‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 47 sur 58 · UVRE SEPTIESME · texte numérisé non relu

UVRE SEPTIESME

De la csûDtioaene diligence des ennemis à la fortification dn Mesnil, surnommé Nouveau Hedin« avec quelques entreprises du duc de Savoye et l'armée impériale sur la rivière de Somme ; ensemble d'autres faits d'armes eiploittex en Picardie et Champagne. — Des propositions et espérance de la paix « à la solicitation de la royae Msrie et cardinal Poi d'Angleterre, et des Anglois. — Et ce que, depuis la séparation de rassemblée sans aucun effect, a esté eiecuté h guerre ouferte, tant en Picardie que Champagne, en l'an 1555.

1 1 556] UoQ a peu voir sur la fin de mes premiers et derniers livres (l) eomme , après la bataille de Rauty , estant Tarmée françoise fort harassée et travaillée et démembrée de la meilleure jKurtde ses forces, après avoir quelques jours temporisé et campé en divers lieux, finalement fatreduitte et amenée à logeras marets de Pontdormy, lieu mal sain de soy-mesme , mesmement sur la fin de l'automne , estant occasion de multiplier les maladies , et très-grande diminution de nostreditte armée. Ce que venu à la cognolssance des ennemis , continuèrent de besongner au fort du Mesnil , avec telle diligence, que y fiiisant travailler incessamment , non seulement les pionniers et manœuvres qu'avoient levé et amené de leurs contrées et lieux circonvoisins, mais aussi chacun soldat y portant la hotte , dans deux mois ou dix sepmalnes fut eslevé fort haut, et mis en défense, ayant suivy le mesme desseing et trace que nous avions projecté pour y en construire un pareil. Et à ce faire beaucoup leur servirent, et s'ayderent fort des ruines des chasteaux des environs, qu*avoient commencé à abattre et destruire, et de celles de Hedin, qu'ils parachevèrent dedemolir . Cependant le duc de Savoye avec la cavallerie et le surplus de l 'armée impériale , qu'il avoit tonajours retenu unie pour bvonser cest œuvre, faisoit serrer et amasser vivres et munitions , pour à Tinstant mettre làdedans, prévoyant bien que malaisément en pourroient recouvrer ceux qui y demeureroient après qu'ils se seroient séparez , tant à cause que tout le pays circon voisin estoit fort desnué et destrait par nous et eux [mesmement le Roy, craignant qu'ils assiégeassent Dourlan , avoit peu de jours auparavant fait brusler les villages plus prochains] , aussi que toutes les garnisons de dessus la rivière de Somme leur donneroient tous les empeachemens que leur seroit possible. A

(I) A la fin du sixième senlement.

ceste cause, avant que Thyver fust du tout venu, le vouloit fournir de tout ce que pouvçit penser y estre nécessaire. Si est-ce qu'adonc la saison estoit fort avancée et proche des grandes froidures, car nous estions jà au commencementda mois de novembre ; qui fut occasionque ce prince, ayant fait tout ce qu'il avoit peu pour mettre ce fort en bonne disposition, ne voulant départir sans tenter quelque plus importante entreprise, délibéra, environ la^aint Martin, dix ou unEieme de ce mois, surprendre Saint-Esprit de Rue, que, d'autre costé , nous faisions fortifier pour estre contrefort à cestuy-cy. Toutefois ne peut-il conduire son fait tant secrettement, que M. de Yen* dosme [ maintenant roy de Navarre ] n'en fust ad« verty ; lequel y envoya en diligence toute la nuict le régiment d'Allemans du comte Reingrave, en* semble quelques autres compagnies de gens de pied françoises. Et, d'autre part, M. de Nemours ne cessa , avec sa cavallerie légère, les tenir en continuelles alarmes jusques dans leur camp , qui les meit en doute que les nostres fussent en plus gros nombre qu'ils n'estoient; tellement que, ce jour mesme qu'ils essayèrent d'exécuter leur délibération, les ayant rencontrez sur le chemin, après avoir rompu lances , donné coups d'espées dans leur cavallerie, au front de leur avantgarde, malgré eux et à leur nez se retira jusques auprès la Justice d' Abbeville , leur faisant par fois teste. Auquel lieu estant ses soldats estendus et rangez en bataille, les attendit assez long-temps, et leur monstra visage d'asseurance , sans que les ennemis osassent les enfoncer. Qui fut [ selon ropinion de beaucoup de bons capitaines] Tune des belles retraites, pour une poignée d'hommes, que l'on ayt veu il y a long-temps ; en laquelle le capitaine Pelou, avec sa compagnie, augmenta fort sa réputation ; tant y a que rentreprise du duc de Savoye demeura sans nulle effect. Ce neantmoins, voulant remédier et parer ceste faute , estant résolu ne se retirer sans nous

COMMENTAIRES DE FRANÇOIS DE RABUTIN. [iS^i]

• avoir feit sentir quelque bravade , reprint le chemin le long de la rivière de Somme , bruslant et degastant ce qui estoit encore resté entier ou à demy consommé ; puis devalla sur Pecquigny , où , une autre fois, M. de Nevers , prince

courageux et hardy, luy appareilla une'cirgue sur la queue de son camp, mais tant hardie et furieuse, que, ayant remis et repouisé certaines compagnies de la cavallerle légère de son arrière garde, contraignit toute Tarmée tourner visage. Enfin estant suy vi , et ayant la foule de toute ^te cavallerie sur les bras , fut contrainct , et fit encore si bien, que luy et ses gens se retirèrent jusques «ur la chaussée et pontleviz dudit Peoquigny ; et là , combattant pesle mesie et en foule , attendit si longuement , qu'un certain nombre d'harquebusiers , qu'on avoit choisy pour le soustenîr à sa retraite , y peut arriver commodément, où toutefois il faillit d'estre pris. Au partir de là , le duc de Savoye avec Tannée înaperiale alla passer et camper devant Amiens, ou estoit jà M. de Vendosme, et le lendemain prit sa descente devers Corbie, jusques à un lieu appelle le Bac-Adoux, où il se meit en effort de vouloir gueïer et traverser^ ceste rivière de Somme, pour venir brusier ce qu'il pourroit du plat pays de deçà. Et de ce M. de Vendosme adverty, l'avoit tousjours suivy et costoyé avec telle promptitude, qu'aussi tost que luy se trouva au mesme lieu où il avoit délibéré de passer, en bonne volonté de le combattre sur le bord ] s'il se fust essayé de prendre rive ; ce qu'il ne feit, ains s'en retourna comme il estoit venu, sans rien exploiter à son advantage , et non sans depuis luy-mesme s'estre esmerveillé, et avoir hautement loué la soigneuse diligence de M. de Vendosme.

Or, si du costé de Picardie les François et Impériaux faisoient tout devoir de couvrir et fortifier leur frontière , Ton peult croire que du costé de Champaigne n'en estoit moins fait ; car M. de Bordiliou , qui de Disnan y avoit esté renvoyé pour aller au devant de quelques garnisons et gens du pays , qui s'estoient ramassez et mis aux champs, et qui jà commençoîent à fourrager et brusier devers Mesleres, si-tosty estre arrivé, non-seulement les fit , au bruit de sa venue, retirer, etd'eux mesmes rompre ; mais, ayant forcé le chasteau de Fument , qu'ils avoient repris et en la meilleure part ruiné , avec d'autres petits forts d'alentour où ils se retiroient , les tint deslors tellement soubs bride et en crainte, que facilement et seurement on peust besogner au parachèvement de la fortification de Mariembourg, du fort de Rocroy et du chasteau de Maubert- Fontaine. Davantage , toutes les garnisons des

villes fortes , que muas tenons le long de eeske frontière, et sur les marches des duchez de Lorraine et Luxembourg , couroient joomelleme&t sur les ennemis, desquels le plus souvent rapportoient les despouilles, et retournoient chargez de butin ; tenans toute ceste commune en terreur et mesme effroy qu'elle resentoit encore du passage de l'armée du Roy^ tellement que le capitaine Vaulusseau , gentilhomme vaillant rt hardy, qui lors estoit en garnison à Yvoy avec sa compagnie de gens de pied, et quelques pieees de bois montées sur roues en façon d'artilleiie, surprit et se fit rendre un assez fort chasteau près de là, appelle Villemont, lequel depuis fut repris par les Bourguignons, y usant de plus graade cruauté envers ceux qu'ils y trouvèrent, "qu'on n'avoit fait précédemment envers les leurs. Devers Metz , M. de Vieilleville , qui en est goa> verneur, sçachant que ceux de Theonvillc bastissoient un fort appelle la mauvaise S entre les deux rivières, et sur le chemin de Tune à l'antre ville , pour empescher que la garnison de Metz n'allast tant hardiment courir sur leurs limites qu'elle souloit , y envoya un bon nombre de cavallerie et de gens de pied, avec quelque pea d'artillerie. Mais pource que ceste entreprise ne fut conduite ny exécutée tant accortenient qu'elle avoit esté délibérée, les François retoumereot avec peu d'avantage , et perte de l)eaucoup de vaillans hommes.

