‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 29 sur 58 · SS · texte numérisé non relu

SS

HfieatfoBS qae je fitlsois à Agen, pensant, comme H y avoît de la raison , qu'ils me vou- Inssent attaquer , car ce n'estoit petite prinse , tant pour les richesses que pour deffiatre la noblesse qui s'estoit enfermée là dedans pour t*amottr de môy. Je tins un conseil dans mon logis , et dans un petit cabinet , là où nous n'estions que huit ou netif , et disputasmes quel moyen il y avoit de rompre ce pont. Un maistre masson qui est de Thoulouse , qui faisoit les monlins de monsieur le marqub de Villars à Agnillon , pariant à quel-qu'un , mit en avant que si nous destachions un moulin d'eauê , de eenx qui estoient attachez devant la ville , il rorappoit te pont , car la rivière de Garonne estoit grande et desft)ordée , et tousjours croissoit à caose qu'il pleuvoit presque tousjours. Il ne se trouva homme de son opinion qu'il fost possible qu'un moulin rompist le pont , car Ton nous asseurort qoe monsieur l'Admirai avoit fait faire à Thonens de grands cables comme la Jambe d'un homme , et en avoit fait apporter de Montauban pareillement, et de grosses chaisnes, comme il estoit vrai; car, outre les grands cables, le pont estoit enchaîsné d'autre part. En fin de compte , il n'y eut nul de nous qui fust de l'opinion du masson , sauf le capitaine Thodias , nostre ingénieur, qui disoit que si Ton le ponvoit charger de grosses pierres, qu'il pensoit que l'entreprinse reussîroit , mais non sans estre charge ; et par ainsi ne prismes aucune resolution. Et deux jours après l'on me manda de Thoulouse que monsieur le mareschal ïfenvilîe faisoit armer trois batteaux, et que le capitaine Sainct Projet (1) les devolt conduire avecsoîxante soldats dedans, et que dedans huîct jours ils dévoient estre prests, et que ledit Sainct Projet passeroit de nuict dans ce terme. Nous avions discouru que nous ne pouvions charger le moulin que monsieur l'Admirai n'en fust ad- ^erty par ceux de leur religion qui estoient dedans Agen soubs la protection du mal-heureux cdicl : ainsi nous le pouvons appeller, et l'appel- Imy toujours ; et en une sorte ou autre , nous demearasmes confits , sans espérance d'autre remède que de nous bien deffendre.

Pendant ce , le commissaire Viard estoit re- ^nu , et incontinent une autre-fois depesché par monsieur le mareschal devers le Roy, et arriva avec un trompette du dit sieur mareschal , un mecredy, entre neuf ou dix heures , et me diten secretl'entreprinse de monsieur le mareschal pour rompre le pont , mais qu'il se doub-

(I) Le nouTeau tradoctear de de Thon le nomme Paget.

toit que monsieur l'Admirai en fust adverty, et que pour ceste occasion il amenoit l'un des trompettes de monsieur le mareschal avec luy jusques au port Saincte Marie , et que , s'il entendoit, quand il seroit audit port, que les ennemis en fussent advertis , il me renvoyeroit le trompette pour m'en advertir, afin que Je gardasse que ledit capitaine Sainct Projet ne passast outre , et qu'il falloit que Je tinsse garde sur ta rivière Jour et nuict ; et ainsi se départit de moy, et ftat sur les deux heures après midy au port Saincte Marie , et vit passer trois cornettes de reistres par dessus le pont , venant loger vers la Gascogne. Le trompette eut fort bon moyen de veolr tout le pont comme il estoit bien attaché , et se peut-on asseurer que ceux de Gleyrac et de Thonens n'y avoient rien espargné , car ces bonnes gens n'ont rien eu de cher pour faire mal à leurs voisins et contre le service du Roy. Le trompette arriva estant neuf heures du soir, par lequel Viard me mandoit que je gardasse que le capitaine Sainct Projet ne passast outre pour aller exécuter son entreprinse , car les ennemis en estoient advertis , et qu'ils avoient mis sept ou huict petites pièces d'artillerie au bout du pont vers la Gascogne , et que mil ou douze cens arquebuziers gardoient le bout du pont ; bref , qu'il n'y falloit point aller , car il n'en eschapperoit pas un de ceux qui iroîent. Et comme le trompette eut parlé à moy, il se retira à son logis; et sans faire autre bruit , j'envoiay secrettement quérir trois personnages de la ville àqui J'avois desja descouvert mon intention, qui estoit d'envoyer à bas la rivière le moulin du président Sevin, pource qu'iceluy président avoit abandonné la ville. Je ne veux point icy nommer les trois, car il les mettroit en procès, et les commissaires qui sont à présent par deçà facilement luy feroient raison à sa volonté, comme ils font bien à d'autres contre les Catholiques. Et comme nous eusmes parlé ensemble, nous arrestasmes qu'ils iroient faire sortir six soldats mariniers , et qu'ils iroient destacher le moulin, faignant d'aller faire la garde sur le bord de la rivière pour garder que le capitaine Sainct Projet ne passast outre. Et ainsi tous trois se départirent de moy, et ne furent pas paresseux à mettre les soldats dehors , ny lesdits soldats à destacher le moulin , desquels s'en noya un en destachant la chaisne, qui tomba du petit batteau ainsi que le pal où estoit attachée la chaisne se défit. Il pouvoit estre unze heures de nuict ^ et, ainsi que J'ay entendu depuis par les ennemis , le moulin arriva au pont vers une heure; lesquels avoient mis des sentinelles une grand demie lleuê contre-mont la rivière , afin de don-

GOMIIENTATRES DB BLAISB DE MONTLUC. [1*^69]

ner l'alarme quand le capitaine Sainct Projet passeroit. Et comme ils commencèrent à ouyr le bruit du moulin, donnèrent Talarme, laquelle incontinent fut au port, et tout le monde se jetta au deux bouts du pont, et commencèrent à tirer force arquebuzades au pauvre moulin y lequel ne disoit mot ; mais il donna un tel choc, qull emporta tout le pont, cables , chaisnes et batteaux, de sorte qu'il n'en y demeura qu'un qui estoit attaché à la muraille du logis de monsieur le prince de Navarre. Il alla des batteaux Jusques à Sainct Macaire , et en y a qui m'ont dit quMl en estoit allé jusques auprès de Bordeaux. Ce brave moulin du président alla encores rompre un autre moulin huguenot au dessous de Thonens, et en fin s'arresta aux isles vers Marmande. Les premiers par qui nous sceusmes la rupture du pont, ce fut par des pauvres gens qui alloient achepter du sel au bout dudit pont , des soldats huguenots qui en avoient prins sept ou huit battellées chargées. Les ennemis avoient tué plusieurs de ces pauvres gens , leur chargeant qu*ils estoient cause de la rupture du pont. Quelques uns de leurs soldats, qui s'estoient jettez sur le pont, s'en allèrent à vau-Feau. Mais il n'estoit qu'entre Taube du Jour elle soleil levant, que les gardes me mandèrent qu'il estoit arrivé sept ou huit de ces pauvres gens qui portoient le sel , lesquels disoient le pont estre rompu. Je m'en allay tout incontinent sur le gravier, et du costé de deçà la rivière devers Gascogne ; et du passage enhors l'on me fit passer deux ou trois de ces pauvres gens qui estoient arrivez audict passage, et qui estoient au bout du pont avec ceux que les ennemis avoient tué, et s'estoient sauvez par la campagne la nuict , qui me contèrent le tout , de mesmes que les autres qui estoient venus par le costé du port, et tousjours quelqu'un en venoit qui nous confirmoit mesmes nouvelles. Je fis passer dix ou douze sallades du costé de Gascogne, qui allèrent Jusques au dessous de Serignac , et prindrent deux prisonoiers qui le me contèrent enccres mieux que ces bonnes gens. Cependant secrettement je fis accoustrer un petit batteau avec sept ou huict rames, et donnay au marinier vingt-cinq escus pour aller porter les nouvelles à Bordeaux , et escrivis une lettre à messieurs de Lansac , baron de La Garde , et evesque de Valence mon frère , là où Je leur discourois comme tout s'estoît passé, les priant en donner advis à la cour de parlement et aux Jurats , afin que tous eussent part de ceste bonne nouvelle ; car cela rompit fort le dessein des ennemis , lesquels nous eussions fort incommodez si monsieur le mareschal eust voulu oublier

sa colère , les prenant ainsi séparez. Le trompette dudict sieur, avant qu'U partist , eDtendit la Joye que toute la ville avoit de la raptoreda pont, et s'en alla en diligence porter les nouvelles à son maistre. Ceste exécution fut faite le mercredy vers la minuict, et le jeudy (1), à Ventrée de la nuict, les mariniers partirent; et comme ils furent au port Safncte Marie , et près de li où estoit le pont , ils laissèrent couler le batteau à la discrétion de la rivière, estans eux tons couchez dans le batteau. Les ennemis commencèrent à crier, mais personne ne respoDdoit,et ils eurent opinion que ce fust un batteau qui se fust destaché de luy-mesme. Et comme ils forent uû Ject d'arbaleste au dessous, tous se levèrent, et chacun print sa rame, et leur commencèrent à dire des injures ; et firent si grande âiligenee qu'ils furent le lendemain matin , qu'estoit k vendredy, au soleil levant, à Bordeaux, et a fut la joye fort grande. Je croy que jamais marinier venant des Terres Neufves n'apporta telles nouvelles où il y eust si grande presse. Presqne tous ces seigneurs y faisoient doute ; tout le monde alloit au logis de messieurs de Lansac, baron de La Garde et de Valence, pour en entendre la vérité. Monsieur de Valence depescha incontinent son secrétaire, nommé Chauny, vers leurs Majestez , pour leur rapporter les nouvelles au contraire de ce que le commissaire Viard leur apportolt. Ledit Viard, à ce qu'on m'a dict , arriva le matin , qui donna de la fascherie grande à leurs Majestez et à Monsieur. du parachèvement du pont , de sa structure et force , y pouvant passer grosse artillerie par dessus à plaisir, et que les gens de cheval y passoient trois à trois de rang , comme il estoit bien vray, et ne mentoit de rien. Il y avoit raison de s'en fascher , car la commodité de ce pont leur eust donné le loisir de prendre tout, et faire passer tout leur canon à l'aise. Chauny arri^'a le soir, qui apporta la rupture , et que si Tun avoit porté la fascherie , l'autre apporta la joye. Et pour quelques Jours Je tas le meilleur homme du monde et grand guerrier ; mais ceste opinion ne duraguieres, car mes ennemis que j'avoisàia Courdesguisoient au Roy, qui estoit lors à Salnet Jean (2), toutes choses ; et en fin , quelque chose qu'il y eust , je ne faisois ni n'avois jamais rien faict qui vaille ; et le Roy le croyoit , ou àtont le moins Je croy qu'il faisoit semblant de ie croire pour les contenter. Et voy-là l'histoire de la rupture du pont , et à la vérité.

Maintenant il faut dire quel profit a porté la

(1) 15 décembre 1569.

(2) Au camp de Landes, près de Saiot-Jesonl'^

COMMENTAIflBS DE BLAI9B DE MONTLUG. [l669]

rupture de ce pont, et la délibération qu'avoit fidcte monsieur TAdmiral si ledict pont fust demeuré en pied. Il fut arresté et conclu en leur conseil que Ton passeroit Tliy ver et jusques à la récolte en ces lieux , où estoit leur camp , et qu'ils se feroient venir de la grosse artillerie de Navarreins, pour prendre toutes les villes qui estoient au long de la rivière de Garonne jusques aux portes de Bordeaux , et qu'ils attaqueroieot Agen^ mais que ce seroit la dernière, ponrce qu'ils Touloient prendre Gastel-Geloux , fiazas, et tout ce qui çstoit deçà et delà la Garonne, jusques aux portes de Bordeaux ; et que par le moyen de ce pont, Tun etTautrepays, qui sont des plus riches de France , leur seroit à commodité. Ils faisoient estât d'avoir prins tout cela en moins de quinze Jours, comme il eust été nay, car ils estoient lors maistres de la campagne. Ils esperoient attaquer Liboume , s'asseurans qu'en toutes ces Tilles ils trouveroient grande quantité de vivres , et que par ce moyen rien ne descendroit dans Bordeaux ny au long de la Garonne , ny moins du costé des Landes, 6lsant leur compte que dans trois mois la ville de Bordeaux seroit reduicte à toute extrémité; et croy qu'il n'eust pas tant duré , car desja le bled y estoit à dix livres le sac, et par mer, à cause de Blaye , il n'y eust peu rien entrer. Ceste ville est bonne et riche , et une bonne ville de guerre , mais elle est en un pays stérile , de sorte que qui luy osteroitla Garonne et la Dordogne, elle seroit bien tost reduicte à la faim : elle ne vid que du Jour à la journée.

Ils avoîent desaigné faire venir leurs navires en rivière et à Blaye , laquelle ils tenoient pour gtfder que les galleres ne peussent sortir ne rentrer. Les vicomtes avoient promis à monsieur l'Admirai de luy faire venir soixante mil sacs de bled au long de la rivière de Garonne , prenant lesdits bleds en Commenge et en Lomaigne, qu'est le pays de la Guyenne là où il en y a le plus ; car pour le moins il y a cinq cens marchans et autant de gentils-hommes qui font estât de Itt garder trois ou quatre ans , attendant que la vente des hleds soit grande : par ainsi , facilement et aysément ils eussent tenu promesse à monsieur l'Admirai ; et par là ils se tenoient certains de faire venir le Roy à telle composition qu'il leur eust pieu. Je ne sçay, s'ils eussent eu Bordeaux , s'ils l'eussent rendu aussi peu que La Rochelle ; pour le moins ils se pouvoient bien vanter, ayant eu Bordeaux et tenant La Rochelle , qu'ils avofient le in^^ur coing et le plus fort du royaume j|e FrcJbpVàtnt par mer que par terre, dominanVdaqrMeres navigables , y comprenant la Cbareate. Depuis qu'ils eussent

esté entre les rivières de Tlsle , Dordogne , Lot et Garonne , il falloit au Roy pour le moins quatre camps pour les contraindre à combattre. Et veux dire qu'ils tenoient le meilleur pays et les deux meilleurs et plus grands havres du royaume de France , qu'est celuy de Brouage et celuy de Bordeaux.

Je m'estonne comme il y a des gens si mal habilles qui donnent entendre au Roy qu'il faut encoigner les Huguenots dans (a Guyenne : c^est une mauvaise pièce : si le Roy l'avoit perdue , il la recouvreroit bien tard ; mais ces bons conseillers le font pour leur commodité et pour Jetter la guerre loing d'eux : si la leur vendrons nous bien cher avant qu'ils l'ayent. Certes le Roy en devroit faire plus d'estat et empescher ses ennemis d'y prendre pied , et ne laisser ce pays à l'abandon j permettant qu'on se rie de nos misères Jusques à demander si nous couchons encores dedans le lict. Je ne puis croire que ceste parolle soit sortie de la bouche de la Royne , car elle y a tousjours trouvé et y a encores de bons serviteurs. Ces messieurs de France , qui se mocquent de nous , en pourront avoir à leur tour : tousjours le mal n'est pas à une porte. Or voyia la conclusion de leur conseil, qui estoit très bon. Monsieur de Valence mon frère tesmoignera qu'un qui assistoit au conseil quand bon luy sembloit nous a dict ladicte délibération , qui estoit grande. Et croy que , quand ils eussent voulu chasser tous les Catholiques et retirer tous les Huguenots du royaume de France dans ce pays qu'ils eussent tenu, ils possedoient prou pour les faire tous riches, ou bien tous ceux de la noblesse du pays de deçà eussent esté contraincts se faire huguenots et prendre les armes pour eux. Ainsi , mal-aysément après le Roy en eust esté maistre ; car de les faire retourner de rechef à nostre religion, il y eust eu bien affaire , parce que depuis qu'on est accoustumé à quelque chose , soit bonne ou mauvaise , il est fort fascheux de la quitter. Mais Dieu n'a point voulu un si grand mal pour le Roy ny pour nous qui sommes catholiques.

Voy-là de quoy a servy la rupture du pont , aujugement des amis et ennemis. Et veux dire que de tous les services que J'ay Jamais faicts h la Guyenne, celuy-cy est des plus remarquables, qui n'est procédé d'autre chose, sinon de la délibération que Je prins à m'aller Jetter dans Agen , car autrement la ville estoit abandonnée , et monsieur l'Admirai s'en venoit droict là et non au port Saincte Marie , ny à Aguillon , comme il fut contrainct de faire; car à Lauserte le conseil fut tenu qu'au partir de là on s'en venoit loger ItCastel-Sagrat^ Moiyoy, Sainct Mauriu et

GOMMENTAIBES BS BLAISJS DB UOMTLUG. [l56d]

Ferussac, et le lendemain à Agen, tenant pour certain qu'ils n'y troaveroient aucune résistance. Si cela fust advenu , il eust bien eu les coudées franches , et dans deux grosses rivières eust non seulement rafreschy son armée, mais aussi asseuré le pays pour luy. Jesçay bien qu'il fut respondu à monsieur T Admirai par deux ou trois, que s'il estoit vray que J'y fusse dedans, ils ne m'en tireroient qu'en pièces , et que j'avois bien faiet en ma vie de plus grandes folies que cell^là : et en y eut qui dirent qu'ils m'avoient veu engager en trois ou quatre places , la plus forte desquelles ne valoit pas la moitié d' Agen , et que j'en estois sorty à mon honneur. Ceux-là qui respondoient cela le pouvoieht bientesmoigner à la vérité , car ils s'estoient trouvez avec moy en ces lieux au besoin. Monsieur l'Admirai soustenoit tousjours qu'il estoit bien asseuré que je n'estois pas à Agen pour y demeurer, et que dés que j'entendrois qu'il y viendroit, que ma délibération estoit de passer la Garonne et me jetter dans Lectoure, disant: « 11 est trop vieux routier pour s'engager en une si mauvaise place, n Les antres asseuroient tousjours que je n'en bougerois point, à peine de leur vie : qui fut cause que monsieur l'Admirai adhéra à leur opinion , et changea le chemhi droict à Aguillon , s'estendant jusques au port Saincte Marie , et s'ils voyoient que j'abandonnasse la ville et que jeme retirasse vers Lectoure, comme il pensoit que je fisse, ils s'en viendroient à Agen. Il a trouvé à la fin que ceux qui soustenoient que je n'en bougerois point me cognoissoient mieux que luy, et que ceux qui l'avoient adverty que je me voulois retirer à Lectoure estoient fort mal informez. Et pource que l'on m'a reproché qu'il y avoit trois ans que je n'avois rien faict qui vaille, l'on cognoistra aux œuvres que j'ay faictes pendant les trois ans, sans argent ne gens à pied ny à cheval , que si j'eusse esté secouru d'argent seulement pour soldoyer des hommes, et que le Boy m'eust donné les compagnies et gens d'armes que je demandois, j'eusse bien gardéà mon^ sieur l'Admirai de faire boire ses chevaux en la Garonne, et les reistres de venir boire nostrevhi, car le comte de Mongommery n'eust jamais eu le loisir de les appeler, et en eusse eu bon marché. Le pont rompu, monsieur l'Admirai demeura quatre ou cinq jours ne sçachant de quel bois faire flesches, et logé chez Guillot le Songeur, car 11 avoit, outre le camp du comte de Mongommery, trois cornettes de reistres engagées deçà la rivière vers Gascogne, et c'estoient ceux qui avoient passé la rivière estant logez à Labardac , et ne pouvoit trouver moyen de les retirer, à cause que le ruisseau qui passe au Para-

vis, monastère des religieuses , estoit si graad, qu'il n'y avoit homme qui l'osast passer à pied ne à cheval. Le comte Mongommery estoit eacores à Condom et vers Nerac et Bruch. Monsieur l'Admirai fit faire un petit pont sur deux batteaux où ils pou voient passer seulement cinq ou six chevaux au coup , et avec une corde tiroient les batteaux , à lamoded'Italie. Et comme le ruisseau commença à diminuer, les reistres le commencèrent à passer à un pont de pierre qu'il y a, et s'approchèrent du passage du port , et commencèrent à passer oe pont de batteaux six à six ou sept à sept au plus. Et quelque grand diligence que les passagers pouvoient £ure , si arrestoit-il près d'une heure et demie avant que le batteau fust allé et revenu ; et en cesie peiae passèrent ces trois cornettes, qui demeurereat deux jours à passer. Monsieur le comte de Caadalle et monsieur de La Vallette estoient à Staffort avec huict ou dix cornettes de gens de cheval; et comme le comte de Mongomeoery abandonna Condom pour s'approcher de la rivière, j'escrivis une lettre audit sieur comte de Candalle, que si sa délibération estoit de cchbbattre Mongomm^y sur le passage, que je me trouverois au combat avec les deux compagnies de gensdarmes que j'avois et cinq cens arquebusiers, non pour commander, mais pour luy obeyr comme le moindre soldat de la trouppe. Il me remercia fort , et me fit responce que , quand cela seroit, luy et toute la trouppe qu'il commandoit m'obeyroit ; et toutesfois il ne se parloit point que je passasse pour me joindre avec eux : et cogneus bien par la lettre que tons eassent esté bien ayses que j'eusse esté auprès d'eux; mais La Croizette , qui estoit là, servoit de domintis foc iotum, Encoresleur numday-je que, s'ils ne vouloient que je m'y trouvasse, je fiôroîs passer les deux compagnies et les cinq cens arquebusiers se joindre avec eux. Et par là chacun peut bien cognoistre que je n'^tols pas party de monsieur le mareschal pour ne luy vouloir obeyr, puis que j'offirois d'obeyr au comte et à monsieur de La Valette, et au ciq^itaine La Croizette mesmes , qui estoit plus grand qu'eux en leur trouppe.

