‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 36 sur 58 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Le Yoyage du Roy Très-Chrestien aui Allemagnes, pour la restitution de leurs liberia.

[ 1551 ] Ainsi passa la pluspart de cest hyver en courses ; surprises et rencontres, irritemens de lafureur des deux princes, lesquels neantmoins dressoient tous préparatifs à l'esté prochain, pour commencer la guerre de beaucoup plus cruelle qu'auparavant. El cependant aucuns des plus grands princes et seigneurs d'Allemagne , entre autres le duc Maurice, de la maison de Saxen envoyèrent devers le Roy pour luy demander secours. Or, pour briefvement discourir les causes, faut entendre après que l'Empereur eut défait le duc Jan de Saxen , et que la pluspart de toute la Germanie, par Tinduction de ses favoriz , se furent soubsmis à sa mercy et miséricorde , recognoissansieur faute X si faute y avoit], d'autant que rhumanité et douceur devoit estre grande en luy, qui se dit empereur des AUemagnes, usa d'extrême rigueur envers eux ; car, non content de s'estre emparé de leurs villes, forteresses, et tous autres biens , et non encore satisfait de les veoir sacmenter et saccager par les Espagnols, retint et resserra estroitement prisonniers ceux que luy pleut des principaux , eu aussi grande misère et captivité que s'ils eussent esté les plus vicieux et criminels du monde: et les autres furent dechassez et banniz de leurs propres biens et maisons, desquelles jouissoient les autres nations estranges. Entre autres furent traictez de eeste façon le duc Jan de Saxen et TAnsgrave de Hessen , les deux premiers électeurs séculiers, non tant pour la seule cause de rébellion comme pour les vouloir contraindre , et s'ayder d'eux en plus grande chose à laquelle de long temps il aspiroit , à sçavoir , de faire eslire son fils (1) empereur. Et ce que depuis ayant mis en délibération à la dicte de Spire , les électeurs aymerent mieux luy denier estans absens , et ne s'y voulans trouver [ pour la révérence qu'ils por-

(1) Celui qui defiut roi d'Espagne sous le nom de Philippe II.

(2) L'arcbiduc Maximilien.

(5) Rabntin confond le concile a?GC une diète tenue la fnéme année. Ce fut à cette diète que l'Empereur essaya Je raire«nunler la bulle d'or. L'intérim dont il s'agit étoit

toient à Sa Majesté], qu'estans presens Targuer et reprendre de tant injuste demande. En qooy neantmoins il persista avec telle obstination qoe deslors il conceut une grande haine contre aix . et feit solliciter Ferdinand, roy des Romain, son frère , qui tint le premier degré pour succéder à TEmpire, à fin qu'il y consentist; que ce prince débonnaire ne pouvolt raisoonablemeot accorder sans le consentement du roy de Bœ»me (2) , son fils , qui lors estolt en Espagne: le quel estant mandé par TEmpereur [qui sepromettoit facilement l'induire à cest accord] , déoia et contredit constamment à tant Inique delib^ ration. Parquoy desiors le père et le fils lui r^ vindrent en aussi grand haine que tous les àasusdits, tellement qu'à peine les pouvoiMl regarder. Et tant s*en faut que depuis ce temps il ait voulu subvenir à son propre frère le roy des Romains , qu'il a mieux aymé employer les ktm de l'Empire contre ceux qui n avoient en rieB delinqué , et veoir ses pays brusiez ,. pillez, et sa pauvres subjects estre emmenez en perpétuelle servitude parles Turcs, que le secourir. Etteikment estolt ceste ambition de régner enracinée au cueur de l'Empereur , et le désir enflamme de rendre ce Sainct Empire héréditaire, qae, n'y ayant peu parvenir par tous ces moyens prrcedens , il s'advisa d'un autre plifs grand, àsavoir, soubs prétexte de reformer la rdigioD chrestienne et cest intérim (3) , qu'il avoit permis aux Allemands de faire assembler un oobcile, auquel, par le moyen du Sainct Père et consentement des prélats espagnols , qui lors estoient en bien grand nombre à Trente, pourrait canceler la bulle dorée (4) , et bailler nouvrile forme sur Telection de l'Empereur, et que cy après, pour un empereur et un coadjateur àt l'Empire, on en peust eslire deux. Dont estant

un règlement sur matière religieuse, que Cfaarles-QmDt publia pour être observé jusqu'à la décisioo do eonriir. Le pape Paul III et son successeur Jules III regamdèml ce règlement comme un attentat à leur puissanee spirv tuelle.

(4) Annuler la bulle d'Or.

COMIIENTAIRES D£ FBA«

prudemment considéré par toute la Germanie que si ceste entreprise venoit en effect et ratificadoD , seroit à la très grande diminution de leur grandeur et authorité, adviserent d'y remédier. Et 86 sentans desja tant grevez et outragez de contiDaelles surcharges et exactions , ayans esgard qu'anciennement estoient appeliez hommes libres et francs , et se voyoient servir à une nation estrange, délibérèrent tenter tous efforts pour se mettre hors de ceste servitude ; tant est grande et inestimable la douceur de liberté et franchise, que tous animaux oublient le danger de tous périls pour Tavoir et obtenir. Et voyans tous les Germains que de leur seul pouvoir n'eussent sceu entreprendre cest affaire sans la faveur de leurs alliez et voisins, pour estre leurs villes et contrées pleines et gardées de grosses garnisons que l'Empereur y avoit mis , s'addresserent 'premièrement au roy de France , leur ancien germain (l), et très certain amy, requerans son secours , que ce prince leur accorda tres\olontiers, tant pour continuer en l'humanité de ses prédécesseurs , que pour l'affinité que les François ont avec les Germains , dë^quoy ceste irent se sentit tant eslevée et r^ sjouye , que desiorsloy donnèrent le tiltre de protecteur du Saint trapire.