L'hiver estant adonc du tout venu, par ces importunes pluyes contraignit le duc de Savorr rompre son camp, et quitter la campagne de Picardie, pour mettre son armée à couvert contre l'aspreté et rigueur des froidures; et, ayant laissé le sieur Dais , gouverneur du fort du Mes* nil [qui auparavant l'estoit d'Arras], avec vingt enseignes de gens de pied espagnols etallemans, et quelque cavallerie, alla retrouver TEmperenr à Bruxelles. Pareillement furent contraints les François se contenir en leurs garnisons , et les aucuns se retirer en leurs maisons, pour laisser passer l'indisposition et contrariété du temps, laquelle seule fut cause de donner un peu de séjour et delay aux soldats. Neantmoins que , la où le temps, par aucuns jours, se monstroit beflo ou propre pour appareiller surprises ou embosquades , à peine laissoient ils eschapper l'occasion, sans se le faire sentir et cognolstre les ans aux autres. Comme advint au capitaine Mazieres, lieutenant d'une compagnie de gens de pied que M. de Vandosme avoit adonc, lequel, retournant d'une course devers Raot^ avec force butin, fut prévenu et rencontré par ceux du fort du Mesnil, et par eux tué avec deux autres capitaines françois, et cent ou six vingts vaillam

COUMENTAUIBS OB FAARÇOIS DB BABUTIN. [1555]

soldats taillez en pièces. Et d*ailleurs , où les combats et faicts d'armes cessoient, toutes machinations et toutes sortes de ruses estoient cherchéeS; inventées et mises en avant, pour suborner les gouverneurs et chefs des villes de l'un ou l'autre party, et les sollicitera commettre trahisons et iofidelltez contre leur honneur et devoir ; mesmement en ce temps furent descouvertes deox conspirations fort dangereuses pour nous , $i elles eussent sorti effect selon qu'elles estoient traitées. L'une, du lieutenant du capitaine du chasteau d'Abbeville , nommé Anvœlle , qui , pour se venger d'un sien ennemy, avoît conspiré et conclud avec le gouverneur du fort du Mesnil de le mettre dans ledit chasteau : ce qui fat révélé mesmes par le messager qui portolt l'advertissement. L'autre, des cordeliers de Metz, lesquels, soubs couleur que leur chapitre gênerai s'y devoit assembler, où dévoient comparoir de leurs frères de toutes les provinces de la chrestienté, avoient entrepris et machiné y iaire entrer un grand nombre de soldats ennemis en habit de cordeliers, et toutes sortes d'armes y dévoient estre amenées, enfoncées dans despippes et tonneaux comme si ce fussent vins et provisions pour ceste assemblée. Puis estant sortie une partie de la garnison de Metz à une allarme que ceux de Theonville dévoient donner, tons ensemble sortirolent en armes , et desferoient ce qui resteroit dans la ville, et, sur ITieore, se saisiroient des portes pour y faire entrer une embuscade qui seroit prochaine de là. II peult aussi estre qu'ils avoient quelque intelligence avec aucuns citadins de leans. Toutefois , <^te leur malheureuse et maudite trahison fut decelée et avérée par l'un de ces bons religieux, qui fat guetté et expressément espié par quelques chevaux légers françois, entrant et sortant à diverses et réitérées fois dans Theonville , et non sans que chacun se soit grandement esmerveillé de la vulpine cautelle et meschanceté de tels hypocrites , estant un grand scandale pour tout cest ordre, faisant évidente preuve que cest halnt monastique et régulier sert bien souvent de couverture et parement à plusieurs énormes péchez et crimes , pour lesquels encourons l'aigreur de Injustice divine, et dont adviennent tant de maux et malheurs en ce monde, combien que je m'asseure que les dessusdits conspirateurs et tralstres ont esté punis selon le mérite de leurs faits.

Tout ainsi que ceste saison d'hyver estoit diversement variable et muable , aussi diversement tous les jours advenoient estranges et nouveaux accidens par tout le monde, et principalement en ceste partie de l'Europe ; pouree que

estant ces deux les plus grands princes chrestiens irritez, et en guerre l'un contre l'autre, l'on peult facilement croire , et ne peult estre autrement , que les moindres , et ceux qui sont soubs eux, n'eussent à souffrir en plusieurs sortes et manières. Et quant à eux , encore que leurs personnes fussent en repos , et au milieu de tous plaisirs et passetemps , si est-ce qu'ils travailloient continuellement en leurs esprits, pour subvenir et remédier aux affaires survenans qui se présentoient journellement devant leurs yeux, tant pour leurs longues guerres que pour la nécessité où estoit réduit tout leur pauvre peuple pour le soustenement et entretien d'icelles, ausquelles toutefois chacun d'eux vouloit donner si bon ordre que de n'estre point surpris, ou que, par faulte d'avoir preveu , Tun se peust avantager sur Fautre. Parquoy ne fault douter qu'ils ne fissent tout devoir, et qu'ils n'employassent tous leurs amis et serviteurs, pour appareiller et mettre sus tous préparatifs, afin qu'advenant la saison, se trouvassent tant plustost prests , ou d'assaillir, ou de se défendre, selon que le moyen et occasion se presenteroient , comme il advint. Car, sur l'ad venement du printemps, estant semé par la France ce bruit que les Impériaux commençoient à sortir en campagne, pour endommager les pays du Boy , tellement qu'on disoit qu'ils s'amassoient en gros nombre au Cambresis pour entrer en Picardie, et devers Namur pour venir essayer s'ils pourroient recouvrer Mariembourg ; le Roy estant à Fontainebleau [après le solennel festin des nopces du comte de Vauldemont et de mademoiselle de Nemours], sur le commencement de caresme envoya devers la Picardie M. le mareschai de Sainct- André , son lieutenant en l'absence de M. de Yandosme, et avec luy allèrent M. de Nemours, le vidasme de Chartres, le Beingrave, et plusieurs gentilshommes et capitaines, lesquels, aussi-tost y estre arrivez, ayans assemblé toutes les garnisons de la frontière » entrèrent dedans la comté de Sainct-Pol et le bailliage de Hedin, pour derechef les ruiner, sçachans certainement que tous les vivres venoient de là, que ceux du fort du Mesnil pouvoient recouvrer. Et ce faict, costoyans l'Artois, et y faisans tout le degast qui leur estoit possible, feignirent et firent semblant de se vouloir retirer ; mais estans seurement advertis que au Chasteau Cambresis estoit logé un nombre d'Espagnols, et quelques autres compagnies de gens du pays, en une nuict les allèrent surprendre si cautement et secrettement, qu'au poinct du jour, et changement du guet , furent eschellez et assaillis de toutes parts, et n'eurent meilleur advis ne moyen , que de se sauver et

GOKMBNTAIBBS DB FBANÇOIS DB BABUTIN, [1555]

sortir où Ils trouvoient les passages délivrés et ouverts, mesmement les Espagnols, ausquels fut faite bonne guerre et gracieux traitement. Le surplus de ceux du pays qui se trouvèrent en teste, et qui s'estoient mis en défense, à la furie furent exécutez et mis au fil de l'espée. Après tout cela, pour autant que ce lieu sembloit fort propre à TEmpereur pour y assembler un camp, à raison des commoditez de toutes choses qu*il y pouvoit avoir et recouvrer , ruinèrent ceste petite viilette et quelques endroits de ceste belle maison de Tevesque de Cambray.

Devers Champagne fut renvoyé M. de Bordilion, comme lieutenant du Roy en Tabsence de M. de Nevers , et avec luy alla le marquis â'Albeuf , que suivirent les seigneurs de Montpesat, de Cursol, de Suze, le Pelou et autres gentilshommes et capitaines. Où sitost estre arrivez , pareillement assemblèrent toutes les garnisons, tant de cheval que de pied, et, sçachans que dedans Marlembourg y avoit faulte de vivres , nonobstant les grandes neiges et pluyes, y menèrent gros nombre de chariots et charrettes chargées de farines , de vins , et toutes autres munitions. Puis , cependant que ceux de là dedans se fournissoient de bois pour se chauffer, passèrent oultre jusques à Gimetz, eu délibération de forcer et desfaire quelques ennemis qui s*y estoient remis pour nuire à ceux de Marlembourg , ce que toutefois ne trouvèrent , Tayaut quitté et abandonné, pour avoir ouï nouvelles de ceste venue, dont le feu y fut mis partout et en tous les villages des environs. Mais pource que ceux de Saultour cognurent ou furent advertis qu^on n^avoit point de grosse artillerie capable à faire bresche, ne se voulurent rendre , et ont tousjours tenu fort. Cela faict , nos gens s'en retournèrent en leurs garnisons, et depuis, à plusieurs et diverses fois, ont tousjours continué de remplir Mariembourg de force vivres et provisions.

