‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 49 sur 58 · I. C. D. M. T. VII · texte numérisé non relu

I. C. D. M. T. VII

suitte , se contlnuoient les mines qu'on trainoil dessoubs ce grand boulevert qui flancquoit et la ville et le chasteau , avec telle diligence que l'un et l'autre se trouva prest à poinct nommé quand on y voulut donner l'assault , ce que plus rendit les assiégez estonnez , et fût la principale cause de la prise et reddition ; car, estans les bresches faites soudainement, et sans respit assaillies avec une désespérée hardiesse de noz soldats, en mesme instant faisans ces deux mines sauter la plus entière part de ce grand boulevert , rendirent une tant large ouverture et si grand estonnement et terreur, tant aux Espagnols qui estoient dessus qu'aux François mesmes qui l'assailloient, qu'ils se trouvèrent pesle mesle esblouis en ceste obscurité ; laquelle estant un peu esclaircie , et se voyans les ennemis à la mercy des François, quittaus ce boulevert, les uns se rendirent ; les autres , à la course , employèrent ce|que leurs jambes pou voient avoir de vistesse , pour se renfermer dans le chasteau, où toutefois ne leur fut donnée entrée , craignans ceux qui estoient dedans , pour sauver quelques hommes, perdre l'un et l'autre ensemble. Parquoy restans ainsi à la discrétion des François , desquels estoient poursuy viz en extrême cholere et fureur, les uns passèrent au tranchant de Tespée, entre lesquels, des 'hommes de nom, se trouva le nepveu du duc d'Albe , et les autres furent retenus prisonniers, comme le seigneur Sigismond de Gonzague et le capitaine Lazare , lieutenant de la garde du duc d'Albe, et beaucoup d'autres seigneurs et vaillans soldats. Quant à la bresche d'enbas de la ville , laquelle , en mesme heure que les autres, avoient esté assaillie avec une incredible dextérité et furieuse hardiesse, ne se trouvant raisonnable à cause qu'après avoir passé le fossé en l'eau jusques à la ceincture il falloit que les soldats gravissent et y montassent avec les eschelles et les picques , les assiégez la défendirent pour ce jour là si bien, et avec telle vertu, qu'il fut impossible aux François en demeurer maistres , combien que les princes d'Anguien et de Coudé y fussent presens , et plusieurs autres grands seigneurs et capitaines; lesquels, pom* servir de conduitte et d'exemple à chacun , y montoient des premiers, et n'y esparguoient leurs personnes ny vies, non plus que le moindre de la troupe. Ce neantmoins en furent repoulsez enfin , y demeurans beaucoup de gentilshommes et vaillans hommes morts et blessez; entre lesquels fut le comte de Créance , seigneur I vaillant et hardy jusques au bout, qui, y ayant esté fort blessé à la teste , depuis en mourut. Le jeudy ensuyvant , M. d'Aumalle feit amener sur une partie de la plate-forme de ce grand boule*

GOMUENTÀIBES ht FBANÇOtS Ht BABtTm. [1555]