Pourtant dès le mois de mars , sur le print^ps, en la saison que le Sauveur de tout le monde restitua par sa mort la vie aux mortels , ie roy Très-Ghrestien , après avoir fait , par son conseil, plusieurs belles ordonnances , edicts et ^tutz^ tant sur la descbarge et soulagement de s<m pauvre peuple , que sur la reformation de ses gens de guerre , de cheval et de pied , que des officiers et ministres de justice , alla en sa ville de Paris , capitale cité de tous ses pais , en laquelle confirma et restablit toutes choses statuées, tant par ses prédécesseurs rois que par ^uy , concernantes l'augmentation et union de '^ republique; abolit et effaça toutes autres au contraire , en commandant au sénat et court de Nement la maintenue et garde de Justice et du droit de chacun y et la fidélité que doivent tous loyaux subjects à leur Roy. Prenant congé d'eux ^ià visiter les reliques et monumens des glorieux n^tyrs sainct-Denis , Eleutere et Rustic , apôtres de France; puis print le chemin avec la Royne, et grande compagnie de princes et sei- ^eurs, devers Chaalons en Champagne, en lapelie ville séjourna quelque temps , attendant Dne partie de son artillerie et munitions.

M. le connestable, pair de France, et con-

(I) (Termain signifie m allié.

r4 U sieiirdeCkastiUon, Gaspard de GoUgny.

(:01S DE BABUTIN. [l55l] 405

dueteur de ses forces, s avança devant à Yictry , lieu ordonné , et aux environs , où s^amassoient de toutes paris gentilshommes et soldats, tant de cheval que de pied , et où estoient amenez vivres de tous les endroits du royaume. Sans les compagnies des François naturels, levées selon les commissions que le Roy avoit fait distribuer à plusieurs capitaines , sans les autres que J'ay nommé dès le conmiencement, entretenues tant es forts devant Roulogne que Escosse , lesquelles estoient Jà en Champagne , il avoit fait descendre de ses pays de Piedmont environ vingt enseignes de vieilles bandes et vieux soldats , nourriz et soldoyez, par paix et guerre , tant par le feu Roy que par luy , hommes aguerris , méritant le moindre tiltre de capitaines , bien armez , braves , et en grand équipage , desquels Je nommerois le nom des chefs , sUls n'estoient assez cogneuz, et que souvent ont esté changez pour estre eslevez en plus hauts honneurs , ou sont depuis morts : aussi ce ne seroit que brouiller papier de choses ennuyeuses , que passerons légèrement pour en dire de meilleures. Suffit que toutes ces compagnies fedsoient le nombre de dix à douze mille hommes. Davantage , en Provence, Languedoc , et toute Aquitaine, furent faites levées, selon les ordonnances et commissions du Roy, de trentecinq enseignes , dont une partie estoient gentilshommes puisaisnez et cadets de grosses maisons, pretendans par valeur et hardiesse de parvenir à honneurs et biens. Le reste estoient vieux soldats exerdtez en cest art , pour y estre ceste nation naturellement encline : et pouvoit estre le nombre d'eux dix mille hommes ou plus ; estant le sieur de Chastillon (2) , nepveu de M. le connestable ;. gênerai sur toutes lesdites compagnies de fanterie, tant vieilles que nouvelles. Des Allemands et lansquenets le comte de Ringrave en avoit deux regimens, qu'est dix enseignes pour régiment ; lesquelles estoient Jà assemblées à Youy et Sourcy , gros villages près de Thoul. Le comte Recroc (3) en avoit autant , lesquelles en ce temps n'estoient encore complettes, mais s'assembloient ordinairement au Rassigny. Un autre capitaine allemant, nommé Chartel (4) [ lequel autrefois avoit eu conduite de gens de pied pour les villes protestantes contrel'Empereur] avoit, comme l'on estimoit, de trois à quatre mille lansquenets assez mal en ordre, mais gens de guerre par commune estimation , lesquels l'avoient tousjours suivy en ces guerres, et de rechef s'estoient retirez soubs sa

(5) Reckrod.

(4) Schertel.

GOUHENTAIBES DB FRANÇOIS DE BABUTIN. [l65l]

charge , abandonnans leurs biens et possessions pour le suivre : toutes lesquelles compagnies faisoieut le nombre de quinze à seize mille hommes. Je ne feray project ou nombre dés grands seigneurs, gentilshommes et autres qui vindrent, et se sont trouvez le long de ce voyage, lesquels [pour le parfaire et s'y trouver en bon ordre ] <ml engagé, vendu et aliéné de leur propre bien; de quoy je me tayray , pource qu'avec ce qu'il me seroit bien difficile d'en dire la vérité, encore que j'en eusse le pouvoir et le moyen , aucuns le trouveroient bon , et les autres mauvais. Ce me sera donc assez que le grand zèle des François envers le Roy soit manifesté et cogneu par tout le monde ; et ne seroit ainsi que réitérer et redire ce que renommée a publié universellement.

Quant à la gendarmerie et cavalierie, y pouvoit aToir quinze cens hommes d'armes , avec leursuitte d'archers, deux mille chevaux légers et autant d'harquebusiers achevai, desquels estoit gênerai M. le comte d*Aumale, puisaisné de la maison de Guyse. Tout lequel nombre de gens de pied et de cheval , après que les munitions et victuailles y furent assemblées , fut conduit et addressé devers Thoul , première ville neutre , à rentrée de Lorraine. Au-devant de M. le connestable, conducteur de ceste armée, furent apportées les clefs de ceste ville , et fut rendue à sa volonté sans autre différent, estans avec luy les premiers princes de ce royaume, comme messieurs de Yendosme, de Nevers , d'Anguian(l), de Gondé, de Montpensier, de la Roche-sur- Yon, le marquis d'Albeuf (2), de Nemours et de Bohan , et presque un nombre inflny d'autres grands seigneurs et gentilshommes.

