‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 40 sur 58 · COMMENTAIRES DB FRANÇOIS DE RABUTIN. [15Ô · texte numérisé non relu

COMMENTAIRES DB FRANÇOIS DE RABUTIN. [15Ô

Ses gens, et avec vives et affectionnées prières et exclamations leur remonstra que M. d'Aumalle, avec grand nombre de gendarmerie françoise, les attendoit là au passage pour les hacher en pièces, tellement que le moins qu'il leurpouvoit advenir c'estoit la mort , laquelle ils ne pouvoient éviter sans faire une extresme et grandissime preuve de leur force et hardiesse. Leur proposoit aussi, s'ils avoient doute delà rigueur et punition de César (1) , qu'il ne leur falloit attendre hy espérer meilleur traitement des François. Ces propos, avec moitié frayeur et asseurance , leur monstrant au doigt cette montagne presque couverte de cavallerie françoise , les peurent tellement esbranler et irriter , qu'ils se mutinèrent en telle soçte , qu'ainsi que forcenez et désespérez , la teste baissée vindrent charger les compagnies de M. d'Aumalle , lequel adonc estoitsur le poinct et délibération de se retirer. Mais c'estoit si tard, qu*ils estoientjà près à se joindre et combattre , avec si grand malheur , que de première abordée rencontrèrent une troupe de valets que l'on avoit £ait demeurer en un lieu pour faire monstre, lesquels ils meirent incontinent à vau de route ; et quantet quant chargèrent sur un autre squadron de chevaux- légers et harquebusiers à cheval, lesquels pareillement meirent en desordre , trouvans ouverture sans combattre pour donner jusques aux rancs de la gendarmerie; laquelle ils enfoncèrent et contraignirent reculer à coups de pistolets , dont ils portent grand nombre, estans la pluspart des compagnies mal pourveuës de lances pour les soustenir. M. d'Aumalle voyant sa cavallerie ainsi rompue et fuyr de tous costez , picqué et attaint de véhémente tristesse , prévoyant une malheureuse fin à ceste entreprise , manda au seigneur de Brezé , lieutenant de sa compagnie, qu'il se retlrast, et le mieux qu'il luy seroit possible sauvast sadite compagnie. Depuis voyant le grand feu allumé près de luy , et les ennemis fort meslez avec la principale troupe de sa gendarmerie ^ et la plus prochaine de sa personne , où le combat estoit fort aspre , et les ennemis vertueusement soustenuz par ce petit nombre, qui estoit de gentilshommes bien renommez et vaillans jusques au bout, se rallia avec sa compagnie, leur criant avec un visage riant et asseuré : « Mes compagnons et mes amis I bataille ! bataille I » Puis avec le hazard de fortune , sans respect de sa vie, l'espée au poing, donna dedans ceste mes- I éc, et feit tous les plus grands efforts qu'on pourroit dire de la vertu humaine. Toutefois la foule des ennemis renforçoit continuellement , et le

(I) L'Eroperear.

nombre des siens diminuoit, tant pour estre abandonné d'aucuns qui s'enfuyrent, que les plus vertueux estoient tuez et abbatuz devant luv , et les autres fort blessez et mis à pied , prins ctefomenez prisonniers par ces Ailemans. Luy, estant blessé de deux ou trois coups de pistollets ai corps et en la teste , son cheval tué soubs lu\ , finablement fut abbatu et prins. M. de Rohao^ fut tué , et ne sçait-on comment à la vérité : ao> cuns ont dit que son cheval estant hors d'haieine, et ne se pouvant plus tenir en pieds, depuis la prise de M. d'Aumalle fut tué en un petit \ il* lage près de là. Les autres ont rapporté que deu Ailemans letenoient prisonnier, et luy avoieat desjà osté l'accoustrement de teste, querellâfi^ auquel demeureroit , quand y arriva un troisième , qui après plusieurs disputes luy donna un coup de pistollet dedans la cervelle , dont il mourut sur l'heure. Mais comment qu'il soit advenu, ce fut un fort grand dommage de la perte de a prince , qui estoit de la maison de Bretagne , et qui contrarioit et opiniastroit fort contre ctîte entreprise. La compagnie de M. d'Aumalle s fut presque toute desfaite, et entre autres dhommes de renom tuez, desquels, j*aye cognoissanr , le sieur de Nançay, guidon de ladite compagiJt, le sieur de la Motte Dusseau , guidon de la compagnie de M. le visdame de Chartres , le gnidoQ de la compagnie du comte de Saacerre , le situr de Sainct-Forgeux , capitaine de chevaa\-Ie* gers , le baron de Couches , le sieur de Jonn puisaisné de la maison de Rochebaron en Ciivf^ rolois , le jeune Vaux , et plusieurs autres gc»tiishommes au nombre d'environ deux cens. De prisonniers en demeura beaucoup avec M. d'Acmalle , entre autres le sieur Desgully , maistrt de camp des chevaux-legers, le baron desGci:res, et le sieur Dau (2) , lieutenant de la com^Agnie du vidasme de Chartres, lesquels, pour n'estre cognuz , avec le moyen de leurs smh eschapperent à petite rançon.

Quant àM. de Bordillon, ce soir mesme lu) estans rapportez aucuns propos que tenoient b paysans de ceste desfalte venans de ce ca^u^ là , sur l'heure feit monter à cheval un atn^^ homme de sa compagnie, nonuné le sieur à La Tournelle , accompagné de quelques aoires chevaux , pour l'aller de plus près sçavoir, et \n) en rapporter le certain. Depuis peu de temps ensuyvant par deux gentilshommes d'authortU [qui s'estoient de ceste cruelle meslée sauvez n eschappez] luy fut dit et recité comme le toat cï toit passé. A ceste raison, sans faire plus sraoi perte, ne donner plus grand travail aux hcmo»

(2) Jeand'O.

COMHfiNTAiBBS DE tUANÇOlS DE RABUTIN. [l552]

despeschà celte iitdôtle sietir de Chastellus, lieutenant de sH compagnie , potil* en porter les tristes nonvelles au Roy, et quant et quant envoya son trompette devers le comte de Yaudemont , pour le prier de permettre les corps de M. de Rohan et du baron de Codches estre ensepulturez dedans réglisè de Nancy ) comme ils furent, et d'autres aussi.

Ce marchis ayailt le cueur enflé , estimant par ce beatl fàict s'estre davantage avancé en la bonne grâce deFEmpereur, reprint son cliemin devers Naùcy , où il eut plusieurs propos avec lè comte de Yaudemont sur ceste desfaite , qui , parmy ces devis et plaisans contes , se rioit de la grande hardiesse de M. d'Aumalle. Après retourna camper , au partir de là, au Pont Camousdn, de Tautre costé de la rivière, où peu après l'Empereur luy envoya deux mille chevaux pour le renforcer et lùy faire escorte, Jusques à ce qull fnst joint à âdti cam^ , qui desjà estoit tout assemblé et campé à Tentour de Metz. Un peu au-dessus du potit aut Mores , dedans les lignes, près d'une abbaye dédiée à Sainct- Martin, estoit le quartier où le treizième de Novembre s'alla parquer ce marchis Albert.