Je ne veux poinct escrire oonmie Ils firent, pour-ce que je n'y estois pas , et ne m'en suis pas informé , sauf qu'on me dïcX qu'ils avoient faict une charge à quelques uns qu'ils trouvèrent hors de Bruch , et les rembarreront deâans ; et m'a on dict depuis que le comte de Mongommery estoit dans la:Kiile : je ne sçay s'U est vray, et pense fort bien qu'ils firent tout ce qu'on y pouvoit faire , car ils sont tr<9 cogneus et estî- F mez. Le comte de Mongommery pasm premie-

GOICIIBNTÀIRBS DB BLAISB DE MOIflLUC [lô70]

remeot les geas d6 cheval , puis ses gens de pied les uns après les autres. Je fis passer la rivière à soixante sallades de ma compagnie et de monsieur de Fonteniiles, avec trois cens arquebusiers pour les retirer , et allèrent jusques à un petit village qui est auprès du passage appelle la Bozie, où ils tuèrent quinze ou seize hommes , et y gaignerent douze ou treize chevaux , leur donnant ime alarme bien chaude. Et m'a-on dit dépôts que si nos gens de cheval eussent poussé outre juflqpies sur le passage > ils en eussent fisdt Doyer deux ou trois cens> car de ceste alarme il s&k Boya quatre ou cinq à la haste qu'ils avoient , et du costé de monsieur l'Admirai ne les pouYOîent secourir , car ils ne pouvoient repasser que six ou sept chevaux sur le pont à batteaox, parqiu^ ils demeurèrent cinq ou six jours à passer. Et voyla la peine en laquelle se trouva Donsieur FAdmiral à pouvoir retirer à luy le eomte d« Mongommery et les trois cornettes de reistres*

Monsieur de La Chapelle , vieeseneschal , et monsieur du Bouzet , m'avoient mandé que si je Youlois doaner passeport à un Huguenot à qui ravois donné, à leur requeste, asseurance de demeurer en sa maison, il s'offiroit d'aller au port Sainte Marie pour entendre et descouvrir le chemin que moofiieur VAdmiral vouloit prendre après cpe le comte de Mongommery seroit passé, ou bien s'ils voudroient redresser un autre pont. Je leur envoyay le passeport qu'ils me demaadoâent pour luy ; et le jour mesmes que le eomte eut aehevé de passer, ce personnage fut de retour à leur maison , et leur dict et asseura qu'au partir du port Saincte Marie y qui seroit dans deux ou trois joivs après que tout seroit achevé de passer , ils prenoient leur chemin vers Thouloose, et iraient passer à Montauban, estans délibérez de brusler toutes les maisons qui seroient à quatre lieues aux environs de Tboulouse, et sur tout celles des presidens et conseillers; et disoit encores qu'il avoit appris d'un capitaine de gens de cheval qu'on luy avoit donné pour sa part une maison près de Thoulouse , nommée l'Espinette , afin de la brusler : ce personnage luy respondit que c'estoit une des plus belles maisons qui fussent autour de Thoulouse; et le capitaine luy dict que si le maistre de la maison n'en avoit d'autres que celle-là], qu*il estoit sans maison. Ledict sieur du Bouzet mesmes me rapporta tout ce que ce personnage là leur avoit dict. Et tout incontinent j'en advertis monsieur le premier président, car d'en advertir monsieur le mareschal , j'estois bien certain qu il n'eust pas bien prins mes lettres , et qu'il ^ust creu tout au contraire de i'advertissement

que je luy en eusse donné : qui Ait cause que j'en advertis ledict sieur président , et luy mandois qu'il devoit retirer monsieur de La Valette, qui desja s'en estoit retourné vers Thoulouse , et messieurs de Negrepelisse et Sarlarbous , et qu'jlsnepouvoientavoir trop de gensdeblen dans la ville ; car les ennemis tenoient des propos qui ne valloient rien, lesquels je ne vouloisescrire, pour ce que ce n'estoit que le vulgaire de leur camp, àquoy on ne devoit adjouster aucune foy. [1570] Voyla tout le contenu de ma lettre : je m'asseure que ledict sieur président ne l'a pa» perdue. Et ainsi s'en allèrent toutes les forces du port Saincte Marie, et passèrent tous à la veuê du chasteau de Bajaumont , où estoit monsieur de Durfort , frère du sieur de Bajaumont qui est à ceste heure. Je sortis avec les deux compagnies de gens d'armes , et les vis tous passer à à une arquebuzade de moy ^ et plus près encores, n'ayant moy que huit ou dix chevaux, ayant laissé la eavalierie un peu derrière ; mais je ne Tavois peu mettre si bien à couvert que les ennemis ne la poussent voir. Jamais homme ne se desbanda pour me venir recognoistre , et campèrent ceste nuit-là vers le pont du Casse y et tirant vers Sainct Maurin, puis se mirent vers ledict Sainct Maurin et autres villages là autour ; et là demeurèrent deux ou trois jours. Et pource que ledict sieur de Durfort avoit veu passer tout à son aise tout leur camp, gens de pied et gens de cheval , et les avoit peu nombrer à son ayse , je le priay de prendre la poste et aller advertir Sa Miyesté du nombre de ce camp ; et me dict , entre autres choses , qu'il avoit descouvert une troupe de cinq ou six cens chevaux qui passoient un peu plus loing que les autres, dont la pluspart n'avoient point de lK>ttes , et que c'estoient valets et laquais qu'ils avoient fait monter à cheval pour faire nombre. Je ne faisois rien que je ne le communiquasse à l'evesque d'Agen , me fiant lors autant ou plus en luy qu'à mon frère propre , et le tenois pour un des meilleurs amis et d'aussi bonne conscience que prélat qu'il y eust en toute la France : il est sorty de lamal* son des Fregoses de Gènes. Je baillay instruction audict sieur de Durfort , et une lettre de créance qui contenoit cecy : Que je luy envoyais le sieur de Durfort , lequel avoit peu nombrer tout à son ayse Fjirmée de messieurs les prin^ ces , pour luy dire tout ce gii^il en avoit veu et nombre. Puis luy donnois advis du chemin qu'ils tenoient , et de leur délibération de mettre tout à feu vers Thoulouse , et en avois donné advis à monsieur le premier président , pour le dire aux gens qui avoient aux enviions de la ville des maisons, afin qu'ils retirassent les meubles ,

cohmeutaibes bb blaisb de montlug. [1570]

et qu'ils feroientbien de retirer monsieur de Negrepelisse , si desja il n'y estoit, et messieurs de La Valette et Sarlabous; puis en un autre article , que le personnage , que Je ne nomme point icy , de leur religion qui estoit allé à leur carop^ avoit porté nouvelles aux sieurs de La Chappelle et du Bouzet , que le capitaine des gens de cheval à qui il avoit parlé avoit dit qu'ils avoient entreprise sur Montpellier, et le pont Sainet Esprit toute asseurée , et que je cognoissois bien le gouverneur de Montpellier , qui estoit monsieur de Gasteinau , pour lequel je respondrois de ma vie, mais que je ne cognoissois pas celuy du pont Sainet Esprit ; qu'il pleust à Sa Majesté en advertir lesdicts gouverneurs , afin qu'ils fussent soigneux de tenir l'œil sur leurs places , et que cela leur seroit un coup d'esperon pour leur faire prendre garde à la seureté dUcelles. Et en un autre article , que Tevesque d'Agen , lequel estoit arrivé de Tabbaye qu'il a en Languedoc près Narbonne , m'avoit dict que tout le bas Languedoc, depuis Montpellier vers Avignon , estoient en grand peine , n'ayant aucun chef en ces quartiers , et qu'ils avoient envoyé prier monsieur le mareschal de leur vouloir en. voyer monsieur de Joyeuse, car, pourveu qu'ils eussent un chef, ils seroient prou gens pour deffendre le pays; et que s'il sembloit bon à Sa Majesté , qu'elle devoit mander à monsieur le mareschal qu'il laissast aller monsieur de Joyeuse au bas Languedoc, il avoit prou d'autres grands capitaines près de luy, parce que ledit sieur de Joyeuse y serviroit de beaucoup , à ce quem'a- Yoitdict ledit evesque. Et en un autre article, que s'il plaisoit à sadicte Majesté de faire marcher Monsieur avec la moitié seulement de son armée , que nous estions assez forts pour combattre des forces plus grandes que celles de messieurs les princes , et qu'il m'estimast pour l'un des plus meschans hommes qui porta jamais armes, si Monsieur marchoit avec la moitié de l'armée , mais qu'il amenast les relstres, s'il ne desfaisoit les princes , et mettroit fin à la guerre; et si Sa Majesté ne trouvoit bon que Monsieur y Yinst,qu*ilcommandastàmonsieur le prince Dauphin (1) qu'il marchast avec le camp vers le pays de Roûergue, avec lequel je me joindrois, et que nous trouverions bien moyen que monsieur le mareschal Danville s*y joindroit aussi, et

(1) Le fils du duc de Montpensier.

(2) François de la Jagie , baron de Rieux.

(3) Voici celte lettre :

«Sire, la fldéiilé acquise eo notre maison, par les longs services de feu monsieur le connétable , qui nous Ta laissée à toute notre postérité pour perpétuel héritage , fera que les impostures que MonUoa m'a Tonlu

qu'autour de Thoulouse et au chmnin qu'ils feroient nous les combattrions à nostreadvantage. Voy là tous les articles de mes instructions. Et à dire le vray , il ne s'en fust jamais retourné un en France , ou ils se fussent cachez dans les villes, et eussions gardé le pays. Que s'ils fussent esté rompus ou séparez, malaisément se fussentils jamais r'alliez. Ce bon evesque d'Agen mV voit dict qu'il tenoit Narbonne pour perdue, et que monsieur de Rieux (2), qui en estoit graverneur, estoit huguenot, et qu'il avoit chassé un des principaux Catholiques de la ville auquel tous les Catholiques s'addressoient, et que Is ville en estoit à demy désespérée, mesmesqne leé Catholiques avoient mandé à monsieur le mareschal , pour le supplier de vouloir escrire à monsieur de Rieux de le laisser r'entrer dans la ville , lequel sieur de Rieux luy avoit renvoyé force excuses qu'il ne le pouvoit faire. Et voyant que monsieur le mareschal ne prenoit pas trop les choses à cœur pour le faire r'entrer, les Catholiques s^estoient retirez au parlement , leqœl l'avoit remonstré à monsieur le mareschal, et que de nouveau il en avoit escrit audict sieur de Rieux , qui n'en avoit voulu rien faire, et que tout le peuple se tenoit entièrement pour perdu. Je lecontay audict sieur de Durfort, non qu'il fost escrit aux articles, ne moins luy donnay-jechar^ d'en parler au Roy , car peut eslre cela n'cstoit pas vray ; mais , pour en estre certain , il le de voit demander audict evesque , et s'il vouloil que de par luy il le dist au Roy. Ledict evesqw luy dict tout en la mesme sorte qu'il m'avoit conté , et de plus que luy mesmes le vouloit escrire au Roy , ce qu'il fist. Ledict, sieur de Durfort ne voulut prendre la lettre qu'il ne vid ce qui estoit couché dedans , comme il fit; étalon ledict sieur de Durfort print la lettre, et me dict qu'il avoit veu ce que ledict evesque escrivoit au Roy , et que c'cstoit en la mesme forme qu'il le m'avoit dit. Voila le contenu de mes inst^u^ tions , car de créance ledict Durfort n'en apporta que ce qui estoit contenu dans icellcs instructions , et me dict franchement qu'il n'apporteroit jamais créance sans instruction signée. Voyla surquoy monsieur le mareschal Danville s'est fondé d'escrire une lettre diffamatoire (3i contre moy. Que si n'cust esté le respect de ceux ausquels il appartient , et Testât qu'il tient da

mettre sns , le rendront toot autant menteur que te dfeto feront foy du contraire. Je dis ceci , Sre , pour sotant que j'ai été fidèlement averti que ces joar» pw» ^ vénérable seigneur a envoyé devers Voire M>je^« protonotaire de sainet Crapas , autrement «PP^";, r^ fort , pour vous faire entendre, avec one inanité d*inire» mentericB qu'U a semées par votre Cour, que laenne-

COMMENTAIBXS DE BLAISE DE MONTLUC. [l570]

Roy Jemeibsse essayé de lay apprendre comme il doit donner desmanties sans bien estre adverty de la vérité. Je les luy pou vois bien donner, d'autant qne le tesmoignage du Roy et les instructions eussent déclaré la vérité ; mais il me suffit que le Roy et la Royne sçavent le contraire de ce qu'il a couché dans sa lettre , et que ma conscience en est du tout exempte. Nous verrons de luy ou de moy qui mieux servira son Doaistre : il a deux advantages sur moy , il est grandseignenr et Jeune, et moy pauvre et vieux ; si sais-je gentil-homme et chevalier qui n'ay Jamais souffert injure, et suis moins taillé que Jamais de l'endurer, tant que pourray porter espée. J'oserois croire que pour lors le susdict evesque n'avoit encores rien entendu de l'entrepriose que Ton a voulu exécuter contre moy; mais son meschant frère vint demeurer quatre ou cinq jours avec luy , lequel pendant ce temps ie convertit d'entendre à ceste belle exécution, de laquelle Je n'escriray rien d'advantage , car Dieu a commencé faire paroistre ses miracles pour me venger : j'espère tant en luy, qu*il ne s'arrestera pas là. Or les princes s'en allèrent par le mesme chemin que j'avois mandé à monsieur le président, et firent l'exécution du bruslement entreprins. Je voudrois de bon cœur que mon advertissennent ne se fust pas trouvé véritable, car j*ay apprins de l)eaucoup de gens de bien de Thoolouse que l'armée des princes leur apporta dommage de plus d'unmilion de francs. h ne me veux mesler de mettre icy ce qu'ils firent parle Languedoc , car je ne me mesle point d'escrire ce que les autres ont fait , ou le devoir auquel se mit ledit sieur mareschal, et retouraeray à une lettre que le Roy m'escrivit pour aller en Beam.

Qùs de YDtre couronne avoient ioteUigence , par mon nwym, dans deox villes de mon gouvernement, à sçavoir, Touloase et I>iarbonne; et qu'à ceUe cause, ceux de cette TJJIe sToient grand' déGance et soupçon de moi « qui aTois toujours retenu monsieur de Joyeuse icy, pour dooQcr plas de commodité ans ennemis d'exécuter l'entreprûe qu'ils aYoient sur Narbonne ; et parcQ que cela est aotaot éloigné de la vérité comme sont les autres in- TCQtioQs sYec lesquelles U Tent couvrir son infidélité , U D'à semblé, tu les déraisonnables débordemens de ce té- B>^raire imposteur, que je ncdevois plus différer que >^ee l'argument d*nne teUe conséquence , réservant toujoan llioooeur, respect et obéissance que je dois a Votre ^iajesté, lui promettre et assurer qu'en cet endroit et toat autre qne ledit Montluc a médit de moy ou préjudice de mon honneur, U a menti et ment, ainsi que j'espère faire oonnottre à Votre Majesté et à tout le monde, avec i intégrité de ma conscience , et particulièrement à lui, 'luoiqu'U me CslUe abaisser pour contendre avec un sien semblable , non avec paroles , dont il fait si grandes lar- Rcsses , mais de sa personne A la mienne , sur qnoy je me rôerveray à procéder par les voies qui sont permi-

Sa Majesté me mandoit que J'assemblasse tant de gens que je ponrroiset le plus promptement, et que je prinssede rartitierieà Tboulouse, à Bayonne et Bordeaux , et là où j'en trouverois, et que j'allasse attaquer le pays de Bearn. Et escri voit à messieurs les capitouls de Thoulouse de me bailler de rartillerie et munitions : d'argent^ il ne s*en parloit point pour les frais ou pour payer les gens de pied et Tequipage du canon; et Dieu sçait si en telles entreprises il faut que rien manque. Une armée ressemble un orloge ; si rien deffaut , tout va mal à propos. Je luy envoyay Espalanques, gentil-homme bearnois, avec ample instruction de ce qull me falioit et qui estoit necessahre pour marcher; et fus contrainct de ce faire, pource que les lettres que Sa Majesté m'avoit escrites pour l'entreprise estoient si maigres , qu'il sembloit que celuy qui les avoit devisées n'avoit point grand envie que j'y allasse ou bien que j'y fisse rien qui vallust, si ce n'est qu'il fust du tout ignorant. Mais Je ne luy en manday autre chose, sinon d'escrire une lettre bien pressante aux capitouls, pour me prester deux canons et une coulevrine avec des munitions, et dont je leur respondrois, car rartillerie et munitions sont à eux. Desja ils m'avoient fait responce n'avoir point d'artillerie preste , ny moins de munition , à cause que monsieur de Bellegarde leur avoit despendu la plus part d'icelle au Caria et à Puylaurens , et que monsieur le mareschal Banville leur avoit despendu le reste à Mazeres. J'escrivois aussi à Sa Majesté qu'il luy pleust commander à monsieur de Valence qu'il me fist délivrer un peu d'argent pour faire une monstre , où à tout le moins une demy monstre aux gens de pied, pour acheter de la poudre , car en deux ans que ceste

ses. Cependant je me veux promettre que le temps, qui découvre toutes choses , rendra ft un chacun ce qui lui appartient; mais, d'autant. Sire , qu'il s'y agit de mon honneur et de votre service, je vous supplie très-humblement éciaircir ce qui vous touche, car, quant au mien, je lui feray bien sentir que je le prise et estime tout autant comme il n'a guères tenu compte du sien. Commandez-nous donc que chacun vous aille rendre compte de sa charge , et vous trouverez à tout le moins que je n'ay point rançonné votre pauvre peuple, je n'ay point violé leurs filles et leurs femmes , je n'ai point touché à vos finances ; bref, je n'ay fait chose qui ne soit digne d'un homme de mon extraction et bon serviteur de Vetre Majesté, et nous verrons lors si sa tète Uent aussi bien que la mienne. Espérant ce bien de vous , je supplie le Créateur, Sire, qu'il conserve Votre Majesté en santé très heureuse et longue vie.

» Votre très-humble , etc.

• UBRaV DB MORTHOBBNCT,

De fOWlouse, ce 27 février 1570, n

COMllENTAIfiBS B£ BLAïaX SB MOSTIUC [l&70]

guerre a doré , tons les gens de pied que j*ay levez de par deçà n'ont fait que deux nionstres, et la pluspart qu'une; et aussi qu'il mandast à monsieur de Valenee qu'il fist venir avec moy un thresorier pour faire les frais de l'artillerie , et qu'attendant le retour d'Ëspalanques, je donnerais si bon et prompt ordre à toutes choses nécessaires, qu'il me trouveroit à son arrivée prest à marcher.