Cependant le Roy estoit à Gin ville (3) , où séjourna douze ou quinze jours, tant pour l'amour de la Royne , laquelle y estoit fort malade ; et peu s'en fallut que ceste tres-vertueuse dame ne laissast les misères de ce monde , pour envol- 1er là sus en l'infinie gloire qui luy est préparée , si celuy qui départ tout bien et mal , ne nous eust regardé de son œil de pitié , ne nous voulant oster en noz persécutions notre totale espérance. En ceste ville aussi, la duchesse douairière de Lorraine vint devers le Roy , tant pour se mettre , et M. de Lorraine son iîls , avec son pays , en la protection et obéissance de Sa Majesté , que pour s'excuser et descharger d'aucunes intelligences qu'on la souspeçonnoit avoir avec les ennemis. 11 y a de grandes opinions et conjectures que ce qu'elle en feit estoit maugré elle, et que, si elle eust pensé en bref avoir secours

(1) Enghien.

(2) £lbeur.

de l'Empereur son onde^ malaisément eostAes* chy le genoii. Entre autres conclusions , le Roy luy feit entendre qu'il vouloit retirer en France, près de M. le Daulphin son fils , M. le due de Lorraine, flls d'elle, pour cy-apres en confermer une certaine alliance.

Au temps aussi que le Roy sejoumoit à Gtoville , et que monsieur le connestable estoit près de IÇhoul avec la plus grande partie de l'armée. se faisoient traictes et menées par les seigDeon et gouverneurs de Mets devers Sa Majesté et et lieutenant du Roy, pource qu'on vouloit passer et entrer dedans ladite ville, et en avoir vivres et autres nécessitez , comme avoit en l'Empereur précédemment, quand estoit descendu en France, sans déclarer le surplus. Eux, allegaosleor neutralité, consentoient à donner vivres et trates nécessitez pour argent , ainsi que disoie&t avoir esté observé par l'Empereur , conseota» que le Roy et M. le connestable, avec suîtte d'aucuns princes et des plus favorîz y entra»sent ; mais on vouloit avoir ce passage , entrée et issue franc et libre , sans autr^ capitulatioQs; car nous eStions adonc les plus forts. Enfin M.le connestable , lequel estoit retourné à Gln\ilirj tant pour accompagner madame de LornûK.

que pour resouldre ceste affaire avec Sa MajA et son conseil , peu de jours cnsuy vant , teaia tousjours compagnie à la duchesse , alla retni9ver l'armée à Thoul , quant et quant la falsaal marcher droit à Pont-Camouson(4) , petite ville de ce duché « bien située, par le milieu de laquelle passe la rivière de Moselle, portant tiltre de marquisat.

Or pource que de long-temps une abbaye assci forte, appelée Gorzes, distante de là environ qn^ tre lieues, avoit le renom d'estre un vrai rthit et retrait de voleurs , aussi que les pavsaos di; territoire se plaignoient , disans estre làdedacs un nombre de telle manière de gens exerraos inflniz larrecins , y envoya dix enseignes de fanterie françoise et quelque cavallerie légère, a\a' trois ou quatre pièces d'artillerie : et d'abordée, ayant esté sommez , ne voulurent ouïr, estas'. là-dedans un capitaine espagnol , qui se faisut encroire d'estre plus asseuré qu'il ne se troa^a. dont mal luy en prlnt ; car en peu d'heures citant la bresche faite , les soldats du premier effort y entrèrent, et ce que fut trouvé de prompte furie exécuté, mesmement luy passé au fil de iV^ pée, après fut pillée, saccagée, et le feu mis de dans.

Du Pont-Camouson ftit prhis le diemln die i

(3) JoioTiUe.

(4) Pont-à-Moai»oa.

GOmaNTAIBBS DB FBANCOIS BB BABOTUI. [l55l]

|i Mets ) et aux bourgs et villages à l'entour ; Jos- |d« auprès des marailles fut logée et campa hrfnée françoise. Peu après, M« le counestable k sommer la ville d^obeîr au Eoy , et plustost prnpter ses gracieuses et libérales conditions , Éie d'y estre ibreez avec plus grand danger pour |lia. Les seigneurs 9 qui prenoient ceste menée 'éede longue main estre à la totale destruction lear autliorité , y eussent volontiers contre- ; mais ils estolent adonc trop petits compa- |M)DS : car les délices et richesses les avoient tant iveaglez, que n'avoient jamais pensé à remédier Icest inconvénient. Au contraire, le menu polllaire , qu'ils mangeoient par exactions , ne de- IKiQdoit autre chose que d*eschapper de leurs Aftins pour obéir à un prince qui les traitast plus tnuDainemeBt ; et ne restoit plus que cest esgard de D'estre plus francs et libres, qui les détint suspens et douteux , prolongeans leur dernière respoDse par excuses de leurs anciennes confirmatioQS de franchises despremiers empereurs et rois de France ; tant qu'importunement ce gênerai le « Nmma de luj en rendre en brief leur finale resot^itioo, autrement il en feroit approcher leca- 000, et sentiroient Taigreur de la puissance d*un «grand Roy. Pour conclusion, eux voyans ceste ^ forte armée estre proche , et sur leurs bras préparée, et en appétit de s*enrichir de leurs tiiresors de long-temps accumulez , estant leur cité désemparée et mal pourveuë, fut moyenne par le sieur de Bordillon avec eux que M. le conaestable et les princes cy-dessus nommez , et beaucoup de gentilshommes , avec deux enseiijDes de gens de pied , y entreroient : ce que pasfa ainsi. Mais au lieu que les deux enseignes ne dévoient estre que de six cens hommes au plus, M les doubla , et se trouvèrent près de quinze cens ou plus , hommes esleuz et choisis. Eux, voyans la queue si loi^ue , estans les premiers et principaux entrez , voulurent fermer le pertuis loand ils se trouvèrent les plus foibles; car ceux |Qi estolent entrez des premiers , soldats expérimentez I gagnèrent les portes , et repoubenntceux de la ville, tant que toutes furent ouver- ^) et y entra plus gros nombre. Voilà comment xste puissante cité , ayant régné par temps imnemorial en toulte haultesse et présomptueux orgueil, fut en peu de temps surprinse et rentae À robeissance du Roy le dimanche , jour Re nous solennisons rentrée de Jesus-Christ en «Ile de Hierusalem , qui estoit dixième jour l'avril 1652.