L'armée du Roy estoit arrivée à Clermont en Argonne , petite villette bien située , au duché de Barrols, au-dessus de laquelle sur léhault d'une montagne est uû chasteau naturellement fort, pour la haulteur inaccessible en deux ou trois endroits ; lequel , pour estre commode et diHsant à beaucoup de nécessitez , M. de Chastîllon, p^trtie par ruse , partie par frayeur qu'eut le capitaine de ce chasteau, voyant arriver l'armée françoise, surprit et rendit à la volonté de M. le counestable son oncle pour lé Roy. Depuis on a besongné par un long temps à davantage le fortifier et améliorer. En une autre petite ville aussi, nommée Varenties, et aux villages à Tendron , toute à couvert estoit logée l'armée du Roy. M. le counestable , estant demeuré M. de Nevers lieutenant-generat^n l'ftrmée, partit de ce lieu pour aller trouver le Roy à Reims , fort triste et ennuyé de ceste mauvaise adventure. Mais fortune, ne se pouvant contenter de ceste première touche, voulut davantage esprouver sa constance et magnanimité, Idy rechargeant deux 00 trois mauvais tours ensuy vans : car peu de jours après la desfaite de M. d'Aumalle, luy fut rapporté comme son chasteau de Hedin estoit fendu à l'Empereur par le seigneur de ftasse , 9oi en estoit gouverneur.

Et pour dire comme le tout s'est passé [selon ^peJeTay ouy reciter] , le sieur du Reux, lieutenantpourPEnopereur èstays-Ras, avec unnombre aè FlUdenà , HènWyëi-s et Walons montant à

quarante enseignes de gens de pied , et environ deux ou trois mille chevaux, s'estant mis en campagne en délibération de forcer et surprendre La Fere en Picardie, qui est à M. de Vandosme, et depuis ayant trouvé que mal-aisément en viendroit à son honneur , y estant dedans M. l'admirai d'Annebault, bien pourveu de ce que luy estoit nécessaire , après avoir bruslé les villes de Noyon, Nelle, Chaulnys, Royeetune magnifique maison que le feu roy François avoit fait édifier pour le plaisir de la chasse, nommée Foulembray , et de sept à huict cens villages , desquelles la pluspart estoient du patrimoine de M. le duc de Vandosme , et , pour en parler au vray , fait des maux infiniz , tousjours à Tadveu de la royne de Hongrie , alla assiéger Hedin. La ville fut tantost prise , n'estant assez forte pour soustenir batterie ny assault. Tost après le chasteau fut assiégé du costé du parc , où une grosse toar qui defendoit les flancs de cette part , fort cassée, et les défenses abbatdes et fracassées, trouvèrent façon de sapper et trancher par le pied un grand pan de muraille , et à coups de canon rompre les quarres et espérons, tant de cette grosse tour que de la muraille. Parquoy le tout fondit et fut renversé dedans le fossé, qui le rempllssoit et faisoit pont fort aisé pour aller À Fassault , estant demeuré le rempart entièrement devestu et empiré, ou n'avoit gabions ne cdvaliers pour le couvrir et défendre ; toutefois que Toil diiâoit le rempart estre encore de sept à huict pieds de hauteur. Ceux de dedans voyans ceste muraille tombéesoudainement, et leur fosséplein, furent si esperdus et estohnez, que, sans attendre aucun assault , se rendirent à composition , vies et bagues sauves. De cette composition estoient chefs les sieurs de Rasse et de Janlis, à laquelle ne voulut onc consentir ne l'accorder le sieur de Douric de la maison de Querquy. Pour ceste tant soudaine perte, on dit que le Roy fut fort esbahy, veu que peu auparavant le sieur de Rasse luy avoit mandé qu'il n'eust aucune doute de son chasteau de Hedin , et ce que depuis on trouva fort estrange , et qui donna aux nostres argument d'en parler diversement, d'autant que le sieur de Rasse avoit fbrt bonne réputation de vaillant chevalier.

Depuis peu de Jours ensuyvans , le Roy sceut comme M. l'admirai d'Annebault par une fièvre continue estoit decedé à La Fere en Picardie , où s' estoit mis pour la défendre contre les ennemis.

Tous lesquels accidens de mauvaise fortune

advenus subsecutivement , ne peurent fleschir

ny abbattre le magnanime et très-haut courage

de ce grand Roy; mais sçachant assez que ceste

I fbrtuue, que les hommes feignent, n'est autre

COMMENTAIBES DE FBANÇOIS DE BABUnN. [l552j

chose que permission divine , meu du zèle et desir de tres-chrestien prince, recourut au seigneur des seigneurs, qui départ ses grâces sans acception de personne 9 autant aux grands que aux petits , faisant admonnester son peuple de se humilier et mettre en jeuSnes et oraisons , pour requérir la pitié et miséricorde éternelle, et invoquer le Créateur, dieu des batailles et de paix, qu'il lui pleust les regarder en sa démence , ne les pei-mettans tomber es mains de noz ennemis. En cette grande confidence [ comme feit le prince des Uebrieux ] , remettant sa totale force en la main dextre de TOmnlpotent , partit de Keims pour s'approcher jusques à Chaaions, où manda venir M. de Nevers , messieurs le mareschal de Sainct- André et de Chastillon , et les principaux chefs de son armée , à fin d'adviser et conclure au plustost le plus expédient pour recouvrer le chasteau de Hedin.

Pour ce fut prudemment advisé d'envoyer envers M. de Guise, afin de sçavoir de luy combien de temps il pourroit garder et défendre la cité de Metz , ou s'il avoit default et nécessité de quelque chose dont auroit besoing d'estre plustost secouru ; lequel , s'asseurant à la volonté de Dieu, et de la foy et loyauté de beaucoup de vaillans hommes qui Tavolent suivy et veilloient près de sa personne, manda au Roy que n'eust aucune doute de sa dté, ne de ceux qui estoient dedans , ausquels tous il avoit cogneu semblable et parfaite affection pour son service , aymans mieux laisser la vie qu'avec deshonneur sortir de ce lieu; au reste qu'il n'avoit faute de chose que ce fust, dont il eust occasion de ne la pouvoir garder contre toute la puissance des hommes, avec Tayde de celuy sans lequel en vahi veille qui entreprend la garde des citez. L'advertissoit aussi comme , dès le deuxième de novembre, le ducd'All>e avec la plus grande partie de l'armée impériale avoit quitté le logis de la belle Croix [estant demouré le sieur de Brabanson avec trois regimens de hauts Allemans , deux de bas et trois mil chevaux ] , et , ayant passé la rivière de Seille, estoit venu camper près de la ville', départant son armée es environs , comme à Sainct- Glement et à Sainct- Amoult , où il estoit logé avec les compagnies espagnoles. Une partie des Allemans estoit logée au Pont de Maigny ; dom Loys de Avilla , avec la cavallerie espagnole, à la Maladerie ; le seneschal de la Moravie , avec les chevaux bohemois , à Blery ; le surplus à Olery , et Sainct-Priech à la Grange aux Dames , à la Grange aux Merders, et autres lieux à l'envlron; luy donnant aussi advertissement qu'ils avoient commencé leurs tranchées près de la porte Sainct-Thibaut, comme s'ils vouloient en

cest endroit asseoir leurprindpale batterie. Sur la fin escrivit les noms et surnoms de ceux qui avoient fait mieux leur devoir aux sorties et escarmouches, n'oubliant plusieurs autres affaires selon le temps servant à sa response.