tert restée entière , trois ou quatre pièces d*artilierie, quipouvoient tirer à plomb et battre par Ja pluspart des rues de la ville , et descouvroient tout le derrière de la bresche, de façou qu'il estoit fort mal aisé aux assiégez la défendre sans en estre grandement offensez. Cela les estonna tellement qu'ils demandèrent à parlementer et capituler pour leur reddition. Ce que leur fut accordé à tels articles : à sçavoir qu'ils sortiroient en gens de guerre, enseignes desployées, tabourins sonnans , avec leurs bardes et bagues sauves , et seroient conduicts à sauveté Jusques à la rivière de laDorie, près de Trin, moyennant aussi que toute rartillerie et munitions de guerre, tant vivres que pouldres et lH>ulets , demeureroient en la place. Say vaut lesquelles conditions le capitaine du cbasteau se rendit aussi vingt et quatre heures après ; se reservant au par dessus, pour son plus grand honneur et justification envers le duc d'Albe , qu'on tirerott encore cinquante coups de canon contre le cbasteau ; ce que luy fut accordé. M. de Brissac ; qui ne s'estoit peu trouver au commencement de ce siège pour beaucoup de causes , fut présent à l'accord de la reddition de ceste place , advenue sur la fin du mois de septembre ; laquelle place après fut démantelée de toutes ses fortifications , et devint d'une fort belle et forte ville de guerre une bourgade cliampestre. Ces exécutions parachevées , fut délibéré d'aller à Pont de Sture , que le duc d'Albe fortitioit en toute diligence , tant pour fidre teste et s'opposer aux sorties de ceux de Casai , que pour estre un arrest aux Fratiçois de ne passer plus outre, et pour leur barrer le cours de la rivière de Casai à Turin. Pour ces causes , sembla il à quelques uns le meilleur advis d'aller interrompre ceste entreprise des Impériaux, avant qu'ils eussent mis ceste forteresse en défense et perfection Et , sur ceste délibération , l'armée françoise costoya les places fortes que l'ennemy tenoit sur ce chemin , comme Crescencentin et Trin , devant lesquelles furent dressées de fort braves et gaillardes escarmouches de ehacan costé ; puis alla camper à Yilleneufve près Casai. Et là fut faite la résolution de remettre l'entreprise de Pont de Sture à une autre fois, d'autant que ceste place , bien advertie d'estre menassée , s'estoit pourveuê jusques à tout pour soustenir un long siège , a la longueur et temporisement duquel les ennemis avoient mis le but et fin de noz desseings , cependant que les places droonvoislnes se renforceroient de toutes choses, et que la contrariété et indisposition du temps et Phy ver y arriveroient , y estant desjà la saison fort prochaine. Pourtant le plus expédient estoit tourner à Montcalvo, qui s'appuyoit à Pont de

Sture, et qui ne se doutoit de nous ; laquellepriie bridoit et tenoit subjecte, non seulement la forteresse de Pont de Sture, mais toutes les atitresle long delà rive du Pau , et de la plaine du mar({iiisat deMontferrat; maisencoreseroitungranâpar^ ment et affranchissement des appartenances de Casai .Parquoy , sur ceste conclusion ,au décamper de Yilleneufve, l'armée françoise se monstraseul^ ment , et passa à Pont de Sture , où la ca?al)erie attacqua une furieuse escarmouche , pour tousjours tenir ceux de dedans en doute da si^?, pendant que les gens de pied , rartillerie ettoot l'attirail suyvoient la traitte & Montcalvo. Pour l'arrivée si soudaine et non suspecte de Tannée françoise devant ceste place , furent ceux qui estoient dedans si estonnez et esbahis, que cette nuict mesme la ville fut eschellée et prise à bieo petite défense et perte d'hommes ; ne sçay aussi, et ne veux asseurer s'il y avoit dedans aucuD^ intelligences. D'une mesme Suite furent faites les approches au cbasteau , et Tartillerie plantée et bracquée pour le canonner et battre , comme il fut l'espace de six ou sept jours , sans faire brèche suffisante pour l'assaillir. Depuis forest amenées de renfort de Casai quatre grosses piem. lesquelles furent logées devant le grand portail, qui defendoit l'un des flancs, afin de rompre» défenses et le desarmer, et en un autre eodnnt fut grattée et creusée une mine soubs un b01ll^ vert qui respondoit à un autre flanc. Estant toc} ces œuvres conduicts avec une si grande prooip^ titude et célérité, que les assiégez n'y pou^oient s'asseurer faire grande résistance, et ce qa estant cogneu d'eux , se représentant de fresche mémoire la prise de Yulpian , place beaoeoQp plus forte que la leur, s'offrirent à la quitter et en sortir , soubs les conditions et promesses qv ce serolt bagues sauves, l'enseigne desploy^avec une pièce d'artlllçrie, trois boulets et trois charges de pouidre ; ce que leur fut accordé, fort que la pièce d'artillerie qu'ils demandèrent a trouvadesmontée, qui fut cause qu'ils ne Temste' nerent point. Eux sortis , et les François mis d^ dans, se retirèrent à Pont de Sture, où por recompense furent pendus et estranglez les pn> cipaux et plus apparens, pour avoir reod1lSil^ gerement ceste place, sans, pour le moms, a>i^>r enduré un assaut. Telle fut la prise et redditiia de la ville et cbasteau de Montcalvo, le septieisr d^octobre en cest an 155.5 , advenu plussoadi* nement à Tad vantage des François qu'ils ne IV péroient , et plustost que les ennemis ne le cvidolent; se promettans et les uns et les autres v^ siège avoir plus longue durée qu'il n'eut. Cep»dant que Ton reparoit les bresches du chastea? et qu'on le renforçoit , et semUaUement qn'^

