‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 48 sur 58 · COMMENTAIRES DE FRANÇOIS DE RABUTIN · texte numérisé non relu

COMMENTAIRES DE FRANÇOIS DE RABUTIN

s'assemblèrent à nous le fils de M. de La Roche du Maine avec les cinquante hommes d'armes de son père, le seigneur de La Ferté avec ses chevaux légers, et cinq enseignes de gens de pied.

De ce lieu ceste petite armée, encore que elle eust tenu forme de bataille selon que la commodité des lieux le permettoit , fut adonc davantage eslargie et estendue , tant pour se monstrer plus grosse et mieux complette, que pour plus facilement occuper laplanure qui estoit bien ample et descouverte , et pour y choisir Fadvantage, y survenant la nécessité, d'autant que nous doutions , et ne sçavions à la vérité où ny comment nous attendroient no? ennemis. M. de Sansac avec sa compagnie et quelques chevaux légers anglois et escossois, estoit parti des premiers pour descouvrir et recognoistre le chemin que nous devions tenir, que suivoient d'assez près M. le marquis d'Albeuf et M. de Nemours avec la cavallerie légère. M. le mareschal de Sainct-André conduisoit i'avantgarde de cinq cens hommes d'armes , montant au nombre de deux mille chevaux, et trente-deux enseignes de gens de pied françoises. M. de Nevers , gênerai sur toute l'armée , et chef de Tentreprise, venoit après avec sa bataille d'autres cinq cens hommes d'armes et les vingt enseignes vieilles d' Allemans du Keingrave : le tout autant bien armé et complet que Ton eust sceu demander ne choisir. Et quant à la volonté et maintien , s'il faut que j'en die ce que J'en ay peu cognoistre aux visages, qui sont volontiers tesmoings des sentimens de l'esprit, tant des plus apparens que des moindres, et auxlangages qui communément estoient tenuz , Je croy que chacun se promettoit ce Jour faire autant d'exploits d'armes qu'Homère et Virgile en dient d'Achilles et Ulysses (1). Aussi sembloit il que le ciel et la terre nous vouloient favoriser en ceste af&lre , estant ce jour autant beau et clair qu'on n'en avoit point veu de Tan, et la terre ny trop molle ny trop seiche , couverte de toute verdure et diverses fleurs. Mais fortune coustumiere le plus souvent contrarie aux desseings et haultes délibérations de tous hommes de vertu , pour mieux les décevoir leur demonstre une grande apparence de prochaine faveur, quand d'autre costé leur brasse et prépare quelque desastre, comme il advint. Car , estans toutes choses conduites à si bon poinct qu'il ne restoit plus , ce sembloit , qu'à exécuter une victoire si grande qu'elle eust fait retentir le nom des François par tout le monde, remémorant la gloire et louange de leurs prédécesseurs, se représenta au Boy

(f) Rabutina Touln dire d'Achille ef dÉn**e.

douteuse et pleine de crainte d'une mauvaise issue de ceste délibération , luy formalisant uk grande perte et meurtre d'hommes vertueux, en une chose de si petit profit et grand danger, comme d'assaillir hommes désespérez en an fort de terre. Parquoy , meu de ceste opinion , ouk sçay de quel autre conseil, depescha le sieur de Bouquart, qui vint trouver M. de Nevers à oœ petite lieuë par-delà Mariemboui^, près d'os chasteau appelle Faignolles, par leqQelillny mandoit et enchargeoit expressément qu'il m mist rienau hasard, et n'entreprist aucunecfaosc qu'à son plus grand advantage, et surtout qu'il n'allast point assaillir les ennemis dans leurlbrt, mais que s'ils vouloient sortir et combattre en campagne , qu'il ne differast point. Besqueliei nouvelles estant ce prince fort ennuyé, comne ayant desjà preveu et projette le faict et coqduite de ceste entreprise , ayant communiqué le tout à M. le mareschal de Sainct-André, les princes et capitaines dignes de ce conseil, advi* serent de redresser le tout selon le mandement de Sa Majesté. Sur l'heure arriva un trompette que M. le marquis d'Albeuf luy envoyoit.par lequel estoit adverty que M. de Sansac avoit descouvert et recogneu les ennemis au nombre de cinq cens chevaux, aussi qu'on avait desjàdoDar allarmes sur des premiers bagages qui alloiest devant. Lequel advertissementfeit soudainement

partir ce prince d'un petit bois umbrageui et fraiz où il s'estoit arrêté, tant pour quelque p(« se rafraischir et repaistre, que pour donner h^ leine à ses soldats , mesmement aux gens de pied , qui estoient fort travaillez et esebauffei de l'ardeur du soleil , qui s'estoit renforcé sur les dix heures du matin , les rendant grandement altérez et pesans. Toutefois que nul ne fat paresseux de s'acheminer et suivre quand les tnwh pettes et tambours sonnèrent, et marcha toute l'armée deux grandes lieues sans trouver enne mis, ni sçavoir plus grands advertissealctt^ d'eux.

Quand la cavallerie légère fût arrivée prè» d'un petit village appelle Gemigny, distant une trop grande lieuë de Givets, leurs coureurs descouvrirent et recogneurent dix-sept enseignes de gens de pied et dix-sept ou dix-huiet eenscfae* vaux ennemis , qui estoient sortis du fort et sV toient embusquez en un bois, le long d'oncwstau|, au dessus de ce petit village , ayans delibert nous défendre et empescher le logis quib [mvvoy oient qu'avions choisi pour camper. A rarrivée «'attaqua l'escarmouche , forte et aspre de chacun costé, mesmement de noz chevaux léger» et harquebusiers à cheval , qui estoient eontralns» d'aller chercher Tennemy Jusques dans les bot.

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d^oà Us ne voidoient sortir, comme estans en tieaadvantageux pour eux et difficile à estre forcé ny eux enfoncez , sans faire un grand meurtre par leurs harquebusiers y qui estoient couchez sur le ventre dans des fossez et cavins , d'où ils pouvoient tirer en butte et asseurément ; dequoy M. le marquis d'Albeuf donna derechef advertissement à M. de IVeversdeluy envoyer promptement mille ou douze cens harquebusiers pour faire ouverture à sa cavallerie, ettrois cens hommes d'armes pour les soustenir. Donc n'estant ce prince fortesloigné avoit recen ces nouvelles, fit tirer et choisir entre toutes les compagnies ce nombre d'harquebusiers , et davantage, des plus dispos et allègres qu'on trouva, pour les luy envoyer en diligence, commandant à M. deBordillon avec sa compagnie, et trois ou quatre autres qu'il esleut , d'aller à ceste charge ; et luy et M. lemareschalde Sainct André s'advancerent de faire suivre et marcher toute l'armée, en telle opinion, comme j'estime, que les ennemis nous releveroient de peine de les aller chercher, mais qu'ils viendroient audevant de nous , et que le sorplus de ce jour ne se passeroit sans un furieux combat , ou peult estre une bataille. Parquoy chacun d'eux commença à départir les regimens de la gendarmerie , ordonnans aux capitaines de ranger et tenir leurs compagnies en bataille estendue, pour occuper tous les lieux que l'ennemy pourroit prendre , et ne marcher confàsément les uns sur les autres , mais séparément, avec esgale distance, pour donner espace aux chevaux de se manier , comme aussi nous avions la commodité du lieu pour nous.

Or , pour retourner à l'escarmouche , estans nos harquebusiers arrivez au lieu où elle avoit esté commencée , sans se faire semondre , mais d'une incredible hardiesse, donnèrent dans ce bois , où ayans rencontré ceux des ennemis , s'entresaluerent les uns les autres d'une infinité d'iiarquebusades; et lors s'eschauffa et s'aigrit l'escarmouche de beaucoup plus qu'auparavant : car nostre cavallerie légère, voyant l'embuscade descouverte et le passage ouvert, entra quant et quant dans ce bois, escarmouchans si vivement, tant ces compagnies de gens de pied que ceste cavallerie, qu^estans favorisez et secouruz de certaines compagnies de gendarmerie , finalement les contraignirent de le quitter et abandonner, non en désordre ou comme du tous rompuz; mais, cognoissans bien qu'à la fin n'y seroient les plus forts , au danger de se perdre tous, se retiroient en gens de guerre , de pied à pied , en se soustenans les uns les autres. Puis, estans réunis sur le haut et en planure de la montagne^ ce tal adonc que la meslée recommença de plus

belle; car nostre cavallerie, toute d'un front, commença à les charger de toute lucte et force , et nos harquebusiers et les leurs se vindrent à Joindre et approcher à la portée de l'harquebuse, mais tant furieusement de chacun costé, que c'estoit chose esmerveillable d'en ouyr le chamaillis et le tonnerre , qui dura plus de cinq grosses heures; ce qu'accrut davantage l'opinion À M. de Nevers et à M. le mareschal de Sainct- André que pour le seur ce jour nous aurions la bataille , estimans ce que les ennemis s'estoient pour quelque temps teouz forts dans ce bois, et puis l'avoient quitté, avoir esté fait par une ruse, pour attirer les nostres en lieu aisé et advantageux pour eux, presque ainsi qu'en avions usé à Ranty; et aussi avoient ce fait pour donner temps et espace à leurs gens *de se disposer et asseoir commodément. Parquoy, soubs ceste asseurance, envoyèrent audevant de gens de pied qui venoient à l'aise, estans fort ennuyez et las, tant pource qu'ils marchoient armez , que pour la grande et extrême chaleur qu'il faisoit ce jour; et croy fermement, s'ils eussent peu arriver à temps , pour certain que les eussions combattus et poursuivis jusques au bout : car il me semble qu'il n'est possible de veoir hommes en meilleure volonté qu'estions adonc , et sur tous le prince, qui , se promenant de rang en rang avec un visage asseuré , faisoit cognoistre à tous que sa vertu , accompagnée de noz fidèles affections et forces , luy acquerroit et à nous une grande gloire et réputation.