Au temps de ces exécutions , le Roy estoit encre à Ginville , attendant radvancement de la iânté de la Royne pour se venir rendre et trpu- '^f le reste de son armée, qui estoit demeurée

pour sa conduitte jusques à Mets , où Tattendoit M. le connestable , à fin de remettre en ses mains ceste belle cité. Et le lundy unzleme de ce moys en partit, après y avoir fait ses pasques comme très chrestien , accompagné de MM. de Guise et de Boisy , grand escuyer , de Sedan , et Sainct-André , mareschaux de France , des gentilshommes de sa chambre, ordinaires et extraordinaires, pensionnaires et officiers, avec les deux cens gentilshommes de sa maison, de l'une desquelles bandes estcapitaine M. de Rolsy, le sieur de Sainct-Cyre , lieutenant , et le sieur de Saisy, enseigne : deTautre, M. de Ganaple, chevalier de Tordre , de grande et méritée réputation ; lieutenant, le sieur de Saiuct Forgeux, vieil chevalier de renom ; enseigne, le sieur de Vilemoil , sage et gentil chevalier de la maison de Jaulcourt, Tune des plus anciennes maisons du duché de Bourgongne, lequel depuis deceda près de Soissons au retour de ce voyage; des quatre cens archiersde sa garde, François et Escossois, et des deux cens Suisses; les compagnies de messieurs le Dauphin, de Guise, d'Aumalle, et mareschal de Sainct André , faisans le nombre de quatre cens hommes d'armes, estolent aussi demeurées pour escorte et conduite de Sa Majesté. Avec ceste grande compagnie et suitte , print le chemin deThoul,où lemercredy treiziesme jour arriva. Entre une petite villette appellée Foui, et celle de Thoul, vindrent au devant de Sa Majesté les gouverneurs de ceste cité neutre, luy en présenter les clefs en signe d'obéissance, ce qu^elle accepta gracieusement et de bon visage , les asseurant de toute faveur et support ; près de laquelle estant arrivé, Tenvironna et visita à Tentour , et entra par une autre porte que par celle où on Tattendoit avec le poisle ; à raison de la grande presse et foule de peuple qui s'esjouyssoit et attendolt à le veoir , combien qu'elle se trou vast presque autant grosse à celle où il passa. Quant à son entrée , elle n' estoit sumptueuse en artifices ou grands appareils , car il entra en armes, luy mesme armé Comme estoient les princes et grands seigneurs qui le costoy oient, et généralement toute la suitte; les heraults d'armes vestuz de leurs cottes de veloux cramoisi azuré , semées de fleurs de lis , avec les trompettes et cierons sonnans au devant de ce trespuissantet tres-victorieux roy. En ce triomphe passa le long d'une grande rue , et fut conduit bien avant dedans la ville, non loing delà grande église, où l'attendoient quatre des premiers et potestats avec le ciel triomphant. Accompagné de ces grands princes et seigneurs , alla jusques devant le portail de ce temple où Tattendoit le clergé, avec plusieurs sanctuaires, en leurs

COMMET TA1B£S B£ FRANÇOIS DE HABUTIN. [l55lj

habits o£ficiauxet riches. Là, après avoir promis et &it solennel serment de maintenir et garder eeste cité en tous ses droits et libertez, entra dedans , auquel feit son oraison , et fut chanté à Dieu , en signe de resjouyssance , le cantique plein de ses louanges. Gecy accompli , se retira au palais episcopal y où estoit dressé le logis de Sa Majesté. Le reste de ce jour employa , à sçavoir l'administration de ceste republicquC; mesmement les qualitez des estats , et de leur ]x>nne ou corrompue versation (i). Apres y avoir, selon son conseil , constitué une police à la descharge du populaire , y establit son lieutenant et gouverneur, le sieur d'EsclavoUes , chevalier sage et expérimenté , auparavant lieutenant de la compagnie de feu M. de Gutse , avec trois enseignes de gens de pied françoises, desquelles les deux estoient soubs sa charge , et l'autre soubs le sieur de Mont Sainct Père.

Le lendemain le Roy partit de ceste cité de Thoul , accompagné de tous les princes, grands seigneurs, gentilshommes et compagnies susdites y et des bandes de lansquenets du capitaine Ghartel , avec quelques enseignes de Gascons , arrivées nouyellement , qu'on avoit fait séjourner , campées tant en la prairie que logées aux faulxbourgS; avec cinq ou six pièces d'artillerie de campagne. De là fut prins le chemin de Nancy, belle et forte petite ville, située en lieu assez plain, non loingtaine d'une petite rivière appellée Mttz (2) , qui vient des montaignes de Yaulges y ville de long temps capitale du duché de Lorraine , dedans laquelle est une fort magnifique maison et excellent palais aux ducs , distant de Thoul environ cinq lieues. Le Roy y arriva environ les deux heures après midy. Au devant de Sa Majesté vindrent M. le duc de Lorraine, beau et sage jeune prince, conduit par M. le comte de Yaudemont son oncle , accompagné et suivy de beaucoup de grands seigneurs et gentilshommes lorrains ; lesquels , ayant trouvé le Roy assez près de la ville , après avoir proposé plusieurs bons propos, et pleins de toute douceur, comme j'estime, l'accompagnèrent jusques audit palais. A la porte de la ville l'attendoient les maires et eschevins avec le poisle , soubs lequel s'estant arrestée Sa Majesté, allans au devant les heraultsd'armes, à la mesme sorte qu'à son entrée à Thoul , passa le long de la ville Jusques à Sainct George, église cathédrale, pour y faire son oraison; en laquelle est inhumé Charles , duc de Rourgongne , qui fut desfait près de là par René , roy de Hierusalera et de Cécile, et

(() Gestion.

(2) Lia Mearthe. {.>) Des marquis.

duc de Lorraine. En signe de reqouyssanoe et allégresse , furent deschargées plusieurs pitm de grosse et menue artillerie. En ceste ville passa le jour du grand vendredy , jour auquel <m reaiemore à tous chrestiens la cruelle passioa et mort qu'endura le fils de Dieu pour nostre rtdemption. Puis ayant disposé du doaire de madame de Lorraine, ordonna M. le comte de Yaudemont gouverneur et gênerai audit pays, mesmement en celle ville de Nancy, et de tootes autres choses, au proufit de ce jeune prince: ce faicty luy feit dresser son estât pour l'enfoyer en France. Le samedy suyvanten partit, et ce jeune prince , non sans grands pleurs et regrets de madame sa mère , à la conduite de M. de Rordillon, et de la compagnie décent hommes d'armes de M. le Daulphin» fut amené à Reims, où estoit mondit sieur le Daulphin , avec messieurs ses frères et autres jeunes princes.