Au milieu de tous ces troubles, le vingt-troisiesme de mars , pape Jule troisiesme décéda de ce siècle , après avoir fait tout ce qu'il avoit peu pour reparer la faulte dont il estoit autheur, s'estant efforcé , avant mourir, d'appointer ces deux grands princes qu'il avoit ainsi divisez. Et, peu de Jours ensuyvans, au conclave, par trente-sept cardinaux , sans longues difficultez , mais [comme je croy] par inspiration divine , fut esleu et publié pape le cardinal Marcel Cervin de Montpolifian , du tiltre de Saincte-Croix , Boulonnois, le dixiesmed avril , intitulé Marcel deuxiesme , qui ne demeura que vingt ou vingtdeux jours en ceste dignité , ayant esté empoisonné [selon la publique opinion] pource qu'il

estoit trop honmie de bien , et qu'à son doqvcu advenement et création il avoit cassé et aboli taDt de superfluitez de gardes et honneurs, que h premiers saincts papes n*avoient point, et que les modernes ont voulu avoir, quand ils sesoot veuz riches des biens que les empereurs et roys leur avoient donnez , desquels en après se soiit aydez contre eux pour leur faire la guerre, m se sont alliez aux uns pour tascher à ruioerb autres. Peu de jours après s'estans derechef les cardinaux rassemblez au conclave, le jeudv, vingt-troisiesme de may, Jour de F Ascension, & rent élection du cardinal Jean Pierre Ganiffe , ditTheatin, Neapolitain,de la noble et aneieoDe maison des Garaffes, intitulé Paul quatriesme. que l'on avoit tousjours tenu homme de bien , et de grand sçavoir et éloquence.

Donqnes on a peu voir une partie des adtcrsitez et accidens qui survenoient en aucuns eodroits et contrées des Gaules , sans que wm ayons encore aucunement parlé d^une infîoiU d'autres , desquels tout le reste du monde estoit frappé et esmeu : comme des innumerables préparatifs que le grand Sulyman de Turquie met toit sus pour esbranler et envahir toute la chm* tienté , ayant dompté et rendu tributaire soo plus proche et fort ennemy, le roy de Penc; comme des ligues et partialitez dltalie , favorables à l'un de ces deux princes, pour lesqueè beaucoup de villes , chasteaux et bourgs ont en destruicts et ruinez, et infinité de corps et dV mes mises à perdition. Je n'ay rien dit aussi de» divisions et guerres sociales de la Gennaoie, causées et menés , tant pour les departemeos, donations, bannissemens et confiscations, q« l'Empereur avoit fait des plus grands de ceste nation, après les guerres qu'il avoit euescontrr eux , que des potentats et grands seigneurs se culiers, contre les evesques et noinistres delE glise , et de mesme pour le faict de nostre relh gion , remettant ceste charge à quelque pltf docte personne que moy, et de plus grande as* thorité , et qui auroit veu et sceu toutes ces ci»ses certainement. A tout cela on pourroit encort adjouster les grandes esmotions et mutinenceu des Anglois à la réception du roy d'Espagne leur nouveau roy ; pour lesquelles l'Emperear 9 trouva d'autant plus esloigné du secours qu'il es esperoit proroptement, que ceste alliance h\ sembloit commode pour facilement dresser entreprises au desavantage des François; espcrast. pour cause qu'anciennement les Anglois estoieot appeliez anciens ennemis des François, tant pl^< facilement les pouvoir induire à ceste invetem: inimitié par le moyen de son support et grandeur [nonobstant que peu auparavant, du «3-

COMMBNTAIBBS DE FRANÇOIS DB BABUTIN. [1555]

Tant dé Edouard , leur dernier roy, fussent entrez en leur alliance et confédération] , et , par ce moyen se promettant que avec les Flamens et Hennuyers, qui nousappareiileroient forte guerre par terre, et les Anglois par la mer, nous pourroit tenir en telle subjection cette part ^ que tant plus un autre accès et advenue sur nous luy seroit ouverte et facile. Mais tout luy advint au rebours , et contre son opinion ; car, après la consommation de ce mariage du roi d'Espagne, son fils , avec la nouvelle royne d'Angleterre sa tante (l), à telles conditions que chacun sçait , il fit tous les effbrts qui estoient en sa puissance pour tenir preste une armée de mer avec laquelle il fût amené et conduit en Angleterre. Oùsitost qu'il fut descendu , au lieu d'estre receu avec grands honneurs et triomphes, et estre bien venu et sahié comme roy, trouva partie de ce royaume divisé et en armes, des grands seigneurs tenans le party de la Royne contre le populaire mutiné , pour ne vouloir accepter un roy estranger h leur commander, mais un qui fùst de leur nation et origine. Tellement que peu de jours après son arrivée , le serrèrent et saisirent de si près , qu'ayant defTait et tué partie d'un nombre d'Espagnols qu'i avoit amenez avecques )uy pour sa garde , le contraignirent avec sa femme se retirer en la forteresse de Londres , où ils ont demeuré quelque temps pour éviter la fureur de ce monstre populaire ; en laquelle il a assez longuement opiniastré, encore que la Royne ait fait décapiter Norteinbelland (2), gou- Terneur du pays, mourir phisieurs de ses adherans, et punir rigoureusement les pins coulpables qu'elle peut attrapper ; et que depuis rEmpereur se soit essayé de les appaiser et attirer avec promesses grandes , et toutes sortes de Mandimens , ce neantmoins ne les a peu convertir à advouer leur naturel roy et seigneur, estant assez advertis de ses ruses, et cognoissans la présomptueuse audace des Espagnols , ne à se déclairer pour lors ennemis des François , scaehans bien qu'ils n'ont voisins plus prompts et prochains à les secourir en leurs dangers et affaires, ny plus aspres et belliqueux , où ils se seroient autrefois declairez contre eux. Depuis advint qu'un certain nombre de navires et vaisseaux marins , armez de quelques Flamens et peultestre d'auciins Anglois [à raison qu'il est fort difOcile qu'en la commune d'un pays il ne s'en treuve de plusieurs ligues et partis , mesmement

(1 ) A la mode de Bretagne ; elle étoit cousioe germaine 4e Ckarles-Qnint.

(2) NortbmDb^laiMl. il M eiécalé le 2^ «eût 1539: PbiUppe «rri Ya eo Angleterre le 1 9 juillet I ^ , et éprouva peu d'oppo5ilioD. Rabutin étoit donc mal informé.

OÙ ils sentent recouvrer quelque profit y ou des pauvres et fùitifis , qui espèrent parvenir et s^aggrandir, ou retourner ea leurs biens et liberté], fit descente en aucuns endroits de la coste de Normandie, spécialement en la province de Gaux. Et pource que promptement on fit entendre au Roy que c'estoient Anglois, doutans qu'ils se fussent declairez ennemis , soudainement Qt arrester par tous ses ports les marchands et vaisseaux anglois qui y furent trouvez , et la traite , qui leur avoit esté accordée de grande quantité de bleds et vins, declairée nulle et enfrainte. Ce que leur ambassadeur, qui lors estoit encore à la Cour, leur fit sçavoir en diligence ; mais eux , ignorans et non coulpables de ceste exécution , s'excusèrent envers le Roy, et justifièrent avec bonnes raisons , faisans déclaration ce avoir esté fiait à leur desceu , offrans que là où en leur pays se trouveroient personnes qui y auroient assisté, ou donné port ou faveur, d'en faire exemplaire punition , voulans persévérer en l'alliance et amitié du Roy : ce que d'avantage ils confirmèrent en leurs estats , qu'ils assemblèrent en ce temps ; protestans, oultreplus, de n'advouer ne proclamer le roy d'Espagne leur Roy, josques à ce qu'il auroit hoir masie de leur Royne.