Yoy-lâ toutes les demandes que Je fi^sois au Boy. Sa responce fut qu'il trouvoit fort estrange que Je misse ce voyage en telle longueur, et qu'il pensoit que Je ftisse desja dans le pays, et que si Je ne voulois faire autrement que J'avois faict jusques icy , qui) y pourvoyroit aussi autrement, et qu'il y avol€ trois ans que Je n'avois rien faiet qui vaille. Ces lettres me mirent en tel desespoir et colère, qu'une fois Je fus résolu de n'y aller point et d'escrire au Roy qu'il y envoyast un autre qui y eust fait cy-devant mieux que moy, et qui achevast la besongne comme monsieur de Terrlde avoit faict. Toutesfois à la fin Je me résolus de ne le foire, cognoissant bien que ces lettres^ ne venoient pas du naturel du Roy , de la Soyne , ny de Monsieur, car il y en avoit de tous trais , aussi picquantes l'une que Tautre. Je oognoissois bien que cecy venoit du conseil de mes ennemis que j'ay près leurs Majestez , car le Roy , la Royne ny Monsieur n'escrivirent Jamais lettre au plus grand ennemy qu'ils ayent eu si picquantes que celles-là, et ne les monstray qu'à monsieur de Valence mon frero, de crainte que tout le monde ne perdist le cœur, à mon exemple , de flEdre Jamais service au Roy ; car tous généralement , de quelque vacation qu'ils fussent, sçavoient bien le contraire, et que J'a* vois fort bien foict avec le peu de moyens qu*on m'avoit laissé. Et lors Je cogneusbien qu'on me vouloit Jetter toutes les fautes qui estoient advenues par deçà sur mes espaules , n'ayant personne à la Cour pour me deffendre. Je cognois à présent, que la plus grande faute que J'ay faict en ma vie , c'a esté de n'avoir voulu despendre, depuis que les vieux sont morts, que du Roy et de la Royne, et qu'un homme qui a charge est plus asseuré de despendre d'un monsieur ou d'une madame , ou d'un cardinal ou d'un mareschal, que non du Roy, de la Royne ny de Monsieur ; car ils desguiseront tousjours à leurs Miyestez les affaires comme bon leur semblera , et en seront creuz de tous trois, car ils n'y voyent que par les yeux d'autruy, et n'y oyent que par les oreilles des autres. Gela est mauvais, mais il est impossibled'y mettre ordre, et celuy qui aura bien faict, demeurera en arrière. Par ainsi, si je pouvois retourner à mon commencement

d'aage , je ne me soucierois jaiaais de dspoidie du Roy ny de la Royne, sinon de ceux qui ont crédit près de leurs Majestez ; car , eaeore ([oe Je fisse le plus mal qu'homme sçauroit (aire, iia me couvriroient mes fautes, voyant qoejeoe despendrois que d'eux ; et leur bien et hoimev est d'avoir des serviteurs qu^ils appellent ckitures. Si le Roy ne £BLisoit du bien qoe de loy* mesmes , il leur rongaerrât les ongles. Mais qu veut avoir recompenee , qui veut estre cofpeQ, il laut se donner à monsieur ou 4 madame, cv le Roy donne tout à eux ^ et ne cognoit les autres que par leur rapport. Je suis bien marry qoe Je ne puis retourner à mon jeune aage,ear je lu sçanrais bien mieux gouverner que je n'ay &ît Jusques icy, et ne me fonderais pas tantenlesT perance des roys que des autres qui ser<N(Dt près d'eux. Mais Je suis à présent vieux et ne puis retourner jeune^ parquoy il faut qoe je suive la eomplexion ^e J'ay tout jamais eoê, car Je nesçaurol&parqudbouteommencerpoQf en prendre un antre : il n'est pas temps, eeh peut estre servira pour ceux que je délaisse. Mais si le Roy les veut tromper , qu'il soit véritablement roy , et ne donne lien que de luymesmes : O qu'il y en aura qui seront trompez! Encores ay-je fait une autre faute, c'est de n'avoir tenu quelqu'un de mes eniant pies du Roy ; ils estoient assez bien nez pour se fkifeayEoer

de leurs Majestez. Mais Dieu m'osta mon Uan: Antoine trap tost , et depuis, le capitaine Montlue , qui fût tué a Madères ; l'un ou raotre eust fait taire ceux qui voudraient controoUer etealomnler mes actions^Lenrs deamentisdesi kHog ne me pou voient faire mal : si nous esttoos à du picque les uns des autres , Je leur ferais, tout vieux que Je suis , trembler le cceur an ven^ Je ne les tenols pas près de moy pour estre oisifs, mais pour apprendre mon mestier ; car te premier a suyvy les armes, et s'y est Mi remarquer , et m'a suyvy en mes voyages ; le sccood avoit acquis tel crédit en Guyenne , que festois bien aise, pendant la guerre, qu'il n'en boagca^^^ le troisième depuis son retour de Maltlte ma suyvy en ces guerres, et le dernier aussi. Mais Je laisse ce prapos , qui me met en colère , pour retourner à l'entreprlnse. Monsieur de Valeiw» s'en courut; à Rordeaux, voir s'il y avoit moyeu de trauver argent aux finances , et me maûda n'en y avoir trouvé un seul lîard; toutes-fois, qu'il avoit tant fait que l'on avoit emprunté quatorze mil francs , lesquels il avoit fiiit bailler a un commis pour faire tenir près de moy, etqw dans dix Jours il m'en fierait tenir autant; mais qu'il ne falloit nullement espérer d'en avoir davantage , et que le receveur avoit encores em-

COMMINTAIUS IMK MABB ME ttONTlUC. [UtO]

preofié cela. MoBsieur de F<mteBille» s'en alla à Thonloose avee proeuratioii mienne, pour noua obliger tous deux de rendre et payer les munitions ^ si le Roy ne le faisait ; et en ceste condition ils me presterent un canon et une coule vrine, avec quelque peu de munitions. Je fis partir messieurs de Monterai! et de Madaiilan , avec cent chevanx elioisis en la compagnie de monsieur de GoDdriD et la mienne y droit à Bayonne , pour tenir escorte à rartillerie que monsieur le vicomte d'Orthe (1) me devoit envoyer. Et enmay nsoBsieur de Oondrin à Nogarol , pour commencer à dresser Tarmée , et monsieur de Sainctoreasavechiy, à qui j'avois hafflé la charge de mareschal de camp; et moy je demeuray quatre oa cinq jours, pour faire advancer iea gens de pied et de cheval , et donner temps ansdits commissaires de vivres d'aller par les provinces exécuter les mandemensque j'avois hailté pour ftdre advancer les vivres. Et ne demeuray qoe six jours à temporiser , puis m'en allay en dcttx joors à Nogarol. Là nous enlrasmes inr eontincnt en conseil , pour délibérer par que! moyen devions commencer. Les uns dirent qne je dcvois commencer par Sainct Sever , d'autres disoient que je devofs aller droit à Pau. Mon opinion fût que je devois aller commencer à Rabastens , pour-ce que, commençant par là, je mcttrois derrière moy tout le meilleur pays de Gascoigne pour les vivres; et d'autre part , que Rabastens estoit un chasteau le plus fort que fust en iapaissance de la royne de Navarre, et que si je le prenois par force , comme je voyois qu*H falloit qu'il se prinst ainsi , car l'on estoit bien asseuré qu'ils ne se rendroient pas légèrement , je vonlois thire mettre tout au fil de Tespée, m'as^ seorant que cela donneroit une si grand peur atout le demeurant du pays de Beam , qu'il n'y auroit aucune place qui osast attendre le siège , si ce n'estoit Navanreins : et d'autre part , que ceux de Thoulouse , entendant ce bon commencement, ils n'espargneroient rien à me fournir, voyant que les choses me succederoient à bien. El an contraire , si je commençois à Sainct Sev^r, je me Jettois sur les landes là où il n'y a ^e sable, où mes gens mourroient de faim , et A'auroient aucun secours de Bourdeaux, encores l^ejeprinsse bien Sainct Sever; par ainsi, qo'il valoit mieux aller commencer par le pins fort, et y employer promptement mes forces, que non à la plus foible, allant de jour à autre perdant le temps. Voy-là ma proposition , laquelle ^ la fin ftit trouvée bonne , et suivie de tous; niais sur tout je leur dis que, pour mettre les

*) D'Aspreuionl , vicomte d'OKhez.

ennemis en peur , il fhlldt twc tout ee qui se presenteroit et qui feroit teste , et que cela oocasionneroit messieurs de Thoulouse à nous accommoder de ce qui nous seroit nécessaire ^ voyait que e^estoit bon jeu bon wgent.

Ce conseil se tint à mon arrivée; et le matin devcmt le jour je prias vingt cinq ou trente chevaux , et m'en allay en diligence à Bacqs. Monsieur de 6ondriu me monstra une lettre que monsieur de Montespan, son fils , luy avoit es» crit de Bayonne, que l'artillerie n'estolt pas si preste comme nous pensions, mais bien que monsieur le vicomte d'Orthe y fàiswt toute la diligence qu'il pouvoit ; et dés queje fm à Bacqs, je luy depeschay deux gentils-hommes , quéuê sur queue , pour la ihire haster. Or mandois-je à monsieur le vicomte que je le prioîs de s'advancer un jour ou deux devant , et qu'il regardas! s'il pourroit amener aveo luy messieurs de Luxe et de Damezaa , afia de prendre conseil d'eux de ee que nous aurions affiaire ; ce cpi'il fit, et amena ledit sieur de Damezan avec luy, et ne peut si tost recouvrer monsieur de Luxe. A Dacqs , je luy remonstray le conseil que nous avions tenu à Nogarol , et mon opinion , laquelle fut trouvée bonne par tous^ et mesmement par monsieur de Damezan y qui me dit que si nous venionsdroitàSainctSever,il8n'auroientmoyen de tirer un Basque du pays, par-ce qu'il falloit qu'ils passassent les eauës par le pays des ennemis; mais que si j'allois commencer par-là où j'avoîs proposé , dés que je serois à Nay, tout le pays des Basques et la vallée du Sault et Daspe, se joindrolent à moy. Je fus fort aise de ee que je les trouvay de mon opinion, le ftis contraint de demeurer trois jours à Dacqs avant que rartillerie ftist arrivée. Je laissay deux canons à monsieur le vicomte d'Orthe, avec des munitions, lequel devoit marcher droit à Pau incontinent qu'il auroit entendu que j'aurois prins Rabastens , et en mesme temps que je marcherois , je luy devois envoyer deux compagnies de gens d'armes pour lay aller au devant , et deux de gens de pied qui estoient au Mont de Marsan, et mil hommes qu'il avoit auprès de luy, de ses terres ou bien de Labour. Et luy laissay monsieur d' Amou pour le soulager , et quelques autres gentils-hommes du pays voisin de Dacqs, et oommençay à marcher avec l'artillerie jour et nuict. Monsieur de Montamat , lieutenant de la royne de Navarre en ce pays-là , ne pouvoit deviner quel chemin je voulols prendre , ou si j'irois droit à Pau ou à Rabastens , car dés Sainet Sever il cognent bien à ma desmarche que je ne prenois pas ce chemin-là , mais s'attendoit que jlroisdroit audictRabastensou àPau. Jediligen-

GOMMENTAIBES DB BtAISE DE MONTLUC. [lô70]

tay tant, que je fus en deux jours el deux nuicts avec quatre canons , une grande coulevrine et deux bastardes, auprès de Nogarol ; messieurs de Gondrin et de Sainctorens se joignirent à moy, et ainsi marchasmes droit à Rabastens , et en trois jours nous y fusmes devant avec la plus grand part de la cavallerie et de l'infanterie. Il pleuvolt tousjours , de sorte que les ruisseaux venoient grands : qui fut cause que rartillerie ne fttst pas si tost devant Rabastens comme Tarmée. Incontinent que j'arrivay, je prins le commissaire Fredeviile et le sieur de Leberon, lesquels avoient desja recogneu le matin devant le jour, comme aussi avoient fait le capitaine Saincte Colombe , monsieur de Rasillac, et autres gentils-hommes voisins de-ià , et les trouvay en dispute : les uns disoient qu'il falloit prendre premièrement la ville , par dedans laquelle il falloit battre le chasteau ; les autres , et mesmes tous ceux de Bearn, que je devois attaquer le chasteau par le dehors y comme Fredeviile estoit mesmes de leur opinion. Je voulus voir la dispute à i*œil, car en ces choses je ne me suis jamais fié à personne , et un bon assiegeur de places en doit faire ainsi ; et amenay les susdits de Fredeviile et de Leberon seuls avec moy ; et encores quils tirassent fort , si ne me garderentils point de recognoistre à ma volonté ; et me retiray près du chasteau , dans une petite loge couverte de paille, et là je fis confesser audit de Fredeviile que c'estoit la ville que nous devions attacquer la première , et par dedans icelle le chasteau. Et ainsi nous tirasmes Tun après l'autre courant , car il ne faisoit guère bon s'y arrester, et allasmes conclure avec messieurs de Gondrin, de Basillac, de Sevignac, de Sainctorens, de Montespan, de Madaillan, et du capitaine Paucillac , colonnel de Tinfanterie, qu'il nous falloit attaquer la ville. J^emploiay tout le demeurant du jour à faire faire des gabions et fassines, et au point du jour j*euz rartillerie en batterie devant la ville : dans peu de voilées le canon fit brèche. Leur délibération n'estoit pas de tenir la ville , car ils avoient remply toutes les maisons de paille et fagots ; et comme ils virent que nos gens alloient à l'assaut , tout à coup ils mirent le feu à la ville , et coururent se jetter dans le chasteau , hommes , femmes et enfans. Nos gens firent ce quMls purent pour garentir la ville afin qu'elle ne se brulast , mais ils tiroient tant du chasteau , qu'il n'y eut ordre de garder qu'il ne s'en brulast la pluspart. Et la nuict après je mis l'artillerie dedans , et commençay de battre un corps de maison qui tiroit à main gauche, là où il y avoit un tourrion au bout qui couvroit le pont levts et la porte du chasteau ;

et sur le soir ledit corps de logis fat toat oavert , et le tourrion par terre. Et le matin an point du jour nous coounençasmes à battre leur grand tour où estoit l'orloge , et en mesme temps que la batterie se faisoit, nos soldats gaignerent la porte de la ville qui estoit tout auprès de celle du chasteau , à dix pas aa pins, et qui pouvoit voir un peu des fausses brayes; toutes-fois il y avoit un grand terrain delà hauteur d'une picque , et d'autant d*espessear , fait de fassines en manière de rampart, quiconvroit leur pont levis , qu'estoit cause que nosgeos ne leur pouvoient pas porter grand dommage, si faisoient bien eux aux nostres ; mais nous y mmes quelques barriques et tables qui tenoient un peu en seureté nos gens qui estoient sur ledit portail. Tout le jour nostre artillerie battit le visage de la tour, et à la fin ladicte tour fat oaverte , puis fis tirer de l'autre qui liroit dans le chasteau , et jusques au lendemain qui fot le troisième jour jusques midy nous n'en pensmes veoir la fin. Monsieur de FontenUles etlecapitaine Moret arrivèrent avec le canon et m grand coulevrine de Thoulouse qui ne semt de rien , car elle se mit en cinquante pièces , et le canon fut esventé.

Je fis remuer deux canons à main gauche. tout auprès de la muraille de la ville qui voyoit l'autre visage de main gauche : mon intentioQ estoit que si je pouvois faire tomber la tour d^ vers nous, elle combleroit tout le fossé qu*estoit plein d'eauê , et rempliroit les fauces brayes de cest endroit là, et que nous pourrions aller à l'assaut par dessus la ruyne qui m'auroit comNè le fossé, car la tour estoit fort haute. Tout le quatriesme jour avec ces deux canons je battis ce visage de la tour, et à la fin j'en fosmaisti^, et ne demeura que le costé de main droite et le$ coins. Alors je fis tirer au premier canton qsi faisoit visage à l'artillerie première du ccfité de main gauche , et des deux pièces que j'avois remuées la nuict à l'autre canton qui tiroit ve» la ville ; et en dix ou douze coups, les cantoos furent rompus et la tour tombée devers nous, et là où je la demandois ; mais, quelque hauteor et grosseur qu'elle eust, ellenesceutdutoutreoplir le fossé, dans lequca il falloit descendre biŒ profond : il est vray que la ruyne de la tour avoit beu l'eau, et avoit remply une partie du fossé) mais non pas tellement qu*il ne iailust encore descendre bien bas. La nuict du cînqai^^ jour, les sieurs de Basiilac et baron de Saioct Lary m'amenèrent cinquante oi:^ soixant» pion* niers, car tous ceux que j'avois s'en estoient fais et desrobez ; et ils les prenoient en leurs terres voisines de-là. Je les baillay à monsieur de U-

COUMENTAIBËS DB BLAISE D£ UONTLtJG. [l570]

beron et an capitaine Montant son beau frère ^ et trente on quarante soldats que les capitaines TArtigne et Soles faisoient travailler : les capitaJDes mesmes leur aidolent ; c'estoit pour oster le terraio, aân qne l'artillerie peust voir le pont ievis et battre le costé d'iceluy, afin que la balle passast par flanc au long , et en courtine au long de la bresche par dedans; et aussi ils avoient fait une barriquade sur des chambres^ de sorte qu'on ne pouvoit aucunement voir par un des deux costez. Je baillay la charge au Mcomte d'Usa de remuer les deux canons à l'endroit où monsieur de Leberon faisoit tirer le terre-plain , et m'en allay un peu reposer, car c'estoit la dnquiesme nuict que Je n'avois pas ea une henre entière de repos. Et à la pointe du Jour j'ouys tirer les deux canons; et ne peosoîs point qu*il fust possible que de toute ceste DQict le terrain peust estre osté, à tout le moins tout ce qui nous fàisoit empescheinent. Nostre artillerie commença à faire des siennes toQt an long de ce flanc ; et nous cousta beaucoup de rompre ceste barriquade qui nous portoit an grandissime dommage, car ils tiroient désespérément à nos deux canons. Je fis aller reposer le vicomte d'Usa, monsieur de Leberon et le capitaine Montant, et laissay monsieur de ^illac pour secourir rartillerie. Nous flsmes iaire on trou à la muraille de la ville, tout à Tendrolt de nostre artillerie, afin d'y venir en seureté par le dehors, car par le dedans il n*y avoit ordre sans estre tué ou blessé. J'avois baillé au capitaine Bahus la charge de faire faire des gabions ce quatriesme jour, qui avoit fait grand diligence ; mais il les fit faire trop petits, car le vent de nostre artillerie les eust bien tost mis en pièces, qui est une chose à laquelle il faut prendre garde. Toute nostre cavallerie estoit en des \illages à une lieuê et demie de nous, là où il ûvoit commodité de faire vivre les chevaux, et avoient commandement d' estre toute la nuict en campagne, pour garder que secours ne vinst. Nous avions prins un grand pacquet de lettres le jour propre que nousarrivasmes àRabastens, que monsieur de Montamat envoyoit au vicomte de ^umon, monsieur de Dandaux, et plusieurs autres, Jusques au nombre de trente ou quarante lettres, par lesquelles il les prioit de yenir secourir le pays de Bearn, s'ils desiroient faire service à la royne de Navarre et à monsieur le prince, et qu'ils n'estoient pas assez forts pour deffendre le pays s'ils ne le venoient secourir; que desja il leur en avoit escrit par deux ou trois fois; et ^*lis Iny mandassent quand ils seroient prests, car dans une nuict ils feroient si grand cavalcade qu'ils se Joindroient à eux , pour incontinent

se retirer tous ensemble dans le pays de Beam; ou autrement qu'il seroit contrainct d'abandonner le plat pays, n'ayant assez de forces pour y résister ; qu'il voyoit bien qu'il n'avoit pas affaire à monsieur de Terride : ce que nous fut cause de prendre la resolution qui s'ensuit.

Premièrement, de mander au baron de Larbous (1), qui venoit avec la compagnie de monsieur de Gramont du haut de Gomenge, pour se venir joindre avec nous, qu'il fist alte es environs de là où ilfalloit que le secours passast, et que Jour et nuict il tinst gens de cheval sur les passages , afin de nous tenir advertis, et qu'il n'empeschast point le passage, mais seulement se mist sur la queue. Puis despechay le capitaine Mausan, qui estoit de ma compagnie, pour s'en aller aux vallées, par là où il falloit que les ennemis passassent; et commanday qu'avec le bat-sain (2) ils fissent lever toutes les communes des vallées et villages, et se Joignissent avec le baron de Larbous pour se Jetter à leur queue. Puis de nostre costé une partie de nostre cavallerie estoit toutes les nuicts à cheval, et tenions des sentinelles Jusques auprès de Nay , car il fedloit que monsieur de Montamat passast au pont dudit Nay pour venir au devant de son secours ; et que monsieur de Gondrin demeureroit avec vingt sallades et quatre enseignes de gens de pied à l'artillerie, si nous n'avions prins le chasteau avant que ledit Montamat et son secours s'assemblassent, et que Je marcherois avec le reste du camp Jour et nuict, quand l'advertissement nous viendroit pour les aller combattre. Voy-là l'ordre que nous tenions si le secours leur fust venu, et faisions estât que s'ils deffaisoient cela, tout le pays de Bearn estoit perdu. Je vous dis et escris cecy, afin que ceux qui se trouveront en semblables besongnes y prennent exemple : Je dis les Jeunes capitaines , car les vieux routiers sçavent bien qu'il en faut faire ainsi. Ma délibération estoit aussi, le chasteau estans prins, de depescher un gentil -homme vers Sa Majesté, qui courroit Jour et nuict pour l'advertir de la prinse, afin qu'il envoyast dire par quelque gentil-homme à monsieur le marescbal Danville, quiestoitvers Montpellier après les ennemis [Je ne sçay pas s'il leur fit grand mal], qu'il mandast à Thoulouse que l'on me fist venir huict canons des douze de Narbonne qui estoient encores audict Thoulouse ; qu'il envoyast à la cour de parlement et capitouls des lettres pour lesesmouvoir à promptement faire les frais pour m'amener lesdits huict canons; et cependant nous

(f) Sayary d'Aare« baron de Larhons.

(3) C'est-à-dire le tocsin.