Le Roy ainsi asseûré de ceste part, ordonna M. de Nevers son lieutenant gênerai sur toutes ses forces qui demeuroient en Lorraine; et, pour les bons et continuels services que luy avoit fait et faisoit journellement M. de Cha^lioo, luy octroya et l'honnora de Testât d'admiral de France , et à l'instant mesme le constitua sou lieutenant pour ramener son armée de Lorraine en Picardie, par resolution de ce qui seioit considéré estre nécessaire et utile. Puis , tous le» chefs estans advertis et instruits de leurs charges , l'armée fut levée par M. l'Admirai pour luy faire prendre le chemin droit à Hedin. M. le mareschal de Sainct-André retourna à Verdun. M. de Nevers , avec sa compagnie et celle do sieur de La Roche-du-Maine, se retira à Sainct- Michel , afin de couper les vivres aux ennemb et les divertir de s'escarter par ces vallées. Dedans Sainct -Michel estoient desjà les ensdgnes du capitaine La Prade et du sieur dç La Mott^ Gondrin , cent chevaux légers du capitaine Félon, et cent harquebusiersdu capitaine TAdveDturc, et M. de Bordillon avec sa compagnie, qui peu auparavant estoit retourné du lien on M. d'Aumalle luy avoit escrit.

Sitost que M. de Nevers fut arrivé à Sainct- Michel , fut fait une course par sa compagnie avec quelques chevaux légers et harquebusiers à cheval, de laquelle estoit chef le sieur de Mouy , guidon de sa compagnie , gentilhomme vaillant et hardy, jusques à Malatoar, petRe villette assez forte près de Gorzes, et en d'autm gros villages en une vallée assez estrange, pleine de bois, ravins et lieux dangereux, que ceux do pais appellent La Veure, esquels se estoient espanchez et retirez aucuns soldats, tant espa* gnols qu'allemans, de l'avantgarde impériale desquels les uns furent tuez et les autres affl^ nez prisonniers. Ceste infortune tonoba sur ancuns qui retournoient du chasteau d'Aspremoot. cuidans y prendre au giste le comte ; auquel û bien advint, qu'il estoit à Sainct -Michd, près de M. de Nevers ; car, au lieu de penser preDdre , furent prins et ramenez avec qudque pec de butin.

Semblables courses là et aux environs forent continuées par M. de Nevers l'espace de trois sepmaines, s'y trouvant luy-mesme en personne; desquelles les ennemis furent tant ennuyez et travaillez, que force leur fut d'oublier le chemin de cette part ; et pour ces continuelles aIarme^

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estoit l'année impériale maintefoîs contraincte demeurer la moitié d'un jour en l)ataille avec grand travail et froidure ; mais s'ils souffraient l)eaucoup de maux, nous n'en estions point exemptez, pouree que le plus souvent nous montions à cheval sur la minuict, endurant les gelées et le froid si aspre , qu'aucuns de noz compagnons en ont eu depuis divers membres endormis , et les autres morts et perdus de la peine et tourment insupportable que ils avoient eu , ayans continuellement les neiges Jusques au ventre des chevaux, £n tel équipage nous demourions, passans le jour et la nuict sans repaistre; puis autour (1), lorsque nous pensions reposer et prendre un peu d'haleine au logis, uousfalloit faire le guet pour crainte de la surprinse des ennemis. Ainsi, tant pour nous garder que pour donner de la peine et ennuy aux impérialistes, nous souffrions nostre part de Tincomroodité du temps, mais beaucoup moins qu'eux, comme le certifioient et rapportoient plusieurs pauvres soldats italiens; lesquels journellement yenoient à la file , du camp de l'Empereur, pour supplier M. de Nevers de les accepter au service du Roy ; lequel , esmeu de grande pitié, voyant les uns nuds et à demy transis, les autres avec les dents longues en bon appétit, sans forme de monnoye^ usoit envers eux, comme il est très-humain, de <;rande libéralité, et leur faisoit distribuer sur ses coffres argent pour vivre , attendant la solde du Boy ; puis les envoyoit au capitaine André de Maye- More, honmie .d*esprouvée hardiesse, pour en addresser ( 2 ) compagnies , tant à pied que de cavallerie légère.

Par eux et autres espions, aucunement estions advertis des grandissimes diligences et admirables preparatife qu'avoit fait le duc d' Albe pour dresser sa batterie ; les grandes esplanades, les tranchées autant amples, larges et creuses que l'on ayt veu long-temps y a; le grand nombre d'artillerie et munitions , la presque innumerable quantité de gabions et vastadours qu'il faisoit bastir et emplir continuellement sans repos, ae faisant cas de la vie de ces misérables personnes non plus que de bestes brutes, et exposées à la merci de l'artillerie et contrebatterie de la ville. Nous rapportoient aussi les grands empeschemens et fascheries que leur donnoient ceux de dedans incessamment , leurs sorties hardies et furieuses , telles qu'on les estimoit plustost fayez (3) et esprits diaboliques , que hommes mortels ; tellement qu'un sergent de bande, accompagné de cinq ou six soldats seulement,

(i) Au retoor. (2) Dresser, former.

avec sa hallebarde, avoit chassé et contrainct abandonner leurs tranchées à plus de trois cens hommes ennemis. Quelques autres aussi osèrent aller enclouer leur artillerie et tuer les canonniers sur leurs pièces, ce que toutefois les ennemis ne reputoient à fait digne ny d'eux, ny de cueur vaillant et magnanime. Oultre, deux et trois fois le jour, la cavallerie sortoit mettant en tel desordre les ennemis, qu'aucuns des gentilshommes des plus hazardeux qui vouloient faire acte digne de mémoire , ou par souvenance et amour de leurs amyes, alloient rompre leurs bois et donner coups d'espées jusques dedans les tentes des ennemis et en couper les cordages, executans choses estranges et non ouyes de nostre mémoire. Or si les François desiroient par tels efforts se monstrer loyaulx subjects à leur roy , le duc d'Albe ne reposoit de son costé , lequel e^stant curieusement désireux et enflammé de rendre en l'obéissance de l'Empereur son maistre ceste très-puissante cité, pour le resjouir de la prinse de tant de princes, grands seigneurs et vaillans hommes qui estoient dedans, que, n'espargnant toutlabeur,ne la vie des siens, rendit sa batterie preste le vingtième de novembre, commençant à tirer aux défenses, à sçavoir, à celle du portail de la porte Champenoise d'un boulevert qui est dedans ; à la grosse tour, laquelle est devers la rivière, appellée la Tour d'Enfer, et surnommée la Tour de Lanques, et à une petite église estant dedans la ville, où estoit une plate forme. A bref dire, ce qu'ils jugeoient estre pour nostre défense et leur pouvoir nuire, rasèrent et ruinèrent.