Ce jour le Roy coucha à Condé , une maisoo champestre pour le plaisk des ducs , poor oe qu'elle est assise en lieu haultet bien claire, ayant belle et lointaine veuë; au débutas li prairie spacieuse et de grande estendue , amusée et drcuie de trois rivières qui près de là s'assemblent , sçavoir Muz , Madjôn et Mozelle; par le hault est voisine des forests, pourquoy sen^ commode à tous plaisirs et passetemps de piit* ces, et toutes chasses et volleries.

Au partir de ce lieu, le jour de la resurreetioo de Jesus-Christ, le Roy alla coucher à PcatCamouson ; et fut Sa Majesté logée au palais d<s marchiz(3), y séjournant pour celle seule nuict. Le iundy ensuyvant fut continué le chemio de Metz , distant de là cinq bonnes lieues, le looii duquel fut fait souvent hault le bois (4), poor attendre l'artillerie , estant fascheux , plein de ruisseaux et mortes (5).

A un petit quart de lieue près de Metz, dn costé de Pont Camouson , en une plaine , esùni l'armée du Roy attendant sa venue, laqwiie estoit Tune des plus belles que jamais prioce chrestien meit ensemble , et qui m'a semblé mériter d'estre couchée par escrit, selon Tordre qu'ay veu au plus près qu'elle estoit estendue, non en grandes tourbes d'hommes , mais aatut complette de vertueux et vaillans capitaines el soldats, autant bien et richement armez, autuit bien à cheval , que depuis mille ans fut armée- De ce que j'en dy j'appelle tous ceux qui Tool veuë à tesmoins , amis et ennemis ; car , pour commencer premièrement à la faatene , il > avoit trois bataillons quarrez , le premier de&-

(4) Cest-à-dire : balte.

(5) Eaui mortes , stagoautes.

COMBUBimrAlRSS I>£ FRANÇOIS DE RABUTIN. [lÔ5l]

qitefe eaUÀt des vieilles enseignes soldoyées et eotretennës dès le temps du feu voy es guerres dePiedmont, de Champagne et Boutongne, avec d'antres nouveaux capitaines dressez au commencement de ces guerres , sans y comprendre aucuns braves soldats et jeunes gentilshommes de maison , lesquels y estoient pour leur plaisir et sans solde du Roy : complet , de quinze à seize mille hommes , desquels estoient de neuf à dix mille armez de corselets . avec les bourguignottes à bavieres, brassais, gantelets et tassettes jusques au genouil , portans long bois (l) , et la pluspart le pistolet à la ceinturç ; et cinq ou six mille harquebusiers, armez de Jacques et manches de maille , avec les morions autant riches et beaux qu^est possible , Tharquebuz ou flcopette luisante , polie et légère ; les foumimens fort exquis et braves ; le reste ayans armes selon la qualité des personnes. Le second bataillon estoit de Gascons, Armignacs, Biscains, Bearnois, Basques , Perigourdins , Provençaux et Auvergnacsy faisans monstre de dix à douze mille hommes, ayans la caire (2) et le port de gens de guerre; ce que le fait croire est que ils sont exercitez , et souvent à la fatigue et combat ordinaire avec leurs ennemis , tant par terre que sur la marine; desquels il y en pouvoit avoir de huict à neuf mille portans long bois , armez de corselets et halecrets, et deux ou trois mille harquebusiers , avec mailles et morions. Le troisiesmeestoit d'Allemans, en nombre, comme j'estime , de sept à huict mille , desquels estoit colonel le comte Reingrave , gens de guerre et sneurez , comme faisoient cognoistre à leur ordre et marche de bataille , assez bien armez à leur mode, autant les picquiers qu'harquebusicrs.

Quanta la gendarmerie et cavalerie, elle estoit ordonnée par rancs sur les flancs de ces bataillons, et y pouvoit avoir mille ou unze cens ^wmmes d'armes , avec la suitte d'archers; les hommes d'armes montez sur gros roussins ou coursiers du royaume, turcs et chevaux d'Es- P<^e , avec les bardes peintes des couleurs des ^yesque portoient les capitaines, armez du hault de la teste jusques au bout du pied , avec leshaultes pièces et plastrons, la lance, l'espée , 1 estoc, le coustelasou la masse, sans encore wwnbrer leur suitte d'autres chevaux sur lesquels estoient leurs coustilliers et vallets, et, sur tous, paroissoient les chefs et membres de ces compagnies , et d'autres grands seigneurs , ar-

0) Pique».

(2) De ntaUen erra, l'air.

5^ Cheraui bougres.

mez fort richement de hamois dorez et gravez en toute sorte; leurs chevaux forts et adroits, bardez et caparaçonnez de bardes et lames d'acier légères et riches, ou de mailles fortes et déliées , couvertes de vetoux , draps d'or et d!argent , orfaverieset broderies en sumptuosité indicible , les archers armez à la légère, portans la demie lance, le pistollet À l'arçon de la selle, l'espée ou le coustelaz , montez sur cavallins et chevaux de légère taille , bien remuans et voltigeans; entre lesquels, selon le pouvoir que chacun se sentoit avoir, n'estoit rien oublié qu'il ne fust desployé pour se faire paroistre et veoir à qui mieux mieux. Quant à lacavallerie légère et harquebuserie à cheval , il y pouvoit avoir près de deux mille chevaux légers, lesquels estoient armez à la légère de corselets, brassalz et bourguignottes , la demie lance, ou le pistollet ouïe coustelaz, si bon leursembk>it, ou Tespieu gueldrois^ montez sur cavalins , doubles courtaux ou chevaux de légère taille et vistes. De harquebusiers à cheval y en avoit de douze à quinze cens , armez de Jacques et manches de maille ou cuirassine , la bourguignotte ou lemorion, l'harquebuz de trois pieds de long à l'arçon de la selle , montez sur bons courtaux , chacun selon sa puissance; estant M. d'Aumalle gênerai sur toute ladite cavallerie légère. Il y avoit aussi de trois à quatre cens Anglois , lesquels estoient partis de leur pays à la conduite d*un milord , pour venir à la guerre pour leur plaisir , sans commandement, comme je croy , de leur Roy ; desquels la pluspart estoit achevai surguildhis (3) et petits chevaux vistes et promps , sans estre fort armez, vestus dejuppons courts, avec le bonnet rouge à leur mode , et la lance comme une demie picque , dont ils se sçavent fort bien ayder , et sont bons hommes, qui vont de sçavoir et adresse à la guerre , comme l'ont esprouvé ceux qui y ont esté avec eux.