COIDIBNTAIIBS DB BLAiSB DB KOIITLUC. [1670]

irions atta^pMr un ««tre chastean àdeox petites lifiaës ée Babastens, cpd n'estoit pas beaucoup fort ; et de là 4evkMi6 aller passer le Gave an dessous de Nay, à un gué ^e les gentils- honunes beamc^ qui estoient avec nous sçavoient, et prendre Nay pour là dresser le magasia de «os vivres, et là recevoir messieurs de Luxe, de Da- Biesan, vicomte de Chaux, et Balmaibarix avec les Basques qu'ils devotet mener pour mardier devant Pau, où le vieoaite d'Orthe se devoit rondre avec les deux canons et beenlevrine qui c«toit demeurée entre ses mains à Dacqs : et estions bien asseureB que tout le pays se rendrait incontinent à nous , les uns par mnour , les autres par crainte de leurs vies et biens. Et ayant prins Pan et les buict canons venus, bous voulions marcher devant Navarreins : et qid m'eust mis à Jurer si Je le prendrais ou non, f eusse plnstDst Juré ouy que non, car nous avions des gentils-bommes de Bearn et Bigorre avec nous, et prindpallement monsieur de Bazillac, qui oommandoit Tartilierie an siège de Navarreins pour monsieur de Terride, qui disoit, et a dit depuis, que si oneust assailly Navanreins comme nous avions lUt Bdiastens, plus fiscilement Teussions emporté que Babastens : et estimolent tous ceux qui oognoissoient Tune place et i*autre, que Babastens éBtoit plus fort que Navarreins. Mais comme les hommes proposent , Dieu en dispose à sa volonté, et fit tourner la chanse bien an rebours, car le dnquiesme Jour du siège et le vingt troisiesme jour de Juillet 1670^ un jour de dimanche, environ les deux heures âpres midy, Je me deiilieray de donner Tassant : et fot Tordre tel , que monsieur de Sainctorens, mareschal de camp , ameneroit les trouppes à la bresche les nues après les autres ; J'ordonnay que l'on mettroit toutes les compagnies de quatre en quatre hors la ville , lesquelles ne bougeraient point de leurs lieux que monsieur de Sainctorens ne les ailast quérir, lequel devoit demeurer trois quarts d'heure entre deux , et faire mareher les trouppes Tune après Tautre ; et fot ordonné que les deux capitaines qui estoient de la garde auprès de la brèche , donneraient des premiers, qui estoient Lartigue et Salles de Bearn. Et en achevant nostre ordre on me vint dire que nos deux canons qui battoient par flanc , lesquels la nuict Ton avoit remues , estoient abandonnez , et qu'il n'y avdt liomme qui s*y osast monstrer, car nostre artil-. lerie mesmes avoit ruiné tous les gabions. Je laissay entre les mains de messieurs de Gondiin et de Sainctorens de parachever Tordre du combat, c*est à sçavoir quelles compagnies iraient nue après Tautre f et le mettraient par escrit; et

m'en courus par dehors an tron de la nranflle , et n'y trouvay que dix on donne pieuûers le ventre à terre, car Tibanvâle, commissaire d'artillerie, qui tiroit de ces deux ennons, avoit esté contraint de les abandonna, et monsicnr de Baâllac mesmes. Et comme à mon arrivée je tù ce desordre , prmnptement me souvint d*a&c quantité de fassines que J'avois foict apporte* k Jour devant dans la ville , et dis aux gentikhommes ces parolles : i GentHs-honoimes mes compagnons, J'ay toosjours veu et ouy dire qn il n'y a travail ny faction que de noblesse : ssyvefe-moy tous, Je vo» prie, et foites comme flsoy. I Ils ne se firent pas prier , et allasmes a grand pas droict aux fossines qui estniait dans la ville , et au milieu d*inie rué où 11 n*y avott homme qui osast demeurer, et pdns une (mm sur le col , et toute ceste noblesse en print chacun la sienne , et y en avoit proa qni en portoient deux , et tonrnasmes swtir hors la ville, par là où nous estions entrez ; et ainrt marchar le premier Jusques au trou. Et en noos en sUant j^avois commandé que l'on me flst venir quatre ou cinq hallebardiers, lesquels je trouvay arrivez au trou, et les fis entrer : nous leur jetdons les fassines dans le trou , et eux avec la pofncte des hallebardes les prenoient et les conroient Jett& sur les gabions pour les hausser. J'oserais affiermer, et à la vérité , que nous ne demeurasiDes point un quart d'heure à faire ceste diligence. Et incontinent que Tartitlerie fot couverte, Tiini}ville r'entra et les canonniers , et commença a tirer plus furieusement qu'ils n'avoient foict tocs les autres jours, car il semblolt qn'un coup n at* tendoit pas l'autre , et tout le monde le secouro:t d'une fort grande v(^nté. Capitaines , si yoqs fkictes ainsi , et que vous metties la mahi à tt besongne , vous y feres aller tout le monde : Ii honte mesmes les y pousse ^ les y force. Quacd il Ailct chaud en quelque lieu , si le chef n*y va, ou pour le moins quelque homme signalé , te reste ne va que d'une fesse et gronde qo'eo 1^ envoyé à la mort . Puis que vous désires de Thoir neur, il faut prendre le hasard sonyent aatact que le moindre soldat.

Je ne veux poinct desrober Thonneor de pe^ sonne , car je pense avoir assisté en autant de batteries qu'homme qui soit aujonrd^huy en ^f et veux dire n^avoir Jamais veu ocnnmissnires d'artillerie plus diligens ny hasardeux que Frtde ville et Tibauville se monstrerent dorant V^ . cinq jours que la batterie dure ; et eux-me smt'^ braquolent et pointoient , eocoresqnMls eussesi d'aussi bons canonniers que j'en vis à ma rk . et eserois dire que de mille coups de canon, il tt s'en perdit pas dix qui ftunent mal employé.

COMMSNTAIBES DE BLAI8B DE MONTLOG. [l670]

Le matin j^envoyay quérir moosienr de Gohas , qui estoit à Vic-BIgorre, et les capitaines qui teooient le guet sur Montamat et sur le secours y Iny eserivaat qu'il s*en vinst pour se trouver à l'assaut avee moy, à eanse que le capitaine Pantliac, ooloBel deTinAuiterie, avoit esté blessé tellegaent, que nous ii*avions poinct d'espérance eo sa yfe. Son eoup luy ftit donné quand j'alMs rmof messieurs de Leberoa et de Montant , le soir avant , pour couper eeste grande contrescarpe : il avolt le coup tout au travers du corps: Mon fils Fabian fiit aussi blessé d'une arquebusade au menton tout auprès de moy, et deux soldats tues. Je fis là une grande erreur, car J'y allay la nuict n'estant pas enc<N-es bien fermée : eteroy quils s'eetoient apperceus que nous voulions coupper la contrescarpe, car toute leur arqoeboserie s'estoit Jettée en cest endroit La raison qui me fit faire cest erreur, ce fut que Je mis eo considération combien d'heures durdt lanuiet, et trouvay qu'etie ne pouvoit durer pins de sept heures ou environ ; et voyois d'autre part qu'en demy heure Je perdois tout ce qw j'avois faict , si la contre-escarpe n'estolt abbatue au point du Jour, et que si Je ne donnois i'assBut ee jour-là , ils se seroient si fort rempaitz et fortifiez , qu'avec autant de coups de canon que J'y avols tiré il seroit bien difficile d'y entrer. Voyla pourquoy Je me hastay tant d'aller commencer , pour au poinct du Jour avoir achevé. Je fis toucher au doigt à messieurs de Leberon et de Montant , et aux capitaines qui estoient de garde , qu'en leur diligence consisloit toute nostre victoire : ils ne dormoient pas, car, comme J'ay desja dict, à la poincte du Jour lardllerie commença à tirer, et la contre-escarpe fut rasée.

0 mes compagnons qui irez assiège des places, iey et en beaucoup d'autres endroits, vous confesseras que mes victoires m'ont plus réussi pour la grand vigilance, diligence et prompte exécution, que non pour ma hardiesse, et Je confesse- ^y d'autre part, qu'au camp y avoit de plus har- <]is hommes que moy ; mais il n'y a nul qui poisse avoir coiiardise s'il a ces trois choses, car d ieelles trois sortent tous les combats et victoi- ^ , et tons les vaiilans hommes suivent les capitaines garnis de ces choses. Et au contraire, il ^y peut avoir hardiesse, encores que Thomme ^Q soit tout plein , s'il est lent , tardif et long à «xeenter; car, avant qu'il aye prins sa délibération, il y met un si long temps, que l'ennemy est adverty de ce qu'il veut faire, et remédiera au ^out ; et s'il est hastif , il le surprendra à luyi&esmes. Par ainsi il ne faut jamais avoir grand espérance en chef ^ qu'il ne soit garni de ces

parties. Que l'on regarde tous les grands guerriers qui ont Jamais esté , on verra qu'ils ont tous eu ces qualitez. £n vain ne portoit pas Alexandre le Grand la devise que J'ay dit cy devant. Regardez les Commentaires de César, et de tous ceux qui ont escrit de luy ^ vous trouverez qu'il donna en sa vie cinquante deux batailles, sans en pi^nire jamais que celle de IMrache ; et trente Jours après il eut bien sa irev^che contre Pompée, car il gaigna une grand bataille où il le deffit. Vous ne trouverez point qu'en ces cinquante deux batailles il aye combattu de ses mains trois fois, et par là vous coguoistrez doneques que toutes ses victoires luy sont advenues pour estre diligent, vigilant et prompt exécuteur. Ces parties ne se trouvent gueres , et croy que nous, qui sommes gasecHis, en sommes mieux pourveus qu'autre nation de France ny peut estre de l'Europe : aussi en est-il sorty de bons et braves capitaines depuis cinquante ans. Je ne me veux comparer à eux, mais si veux-Je dire cela de moy mesmes , puis qu'il est vray que Jamais ma paresse et ma longueur ne me fit perdre rien ny à mon maistre; l'ennemy me pensoit à une lieuë de tuy, que Je luy ailois porter la chemise blancha Et si diligence est requise en la guerre, elle l'est plus en un siège, car il ne faut que peu de chose pour rompre vostre dessein ; si vous pressez vostre ennemy , vous luy redoublez la peur, il ne sçait où il en est , et n'a loisir de se raviser. Veillez lors que les autres dorment, et ne laissez Jamais vostre ennemy sans luy donner quelque chose à faire.

Or Je retourneray à l'assaut : nostre ordre estant dressé, Je me mis auprès de la porte de la ville, et près la brèche où nous estions entrez avec toute la noblesse. Il y pouvoit avoir six ou sept vingts gentils-hommes , et tousjours en arrivoit d'autres , car monsieur de La Chapelle Louzieres, qui venoit de Quercy, en amenoit une grand troupe. Je diray ceci de mon présage, que jamais on ne me peut oster de la fantasie que Je deusse estre tué par la teste ou blessé. Je m'estois mis en opinion pour ceste occasion que n'irois point à l'assaut, songeant bien que ma mort troubleroit fort le pays ; et le matin Je dis à monsieur de Las, advocat du Roy à Agen , lequel estoit de nostre conseil, et qui estoit venu avecques moy, ces paroles : t Monsieur i'advocat , il y a des gens qui ont crié et crient que Je suis fort riche; vous savez l'argent que J'ay, jusques à un escu, car par mon testament où vous estiez appelle, vous lesçavez; etpource qu'on ne sçauroit oster Topinion aux gens que Je n*aye beaucoup d'argent, et, si par fortune Je mourois en cest assaut , l'on demanderoit à ma

femme quatre fols plus que je u'en ay : voilà le rooUe de tout Targent que J'ay aujourd'huy en ce monde, tant aux interests que ce qui est entre les mains de ma femme. Barate, mon maistre d'hostel , a escrit le bourdereau , le voyia signé de ma main. Vous m'estes amy , Je vous prie que si je meurs, que vous et le conseiller de Nort vous monstriez amis de ma femme et de mes deux ûlles, et sur tout de Charlotte Catherine, qui a cest honneur d*avoir esté tenue sur les fonts par le Roy et la Boyne. » Et loy delivray ledit rooUe entre ses mains, et cogneus bien qu'il eut plus d'envie de pleurer que de rire. Et par là on peut juger si le mal-heur qui m'advint ne m'alloit devant les yeux : je n*ay point d'esprit fomilier, mais il ne m'est guère arrivé mal-heur que mon esprit ne i'aye prédit ; je taschois tousjours à me Tester de la fantasie, remettant tout à Dieu, qui dispose de nous comme il luy plaist. Je n'en fis jamais autrement , quoy que les Huguenots mes ennemis ayent dit et escrit contre moy . Comme les deux heures furent venues, je fis apporter huict ou dix flascons de vin que madame de Panjas m'avoit envoyé , et le delivray aux gentils-hommes, et leur dis : « Beuvous, mes compagnons, car bien tost se verra qui a tetté de bon laict; Dieu veuille que nous puissions quelque jour boire ensemble : si nos jours derniers sont venus , il n'est en nostre pouvoir de rompre les destinées. 9 Et comme tous eurent prins du vin , s'encouragèrent les uns les autres, après que je letir eus fait une petite remonstrance en trois mots , leur disant : « Mes amis et compagnons, nous voicy prests à jouer des mains; il faut que chacun monstre ce qu'il sçait faire. Ceux qui sont dans ceste place sont de ceux qui , avec le comte de Mongommery, ont ruiné vos églises et pillé vos maisons ; il faut leur faire rendre gorge. Si nous les emportons et mettons au cousteau , vous aurez bon marché du reste de Bearn ; croyez-moy, rien ne vous fera teste : or allez , je vous suivray bien tost. » ïiors je fis sonner Tassant : les deux capitaines y allèrent , et quelques uns de leurs soldats , et les enseignes ne firent pas fort bien. Et comme je vis que ceux-là n'y entreroient pas , monsieur de Sainctorens marcha avec quatre enseignes, et les mena jusques auprès de la brèche, qui ne firent pas mieux que les autres , car ils estoient encores demeurez loiog quatre ou cinq pas de la contre-escarpe, laquelle n'empescha pas que nostre artillerie ne fist ce qu'elle vouloit faire , et tous se mirent les genoux à terre derrière. Soudain je cogneus bien qu'il falloit que d'autres y missent la main que nos gens de pied. Tout à un coup je perdis la souvenance de l'opinion que

COMUENTAtRfiS DE BLAISE DE MONTLUC. [t670]

j'avois d*y devoir estretuéou blessé , etnem^eo souvins plus; et dis A la noblesse : « Gentilshommes mes amis , il n^y a combat que de noblesse : il faut que nous espérions quelavictm doit venir par nous autres qui sommes gentibhommes ; allons , je vous monstreray le chemia et vous feray cognoistre que jamais bon eheyal ne devint rosse. Suyvez hardiment, etsans^oos estonner donnez , car nous ne sçaorionschoiâr mort plus honnorable : c'est trop marchandé, allons. » Je prins lors monsieur de Goas parU main , et luy dis : « Monsieur de Goas , je veux que vous et moy combattions ensemble. Je toqs prie , ne nous abandonnons point ; et si je sois tué ou blessé , ne vous en souciez point et me laissez là , et poussez seulement outre, et ûdctes que la victoire en demeure au Boy. > Et aiDâ marchasmes tous d'aussi bonne volonté qn'à ma vie je vis gens aller à Tassant; et regarday deni fois en arrière, je vis que tous se toachoient les uns les autres. Il y avoit une grande plaine qui duroit cent dnquante pas ou plus, tonte des* couverte , par là où nous marchions droit à te brèche : les ennemis tiroient là sur nons, et me furent blessez six gentils-hommes près de moy; le sieur de Besoles en estoit un : son coup fut au bras et fort grand, aussi il cuida moorir; le vicomte de Labatut (l) à une jambe; je ne sçaurois dire les nom de autres, parte que je ne les cognoissois pas tous. Monsieur de Goas en avoit amené sept ou huict aveeques loy, et entre autres un capitaine Savaillan raisDé;et luy en fut tué Ik trois , et ledit capitaine SaTaiilao blessé d'une arquebusade au travers da visage. Il y avoit un capitaine du Plex (3), un antre eapitùne La Bastide, mien parent, d'auprès de Ville-Neuf ve, qui tousjours avoit suivy monaenr le comte de Brissac; un capitaine Rantoy, qui est de Damasan ; le capitaine Sales, de Beara. qui desja avoit esté blessé d*un coup depicipieà Tœil. Il y avoit deux petites chambresqniestoieQt

de la hauteur d*une longue picque et d'avantage : les ennemis deffendoient ces chambres de basai haut , de sorte qu'homme des nostres ne pouvoit monstrer la teste qu'il ne fust veu. Et commencèrent nos gens à tirer à grands coups de pierre là dedans , et eux aussi en tiroient contre noas. mais Tadvantage estoit aux nostres, qui tiroient contre-bas. J'avois fait porter trois ou quatre eschelles au bord du fossé, et comme je meretournay en arrière pour commander que r» apportast deux eschelles , Tarqnebusade m iîtf donnée par le visage du coing d'une barricade

(f) Rivière, yioomtederAbatat.

(2) Guy DopleLs, père de l*hiatorien.

COMMENTAIRES DE BLAISE DE MOMLUC. [iû70]

qui lODdioit à la tour : je croy qu'il n'y avoit pas là quatre arquebusiers, car tout le reste de la barricade avoit esté mis par terre des deux canons qui tiroient en flanc. Tout à un coup je ftis tout en sang , car je le jettois par la bouche , par le nez et par les yeux. Monsieur de Goas me Toulut prendre , cuidantque je tombasse; je luy dis : « Laissez moy, je ne tomberay point : sui- Yez vostre pointe. » Alors presque tous les soldats et presque aussi tous les gentils-hommes commencèrent à s'cstonner et voulurent reculer ; mais je leur criay, encores que je ne pouvois presque parler, à cause du grand sang que je jettois par la bouchç et par le nez : « Où voulezvous aller? où voulez vous aller? vous voulez TOUS espouvantcr pour moy? Ne vous bougez ny n'abandonnez point le combat , car je n'ay point de mal , et que chacun retourne en son lieu , » couvrant cependant le sang le mieux que je pouvois; et dis à monsieur de Goas : « Monsieur de Goas, gardez , je vous prie , que personne ne s'espouvante , et suyvez le combat. » Je ne pouvois pins demeurer-là, car je commençois à perdre la force , et dis aux gentils-hommes : « Je m'en vois me faire panser, et que personne ne me suive , et vengez-moy si vous m'aymez. » Je prins un gentil-homme par la main , je ne le sçaurois nommer, car je n'y voyois presque point, et m'en retournay par le mesme chemin que j'y estois allé ; et trouvay un petit cheval d'un soldat , sur lequel je montay comme je pcus , aydé de ce gentil-homme ; et ainsi fus conduiet à mon logis , là où je trouvay un chirurgien du régiment de monsieur de Goas , nommé maistre Simon , qui me pansa , et m'arracha les os des deux jonës ayec les doigts, si grands esloient les trous, et me coupa force chair du visage, qui estoit tout froissé.

Monsieur de Gramond estoit sur une petite montagnoUe tout auprès de là , bien à son ayse, qui \oyoit le tout ; et parce qu'il est de ceste belle religion nouvelle , encore qu'il n'aye porté iesarraes contre le Roy, il craignoit se mesler parray nous autres ; et se doubtant qu'il y eust des ennemis , il vid que comme je fus blessé tous les soldats s'effrayèrent , et dit à ceux qu'il avoit |»res de luy ; • Voylà quelque grand personnage mort. Voyez -vous comme les soldats se sont effrayez. Je me doubte que ce soit monsieur de Montluc; » et dit à un sien gentil-homme, nommé monsieur de Sart : « Courez voir si c'est Iny, et s'il Test , et qu'il ne soit mort , dictes luy que je le prie qu'il permette que je l'aille voir. » Inédit sieur de Sart est catholique , il y vint : à l'entrée de la ville on luy dict que c' estoit moy. Il vint à mon logis et trouva que l'on me pleu-

I, c. D, M. T. vu.

roit, et que j 'estois à la renverse sur un lict en terre, et me dit que monsieur de Gramond me prioit qu'il me veid, et si je prendrois plaisir qu'il y vinst. Je luy dis que je n'avois poinct d'inimitié avec monsieur de Gramond, et que quand il viendroit , qu'il cognoistroit qu'il avoit autant d'amis en nostre camp , et par advanture d'avantage , qu'à celuy de leur religion. Il ne fut si tost party de moy, que voicy monsieur de Madaillan, mon lieutenant , lequel estoit à mon costé quand j'allay à l'assaut, et monsieur de Goas à l'autre, qui venoit voir si j'^stois mort , et me dit : « Monsieur, resj ouïssez vous , prenez courage , nous sommes dedans. 0 Voyia les soldats aux mains qui tuent tout, et asseurez vous que nous vengerons vostre blessure. » Alors je luy dis : a Je loue Dieu de ce que je vois la victoire nostre avant mourir. A présent je ne me soucie point de la mort. Je vous prie vous en retourner et monstrez moy tous l'amitié que m'avez portée , et gardez qu'il n'en eschappe un seul qui ne soit tué. » Et quant et quant s'en retourna , et tous mes serviteurs mesmes y allèrent, de sorte qu'il ne demeura auprès de moy que deux pages, l'advocat de Las, et le chirurgien. L'on voulut sauver le ministre et le capitaine de là dedans nommé Ladon , pour les faire pendre devant mon logis ; mais les soldats les estèrent à ceux qui lestenoient, et les cuiderent tuer eux mesmes , et les mirent en mille pièces. Lessoldats en firent sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour qui s'estoient retirez là dedans, dans le fossé, lesquels se noyèrent. Il ne se trouve que Ton en sauvast que deux , qui s'estoient cachez. Il y avoit tel prisonnier qui vouloit donner quatremilescus; mais jamais homme ne voulut entendre à aucune rançon, et la pluspart des femmes furent tuées , lesquelles aussi faisoient de grands maux avec les pierres. Il s'y trouva un Espagnol marchand , qu'ils tenoient prisonniers là dedans , et un autre marchand catholique ausstqui furent sauvez. Yoylà tout ce qui demeura en vie des hommes qui se trouvèrent là dedans , qui furent les deux que quelqu'un desroba , et ces deux marchans qui estoient catholiques. Ne pensez pas, vous qui lirez ce livre , que je fisse faire ceste exécution , tant pour venger ma blesseure que pour donner espouvante à tout le pays , afin qu'on n'eust le cœur de faire teste à nostre armée : et me semble que tout homme de guerre au commencement d'une conqueste en doit faire ainsi contre celuy qui oseroit attendre son canon ; il faut qu'il ferme l'oreille à toute composition et capitulation, s'il ne void de grandes difficultez à son entreprise , et si son ennemy ne l'a mis en peine

de faire brèche. Et comme il faut de la rigueur [appeliez la cruauté si vous voulez], aussi faut il de l'autre eosté de la douceur, si vous voyez qu'on se rende de bonne heure à vostre mercy.