Ainsi demeura l'Empereur frustré du secours qu'adonc il attendoit des Anglois , et son fils et sa femme en doute et peine pour les séditions et guerres intestines de leur pays. A quoy cherchans tous moyens de remède , et considerans bien qu'il estoit impossible d'en venir à bout sans que l'Empereur et le Roy fussent amis , ou , pour le moins, sans une couverture de paix ou de tresve , cherchèrent occasion d'inviter le Roy avoir commisération de la tranquillité de l'Eglise et du bien public , advertissans le roy Philippe et la royne d'Angleterre sa femme, par leur ambassadeur, qu'ils avoient une entière et parfaite affection de vivre en paix avec luy, et feroient en sorte qu'ilsmoyenneroient une perpétuelle union et concorde entre l'Empereur et luy, se faisans réciproque restitution de ce qu'ils se détenoient les uns aux autres. A la conduite de cest œuvre se présenta de rechef le cardinal Pol d'Angleterre, qui , l'an précèdent [ainsi que j'ay desjà dit] , estant envoyé légat de pape Jules troisiesme , s'estoit mis en tout devoir de les appointer, et, ce que n'ayant peu resouldre , estoit passé en Angleterre , en intention de réduire et remettre à l'ancienne religion de TEgilse ce peuple qui , dès le vivant de leur roy Henry, dernier de ce nom, avoit adhéré et receu la nouvelle doctrine que Ton a appelle luthérienne ; mais, prévoyant que mal-aisément les en pourroit distraire ne retirer, à cause que les principaux princes et seigneurs

COMHEMTAIBBS DE FBÀNÇOIS Dfi BÀBUTIN. [lô55]

du pays occupoient etusurpoient les possessions et domaines des églises , qu'ils ne vouloient quitet rendre, se*parforça de pins profonde et affectionnée intention, inventer et chercher tous moyens et conditions à pacifier ces deux princes, et les ranger et faire convenir à ceste raison, d'avoir plus en recommandation la religion et Eglise chrestienne et le bien public , qu'une privée et péculiere ambition; si que se faisans amis fussent autheurs d'admettre la paix de Dieu entre luy et son peuple : enquoysibien besongna, que tous deux consentirent d'entrer en termes d'amiable Justice et équité, en se faisans mutuelle restitution en tous droicts, estant ce bon cardinal de cest arbitrage comme un commun et équitable médiateur; et croy fermement que si fraude y avoit esté d'un costé ou d'autre, que ce n'estoit de son advis et consentement. Dont ne fautt douter que par toute l'Europe n'en fust démenée une Joye et allégresse Indicible, pour l'espérance que chacun avoit d'obtenir et recouvrer ceste désirée paix , comme si [selon ledict du psalmîste] justice et paix sedeussent baiser et embrasser. Et par toute l'Eglise des fidèles chrestiens estoîent adressées àDieu prières et oraisons, en jeunes et toute mundicité (l) de l'esprit, afin d'obtenir sa grâce à ce qu'elle dirigeast et conduisist les pas et affections de ces princes en bonne paix et concorde.

Ces choses eurent si bon commencement, que le vingt-troisiesme de may, au village de Marc, entre Ardres, Calais et Gravelines, se trouvèrent le cardinal Pol d'Angleterre , l'evesque de Vuichestre (3), chancelier d'Angleterre, les milords d'Arondel, grand-maistre dudit royaume, et Paget et le seigneur Palmier. Les députez pour l'Empereur estoient le duc de Medinaceli , l'evesque d'Arras , le comte de Lallein , le seigneur Vlglino, président du conseil privé de l'Empereur , le seigneur Briarre , président de Malines, et le secrétaire Bave. Pour le Boy estoient le cardinal de Lorraine, M. le connestable de MoDtmorancy, les evesques de Vannes et d'Orléans, et le secrétaire de l'Aubespine ; avec ce, plusieurs grands seigneurs et personnages d'authorité, tant de ceux qui y furent appeliez et mandez pour la décision d'une affaire de si grande importance, que d'autres de chacun party, qui tenoient à singulier honneur et plaisir se trouver à la confédération et perpétuelle alliance de leurs princes et maistres. Et là toutes causes furent débattues , et les droicts de chacun costé mis en avant et alléguez , avec plusieurs cérémonies et particularitez que n'ay voulu icy défi) Pureté. (2) Wlochester.

duire partialement et de mot à mot, pour ete choses trop prolixes et de petite utilité, ainsay iseulement voulu discourir brièvement les principaux poincts et articles d'où dependoit leur différent , et ce que sur cela a esté répliqué par leurs commis et députez, afin qu'on puisse facilement juger d'où venoit la faulte, et auquel devcoist estre le tort donné pourquoy la paix n'ait peu estre conclue et faite. Après toutes disputes d'une part et d'autre , tant avec M. le légat et députez anglois à part, qu'avec les Impériaux et tous ensemble, finalement cest effed tomba en tel poinct, que FEmpereur avoit donoe charge et commandé expressément à ses gens de ne faire aucune restitution au Boy de chose qn il luy detenoit avant ces dernières guerres , principalement du duché de Milan, qu'il dit luy avoir esté adjugé par autres premiers traictez; d^ mandant oultre plus, avant que venir à ancun accord, que le Roy luy rende et restablisse tout ce qu'il a gagné , non seulement sur loy, mais ce qu'if détient d'autruy depuis cesdites guerres, et, quoy que ce soit, qu'il remette M. de Savoye en ses pays ; offrant , en satislàction de ce, le mariage de dom Carlo, fils du m d'Espagne son fils, avec madame Isabelle , fille aisnée du Boy, pour le dot de laquelle il preodroit la querelle que le Roy prétend audit doche de Milan, où il renonceroit, et, pour le surplus, donneroit an Roy le comté de Gharrollois en récompense de Teroenne , et le fort du Mesoii pour Hedin , qu'il vouloit et entendoit estre démoli , comme il consentoit de grâce de Tune des places siennes, à sçavoir, ou d'Yvey, Danvillé, ou de Montmedy.Sur cela, après plusieurs cootroverses,apres diverses remonstrances proposées par les députez du Roy, faisans entendre qoil n'y avoit aucune apparence d'équité es demandes de l'Empereur , enfin, pour plus apeite* ment faire paroistrequ'ils nedemandoientqu'cK^ casion d'avoir paix, ont declairé résolument que* pour la confermer et stabiliter plus durable, il estoit plus nécessaire que ce fust en rendait rendre , et en retenant retenir , sans faire dif7^ rence des vieilles et nouvelles conquestes; csr les vieilles playes estoient renouvdlemeot, rt celles qui avoient rentamé les premières, et qni les pouvoient guérir. Toutefois , ne poovaus k? parties là dessus s'accorder, fut trouvé un cqvdient par le cardinal d'Angleterre et députez anglois, désireux de la tranquillité universelle; > sçavoir que le Roy trouvast bon laisser jugerpir le concile la querelle de Milan etcelledeBourgongne , aussi celle du duc de Savoye , en le restituant neantmoins en ses pays, et retenant te places fortes ; en le recompensant autre part .

COirUENTAl&Sâ DE FRANÇOIS DB BABUTIN. [1555]

moyennant le mariage de loy et de madame Marguerite, sœar du Roy. A qaoy a esté respondu par les François qu'ils avoient tousjoors dit estre coDtens que toutes querelles, vieilles et nouvelles, qui concernoient les princes^ fussent Jugées par le concile , sans les spécifier , et , quant au duc de Savoye , que lorsque TEmpereur feroit raison aux alliez et amis du Roy , comme au roy de Navarre , au duc de Parme et autres intéressez, le Roy feroit le semblable. Sur laqueUe response les Impériaux demandèrent cinq jours pour en advertir TEmpereur : lesquels finis , et sa response venue, n'ont Jamais parlé que d'entendre aux trois premiers articles ; essayans cependant tirer ce négoce et dispute en longueur, pour attendre l'opportunité propre d'endommager le Roy, et l'issue de l'entreprise que le duc d'Albe avoit mis sus pour recouvrer le Piedmoot. Ce qu'estant cogneu par les François, se sont departiz et retirez, après avoir prins congé amiablement les uns des autres , et avoir trèsaffectionnement remercié ledit légat, cardinal d'Angleterre ; et les députez anglois , du bon et grand devoir où ils s'estoient employez pour conduire ce sainct œuvre à bonne fin , et qu'eux , oyans ouy et entendu les raisons de chacun costé, ils pourroient recueillir et Juger auquel le droit devroit appartenir, et de la raison où le Roy s'esteit soubmis, estant tousjours prest de se laisser conduire à honneste party, quand il se presenteroit. Pourquoy le seigneur de Noailles estoit sur le lieu où les choses avoient esté commencées , auquel ils pourroient faire sçavoir ce que surviendroit de nouveau pour le bien de la paix , où le Roy ne fermeroit Jamais l'oreille.

Tel fut le commencement d'une très-grande espérance de paix, et triste et ennuyeuse l'issue ; et la départie inutile de tant de grands seigneurs qui s'estoient assemblez et entremis pour la traiter, a esté cause d'un grand desespoir entre tous les peuples de ces princes, de pouvoir de long temps recouvrer pareil moyen de repos; se desfiaut un chacun de voir finer son aage avec paix, s'il ne plaist au Dominateur de toutes choses, de son infinie et immense pitié et miséricorde la nous envoyer de là sus , car de la tirer d'entre les hommes est impossible , pour la division des règnes , et la merveilleuse avarice dont tout le monde est embrasé , et tous genres de péchez si exécrables et énormes, que Je m'esmerveillerois comme il nous chastie encore si doucement, et qu'il ne confond et abysme tout ce siècle, si Je ne savois que, ne voulant ainsi perdre l'œuvre de ^ mains , que son fils a recouvré à si inestimable prix que de son propre sang, il attend et nous présente tous moyens de conversion et recognois*