En ceste belle ordonnance trouva le Roy son armée près de Metz, qui, avec les princes, grands seigneurs, gentilshommes et toute sa maison , ensemble toutes les compagnies susdites, depuis le Pont Camouson jusques-là, commanda tenhr ce mesme ordre, et marchèrent tousjours en bataille, armez de toutes armes : qu*estoit chose admirable à ceux qui avoient ceste félicité de le veoir, son armée passant par le bas, le long de la prairie, pour spéculer et considérer à son aise les bataillons de sa fanterie , où fut caressé et bien venu de la scopetterie , qui dura au moins trois grosses heures; et estoit clairement cogneu à sa face riante et ouverte l'aise qu'avoit Sa Majesté à veoir tant de vaillans hommesen si grande monstre, demonstrans une naturelle volonté et

COMHBNTAIBSS DB FBANÇ0I8 DE BÀBUHK. [l56l]

affection de bien faire et combattre pour son service. Après avoir fait bon recueil à plusieurs grands seigneurs et capitaines qui s'y estoient des premiers avancez ; après aussi diverses accoiiades et caresses de ceUx qui estoient demeurez avec Sa Majesté et des premiers, comme des parens, voisins et amis , suy\'ant le chemin droit à la ville , fut salué de son artillerie , qui estoit un peu au-dessus de son armée , dedans des vignes sur une motte : à sçavoir de seize grosses pièces , canons et doubles canons ^ six grandes et longues coule vrines, six moyennes et douze bastardes , et deux paires d'orgues, estrange et nouvelle façon d'artillerie : faisant tout cela tel et si merveilleux tonnerre^ qu'il sembloitque le ciel et la terre voulussent recommencer la guerre entre eux , ou que tout deust reprendre la première forme d'un caos ; estant le sieur d'Estrée grand-maistre et gênerai sur toute ladite artillerie, sage et prudent seigneur auquel telle charge est bien convenable , pource qu'il a le soing et solicitude qui y est requise. Ici ne veux passer Tentreprinse brave que dressèrent les ennemis , et presume-t-on que c'estoient ceux de la garnison de Theonville. Cependant que toute ceste armée estoit ainsi en bataille , et que ceux qui estoient ordonnez pour garder les bagages , s'abusoient à regarder ceste triomphante et brave assemblée, vindrent donner dedans quelques vallets et gougeats qui y estoient demeurez, mesmement du costé des lansquenets, desquels emmenèrent lemeilleur et le plus aiséàporter^ avant qu'on eust donné ordre et depesché gens pour les suyvre et repoulser.

Le diX'huictiesme d'avril , le Roy après un peu avoir considéré et visité le dehors de la ville de Metz , entra par la porte Champenoise , où , avec lepoisle et ciel triomphant , quatre des premiers gentilshommes de la ville Tattendoient , soubs lequel estoit Sa Majesté royale , les clerons et trompettes sonnans, avec les blasons et armoiries de France , les heraults d'armes vestuz de leurs cottes de veloux cramoisi azuré, semées de fleurs de lys ; les deux cens Suisses marchans en bataille des premiers , que trois cardinaux suy voient, vestuz de leurs longues robes rouges, et leurs rochets dessus : à seavoir messieurs les cardinaux de Lorraine , de Chastillon et de Lenoncourt, archevesquede Metz ; puis M. le connestable, la teste descouverte, armé de toutes pièces, portant l'espée nue devant Sa Majesté , à Tentour de laquelle estoient tous les princes et grands seigneurs presque de tout son royaume, en une magnificence et pompe inestimabie ; à sa suite , toute sa maison , ses gardes, et un nombre infini d'autres qui i'avoient suyvy en la

presse pour veoir ce triomphe. JelaisseèpeDW le peuple qui estott par les rues, aux fenestres, aux galetas et sur les maisons, pour contempler une si nouvelle et esmerveillable haultesse. Certainement n' estoit celuy , depuis les enfans josques à ceux qui alloient à potences de vieillesse, qui ne dist et confessast n'avoir jamais vennonv parler d'une telle compagnie et noblesse : deqooy pourroient faire foy tous ceux qui l'ont ainsi veu. Devant le grand temple arriva le Roy ence triomphe , où se trouva tout le clergé et chapitre de Sainct-Estienne, avec divers habits de gnod prix et valeur, et plusieurs reliquaires etdipiitez. Près de là, descendirent premièrement messieurs les cardinaux , puis M. le connestable , lequel à pied retourna devers Sa Majesté, laypNStant la main pour descendre de cheval, alDsiqoe feirent après tous les princes et grands sdgoeon qui en estoient les plus prochains. Le Roy, s'approchant près du clergé, meit lamaindextresur les évangiles, protestant et faisant vœu de garder et def fendre à son pouvoir lesdroicts, 11bertez et prééminences de ceste trésandeniieet opulente cité, selon que depuis s'est veu il. Apres plusieurs cérémonies , tout le clergé coomença en musique h chanter cantiques et looffiges à Dieu, auquel respondoient les orgues ft divers instrumens harmonieux. Le Roy , snin de tous les princes et grands seigneurs, entra en ceste triomphante et tant riche maison de Dia^ et lieu d'oraison , en laquelle il acheva laseoiK fort dévotement. Le logis de Sa Majesté estoit appareillé au palais archiépiscopal auquel fot conduite ; et peu de temps après , aucuns m tilshommes de la ville', lesquels y estoient demeurez, ou pour tenir le party de France OQ pour ne se sentir coulpables d'aucunes charges suspectes, luy vindrent faire la révérence, fî par M. de Guise le feirent supplier très-humblement de leur pardonner s'ils Tavoient oU&setn chose que ce fust , promettant luy estre cy-aprts fidèles et loyaux. Et pource que tous les citoyens, mesmement le populati^, estoient fort estonnez de veoir tant de gens de guerre togû en leurs maisons, ce que jamais n*avoicnt a^ coustumé ne veu , sans sçavoir la conséquence, requirent que son bon plaisir fust d'y f^^ une ordonnance ; à quoy Sa Majesté , de rff* menée royalle , feit xesponse pleine de parfai» humanité et douceur , qui les contenta fort, disant qu'il n'estoit là venu pour les destruire et ruiner , mais pour les defaidre et garder en leur»