Monsieur de Gramond arriva à moy , et me trouva en fort mauvais estât, car Je ne luy pou vols à grand peyne respondre, à cause du grand sang q[ue je jettois par la bouche. Monsieur de Goas revint du combat pour me voir, et trouva monsieur de Gramond auprès de moy , et me dict : « Reconfortez vous, monsieur, et prenez courage , car asseurez vous que nous vous avons bien vengé, car il n'y est demeuré une seule personne en vie. > Alors il recogneut monsieur de Gramond , et s'embrassèrent. Monsieur de Gramond le pria de l'amener au chasteau, ce qu'il fit; et trouva bien estrange la prinse, et dit qu'il n'avoit Jamais creu que ceste place Àist si forte , et que si j'eusse attaqué Navarreins , plus facilement je Teusse emporté. Il voulut voir tout le remuement de Tartillerle que j'avois faict y et disoit qu'il n'avoit pas esté besoin que nous eussions rien oublié à la batterie. Il retourna une heure après, et m'offrit une maison qu'il avoit près de là, et tout ce qui estoit en sa puissance ; et m'a dict depuis qu'il ne pensoit pas à l'heure qu'il me vld que Je fusse en vie le lendemain , et qu'il me pensoit avoir dict à Dieu pour tout jamais. Tout ce jour-là et toute la nuict je ne fis que saigner. Le lendemain matin j'envoyay prier tous les capitaines de venir devers moy, ce qu'ils firent, et leur fis la harangue qui s'ensuit, ayant repris cœur et un peu de parolle.

« Mes compagnons et amis , Je ne porte pas tant de regret de mon malheur pour le mal que je souffre , que Je fais pour voir les affaires du Boy descousuês, et moy contrainct de vous abandonner. Je ne vous ay poinct caché la délibération que j'avois prinse de ceste exécution , car tous l'avez entendue ; je vous prie que pour moy vous n'arrestiez poinct d'exécuter vostre victoire et marcher en avant, car ceste exécution mettra en peur tout le païs de Beam : Je m'asseure que vous ne trouverez résistance qu'à Navarreins. Ne laissez point perdre ceste occasion, puis que Dieu la vous a donnée; car si vous le faictes , tout le monde dira que vostre hardiesse dependoit de la mienne, et que sans moy vous ne pouviez rien ; et cncor que ce fust une grande louange pour moy , si ne voudrols-je pas que cela advinst , pour l'honneur et amitié que je vous porte , estant aussi jaloux du vostre que du mien. Ne faictes dmicques estât de moy , non plus que si j'estois desja mort. » Sur quoy je vis la pluspart de la compagnie ayant les lar-

COMMENtAmES DB BLAISB DE HONTtUC. [1670]

mes aux yeux ; et ayant on peu reprinihalctiie, Je suivis mon propos. « Vous estes icy beaucoup de capitaines aussi sufflsans que moy poar commander ; vous avez de bons et vaillans honmes , qui auront à présent double courage pour vanger leur chef. Je m'asseure qu'il n'y anni de vous qui ne cède à monsieur de Goadrin que voyla; car outre qu'il est de la meUleore maison , c'est aussi le plus vieux capitaine detoos vous autres. £t parce qu'il n'est pas beaicoop sain , Je vous prie , monsieur de Sainetoreos , et vous messieurs de Goas et de Madaillan, vont tenir près de luy , afin que ceste ccmdaicte pean par vos testes , car il est vieux ^ comme ytm voyez ; et fhudra que vous trois , qui estes jeunes, portiez toute la peine. Soyez bien d'aeeerd^ Je vous prie , puis que vous avez tons bonec volonté ; ma blesseure sera cause , si vous bictai quelque chose de bon, que vims aequeneE de l'honneur. Pour Dieu, mes compagnons,»

laissez au bon du coup ceste entreprinseet àsoa commencement. Suyvez sur eet estonnemeat, et monstres que ce n'est pas moy senlemaA, mais vous autres aussi qui avez bonne part à li victoire. Ne le voulez vous pas ainsi , et aecepler pour chef monsieur de Gondrln? • Ils me dirent qu'ouy ) et que e'estoit raison qn'il conmandast. Alors je les priay de ne mevoir plO) afin de n'empirer ma fiebvre, et se retirer to« à luy. Ainsi ils se départirent de moy bien tiiites et ennuyez.

Je puis dire cela, lieutenans de Roy) je le puis dire sansmentiir et sansbraverie, qu'homme jamais tenant le lieu que J'ay eu n'a esté plis aymé de la noblesse que moy; et encores qae je f\i6se de naturel fascheux et collere, riert'<t qu'ils portoient mes imperfections, sçacbaot bien que je ne fesois rien de malice. 0 la boane partie que c'est à celuy qui a telle cbarge! Croyez que , quelque grand seigneur que toes soyez , que si vous ne vous faictes aymer à 11 noblesse , aux capitaines et aux soldats, fK vous ne fere^ rien bien à propos ; et si par fois la collere vos faict faire ou dire quelque chose, car nous sommes hommes , il faut reparer celi 0 que je voudrois voir ces messieurs de Fïeoee qui contreroollent nos actions , au go/artmment de la noblesse de Gascogne, pour voir sUs la sçauroient manier à leur aise et à tootes mains, comme ils disent! It y a une autre ciMse laquelle m'a tousjours entretenu ranitié.noa seulement des gentilshommes, mais de tous eeat qui portoient les armes soubsmoy, cestqoc je n'ay eu Jamais rien de cher pour les soldais et capitaines. Maintesfofîs ay-je douté cstaot capitaine et mes armes et mes habits , voyant

G0UMSNTAIRB8 DE BLATSB DE MONTLUC. [I570j

qnelqu'an qal en avoit besoing. Pour une picque y une hallebarde , an chappeau gris avec le panache, je gaignois le cœur de tel qui se fust mit aa feu pour moy. Ma bourse n'estoit non plus serrée à la nécessité des compagnons; et toutes-fois on dit que je suis avare : celuy qui me juge tel me cognoist mal, c'est le vice duquel j'ay tousjours esté le moins entaché. Je puis dire qu'en ceste dernière guerre seulement j ay dooné aux seigneurs et gentils-hommes de ma soitte onze chevaux d'Espagne et deux coursiers; et afin qu'on ne pense point que ce soit meosonge, je nommeray ceux à qui je les ay donnez y non pas pour reproche^ car ils m'ont f^l honneur en les acceptant.

Premièrement , j'ay donné un coursier à monsieur de Brassac , qui m'a suivy toutes ces guerres à ses despens , gentii-homme de dix mil 11- Tres de rente : les ennemis luy ont tousjours tenu tout le bien qu'il a en Sainctonge et en Chaiosse : il ne donneroit ce coursier encor aujourd^huy pour quatre cens escus. J'ay donné un autre coursier au capitaine Gossel , qui a vingt ans porté les armes avec moy , et qui estoit lieutenant du capitaine Charry , lequel au commencement eut mon enseigne. J'ay donné au sieur de MadaiUan et à son frère , qui est mon lieutenant, un cheval d'Espagne qu'il ne lajsseroit pour quatre cens escus , ny son frère son coursier pour cinq cens. Le chevalier de Bomegas a eu de moy un cheval d'Espagne en don, qui me coustoit deux cens soixante quinze escus. Je donnay aussi deux cens escus à M onguierai , sieur de Gazelles , pour s'achepter un cheval , par-ce que les siens luy avoient esté bfQsIez à Saincte Foy : il est pauvre gentilhomme , mais fort vaillant, comme tesmoignera mousieur de Sansac , qui est un des plus vieux, vaillans et sages capitaines de ce royaume; et parce qu'encore un cheval par mal-heur luy mourut, je luy donftay uu cheval d'Espagne f<N*t et puissant, pour porter bardes, duquel après la paix il eut seize cens francs. Le capitaine La Bastide eut de moy un autre cheval d'Espagne, et un autre aussi le jeune Beauville mon beau-frere , parce que le sien luy avoit esté tué en une sortie qu'il fit sur les ennemis. J^en donnay un antre au capitaine Mauzan, qui est de ma compagnie, parce qu'à un rencontre qu'il eut près de Roquefor le sien luy fut tué entre les jambes , luy , son frère et son beaufrere blessez. J'en donnay aussi un autre au capitaioe Romain, homme d'armes de ma compagnie, pauvre gentil-homme et fort courageux. J'en donnay un autre au capitaine Fabien, ayant perdu son cheval au retour de la Cour ,

duquel j'avois souvent refusé cinq censescus; un autre encor au capitaine Mous, mon guidon, qui avoit demeuré prisonnier un an à Montauban , lequel est pauvre gentil -homme; il m'avoît cousté trois cens quarante cinq tôcus. Estant au lict bien malade, renvoyant mon nepveu de Balagny , qui ne fera pas honte, comme j'espère , à la maison d'où il est sorty , je luy donnay le cheval d'Espagne que j'avois tousjours gardé pour moy. Plusieurs autres en ay-je perdus, et en ceste dernière guerre trois, mesme un que j'avois desdié au Roy , comme je dis au sieur de Roche, premier escuier à Biron, lequel gressé fondit sous moy allant secourir le Mont de Marsan , pensant que Montamat Tallast assiéger. Si je pouvois conter tout ce que j'ay donné en ma vie , je croy qu'il excederoit mon bien Si vous faictes ainsi , seigneurs iieutenans de Roy, vous serez tousjours bien suivis , car le soldat ne hait rien tant qu'un capitaine avare.

Pour retourner à mon propos, toute ceste brave noblesse print congé de moy , et le lendemain matin, qui fut le troisiesme jour de ma blesseure, mon nepveu de Leberon me fit porter à Marsiac, qui est à deux grandes lieues de Rabastens. L'on cognent bien soudain l'amitié que tous les gens de guerre me portoient , car toute la noblesse qui estoit pour son plaisir en l'armée se retira, et la pluspart des geos de pied, dequoy je fus bien marry , et voudrois certes de bon cœur qu'ils ne se fussent point souvenus de moy. Quel tort fîtes vous là, mes compagnons , à vostre honneur , à vostre Roy et à vostre patrie! si vous vous fussiez unis, comme vous m'aviez dit, et bien entendus, tout le Beam estoit en proye. C'est grand cas que la jalousie de commander. Le jour mesme que je fis la remonstrance à la noblesse , ils depescherent le capitaine Montant vers le Roy. Je luy dis qu'il balsast les mains de ma part à Sa Majesté , et que je la suppliois de pourvoir au gouvernement ou pour la mort ou pour la vie , et qu'il ne falloit pas qu'il esperast tirer service de moy; que c*estoit assez fait et qu'il, falloit faire place aux autres , et que je voulois meshuy (1) cercher ce que j'avois tousjours fuy , qui estoit le repos. Il trouva à son arrivée à la Cour que le Roy y avoit pourveu il y avoit plus d'un mois , ce que jamais roy de France n'avoit fait ; mais je ne m'en devois prendre à luy. Oyant ceste nouvelle , je ne m'en donnay pas grand peine , bien marry toutesfois qu'on m'eust fait ceste honte , car , quand bien je n'eusse esté blessé , je n'eusse jamais exercé la charge. Et croy que celuy qui

(I ) Vieux root qui signifle à ravenir.

COHHCNTAIRES DE BLAISK DB MORTLUG. [l/>70]

Ta, qui est monsieur le marquis de Villars (1) , ne se soueieroit pas fort d'en estre deschargé non plus que moy ; car ce n*est bénéfice sans cure d'avoir affaire à la royne de Navarre , et à monsieur le prince son fils, qui est desja grand, et le principal gouverneur contraire à nostre religion , lequel , estant ce qu*il est , ne peut avoir faute de cœur , de crédit, ny de moyens , non seulement en la Guyenne , mais dans le cabinet du Boy. Long temps avant j^eusse quitté le gouvernement pour ceste considération, n'eust esté que je ne voulois pas que le Roy me peust reprocher que je Favois abandonné durant les guerres, et à sa nécessité.

Voyez, vous qui estes généraux des armées et lieutenans de Roy , afin que je retourne à ma blesseure, de laquelle il ne me souvient que trop , combien il importe de conserver vostre personne , et ne la mettre au hazard comme je fis, faisant le pionnier et le soldat. Ceste mal -heureuse blesseure fit devenir nostre armée à néant. Ce n'est pas pour vous dire que vous deviez estre couards et vous cacher derrière les gabions lors que les autres sont aux arquebusades, mais seulement pour vous faire sages à mes despens, et que vous y alliez prudemment ; car de vostre perte dépend le reste , comme vous sçavez qu'il advint à ce brave Gaston de Foix en la journée de Ravene. Je sçay bien qu'un bon cœur qui voit ses gens mal faire ne se peut contenir de leur moustrer le chemin, et s'exposer au danger, comme je fis voyant mes gens de pied faire si mal ; ce qui me fit appeller la noblesse , car j'ay tousjours cogneu par expérience que cinquante gentils-hommes feront plus d'effect que deux cens soldats : nous retenons quelque chose de rhonneur que nos pères nous ont acquis y ayant gaîgné ce beau tiltre de noble.

Par tout le discours de ma vie jusques icy , vous avez peu juger si le Roy avoit occasion de me mal traitter , veu que je n'ay espargné ma propre vie , qui est ce que nous devons avoir de plus cher en ce monde après l'honneur , et non seulement la mienne, mais celle de mes enfans : de quatre que j'ay eu , j'en ay veu mourir les trois au combat pour son service ; le quatriesme reste encores j qui est le chevalier , et combien que je raye destiné à l'Eglise et à Tevcsché de Condom, si est-ce que je luy ay tousjours commandé de faire paroistre qu*il porte le nom de Montluc , et qu'il a eu cest honneur d'avoir esté nommé chevalier par le feu roy Henry mon bon maistre , qui l'envoya à Malthe, où il a faîct son apprentissage aux armes sous le chevalier Romegas.

(I) Honorât de Savoie , marquis de Villars.

Le seigneur grand maistre m*escrivit que s<m« dain après son arrivée il l'avoit faict mettre à Tespreuve pour savoir s'il estoit de ma race. Il s'est trouvé au siège que le Grand-Seigneor a mis devant (2) Malthe , qui a esté le plus beao qui soit advenu depuis que rartillerie a esté foih due. Ne vous désespérez pas pour cela, vousqni faictes service au Roy , car cela ne vient pas de luy. Vous serez peut estre plus heureux et n aurez pas tant d'ennemis que moy, qui, pour n'avoir voulu estre créature de personne , n'ay pas eu de patron, et d'ailleurs ay parlé peut estre trop librement et dict ce qui m'en sembloit II faict mauvais dire la vérité, et je ne sceus jamais mentir. Si ne veux -je pas estre si meschant que je ne me confesse très- redevable aux roys mesmaistres des biens et honneurs qu'ils m'ont faict, car d'un pauvre gentii-homme ils m'ont eslevéaox premières charges de ce royaume; mais aossl peux-je dire que je Tay gaîgné au pris de mon sang. Or, ayant recouvré un peu de santé, j'escivis au Roy une lettre , laquelle j'ay voulu Idserer en ce lieu.

« Sire , j'ay tant tardé à vous faire mes doléances pour ma grande Indisposition , et aussi qu'on m'a celé que vous m'avez osté le gouvernement de Guyenne, que s*il eust pieu à vostre Majesté attendre seulement deux mois, vous eussiez trouvé qu'après avoir estably la paix j'estois résolu d'envoyer tres-humblement vous supplier d'y pourvoir , à cause de ma vieillesse et grande blesseure , et alors , sans me dif&mer, vous aviez légitime argument d'y pourveoir ; mais À la façon que vostre Majesté en a usé , elle a monstre évidemment à tout le monde que vous m'en privez pour avoir for&ict, ou bien pour les armes, ou pour quelque mauvaise versation que j'ai faict sur vos finances ; et par ce moyen mon honneur est en danger d'estre mis en dispute par tout ce royaume , ce que je ne pense avoir mérité. Et si 'suis bien empescbé , comme seront plusieurs autres , à deviner d*ott peut procéder le grand mescontentement que vous monstrez avoir contre moy, si ce n'est pour vous avoir souventes-fois supplié d'y pountur d'un autre , pour le peu d'espérance que j'a^^ois pour lors devons y faire service; mais vous mV vez depuis commandé de le reprendre. Ce n'est pas aussi pour avoir pensé que j'aye touché à vos finances , car vous ne voudriez pas m'avoir pony pour un crime duquel vous ne pouvez pas estre asseuré encores. Et si veux tant espérer en vostre bonté et prudence, que vous n'aurez facilement preste l'aureille à tels rapports si esloi-

(2j En 1565.

COMMENTAIBBS DE BLAISE 0£ MONTLUC. f 1570]

gnez du vray-semblable , car pendant que j'ay esté id Yostre lieutenant; il y a eu plusieurs commis de l'extraordinaire, il y a eu de vos recep* veors généraux et autres offîciers de vos finances, qui ont rendu leurs comptes ; et si j'eusse esté trouvé dans leurs papiers , Ton n'eust pas fiùlly à rayer les parties qui auroient esté mal coacliées. Or Jusques icy je n*ay point esté en peine de les faire valider , comme aussi y Sire , ne se trouvera -il point que je me sois jamais tant advaneé que de toucher à vos deniers , Don seulement en vostre province , mais aussi à Sienne et en Toscane, où j'avois plus de commodité d'en prendre que je ne pouvois avoir par deçà. £t mesmes il vous pourra souvenir que m ayant fait cest honneur depuis trois ans d'ordonner que la pension que je fais à monsieur le cardinal de Guyse de six mille livres seroit prinse sur Tespargne , je ne me suis onques voulu aider de ladite depesche , tant s'en faut que j'y voulusse mettre la main sans vostre congé. £t de tout cela pourrez vous estre esclaircy au retour des coQunissfidres que vous envoyez depar-deça, lesquels, je m'asseure, ne rapporteront point mon nom couché dans leurs papiers. Et quoy qu'il en soit , il n'y avoit rien de vérifié contre moy j et n'est pas à croire que votre mal-contentement soit procédé de cela. Mais si c'est par opinion que j'aye commis quelque faute au fait des armes, ceste opinion seroit bien contraire à celle que vous aviez quand vous m'escrivites par trois ou quatre fois que j*avois reconquis et conservé la Guyenne. Et m'asseure que vous n'avez pas oublié les causes pourquoy vous me voulustes honnorer d'untiltre si digne et si honnorable ; car il vous souviendra , comme j'espère , que ce fut par-ce qu'aux premiers troubles Thoulouse, qui avoit esté combatuë par trois jours , et gaiguée par les deux parts , à ma venue fut délivrée; et ceux qui l'avoient combatuë; pour seulement m'avoir veu , furent mis en routte, plusieurs prins et punis comme ils avoient mérité, de sorte qu'encores aujourd'huy ladite ville me tient pour conservateur de leurs vies, biens et honneur de leurs femmes. De mesme diligence et bon-heur fut par moy incontinent secourue la ville de Bordeaux , où je me rendis, au partir de Thoulouse , dans deux jours et deux nuicts; et combattis et mis en routte en chemin lestrouppes qui s'esloient eslevéespour empescher le passage. Et ayant délivré Bordeaux du mesme danf^er que Thoulouse , sans séjourner que deux jours ^ je passay la rivière avec six vingts chevaux y estimant que monsieur de Burie me viendroit trouver , comme il fit , mais ce fut quatre heures après le combat; et trouva que j'avois

deffait six enseignes de gens de pied , et sept cornettes de gens de cheval, conduittes par monsieur de Duras. Et après ceste victoire , ledict sieur de Burie et moy alasmes assiéger Monsegur, qui fut battu et gaigné d'assaut, comme aussi fut Penne d'Agenois. Depuisjepris Lectoure en deux jours, parce que le feu capitaine Montiuc avoit surprins quatre cens hommes de la garnison de ladicte ville, qu'il avoit tous taillez en pièces. Et incontinent, sans m'arrester jour ne nuit, j e suivis monsieur de Duras de si près, que je le contraignis de venir au combat avant que nos gens de pied peussent arriver; et à peine donnayje loisir à monsieur de Burie d'y venir à temps pour s'y trouver ; et succéda si heureusement , qu'une poignée de gens defiirent vingt et trois enseignes de gens de pied et unze cornettes de cavallerie. Et au partir de là, je vous envoyay dix compagnies de gens de pied espagnols, qui ne nous avoient de rien servy , mais bien servirent ils à la bataille de Dreux, comme aussi firent dix compagnies de Gascons que je vous envoyay par le capitaine Charry. Et vostre pays de Guyenne demeura repurgé de tous troubles, et n'y avoit homme qui osast lever la teste, sinon pour vostre service ; de sorte qu'avec bonne et juste cause me donnastes vous ce tiltre d'avoir reconquis et conservé vostre pays de Guyenne. Et quant aux seconds troubles, j'avois assez adverty longtemps avant vostre Majesté et celle de la Boyne de ce que depuis vous vistes advenir ; et bien que par vostre commandement me fust escrit par deux ou trois fois que j'estois fort mal informé , si ne laissay-je pas de me pourvoir pour me garder d'estre surprins. Et le mesme jour que les troubles survindrent à Paris, sans que j'en fusse autrement adverty; et la propre veille de la Sainct Michel , je me jettay dans Lectoure , ville la plus importante de la Gascogne , si bien à propos, que je rompis l'en* treprise de six cens hommes qui y dévoient entrer par la fhuce porte. Et après avoir conservé la ville en vostre obeyssance, sçachant que vous auriez besoin de secours, comme vous me mandastes après, je fis telle diligence d'assembler des hommes, qu'en vingt et neuf jours après, ledit jour de Sainct Michel , je vous envoyay douze cens chevaux et trente enseigiies de gens de pied, qui furent conduits par moy jusques à Limoges, et de là par les sieurs de Terride, de Gondrin et de Monsalés ; et combien qu'il semblast à beaucoup de gens que la Guyenne demeureroit en proy e aux vicomtes , qui avoient beaucoup de forces, toutesfois mon retour leur donna si bien à penser , qu'ils ne gaignercnt rien sur moy ny sur vostre pays.^Et avec si peu que jepeuz r'a-

