainsi , sans se partialiser d'un costé ny d'autre , et rendu la justice à qai la meritoit , nous n*eussions jamais veu tant de troublés en ce royaume. Ce n'estoit pas petite besoigne, car j'avois affaire avec des cerveaux aussi fols et gaillards qu'il y en aye âi tout le royaume de France, ny paraventore en l'Europe. Qui gouvernera bien le Gascon, il peut s'asseurer qu*il aura faict un chef d'œum; car, comme il est naturellement soldat^ aussi est-il glorieux et mutin : toutesfois, tant(â faisant le doux , puis le collere , je les manioissi bien , que tout plioit sous moy , sans qne nul osast lever la teste. Bref, le Roy y estoit recogneu et la justice obeye.
Yoy-là la fin de la guerre des premiers troubles où je me suis trouvé , et ce que j'ay fait &i iceux; qui est en somme que si Dieu ne m'east donné le courage de m'opposer aux Huguenots, ils se fussent tellement quantonnez , qu'il n'eost esté en la puissance du Roy de les en tirer de long temps. Et ne suis pas de l'ad vis de ceux qui
COMMBNTAIBES DE BLA1SE DE MONTLUG. [1563]
disent qae ce n'est rien, et que quand bien ils seraient icy qoantonnez, qu'on les y enfermeroit : c'est nn pays bon et ricbe, s'il en y a en France, avec de belles rivières et beaucoup de places fortes et de ports de mer : comment se peut donc nn tel pays renfermer , veu qu'Anglais et autres estrangers y peuvent aborder par la mer? Le Boy n'en a tenu que trop peu de compte : j'ay peor qn'àla longue il s'en pourroit trouver mal. Mais poorveu que ces messieurs qui en parlent à leur aise ayent les coudées franches , ils ne se soucient pas des autres : quand on leur demande aide et secours d'argent , car d'autre chose nous 0 en avons que trop , ils disent qu'on s'aide du pays; et ainsi le soldat, n'estant payé, est forcé de voler et saccager, et le lieutenant du Royde l'endurer. C'est tout un, disent-ils, pays gasté n'est pas perdu. 0 la meschante parolle I indigne d'un conseiller du Roy qui a les affaires dlstat en main. Il n'en porte pas la peine ny n'en a pas les reproches, mais bien celuy qui a ceste charge, lequel le peuple accable de malédictions. Voy-là donc nostre Guyenne perdue et reconquise , et puis maintenue en paix pour le bien de tout le peuple , et particulièrement pour mon grand mal-heur ; car mon fis le capitaine Montluc, ne pouvant non plus vivre en repos que son père , se voyant inutile en France, pour n'estre courtisan , et ne sçachant nulle guerre estrangere où s'employer , desseigna une entreprise sur mer pour tirer en Affrique et conquérir quelque chose; et pour cet effect, suivy d'une belle noblesse volontaire [ car il avoit plus de trois cens gentils-hommes ] et d'un nombre des meilleurs soldats et capitaines qu'il peust recouvrer , s'emJ)arqua à Bordeaux avec six navires aussi bien équipez qu'il estoit possible. Je ne veux m'arrester plus longuement sur le dessein de ceste mal-heureuse entreprise, en laquelle il perdit la vie , ayant esté emporté d'une mousquetade en' l'isle de Madères , où il fit deseente pour faire aiguade. Et parce que les insul^res ne voulolent permettre de rafraischir ses vaisseaux, il Callut courir aux mains, à leur perte c^ rayne ^ et plus à la mienne ; qui perdis là mon bras droit. Que s'ils eust pieu à Dieu me le conter, on ne m'eust preste les charitez qu'on a feît. Bref, je l'ay perdu en la fleur de son aage,
et lors que Je pensois qu'il seroit et mon baston de vieillesse et le soustien de son pays , qui en a eu bon besoin. J'avois perdu le courageux Marc- Antoine , mon fils aisné , au port d'Ostie : mais celuy qui mourut à Madères pesoit tant, qu'il n'y avoit gentil-homme en Guyenne qui ne jugeast qu'il surpasseroit son père. Je laisse à discourir à ceux-là qui l'ont cogneu quelle estoit sa valeuret sa prudence : il ne pouvoit faillir d'estre bon capitaine, si Dieu l'eust préservé ; mais il dispose de nous comme il luy plalst. Je croy que ce petit Montluc (1) qu'il m'a laissé , taschera à l'imiter , soit en valeur ou en loyauté envers son prince , comme tousjours les Montlucsontfaict. S'il n'est tel , je le désavoue. On sçait bien , et la Royne mieux que tout autre, que Je ne fus jamais l'autheur de ceste infortunée entreprise : monsieur l'admirai sçait bien combien je taschay à la rompre , non pas pour vouloir retenir mon fils sur les cendres , mais pour la crainte que j'avois qu'il ne fust cause d'ouvrir la guerre entre la France et l'Espagne; et encor que je l'eusse désiré , si eussé-je voulu que quelqu'autre eust fait Touverture pour la tirer de nos maisons. Le desseki de mon fils n'estoit pas de rompre rien avec l'Espagnol ; mais je voyois bien qu'il estoit impossible qu'il ne donnast là ou au roy de Portugal ; car, à voir et ouyr ces gens , on diroit que la mer est à eux. Monsieur l'admirai n'aimoit et estimoit que trop mon fils , ayant tesmoigné au Roy qu'il n'y avoit prince ny seigneur en France qui eust peu , de ses seuls moyens , et sans bienfaict du Roy , dresser en si peu de temps un tel équipage. Il disoit vray , car il avoit gaigné le cœur de tous ceux qui le cognolssoient et qui vouloient suivre les armes ; et moy j'estois si mal-advisé, qu'il me sembloit que la fortune luy devoit estre aussi favorable qu'à moy. Pour un vieux guerrier tel que je suis, je confesse que je fis une grande faute de n'avoir avant partir descouvert Tentreprise à quelqu'autre, veu que les vicomtes Duza et dePompadour et mon jeune fils estoient de la compagnie, qui eussent peu tenter fortune et poursuivre l'entreprise projettée, de laquelle je metairay , parce que peut estre la Royne la renouera quelque jour.
(1) Charles de Montluc.