M. le mareschal de Sainct André faisoit le semblable [comme il est chevalier duquel la sage hardiesse est ornée de sçavoir et éloquence], exhortant et admonestant avec un doux langage ses compagnies d'avoir en recommandation cest honneur et estimation , que de tout temps la noblesse et gendarmerie françoise s'estoit acquise , et sur tout qu'ils ne se desbandassent , mais qu'ils se tinssent serrez et près de leurs enseignes. A bref conclure, il ne restoit plus qu'à donner dedans, quand les ennemis apperceurent en la prairie et vallée au dessoubs d'eux toute ceste grande assemblée de gendarmerie , ayanf les visières baissées et les lances sur la cuisse r^ prests à les enfoncer, et les gens de pied venir au grand trot, desjà assez proches. Lors commencèrent à caller, et leur fureur première s'appaisa; lentement se retirans de bois en autre, de vallon en vallon , tousjours escarmouchans et s'entresoustenans , feirent tant qu'ils passèrent un petit ruisseau qui court en une creuse vallée tirant à leur camp , et de-là gaignerent leur grand fort. Ainsi commença et finit l'escarmouche de ce Jour , en laquelle je n'ay ouy parler y estre

COMMENTAIBES DE FBAMÇOIS DB EÂBUTIN. [1555]

tuez hommes de renom des François , sinon quelques harquebnsiers â pied, encore bien peu, et quelques chevaux blessez et tuez. Vray est qu'il y eut un cheval léger des noslres qui y fut deux fois abbattu et par deux fois rescoux ; à la deuxième, voyansles ennemis qu'ils ne le pouvoient reteniret emmener, le foulèrent aux pieds des chevaux , et passèrent plusieurs fois par dessus; toutefois enfin ses compagnons le relevèrent et sauvèrent. On disoit qu'il y estoit mort davantage des leurs , mesmement un capitaine espagnol , vaillant homme et bien estimé. Après ceste départie, à soleil couchant, toute nostre armée monta en ceste plaine dessus la montagne, pour camper au mesme lieu où ce furieux combat s'estoit demeslé, à la vérité bien raze et descouverte, n'ayans aucuns vivres pour nous , ny pour les chevaux , sinon ceux que nous avions portez , combien de foing et bleds verds on en pouvoit recouvrer aucunement ; mais il falloit aller loin et en danger , estant la nuict prochaine. Ce qui restoit encore du jour, M. de Nevers et M. le marsechal de Sainct André , messieurs le marquis d'Albeuf, de Nemours, comte de La Bochefoucault , de Bandan et autres capitaines des plus vieux expérimentez , employèrent à revisiter et considérer les places et endroits propres à y loger et accommoder leurs gens de pied ou de cheval , pour derechef le lendemain inviter les ennemis à la bataille; et davantage sur la nuict envoyèrent secrettement recognoistre les advenues et addresses à leur camp, à sçavoir sMIs y auroîent point appareillé quelques embuscades, afin qu'estant le chemin asseuré et non suspect, tant plus seurement peussions entreprendre de les assaillir, ou de nous défendre.

Au surplus, les guets furent si bien assis, renforcez et re visitez si diligemment, qO'ils ne pouvoient en aucune sorte nous surprendre, combien qu'on n'ouit point de bruit qu'ils s'en fussent mis en essay ; ains nous reposasroes et passasmes ceste nuict paisiblement. Le lendemain, jour de mardy, seizième de juillet, dès que le jour commença à poindre , toute l'armée fut mise et rangée en bataille en la plaine de ceste montagne; marchèrent les deux bataillons de pens de pied coste à coste environ deux traicts d'arc , tenans le chemin pour tirer au fort des ennemis , et toute la cavallerie et gendarmerie , prit la descente le long du grand chemin et pendant du coustau. Mais avant que de continuer davantage la description de ceste escarmouche, il m'a semblé, pour plus grande intelligence d'icelle , e&tre requis faire celle de la forme de ce fort , et de la contrée et situation où il est basty, selon que 'ay pu le coQiidé rer et comprendre. Il me semble

que ceste montagne et coste est celle mesme qni commence assez près de Nîmes , laquelle s'e8la^ gissant fait diverses vallées et combes ( i ) [mesme cette grande vallée par laquelle allasmes à Civets], toutefois qu'en approchant près dudit Givets, elle va tousjours en estrecissant, et, finissant sur Givets deçà, fait une poincte et quelque peu de plaine d'environ cinq ou six cens pas, sur laquelle est ce commencement de fort; et de là continue en précipices , rochers et estrai^ destroicts oontremont le cours de la rivière de Meuse. Et pour dresser ce grand fort , qu'ils ont depuis construit, ont fermé de trenchées m quarré traversant ceste petite plaine du haut de la poincte et croppe (3) de ceste montagne, qni enceint le vieil petit fort; venant reipoDdreàan boulevert qui estoit jà presque hors d'eschelle, a my chemin de la descente sur Givets deçà, avec une courtine le long du pendant , qui se rend a un autre boulevert regardant et coromandantsur toute la ri virée, et dans tous les deux Givets; ayant chacun boulevert, ses flancs pour défendre et tirer au long, tant de ceste courtine que des tranchées hautes et basses. Car. à l'un descoinss de ce premier boulevert, se joinct une loagtic trenchée, qui enferme tout le bourg de Givets deçà , qui se va rendre à la rivière de Meuse, ayant pareillement ses flancs et défenses bieo à propos; et ont appelle ce fort, Gharlemont.

Or, pour retourner à la narration de ee qui est ensuivy, assez près de ce petit village de Gemigny, où commença la première escarmouche, dn flanc de ceste longue montaigne en sort une astre en forme d'un fourchon , revestue d'un bois taillis ; laquelle à main gauche tirant contre Agimont, et sur soleil couchant, va tonajourseo dh minuant, et s'abaissant, traversant et rendaotâ demy la vallée en cest endroit assez estroitte. et presque close , pour autant que le ruisseau qui coule au long d'icelle y fait deux ou trois toors. et se courbe en forme d'une lettre appelléeS. rendant ce passage marescageux et difficile. Maâ la descente du vallon , qui est entre ces deox montagnes, est assez aisée, aussi y passe le grand chemin : parquoy fut trouvé le meilleur défaire prendre ce chemin à la gendarmerie ; car de suy vre la plaine et le haut de la montagne , a te main droitte , pour aller à leur fbrt dessus, i) ) avoit encore entre deux un vallon pénible et mil' aisé. A ceste cause on mit à ceste adveoue le bataillon des François, et remplît-on ce ^^^ d'harquebusiers, et, dessus une petite motte e^* levée et éminente, on y affusta deux coulevrioe»

(1) Vallons.

(2) Croupe.

COMMBMTAIBBS DE FBA»Ç01S J}£ BABUTIN. [1555]

qui batoient au long de la plaine, et jusques au foad de la vallée. Entre ce« deux montagnes et Givetsdeçà, y a encore un autre coustaui sortant de la grande montagne, qui commence sa montée à travers de ceste petite combe, qui est en trépied ou presque comme un triangle , d'estendue deux ou trois cens pas, où fut le plus fort de Tescarmouche; et au milieu de ce coustau estuQ mont aigu, qui depuis le pied va toujours s'aguisant en forme de pyramide , de la .hauteur d'environ quatre-vingts ou cent brasses, le haut duquel avoient farcy d' harquebusiers, et y avoient affusté force harquehuses à croc pour descharger sur nous. Derrière ce coustau et ce mont estoit toute leur cavallerie à couvert, et hors de danger d'estre offensée de nostre artillerie, ny d'estre forcée de nous, pource qu'il nous falloit passer encore un petit ruisseau, et au partir de là monter et nous présenter en butte à toute la batterie de leurs forts. Or, pour de trop loing ne m'esgarer en ceste description, quand les premières compagnies de nostre cavallerie furent descendues au plus bas de ceste combe, jusque sur le bord du petit ruisseau , soudain elles trouvèrent certain nombre d'harquebusiers à pied ennemis, qui les commencèrent à escarmoucher, etquelques uns de leurs reistres y vindrent à la file; les nostres d'autre costé les soustindrent et rembarrèrent vivement; ainsi commença à s'attaquer l'escarmouche fort furieusement et chaudement. Cependant M . de Bordillon , qui estoit ordonné pour les soustenir, avec sa compagnie et quelques autres, devalia et s'approcha; semblablement aucunes de cavallerie des ennenais en gros nombre se montrèrent sur le haut de ce coustau; et quant et quant un gros esquadron de leurs harquebusiers desbanda sur les nostres, les repoulsans impétueusement. Ce qu estant veu par M .*de Nevers, fit tijrer des bataillons des François et des Aliemans, à deux ou ^ trois fois, bien près de mil ou douze cens harquebusiers à pied, qu'il feit descendre en ceste combe, pour si bien entremesler et eschauffer l'escarmouche, qu'elle ne se peust départir sans amener les ennemis en lieu plain et aisé à les combattre ; y estant sollicité d'un parfait désir, pour le grand advantage qu'il se cognoissoit avoir adoncsureux.