C0MMBNTAIBB8 I»B BLAISB DB MOMTLUG. (1570J

masser, j'allay depuis en Sainctooge , et à mon arrivée ceux qui s'estoient eslevez à Marennes furent deffaits par M adaillan et le seneschal de Bazadois , lesquels se r'allierent avec monsieur de Pons, et prindrent Marennes, les isles d'Oieron et d'Alvert. Et de mesme diligence fut reconquise l'isle de Ré par mon nepveu de Lebe* ron, que j'y avois envoyé ; et sUl vous eust pieu me faire bailler ce que vous m'aviez mandé, tant d'argent^ d'artillerie, que d'autres munitions, j'eusse pris peine de vous regaigner La Roclielle devant la paix que vous listes en ce temps là. Et quant aux derniers troubles, il est vray qu'il survindrent au temps que j'éstois malade et sortois de danger de mort ; mais Je ne laissay pas pourtant de me mettre aux champs et d'assembler le plus de gens que Je peus, à pied et à cheval ; et ayant esté adverty que les trouppes de Languedoc, de Provence et Dauphiné s'approchoient de ce pays,J'allay au devant pour les combattre, accompagné de monsieur de La Valette, de monsieur Descars , et de plusieurs autres capitaines de vos ordonnances ; et les approchay de si près, que si le maistre de camp de leurs trouppes^ ap* pelle le capitaine Moreau, n'eust esté prins, nous estions tous def faits, car, outre que le rencontre estoit en lieu où les chevaux ne se pouvoient aucunement soustenir, ils nous eussent combattu dix contre un , d'autant que nous ne pouvions pas estre plus de deux mil cinq cens hommes : ils estoient plus de vingt mil hommes. Et de tout cecy peuvent tesmoigner lesdits sieurs de La Valette, Descars^ et autres capitaines, qui tous furent d'advis que le mieux que nous pouvions faire estoit de nous retirer. Et comme nous estions tous d'advis de costoyer les ennemis, pour les tenir en bride , et pour essayer de prendre quelque advantage sur eux , le Jeune Monsallés apporta lettre de vostre Majesté à tous les capitaines de marcher devers monsieur de Montpensier, et moy de m'en retourner ; ce que Je as, tant pour ma maladie que pour conserver le pays, 'comme J'ay fait tant que les forces ont esté entre mes mains. Apres, estant à Cahors, où j'estois allé pour combattre les vicomtes, Je fus adverty que Pilles estoit vers Agenois avec un grand nombre de cavallerie; et cuidant le surprendre, je marchay Jour et nuict pour le combattre, ce qui fust advenu, n'eust esté que le seigneur de Fontenilles et le capitaine Montluc, avec quelques sallades, rencontrèrent cinq ou six cornettes dudit Pilles, et les chargèrent de telle roideur, qu'ils les mirent en routte : qui fut cause que ledit Pilles passa la mesme nuict la rivière de Dordoigue, et se retira vers leur armée. Quant à la venue du comte de Mongommery , l'on sçait

qu'au partir du Mont de Marsan, qae j'iv(4s assiégé, assailly et pris eadeux heures, mensleaf Banville, pour les entreprinses qu'il avoiten Languedoc, en emmena toutes les forces , et ne me laissa que ma compagnie, celles du aelgoeu de Fontenilles et de monsieur de Geoâria, es* semble cinq enseignes de gens de pied, desqadici Je me servis pour la deffence de Lectoure, FWrance, Agen, Villeneufve. Et bien que ledit sksr mareschal eust r'appellé depuis lesdites deux compagnies, et que je fusse demeuré seul avec la mienne, je ne laissay pourtant de m'aller jetter dans Agen, quand le camp des princes en approcha , sans que je fusse secouru que dudit sieor de Fontenilles, lequel amena sa campagnie. Du* quel lieu ledit camp des princes fut souvent esdommage : et d'autant que lesdits sieurs avoieot fait faire un pont sur la Garonne, pensant y passer en ce pays, et faire du pays de CondomiBoii et d' Agenois comme d'une ville, je leur rompis leur pont, et le mis si bien en pièces, qu'ils n'en sceurent Jamais recouvrer que deux batteaux, avec lesquels ils repassèrent la rivière, mais ce i\it avec tel loisir que, s'il eust pieu à vostre Majesté m' envoyer tant soit peu de forces, on les eust bien gardé de s'assembler. Et pour autaot que pendant que lesdits princes estoieat par deçà l'on s'estoit saisi de quelques chasteaax du pays d' Agenois, je les reprins et remis tous toos vostre obeyssance. Et depuis il vous pleut me commander d'aller faire la guerre an pays de Beam, et bien qu'il fust mal-aysé de recouvrer des gens, par-ce qu'on tenoit la paix pour faite, si est-ce qu'en moins de quiaze jours je mis aox champs quarante et cinq enseignes de geas de pied et bien six cens sallades , et résolus d'aller ea Beam , et contraindre Montamat de venir lo combat, ou laisser prendre les villes les ooes après les autres, comme Ton peut bien juger qu'il fust advenu ; car , ayant commencé à Rabastens, comme il estoit nécessaire, pour les raisons que je vous ay cy devant escrites, bieaqw ce fust des plus fortes places de la Guyenne, j( l'emportay en huit Jours, où je servis de pionnier, de canonnier, de soldat et de capitaine. Et faisant les approches, j'y pensay perdre mon jeune fi!s. qui fut blessé tout auprès de moy, comme aussi fut le capitaine Panllac. Et quand se vint ao Jour de l'assaut, voyant que les deux premières trouppes n'alloient pas à l'assaut comme j'ensse peu désirer Je marchay moy-mesme ii la breache^ accompagné des seigneurs de Goas et du vicomte d'Usa, et suivy d'environ cent ou six vingts gentils-hommes , desquels en y eut quarante denx blessez, et Je fus du nombre, estant blessé en tel lieu, que j'en porteray toute ma vie la maïqa*»

G0MBIBI9TAIRBS DB BLAISB JOE HONTLUG. [1570]

Et encoreB que ce foit d'annes , rapporté avec phisieurs semblables que j'ay fait durant le règne des roys vostre père et grand père , ne m'eust rîea Idt espérer d'avantage de ce que j'avols acoottftumé d'en désirer, qu'estoit un bon gré et ofl boQ r^nerciement desdits sieurs roys mes fiMistres , toutes-fois j'avois occasion de penser que vostre Meyesté eu tiendroit quelque peu de compte. D'avantage, je representois devant vos yeux an vieux soldât de soixante dix ans, vostre lieutenaat général par deçà, et lequel commandant aux autres sans s'approcher du combat, poQvolt satisfaire au devoir de sa charge : toutesfois, pour le désir qu'il avoit de vous rendre victorieux ea toutes vos entreprinses^ il s'estoit mis a« rasg des moindres fantassins , et en danger de mort; et plasieurs gentils-hommes avoient coQru mesme péril, s'estimant heureux de say vre I'qq des plus anciens soldats de France, je ne dîny pas capitaine. Je pensois aussi que vous pourriez ooQsiderer que, comme aux premiers troubles lei premières victoires vîndrent de mamain, aussi en ces derniers troubles je vous avois faict victorieux au dernier fait d'armes qui avoit esté fait e& ce royaume. Mais comme j'attendois au moins une lettre tdle que vous aviez accoustumé escrire au moindre capitaine de ee royaume, la longue attente ne m'a apporté autre chose, sinon que fay entendu que vous m'aviez osté le gouver- Aemeat , et ^ qui pis est , sans m'en avoir fait escrire une seule parole; de sorte que plus tost ly-je veu venir celuy qui me doit succéder, que d avoir esté adverty qu'on m'avoit despouillé. Et au temps que par une loy universelle par tout vostre royaume vous aviez remis en leurs estais et charges ceux qui en avoient esté privez, je pois dire que par une loy particulière, faite pour moy seul , J« suis desmis de la charge que J'avois soustenue avec les armes en main. Mais qoand bien l'on, m'auroit mis en pourpoint, si demenreray-je tousjours vestu d'une robe hon- Qorable, qui est telle que j'ay porté les armes depuis mon enfance pour le service de vostre couronne, avecques toute la fidélité que les roys mes maistres eussent sceu désirer. L'on m'accordera tousjours que je me suis trouvé en autant de cond>ats, batailles, rencontres, entreprinses de nuict et de jour, assauts, prinses et deiïences de villes , qu'homme qui soit aujourdliuy en toute l*Ëurope; et pour tel suis-je ^gneu par tous les estrangers. Je puis dire avec la vérité, et la gloire^en soit A Dieu et aux roys <pn m'ont employé , que, soit pour mon bon- ^, soit pour autres occasions, que je ne fus oncques defifait en lieu où j'ay commandé , et n'attaquay Jamais les ennemis que je ne les aye

battus. Plusieurs gens de bien tesmoigneront aussi du devoir que je fis aux batailles de Pavie, de La Bicoque et de Serizolles, où je menois toute Tarquebuzerie ; tesmoigneront aussi en quelle réputation le feu sieur de Lautrec me tenoit, pour m'avoir veu en sa présence combattre entre Bayonne et Fontarabie^ et depuis pour l'avoir suivy, avec charge de gens de pied, au voyage qu'il fit en Lombardie et royaume de Naples, où je fus blessé de quatre arquebuzades. Il y a encore des gens de bien qui sont vivans, et sont records du devoir que je fis quand la terre d'Oye fut prinse , estant maistre de camp de toutes les bandes françoises : autres tesmoigneront en quel rang me tenoit le prince de Melphe et feu monsieur le mareschal de Brissac, pour m'avoir veu en Piedmont, à toutes heures et à toutes occasions, et de jour et de nuict , bazarder ma vie pour le service de ceste Couronne ; comme aussi plusieurs pourront tesmoigner que le jour qu'advint la disgrâce de nos gens en la basse Bolongne, je demeuray seul avec bien petit nombre au combat ; et alors que feu vostre pere^ mon bon maistre , de recommandable mémoire , pensoit que tout fust perdu , je sortis en despit des Anglois, et rapportay vingt deux drappeaux des nostres, qui avoient esté prins, et n'en fut perdu qu'un. Si monsieur de Guyse estoit en vie, il ne celeroit pas ce qu'il me vit faire à la prinse de Thiomville, comme aussi ne fera pas monsieur le mareschal de Vieilleville , et pourra tesmoigner si ce ne fut pas moy qui prins la tour par laquelle s'ensuivit la perte de la ville. Tous les capitaines estrangers d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, m'honnoreront tousjours du devoir que je fis au siège de Sienne, où j'estois lieutenant du feu roy vostre père, et depuis en Toscane, où je ne perdis rien et fus victorieux sur les ennemis : et en fus tellement recognu par le feu roy vostre père , qu'outre qu'au retour de Sienne il me donna l'Ordre, qui estoit lors un enseigne de grand et notable service , il me donna la comté de Gaore, pour en jouyr toute ma vie, laquelle depuis, et après la mort dudit sieur roy, me fut ostée à la réduction de vostre domaine , et si ne fis onc semblant de m'en douloir.

» Tout cecy vous ai-je voulu représenter. Sire, parce que peut estr^ vous ne l'avez pas entendu, et qu'en parlant de moy devant vostre Majesté l'on m'a tenu en autre rang que je n'avois mérité. Par fois l'on a parlé de moy comme si je fusse esté un larron ; paV fois, et le plus souvent, disoit on que je n'avois rien fiaict qui vallust , depuis trois ans : en cela vous faisoit on plus de tort qu'à moy , Sire , car tous les langages du monde ne me sçauroient ester l'honneur que J'ay

COMME.^TAIRES DE BLAISE DE MONTLUC. [l570]

acquis, et à vous, Sire, l'on vous a par importunité induit à faire chose que , je crains, pourra servir d'un mauvais exemple aux gens de mon mestier, d'autant que ceux qui ont esté appeliez aux charges depuis quelque temps, et qui désirent parvenir par l'exercice des armes, craindront , à mon exemple , que les services de longues années et la gloire et la vertu acquise par tout le monde , ne pourra tant leur ayder que pourroient leur nuire les langues de ceux qui voudront quelque jour les reculler. Il me reste. Sire, par la fin de ma longue et prolixe lettre, vous supplier tres-humblement m'excuser, si, recevant un tel coup de fortune, j'ay esté contrainct me plaindre et me douioir à vous et non à autre, et ay estécontraînct de ce faire, tant pour me faire cognoistre à vostre Majesté mieux que je n'ay esté par le passé, qu'aussi pour vous supplier tres-humblement que doresnavant , quand on vous importunera de traicter mal ou moy ou autres de vos bons serviteurs, vous veuillez tousjours reserver une aureille pour celuy qui sera accusé, avant vous résoudre à faire chose qui puisse l'intéresser. Quant à moy, pour le désir que j'ay de toujours vous veoir prospérer, je suis tres-ayse si en ces derniers troubles vous avez esté si bien et si heureusement servy en tous les endroits de vostre royaume par tous ceux que vous avez employez, qu'ayant par deçà conservé les villes et le pays, ayant battu les ennemis quand j'ay eu le moyen de les combattre , et ayant pris les villes d'assaut avec grand danger de ma vie, encores que l'on die qite je n'ay rien faict qui vaille, si vous supplieray-je tres-humblement de croire qu'il n'y a homme qui m'aye passé de bonne volonté; et, puis qu'ainsi vous plaist , je me retire , n'ayant autre marque de mes peines et services , depuis tant d'années , que le regret de la perte de mes enfants morts pour vostre Couronne, et sept arquebusades qui serviront à me ramentevoir tous les jours l'humble et affectionnée dévotion que j'aye eue à faire tres-humble service à vos prédécesseurs, comme aussi Tauray-je toute ma vie semblable à l'endroit de vostre Majesté, à laquelle je prie Dieu donner tout bon-heur, prospérité et santé. »

Voylà quelle fut ma lettre , sur laquelle ces messieurs, qui gouvernoient lors tout à la Cour, eurent plus de peine à philosopher que je n'avois eu à la dicter ; elle fut imprimée (i) à mou desceu, et veuè partout. Mes amis, et ceux qui «çavoient le devoir que j'avois faict à la conser-

(i)Eu !57f. La bibliothèque royale en possède un exemplaire où Ton trouve quelques variante» sans imporlaDce»

vation de la Guyenne , estoient autant oa plos offencez que moy. Et veux bien qu'on sçiuche que lors et depuis , si j'eusse eu le cœnr aussi desloyal qu'avoient ceux-là qui me represeDtoient, après les premiers troubles, à la Coor, pour espagnol à la Royne, que j'avois encore assez de moyen et de crédit pour faire beaucoup de mal : mais je ne suis ny ne seray jamais que bon françois et serviteur de la Couronne : aussi sçavois-je bien que tout cela ne venoit pas du Roy, qui ne m'esloigna jamais de sa bonne grâce ; mais un jeune prince qui est enveloppé parmy tant d'aiïaires est bien empesché de contenter tout le monde, joinct que plusieurs, q[ui ne me pouvoient faire mal que de leur langue, possedoientfort, non pas Sa Majesté, qui n'aima jamais les Huguenots, quelque mine qu'il fist, mais son conseil.

0 que les roys et les princes doivent bien songer à ne faire souffrir une honte à celuy qui a tousjoui-s porté la fidélité qu'il doit à leur service et qui a du cœur 1 A tel, peut estre, le feraon qui mettra leurs affaires en mauvais estât, comme depuis cinquante ans nous en avons veu de beaux exemples , au dommage du Roy et de la France, comme j'ay dit cy dessus, lorsque j'ay parlé des traverses et cbaritez qu'on a preste à de grands capitaines. Combien en y at-ii qui eussent non seulement quitté tout, mais peut estre faict pis? car celuy qui fiait son devoir, et se voit indignement traltté, sent cdajusques au cœur. J'ay ouy dire que le roy François ou Louys , je ne sçay lequel c'est , demandant un jour à un gentil-homme qui estoit gascon comme je suis, quelle chose est-ce qui le poorroit distraire de son service ; « rien, Sire, rcspoodit Tautre, si ce n'est un despit : « aussi dit-on que pour despit on se feroit turc. Tout cela pourtant ne me sçauroit faire ny espagnol ny huguenot: j'ay trop aymé mon honneur , je me veoi ensevelir avec ceste belle robbe blanche, sans mettre une vilaine tache au nom de Montluc ; et tout homme qui aymera le sien en doit faire de mesmes. Si son maistre, si son roy ne se vent servir de luy, il peut demeurer chez soy et considérer les autres; s'il a de la valleur, la fortune qui Taura rabaissé le relèvera, car elle n'est pas tousjours en collere. Combien de grands seigneurs et grands capitaines avons nous ven qui estoient chez eux à faire leurs Jardins, lesquels le Roy estoit contrainct de rappeller à son service, estant marry de les avoir esloignez!

J'en ay veu prou de mon temps du costédo Royetducostéde rEmperear,qui ont tounié leur robbe , et quelques uns bien legereinent et sans grande occasion ; mais ils ne se sont pas fort n-

COMMKNTÀIBBS DE BLAISK D£ MONTLUC. [1570]

uoQtezpoureela, etestantparmy nous ils estoient regardez demauvais œil. Je croy que nos ennemis eo faisoientde mesme : on ayme bien leur marchandise , mais non pas le marchand. Quand ce j)ra?e prince Giariesde Bourbon fut contraiuct prendre le party de l'Empereur, et se donner au diable, puisque Dieu ne le vouloit [car certes il y fut forcé et contrainct] , nous entendions dire que les Espagnols mesmes le regardoient de travers; et le pauvre prince , après nous avoir £eiict beaucoup de mal, y perdit la vie. Apres qu'il fut tué à Rome, on disputoit qui en estoit plus ayse, ou le Pape, ou le Roy, ou l'Empereur : le premier, parce qu'il le tenoit assiégé; le Roy, pour se voir délivré d'un grand ennemy ; et T Empereur, pour estre descliargé d'un prince banny et nécessiteux, qu'il portoit sur ses espaules, ne 1 ayant enrichy que de promesses et non d'autre chose. Ces despits vont trop avant : les mieus ne me firent ny ne me feront Jamais faire chose contre mou devoir et mon honneur. Si j'estois jeune, et qu'on ne se voulust servir de moy, la terre est assez grande, je chercherois fortune ailleurs, mais non pas aux despens de mon prince et de mon honneur. Le Roy, ayant receu ma lettre, m'envoya plusieurs belles parolles pour responce y car cela ne leur couste rien. Lyssaé monstrera si le pays sera mieux gou- >emé et Sa Majesté mieux servie, et si ceux qui sont venus après moy, encore qu'ils soyent et grands seigneurs et grands capitaines, ont mieux faict et feront cy après.

Or, pour retourner de là où j*estois sorty , ma femme me vint prendre à Marsiac, et me fit porter dans sa lictiere jusques à Cassaigne près de Condom , là où la colicque , pour me rafraisdûr, me tint trois sepmaiues et me cuida emporter. Mousieur de Valence mon frère ne m'abandonna jamais jusques à ce qu'il me vid hors de danger de mort; plusieurs seigneurs catholiques et huguenots aussi me visitèrent. Avant que le capitaine Montaut fust arrivé à la Cour, laRoyne depescha monsieur de Beaumont, mareschal des logis de monsieur le prince de Navarre, par le- ^el elle me mandoit que si j'estois dedans les terres de ladicte dame, que je m'en retirasse, et que je misse mes gens en garnison. Voyez pels changemens soudains. Je luy demanday si nous avions la paix ; il me respondit que non, inais qu'on esperoit bien tost de l'avoir. « Pour- <iuoy donc veut le Boy , dis-je , qu'on mette en garnison l'armée? le pays n'est-il pas assez ruiné et destruict? Que si je fais cela , quand la paix viendra et qu'il faudra donner congé aux gens de pied et de cheval , il n'y en aura pas un qui lie pille son hoftte pour sa dernière main, voyant

qu'il se faut retirer sans argent ; et, puis qu'il faut qu'ils se retirent aux garnisons , je les feray du tout retirer en leurs maisons. » Je priay monsieur de Valence de faire escrire la lettre et la signer, parce que je n'eusse sceu, à monsieur de Gondrin, afin qu'il Ilcentiast tant les gens de pied que de cheval , et que tout le monde fust dans quatre jours relire chez soy : ce qui Ait faict; monsieur de Beaumont mesmes porta la lettre à monsieur de Gondrin. Cinq semaines après , la Royne me manda que je fisse du tout retirer Tarmée : en usant comme je fis, j'espargnay plus de cinq cens mil francs au peuple , comme le pays tesmoignera. J'avois conservé les chetifs quatre mil francs que j'avois eu du Roy, sans qu'il en eust esté touché que cent eseus pour bailler au capitaine Montaut pour le voyage de la Cour ; et voyla comme j'ay desrobé ses finances et comme j'ay pillé le peuple : ceux qui favorisent les Huguenots près de Sa Majesté n'ont garde de faillir de me charger de calomnies.

