PRINCE MESSIRE FRANÇOIS DE CLEVES
DDC DE VXVERKOIS, ET PAI& DE FBAIICB » UBOTEHAIIT CEKEBAL POOR LE ROT y ET GOUVERinUR DB BRIE , CBAMPiaGRE ET LVIEMBOCRG.
Monseigneur ,
La defiiance et doute que j'ay eu de ne pouvoir bonnement me souvenir de tant de choses qui sont ennostre temps admirables , me feit premièrement prendre les tablettes, et mettre sommairement par escrh ce que me sembloit plus digne de mémoire, espérant qu^en rafreschissant la souvenance de tant mémorables foits, je pourrois, à Texemple d'autruy, mieux reigler le cours de ma jeunesse , et , parvenu quelque jour à la dernière saison de mes ans , instraire et enseigner plus aisément ma petite famille. Mais ayant receu cest honneur de me veoir au ser- TJce du Roy, soubs renseigne de vostre compaignie, comme j'eusse un jour entendu de vous Tobligation que cenx qui ont laissé par escrit la vérité des choses passées ont sur nous, et les divines louanges que TOUS donnastes à Jules César , en ce que de la mesme main quUl avoit combattu ses ennemb il avoit escrit ses Commentaires, vous, Monseigneur, enflamroastes de telle sorte mon désir, que si la suf- {isancey eustesté j^eusse volontiers prins ceste peine. Et des lors pour le moins non seulement je deliberay continuer ce que j'avois propensé et commencé, niais encor qu^apres je ferois mention de toutes (Choses, tant de celles dont porteroient tesmoignage mes yeux, que de celles que j'apprendrois de gens |ideies et véritables. Non pourtant que j'attendisse jamais de parfaire commentaire , ny me faire enrooler en la troupe des historiographes ; seulement je Uschois en tirer renseignement et instruction de quelque plus capable personne. Au retour du camp, fortune m'a porté à Paris Heu honoré pour rexcellence de plusieurs hommes de bon esprit. Je m'enquiersdes plus sufGsans , je les recherche , cognoy , fréquente, et finablement m'efforce d'acquérir leur bonne grâce. Entre autres je m'addresse à M. Barthélémy, jnaislre des requestes du Roy , des plus estimez ; je loi communique mes brouillards et Mémoires, je lui fais ouverture de mon intention : soudain il prend ^ peine de les lire d'un bout à autre, et regarder
curieusement plusieurs passages où il cognoit mon labeur avoir esté grand , et mes escrits conformes à la vérité de ce qu'il en avoit sceu et entendu. Par quoy me conseille et m'admonneste de les faire imprimer et mettre en lumière , non toute-fois sans de rechef les avoir conuuuniquez à gens doctes, entrelesquels, pour la singulière amitié qu'il portoit à P. Paschal, gentilhomme de rare doctrine et sçavoir , il m'adressa à luy. Qui, voyant mon œuvre mal digéré, et le stile mal limé et poli, ce quemoy mesme je cognoissois , tant à cause du peu de temps qui m'estoit resté à les disposer en bonne forme, que pour le default que je puis avoir des lettres, s'offrit de bon cœur à m'y vouloir ayder ; et ne pouvant satisfaire à ce labeur , pour estre continuellement occupé à escrire nos histoires françoises en latin (je dis en latin. Monseigneur, pource que selon l'opinion des plus sçavans honunes, il ne semble point que ce soit un François, mais un César ou un Saluste escrivant), il pria un gentilhomme sien amy, nonmié Guy-de-Brués, de Languedoc, prouveu (4) de grand savoûr et humanité, vouloir m'ayder de son opinion. Lequel, pour divers empeschemens qui luy ostoient le moyen de veoir les autres, retint seulement le sixième livre. Or desjà prévoyant , par grandes apparances, que sur la nouvelle saison nous faudroit retourner à la guerre, ne voulant laisser mon œuvre manque et imparfait, je priai un mien amy, nommé Bernard du Pœy de Luc en Bear, qu'il daignast tant prendre de peine pour moy, que me secourir eu ce qu'il cognoistroit y défaillir de propriété de langage, liaison de sentences, et autres choses. En quoy , comme il est homme non seulement amateur de toutes sciences, ains qui est gracieux et secourant à ceux qui les suyvent, m'y a aydé et en tout esté amy.
Dont, Monseigneur, j'ay eu plus grande hardiesse de vous addresser ceste mienne petite histoire, qui vous sera tesmoignage perpétuel de mon obéissance :
(I) Prouveu, pour pourvu.