M. le mareschai de Sainct André d'autre part commença avec l'avantgarde à marcher et descendre, estant suivy d'assez près de l'arrieregarde , et les deux bataillons de gens de pied furent un peu approchez jusques sur le haut, où comraençoit la descente. Promptement que nos harquebusiers furent descendus, et abordèrent les ennemis, les reeuUerent et leur feirent à toute

haste regaigner le haut; et n'est possible, pour en parler au vray, de voir soldats mieux faire leur devoir qu'adonc feirent les nostres : car, chaussez et vestus, il se jettoient dans Teau, l'haiv quebuseau poing, pour chercher et joindre l'ennemy, mesmement nos Alleroans , ce qu'on ne voit pas communément aux autres , pource que ceste nation n'est duitte ne disposte à tel exercice. £t lors sourdit et s'esleva un horrible et espouvantable tintamarre et retentissement, tonnant nostre artillerie et harquebqserie , et la leur aussi , tellement , que toutes ces montagnes estoient remplies et couvertes de feux, de pouldres et fumées. Leurs harquebusiers, qui s'estoient tousjours tenus couverts au haut de ce mont , commencèrent en ces entrefaittes à se descouvrir et à descendre pour venir secourir leurs compagnons; toute leur cavallerie s'advaiiça et sortit en évidence, pour, ce leur sembloit, favoriser et donner cueur aux leurs , et deux cornettes de leurs reistres vindrent à dev aller, comme voulans affronter les nostres : donc que messieurs le marquis d'Albeuf , de Nemours, de Randan et La Roche Sainct Maz , les veirent si à propos pour les charger [encore que M. de Nevers leur eust mandé expressément de ne rien entreprendre au hasard] , impatiens de tant temporiser, poulserent et passèrent oultre le ruisseau ; comme aussi feirent messieurs de Bordillon et de Sipierre, et tous d'une charge descocherent sur ces reistres, qui ne les attendirent pas , alns de vitesse et à toute bride regaignerent le haut, et se retirèrent près de leur grosse troupe. Noz reistres et harquebusiers à pied de leur part feirent un si grand effort, qu'il feirent à la fin tourner le doz et bleu vistement remonter sur ce mont leurs ennemis , les chassans à coups d^harquebuses et coups de main , jusques à my chemin de ce coustau, qu'ils gaignerent sur eux, où ils se tindrent assez longuement, les appellans et invitans à descendre; ce qu'ils n'osèrent, mais leur tiroient de loing; et, pensans se vanger, essayèrent de donner feu à ces harquehuses à croc qu'ils avoient attitrées (1) pour endommager la gendarmerie : toutesfois leur amorce ne voulut jamais prendre, et leur fut encore la fortune si contraire, que, se approchans trop près de leurs munitions, mirent le feu à une cacque de poudre, qui en brusla et fricassa quinze ou seize. Pour conclure, j'ay opinion que si on eust poursuivy la victoire qui se presentoit desjà à nous , c'est chose seure que nous les eussions , non seulement rompus et desfaits, ains chassés et mis hors de leurs forts, comme nous ont depuis confessé aucuns de leurs prisonniers, qui

(I) Disposées.

COMHENTAIBES J>£ FRANÇOIS DE RAELTllC. [1555]

ont dit que, quand on vit les leurs ainsi repoulsez, on fit passer les malades et les bagages de là la Meuse; mais le devoir et l'obéissance que ce Iprince vouloit rendre au Roy le retint de passer oultre son commandement. Vray est que, pour ne rien obmettre de toutes occasions qu'on peut présenter à Tennemy, quand on désire combattre à force ouverte et esgale, il envoya son trompette devers le comte de Barlemont, qui estoit lieutenant pour TEmpereur dans ce fort , et luy manda que le Roy ayant esté adverty comme l'Empereur avoit ien ce lieu amassé la pluspart de ses forces , le menassant de luy venir brusler ses païsjusques au milieu de son royaume, où le contraindroit de luy donner une bataille qu'il s'asseuroit bien de gaigner, avoit aussi recueilly les siennes, pour non seulement se garder et défendre de luy, mais que davantage , plustost que le venir chercher si avant, avoit bien voulu envoyer au devant de luy pour le recevoir en toutes les sortes qu'il vouldroit eslire : toutefois le trompette ne perdit que temps et peine , et mit encore sa vie en grand hazard ; car ce comte de Barlemont, marry et fort despité d'endurer ceste bravade , ne luy feit autre response, sinon, que s'il ne se retiroit bien-tost, le feroit percer à jour de cinq cens harquebusades, et ne sçay encore s'il luy en fut tiré : parquoy ce fut le plus seur au trompette retourner hastivement.Donc, après avoir veu et sceu leur froide volonté, ne nous estant permis de rien entreprendre davantage , commençasmes à nous retirer; ce qu'eux cognoîssans , pour monstrer quelque apparence de se vouloir venger, et cuidans reparer et colorer la honte qu'ils avoient receuë y feirent semblant de nous suyvre , mesmement de leur fort d'en haut sortirent force harquebusiers , et s'advancerent jusques à la moitié de la plaine pour charger sur la queue des nostres; qui fut cause de nous faire tourner visage et leur faire teste, estimans qu'ils avoient repris le cueur , qu'à ce coup s'ascheveroit la partie : mais quand ils nous veirent retourner aussi feirent ils , et regaignerent leur fort, se contentansde nous avoir donné ceste baye et s'estre mocquez de nous. A ceste cause, voyansque la pluspart du jour estoit passée , et que peu nous en restoit pour arriver d'heure au lieu de nostre retraitte ; pareillement appercevans que Talr se troubloit et préparoit à la prochaine pluye, sans davantage temporiser en vain , reprinsmes le chemin pour nous retirer. Telle fut donc l'Issue d'une si haute entreprise , nous rapportant moins de profit que d'honneur, d'autant que, sans le travail qu'y supportasmes, qui estoit plus excessif que je ne veux dire, et sans les fraiz qui ne pouvoient estre petits, le

tout n'engendra qu'une opinion aux ennemis de nostre foiblesse de cueur et mauvaise oognoi»sance de sçavoir user d'une victoire , et à tous ceux qui n'ont sceu les causes, déjuger les che& de ceste entreprise n'estre parfaitement expérimentez en l'art militaire ; parquoy j'ay bien voulu amplement déduire le tout, et ce qu'estant venu à la cognoissance du Roy, s'est repeatt grandement d'avoir plus adjousté de foy à la doute et envieuse opinion, qu'à la prudence d'un sage prince. Combien que la perte de nostre costé n'y fut si grande [mesmement d'hommes de renom] qu'on laprésumoit devoiradvenir, ety furent tuez un capitaine d'une compagnie d'Escossois chevaux légers, nommé Grey, etunantit de gens de pied, nommé Sainct Larry, vray est qu'il y en eut aucuns blessez , comme les capitaines Yauguedemar, Soleil et aut]|^, ensemble quelques soldats au nombre de cent ou six vingts. Je ne puis dire certainement le nombre des mort» et blessez de la part des ennemis, sinon qu'aicuns François , qui , quelques temps après, retournoient de prison d'entre leurs mains, noos contoient avoir ouy murmurer d'an grand nombre des leurs y estre demeuré, entre lesquels on parloit d'un nepveu de Martin Roussan, etd'uo ou deux capitaines espagnols , fort plaincts et regrettez.

Or, pour n'estre pas trop ennuyeux en ce discours, je diray que, ce jour mesme, noas retournasmes au coucher à Nimes, à quatre lieve» deçà, et demie lieuë près de Mariemboni^ , dod par le mesme chemin que nous estions allez a Givets, mais suivismes le haut chemin et la costt de la montagne, pour autant que c'estoit le plis court. Ce Nimes là estoit autrefois un assez beau village, et où il y avoit une église assez forte et tenable sans le canon; maintenant le tout est bruslé. Dès ce soir , pour autant qu'on avoit délibéré en ce voyage d'aller voir ceux de Saulour et de Cimets, et de les forcer s'il estoit possibir . afin de supporter et soulager un peu les soldats et pour ne leur faire d'un chemin deux , auss comme j'ay cy-dessus dit, qu'on voyoit Fair se changer, nous menassant de fascheuses playes. ainsi que desjà il commençoit, fut advisé etoooclu par tous les capitaines que, de ce Heu, csttf nuit, on envoyeroit à Sautour certaines compagnies de cheval des moins grevées, avec un cbef accort et expérimenté pour le sommer, kqa^ advertiroit le prince de la response qui \xt\ asroit esté faitte, dès le point du jour, avant que l'armée fust aux champs, afin de luy fidre prindre le chemin tel que le besoing requcrroît ; à savoir , que s'ils se rendoieut volontairement , tr que Ton présumoit , eux sçachans et estant ad-