Mais je veux quon sçache, et veux insérer dans ce livre, que pendant tant d'années que j'ay commandé, et aux grandes charges que j'ay eu, je n'ay peu acquérir pour vingt mil francs de bien ; et si on dict que j'ay pillé trois cens mil escus : je voudrols qu'il fust vray pourveu que ce fost sur les Huguenots nos ennemis : Dieu soit loué du tout. Ces calomuiateurs n'auront pas cet advantage de me faire baisser la teste, car je la portcray haute comme un homme de bien. Les trésoriers et receveurs sont en vie : que le Roy s'en informe, qu'il voye leurs comptes, et s'il se trouve un seul liard tourné à mon proffit, si Sa Majesté ne méfait faire mon procès, elle ne fera pas bien. Il ne faut pas s'estonner s'il est mal servy, comme l'on dict qu'il est, veu qu'il n'en faict aucun exemple , il faut donc qu'il s'en prenne à luy-mesme et non à ceux qui le font. Et quant aux impositions et exactions sur le peuple pour m'enrichir, encore en doit faire le Roy plus grande punition, car il y a plus de pitié au peuple qu'au Roy, car si Sa Majesté n'en a poinct, die en sçait bien faire trouver à son peuple : ce sont les privilèges de nos roys depuis qu'ils se mirent hors de page, comme on disolt du roy Loys onziesme. Kt par là je conclus que le Roy doit &ire plus grande punition de ceux qui escorchent son peuple, que non pas s'ils desrobent l'argent de son espargne propre. Les commissaires ont faict rendre compte à toute manière de gens, qui ont levé deniers : qu'ils regardent s'ils me trouveront en leurs papiers, et s'il est rien entré en ma bourcc. Je confesse que j'ay donné des biens des Huguenots

COMMENTAIBES DB BLiISS DE M0Z9TLUC. [1570]

qui faisoient mine de demeurer en lenr maison ; mais ils estoient pis que les autres ; li n'estoit pas raisonnable qu'ils fussent traictez plus doucement que les pauvres Catholiques; qui estoient mangez jusques aux os. Si je n'eusse faict cela, la noblesse se despitoit, et le soldat se fust révolté, car où il n'y a rien à gaiguer que des coups, volontiers il n'y va pas ; et cependant on eust dict que je m'entendoid avec les Huguenots, et n^eusse trouvé personne qui m'eust voulu suy vre : j'eusse mieux aymé mourir qu'acquérir telle réputation. Si les officiers du Roy les eussent saisis, il s'en fust tiré un million de francs ; mais ce n'estoit qu'intelligence entre les uns et les autres : j'en ay eu ma part, mais c'a esté de bonne guerre, de ceux qui favorisoient et portoient des vivres et marchandises aux ennemis ; eooor croy-je que tout cela ne se monte trois mil escus. Pleust àDieu quetous les chefs de la France fussent allez aussi rondement au service du Roy et du public que moy, et quMls eussent désiré avoir la paix par la force ! il n'y a homme en ce royaume qui s'osast dire huguenot. Mais je laisse ces propos fascheux.

Peu de temps après la paix fut publiée ( 1 ) , fort advantageuse pour nos ennemis ; nous les avions battus et rebattus, mais, ce nonobstant, ils avoient si bon crédit au conseil du Roy, que les edicts estoient tousjours à leur advantage ; nous gaigoioDs par les armes, mais ils gaîgnoient par ces diables d'escritures« Ha , pauvre prince, que vous estes mal servy, que vous estes mal conseillé I si vous n'y prenez garde, vostre royaume s'en va le plus misérable qui fut jamais, au lieu qu'il soulolt estre le plus florissant. Encore que du temps de vostre ayeul et père il eust esté assailly de diverses guerres, esquelles je les ay tousjours fidellement servis, si est-ce qu'on voyolt toutes choses aller par ordre, et les charges n'estre prophanées. Je laisse le tort que vous vous Eûtes de faire ces beaux edicts , et donner tant d'advantage à vos ennemis ; je laisse le desordre de vostre justice et de vos finances, et veux seulement, avec vostre permission, dire quelque chose qui concerne la charge des armes ; car si je m'enfonçois plus avant sur ce qui a causé la ruyne de vostre royaume, je parlerois trop, et non pas des petits.

Je sçay bien , Sire , que vostre Majesté ne me fera pas cest honneur de vouloir entendre la lec ture de mon livre; vous avez d'autres occupations , et le temps trop cher pour l'employer à lire la vie d'un soldat; mais peut eslre quelqu'un qui l'aura leu, vous entretenant, en pourra faire

(I) Le H coût 1570.

quelque récit à vostre Majesté. Cela ot canie que j'ay pris la hardiesse de vous faire ce petit discours, lequel je vous 8U(^lie vouloir os)?, d'autant qu'en iceluy consistent les causes et mal-heurs que j'ay veuadvenir en vostre royaume depuis cinquante deux ans que j'ay commeocé à porter les armes, régnant vostre grand père le roy François, durant le règne duquel commeoçt une coustume qui me semble n'estre guère boDu pour vostre Estât ; vostre Majesté la pourra ehaoger, ce que pourra apporter un grand blea à voitre royaume pour l'exercice des armes. Us jeoDe prince comme vous, et bien né, le plus grand et premier de la olirestienté , doit tousjoQn apprendre des vieux capitaines. Vous estes natarellement martial, et avez le cœur geuereax, voyia pourquoy vous ne trouverez mauvais d'ouyr le discours d'un vieux gendarme, ?ostre sujet et serviteur. Il me souvient que vous preniez plaisir de m'entretenîr seul lorsque voos fîstes le voyage de Rayonne (2), et vis bien que vos discours excedoient la portée de vostre aage, de sorte que j'oserois dire que si on vous eust laissé faire, tout fust mieux allé ; car quand tous n'auriez faict autre chose que vous monstrer et faire veoir à vostre peuple, estre en persoune n vos armées, au moins quelquesfois, vooseussia gaigné le cœur de plusieurs et estonné les aatrès : et sans doute eussiez esté mieux servy, je dis depuis que l'aage vous Ta peu permettre. Je croy que c'est une des plus grandes fautes qu'oo vous aye fait faire [car vous n'estes pas cauK d'avoir esté si renfermé] lors que vos armées marcholent : le peuple de vostre royaume est bon, et se rejouit de voir son roy, de sorte qof plusieurs eussent esté plus sages, mesmes en nostre Guyenne. Mais je viens à mon discours. Sire, quand vostre Majesté baille un office de président, ou conseiller, lieutenant gênera), m quelque autre office de judicature, vous tous re> servez qu'ils ne pourront exercer la charge qu'to ne soient examinez par vos parlemens, pleiof d'hommes fort sçavans ; et bien souvent vooi ordonnez que vostre chancelier les examiotfi avant que les parlemens les voyent , afin qtt'* jugent s'ils sont capables, et qu'ils ne puissent errer au jugement des procès de vos sujets, el que le droit soit rendu à qui il appartiendra. C'est une chose l)onne et juste. Sire, car rm nous devez la justice droicte, et au pois de la balance; c'est la première chose q90 vonsncws devez : voyla pourquoy c'est bien ftdct à voul de mettre tant de rigueurs aux examens qn*(« faict es chambres assemblées de vos parleroem;

(2)Eof9e5.

COMMBNTAIBBS DB BLAISB DB MONTLUG. [1670]

M pouTes VOUS Adre que tout aille bi^ droict.

Sire, vous devriez fiedre ainsi en toutes autres ckarges que vous donnez en vostre royaume ; tantesfois Je voy que le premier qui vous demande un gouvernement de quelque place, une compagnie de gens-d'armes ou de gens de pied, QB estât de maistre de camp, sans considérer quelle perte et quel dommage peut advenir à vodtre royaume et à vostre personne propre, fadllement vous l'accordez, voire mesme à la requeste de la première dame qui vous en prie et qui vous aura peut-estre entretenu le soir au bal ; cuj quelques affaires qu'il y ait, il faut que ce bal trotte. Sire, elles n'ont que trop de crédit en vostre Cour. G combien de mal-beurs sont advenus ^ adviennent tous les Jours pour avoir lege- KBieat donné ces charges 1 Et encor que vostre ordonnance soit Juste et saincte de faire examiner les gens tenans offices de Judicature, elle n'importe pas tant à vostre Estât; car quelle perte pourrez vous faire, encore qu'ils soient ignorans? elle ne tombe pas sur vous, car oeluy qui gaigncj eneore qu'il soit sans droict , vous pnye le mesme devoir que celuy qui pert vous fttisoit Par ainsi il n'y a rien de perte en vostre particulier, tout demeure en vostre royaume, et ne vous importe que Jean ou Pierre soit seigneur de tel ou tel lieu. Nous sommes tous vos sujets, mais la faute et ignorance des gouveroenrs et capitaines, à qui facilement vous accordez les gouvememens pour le premier qui le voos demande , porte grand et grand préjudice à vostre royaume. Les grands capitaines et gens deUen qui ayment vostre service m'accorderont «qçej'enescris.

Si vous baillez le gouvernement d'une place à ^me qui n'aye expérience ny ne se soit Jamais ^nvé en telles charges , voy-cy ce que vous en ^viendra. Premièrement, les anciens disent que fnand TcbII void ce qu'il n'a Jamais veu, le cœur Pci^ ce qu'il n'a jamais pensé. Or si un siège ^ vient sur les bras, comment voulez vous 9^*11 le sçache demesler, comment pourra-il entendre et descouvrir les desseins des ennemis, et P^ où ils le peuvent ou veulent assaillir? car sans espion il y a moyen de le descouvrir, comme on le pourra apprendre par ce que Je fis à Sienne, ornent sçaura-il dresser ses fortifications et ^ couvrir; bref, foire mil et mille choses qui sontnecessaires, puis que Jamais il ne s'est trouvé •ïi tels affaires? ceux-là qui s'y sont trouvez dix «>l8 y sont bien empeschez, bien souvent ils ne H^vent où ils en sont. Or, comme vous enten- ^ que vostre place s'en va assiégée, vous vou- ^ lever une armée pour la secourir, parce ^0 la raison le veut, ne vous osant reposer sur

le peu d'expérience de ce Jeune gouverneur ; peut estre que vous serez forcé d'y aller bien souvent à la haste, ou un de messeigneurs vos frères. Il faut ou que la ville se perde, ou que vous bazardiez une bataille, là où vostre personne propre se peut perdre, ou un de messeigneurs vos frères, qui conduira l'armée, et plusieurs princes de votre sang, et de grands capitaines. Or considérez donc là perte et grand mal-heur qui dépend de donner focillement une charge à un homme sans sçavoir ce qu'il porte ; car, sll est expérimenté et qu'il aye monstre par tout où il s'est trouvé sous de bous capitaines^ qu'il aye le cœur et l'entendement bon, dés qu'il entrera en la place, soudain il regardera à la force et à la foiblesse d'icelle, luy souvenant de ce qui aura esté faict là où il se sera trouvé sous quelque autre, et ce qu'il a veu foire à tel et tel capitaine ; et promptement il donnera ordre à la foiblesse, et commencera à se fortifier, vous envoyera demander un ingénieur, vous advertira des munitions, tant de vivres, d'arquebuserie que d'artillerie qu*il y aura trouvé, et ne cessera de vous en solliciter que vous ne l'ayez pourveu, cognoissant bien, par la perte de sa place, quel grand malheur elle vous pourroit porter. Et comme vous luy aurez envoyé ce qu'il vous aura demandé, et remédié à la foiblesse de la place, par sa providence il aura dequoy résoudre, et vous aussi, sans se précipiter; car J'ay tousjours cogneu qu'en la guerre cela est fort dangereux, si ce n'est que l'affaire requière une extrême célérité.

Deux choses se présentent en cecy : la première est que, comme vostre ennemy aura entendu la valeur de ce gouverneur, l'expérience grande, la pourvoyance et diligence qu'il employé à remédier aux deffauts qui estoient en sa place, le bon ordre qu'il y tient, voulez vous croire que l'ennemy aille attaquer un tel homme garny de toutes ces vertus que J'ay escrites? Je croy qu'il n'y a assaillant au monde qui n'y pense deux fois ; et s'il le met au conseil, il ne trouvera à peine un seul vieux capitaine qui luy conseille d*y aller pour recevoir perte. Et si le chef est si sage et bien expérimenté, le conseil des Jeunes n'emportera celuy des vieux, car ceux icy ont cognoissance des affaires de ce monde plus que les autres, et se faschent de bazarder Thonneur qu'ils ont acquis, parce qu'on regarde tousjours les derniers sans se ressouvenir guère des passez. Voyia pour l'une. L'autre bien que vous en recevrez, est que vostre Majesté, se souvenant de la valeur du personnage de son ordre, et son expérience, en demeurera en repos , scachant bien qu'un si hoaune de bien ne s'embarquera pas

GOMMEMTAIBES DE BLAISE DE MONTLUC. [tâ70]

mal à propos et ne voudra perdre son honneur ; et lors dresserez voslre armée à loysîr, et viendrez camper en lieu fort. Que si l'ennemy vous y vient assaillir, il y sera defaict; d'autre part , s'il veut donner assaut à la ville, vousxluy estes de si près à la queue, que, quand bien la brecbie seroit grande, il n'oseroit avoir donné l'assaut; car, ou qu'il la gaigne, ou qu'il la perde , il est defaict. Vous le surprendrez en desordre, parquoy 11 se gardera bien d'entrer en ceste perte, et sera contrainct de lever et prendre autre party, ou vous venir attaquer dans vostre fort; ce qu'il se gardera bien de faire , comme fit l'empereur Charles au camp de Provence, lors que vostre ayeul estoit fortifié en campagne raze, et que son ennemy faisoit mine de vouloir attaquer Marseille. Il se faut tousjours garder de feire des fautes à l'entrée d'une guerre, car depuis que vos affaires entrent en deffaveur en leur commencement, vostre Majesté se peut asseurer que les soldats perdent le cœur, etcbacun regarde à se pouvoir retirer, de sorte qu'il ne faut espérer que vostre armée face plus rien qui vaille. Je \ ous mettray icy des exemples, et combien importe un bon chef dans uuc place. Le premier sera du duc Charles de Bourgoigne, qui venoit de perdre deux batailles contre le^ Suisses à Morat : il vint là dessus avec ce camp desfavorisé assiéger Nancy, lequel il cuida surprendre, ne pensant jamais le roy René de Cecille, et duc de Lorraine, qu'il vinst assiéger sa place. Par ainsi elle se trouva despourveuë de vivres, de munitions et de gens. Le roy René avoit cinq ou six gentils-hommes gascons avec luy [tousjours ces princes lorrains ont aymé nostre nation], le capitaine Gratian Daguerre, un pauvre gentil-homme de ce pays nommé Pons, un autre nommé Gajan, un autre nommé Rocqueplne; les autres moururent au siège. Et firent si vaillamment cesbraves Gascons, qu'avec quelque peu de gens ramassez du pays, qui se Jetterent dedans, et quelques gentils- hommes dudit pays, ils deffendirent la ville et endurèrent la faim jusques à l'extrémité, et donnèrent ioysir au roy René d'aller luy mesme en Suisse cercher son secours. Le roy Loys onziesme ne le vouloit secourir à la découverte, à cause qu'il avoit paix avec ledit duc; mais, comme vous autres princes faictes ordinairement, soubs main il le favorisoit, et cassa quatre cens hommes d'armes qui vindrent jusques au pont de Salnct Vincent, deux lieues de Nancy. Et comme le duc vid arriver les Suisses et ceste gendarmerie, il se voulut lever et là perdit la bataille, et y mourut. Si le roy Jean d'Albret, voyant venir les forces de Ferdinand sur luy, enst mis un ou deux bons capitaines dans la

ville de Pampelonne, il n'eost pauvrement podn son royaume comme il fit, car il ne falloit qu'on homme pour arrester les Espagnols : la plsce estoit bonne. Or il l'a perdue et le royaume, et pour luy et pour sa postérité, car elle est ea trop bonne main pour la r'avoir. Voyià les exempks de l'ancienneté que j'ay ouy raoompter aux vieux capitaines de cet aage là. J'en ay ouy ncompter cent autres, lesquels je pourrais bies mettre par escrit; mais je laisse cela pour les historiens, qui le sçavent mieux que moy : /en escriray maintenant de celles de mon temps.

Le roy François vostre grand père assiégea Pavie, où j'estois. Il trouva dedans ce vieui et vaillant Anthoinede Levé, Espagnol expérimente de longue main autant qu'autre ait esté il y a cent ans. Il n'avoit que trois enseignes d'italios et trois mil Allemans ; Sa Majesté le tint assicfe environ sept mois, où il fit donner plusieurs assauts, encores que la place ne fust gueres forte : mais au moyen de ce grand capitaine, et par âoo industrie, il la deffendit, el donna Ioysir à moosieur de Bourbon d'aller en Allemagne cercto secours, et revint pour donner la bataille as Roy, qu'il gaigna, et print le Roy. Que si ledit: sieur de Bourbon victorieux eust tourné la te.sie vers la France, je ne sçay comme toutes choses fussent allées. Toute ceste bonne fortune vint à l'Empereur pour avoir fait choix de ce \leoi guerrier, qui arresta le bon-heur de nostre Roj. De fraische mémoire, ce vaillant duc de Gu>« à Metz fit souffrir une honte à l'empereur Charles, qui fut contrainct lever honteusemeut son siège, de sorte que ceste grande armée s'esnnouit par la seule vertu de ce chef, qui s'y ofposa. Et encores à ces derniers troubles, son fib. qui est duc de Guyse, a conservé Poiclicrs, qoi est une grande villasse sans forteresse. Qofa monsieur l'admirai l'eust prinse, il eust domioc tout le Poictou, la Sainctonge et jusques au portes de Bordeaux. La vertu de ce jeune priocf radouba fort vos affaires et de toute la FraiMX. comme aussi vostre victoire de Moncontourfct aiTestée par le choix que vos ennemis fireot da capitaine Pilles laissé dans Sainct Jean ; et la valeur de ce chef, qui sceut bien defiendre U place, mit sus les affaires des Huguenots, (pi gaignerent pays et nous vindrent ruyner. Oa m'a dit qu'il fut bien assisté d'un capitaine bra^t soldat , nommé La Mothe Pujols. Si on m'eiei laissé faire à la bataille de Ver» je l'eusse bic^ gardé de vous faire la guerre, car Je luy ten» fespée à la gorge, lors qu'il me fust osté par jf ne sçay qui, pour le sauver. Si monsieur l'Ad* mirai est ouy en confession, il ne niera pas qv ma seule personne l'empescha d'attaquer iscfl.|

dOMlfENTAIBCS DB BLAISB DB HONTLUC. [l570]

inè

fui ne vaut rien. Ne faites doubte, Sire, que la valeur d^unseul homme arreste tout.

Vostre royaume est le mieux peuplé que foyaume du monde ; vous estes riche en bons et grands capitaines^ si vous les voulez entretenir sans advancer ceux qui sont indignes. Uem-

sion qui est aux batailles, il ne peut pourvoir ù toutes choses. Celuy donc qui a charge ou d'un coin, ou d'une alsle, s'il n'a Texperience pour s'estre trouvé en tels affaires , comment conduira-il son faict ou sa trouppe? Et voy-là une bataille perdue , et vostre personne, si vous y

pereur Charles, comme j'ay souvent ouy dire, estes , prise ou morte [car je n'ay pas ouy dire

te vantoit qu'il en avoit de meilleurs que le feu roy François : il en avoit de bon, mais les nostres ne leur devoyent rien. Vous avez donc le éoix, Sire , de mettre des bons hommes dans vos places de frontière. Voyez que couste la perte de Fontarabie, pour le peu d'expérience du capitaine Franget, et combien a cousté au roy vostre père le peu d'expérience du sieur de Vervins laissé à Boulongne. Souvenez- vous, aassi, s'il vous plaist, Sire, car vous Tavez ouy dire, quel honneur et profit apporta le choix que vostre père, mon bon maistre, lit de ce vieux chevalier, monsieur de Sansac, qui soustint silooguement le siège de La Mirande. L'eslection qu'il fit de moy pour la deffence de Siene fiitbonnorable aunomfrançois. La seureté d'une place, Sire, despend du chef, qui fera tout com-

que les roys de France ayent Jamais fuy ], Il n'en faut espérer moins aux autres entreprises que l'on luy baillera à exécuter. Prenez donc garde. Sire, à qui vous donnerez des compagnies de gens-darmes à conduire. Il faut que les Jeunes demeurent apprentifs et obéissent aux vieux. Je sçay bien que les princes doivent estre exceptez , lesquels ont ordinairement de braves lieutenans qui sont les chefs, car lesdits seigneurs princes ne s'y trouvent point.