COMMSlfTÀIBBS DE FRANÇOIS DE RÀBUTIN. [1555]

fortiiioit et remparoit la ville , rarmée firançoise lemeura campée à Tentour, et à Montechiaro, rille de Bia , à Lapia, et antres villages eirconroisiDs; et de là en avant n'y furent faites choses lignes de grande mémoire, que quelques cour* es et tournois dont ne feray icy mention, pour tvoir esté desjà assez publiez et imprimez , et 16 seraient ainsi que redites et remplissage de lapier. Estant donc la saison de Thyver probaiDe, et les œuvres de la fortification de Montaivo parachevez et mis en bonne disposition , yant M. de Brissac pourveu ceste place, et geleralement toutes les autres, de toutes choses lécessalrespour un an , retira Tarmée firançoise s garnisons. Et demeura ainsi le duc d'Albe rustre et fort esloigné de ce qu'il s'estoit promis, résumant en quinze Jours ou trois sepmaines rerendre tout le Pledmont; et en cela, il a fait

preuve que ce que nousappellons bonne fortune, ne respond pas également, et n'est semblable en toutes choses; que si elle luy avoit esté favorable à la conduite des guerres d'Allemagne , en ceste entreprise le succès estoit changé.

J'ai bien voulu adjouster à ce que j'avois escrit estre passé de pardeçà , toutes ces choses dignes d'immortelle mémoire, advenues et exécutées en Italie et Piedmont, non que je y aye esté présent , mais suivant la vérité et le plus certain que j'ay peu allicer (i) et tirer des rapports communs qui en ont esté faits , et de ceux qui en ont escrit. En quoy on pourra veoir les mutations et variables changemens qui sont advenuz en cest an, selon la volonté qu'il plaist au Seigneur Dieu omnipotent les départir;

(f ) Do latin aUkere, aliéchi»', attbHn*.

UVRE HUITIESMË.

Dn grand avitaillement de Mariembonrg , et de plusiears choses mémorables qai y adThidrent ad mois de DOTeBbre 1555. — De la démission et déposition yolontaire de Charles V, empereur, des Estais et charges de l'Empire. — De la trefve accordée pour cinq ans entre le Koy et le roy Philippes , et des principales caoses de la roptorr d'ioelle ; et d'antres choses advenues en Tan 1556.

[ 1 555] Apbès avoir discouru et déduit le plus fidèlement , et au plus près de la vérité qu'il m'a esté possible , toutes choses dignes de mémoire, mesmement qui appartenoient au faict de la guerre , advenues et exécutées es premières saisons de ceste année 1555, tant par deçà qu'en Italie et Piedmont, pour soubsmettre au jugement de chacun le bonheur qui accompagnoit adonc les François dans la pluspart de leurs entreprises et expéditions militaires , nonobstant diverses traverses et contrarietez qui leur seroient advenues, selon rinstabilité et inconstance de la fortune , ne départant ses bienfaits et faveurs sans y entremesler le plus souvent de Taigreur et mécontentement, je reprendray maintenant le droit fil de mon histoire , suivant ma première et proposée intention , qui est d'escrire plus amplement ce que j'aurois veu et sceu certainement en nostre Gaule belgique qu'es autres endroits de l'Europe , sinon là où il tomberoit à propos , et qu'y serois contraint pour la nécessité et éclaircissement de l'histoire.

Ainsi je recommenceray ce huictiesme livre par ce qui est ensuivy sur la fin et dernière saison de ceste dite année et au commencement de l'hy ver , pour fermer une conclusion , et faire paroistre que le succès de tous ces effects, comme depuis s'est apparu, fut cause des trefves accordées entre ces grands princes, desquelles aussi , en continuant, nous dirons les causes de la rupture , et les maux et malheurs qui en sont advenuz. Estant donc passée la saison de l'esté et d'automne , jusques à la my-septembre , que le prince d*Orenges avec l'armée impériale n'avoit rien entrepris de grande importance , s* estant toujours tenu fermé et resserré, tant es forts de Givetzque de Philippe-ville; après aussi que noz forces , bien départies en tous endroits où il estoit requis, pour remédier à toutes surprises, eurent longuement attendu et temporisé pour veoir l'issue de la délibération et dernier riploict des