COMMfiNTAlABS DE FRANÇOIS DE RABllTIN. [15S&J

vertis de la force des François à laquelle la leur ne poavoist résister ne dont peusseot estre secoorusy on feroit tirer Tannée droit à Cimets, sans se fourvoyer |oy esloigner du droit chemin de nostre retour; autrement, s'il estoit l)esoing d^y aller, ce fust dès ce lieu, sans avoir la peine d'y retourner une autre fois. Geste commission fut donnée au fils de M. de La Roche du Maine , lequel, faisant toute diligence, avec la compagnie de son père et quelques autres, à la diane et changement du guet , avant que le jour fust du tout clair, se trouva devant Sautoor; dont ceux de leans se trouvèrent à l'Instant tant estonnez ; qu'à la première semonce qu'il leur feit respondirent qu'ils se vouloient rendre à honneste composition. Laquelle response si-tost avoir été entendue, promptement , et le plustost qu'il fut possible , ledit sieur fait sçavoir à M. de Nevers , n'y ayant de là que deux lieues jusques àNimes, ainsi que les trompettes sonnoient à cheval , et que les gens de pied mettoient aux champs : dequoy ce prince fut fort aise , pour doute qu'il avoit qu'eussions à séjourner et souffrir plus que noz provisions ne se pourroien t estendre, qui n'estoient que pour trois ou quatre jours, nous estant encore le temps contraire. A ceste cause , pour diligenter et gaigner tousjourspays, fit marcher Tannée droit à Gimets, qu'on luy avoit aussi asseuré luy estre rendu si-tost que les coureurs arriveroient devant; et y adjoustoit-on encore, selon que j'ay entendu , que ce seroit de merveille si on trouvoit personne de défense de dedans. Et prenoient ceste opinion sur ce que , quand le marquis d*Albeuf et M. de Bordillon y estoient passez premièrement, avoient trouvé les portes ouvertes et la ville sans personnes de contredit. Or , pour retourner à ceux de Sautour , je ne sçay s'ils se r'aviserent ou se repentirent d'avoir si soudainement dit le mot; tant y &) qu'en après demeurèrent longuement à parlementer et consulter ensemble , cependant que le sieur de La Roche du Maine attendoit qu'ils Iny fissent ouverture et délivrance de la place et eux en sortissent. Mais après qu'ils eurent longuement débattu et disputé de leur reddition , finalement ils vindrent redire audit sieur qu'ils ne pouvoient et ne dévoient se rendre sans voir le <îanon, comme aussi l'avoient juré et promis ; s'asseurans pour tout certain que, si autrement le faisoient, ne pouvoient espérer que Pwer par les mains d*un bourreau, ou, pour le iiK^ins, d'estre à jamais bannis de leurs biens et maisons, et d'estre estimez traistres. Ainsi demeura ledit sieur de La Roche du Maine abusé etdeceu; et par ce moyen ceux de Sautourse cuvèrent et exemptèrent de la venue des Fran-

çois; car, avant que M. Nevers seeust ceste dernière response, toute l'armée estoit desjà près de Cimest, fort battue et travaillée de la pluye qui nous avoit accompagné la pluspart du chemin ; pourtant n'y avoit plus ordre de retourner.

A l'arrivée de noz coureurs et de la cavallerie légère devant Cimets, fut trouvé tout autrement qu'on espéroit et qu'on ne l'avoit fait entendre à M. de Nevers ; car on trouva que dedans estoient logées deux enseignes de gens de pied et une compagnie de cavallerie , en délibération , selon qu'ils se presentoient et faisoient mines de se défendre et de ne se point rendre qu'à contraincte, deschargeans force mousquetades et harquebusades à ceux qui trop près s'en vouloient approcher. Et croy que l'opinion ou l'advertissement qu'ils pouvoient avoir que ne charroyons point artillerie pour leur bien faire , les rendoit ainsi asseurez, et point la force de la ville, qui n'est ny forte ny bastante d'attendre batterie, ne de naturel, ne d'artifice. Parquoy, après avoir quelque temps escarmouche devant pour essayer à les faire sortir , et voyans qu'ils n'en faisoient compte, nous retirasmes et allasmes loger en des villages au long de la lisière du bois, en l'un desquels se trouva une petite église fortifiée, où estoyent quelques paysans, qui , à l'arrivée et entrée du village , deschargerent plusieurs harquebusades sur ceux qui y dévoient camper, dont fut tué, comme me fut dit, un homme d'armes de la compagnie de M. de Montpensier ; mais à la fin, en peu d'heures, fut ce fort surpris et eschellé : mesmement un soldat harquebusier des nostres fut si hardy et adventureux d'y monter avec les ridelles d'une charrette , et y entra par une fenestre ; qui estonna tellement ceste canaille, qu'il en fit sauter une partie du haut en bas, aucuns exécuta, et les autres amena prisonniers, qui furent depuis chasUez comme ils le meritoient. Sur l'entrée de la nuict, ceux de Gimets entreprindrent une saillie, et s'addresserent premièrement aux fourrageurs qui amassoient du foing et de l'herbe par les prez, et à d'autres qui retournoient de chercher vivres en aucuns villages des plus prochains du bois. Depuis, sur la nuict close , ayans rencontré partie de la compagnie du capitaine l'Adventure, retournant de courir et recognoistre les chemins de ces bois, pour estre adonc les plus forts, les desfirent et en prlndrent quelques uns prisonniers.

Toute cette nuict il plut si merveilleusement, et en si grande abondance, qu'il n'y avoit tentes ny pavillons qui ne fussent outrepercez et qui ne baignassent en l'eau , estans les petits ruisseaux devenus rivières, et ceste pluye si froide,

COMMBflTAUUBS DE FBANÇCHS DE BABUTIN. [l66ô]

que c'estoit chose pitoyable voir trembler, tant les pauvres soldats que les chevaux, dont en mourut beaucoup de valeur et de service, mais plus des chevaux de charroy, qu'on avoit levez par les villages pour trainer la munition. A ceste cause estoit presque impossible d'y pouvoir séjourner et temporiser davantage ; et bien estoit encore advenu qu'on n'avoit point amené d'artillerie , car j'ay opinion qu'elle eust donné un incredible travail à la retirer des chemins tels que nous trouvasmes. Pourtant M. de Ne vers, pour descharger et soulager le surplus de notre attelage et charroy, renvoya à Mariembourg le reste des vivres et munitions dont nous pouvions passer, à ce qu'elles ne fussent perdues, et leur donna partie de sa compagnie, et quelques autres de la cavallerie légère , pour les y conduire. Le surplus de l'armée ce matin, qui estoit du dix-huictieme de juillet, prit le chemin, en se retirant à travers les bois, droit à Aubenton, cinq grandes lieues de là. Le chemin , sans mentir, s'estant de beaucoup empiré par ce temps pluvieux , estoit aussi mauvais et malaisé qu il me semble en pouvoir estre , tant pour ce qu'il est farcy de toutes sortes de mortes et esgouts de fontames, qu*estant la contrée fort scabreuse et estrange ; ce que ceux de Gimets avoient bien sceu choisir et cognoistre si leur entreprise se fust trouvée telle qu'ils espérolent, et qu'on n'y eust point preveu, car ils estoient embusquez en ies plus forts lieux et difficiles passages , pour charger et faire butin sur la queue du camp. Mais, en la coasidératlon de ceste doute, on avoit laissé quelques compagnies de cavallerie, avec des pistoUiers qai suy voient de loiog, pour ne laisser rien derrière perdu. Si que eux, rencontrans les ennemis, qui s'estoient trop tost descouverts, les remeirent et firent rentrer dans le bois, non sans y en laisser des morts sur place^ et en ramenèrent noz gens vingt*cinq ou trente prisonniers : le surplus se sauva dans les bois. Ce soir, M. de Nevers et M. le mareschal de Sainct- André couchèrent à Aubenton; les Allemans retournèrent à Montcornet en Thirasse , et les compagnies de gendarmerie du gouvernement de Picardie allèrent loger es villages selon les brisées de leur retraite; celles de Champagne prindrent à la main gauche , devers Rhetel et Ghastel en Porcean , et en leurs garnisons ordinaires; les compagnies de gens de pied feirent le semblable. Ainsi se départit toute nostre armée en divers quartiers.

Chacun s'assuroit certainement qu'à peine se termineroit le mois d'aoust sans que les Impériaux eussent leur revanche de la bravade que Içur avions fait. Toutefois nous passasmes jus-