Nous entendismes pareillement , tant par le commun bruit que par le merveilleux tonnerre de l'artillerie, que le vingt-sixiesme jour il commença à lacanonner avec telle impétuosité, que, de mémoire des vivans, ne s'en est ouye de pareille , ayant d'un front, par le rapport des espions, quarante grosses pièces, lesquelles, portant boulet de poix extraordinaire, tiroient jour et nuict sans intermission que pour les rafreschir. -Il faut penser que les assiégez ne dormoient pas, ains que les princes et grands seigneurs, et generallement jusques aux plus petits, portoient la terre et la hotte pour remparer en telle diligence et solicltude, qu'à Tendroict où il pensoit que la bresche seroit faite , en moins de vingt-quatre heures, deux fois enlevèrent (4) le rempart de la hauteur du parapect, laissant entre la vieille muraille et le rempart les flancs et une tranchée garnie de diverses bonnes drogues, pour festoyer les ennemis s'ils fussent venus à

(3; FaTorisés des fées. (4) EleTèrent.

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Fassault, ainsi que depuis nous avons veu et reciterons en son lieu. Pourtant retournerons à dire ce que l'armée françoise feit depuis son partement.

Sitost que le sieur du Reux, avecTarmée de Flandres, qui estoit encore à Tentour de Hedin , sentit approcher la nostre, sans faire semblant de vouloir combattre pour soustenir ceux qui estoient prests d'estre assiégez, soudainement se retira. t)edans ce chasteau demeura le fils dudit sieur du Reux, auquel le père avoit juré et promis une grande punition s'il rendoit ceste place avec deshonneur et reproche. A laraesme charge on disoit avoir esté son compagnon un gentilhomme hennuyer, de bonne estimation, nommé Harenville. Ainsi, ayant fait reparer et remparer la bresche faite par eux plus forte qu'auparavant, et s^estant pourveuz et renforcez de tout ce que pouvoit imaginer leur estre de besoing , semoient le bruit de plustost vouloir, les uns après les autres, mourir là-dedans que se rendre à si bon marché que ceux qui premièrement en estoient sortiz . Bien-tost après , estant arrivée Tarmée de France, M. de Vandosme, lieutenant pour le Roy au gouvernement de Picardie, feit faire ses approches et asseoir Tune de ses batteries au mesme endroit que les bourguignons avoient dressé la leur, et Tautre sur le pendant d'une petite montagne du costé de Therouenne. Ainsi ceste ville de Hedin commença à estre ca- Donnée le dixseptiesme de décembre fort furieusement, et y furent deschargez quatre mille et soixante-six coups de canon, sans faire bresche et ouverture , que n'eust encore le rempart derrière de dix-huictà vingt pieds de hauteur. Toutefois, faute de cueur et crainte de mort saisit les assiégez , et se rendirent à composition telle qu'ils sortiroient leurs vies et bagues sauves, leurs enseignes ployées, avec deux moyennes pièces d'artillerie à leur queue , sans rien oster ne transporter autre chose de ce qu'avoient trouvé là-dedans. Ainsi fut rendu et remis en l'obéissance du Roy le chasteau de Hedin,.par la bonne conduite de M. le duc de Yandosme , le dix-neufieme de décembre. Et combien que le fils de M. du Reux se fust acquitté de son devoir à le garder, neantmoins , craignant la cholere de son père, j'ai entendu qu'il demeura longtemps sans s'oser présenter devant luy . Soudain après, M. de Vandosme estant adverty que les ennemis avoient cuidé tenter la fortune de passer la rivière pour venir donner bataille sur Theure qu'il parlementoit avec ceux de Hedin , à Tadveu du Roy les voulut relever de ceste peine , et luy-mesme les alla chercher avec ses

sent voulu attendre; mais, ne se sentans assez forts, se retirèrent devers les villes fortes et pios avant en leur pays, lùy quîttans et abandonnam les passages , pour exécuter son bon plaisir et moyen de se venger des cruautez qu'ils avoie&t commises en ses terres.

Au temps que ces affaires se demenoient par de-là, M. de Nevers, comme j'ay devant discouru, ayant fait du costé de Sainct-Hichel plosieurs et diverses courses au grand dommage âes ennemis , à l'augmentation de sa gloire et louange, en partit par un advertissement qu'il eut comme du costé d'Espinaux , par le comté de Vaudemont, descendoient ordinairement de la Franche -Comté grandes quantitez de Tî\re$ et provisions conduites au camp de l'Empereur. Pour ce , avec ce peu de gendarmerie que pouvoit avoir, qu'estoit environ deux cens hommes d'armes , cent ou deux cens cherau légers, et autant d'harquebusiers à cheval, se retira devers Vaucouleurs , petite vîllette fraDçoise assez renommée, sur la rivière de Meiise. prochaine de Thoul de cinq lieues, enclavée dedans plusieurs terres de Lorraine ; de laqnelit Un jour ou deux ensûy vans partit pour aller asdit Thoul, faisant y approcher ses forces, qu'3 feit loger en un fort beau et grand village nomc! Blaineau, terre du temporel, et justice du chapitre de Sainct-Estienne dé Thoul, et en d'autr» petits à l'entour. Tost après leur venue, fbt fait un roolle des hommes d'armes et archiei^ tes plus disposts et mieux montez , au nombre àf cent ou six-vingts, à la conduite du sieur de Aiouy, pour aller rompre et percer la chan&ee d'un fort grand estang , en la comté de VaDd^ mont, afin de noyer et perdre plusieurs Alliage? qui estoient au dessoubs, où se retiroient picsieurs vivandiers, et où les fourrageurs deseir nemis y trouvoient encore grandes quantitez dr bleds et fourrages. Laquelle toutefois fut trDu^tt desjà rompue et percée, aux grands interesîsdi comté. Nos gens ayans agrandy le pertuis. d s'en retournans y rencontrèrent une grande fJf et suite de chariots et charettes chargées de tout^ sortes de vivres et munitions addressées au cais? impérial, desquelles du tout ayans fait gncd degast, et défoncé grand nombre de vins d'Arbois, et mis à perdition le surplus, ayant tué u&e partie des guides et chartiers, amenèrent ce qsf peurent des chevaux, et se retirèrent avec ^mà danger ; car estoient cotitraincts de pa^er cl plein jour dedans plusieurs villages où estoieat logées aucunes compagnies des ennemis, tant de pied que de cheval. Ce que toutefois par buncr fortune advint sans perte d'un pour n'estre ce

forces, en intention de les combattre s'ils eus- 1 gneuz , estans babillez en marcbans sans cro!\

COàMENTAIBÊà DE FRANÇOIS DE RABUilN. [1552]

n^escharpes blanches apparentes , et letirs harnois couverts de manteaux, estimez ainsi avantcoureurs servans pour les attirer en embuscade, où craignans les ennemis que leur plus grande trouppe fust couverte et cachée; pourqudy M. dé Nevers, fort conteht de leur devoir, peu après se retira à Vaucouleurs.