sance de luy et de sa bonté. Vray est qu'on doit douter qu'après avoir longuementattendu, ayant sondé nos cueurs endurciz à malice , il ne nous visite en extresme rigueur , et que de gravité de punition il ne recompense sa longue attente ; veu mesmement que , nonobstant le travail de la guerre , et divers autres périls et accidens qui surviennent Journellement sur nous, qui sont les monitions et advertissemens de Dieu, il n'y a nulle apparence d'amendement, mais plustot, oultre les vices communs, l'on n'entend parler que de toutes sortes d'heresies, d'atheistes, épi« curiens, parricides , sodomistes , apostats et interdicts. A bref dire , Je croy que sont revenus les Jours ausquels le bon Helie disoit : t Seigneur , il n'y a depuis le grand Jusques au petit qui ne t'ayt délaissé, pour décliner à mal et toute iniquité, v Voilà qui est, à mon Jugement, cause que nous ne pouvons recouvrer la paix. Quant à alléguer à cela l'obstination des princes, et ce que l'Empereur en a fait estoit une couverture et expectative pour donner tant meilleur ordre à ses affaires, qu'il cognoissoit estre en mauvaise disposition; encore qu'il fust vray, si nous v^ nous à considérer que les cueurs des princes sont en la main de Dieu, avec laquelle ils combattent et sont victorieux ou vaincus [ainsi que quand Moyse tenoit sa main haute les enfans d'Israël vainquoient leurs ennemis aux déserts, et quand elle s'abaissoit estoient vaincus], on Jugera qu'il peut rompre et froisser les monarches, empereurs et roys , comme un potier de terre fait son pot> et de la mesme masse et estoffe en redresser autres , et les prévenir en leurs cogitations et pensées ; comme l'on cognoistra, s'il est considéré que l'Empereur au commencement estoit en la meilleure volonté qu'on eust peu souhaiter, pour estre conduit en toutes voyes d'équité, où de luymesme s'estoit offert; comme pareillement le Roy s'y estoit converty en parfaict désir de préférer l'union et utilité publique à son particulier. Davantage, que ce bon cardinal divinement inspiré estoitin troduictà avoir trouvé tous moyens de les appoincter ; ce qu'il avoit desjà si prudemment conduict , qu'il n'y avoit , je suis certain , homme qui ne s'asseurast de veoii; la paix. Puis qu'à tout cela on vienne rapporter comme, tout à coup, l'Empereur se changea et esloigna de tonte raison, le Roy se prépara de poursuivre son droict avec les armes , qu'il avoit amiablement requis avec Justice , les Anglois se départirent pour continuer et persévérer en leurs divisions et partialitez, on trouvera que toutes ces choses estoient œuvres divines, et les merveilleux et estranges Jugttnens de l'Omnipotent , contre lesquels rien ne peuvent toutes les puis*

GOHMENTAiftSS DB FBiJfÇOIS DB BABUUlf. [1455]

sauces humaines : et , en cela, ne sçauroient nos excuses donner couleurs ny artifices; car, tant qu'il Juy plaira , la guerre durera , et, quand il sera satisfait de nous avoir puuiz selon sa justice , lorsqu*il nous verra retourner à luy , et que garderons ses commandemens^ il nous donnera, ainsi que luy-mesme a dit, tout bien et toute félicité.

Maintenant que j'ay nuement , et selcm la vérité , descrit le fait de ceste proposition de paix, Sans y avoir adjousté aucun fard ny palliation pour farder et colorer nostre querelle ; sans aussi y entremesler plusieurs articles , comme de la reddition des prisonniers et trafiques des marcliandises, afin de rendre ma narration plus brefve et moins odieuse, je reprendray la suite de mon histoire, et diray ce que durant ceste assemblée a esté faict en noz parties de la Gaule belgique, et ce que depuis est ensuivy. Le Roy, combien qu'ail fust en termes de paix , ne voulant estre surpris , tenoit unies et serrées toutes ses forces , faisant , après les monstres d'avril , temporiser en garnison toute sa gendarmerie; et n y avoit que quelques compagnies de cavallerie légère , et celles de gendarmerie de M. de Nevers et de M. de Bordillon , qui furent envoyées au gouvernement de Champagne , tant pour tenir escorte aux vivres qu'on menoit à Mariemt>ourg y que pour asseurer la frontière de certain nombre d'ennemis qu'on disoit s'assembler devers Namur et au pays de Lièges , qu'on doutoit vouloir dresser quelques entreprises cette part, soubs couleur de ceste paix. Laquelle doute croissoit t^us les jours par les rapports qu'avions ordinairement y comme à la vérité leur nombre multiptioit de heure à autre, et sceusmes conmie les vieilles bandes espagoolles y estoient arrivées. A ceste cause furent renforcées les garnisons de ceste frontière , et , sans faire bruit, on y envoya nouvelles compagnies de gens de pied et de cheval pour les soustenir s'ils eussent voulu user de surprises. Dequoy peut-estre advertiz, entrèrent en pareille doute de nous qu'estions d'eux, mesmement s'esleva un bruit que devions aller brasier les deux Givets et tout le plat pays de Tenviron , et ruiner quelques petits forts qui nuisoient à Mariembourg, où, selon qu'aucuns ont voulu dire , l'on trouva ceste ruse pour mettre bors de Namur les Espagnols et autres gens de guerre qui y estoient logez, et qui y vivoient à discrétion. Pour autant qu'ils s'estoient mutinez à cause qu'ils n'avoient esté payez, et n'avoient receu leur solde d'un fort long temps ; poorquoy ils menassoieniPet murmuroient de piller et saccager ceste grande et riche ville. Tant ^ a , en quelque sorte que ce soit , que , s'estans

renforcez au nombre de dix-huit ou vingt mUli hommes de pied, tant de gens de guerre queda communes du pays , et de trois à quatre mille chevaux, à la conduite de Martin Roossan, sayvans la rivière de Meuse , se vindrent parquer aux deux Givets , qu'ils avoient choisîz oonu&e lieux commodes pour recouvrer aisément toutes munitions et appareil de guerre par le coon de ceste rivière, aussi pour nous défendre le pysage et entrée de leurs terres. Parquoy detlon commencèrent à bastir , pour plus se asseorcr, un fort sur une haute montagne au pied delftquelîe flotte ceste grosse rivière de Meuse , joignant le port de Givets deç^ ; atilsommet de laquelle desjà un comte d'Agimont en avoit Toola construire un , et y voit-on encore quelques fou* démens que l'Empereur ne luy voulut permettre parachever. Et quant et quant, peu de joui après y estre arrivez, firent des courses aulo^ de ceste frontière, devers Maul>ert-Fontaioeet Aubenton, et meirent le feu en deux villages. l'un nommé Tarzy , et l'autre Anteoy. De toutes ces choses estant M. de Bordillon advertj , qui lors estoit à Mesieres, à la fortifieatio& di laquelle il faisoit besongner en extresroe diligence , l'ayant mandé au Roy, fit promptement serrer dans les villes et lieux tenables toutes la garnisons de cheval et de pied , qui estoient e»panchées et eslargies es villages pour lesoaiagement du commun peuple, aldn de trouver >ivre» plus commodément, à raison que les avoiocset fourrages estoient adonc fort rares et chers; tU d'autre part , envoyoit journellement oertaiiA compagnies légères courir et recognoistre le ph» près du camp de l'ennemy qui leur estoit posable , pour prendre langue, et sçavoir des prisoûniers qu'ils saisiroient quelle estoit leur délibération et ce qu'ils vouloient entreprendre. U dire desquels estoit mal-aisé d'asseoir bon jugement, disans les uns que c' estoit pour garder leur pays , les aucuns qu'ils proposoient dmt ger Mesieres, les autres Mariembourg, etx trou voient en différentes et contraires paroles, mesmement les espions n'en pouvoient asseum aucune chose certaine; et neantmoins nedesêtoient quelquesfois à faire courses le long de b frontière^ où ils pensoient avoir du meilleor, voire jusques à se bazarder de venir fcarracer aucuns villages assez près de Mesieres , d'où h emmenèrent grand nombre de bestail etmeobles, partie duquel fut recouvert par ceux de 1^ garnison de Mariembourg, qui, en ayaoscs^ advertiz , leur coupperent chemin et les desr troussèrent, et non sans se estro furieuseiDest et bravement escarmouches lesunsetlesaotrei Or nous estions desijà bien avant au mois ^