(1) Errear; Henri II abolit les prifiléges dont jooi>^' la tiUe de MeU^ (Voyez les Mémoires de ViaUc»»*' Uv.IV,chap. «4.

COMMENTAIAES DX FRANÇOIS DB BABIITIN. [1^51]

droicts et priYil€ge8, et ce qa'il avoit entreprins si avant , estoit pour la doute que son ennemy ne s'emparast de leur ville et biens , pour après Fendommageretses pays. Au surplus commanda à M. le oonnestable de faire publier dedans la ville et es environs par toute son armée , qu'à peine de la mort et griefve punition , bomme ne fust si hardy de prendre ne transporter aucune chose sans payer raisonnablement , si ceux à qui elieappartiendroît se trouvoient; de nebattrene molester leurs bostes ny habitans du territoire de Metz ; de s'en aller ne partir du logis sans les contenter; de ne mettre la main aux armes, si ce n'estoit contre ses ennemis. Ce que fut fait et publié dedans et debors la ville, et aux environs forent levées potences et signes patibulaires, poaren donner plus grande cognoissance à tous.

Geste ordonnance fut tenue et si bien observée en toute Tarmée du Roy , sans mutinemens ne violences, que au départir chacun s'en alla content, et demeura au peuple une bonne opinion de nous , en louant Thumanité du Roy et la noblesse de France. Cependant lescbevaux-legers et harquebusiers à cheval , qui trottoient des premiers , et estoient logez assez près de Theonville , d'heure à heure s'y alloient présenter et <ppeller ceux de là-dedans à Tescarmouche; et Qc se passoit jour que n'en fussent dressées maintes, tant par les sorties des Bourguignons que par la semonce des nostres, desquels la pluspart estoient jeunes hommes, qui avoient le feu à la leste , et qui ne cherchoient que nouvelles entreprinses et à veoir, toutefois, tousjours à la conduite de vieux routiers de guerre , et capitaines usitez et expérimentez. J'estime qu'autant en estoit-il du costé des ennemis ; parquoy ne pottvoit advenir autrement, et est facile à croire qu 00 y pouvoit veoir divers passages de cest art , et de braves et vaillans hommes.

Trois jours le Roy séjourna en ceste riche et puissante cité de Metz , pour sçavoir et cognois* tre le regement de tous leurs estats et gouvernement de leur republique, pour confirmer les bons et abolir les pernicieux et dommageables , et ériger loix et ordonnances pour la conservation et maintien dlcelle communion , au contentement de chacun estât , entre autres choses , pour délibérer de la fortification selon sa volonté ; et dès-lors en furent proposés les moyens, et fut commencé à y besongner, à faire raser et abbattre pl^sieurs petites casettes et maisons de plaisir, que les bourgeois et citoyens avoient basti en leurs jardins et vignes, au long des fossez , près des murailles , lesquelles pouvoient grandement servir aux ennemis à faire leurs approches; et pour estre unie coste trop pro-

chaine d'une montagne qui pouvoit commander et nuire fort à la défendre , fut conclud, selon la resolution de tous les ingénieurs , et de ceux qui entendent l'industrie des fortifications, de coupper de la ville en cest endroit, et y eslever une tranchée et rempart, de grandeur et haulteur au niveau , le plus que seroit possible , de cette coste. A toutes ces choses , et plusieurs autres nécessaires ayant estably une police , laissant M. de Gonnor, frère de M. le mareschal de Brlssac , gouverneur et son lieutenant , avec la compagnie de M. le comte de Nanteuil [lequel et M. de Jametz estoient pour ostage donnez au duc Maurice], et deux cens chevaux -légers , deux cens harquebusiers à cheval , et douze enseignes de fanterie , tant pour la garde de la ville que conduite des vivres et munitions qui en sortoient et venoient des autres lieux circonvoisins , pour suy vre nostre armée.

Le Roy en partit le jeudy après Pasques , vingtiesme d^ap vr il , pour commencer son voyage , et fut son armée levée des environs par M. le connestable , qui en estoit gênerai , et le premier à l'avant-garde, accompagné de la pluspart des princes et grands seigneurs que j'ay cy devant nommez , sans d'autres qui y arrivolent chacun jour. Le surplus estoit à la suitte du Roy, estant Sa Majesté la première en sa bataille, pour estre exemple à tous de le suyvre , mesmement en justice ; car ne se peult nier que durant tout ce voyage , et tant que ses enseignes ont esté desployées aux champs , que n'ait commandé et observé une justice tant grande et severe en son camp , que les ennemis et estrangers s'en esmerveilloient; qui me fait penser et croire, avec les prières du pauvre peuple, que le supemel Dieu des batailles luy avoit mis les armes au poing , pour dompter les hommes qui s'estimoient invincibles. A l'arriere-garde n'y avoit que trois ou quatre cens hommes d'armes quidemeuroient tousjours à la queue pour faire suyvre ce que venoit après , ou pour empescher que les vlllains et Marangets (1) ne détroussassent ceux qui ne pouvoient aller si-tost que les premiers , ou les bagages qui estoient demourez et arrestez par les chemins par accident. Je ne puis donner certaine raison pourquoy , car à moy tels secrets n'estoient communiquez. Toutefois je pense que c'estoit à cause que n'avions point d'ennemis au doz qui fussent si forts que nous. Aussi estoit grand bruit que le Roy, avec ceste puissante armée, s'alloit joindre au duc Maurice , lequel , avec un autre, avoit jà repris plusieurs villes des

(1) HabiUnts du canton de Morange, dont les François avoieot lieu de se défier.