ennemis , finalement la doute qu'on a voit eoif d'eux si longuement vint à estre esclairde , et cognut-on que la crainte qu'ils avoient de perdre leurs nouvelles fortifications, les Ikisoit tenir ainsi forts etuniz pour les favoriser etatt«&dre le temps qu'elles fussent pour le moins bon d'eschelle et en défense, et qu'elles peosseot estre gardées à moindre despense et peu de gens; s'asseurans pour certain , et comme ilsravoieiit peu apprendre par la précédente escannoocbe devant Givetz, que là où faudroit (1) l'oceask» de la continuation de l'œuvre , et que les Fruçois scauroient y avoir aucun default, noahËroient à s'y représenter à leur dommage et istrrest. A quoy sur tous les Namurrois et Liegeoi> soUicitoient fort le prince d'Orenges, et n'ye»pargnoient aucune despense pour estre bientoâ deschargez de ceste grosse armée qu'ils avoiort dès long-temps [sur les bras, et aux fraiz de l^ quelle estoient les plus chargez et contribuables, qui ne leur servoit seulement que pour les coovrir et s'opposer aux courses des François . tas} de ceux de Mariembonrg que de Rocroy etM^fr bert-Fontaine. Avec tout cela encore sepnxDt!tolent les ennemis que, pendant le temps qa'its rendroient leurs ouvrages en perfection, etqoE^ nous tiendroient en continuelle suspicion de leo^ délibérations, il seroit force entretenir ordioirement grosses garnisons en toutes noz pla<o deffensables , mesmement à Marlemboorg . ^ non sans y despendre et consumer infinité de v vres et munitions , qui seroient en après très•dj^ ficiles à recouvrer et à y remettre, et beaucoup pie» que à eux , qui estoient adonc maistres delà chdpagne, et qui avoient à leur doz tout leur pi)« ouvert, d'où*1eur arrivoient toutes pro\i&io6' sans aucun empeschement. Tellement qu'estai venu rhyver , auquel seroit impossible y conduire nouveaux avitallleroens , facilement paQ^

(1) Manqneroit.

COMMBMTAIBBS DE FBANÇOIS DE BAB13TIN. [l^55j

roiea^t enclore et Mariemboorg et Rocroy , estans desjà chariez et préparez sur les lieux , et enÛQ les affamer et retirer à bon marché ; que , si les François dressoient armée pour secourir ces places et y amener vivres, seroit neantmoins en leur pouvoir de se fortifier et choisir lieu advantageux sur le passage pour les attendre et empescher. Toutes ces choses venues à la cognoissancedeM. deNevers , après en avoir donné advertissement au Roy, fut résolu de faire un avitaillement général à Mariembourg, plus grand et ample que tous les autres précédens. Lequel toutefois ne peut estre prest ny parachevé devant le commencement du mois de novembre , pour diverses causes et retardemens que Je veux bien icy spécifier , d'autant que plusieurs personnes, tant gentilshommes qui s'y seroient trouvez, et qui y auroient ressenti perte, et supporté travail et maladie, ou autres qui en auroient ony parler , se sont esmerveillez pourquoy Ton attendoit si tard à le commencer. Sur cela , faultii premièrement sçavoirque, sur le poinct qu'on advisoit et qu^on préparoit tous moyens pour Tentreprendre, advint qu'un capitaine Beaujeu, delà Franche-Comté , ayant quelque charge et commandement dans Theonville, practiqua de recouvrer un chasteau à deux lieues près de Metz y appelle Enery, à la conduite et intelligence d'un paillard soldat , qui estoit du village mesme, de la compagnie des harquebusiers à cheval du capitaine Lancques. De sorte qu'une nuict y estant ce capitaine Beaujeu et amené et conduit par le doigt dans ce chasteau , et y estans entrez autres soldats ennemis , surprindrent un gentilhomme que le capitaine Lancques y avoit ordonné pour la garde, avec vingt-cinq ou trente de ses soldats, lesquels il mit dehors sans leur faire aucun desplaisir, et , se saississant de la place, sedélibéroit par- là appareiller diverses embuscades et fatigues à ceux de Metz : faisant aussi quelque démonstration que , pour cest effect , ce chasteau seroit fortifié et remparé selon que desjà il faisoit semblant de remuer terre, et semoit un bruit d'avoir en brief plus grand secours. A ceste cause, M. de Sansac , qui estoit chef dans Metz en Tabsence de M. de Vieilleville; fut contraint tirer des garnisons de Thoul, Verdun, Banville, Yvoy et Montmedy, les compagnies de cheval et de pied qui estoient prestes à estre envoyées à cest avitaillement général, et, avec celles qui estoient à Metz, avant qu'entreprendre plus loingtain voyage , essayer de recouvrer ce chasteau qu'il sçavoit pouvoir donner beaucoup d^ennuy et de troubles aux communes circonvoisines, et que , sans contredit, ceux qui seroient dedans auroient le grand