Or, pour reprendre ce que falsolt TEmpereùr devant Metz , c'estoit peu à son advantage et proufit, n'ayant sceu, avec toute la fouidre et impétuosité estrange de son artillerie , faire un seol pertuis ne passage pour donner l'assault qiie luy avoit demandé ce marchis Albert, pensant davantage s'advancer en sa bonne grâce ; pource qu'ayant brisé presque toute ceste grosse Tour d'Enfer, tout le grand pan de mur entre ladite tour et la porte Champenoise, et ce boulevert qui la coiivroît, ne peut raser l'avant-mùr, autrement dit fausse braye , laquelle soustenôit lès quartiers de la muraille qiii tomboient et estoient arrestez les uns sur les autres entre cest âvantmur et le pied de ladite muraille ; et, par ce moyen [comme ils desirolent], n'emplissoient le fossé, mais servoient à ceux de dedans de plus fort rempart ; parquoy fut advisé par son conseil de changer la batterie en un autre endroit un peu au-dessus, et de miner celle part pour renverser dedans le fossé cest avant-mur et fausse braye, dequoy M. de Guyse adverty, feit par dedans contreminer en divers lieux, esquels on pouvoit cognoistte et prévoir leurs advenues, en sorte qu'ils n'eurent loing estendù ne cave leurs mines, que les sentinelles et escoutes des assiégez les pouvoient ouyr et sentir ; ce que commença à les décourager, affadir et desgouter grandement de leur entreprise.

Deslors, tant pour les merveilleuses et grandes froidures qui les empeschoieht, que pour les nécessitez et default de diverses choses, à tous leurs soldats defailloit le courage, mesmement aux Allemands ; lesquels feirent remonstrer à TEmpereur qu'il pleust à Sa Majesté de commander faire bresche raisonnable pour entrer et prendre ceste ville, aymans trop mieux tous mourir honorablement en l'assault, qu'ainsi misérablement de faim et de froid. Cœsar adonc [comme on peult le croire] fut piqué de la recognoissance de sa faute, avec un regret d'y aVoir assis si mauvais commencement, prévoyant une honteuse fin et pernicieuse issue. Toutefois , pour leur croistre le cueur et encourager , les asseura et leur produit que, si, dans la fin de Tan bien prochaine, ne venoit à chef de ceste besogne, leur donneroit cougé pour se retirer. Ce que les feit temporiser et prendre patience ; et, pour faire preuve et demoûstribce de ceste affectton, commanda de re-

chèf atl duc d'Âlbe en eitreme diligence de faire coiitinueret poursuyvre ces mines commencées ; ce qu'il faisoit, ainsi que nous estoit rapporté, avec Si grande volonté et ardeur , qde n'abandonholt cest œuvre jour ne nuict ; mais le temps lui estoit si malîng et contraire, que tout demeura inàparfaît. Parquoy deslors au camp dès ennemis chacun decheoit de force et courage ; les nostres en accroissoient, f&isans de plus en plus continuelles sorties et chargea sur eux, dimintiant journellement leur armée : car les uns se desroboient et retiroient par troupes en leur pays ; les autres en grand nombre estoient trouvez roides et transis dedans les tranchées et leurs loges; les autres pâlies, etiqûes, morts de faim, pource [eh partie] qu'ils estoient mal payez, estant fort espuisé et vuidé le thresor de l'Empereur.

Lequel, voyant approcher le terme promis aux Allemans, ayant devant les yeux une craintive honte de s'en retourner sans avoir fait aucune bonne chose [estant là en personne], les feit pratiquer pour sonder s'ils vouldroient le Suivre à aller assiéger Thoul , ville impériale , laquelle on n'avoit peu parachever de fortifier pour la peste, qui fort eschauffe (1) longtemps précédemment avoit là régné. A quoi feirent response qu'ils n'avoient délibéré , et ne leur estoit commandé des princes et électeurs de passer oultre que premièrement Metz ne fust prînse et rendue; partant, s'il plaisoit à Sa Majesté leur faire ouvrir brèche, comme avoit promis, ils estoient tous prests à y mourir ou entrer : ce que ne leur pouvoit asseurer et qu'estoit hors de sa puissance. De ce temps, environ le dix-huictleme de décembre, commença à faire retirer les plus grosses et meilleures pièces de son artillerie; peu après, ayant assemblé son conseil pour conclure une honorable retraite , fut commandé au comte d'Aiguemont , colonel et chef sur deux regiraens de cavallerie logée à Pont Camouson , descendre avec ses forces le long de la rivière jusques à Thoul , et le plus bas que lui seroit possible, pour descouvrir le pays et sçavoir quel nombre de gendarmerie pouvoit estre là au long avec M. de Nevers; doutant peult estre qu'à sa retraite ne luy feissions plus grands empeschemens. Donc ce comte avec sa cavallerie partit de Pont Camouson , et le long de Mozelle devalla jusques à Thoul, laquelle il feit sommer en passant par les faulxbourgs, adressant son trompette au sieur d'Esclavolles, qui en estoit gouverneur ; lequel ayant entendu la semonce du trompette luy feit signal de la

(I) Intense.

COMHENTAIRBS DE FBANÇOIS DE RABUTIN. [1552]

main qu'il se retirast , combien qu'il eust juste occasion de douter sur ceste semonce , voyant la faulte de vivres, la ville prenable et battable de tous costeZy mal pourvue d'artillerie et munitions, dequoy advertit M. de Nevers, qui estoit à Yaucouleurs. Le gentilbomme de sa maison qui portoit les nouvelles, nommé Tortespée, fut prins sur les chemins par quelques uns de ceste cavallerie qui s'estoient espanchez pour trouver quelque butin esgaré , comme leur advint; car , tuy ayans osté cent escus qu'il avoit soubs l'esselle, ne le fouillèrent plus avant, et fut si escort (1), que, se voyant à demy bandon (2), se sauva à travers les bois par l'obscurité de la nuict : ainsi parfeit son message. Et si tost que M. de Nevers eust cest advertissement , manda toute la nuict quérir sa gendarmerie, pour à l'instant se rendre près de luy , laquelle estoit logée à une et deux lieues près; et combien que fust le temps de repos et que la plus part fussent desjà au sommeil , ce mandement feist tantost prendre à chascun les armes sur le doz et promptement monter à cheval. Ainsi toute la nuict passasmes à faire bon guet, comme estoit de besoing, d'autant que ce cofnte s'approcha de nous le plus près qu'il peut, et vint sur le bord de la rivière , en un village appelle Pagny sur Meuse, pensant bien nous surprendre; mais voyant les feux de tous costés, oyant le bruit et bannissement des chevaux , et par autres apparences cognoissant qu'estions advertis et l'attendions , se retira par les brisées par lesquelles estoit venu; et retournant contremont la rivière de Mozelle , passa au plus près d'une petite ville nommée Gondreville , assise sur le bord de ceste nviere du costé de Nancy. De Tautre part, peu auparavant estoit arrivé le baron des Guerres , qui retournoit freschement d'une course , et non ad verti d'avoir ses ennemis si près de luy; peu s'en fallut qu'il ne passast la rivière au bac , ce que s'il eust fait luy fust advenu autant comme à quelques uns de sa compagnie, lesquels, pour avoir Jà traversé la rivière du costé des ennemis , furent surpris , les uns blessez , les autres prisonniers , et peu ou point de tuez. Le baron se sauva , comme je croy , dedans ceste petite villette et ne fut rigoureusement poursuivy, tant pour Tobscurité de la nuict, que pour la crainte qu'ils avoient d'estre chargez et suiviz. Ceste nuict fut envoyé le sieur de Sainct-Simon , gentilhomme de la maison de M. de Nevers, avec vingt-cinq ou trente chevaux Jusqucs à Thoul , pour entendre du sieur d'EsclavoUes comme estoit advenu de tout ce