COIOOENTAIRES DE VBANÇOIS DE RA^UTIN. [15$5]

juin , avant qu'on peust sçavoir certainement quelle fin et conclusion se resouldroit en ceste assemblée ; et tenoit-on par toute la France asseoréœent que nous aurions la paix ou la trefve. Toutefois le Roy, qui avoit advertissement d'heure À autre de tout ce qu*estoit traité , estant desjà tout arresté ce qu'il vouloit ou n^entendoit pas estre accordé, ayant sceu nouvelles de cest amas etdescentes d'ennemis, envoyaen diligence M. de Nevers en son gouvernement, luy oMonnant très-expressément, entre toutes autres choses , de fournir et munir Marlembourg si abondamment de tout ce que y seroit nécessaire, que ceux qui seroient dedans n'eussent occasion de se rendre pour aucun défaut, s'il advenoit que l'Empereur voulust convertir toutes ses forces pour la recouvrer. Peu dejours après son partement, Iqy envoya renfort de quatre à cinq cens hommes d'armes et autres compagnies de fanterie , qu'il départit et logea tout au long de cette frontière le plus commodément qu'il y fut advisé , et selon que le besoingle réqueroit. Puis, après avoir prudemment donné ordre aux affaires plus nécessaires , advisa avant tout autre satisfaire et exécuter la charge que le Roy luy avoit si affectionnement enjoint; et pour ce, estant au Chesne Populeux, manda venir devers luy le sieur de Bonran, qui lors estoit à Rhetel, commissaire gênerai des vivres de Champagne et Luxeml>ourg, auquel il commanda assembler audit Blietel le plus qu'il luy seroit possible de farines et vins, pour estre charriez dans un Jour ou deux ensuivans. Ce qu'estant desjà prest , assemblé et enfoncé, comme faict d^homme sage et propre À telles charges , à son asseurance au mesme instant ce prince en chargea à tous les capitaines de gendarmerie , cavaltarie et fanterie, qui pareillement estoient venus devers luy à son mandement, quils eussent à tenir toutes leurs compagnies prestes et préparées pour marcher dans ^gt-quatre heures qu'ils seroient advertis. Et afin que ceste entreprise fust tenue plus secrette, et ne peust estre légèrement descouverte par le bruit de ceux qui feroient les levées des charrois, dès le jour et la nuict mesme , fit serrer tant de charriots et charrettes qu'on pouvoit trouver en Testendue du comté de Rhetelois et du village, et pareillement des plus prochains villages de Champagne , qui furent menez quant et quant à Rhetel , et là aussi tost chargez , et d'un mesme ^in leur feit-on prendre le droit chemin à Maubert-Fontalne, où semblablement, àpoinctnomïné , se trouvèrent vingt enseignes de fanterie Françoise, vieilles et nouvelles; ainsi que feit le prince le soir mesme, qui estoit du quatorziesme de juin , estans toutes le» autres compagnies de

gendarmerie et cavallerie logées aux prochains villages d'alentour, et es environs de sa personne. Auquel lieu ayans seulement séjourné environ deux ou trois heures pour prendre haleine et repaistre nous et nos chevaux , environ les neuf heures de la nuict en partismes à Tadvertissement d'un coup de canon , comme aussi feirent la cavallerie légère , les gens de pied et tous les charrois; le tout tenant ordre comme si nous eussions voulu , an partir de là , aller aborder et combattre noz ennemis ; selon que, pour en parler au vray , estoit bien requis à si scabreuse et dangereuse entreprise que ce prince avoit délibéré mettre à fin, ayantun tant gros nombre d'ennemis prochain de nous , lesquels estans advertiz, sur le chemin allant ou retournant, nous pouvoient rencontrer et facilement tourner en rotte(l) [mesmement en tels destroicts et chemins difficiles des bois de large et grande estendue, qu'ils cognoissent et fréquentent coustumierement , pleins de forts tailliz, ruisseaux dangereux, vallées et montées difTiciles et pénibles], si la discipline militaire n'y eust été prudemmentobservée. De laquelle conduite j'ay bien voulu en cest endroit dire ce que j'en ay peu voir , apprendre et retenir d'aucuns expérimentez capitaines à qui je en ay ouy parler; selon aussi que j'ay quelques fois leu que les Romains en ont usé anciennementen tant de longues et loingtaines guerres, allans assaillir leurs ennemis en pays estranges , où aucunefois n'estoient pas les plus forts; parquoy leur estoit de nécessité inventer et practlquer nouvelles ruses , ou , pour le moins , se ranger et tenir si serrez en telle ordonnance , qu'encore qu'ils fussent chargez et couverts de plus gros nombre , s^ pouvoient neantmoins le plus souvent sauver et retirer. Telle estoit donc Tordonnance que ce prince fit tenir à sa petite armée , allant à cest avitaillement : Premièrement furent envoyez devant les coureurs , pour descouvrir et recognoistre tous les passages , au nombre de trois cens, partie harquebusiers à cheval françois, partie anglois et escossois , soldats fort duits à ce mestier , soubs la charge, ce me semble, de M. de Sansac, que suy voit d'assez près le marquis d'Elbeuf, prince prouveu de hardiesse et toute autre vertu , avec sept ou huict cens chevaux-iegers dont il estoit général , et après luy M. de Bordillon , qui menoit l'avant* garde au nombre de deux cens hommes d'armes, et à sa queue huict enseignes de fanterie , desquelles tous les corcelets et piquiers marchoient dix à dix de front, et leurs harquebusiers estendus et eslargis des deux costez du chemin et à

(<) Mettre en déroute.

COMMBNTAIBES DE FRANÇOIS DB BABUTIN. [I555t

leurs flancs ; les deax autres enseignes , faisans le nombre de dix, estoient mises aux deux flancs de la flie des charrois, à sçavoir à chacun chariot deux piquiers et deux harquebusiers , deçà et delà. Et, pour autant qu'à ceste charge de flanquer, et défense de chariots , ne pouvoient suffire deux enseignes seulement , estant la flle fort longue , qui duroit un grand quart de lieue pour le moins , à cause qu'il n'y pou voit marcher qu'un seul chariot à la fois pour la difficulté des chemins , on y en mit encore deux autres des deux qui estoient à la queue du prince , lequel venoit après la bataille de trois cens hommes d'armes , suivy de huict enseignes de fanterie , au mesme ordre que les premiers. Tout au derrière demeuroit i'arriere-garde de deux cens hommes d'armes , que conduisoit M. de Jamets [ ce bon vieillard et vertueux chevalier], lequel encore faisoit demeurer après luy cent ou six vingts archers , pour faire tout suy vre , et ne laisser rien derrière , aussi pour l'advertir de ce quMls verroientoo entendroient. Nouscontinuasmes ceste marche et forme de bataille tout le long du chemin 9 qui dure huict grandes lieues, qui en vallent plus de dix françoises , et tous bois, sans nous rompre ou desbander : encore que , tant pour la longue traicte que pour les mortes et mauvais passages , souvent versassent et fussent rompus ou demeurez de nos charrois , si est-ce que , sans se troubler ny changer l'ordonnance Ton fstisoit haut le bois , et ne partoit-on de là que tout ne marchast quant et quant. Laquelle ordonnance , selon l'opinion de tous ceux qui sont practiquez et usitez en l'art militaire , est l'une des meilleures qu'on eust sceu inventer à telle nécessité, pour sauver un petit nombre d'hommes devant une bien grosse armée en lieux contraints et serrez , aussi pour la conduite d'un grand et lourd cariage et bagage ; car, s'il m'est permis en dire ce qu'il m'en semble , les ennemis , combien qu'ils fassent au double de nous , ne nous eussent sceu affronter de quelque endroit que ce fust sans tousjours trouver teste , et n'eussent peu enfoncer sans une grande perte , d'autant qu'ils ne pouvoient ordonner de faire marcher un gros bataillon sur nous , tant à cause de l'incommodité et espesseur du bois , que pour estre en butte à noz harquebusiers, au danger de endurer infinité d'harquebusades , sans encore pouvoir joindre ; et là aussi peu leur eust servy leur gendarmerie qu'à nous, sinon en escarmouchant , et sçavions bien que la leur estoit beaucoup moindre que la nostre ; parquoy , en tout événement, quand nous fussions trouvez les plus foibles, ils n'eussent sceu empescher que, malgré eux , en nous soustenant les uns les autres ,

ne nous fassions sauvez et retirez, toatefob xà tombasmes point en ce hazard ; ains , sans estre aucunement importunez des ennemis , estans libres et ouverts les chemins, environ les dix heures du matin le marquis d'Elbeuf avec la ea?allerie légère, etM. dcBordillonavecravant-garde, arrivèrent à Mariembourg, où , peu après, eatrerent et furent mis dedans les chariots et durettes , au nombre de quatre à cinq cens , taat de la munition du Roy que des marchands volontaires. La bataille et arriere-garde demeurerent à une petite lieuè près , pour soustenir les chaînes des ennemis, s'ils nous eussent voqIb hoguisner (1) et fascher; et le prince, accooh pagné de ses plus favoriz et asseurez , passa ouitre pour voir et visiter la ville, et sçavoir lorèe qui estoit dedans , qu'il trouva en bonne di^ sition; mesmement le sieur de Fumet, qui, depuis que M. de Gonnort s'en démit, en estoit gouverneur , l'asseura de sa par&ite et fidèle tolonté de se bien défendre et garder ceste brave petite ville , si les ennemis s'y addressoient. Utant luy en dirent et asseurerent le fils du ûeat de La Roche -du -Maine, qui, peu de joon auparavant , y estoit entré avec la compagiûe de son père , et le seigneur de La Ferté, qi y estoit aussi avec ses chevaux légers , et &sêralement tous les capitaines et vaillans soldats, tant de cheval que de pied , qui estoient litàtdans logez et ordonnez pour la défense. Tkqo^ ce prince bien satisfait et content, après toutes les munitions furent deschargées et à poinct , environ deux heures après midj ei partit avec toute Favant-garde , laquelle demeura derrière pour servir d'arriere-gardc et le prince avec l'avant-garde et bataille devant, estant suivy de la file des chariots, mesme ordre que nous estions allez. Sans tras ver aucun empeschement retoumasmes, nonn le chemin qu'avions tenu en]allant,ainspassssn au retour par le fort de Rocroy , où le capitâd La Lande estoit adonc chef et gouverneur; li quel , sans ce qu'il est vaillant et hardy geall homme , se demonstra davantage honneste à prouveu d'honneur , tant à l'endroit du piM que d'autres plusieurs gentilshommes ses amisd cogneuz ; ayant fait sonner la salve à coops d> tillerie, présenta tous rafreschissemensdefrâ et vin , selon que il a voit le moyen en liea malaisé. Le prince voulut entrer et eonàd^erct^ tit fort, pour sçavoir sa force, et ce qu'il poo^ roit soustenir; et trouva, à mon advis.qv sans estre battu de grosse artillerie , il estott <t pable et assez tenable pour se garder de toas^

(I) Harceler.