ques au quinziesme qu'ils n'avolent riea entrepris plus que de coustume, à sçavoir, de courir sur noz frontières et les nostres sur ea\. Ma& environ le seizième ou dix-septiesme, nouvelles vindrent quHls s'estoient de beaucoup renforcez, et que le prince d'Oranges estoit arrivé en leur camp, comme lieutenant pour TËn^pereiir, avec renfort d' Allemans de cheval et de pied. Bequoy If. de Nevers advertit les gouverneurs et eapitaines des places le long de la frontière, et redoubla les garnisons es lieux qu'il sentoit foibles, et les munit de ce qu'il pouvoit penser y defûUir et estre nécessaire; présumant et prévoyant, avec ce qu'aucunement luy en estoient faits rapports , que si gros amas d'armée ne se faisnt sans quelque plus apparente cause , ven que la plus grande partie de la bonne saison pour faut la guerre se passoit jà , et qu'ils ne pouvoient plus différer sans se déclairer et exécuter Itor délibération ; que pour le moins ils ne se départiroient sans attenter et entreprendre aocone chose , comme il advint : car , encore que d^ois ceste entreprise de Givetz les Impériaux eussent redoublé leur diligence et labeur à continuer fi parachever leur fort de Givetz, appelle Clulrl^ mont, à la venue du prince d'Orenges, ils sesployèrent davantage à y travailler en tonte et dernière solicitude, et s'eslai^rent comme poar y recommencer un autre fort jusques a ceste planure, et sur la descente que nous occopioffi lorsque les allasmes veoir. Peu de jours ensia* vans se mirent à la campagne avec toutes leius forces et artillerie , tenans le chemin pour vesir à Mariembourg, qu'ils ftdsoient bruit devoir assiéger, et en chemin sommèrent quelques soldats qui estoient dans le chasteau de Faignolles desc rendre, ce qu*ils feirent, ne se sentans en pouvoir de résister, voyans le canon ; auaquelles le prince d'Orenges fit honneste et gracieux traitement, comme il est prince humain où il est reqQis. mesmement envers les débiles et non puissaos. et ruina les plus forts endroits de ce chasteaa Ce qu'estant sceu par M., de Nevers, quanta quant s'approcha à Rozoy en Thirasse, et là, ei bien peu de temps, y assembla à l'entour de in} toutes les forces qui luy restoient en Champap^ pour les départir et employer où il sentiroitqni* l'affaire s'adresseroit , pour la doute qu'il poa* voit conjecturer n'estre la vraye intentioa du prince d*Orenges d'assiéger adonc Mariemboorç. mais bien se doutoit du fort de Bocroy. aoss qu'il en sourdit quelque murmure. Tootdbii qu'il n'attenta ny l'un ny Taultre, peult câire ayant sceu que M. de Nevers s'estolt approcbc. aussi que vivres luy eussent esté difficiles a recouvrer. Mais ayant couché une nuid pn» df

COMMBNTÀIBES DB FRANÇOIS BB BABUTIN. [iiêS]

Mariemboiurg, et de là à Convins, d'où semblablement il fit sortir quelques soldats firançois qui estoleot dedans, et ruina ia grosse tour du chasteau ; passant par Bossu , s'alla parquer près de Saultour, où tousjours demeura campé avec la meilleare part de son armée, pour fiivoriser l'œuvre et commencement d'un nouveau fort, où, comme ils ont depuis semé le bruit, d'une Douvelle ville, à laquelle ils ont donné le nom de Philippe-Ville.

ËD ces entrefaictes une partie de noz rieresbans, etcertaines compagnies de cavailerie|legere qu'on avoit mis en garnison le long de la frontière de Picardie, furent desfaites assez malheureusement entre Arras et Bapaulme. Dont je ne puis parler certainement pource que J'en estois trop esloigné, et qu'on desguise ceste desfalte en plusieurs sortes, s'excusans les uns sur les autres. Vray est que , par la plus commune opinion , ils ivoieot fait une entreprise autant belle et louable lu'il estoit possible, si la fin eust esté semblable m commencement, rapportans et ramenans gros lombre de butin. Mais eux retoumans à la des- »ndade, sans tenir ordre, ou comme gens mai !xercitez aux armes, ou trop mois, ou non acîoustumez de porter longuement le travail et neur du hamois, furent en cest estât rencontrez !l enveloppez entre un bois, un village et une iviere, de laquelle les ennemis avoient couppé t rompu les ponts, et par eux chargez de si TBXïàe ruse et furie, qu'estant plus esperduz et stonnez que rompuz , furent desfaits et mis à au de route par bien petit nombre de gens de heval, et quelques gens de pied ramassez, eux stans, comme l'on dlsoit, au nombre de douze quinze cens chevaux, et près de trois à quatre Bns hommes de pied , y restans quelques-uns es plus gens de bien morts et blessez, et grande nantité de prisonniers, entre lesquels se trouva î sieur de la Jaille, leur gênerai. On attribue honneur de ceste exécution au sieur d'HaulsIlODt , gouverneur de Bapaulme , chevalier des lus estimez de l'Empereur : de laquelle les Imeriaux prindrent tant de gloire, et la tournèrent si grande mocquerie de nostre noblesse, qu'ils û forgèrent un proverbe, à sçavoir : qu'ils preoient les nobles de France sans poiser (1), comien qu'à la vérité la pluspart de ces rieresbans, Q'on appelle autrement les bandes des nobles, E sont fournies ny complettes en la meilleure art de gentilshommes , lesquelles se retirent )mmunément es compagnies des ordonnances,

(1) Sans peser. Il y avoit une monnoie angloise nomec nobles à la rose. Cette plaisaoteriee y fait allusioa. {'if Jeanne d'Albret, mariée à Antoine de Bonrben.

ains le plus souvent sont roturiers annoblis de l'an et Jour, ou de quelques valets que les vieils seigneurs , femmes veufves ou orphelins y envoyent ; et fault dire qu'en ceste ordonnance y sont commis de grands abuz, que délaisserons à réformer à ceux qui y ont la superintendance et respect, comme chose qui n'est de nostre liistoire.

Pour ce commencement heureux de ceste per tite victoire , les ennemis se promettoient desjà quelques plus grandes choses que depuis ne leur sont advenues, proposans de changer et convertir leurs entreprises par les entrées de Picardie, puisque fortune commençoit favoriser ceste part; et desjà l'on entendoit aucunes de leurs secrettes menasses de vouloir assiéger Guise, tellement que ceste doute , encore que l'adresse ne leur fust si facile qu'ils présumoient , fut cause que M. de Guise s'y retira avec sa compagnie et certaines autres de cheval et de pied , pour y faire besongner à la fortification nouvelle en toute diligence. Et M. l'Admirai, auquel peu de temps auparavant avoit esté donné le gouvernement de Picar* die [ayant esté mis entre les mains du Roy par M. de Vandosme pour succéder au royaume de Navarre, estant peu de Jours précédemment décédé Henry, dernier roy , duquel il avoit espousé la fille unique et seule héritière, Jeanne (3), à présent régnante] , réunit et assembla toutes les forces qui y estoient , pour prévenir les délibérations des ennemis. Le Roy aussi avec toute sa maison s'en approcha peu à peu, Jusques à Vil- Uers-Cottretz , attendant quelle issue auroit ce bruit, qui ne fut autre chose que vent et parolles sans effect ; car, depuis ceste cavalcande du prince d'Orenges, se contrindrent tousjours serrez en leurs forts, plustost doutans qu'on les cherchast qu'ils n'avoient volonté de nous venir irriter et travailler.

Puisque j'ay le plus amplement qu'il m'a esté possible narré les choses dignes de mémoire , passées es parties de deçà , desquelles je pouvois rendre certain tesmoignage pour y avoir esté présent en aucunes, et pour avoir employé toute diligence à sçavoir la vérité des autres , il m'a semblé que, sans m*esloigner par trop de mes termes, ains attendant le poinct de' retomber en la suite de mon délibéré discours , n'adviendroit hors de propos d'y adjouster plusieurs et diverses adventures et exécutions traitées es autres endroits de nostre Europe, esquels ces deux grands princes , ou de leurs serviteurs et confederez , exerçoient aspres et furieuses guerres, afin aussi que je face aucunement paroistre la diversité et variation des accidens qui sont ceste année advenuz , selon que dès le commeneement

C0MM£NTÂ1BES D£ FBANÇOlS DE BABUTIM. [l5d5]

de ce livre j'ay aucanement touché , encore qne je sçache bien qu'ils. soient desjà tant publiez et cognuz à chacun , qu'il ne me seroit Jà besoing en dire davantage; mais j'en ay voulu faire ce bricf recueil pour demonstrer que, combien que ces exploits militaires se feissent en lieux esloignez et loingtains , et à divers traitz de temps et bpportunitez , si est-ce que le tout dependoit d'un mesme commencement, et tendoient tous les effects à une mesme fin , qui estoit de demeurer supérieur et victorieux. Auquel bref narré on pourra veoir le bonheur qui adonc accompagnoit le Roy, conduit, comme j'estime, par la main de Dieu , luy départant en séparez et escartez endroits une mesme victoire. Et pour ce faire , suis contraint reprendre le fil de l'histoire un peu loing, qui ne sera néanmoins par trop prolixe et ennuieux, mais pour déduire les premières causes , selon que les ay peu ramasser et recueillir ensemble , pour en après les rapporter et référer à mon délibéré sobject. Donques diray-je qu'estans les passages de la Vaudotte (1), et des Alpes Penins etGraies (2), pour entrer en Piedmont et semblablement en Lombardie et Italie , asseurez et ouverts pour nous, par la prise que fit M. le mareschal de Brissacrhy ver précèdent de la ville d'Yvrée ; s'estant aussi volontairement réduite soubs l'obéissance du Roy la ville de Bielle, avec toutes ses appartenances , de sorte que cest accès et entrée nous estoit seurement bornée (3) cette part; pour ne perdre temps, et deuement employer une brave petite armée quil avoit adonc, et ne laisser inutilement consumer les fraiz que la majesté du Roy exposoit libéralement à l'entretenement d'icelle , pour la tuition et défense de son pays de Piedmont , délibéra sur le nouveau temps, À l'entrée de ceste année 1555, estendre davantage ses frontières et limites, et ne laisser lieu à l'eunemy, pour se trouver si proche voisin, qu'il se peust de plus près advantager et eslargir sur le milieu de son pays , et au surplus tenter toute fortune pour la déjetter et mettre hors de ce qu'il detenoit si près de luy; ce que non seulement luy pouvoit nuire à cest effect , mais aussi de long temps rendoit toute la contrée circonvoisine en subjection , exerçant Infinis pillages et voUeries. Pourtant considéra , comme chevalier sage et expérimenté , que de promptement entreprendre à combattre des forts, de la pierre et de la terre , feroit non-seulement hasarder, ains peult-estre perdre à petit profit

(1) Vald'Âoste.