(I) Habile. (2| Gardé.

succez à la vérité , à son retour. Par son rapport fut par M. de Nevers depesché le sieur de Foqronne, gentilhomme de sa maison, pour advertir le Roy de touties ces affaires ; lequel en briefTc response luy manda et pria de chercher tous tes moyens qu'il seroit possible de donner ordre qoe ceste ville de Thoul fust gardée , et peost tenir quinze jours seulement , dedans lequel temps u faudroit luy mesme la venir secourir avec toute sa puissance. Monsieur , à ceste response, oese voulut fier à autre de ceste charge; mais, la reservant à soy , le vingt-deuxiesme de décembre. le lendemain de la feste Sainct Thomas avast Noël , suivy de messieurs de Bourdillon, de Bigny , maistre d'hostel de la Beyne ; d*Escbeoetz, de Giry, enseigne de sa compagnie; deMooy, guydon, de Sainct-Simon , de Plaisance, de to et de Blarru, gentilshommes de sa maison, avec sa compagnie , s'alla loger dedans cette ville ainsi desnuée et despourveuë.

Si tost que ce prince y fût arrivé , feit la roode sur les murailles à l'entour de la ville , et visits un commencement de remparts et deux plates formes que le sieur d'EsclavoUes avoit fut bastir et commencer au dedans ; ce que fat trouve très-bien inventé par les ingénieurs et maistm des fortifications , qu'il avoit fait venir poor coït sidérer et estre instruite la disposition et parachèvement de ceste fortification , entreprise d imprimée tellement en son affection , qu'il k restoit homme près de sa personne à qui n'en donnast quelque commission, et luy mesme li pluspart du temps n'en Iwugeoit, interrompaat les heures ordinaires de ses repas : tant estAt enclin le prince à ceste besongne , qu'il ne rcsu guères de temps que ne fust eslevée une plMc forme, qui portoit son nom. M. de Bordilion estoit aussi soigneux après une autre, et sembloient presque estre jaloux l'un de Tautrc sor la perfection de leurs œuvres.

D'avantage feit visiter par toutes les maisoff. greniers et caves , et prendre le serment de ceiii qui y habitoient pour sçavoir à la venté «p^ bleds, vins, foings, fourrages et tous vivres qœ pouvoient estre dedans la ville , à fin d'y ordooner une police; mais l'on en trouva bieop^Q* ayans esté transportez par les bourgeois et ce<a qui s'estoient retirez en autres lieux pour le àssr ger de la peste , et ce qui estoit resté dedassi» ville consumé et gasté sans raison par les soldais et ceux qui estoient demeurez durant ce péril» dont estant informé qu'en deux petites villettes. l'une nommée Foui , l'autre Gondreville, Ton a avoit retiré grande quantité ea ce temps, tant du plat pays que des petites villes et terres fraaçoises; pour la crainte des ennemis ^ les envoya

COMIIENTAIRES OE FRANÇOIS D8 BABtlTIN. [Ia52]

sommer et tairt commandement de les amener et rendre dans Thoal. Devers Gondrcville Ait envoyé le sienr des Escbenetz , saivy de loing d'une enselgoe de gens de pied , avec certain nombre de gens de cheval; le prevost et les habilans après qnelques dirflcttltez se trouvèrent tant soudainement surpris, qu'enfin s'ndviserent que mieux leur vaudroit d'obéir. Ceux de Foui furent opinlastres et fols , s'oahllans à l'endroit ia sieur de Mouy, qui devers eux estoit mandé av«c environ cinquante chevaux , tant de la compagnie de M. de Nevera qu'autres , venant après hiy DQB enseigne de fimterle, pour les sommer humauiement d'obdr à ce grand prince , lieutenant du Roy, sans davantage l'Inciter et luy donner occasion de sentir la gravité de sa cholere : toutefois, après ses honsestes remonstrances , Toyant le prevost témérairement contester , et à jB dissimulée presumption les villains estre rebelles, feit incontinent escheller la ville ; et prise que fui d'assanlt, anconement sentirent le payement de leur folle inconsideratlon , mais non tellement qu'ils le meritoient , leur estant secovrable l'humanité du sieur de Houy , lequel feit eesMr la furie des soldats François , jà eschauffez aucamage. L'enseigQedefanterie y demeura lo- |!^jnsques à ce que tous les vivres qui estoient dedans furent conduits à Thoul , sans ravir ne iransporler autre ehose , pour estre tousjours ■nainteaus en leur neutralité.

Ainsi de toutes parts es environs , au commacdement de Monsieur, tous vivres et munitioDs furent amenez dedans Thoul avec si boa ordre, que chacun vlTolt un peu mieux et avec pins grande disi^retion qu'auparavant. Depuis, il advisa qu'advenant le siège la ville seroit mal pourvené de gens de pied, y estans quatre enxi gaes seulement , sçavoir : deux du sieur d'Eselavolles, gouverneur, celles des capitaines Mont Salnct Père et Le Fresne , dont feit venir meore les deux dn capitaine Volusseau et Ëloy, y adjoustant le capit^ne André de Maye-More "''te ses chevaux légers et harquebusiers à chevalitaliens. Le baron des Gnerresy estoit jà avec sn compagnie de chevaux légers. En cest appareil nous attendions de Jour en jour le siège, o)'ans d'heure à autre un nombre infini de faux rapports et menteries de leur venue : dequoy laut peu nous soucions et avions crainte , que le pins souvent ne laissions à sortir et les al 1er v eoir de près , pour estre asseurez de leur délibération. Le comte d'Aigueinont estoit tousjours k PontCamousonavecsacavallerie,leqnet,comme je aoy , estoit refh)idi de sa colère ; car ce peu <^e temps qu'il y séjourna, nousestansèThoul, ne f^ aucun semblant de se mettre en pays

pour nous visiter ; ains, peu après, en partit sans parachever un seul polnct de ses menasses.