chemin ouvert pour se présenter journellement aux portes de la ville , sçachans mesmement qu'elle seroit desfoumie de ses garnisons ordinaires, sans parler encore d'autres secrettes conspirations qui se pourroient trafiquer soubs cest adveu, et, à la sollicitation de ce Beaujeu , homme cault et subtil. Pourtant, environ le commencement d'octobre , M. de Sansac, avec toutes les forces qu'il peut mettre ensemble , promptement alla assiéger ce chasteau , lequel luy fut rendu après avoir tiré contre environ cent ou six-vingts coups de canon. Voilà une des premières causes qui retarda ravitaillement de Mariembourg : davantage , puis qu'il estoit besoing y aller si fort, que si le prince d'Orenges, lequel j'ay desjà dit avoir adonc une fort puissante et bien complette armée près de là, sevouloit opposer et empescher , nous le peussions et soustenir et contraindre nous ouvrir passage, il estoit ordonné que M. F Admirai avec les garnisons de Picardie se joindroit avecques nous. Ce que toutefois ne peut estre fait si soudainement pour estre adonc lesdites garnisons fort travaillées et harassées d^avoir soustenu et repoulsé Tennemy en diverses courses qu'il avoit entrepris sur ceste frontière. Ainsi ne peurent arriver qu'environ la fin du mois d'octobre. Oultre tout cela encore , ce pays de Champagne et Rhetelois, où il falloit recouvrer la meilleure part des vivres et provisions qu'on vouloit mettre dans Mariembourg, estoit tant mangé et espuisé de toutes choses, et les laboureurs et villageois si las et ennuyez de fournir aux voyages et charrois précédens , qu'ils n'en pouvoient plus , et à toute peine pouvoit-on trouver chevaux et attelages en ceste saison qu'on laboure les terres , pour quelque contrainte et menasses qu'on leur fist. Aussi qu'on faisoit estât d'y en conduire un si grand nombre qu'il estoit fort difficile le pouvoir amasser en si peu de temps , et si propre qu'on l'eust peu souhaiter. Pour résolution , il n'y eut ordre de pouvoir avancer cest avitaillement avant ce mois d'octobre et commencement de novembre, combien que M. l'Admirai, avec cinq ou six cens hommes d'armes de son gouvernement, et les compagnies de cavallerie et fanterie qui estoient ceste part , se trouvast dès le vingt-deux ou vingt-troisième de ce mois devers Rethel et Chasteau en Porcean ; aussi fit le Reingrave avec ses vieilles enseignesd'Allemans à Montcomet en Thirasse. Et devers Mesieres M. de Sansac s'approcha avec les sieurs des Pots, de Rabaudanges et de Haultcourt , et les vieilles enseignes françoises qui avoient esté tirées des garnisons de ceste frontière pour s'y trouver, ensemble les compagnies de gendar-

COHUENTAIHBS DE EBANÇÛIS DS BABUTIN. [lôSS]