COMMENTAlfiES DE FRAIiÇOlS DE RABUTIN. [t&St]

protestants , les remettant en leur première liberté, et dechassant les garnisons que l^Empereur y avoit assis , pour leur tenir le pied sur la gorge; qui attendoit le Roy auprès d'Auspoui^, devers lequel de Metz y avoient esté envoyez le sieur de Montmorancy, les comtes de Yillars et Ringrave , pour en sçavoir certaines nouvelles ; si est-ce que la publique renommée et commune opinion de tous, Jugeoit toutes ces inteNigences et simulations estre un faux appast et couverte amorce de mauvais goust, de laquelle toutefois le succez n'est tourné grandement à nostre préjudice. Pour ce jour que le Roy deslogea de Metz, Tarmée ne feit grande traicte , et campa à une lieue et demie près , en deux petits villages desquels Tun s'appelle Serre et l'autre Gouin.

De ce lieu le lendemain partit , et alla camper à Racourt et Rouvres , près d une petite ville appellée Numiny (l) , des appartenances du comte de Vaudemont , située au pendant d'une petite montagne au dessoubs de laquelle coule une petite rivière qu'ils appellent Seille , qui va passer à Metz ; Tavant-garde estoit campée un peu au dessus. Quant à nommer de mot à mot les villages, lieux et places, où toute ceste grande armée a passé et campé , sinon les plus fameux , et où a esté exécuté acte méritant à estre noté et mis par escrit , avec ce qu'est fort difQcile pour estre les noms estranges et malalsez a nommer , encore ne le peux-je faire pource que le plus souvent la gendarmerie estoit estendue en divers endroits pour trouver vivres plus aisément, pour eux et leurs chevaux , à la moindre foule du peuple , et ne demoiuroit , tant de l'avant-garde que de la bataille, sinon les personnes des princes , quelques grands seigneurs et gentilshommes de leur suite , la maison du Roy et ses gardes avec la fanterie tant françoise que d'Allemans , fors en lieu serré , mal aisez ou suspects, et ne veux oublier avant qu'entrer plus avant , que toute l'armée , sçavoir : hommes de combat, tant de cheval que de pied , durant le voyage, voire jusques au rompement du camp, a marché en campagne , tenant tousjours ordre de bataille , ce qui nous travailloit grandement , et a fait mourir beaucoup de geus de bien et de braves hommes , par fièvres continues, pleurésies et diverses maladies. Plusieurs autres, dès ce temps, ont longuement traisnez et languy, à la fin sont morts diversement. Une des principalles causes est que beaucoup de person* nés , selon leurs qualitez et commoditez , par le temps de paix et repos , s'estoient tant relaschez et abandonnez à leurs aises et voluptez, qu'ad-

(f) Nomeoy.

venue ceste soudaine entreprise, pour peu de peine et travail estoient abattus et demoutz soubs le faiz ; depuis , la continuation et aoeoiBtumance nous a renduz usagers de necesrité«

Au partir de ce lieu, fbt pris le chemin à one petite villette nommée Luneville, située en liri propre pour l'usage de vivre , aux racines de petites collines et montaignettes où il y a quelques vignobles et terres de labeur, près de laquelle passe une petite rivière qui s'appelle Savon; de l'autre costé a une prairie grande et spacieuse, à fentour de plusieurs villages et censés. Le Roy, M. le connestable, les princes et grands seigneurs estoient logez dedans la ville; les gentilshommes de sa maison et ses gardes estoient au fauxbourg; le reste estoit campé à Tentour, et la gendarmerie aux villages.

Le lendemain , le Roy et son armée en desiogea , et y demoura dedans une enseigne de gens de pied et quelques harquebusiers à cheval , pour l'escorte de la munition qui nous soivoit, et alla loger à Blamont , une autre petite ville capitale d'une comté qui en retient le nom , eo laquelle estoit la duchesse de Lorraine, poaite qu'on disoit ladite comté estre de son assignai. et ordonnée pour se retirer. L'assiette en est belle et plaisante, presque semblable à celle dr Luneville, sinon que le terrouer n'est si bon à fertile. Le Roy, M. le connestable , les princes et grands seigneurs estoient logez la plospart dedans le chasteau et dedans la ville ; le reste do camp à l'entour, et la gendarmerie es prodiaios villages. Dedans ceste ville demoura pareillemeot une enseigne de gens de pied et quelque cavaU^ rie pour la mesme fatigue que ceux de Luvville. Le jour ensuyvant, vingt-septiesme d'avril, la gendarmerie de l'avant-gardefeitime grande traicte de cinq grandes lieues du paj^, qui en valent dix parisiennes, pour estre lepajs tout bois , broussailles, essars, bossu et raboteot, et les villages petits et escartez , mal aisez à kn ger grosses compagnies, et allasmes loger aux plus prochains d'une petite ville appellée Salebourg (1), appartenant au duc de Lorraine, dernière ville de sa comté de Yaulges, an pi^ des montagnes qui séparent ladite comté d^^l^ magne. L'assiette est assez mal plaisante à Tœil, pour estre en lieu bas et marescageox d'uncoste. et d'autre trop prochaine des montagnes et grandes forests ; toutefois je la penserois abc»* dante en grands profits de bestailet noorritore. Le Roy et le reste de son armée séjourna andlet Blamont un jour, et , au partir de là , vint camper en deux assez bons villages , appeliez, 1 uo

(I) Sarboorg.

COIdlENTATBES DE FRANÇOIS DE RADUTIN. [1551]

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