(2) Graglia.

{^) Vue route boraéc (le long de laquelle ou a niis des bornes) est une route ouverte.

(4) Saotia.

grandes forces , mais aussi de périr grandes provisions et vivres inutilement, quiestoientadoDc fort rares et chers , et destruire la province de^a fort pauvre , travaillée et foullée grandement, et oultre plus trainer ceste exécution en plus grande longueur de temps, et par ainsi mettn toutes ces affaires au danger d'un mauvais sucée; parquoy il résolut pour le plus certain, délaissant derrière luy ce que ne luy pouvoit fuir et escbapper, retrancher à l'ennemy le chemin do secours qu'il pouvoitdonneretavoir, luy mettant au-devant une barrière et empeschement tp l'arresteroit tout court; et avec ce, s'il estoit possible, le devancer, et regagner sur luy autant d'avancement qu'il en avoit sur nous. Fours quoy donner bon commencement, en premier lieu fortifia une place appellée Sanct laco (4i qgl luy sembla, et à tous les chefs et capitaines « trouvans près de luy, en fort belle assiette ft propre pour estre fortifiée facilement, estaos située en une planure grande et spatieuse, où elle pouvoit en tout commander sans estre en aucune sorte subjette; à laqueUe il desseignaunefon» quarrée, flanquée de quatre gros bonleverts. couverte et défendue de deux baultes et massives plates formes , descouvrans tout le circuit a la portée d'une fort longue coalevrine. Laquelle place ainsi bien fortifiée et munie , comme il b rendit en peu de Jours par sa tr^-graode diligence, fermoit le pas à ceux de Yersel, Crescentin, et de toute la Lombardie, et, tùtm plus, tenoit subject et soubs bride Yulplaii, pour le rendre en brief affamé et sans secoon. Cr qu'estant entrepris et mis en boane dispoàtioo. pour descouvrir aussi et estre certain de Tad^^nue de Pavie , fit battre le chemin par quelqBf nombre de cavallerie et gens de pied ; où troc> vans une place nommée Grepacaore , oa Cre^( cueur en françois , mal pourveue et gardée, it saisirent et gaignerent, chose bien advenantt. pour estre placefort commode à rendre ce passas ouvert et libre pour nous. En ces entrefaictes$r practiqua une ruse par le seigneur de Salvoisos. gouverneur de Verrue , gentilhomme de bon &prit , et autant vaillant qu'il en pealt estre, ^ recouvrer Casai à bien petite perte et àtsçast pour nous; qui est l'un des meilleurs roo>cc^ qu'un chef d*armée doit suivre pour cooquer; et entrer en pays , et sans grand effroy et raim tant du peuple que des soldats. Advint que kàjt sieur de Salvoison de longue main avoit attin ^ sa menée , et pour la conduite de son chef d oc^ vre, un bon compagnon nommé Footarolle.

homme subtil et prompt, lequel estoit en p^ de Store; et pour ce qu'il avoit accoustomede hanter ceste ville, à cause des trafiques de ^

COMMENTAIRBS DE FRANÇOIS DS BABDTIN. [lâ55]

larchandise, il ponvoit sçavoir toutes les rues, iitrées et issues fortes et foibles , dont il rendoit ntain ledit seigneur de Salvolson , sur quoy 9uvoH fonder et arrester ses entreprises, et pa- (iliement dresser tous appareils de surprises. Si ien succéda encore pour Texecution de son fsdct, q'uu gros festin et solennelles nopces se vont lire en ceste ville, à un jour déterminé qu'il leut à la vérité , où le seigneur Figuerol (1), }avemeur de là , se trouvoit , pareillement plueurs gentilshommes et dames , tant estrangers ne voisins , pour solemniser ce jour en l)onnes leres et passe-temps , sans penser, à mon jugelent, de tomber au danger qui leur advint. En iioy se présenta ceste apparente occasion au seilear de Salvolson d'imaginer ne pouvoir cboir meilleure opportunité , pour obtenir bonne Buedeson négoce , qu'adonc n'y estant plus reais qu*une grande célérité et conduite bien cou- ?rte et celée , ayant au surplus toutes ses esiielles y cordages et autres engins prests. Ainsi, radant qu'il contrefaisoit le malade à Verrue, Dur faire croire qu'il n'estoit en disposition de se !muer, ayant envoyé quérir médecins à Casai, rar estre arrivez tard , remit à estre veu d'eux 1 lendemain matin. Cependant avoit donné orre qu'estant pourveu de ses gens que M. de rissac luy avoit envoyez cette nuict mesme, se !Qd au pied des murailles de Casai , où, ayant >pliqué ses échelles , montèrent sans aucun em- 3schement; et trou vans les sentinelles, corps i gardes et généralement la meilleure part de m ceux qui étoient léans , tant babitans que ?ns de guerre, endormis et ensevelis en vin et rofond sommeil, après en avoir fait grand cariée se saisirent de la place publique , des portes des plus forts endroits de la ville. Le seigneur igncrol , gouverneur, à demy endormy encore, >tdntestonné d'ouyr ces voix non accoustumées, ians France 1 France 1 n'eut jamais plus grande ^te que se sauver à demy babillé, en chausses pourpoint , en la citadelle , avecques quelques i^ntllshommes et soldats espagnols des plus aptrens. M. le marescbaldeBrissac, avec lesur- ^s de Tarroée , ne fit fanlte au matin de se ésenter devant la ville pour parachever la vic- ^^c; lequel, voyant qu41 ne restoitplus qu'A '<iDdre ceste citadelle à demy ébranlée, pour ^uiinuer une bonne suite à ce que tant heureuroent avoit commencé , poursuivit ceste préfère poincte avec telle promptitude, qu'ayant >>l approches, tranchées et mis son artillerie en ^tterie en bien petit espace detemps, la canonna furieusement qu'il contraignit le seigneur Fi-

(*) Figueroa.

guerol et ceux qui estoient là dedans aveoques luy, quitter la place à composition, telle que, si dedans vingt quatre heures il n'estoit secouru , il sortiroit avec ceux qui l'accompagnoient, vies et bagues sauves , sans autres choses transporter de l'artillerie, et toutes autres munitions de guerre. Telle fut donc la surprise de la ville et forteresse de Casai , le dixième de mars mil cinq cens cinquante cinq ; magasin et estappe des provisions qu'on préparoit pour le recouvrement de Piedmont ; de laquelle dependoit aussi toute l*asseurance et commandement de la pluspart du marquisat de Montferrat, qui estoit desjà entre les mains du Roy, comme estant icelle ville le chef de toute ceste province, et l'ouverture de la Lombardie ; pourquoy l'enneroy à bonne considération Tavoit ainsi fortifiée et munie. M. de Brissac, pour la rendre plus libre et hors des doutes des courses et surprises , d'un mesme train se saisit de tous les petits forts qui l'enveloppoient, la pluspart desquels il ruina; et poulsant plusoultre vers Alexandrie, print aussi Sanct Salvador et Valence , qu'il fit pareillement raser, pour n'estre tenables et difficiles à estre promptement fortifiez et secouruz , pour estre aussi trop esloigncz , que les ennemis toutefois depuis recouvrèrent et fortifièrent pour clorre rentrée aux François du plat pays milanois, qui leur estoitdesjà ouverte. Tous ces bons événemens estans venuz en évidente cognoissance aux Impériaux, et prévoyans qu'avec les intelligences grandes que le Roy avoit alors en Italie , et Tappui et support des potentats qui s'entendoient avecques Sa Majesté , et des villes de par delà qui luy estoient obéissantes et favorables , se pouvoient promettre un facile accès pour non seulement recouvrer son duché de Milan , de long temps querellé , et pour lequel , h mon jugement , sont renouvellées ces dernières guerres, mais un grand espoir d'enjamber plus avant, où il y avoit encore autre occasion de vieilles querelles, adviserent tous expédiens pour arrester ses entreprises, et interrompre ce bonheur duquel il estoit guidé, si la fortune estoit stable et permanente. Et, pour ce faire, ainsi que l'on peult juger par le succès qui depuis en est advenu, conclurent de tenter et mettre eu avant ceste proposition de paix [de Tissoede laquelle j'ay aucunement escrit cy-devant, à la sollicitation et conduite du cardinal Pol, de la royne Marie d'Angleterre, et des Anglois ; nonobstant laquelle toutefois ils ne desisteroient en premier lieu , avec toutes les forces qu'ils pourroient assembler et en toutes les sortes qu'ils pourroient inventer, de débouter eMéjetter les François de l'entrée d'Italie , et leur renverser et

COHItSNTAIBBS DR FBAHÇOIS DB BABUTIIT. [l655]

emmesler tontes les faclendes (l) et pactions qu'ils pratiquoient, et surtout réduire la ville de Siene à telle extrémité , luy estant osté tout espoir de secours de France par le désastre du maréchal Strossy, qu'elle ^vint àsesoubmestre , reprendre et recevoir les conditions et loix de TËmpereurj au mesme estât qu'elle estoit auparavant ; d'autant que c' estoit, ce leur sembloit, la principale resource et capitale banque où respondoient, pour Theure , les factions des François cette part, et en laquelle se départoientles délibérations qui se traitoient pour eux en Italie. De laquelle se faisans maistres et demourans supérieurs , facilement entroient en espérance peu après révoquer et retirer les autres à leur ligue j et les pourroient induire à accepter les alliances , avec promesses que le roy Philippe, succédant à l'Empereur son père, leur presentoit; selon aussi que desjà se traitoit l'accord et convention de Parme avec le duc Octave par la conduite du cardinal Farneze , ainsi que plus à plain cy après nous déduirons. Or en ceste première charge estans desJà entrez le duc de Florence et marquis de Marignan , avec si heureux commencement que d'avoir desfaict le maresehal Strossy l'an précèdent 1554, le troisième d'aoust , et avoir repris et retiré , partie par ruses et subornations , partie par force , la pluspart des forteresses circonvoisines de Siene , firent un si grand devoir, et sceurentsiutilementuser.de leur victoire, que cette puissante et très ancienne république Ait réduite en l'obéissance de l'Empereur le 21 d'avril en cest an 1555. Et peu de jours après , pour demeurer du tout maistres , et ne laisser seur accès aux François d'y pouvoir remettre le pied, emportèrent d'assault le Port- Hercule le 14 de juin ensuivant.