Vous avez aussi les estats de mareschaux de camp et de maistres de camp, soit pour la cavallerie ou pour l'infanterie, qui sont deux estats de grand importance , car il faut qu'ils descouvrent toutes choses. Et si les armées sont près l'une de l'autre, il faut que tous deux recognoissent ensemble, car l'un ne peut rien faire sans

battrejosques aux enfanSf et sera cause que l'as- [ l'autre, et vous rapporteront ensemble ce que

' touche le combat de la cavallerie et des gens de pied , après avoir recogneu l'assiette des lieux où il faut (pie les gens de cheval soient pour leur advantage , et les gens de pied aussi ; et s'estant accordez, ils vous en feront le rapport sur lequel vous conclurez avec vostre conseil ce que vous aurez affaire. Il faut nécessairement faire fondement sur leur advis. Que si ce sont gens peu expérimentez, ô Sire, combien d'erreurs vous feront ils faire ? Or il faut que les personnes qui exercent ces charges ayent trois choses , la première desquelles est la longue experience. Que s'ils sont de longue main expérimentez , et qu'ils ayent vcu quelque desordre aux armées là où ils se seront trouvez, pourveu qu'ils ayent retenu, cela les fera garder de tomber dans le fossé des autres. La seconde, il faut qu'ils soient hardis et courageux, car si vos mareschaux et maistres de camp ne doivent estre couards, ou, pour le moins s'ils ne sont plus vaillans que le commun [car Je ne désire pas qu'ils soient des Rolands] , pour le moins il faut qu'ils ne craignent point les coups. Que s'ils sont craintifs, il ne faut pas espérer que vostre armée face rien qui vaille , car ils logeront tousjours vostre armée en crainte et en peur, et camperont à leur desadvantage. Que si le chef des ennemis est accord et pratic en tels affaires , il cognoistra aisément que vostre armée est en peur : ce que j'ay Jugé souvent faisant ceste charge, voyant seulement camper l'ennemy, et

saillant mal-aisément l'attaquera. Voyez doncqoes, Sire, combien il importe pour vostre Estât, pour vostre peuple et pour vostre réputation, car on dira tousjours et se trouvera par esprit, que c'est le roy Charles neufiesme qui a perda une telle et telle place, dont Dieu vous viieille garder : les escritures en parleront à jamais, car tout le bien et le mal qui vous advient est mis par escrit, et plustost le mal que le bien. Advisezy donc, Sire, et songez y trois fois avant donner la charge de deffendre une place à quelqu'un : ne vous fiez pas qu'il est vaillant ; il faut qu'il soit expérimenté.

Quant aux capitaines de gens-darmes, vous les créés aussi facilement pour l'amour de celuy qui le vous aura nommé, comme vous feriez un sergent du chastellet de Paris ; et celuy-là se trouvant en une bataille, vous luy baillerez quelque coin à deffendre, et ce pauvre homme, qui ne cognoistra son advantage, soit pour faute de cœur ou d'expérience, vous fera perdre ce coin, ^ donnera courage aux ennemis de sauver leur victoire, et sera cause que les vostres perdront <^ur, car quatre coyons prenans la fuitte sont sufïisans pour attirer le reste , mesmement les ehefs. Et encores qu'ils soient vaillans de leurs personnes et qu'ils veulent faire teste, si est-ce quesMIs ne sçavent se résoudre et prendre leur puiy, tout ira en desordre ; car lors cela despend de luy , et non du gênerai, qui ne peut avoir l'œil par tout , et parmy la grande conf u-

COHlCElfTAIBSS HB BLATSB DE tfONnUG. [1570]

ne me suis de gaeres trompé. C'est la chose du monde la plus périlleuse, car il n'y a rien qui tant doune de courage aux che& et à Tarniée que quand il cognoist que son ennemy marche ou campe en peur. La dernière partie qu'il leur faut est qu'ils doivent estre vigilans et diligens ; et ainsi ils seront hons maistres tout à fait. Il ne faut pas que ce soient gens qui aiment à dormir à la françoise, ny songeards, ou longs à prendre resolution : il faut qu'ils ayent le pied, la main et Fesprit prompt, et tousjours l'ceii au guet, car de leur providence d^end le salut de l'armée.

Il faut encores qu'en Teslection que vostre Majesté ou vostre lieutenant fera de telles per* sonnes, qu'il regarde de bien près qu'ils n'aient point d'inimitié ensemble, ny quelque dent de laict, car là où il y a de l'inimitié, il y a tousjours de l'envie, et depuis qu'elle est parmy eux, jamais l'uu ne trouvera bon ce que l'autre fera; ce ne seront que disputes dont ne peut sortir que tout mal-heur. Il n'y a mestier si jaloux que le nostre , ny si plein de tromperie. Entre gens qui ne s'aiment pas , ce ne sont que contradictions; et au contraire, s'ils sont bons amis, l'un suppléera tousjours le deffaut de l'autre , et disputeront de ce qu'ils auront affaire sans se prester des charitez les uns aux autres; car il faut qu'ils soient à loger Tarmée ou à recognoistre l'ennemy tousjours eosemble , et que devant le lieutenant du Roy ils disputent pour prendre leur logis et discourent la raison pour quoy on loge en ce lieu là, et qu'ils sçachent où se retirera la cavallerie si elle estoit chargée à l'advangarde ou à la bataille : mais elle se doit plustost retirer à l'advangarde, pource que la cavallerie est un membre qui despend d'icelle. Il faut aussi qu'ils jugent bien les advenues de l'ennemy , où se mettra l'artillerie, où se campera la bataille, où le chef de l'armée prendra place ; si l'alarme survient , où il faut dresser la garde et poser les sentinelles. Bref tout passe par leur teste.

Quand ceux-là avec celuy qui commande en l'armée sçavent tout cela et le font bien à propos, elle ne pourra estre surprise, car ils auront si bien discouru ce qui sera nécessaire, qu'il n'y aura nul de toute l'armée qui ne sçache ce qu'il faut faire. Que si chacun le sçait, on confessera que Tarmée ne peut tomber en desordre, car les pertes qu'on fait ne procèdent que d'iceluy. Ce bel ordre se doit tousjours tenir , loing ou près de l'ennemy, ou en marchant ; car si cela se faict, le camp ne trouvera jamais aucune nouveauté qui le puisse mettre en desordre quand il sera près des ennemis. Que s'ils attendent de le faire à la nécessité , ils ne trouveront les soldats sf

bien disposez ; d'ailleurs telles fols Ils pefisenal avoir les ennemis bien loing, qu'ils se lèveront plus matin qu'eux, et leur porteront la chemise blanche. Encores doivent-ils avoir ooe miion ensemble plus qu'au marcher, et lors laat que le maistre de l'artillerie soit joinct avec m. Ainsi de ces trois personnes, après le chef de l'armée, sort le gain ou la perte des batailles. Sire, jugez si ces charges se doivent faciliemeot bailler, puis que la perte et ruyne des années procède d'eux. Quand vostre Majesté ou m Heutenans font choix de telles personnes, le cœur vous doit trembler de peur de iaire mauvaise eslecticm ; vous y devez penser plos de quatre fois.

Vous avez après, Sire, les capitaines de gens de pied à qui vous donnée les charges à Tippetit d'un monsieur ou d'une madame, parce qulii voudront advancertousjoursquelqu'undesieois, ou en obliger d'autres. De ces charges peQveit advenir autant de mal-heurs presque que d«i autres, soit à la deffence d'une bresche,ottbia à mener une trouppe d'arquebusiers à une l)itaille, ou à quelque entreprise qui vous sera de grande importance; car si celuy qui prend télé charge n'est tel qu'il faut, il sera deffaict par m défaut, et tous ceux qui sont avec lay perduii vous en aurez de la desfaveur ; la hardiesse et le courage de vos ennemis croistra tous les jouis Vous en avez veu et voyez les expériences. Do temps que Je commençay à porter les anses, le tlltre de capitaine estoit tiitre d'honneur, et des gentils-hommes de bonne maison ne sedesdaignoient de le porter. Je n'ay pas appelle d'autre tiitre mes enfans. A présent le moindre piqo^ bœuf se fait appeller ainsi s'il a eu qoelqae conmandement. Vous direz , Sire , que nous qa sommes vos Heutenans faisons ces fautes, mais pardonnez-nous s'il vous plaâst, elles viennent premierenpent de vous, qui avez commencé les donneràgensdepeu, et après les gentils-hoœme n'en veulent plus. Du temps de vostre aj eul, les compagnies estoient de mU honmies, qui fs?^^ une très belle chose et qui espargnoit beaucoop à vos finances, pour n'estre besoin de tant * membres , comme j'ay dict en quelque lieu de ce livre ; à présent c'est un grand desordre.\oDS y devez apporter quelque nouveau remède, ans que tant de capitaineaux retournent soldat» : c'est la mesme confusion qu'on voidaujourdTjoj parmy ies chevaliers de«vostre Ordre, qiii «* un desordre très-grand.

Or, Sire, que veut dire cecy, que pour ]«£« les procès vous faictes examiner tous ceux qw prennent de vous office de judicature, et vocs ne pouvez rien perdre, de quel costé qoe k'fl-

COMMBNTAIBSS Dfi BLAI8R DE MONTLCC. [l570]

ser

gement toorne; et là où il y va de vostre vie et de celle de messieurs vos frères, et de tous les princes et grands capitaines qui seront en vostre eamp, et par conséquent de vostre Estât, facilement TOUS baillez les charges à qui les vous demande, sans aucune considération? Or il y a en eserit:

Si la fol un conseil te donne , N'en fids refus pour sa personne.

Je dis cecy pour le conseil que je vous veux donner, et vous le devez prendre en bonne part de moy, qui suis aujourd*huy le plus vieux capitaine de vostre royaume, et qui, aux choses que j'ay veu^ dois avoir quelque expérience. Le conseil que je vous donne , Sire , est que vous preniez exemple à Texamen que Ton faict en vos parlemens. Il faut qu'ils se présentent à vostre chancelier, à vos presidens et conseillers, pour estre examinez sur leur suffisance ; et s'ils ne les trouvent capables, ils les r*envoyent estudier JQsqnes à ce qu'ils sçachent d'avantage, et se soient rendus dignes des charges qu'ils poursuyvent.

Boncques, Sire, avant donner aucune charge dont et desquelles despendent tant de mal-heurs, à l'appétit d'homme du monde, ne la donnez jamais que, premièrement vous n'ayez mis la personne à l'examen, la renvoyant par devant Tos docteurs, qui sont les vieux capitaines qui de longue main sont expérimentez aux armes. Vous en pourriez bien avoir de vieux qui ne seront gneres partis de leurs maisons : je ne prens pas cela pour vieux capitaines, mais pires que ceux que monsieur le chancelier r' envoyé estudier; car on dit , Sire, qu'en vieille beste n'y a point de ressource. J'entends que vous appelliez pour assister à l'examen ceux qui ont tousjours suivy les guerres et qui ont force paragrafTes, c'est à dire arquebusades ou coups d*espée, sur leurs corps; c'est signe qu'ils n'ont pas tousjours croupy sur les cendres. Or il vous faut un chancelier : il est bien raisonnable. Sire, que ce soit Monsieur vostre frère, encores qu'il soit bien jeune, car en trois ou quatre ans qu'il a porté les sinnes il a gaigné deux batailles ; de sorte qu'avec le bon entendement et jugement qu'il a, et estant de si bonne maison, il est impossible qu'il aait beaucoup retenu» car il a ouy de grands docteurs disputer devant luy ; il ne faut donc que vous ayez autre chancelier des armes que luy. Vous serez par dessus. Sire, car personne ne vous peat ester ce rang : c'est vous qui le donnez aux autres. Puis que Dieu vous a faict naistre prince poar commander à tant de milliers d'hommes,

Il vous a donné aussi quelque chose de plus par^ ticulier qu'aux autres : ainsi, quand on vous demandera quelques charges de celles que j'ay escrit, vostre Majesté doit assembler ses docteurs et vostre chancelier; et si vous y estes, vous mesmes devez prendîre la peine de les interroger sUls cognoissent le personnage dont est question, où est ce qu'il a fait son apprentissage, sous qui, car bien souvent tel le maistre tel le valet, quel acte d'homme d'honneur il a fait. Je ne croy pas que ces vieux chevaliers ne vous en disent franchement la vérité , cognoissant bien de quelle importance est un capitaine ignorant ou couard et peu expérimenté; et, selon leur rapport et opinion, vous luy pourrez bailler la charge qu'il vous demande, car celuy-là sera passé par l'examen. Et afin de vous délivrer des importunitez, faictes. Sire, comme je fis une fois en Piedmond, à Albe : tous les jours mes chevaux estoient à Temprunt, car nous avions quelque peu de trefves; cela mefaschoit, et ne sçavois comment m'endepescher. Je commanday à mon trompette d'aller publier par toute la ville, de par monsieur le gouverneur, qui estoit moy, que j'avois fait un grand serment de ne prester jamais plus mes chevaux, et que personne n'en eust plus à prétendre cause d'ignorance : depuis ce temps je ne fus plus importuné ; faictes ainsi , Sire. Un jour que vous ferez quelque grande assemblée, dites, devant tous les seigneurs et dames de vostre Cour, que vous avez fait un grand serment de ne donner jamais charge ny gouvernement que par l'advis des vieux chevaliers et capitaines ; cela courra par tout, car ce que vous autres roys et princes faites et dites, court soudain d'une merveilleuse vitesse. Gela apportera un autre fruit, c'est que les apprentifs au fait des armes, sçachant qu'ils ne peuvent entrer par la fenestre , s'estudieront à se faire remarquer et cognoistre à ceux qui leur doivent ouvrir la porte , et ainsi tous tascheront à fah*e à qui mieux mieux.

0 que si vous faictes cecy, combien de braves capitaines aurez- vous en peu de temps; vous en aurez plus de vaillans qu'il n'y en aura en tous les autres royaumes de l'Europe. Il sortira de cecy deux choses très bonnes, que vous devez plus désirer qu'autres qui soient en l'art militaire : la première est que, comme ce capitaine et gouverneur sera créé par le rapport de vos vieux chevaliers devant vostre Majesté ou Monsieur vostre frère , il se tiendra si honnoré , quil fera resolution en soy-mesme, s'il a tant soit peu de cœur, de mourir cent fois plustost que de faire une couyonnade ou une faute, car il pensera tousjours, s'il la faisoit, qu'il fera tort à

GÛMICENTAIRSS DB BLAISC DB MOKTLUC. [l670}

ceux qui Tont nommé , et qae vostre majesté pourroit justement reprocher la faute qu'ils ont faict en ceste nomination. Ainsi il taschera à faire le mieux qu'il pourra , afin d'acquérir de Thonneur, et que vous luy bailliez plus grand charge, sçachant qu'il doit encore passer par reslection pour y parvenir , et par Texamen des vieux capitaines, et que^ s'il a mal faict, ils tesmoigneront tousjours ce qui en est, et auroiit honte de vous donner advis de créer maistre de camp ou mareschal de camp celuy qu'ils auront. veu mal &ire estant simple capitaine.

La seconde utilité qui sortira de cecy , sera que vous fermerez la bouche à ces importuns et importunes qui si légèrement vous demandent les charges desquelles despendent tant de malheurs , estans certains que vous ne les leur octroyerez sans estre examinez de vos docteurs et de vostre chancelier, et que vous les refuserez^ comme vous feriez celuy qui vous demanderoit un estât de conseiller au parlement de Paris sans estre examiné , car la cour n'en feroit rien. J'ay ouy dire qu'autre-fois le roy vostre père , sçachant qu'ils en avoient refusé un , lequel estoit recommandé par quelque dame , leur dit que parmy tant de chevaux.d'Ëspagne un asne pouvolt bien passer ; mais ils se gardèrent bien de le croire. Sire, mettez à l'essay ceux dont vostre Majesté désire se servir. J'ay veu autre-fois un gentil-homme, il me semble qu'il estoit provençal , lequel avoit ceste coustume, que quand nn vallet se presentoit à luy pour se mettre à son service , soudain il le mettoit à l'espreuve, et luy mettant une espée en la main , lui commandoit de se dcffendre, sans qu'il fust pourtant loisible de se tirer des cstocquades ; et, s'il le trouvoit homme résolu et ferme, il le retenoit , sinon il luy dîsoit qu'il n' estoit pas pour luy : ainsi il avoit tousjours de braves et résolus hommes auprès de luy, car on sçavoit sa coustume, et nul ne se presentoit qui ne fust bien ferré, car il estoit un rude Joueur. Voy-là l'examen que faisoit vostre subjet, etla loy qu'il avoit mis chez luy , car chacun est roy en sa maison, comme respoadit le charbonnier à vostre ayeul. Establissant doncques ce beau examen , bien tost toute l'Europe le sçaura , et tant d'importuns demandeurs se trouveront bien estonnez d'une telle loy, et ne songeront qu*à l'honneur et à apprendre , au lieu de courtiser monsieur ou madame , et vous serez depestré de ces fascheuses, que vous pourrez renvoyer faire leur resul (l).

(f) Ké^eau, ou?ra((e de femme.

(2) En host, en ordre profond; en haie, en ordre •impie.

Il VOUS en reviendra une autre eonmiûdité, Sire , qui n'est pas petite , c'est que ceux que vous eslirez et que vous honorerez de ces charges les tiendront de vous ou de vos docteurs, et non des dames ou de quelqu'un de vos courtisans, qui entendent mieux à monter une monstn qu'à affûter ou pointer un canon, ou mesmeli* rer une arquebuzade; et cependant, à veoir la mine qu'ils font et leur desmarche , vous diriez que tout doit trembler sous eux. J'enay ouy une fois en ma vie un, lequel, à Touyr parler, avoit presque seul emporté l'honneur de la bataille de Moncontour ; monsieur de Biron ny monsicDr de Tavannes n'avoient rien fait au pris de luy, non pas mesmes Monsieur vostre frère. Or, comme je dis, ces gentils-hommes qui auront cet honneur de tenir leurs charges de vous en ceste sorte , s'en sentiront beaucoup plus honnorez. Sire , vous devez plus désirer d'accomplir ces choses et y tenir Tœll , qu'à tout le reste qui dépend de l'art militaire ; car tout ce qui consiste en la guerre , soit le bien ou le mal, dépend do choix que vous faites de ceux qui ont le commandement.

Je ne parleray point icy des généraux de la cavalerie ny des colonels de l'infanterie, par-ce que ce sont deux estats qui se doivent donner aux princes ou grands seigneurs, et encoresqu'iis soient Jeunes et peu expérimentez, cela n'importe, pourveu que le maistre de camp soit bien expérimenté. Faisant cela , vous verrez en pcB de temps la confusion qui est parnay vos gens de guerre perdue , et l'ancienne splendeur ^ beauté de vos compagnies de gens-d'armes remise. Une chose voy-Je, que nous perdons fort l'usage de nos lances , soit à faute de bons chevaux , dont il semble que la race se perde, ou pour n'y estre pas si propres que nos prédécesseurs ; et voy bien que nous les laissons poor prendre les pistolles des Âllemans : aussi avecees armes peut on mieux combattre en host (2} qu avec les lances, car si on ne combat en haye, les lanciers s'embarrassentplus, et le combat en ha}e n'est pas si asseuré qu'en host.

Pour retourner à mon discours, vous oogncHStrez, Sire, que tous ceux qui désirent s*ad>ancer par les armes s'estudierontd'estre mis sur le bureau de l'examen , et me semble que ce seroit bien et sagement faict à vostre Majesté de mettre en roolle, selon vos provinces , les gens de valleur dont vous entendez parler y et leurs qualîtez, afin qu*advenant vacation de quelque charge , vous y puissiez pourvoir et vous ressouvenir d'eux. Ceux qui sçauront qu ils serrot dans vostre roolle prendront cœur et s*es\ertueront pour vous faire quelque service , et le»

COMl^fENTAIftBS DE BLAISE DE MONTLUG. [1570]

antres qui n^y seront pas s'exposeront à mil dangers pour y estre mis. Vous devez appeller ce livre le livre d'honneur. Et quandvous entendrez parler de quelqu'un , après vous en estre bien informé, vous devez dire tout haut qu'il faut qu'il soit mis dans vostre roolle. Ainsi ay-je ouy dire ea ma jeunesse avoir fait le feu roy Louys douziesme, mesmes des gens de Justice. Vacant Testât de Juge mage d' Agenois, qui est une belle charge et honnorable , il se ressouvint qu'un I)OQ clerc luy avoit fidt une belle harangue à Orléans, le nom duquel il avoit mis en son rollet, et luy envoya ledit estât en pur don : il faisoit le mesme en toutes autres charges. J'ay veu praticqner le mesme à ce grand Odet de Foix, sous lequel j'ay fait mon apprentissage; il scavoit le nom de tous les capitaines et personnes remarquables, et quand quelqu'un avoit fidt quelque acte signalé, il escrivoit son nom.

Mais, Sire, vous devez souvent fueilleter ce livre, et aussi ne vous contenter pas de les y avoir mis , ains les employer et leur faire du bien selon leur degré et mérite, les accourager jMff qiKlque gracieuse parolle, ou si c'est quelque pauvre gentil-homme, luy donner de l'argot. SI vous le faites de vostre main, cinq cens esctts seront prins de meilleure part que deux nui par vos thresorlers , car quelque chose leur demeure tousjours dans les pattes. Une fois le roy Henry vostre père , mon bon maistre, que Dieapaidoint, m'avoit donné deux mil escus; celuyqui mêles devoitbailler n'eut pas de honte de m'en retenir cinq cens , mais il trouva un Gascon qui n'avoit pas accoustumé ce tour de bastoD ; il seeutque je m'en voulois plaindre au Roy ; il eut plus de joye de me les faire prendre que je n'eus de les recevoir. Si vous donnez de vostre main , toutes ces pilloteries ne se feront pas. Bu temps du Roy vostre ayeul on disoit que son prédécesseur en ûiisoit ainsi , et avoit dans son coffre force bourses dans lesquelles il Avoitdes escus, en l'une plus, en l'autre moins , et les distribuoit selon la qualité de ceux qui luy Tâisoient service. Je sçaybien que l'on vous dira que cela n'est pas digne d'un roy ; ne le croyez pas : ce sont des gens qui veulent avoir toute la paste entre leurs mains. Une chose vous veux- /e dire. Sire, que vous ne devez pas tout donner à on ou à peu de gens ; vostre Majesté me pardonnera : elle a donné à un gentilhomme de la Guyenne (l) ce dequoy elle eust peut contenter cinquante : je ne veux pas dire qu'il ne fust t>rave et vaillant, mais il en y avoit qui le me-

't) Jacques de Balaguier , baron de Monsalès. :2) Henri III , alors duc d'Anjou.

Page 1