M. de Nevers estant advertl comme l'Empereur estoit esbranlé à se retirer , et son armée se rompre et diminuer Journellement , ne laissoit guères passer jour sans envoyer gens sur pays pour les tiaster d'aller, et le pins souvent, an lieu de les advancer on les faisoit reculler , estans amenez prisonniers. Toutefois , on les troovoit en si grande pitié , que, sans leur faire mal , on les laissoit passer. En cest estât demeurasmea jusques au dernier jour du mois de décembre, gne l'Empereur , ayant eu nouvelle de la reprise du chasteau de Hedin , se voyant decheoir et dlminaer de toutes choses , craignant le retour de l'armée du Koy, et tomber en plus grande honte et vitupère pour trop attendre, se retira des premiers le premier jour de l'an, laissant an duc d'Albe toute charge pour départir son armée et ordonner de la retraite. Si tost que fat sceu par le camp que César estoit party , les chemins et villages à l'enlour estoient couverts et pleins de ses soldats , qui se retirolent les uns en leur quartier, les autres où ils pouvoient, en si grande indigence et misère, que Je ne fais point de doute que les bestes mesmes , voire les plus cruelles , n'eussent eu quelque pitié de ces misérables soldats, tombans, chancellans par les chemins par extrême nécessité, et le plus souvent mourans près des hayes et an pied des buissons, pour estre proye aux chiens et oyseaux : ce qu'à plus grande raison doit esmouvoir les cnenrs des personnes que fortune a rendu tant heureuses en ce monde , quejamais ne sentirent ny essayèrent les daretez de la guerre ; et quand ils en parlent le ventre plein et le verre au poing, parmy leurs plaisirs et délicatesses , leur semble que soyent nopces ou voluptez exercer cest es< tat, qui ne consiste , parmy mille et mille périls, qu'au danger de lame et du corps, s'il n'est justement et prudemment exécuté.

Pour ne perdre de temps , et par advertissement que M. de Nevers avoit receu sur le chemin de [a Franche-Comté , envoya le sieur de Moyeetle capitaine André de Maye-Hore, avec environ cinq cens chevaux , tant de gendarm^Ie que d' harquebusiers b cheval , ponr chausser les espérons à messieurs les Comtois, se retlrans par ces climats : et peu s'en ti de Granvelie, le baron o Dissay et le comte de F gentilshommes de leurs I; poil ; qui , se doutans dt petites poses oii ils passoi Lesnostres, ayans faill; prise, d'une traicte s'allèrent au polnct dajonr

CO^nfEMTAIUliS PS FBAJfÇOIS PE BABUTIN. [1543]

embusquer près d'iope petite ville app^Uéeftajnbevillers (1) , dedans |aqpel|e estpi|; uo comp[)issalre des yîvres gui vepoit de la Frandie- Cointé pour l'Eiqpereur, et le maistre de 1^ monnoye de Bezanson , avec deux autres fnarchauds qui conduisoient grande quantité de tous vivres et provisions. Ces commi^aires et marchands estoient au paravant chevallez (2) et couduits à l'oeil ppr un Lorrain qui servoit d'esplpo, par lequel M. de Nevers estoit seuremept adverty de ce qu'e^toit ù exécuter pour les surprendre et saisir prisonniers. Parquoy , embusques que furepta^ez près de peste ville, le sieur André envoya certain nombre de ses soldats ita- UenS; qui de voijBnt avertir Tembusquade par un signal , s'ils entroient , et dévoient gaigner la porte et en dejetter les gardes. Adonc eux faignans de venir du camp impérial , et d'endurer grand ff oid et faim , se complaignirent tant , qu'ils furent mis dedans pour trouver des vivres. Tost après quelques autres y arrivèrent; lesquels feirent comipe les premiers, et se trouvèrent ieans assez forts ppur reppulser les gardes des portes, qui n'estoient que gros paysans lorrains , armez de vieilles hoguines, de bastons rouillez ou bruslezaubout. Le capitaine André, parlant fort bon espagnol, y prriva aussi peu après, demandant à entrer, ce que luy refusèrent à Tinstant. Ses soldats , qui jà estoient advertis du signal qu'il leur a voit donné, quant et quant chargèrent sur les portiers à demy endormis, et les autres yvres ; desquels les uns furent massacrez , les autres contraints à leur faire place et abandonner les portes , desquelles fut faicte peu après pleine ouverture; dontrembuscadeadvertie,à bride abbatue donna dedaiis ceste ville. Je laisse à penser quel mesnage y fut fait. M. le commissaire y fut trouvé caché dedans la paille d'un ilct, qui, avec ces marchands, fut amené prisonnier à Thoul , les vivres et provisions dissipées, renversées , gastées , pi le plus que Ton peut mises à perdition. Autant eof leirent à Espinaux, Chastel sur Mozelle et Remiremont, où fut fait de grandes violences à Tabbesse et aux dames, et mesmementparces Italiens nouvellement venuz du camp de TEmpereur au service du Boy.

Devers j^etz M. de Nevers avoit envoyé le sieur de Chastelluz, lieutenant de la compagnie de M. de Bordillôn , avec pareil nombre de cavallerie , pour recognoistre et rapporter le certain de ceste retraicte; lequel, passant par le Pont Camouson-, trouva que le comte' d'Aiguemont avec son régiment de cavallerie en estoit party ; pu n'estoit demeuré qu'un grsund nombre de mi-

(i) RaïQberTimers. (^ Epiés.

sérables malades. De ce lieu passa jpsqoes a ^fit^, op il trouva que le duc d'AlbeetBnbanson avec la plus grande partie 4jb l'armée impériale, estoient deslogez en un desordre btrange, et, presque oze-Je franchement dire, chassez de punition divine, partans denniet avec deux feuf seulement pour sigpal, le pltu secrettement qu'Us popvoient, sans bruit dt trompettes op tabourins, laissant les tentes dressées et grande quantité de foutes sortes ce harnois et armes , de caques pleines de pooldrt à canon , un nopibre infini de meubles et ostensilles , ayans c^ché sopbz la terre une partie de leur artillerie , demeurant pour ostages uoe multitude incroyable de pauvres malades ^eaven lesquels M. dP Guiçe , les princes qui estoiec: dedaps Metz, et geperalement les autres, ju.^ ques aux simples soldat^ françois, usèrent de charité tres-humaine, leur administrant toQte nécessitez et tels soulagemens que pauvres nulad|e^ estrangers ont besoing, non avee telle rigueur et austérité que peult estre ils eosseit tracté les subjects du Roy, quand fussent tom bez entre leurs mains à leurmercy. Sur laqueuc donna M- le vidasme de Chartr^, ayant desfait une compagnie de leurs chevaux-îeg^.ti fait brasier un grand nombre de leurs pouldre qu'il avoit destroussé à leur veuê, et retoons avec plus de prisonniers qu'il ne vouloit, ma perte ne dommage des siens.