Le succès advenu en ce premier advis selon que les Impériaux le prémeditoient , leur augmenta davantage le courage d'entreprendre plus avant , et leur donna fantaisie que, si la fortune les avoit jà ta:nt favorisez que leur remettre en main ce qu'ils craignoient le plus du pouvoir que les François s'estoient acquis en Toscane, d'autant plus aisément les pourroient reculer de la Lombardie et duché de Millan, et finalement reconquérir sur eux non seulement ce qu'ils avoient empiété au marquisat de Montferrat , mais davantage tout le résidu du Piedmont. Parquoy estant le duc d'Albe envoyé en Italie comme lieutenant gênerai de l'Empereur [homme de qui la conduite et expérience en autres grands affaires et expéditions militaires , avoit acquis excellente réputation par tout le

(1) Affaires.

monde, et l'avoir &it juger digne et caftUt pour mettre si ardues et difficiles entreprises a fin prospère] , ayant retiré et recueilli toutes les forces qui y estoient , tant celles du duc de Florence et marquis de Marignan que les gamisoBi, que autres nouvelles qu'il y joignit, se préptn mettre en campagne son armée, avec laquelk, entrant en espouvantable furie au marqaisatdt Montferrat , se promet toit non-seulement en pei de jours recouvrer ce que les François y oocapoient, et au surplus razer et ruiner ce qoi k luy semUoit propice , mais aussi aller reocontr» H. de Brissac pour ou l'assiéger ou oomlnttTe. ou rendre enfin, en quelque sorte qoe ce lii>t. si atténué qu^il ne luy osast faire teste, et ainsi rester maistre de la campagne , où il se jugeoll et sentoit adonc le plus fort. Or adonc, conm j'ay desjà dit, Ton estoit sur ceste proposidoi de paix , et en estoit l'attente de chacun tournée en bonne part, mesmement pour le grand désir que tout le pauvre peuple avoit de l'obtenir. et pour laquelle estoient faites très dévotes priem et oraisons en toute la chrestieuté. Toutefois M. de Brissac , se tenant de son costé sur s» gardes , et retenant en mémoire que votontioi durant ces traictez et propositions de paix v brassent surprises et conspirations , avoit im^ jours ses forces unies , et pareillement resprïtd l'œil tenduz à considérer et prévoir pour n'etii point déceu et surpris. Doncques voyant le dv d'Albe avec ceste grosse armée preste et appareillée d'estre employée , estant aussi bien ifi^ formé de la délibération dudit duc , et d'ailtean sentant desjà remuer les garnisons des plaea que Tennemy tenoit encore cette part» entit autres que, durant la trefve, César de >apl6 et le capitaine La Trinité estoient sortis de \^ pian avec grosses troupes et soldats à cbeval et à pied , pour ravir et voler sur les commune. et outre plus essayer de nouveau munir etsM* tailler ceste place, quant et quant de son castr meit son armée aux champs , et par me&iv moyen, faisant la reveuë des villes et plaen fortes qui sont en l'obéissance du Roy, etlp< munissant de toutes choses nécessaires, en^tloppa et assubjectit Vulpian de quelques for^ qu'il feit bastir à l'entour , où il laissa genspoer empescher les saillyes de ceux de là dcàâis. pour n'estre troublé et fasché d'eux à doz , tsit dis qu'il respondroit au duc d'Albe siisepftsentoit. Pendant que ces prémices et préparât!* de guerre future se demesloient ainsi de (C delà , l'assemblée qui s'estoit drcipée de pir deçà pour le fait de la paix , et que les Imf^ riaux avoient tousjours tiré en longueur ppt' voir sortir Teffect du duc d'Albe , se va roœprt

GOMHENTAUIBS DB FBÂIfÇOiS D« BABUTIN. [1^5]

en

et séparer sans aucune reaoliition d'aceord n'y de trefves, de sorte qu*exp1rans tous délais la goerre recommence comme auparavant. De qQoy M. de Brissac adverty, estant aussi bien acertené des defoults , qui estoient au camp de l'ennemy, entre autres de vivres et argent, cause et empeschement qu'il ne pouvoit promptemcnt s'aclieminer , voulut user du temps et de Foccasion qui se présentoit si propre pour destonrner et divertir tous les desseings du duc d'Albe. Pourtant sur la my juin , ayant réuni et rassemblé les forces qu'il pouvoit adonc avoir , au nombre d'environ dix ou douze mille hommes de pied françois, suisses et allemans et quelques deux mille chevaux de gendarmerie et cavallerie, et quatre canons et deux coulevrines, au partir de Casai alla assiéger un cliasteau appelle Pomar, qui luy fut rendu après avoir eDdoré cent ou six vingts coups de canon. Puis, luy estant rapporté que les ennemis se fortifioient à Valence , et que là se devoit rendre toute Tarmée du duc d'Aibe , pour dresser ses entreprises comme il les sentiroit avantageuses pour luy, les voulut aller voir de près et recognoistre avant qu'ils fussent les plus forts , pour essayer aussi s'ils voudroient point venir aux prises et se joindre au combat pendant qu'ils estoient égaux. Toutefois, se tenans forts dans la ville , et serrez sur le bord de la rivière du Pau qui les flancquoit, les François se contentèrent de les avoir escarmouchez de si près joignant leurs portes, qu'ils leur ftdsoient paroistre comme ib n'eussent pas eu du meilleur s'ils fussent sortis plus avant. Au partir de là, M. de Brissac alla à leur nez assiéger Sainct Salvador , dernier ehasteau de Montferrat , à cinq milles près d'Alexandrie, lequel, après avoir tiré contre trois cens coups de canon, lui ilit rendu à telle composition que les soldats sortiroient avec leurs espées , et les capitaines avec les armes , et laisseroient leurs enseignes. Au même instant M. de Brissac le fit ruiner avec tous les autres petits forts qu'il tenoit et sentoit non tenables, tant pour oster la commodité à l'ennemy de s'en pouvoir servir que pour ne laisser perdre les soldats qui estoient à les garder , qu'il vouloit assembler pour en croistre ses forces, se retirant aux lieux les plus seurs , et qu'il proposoit défendre. D'autre part l'ennemy se renforçoit d'heure à autre , tant pour la crainte qu'il avoit d'estre rompu et desfait pendant qu'il estoit encor foible , que pour arrester et empescher les François d'entrer plus avant , et ne plus souffrir ceste honte à leur barbe ravir et forcer les places, et estre journellement saementez et escar* moucheK Jusques en leurs tranchées , aussi que

la saison propre à faire la guerre déclinent fort, et ne restoit plus guères de bon temps pour exploitter tant grandes choses qu'ils tenoient pour seures et en main : et davantage estoient bleu certains que , si en peu de Jours ne faisoient un dernier effort à secourir Vulpian , estoit réduit à telle extrémité et nécessité de vivres, que il estoit impossible qu'il peust longuement tenir. Toutes ces causes et considérations feirent baster le duc d'Aibe d'assembler ses forces, et les rendre si grosses et puissantes, et prouveues de tout équipage , qu'elles peussent non-seulement repoulser les François, et les aller chercher, mais aussi recouvrer ce qu'ils avoient perdu, et secourir leurs places esbranlées et esperdues, et les renforcer de ce qu'ils avoient de besoing. Parquoy . sur la fin de juillet, ceste fort grosse et bien complette armée du duc d'Albe commença à marcher , montant au nombre de plus de trente millehommedepied, tant d'Allemands, d'Italiens, que d'Espagnols, et de six à sept mille chevaux , et trente ou quarante pièces d'artillerie. Dont M. de Brissac bien certain et asseuré de tout ce faict, et cognoissant ses forces n'estre assez roides pour l'arrester , mesmement pour estre départies en divers endroits , aussi qu'il estoit en doute où il voudroit desgorger sa première furie, ftit contrainct retirer ce qu'il avoit de gens à l'entour de Vulpian , et , se fortifiant près Casai , qu'il craignoit estre assailly , adviser là en après à tous remèdes qu*il pourroit prévoir contre les attentats du duc d'Albe ; et par mesme moyen en toute diligence advertit le Roy de le renforcer de secours.