mçrie et cavallerie* ]Le pénultième de ce mois d'optpbre se trouvèrent toutes lesdites compagnies vieilles de fanterie françoise campées à l'entour de Maubert-Fontaine , au nombre de vingt-cinq enseignes, autant bien compiettes et armées qu'il est possible d'estre , et celles d'AUemans de vingt enseignes campèrent en un petit village demi lieue de là. La gendarmerie et cavallerie fut logée à couvert es villages circon voisins, comme 4 TEscbelle, Aubigny et autres. Dès cejqurm^sme M. l'Admirai alla coucher à Hocroy avec Tavantgarde de cinq cens hommes d'arme •' aussi tirent les compagnies de gens de pie4 françoisQS. Et Ait conclud que M. de Sansae, avec la cavallerie légère et trois cens harqDe))usiers à pied , et M. de Bordillon avec un rfîgiment de gendarmerie pour les soustenir, paaseroieat encore oultre, et chemineroient toute la nuict pour recognoistre les bois , et donner advis de ce qu'ils entendroient de la délibération de l'ennemy, pour y donner tel ordre que Ton verroit pour le meilleur , et pour faire marcher ou retarder les charrois , qui montoient un fort gros nombre, et qui arrivoient d'heure à autre. Je puis asseurer que deslors chacun commença à taster du mal et du travail que ceste importunité d'hy ver a coustume de donner , et ce qu'il promettoit augmenter desjà , pource que toute ceste nuict ne cessa de venter et plouvoir , estans les pauvres soldats et chevaux noyez et transpercez jusqu'au cueur d'une si aspre froidure qu'il en mourut beaucoup dès l'heure , et ce qui empira tellement les chemins qu'il ne fut en aucune, sorte possible qu*une certaine quantité de chariots tous prêts à Maubert-Fontaine, qui dévoient suivre par mesme train , se peussent rendre jusques à Bocroy ce jour-là , distans seulement de l'un à l'autre trois lieues , demourans les uns versez et rompuz par les chemins, et des autres les chevaux estoient si las et defiedllis , qu'ils ne pouvoient estans tombez se relever. Ce qui fut à mon jugement une des principales causes de la longueur de nostre fatigue et incredible peine, pour n'estre toutes choses prestes comme il eust esté nécessaire.

Le jour ensuivant M. de Nevers, avec autres cinq cens hommes d'armes, se trouva au matin audit Bocroy avec le Beingrave et les Allemans, d'où estoit jà parti M. l'Admirai avec toute l'avant-garde. Et ne veux oublier à dire que , nonobstant la contrariété du temps, et diversité des mauvais chemins, tonte l'armée tenoit forme et ordonnance de bataille pour la résolution que chacun avoit pris de combattre en ce voyage, selon que mesmement les chefe l'avoient asseuré à chacun , ayant souvenance d'avoir ouy dire à M. de

Nevers , un jour ou deux auparavant, qu^il Uloft que chacun se tint prest, et qu'on fist bien aiguiser les couteaux , qn'à peine Ton retooroenii de ce voyage sans les desguainer et employer i bon escient, advertissant et encourageant pv ces propos , et plusieurs autres dignes d'un gno< prince, ses soldats à ne rien oublier de leur à voir. A la vérité aussi tous les rapports des espions se trouvoient conformes, que les eoDeaiB proposoient en toute façon nous empescherde faire cest avitaillement , d'autant que si à cote fois nous y failllons, c'estoitpour tout l'hyrerqu ceste ville demeuroit sans pouvoir estre secoorw et munie , qui leur serait un facile moyen dek recouvrer à peu de fraiz. Et, pour sur ceiadift un mot de la diversité des opinions qui se tenoicBi parmy nous, des moyens que l'ennemy pouvolt suivre pour nous arrester et divertir, les m disoient qu'il s'estoit fortifié au gué de Hooso. avec force arbres abbattuz et plessez (l), etU. ayant attiltré force harquebuslers, nous defcBdroit passer plus avant. Les autres jageoient qw ce ne seroit point là , mais bien à l'hermitagv d( Convins qu'ils nous présenteraient en teste \m harquebuserie et quelque cavallerie et reistra pour les soustenir; et que, de l'autre part du bols à Convins mesme, au lieu où nous devions aller camper, nous attendrait le surplus de leur armée , ayant choisi l'advantage du lieu prenne que nous , et que là se donneraient les coups sbt le département du logis. Auquel lieu se poomi encore retirer ceste premièra embuscade et amorce, de pas en pas , si elle se voyoit forcée de nous. Toutefois il n'advint rien de tout ee que les uns et les autres en disputoient et attendoient car, ayans messieurs de Sansac et de Bordila recogneu et revisité les bois et les chemios, vu trauverent aucuns ennemis ny empeschemeus. c arrivèrent le matin en la plaine soubs les bois, a* la descente pour aller à Convins et à Harkisbourg , sans aucune rencontra , dont ils advert.rent messieurs de Nevers et l'Admirai , conito que ceste doute et opinion de combattre, noaad^ venue , fut cause d'un grand ratardementetdey tourbier de plustost avancer les vivres. Car safi cela on eust fait marcher entra Tavant-gardee: la bataille un gros nombre de chariots qui estdat desjà arrivez à Rocroy ; et cependant ceux qui e^ toient à Maubert-Fontaine eussent peu soi\reU queue de Tarriere -garde, et arriver dlieure a Rocray, pour estre conduits le jour mesme jusque à Mariembourg. Mais, pour ce qu'il estoit de »• cessité que l'armée tint cest ordra de bataille, et qu'elle se trouvast délivrée et non

(f ) Pliéi et entrelacés.