Le marchis Albert estoit demeuré le demie à partir, pour seryir d'escorte et prière-garde. et pense que dqpuis ne fpst sans s'en repejitir; car si-tost que M. de Guise sceut qu'il gardoitU queue dulpup, chercha tous les moyens pour i^ festoyer , luy donnant tant d'allarmessansces^ qu'à peine pouvoit avoir heure de repos. Ouitr; ce , advertit et pria M. de devers de le secouiri avec toutes ses forces , pour le déloger. Souda^a qu'il eut c^es nouvelles en fpit part a M. le Jo^reschal de Sainct-André estant à Verdun , p»*' s'assembler et joindre à ceste entreprinse. Par* quoy le troisième jpur de janvier il partit «ie Thoul avec toute sa gendarmerie et ca^-aDers et trois enseignes de fonterie , accompagoiedc M. de Bordllion et de plusieurs g^ptilshomoË^ et capitaines. Ce matin mesme olladisner àPdL- Camouson , où le reste de ce jour attendit w»velles de M- le mareschal , lequel estoit jàpait) et avoit prins un autre chemin plus bas,a}3J* aussi envoyé le sieur de Mouy devers M. ^\ Guise, le priant de l'advertir dp sa rcsoloti*' sur cest affaire , duquel attendoit response. B> tpnt de retour le sieur de Chastelluz, et par iu.^ acertené de tout , mesmpment que ce mardu' cherchoit tous moyens pour se sauver et retiitr.

COMMBNTAIBBS DE FBANÇOTS DE RABIJTTN. [lô52]

le cinquième de ce mois partit avec M. de BoriilloD , suivy d*aueuns gentilshommes de sa maiioa et compagnie , au nombre de deux cens chelaux, pour aller à Metz , où, avec sa troupe, fut )ien venu et caressé , tant de ce magnanime et nctorieux prince de Guise , que de tous les auires grands seigneurs, gentilshommes et bons compagnons qui estoient demeurez après ce »ege. Lesquels nous monstrerent à rœil et au ioigt les grandes ruines et abatiz de tours et murailles, faites par Tartillerie de l'Empereur, les jiines commencées et interrompues, les contrenioes par dedans , leurs remparts et tranchées tKisties et complettes avec si grande diligence . ]ue les espaules leur doublent, et les avoient ?DCore enflées de tant y avoir Jour et nuict porté la hotte; les appareils estranges qu'ils avoient spprestez pour recevoir les ennemis à Tassault, comme potz, lancesàfeu, cercles, tortiz , chaussetrappes , grenades et toutes sortes de feux artiruieis, desquels est oit un des premiers autheura M. de Sainct-Remy, gentilhomme vertueux, et en ces choses et autres de gentil et subtil esprit. Le reste de ce jour ces princes eurent le plaiûr à venir les braves sorties et escarmouches de leurs soldats sur ce marchis et ses Allemans ; lesquels on alloit chercher en leur fort , et donner coups de pfcques et harquebuzades , Jusques dei&ns leurs loges , pour les attirer au combat en la plaine; ce que ne vouloient faire qu'à contrainte, se tenans serrez et uniz, sans se rompre Di escarter. En cest estât et continuelle peine estoient contraints demeurer dès le matin jusques Qu soir , ne s'osans espancher ne eslargir pour eliercher vivres ; car si-tost qu'estoient trouvez pQ petit nombre tout soudain par les marangets et fouillards, villains du pays, estoient esgousil- Icz et desfaicts. Dequoy davantage ennuyés se dévoient plustost lever, comme les nostres desiroient . attendu que Ton ne les pouvoit forcer qu'avec perte. M. de Guise feit mettre en une petite isle au dessoubs du pont des Mores , quatre moyennes coulevrines , lesquelles tiroient à voilée jusques dedans eux. Tant leur fut fait d'ennuis, que deux jours après ce marchis, ayant perdu la meilleure part de ses hommes , en plus petit nombre qu'il n'estoit venu partit de là, prenant son chemin vers Trêves. Il fut quelque peu suivy j et avoit on bon marché de ses gens , estans assez corabattuz de froid, faim et toute misère ; mais les François , esmeuz de grand'pitié, n en tenoient compte ; ains au lieu de les tourmenter, ils leur ouvroient le passage et laissoient Aller les membres quittes, ne souhaitans que tenir le chef seulement, pour payer l'escot de tous.

Ainsi à sa confusion et honte deslc^ea l'Empereur de devant Metz, sans avoir fait un seul poinct des rigoureuses menasses qu'il avoit mandé au Roy , estant une si grande et merveilleuse armée qu'il y amena, desfaite et ruinée , non totalement par fer et faim , mais plustost par ire divine; par laquelle il peut entendre et cognoistre qu'en la force des hommes , ou es grandes armées, ne consiste la victoire; laquelle fault requérir et attendre avec juste querelle du seul régnant éternellement, tout bon et tout puissant. Quant au reste , il demeura si à sec et espuisé d'argent , que au partir du logis il devoit presque toute la solde de ses misérables soldats. Voylà on il employa les promesses et juremens faicts aux électeurs du Sainct-Empire, et en quoy furent exposées tant de grandes provisions qu'il tira d'eux . estant , à brief dire , destitué de tous moyens pour entreprendre de long temps après chose de conséquence et de valeur. M. de Guise, par le sieur de Kandan , manda au Roy toutes ces nouvelles ; lequel , ayant rendu très-dignes et très-devotes grâces au roy des roys, quiluy avoit concédé une si triomphante victoire , incontinent manda par tout son royaume que en cantiques et hymnes on chantast à Dieu omnipotent les louanges de sa haultesse , grandeur , puissance admirable et ineffable bonté ; le suppliant de nous tenir en sa garde, défense et tuition , ainsi qu'il faisoit les enfans d'Israël , gardans ses commandemens.

M. de Gnïse feit le semblable à Metz avec une triomphante et générale procession, où il se trouva en toute humilité et dévotion , comme aussi feirent^tous les princes, messieurs d'Anguian , de Condé , Montpensier , de La Rpche- Surion , de Nemours , et les sieurs Horace Farneze , Pierre Strossy , le vidasme de Chartres , les sieurs de Montraorancy , de Banville , de Gonnort , gouverneur de Metz ; de La Broce , lieutenant de la compagnie de M. Je duc de Lorraine , etde La-Roche-Foucault ; les vicomtes de ThuraineetdeMartigues; les sieurs de Lanques, Antragues de Biron et Sainct-Remy, et généralement tous les gentilshommes, capitaines et vaillans soldats qui estoient demeurez après ce siège ; lesquels tous le seigneur Dieu veuille conserver en santé et prospérité.

Puis ayant ordonné la garnison laquelle demeureroit dedans Metz^ et disposé jie toutes affaires , après les monstres faictes, tant de la gendarmerie que fanterle , on nous donna congé pour nous aller reppser et rafraiseUr .en uQi maisons, et luy s'en alla à là Cour trouver Je Roy. Le semblable feirent M. de Ne vers ,et les princes oue j'ay cy-dessus nommés.

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