Le duc d'Albe au commencement fit quelque semblant de vouloir tourner à Casai, tellement qu'ils prindrent un petit chasteau à trois milles près, appelle Fracinet du Pau, où se démonstra le premier acte de leur délibérée cruauté , ayans fait pendre et estra&gler le capitaine , mettre en galère les Francis, et tailler en pièces tous les Italiens. D'autre part , pour donner terreur aux communes , et pour advertir et encourager ceux qui tenoient pour luy , fit faire une sortie au capitaine La Trinité , qui estoit adonc à Vallefeniere (1) , avec trois ou quatre cens chevaux , et quatre ou cinq cens hommes de pied , afin aussi de rebrousser et revisiter les advenues qu'il vouloit suivre; lequel, estant rencontré etcharfé de quelque gendarmerie françoise , se trouva le plus foible , de sorte qu'estant fait grand massacre de ses gens , fut contrainct avec le surplus de sa cavallerie se retirer à grand haste à Ast et Alexandrie. Enfin le duc d'Albe, après avoir

(I) Valfenera.

COMMBNTAIRBS DE FBANÇOIS DB RABUTIN. [1555]

tasté en tous endroits où il se devoit premièrement addresser, résolut avant tout œuvre rafreschir et munir Vulpian de gens de guerre , de vivres et toutes autres provisions , pendant que ses forces estoient fresches et entières , pendant aussi qu'il avoit et le temps et le loisir favorables, se doutant bien que , s*ii temporisoit davantage , le secours des François arriveroit assez à poinct pour luy fermer le pas et le divertir; avec ce , M. de Brissac ne faudrait à le traverser d'infinité d'empeschements et destrousses. Parquoy , ayant toutes ses provisions prestes en deux jours , librement remplit Vulpian de tout ce quMl voulut sur la fin de juillet. Gela fait , balança et contrepensa en son esprit que d'aller trouver et combattre M. de Brissac à forces déployées, ce seroit trop tost bazarder son bonbeur et Texploit de son armée , ayant affaire à homme sage, et qui avoit préveu à tous dangers qui luy pouvoient advenir , ayant aussi à besongner à vieux soldats aguerriz qui luy vendraient leur sang et leurs vies bien cberement, et d'ailleurs, d'entrer plus avant en pays , et le laisser derrière luy avec les places fortes qu'il tenoit pourveues et bien armées , ce serait se desfiiire soy mesme, pour estre en brief affamé et rampu sans desgainer espées. Pour ces considérations tomba en dernière opinion prendre autre addresse; et, traversant la rivière de Dorie (1) au commencement du mois d'aoust , alla assiéger la nouvelle fortification Sanct laco , que il estimoit adonc imparfaicte et encore neufve , et par ainsi facile à estre emportée en bien peu de jours à la ftirleuse batterie qu'il proposoit y faire; résolvant qu'après ceste prompte et soudaine exécution , qui seroit terrible et nompareille , remplirait le surplus des autres places fortes de telle crainte et espouventement , que on luy apporterait les clefs au devant, et qu'il entreroit par tout sans frapper seulement à la porte. Toutefois , estant arrivé devant Sanct laco , trouva la forteresse neufve en meilleur estât qu'il ne présumoit, et que pour la défendra estoient dedans d'autant braves et vaillans hommes qu'il eust sceu rencontrer, desquels estoient les principaux chefs le sieur de Bonivet , colonel de la fanterle françoise, et le seigneur Ludovic de Biraigues, accompagnez de deux mille François , soldats esleus, de deux enseignes de AUemans, du régiment du comte Rocquendolf , et de deux d'Italiens, et de cent chevaux légers albanols, soubs la charge de Theode Bedaine. Tous lesquels luy feirent paroistre, en quinze jours ou trois semaines qu'il les tint assiégez, par le des-

(I) U4)oire.

espérées et hazardeuses sailiyes qu'ils faisoic&t sur son camp , et en l'assenrance et cootenaon qu'ils se representoient sur les remparts t\ murailles, qu'il n'estoit si près à endemeonr maistra comme se l'estoit persuadé et promis: tellement qu'après avoir foudroyé et mé pv terra grand' partie de leurs fortifications, il n'osi s'aventuror de leur présenter l'assaalt.

Pendant ce siège » l'armée de M. de Brissae s'engrossit et augmenta de secours qui lay foreol envoyés de France ; car, estant le braitconmiiiii de pardeçà que l'ennemy tenoit Sanct Itco & estraittement assiégé , qu'il estoit plus que b^ soing le secourir en bref [estant place de trèsgrande importance pour tout le Piedmout] , aotrement qu'il estoit en fort grand danger d'estre perdue avec beaucoup de gens de bien et d'estime qui estoient dedans , ce que l'on ne pooToit faire sans grandes forces pour estra Tannée inperiale fort grosse et puissante , le Boy y eavoya les princes et ducs d'Aumalle, d'AJi|:a)an, de Coudé et de Nemours; les seigneurs visdame de Chartres , de Gonnor et d' Aubigny, et plih sieurs autres grands seigneurs et capitaines, avec grand ranfort de gendarmerie, cavallerie etgeos de pied. Outre tout cela encore ^ pour se trouver en un si glorieux et mémorable affaire, et pour y avoir part de l'honneur et r^utation , y allèrent de leur gré plusieurs au très seigneurs etgeatilhommes françois , en plus gros nombre que w pourrais dire; entre lesquelsestoient les seigoeoit de Ventadour , d'Urfé de La Boue , de Levy , d« Lude, de La Chastre, et le puisné de La Trimouille 9 de Lausun , de Gonrville, de Vasse. de La Bastie , de Prunel , de Malioorne et de U Chasteneraye, et infiniz autres. Toutcesecoon arrivé et joinct à M. de Brissac luy redoublai à tous ceux qui estoient desjà avec luy ta volonté et courage de rembarrer le ducd*Aibe,et le faire retirer avecques sa courte honte ^ teilement qu'estans les François auparavant resserrez et retirez es forts , sortirent adone en campagne et meirent les enseignes au vent, deliberans d'aller accoster l'ennemy, et, sans davatitace marchander , ne tiendrait qu*à luy ou à ce coup la partie seroit parachevée : au contraire, le doc d'Albe commença deslors abbalsser ses grsDds coups , et à modérer et refroidir sa première furie ; de sorte que , sans se préparer à recevoir la bataille, après avoir deschargé infinies caaoanades contre Sanct laco , avec perte du grasd maistre de l'artillerie de l'Empereur , et pre dr deux mille hommes de ses meilleurs soldats, leu le surplus de son armée de ce si^e , reprenast son chemin devers Yersel , suyvant lequel loy ftirent rendus et prins quelques chasteaux . ao-

COMMBNTATRES DE FBAIIÇOIS DE RABUTIN. [1556]

cons desquels il fortifia, entre autres le chasteau deGabiano et le bourg Sainct Martin, quatre milles près Casai , et les autres ruina. Ce qu*estant rapportée Tarmée françoise , meirent en délibération de le suyy re ; toutefois après avoir bien débattu et considéré les dangers qui sont autrefois advenuz pour avoir voulu par trop suy vre Tennemy désespéré , et que desjà nous cedoit assez la victoire en nous abandonnant la place , et pouvoir de exécuter ce que nous sembleroit le meilleur, fut jugé plus certain employer et convertir noz forces ailleurs ; et , dès l'heure , fut mise en avant Tentreprise de Vulpian , tant pour eflfocer et oster du tout Tenvie et occasion d'y retoomer, que pour affranchir et des charger le pays de la doute de ce fort, qui tenoit en subjecUon et la campagne et les grands chemins; de sorte qu il n'y avoit personne, de quelque qualité que ce fust , qui s'osast mettre aux champs sans bonne escorte et compagnie. Ainsi , sur la fin du mois d'aoust, se trouva l'armée françoise campée À Tentour de Vulpian, montant au nombre de vingt ou de vingt-deux mille hommes de pied , françois, suisses, allemans et italiens , dehuict cent ou mille hommes d'armes , et mille ou douze cens chevaux légers, estant adonc M. d'Aumalle lieutenant gênerai pour le Roy, et commandant sur toute ceste armée ; de laquelle armée fut tellement enveloppée ceste place de tous costez , qu'il estoit presque impossible d'y entrer ou sortir personne sans tomber en prise. Toutefois le dac d'Albe, la voulant favoriser et consoler de tant peu de secours que il pouvoit adonc , essaya d'y faire entrer cinq ou six cens harquebusiers à cheval, espagnols et italiens , à la conduitte d'un capitaine fort accort et adventureux , nommé Emanuel de La Lune, espagnol. Lequel, encore qu'il eust traversé ù gué la rivière du Pau , ne sceut guider son astuce et entrer si couvertement qu il ne se trouvast surpris au passage, où estant attendu et guetté expressément, à l'improviste fut desfait par le sieur de La Roche Posay qoi i'attendolt de guet à pend , et la pluspart de ses harquebusiers exécutez , rompus et prisonniers ; le résidu à toute peine se sauva dans Vulpian. Ceste place fut battue et canonnée par trois endroits ; à sçavoir , du costé des Suisses, vers le moulin , où furent logez quatre gros canons ; en un autre endroit , entre la ville et le chasteau , vers le camp des François , où furent pareillement bracquées cioq grosses pièces ; la tierce batterie estoit du costé du grand boule vert , vers le chasteau , de quatre grosses pièces. Et sepeult dire qu'en vingt et quatre jours ceste batterie y continua autant furieusement qu'il est mémoire en avoir esté. Avec ce, par mesme

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