COMMENTAIRES DB FBANÇOIS DE RABUTTN. [l55ô]

sanlts, estant remparé, percé et flancqaé assez proprement pour ce qu'il contient; prouveu de menue artillerie et munitions pour tenir quelque espacede temps. Pourtant il ordonna au cq)itaine La Lande veiller et se tenir sur ses gardes, et ne se point rendre si légèrement qu*ii n'eust advertissement et cognoissance de la puissance des ennemis , s'ils le venoient envelopper , dont il le feroit certain, s'il lui estoit possible , pour le venir secourir s'il estoit en son pouvoir ; toutefois que là où il verroit les ennemis trop roides et puissans, et qu'il se sentist n'y pouvoir résister, qu'il ne fust si téméraire et outrecuidé , qu'estant forcé i!st perte, non-seulement du fort qui n'est rien , ains de sa personne et de beaucoup de vaiilansbommesqui l'accompagneroient, comme il a veu par divers exemples advenir. Au partir de là , sur les quatre heures du soir , M. de Bordjllon avec les compagnies tant de cheval que de pied j qui estoient en garnison à Mesieres et es environs, se départit et print son chemin cette part ; et le prince avec les autres qui estoient en garnison à Rhetel , Chaste! en Porcean , et là autour, retourna au coucher à Maubert-Fontaine , et les compagnies en leurs premiers logis , et de là en leurs garnisons ordinaires.

Ainsi fut la forte ville de Mariembourg , en viog^quatre heures, à la barbe des ennemis, remplie d'un gros nombre de vivres et munitions, estant desjà garnie de neuf compagnies de gensde pied, des estimées entre les vieilles enseignes , de cinquante hommes d'armes et deux cens chevaux légers. Dequoy le Roy estant peu après adverty, osta toute doute et défiance qu'il en eust peu avoir auparavant , et les ennemis au contraire perdirent tout espoir d'y pouvoir addresser leur premier effort. Encor a il esté dit suyvant ce propos , qu'un soldat , qui estoit sorty de Mariembourg pour venir à Rocroy, passant par le chemin que nous avions tenu, et ayant de long entendu et apperceu quelques Bourguignons à cheval , se jetta dans un fort tailliz avant qu'il fost veu d'eux, d'où il les oyoitdevisansde cest avitaillement,s'esmerveillans d'une si incredible diligence , comme s'ils eussent trouvé presque (%la impossible d'amener si grande quantité de cliariots par tels inusitez destroits et passages, et sur tout comme , sans grand péril et perte , on les avoit peu faire avaller et descendre en un vallon duquel le précipice estoit fort roide et droict,.au*fond duquel y avoit un pont de bois rompu , lequel , pourtant qu'il estoit force de passer par dessus , fot tant soudainement reparé et redressé, qu'ils s'en esbahissoientcomme Â*un miracle. Tant y a , le repos et contentement qu'en eusmes après, nous fit oublier le précédent

î. c. n. M. T. vu.

labeur et travail qu'y avions souffert ; d'autant qu'il nous sembloit avoir gaigné le plus grand advantage sur les ennemis , ayans ainsi abondamment muninoz forteresses les pluseslolgnées de nous, et à eux les plus prochaines et dommageables , comme ceste ville de Mariembourg et le fort chasteau de Bouillon, où pareillement on avoit fait besongner à davantage le fortifier es lieux qu on avoit peu considérer et cognoistre subjectsàestre battuz du canon : roesmementya esté eslevée une plateforme du costé de la montagne , où fut mise l'artillerie quand dernièrement il fut rendu; estant au surplus suffisamment pourveu et rempli de tous vivres et munitions, pour soustenir le siçge si longuement que l'ennemienpourroitestre ennuyé. Dedans lequel chasteau estoit le seigneur de La Lobe, enseigne de M. le duc de Bouillon , qui, quelque temps après la prise du chasteau de Hedin, où il fut fait prisonnier avec sondit maistre , en homme de gentil esprit s*estoit eschappé et sauvé de la main de ses ennemis. Et pour la défense de ce chasteau , avoit choisi et emmené avecques luy quinze hommes d'armes et trente archers des plus expérimentez et fidèles de cette compagnie, faisans ordinairement sorties et diverses entreprises sur leurs voisins les Bourguignons et Ardennois et Liégeois, desquelles le plus souvent avoient bonne issue et victoire. Entre lesquelles je ne veux alléguer que celle du septième d'avril^ Jour de Pasques flories en cest an , en laquelle furent tuez , rompuz et faits prisonniers plus de trois cens ennemis [eux estans seulement au nombre de quarante ou cinquante chevaux ] , lesquels ennemis s'estoient embusquez près de là , pensans attraper et surprendre vingt-cinq ou trente chevaux anglois de la garnison d'Yvoy. Quant à Mesieres, Yvoy, Montmedy , Stenay , Danvillé, et toutes les autres places le long de ceste frontière , èsquelles le chemin estoit facile et non dangereux , on peult croire que les gouverneurs faisoient tout devoir de les munir et tenir en tel ordre que l'ennemy n'eust perdu que temps de les assaillir , mesmement Mesieres , où M. de Bordillon et le sieur de Troussebois , qui en est gouverneur, faisoient besongner à la remparer et fortifier à grand soing et diligence, pour autant que c'estoit celle [selon le rapport des espions ] que les ennemis le plus menassoîent.

Voilà les choses les plus mémorables que J'ay veu ou sceu avoir esté feûtes le long de la frontière de Champagne, durant le temps de ceste assemblée , sans que j'aye aucunement parlé d'aucune entreprise exécutée en Picardie, pource qu'adonc trefves y estoient accordées pour Tasseurance des passages et chemins. Toutefois ,

COMMENTAIRES DE FRANÇOIS DE RABCYllf. [1556]

peu de jours après cestavitaillement de Mariembourg , sur la fin du mois de juin , eusmes certaines nouvelles comme ceste assemblée s'estoit départie sans nul effect , et comme M. le eardinal de Lorraine , et M. le conncstable et les députez du Roy estoient de retour. Parquoy , estant toutes trefves rompues , et la guerre ouverte entre le Roy et FEmpereur plus que devant, chacun d'eux commença à reunir toutes ses forces et à les faire acheminer et assembler es lieux où ils jugeoient et eognoissoient avoir le moyen d'assaillir ou de se défendre. La gendarmerie du Roy , laquelle cependant avoit tousjours temporisé et séjourné en garnison , fut tantost mise aux champs et départie en divers endroits de ce royaume. Certain nombre , comme de trois à quatre cens hommes d'armes , fut envoyé en Piedmontdever M. de Brissac , qui tenoitadonc Vulpian assiégé en extrême nécessité. Du costé de Champagne , furent envoyez de renfort sept ou huict cens hommes d'armes, et pour le moins autant en Piéardie. La maison du Roy fut pareillement mandée , et les rieresbans criez et advertis pour marcher en tel équippage qu'il leur estoit ordonné. Quant à la fanterie , peu de compagnies de gens de pied nouvelles furent levées; ains aucuns capitaines, qui de longtemps estoient depeschez, et quiavoient leurs commissions prestes de lever soldats quand on les advertiroit , les ayans desjà tous presls, furent tantost sur pieds et prompts à estre mis en besongne. A d'autres capitaines des vieilles enseignes, furent donnéeslescreués(l) pour redresser leurs compagnies complettes, avec exprès commandement de les tenir armez , et en tel équippage que convenoit à leurs charges. D'estrangers, le Roy n'en fit point venir par-deçà de nouveaux à son service, et se contenta des vieilles enseignes d'Allemans du Reingrave. Vray est que fiirent envoyez en Piedmont trois ou quatre mille Suisses , et quelque nombre d'Allemans , à cause que le due d'Albe, qui lors estoit lieutenant pour TEmpereur au duché de Millan , faisoit gros amas d'armée pour venir secourir et avitailler Vulpian. Ainsi, à ce que j'ay peu cognoistre, le Roy, pour ceste année, délibéroit se défendre seulement , ayant mis toutes ses affaires en meilieur ordre que ne pourrois dire , à raison que le tout estoit conduit et exécuté si secrettementet seurement, que peu de personnes en pouvoient juger , aussi que tels négoces peu souvent sont descouveris à petits soldats comme je suis, sinon que Teffect soitensuivy. Or, pour retourner aux ennemis , je eroy bien qu'ils es-

{i) Recrues.

toient autant peu paresseux que nous à disposa et ordonner de leurs forces qu'ils prévoyoieDt estre de besoing , cognoissans mesmemeot n'entre petite entreprise d'assaillir un si grand et puissant prince comme le Roy, ayans fresdiement ressenti pertes et très-grands dommages pour ce avoir esprouvé et avoir osé entreprendre ; aussi que , pour luy faire teste et le soQste* nir, estoit fort requis qu'ils fussent bien forts d'hommes et tout autre appareil. Pourtant, «s rien de nouveau attenter , de plus en plus s'assemblèrent aux deux Givetz : et là, en toolt solicitude et avec tout labeur ^ s'employer^it i eslever et mettre en défense ce fort q«e j'aycydevant dit qu'ils avoient commencé^ comme d, de ce lieu , deussent dresser et pr«iâre tel advis et chemin que bon leur senibleroit. Quant à descrire le nombre qu'ils pouvoient estre , il m'est fort difficile, sinon par le commun rapportât ceux qui y alloient pour les recognoistre, ou de espions, qui les disoient passer le nombre de vingt mille hommes de pied, de bas Allemam, Clevois, Gueldrois, Walons et Liégeois, et quelques vieilles enseignes espagnolles , et de cinq à six mille chevaux , la pluspart reitres on pistolliers, avec aucuns gensdarmes clevois, liamans et bourguignons de la Franche-Comté. El. pour en faire un brief compte , ils s'y amassèrent en si gros nombre qu'en peu de jours ils eareat consumé les vivres du plat pays de ceste »»trée , veu mesmement que le territoire n'est fort fertile , aussi que l'an précédent Tannée do Rot y avoit passé , qui y avoit fait un si grand dé gast que tout le pays s'en ressentoit encore : âe sorte qu'il estoit fort malaisé , et se trooToieot les grosses villes de dessusoeste rivière delfenâc. fort grevées de fournir tant de vivres pour ooorrir si grosse armée , qui ne fàisoit qaedespeodre. D'autre part les soldats , qui , estant mal payei et sans argent, se voyoient en faulte et disette de vivres , murmuroient et se mutinoient io uns contre les autres : tellement que les Alk»» commencèrent à se bandejr et attaquer aux Espagnols , cognoissans qu'on les traitoit mievi qu'eux , comme la raison le veulU estans viefi-t soldats aguerris et fidèles à leur ^inoe. Et davantage , parmi ceste nécessité se mesla la pcâe, ainsi qu'il advient souvent en camp mal ordoené, tumultuaire, et qui n'est remué: laquelle, en peu de temps, esclaircitet feit un grand desbaux (1) de tout ce peuple, tant pour en faire mourir plusieurs que donnant occasion i dath très de se retirer et esloigner. De laquelle llltl^ die mourut en ce lieu de Giveti, entre avtres

I (f) Perte.

GOMIIENTAIBBS DE FBANÇ0I8 DB RàBCTIN. [lô56J

hommes de renom , Biartin Roussan , bastard et mareschal de Cleves , et , en ceste armée , lieutenaDt gênerai pour l'Empereur, qui, en sa mort, feit perte de Tun des meilleurs serviteurs qu'il eust , et autant sage et expérimenté aux armes qu'homme de son temps.

Aucuns jours se passèrent jusques au commencement de juillet que nous ne demandions riea les uns aux autres, si ce n'estoit quelquefois que ceux de Mariembourg les alloient escarmoncher jusques dans leur camp. Eux , au cas pareil , venoient veoir la ville, et dressoient quelques algarades devant , pour faire sortir eeux de dedans au combat. Ainsi nous tenions tousjours en doute de leur délibération , et ne sçavoit-on qne penser [ veu qu'une partie de l'esté estoitjà passée] qu'ils délibéroient entreprendre^ sinon qu'on présumoit[ selon qu'en venoient aucuns advertissemens ] qu'ils chercboient et attendoient trouver quelque endroit fbible de ceste frontière , pour le plus qu'ils pourroient entrer et brusler du plat pays, puis s'en retourneroient avec tant de vivres et de butin qu'ils scauroient traîner et emporter, se retirans dans leur fort, pour tenir Mariembourg en subjeotioD , et empeseher qu'on la peust aisément avitajiler. Ce qu'estant prudemment préveu par le Roy, estans toutes ces choses débattues et résolues en son conseil, fut condud qu'il valloit mieux les prévenir et les aller chercher et se* moudre jusques en leur fort que demeurer continuellement en ceste doute et crainte; aussi qu'on vouloit bien faire paroistre aux Impériaux que le Roy n'estoit point si petit compagnon, et despourveu de bons hommes , comme quelqu'un deux s'estoit avancé de dire en ceste assemblée que l'Empereur son maistre estoit assez fort, et avoit assez puissante armée à Givetz, pour non seulement contraindre le Roy à luy rendre ce qu'il luy detenoit, ains pour le venir venir jusques dans ses pays. A ceste cause on le vouloit bien relever de ceste peine, et aymoit-on mieux Taller veoir qu'il nous visitast de la façon qu'il eoteudoit. Et pource que n'y voulions aller en si petite compagnie que fussions contraints retourner avec honte, on advisa de joindre aux forces de Champagne celles de Picardie. Et fut si couvertement conduite ceste menée , que sans bruit les compagnies de gendarmerie qui estoient 'ette part , furent amenées et logées à l'entour de Rhetel, et les garnisons qui y estoieut jà , de wheval et de pied , furent renforcées le plus estroitement et commodément que se peut faire. Les Aliemans du Reingrave s'approchèrent et V iudrent \og/sc à Montcomet en Thirasse , et le mrplus des compagnies de gens de pied fran-

çoises furent départies es villages circonvoisins. Puis estans M. le mareschal de Sainct- André venu trouver M. de Nevers à Rhetel, prindrent jour de se trouver à Maubert^Fontaine avec toutes leurs forces.

Or, pour retourner aux ennemis qui estoient à Givetz , je ne sçay s'ils estoient advertis de nostre venue , toutefois que nous avions souvent nouvelles d'eux , et sçavions bien que ils s'affoi* blissoient journellement, tant à cause de ceste maladie contagieuse qui en depeschoit plusieurs, pourquoy on avoit fait retirer les plus sains «n prochaines garnisons , aussi que ils avoient en- Yoyé du secours en Artois et Henault, pour défendre le plat pays que nos gens des garnisons de la frontière de Picardie , qui s'estoient renforcez, endommageoient fort. Et davantage, nous fut rapporté que le mntinement des Espagnols et des Aliemans s'estoit si fort eschauffé, qu'ils estoient venuz jusques à prendre les armes et à se battre , de sorte qu'il en estoit beaucoup demeuré de chacun costé. Toutes ces choses furent cause de faire avancer nostre voyage ; car, estans toutes nos provisions prestes , et tous les charrois conduits à Maubert-Fontaine, se trouvèrent en ce lieu, le treizième de juillet , M. de Nevers, chef et lieutenant gênerai pour le Roy sur toute l'armée, accompagné de la meilleure part de la gendarmerie, cavallerie et fanterie de son gouvernement, et M. le mareschal de Sainct- André avec la gendarmerie , cavalle^ rie et gens de pied de Picardie, et les vieilles enseignes du Reingrave ; ensemble plusieurs grands seigneurs et capitaines, comme M. le marquis d'Albeuf , gênerai de toute la cavallerie légère, M. de Nemours, M. deSansac, M. d'Annebault, le comte de La Rochefoucault, les sieurs de Sipierre, de Montpesat, de Cursol, de Suze et de Negrepelisse , et plusieurs autres , montant le tout au nombre de huict ou neuf cens hommes d'armes , et près d'autant de chevaux légers et de sept à huict mille hommes de pied. M. de Rordillon avec sa compagnie et quelques autres , tant de cheval que de pied , nous vint renconti^r sur le chemin, amenant avecques luy des chariots chargez de boulets , de pouidres et autres munitions. Au partir de là, le lendemain allasmes camper à Convins , petit chasteau àdemy ruyné, distant une lieuêde Jltfariembourg, dedans lequel toutefois l'on avoit mis un esquadre de soldats pour empeseher que les ennemis ne s'en emparassent , et pour descouvrir et donner advertissement desadvenues. Le jour ensuyvant allasmes passer rasibus et près des portes de Mariembourg , où l'on fit entrer les vivres qu'on avoit amené pour mettre dedans, et lÀ

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