COMMfiNTAUAS OB FRANÇOIS DE AÂBUTIN. [1656]

s'il sQrvaapit affaire , fon fit arrester tous charroii ^ bagages à Rocroy , jusques à ce qu'on fust du tout certain de la volonté de i'ennemy. ParqRoy ne fat possible ce jour-Là faire entrer dans Marie|}[iboarg plus de quii^ze ou vingt chariots de vins et de farines.

Ce soir du dernier jour d'octobre, nous camp^smes à l'entour de Convins ; les compagnies de ftnteriefr^nçoise furent logées sur les collines et owntagnettes, devers Faignolles, et la cavallerie Ijégëre un peu au dessus d'eux sur la descente du ruisseau , les Allemans au long de la lisière du bois vers rbermitage , et la gendarmerie , partie aux ruiq^ du bourg et du chasteau de Convins, et à Teptopr, partie en la prairie au dessoubs selon le ruisseau. Et, dès rfievire, a4vin|: bien à ceux qqj avoient eu la puissance , et s'estoient renduz ù soigneux et pourvoyans que d'apporter des vivr^ pour eux et pour leurs chevaux ; car en ce lieQ estoit très-difficile d'en pouvoir recouvrer, pparce^oir mesipement, d'autant que lapluspart dies bagjiges estoient demeurez derrière, les aueoas esgarez par les bois , et les autres destrousm- II sembloit , sur le vespre et à l'entrée de la DQjct , que le temps se disposast à la gelée et froidpe sefc^e, ce qiie chacun desiroit le plus , pour estre plus allègre et facile à supporter que le temps pluvieux, sombre et melancholic, traînant toutes maladies après luy, et mal commode pour toutes choses; mais sur la minuict, il se demonstra ^ut contraire, se diversifiant, par vents impotueux, en neiges, froidures en i*air, gresles et grésils, si très^oids et très-picquants , que plusieurs pauvres soldats, qui estoient aux sentinelle et isscoutes, y demeurèrent transiz et morts de l'aigreur du froid. Et deslors ces varietez et importunitezdefroiduresnenousabandonnerent, comme s'il eust semblé que le ciel et l'air eussent conjuré contre ceste entreprise. A quoy neantmoins la grandeur et magnanimité des courages des princes et grands seigneurs, jusques aux moindres soldats , résista tant que la force humaine se peust estendre. Dont pou voient rendre teçmoigoage adonc les cadavres et corps morts, tant d'hommes que de chevaux, qui s'y voyoient au deslogement du camp, et les tentes et bagages qui y restèrent , à faulte de les pouvoir retirer et remporter. Nous estions adonc , les ennemis et nous, si près campez et proches voisins, comme d'une bonne lieué et demie , que quand l'air estoit quelque peu esclairci, les tentes se pouvoient veoir des uns et des autres , estans lors campez les ennemis en un pendant de montagne^ entre Saultour et leur fort de Philippe-ville; ce qui faisoit penser à chacun de nous que malaisément se separeroit ce voisinage sans venir aux

prises et sanglantes menées. Toutefois ils nous laissèrent pour ceste nuict paisiblement supporter postre peine, comme je croy aussi qu'ils en pouvoient sentir leur part, et non pas tant que nous , eux y estans de plus longue main habituez que nous. Le jour de la Toussainct, premier jour de novembre , les ennemis commencèrent à se declairer et faire parler d'eux; et nous fut rapporté qu'entre Rocroy et le gué de Houssu, ils avoient destroussé quelque quantité de chariots, taillé en pièces partie des chartiers et chevaux, les autres avoient emmenez^ nonobstant quelques soldats à cheval et à pied , harquebusiers françois , qui se cuiderent présenter pour les sauver; lesquels ne s'y trouvèrent assez forts, et n'en remportèrent que les coups. Pareillement fut dit qu'ils avoient esté recogneuz et descouverts escartez en plusieurs endroits de ces bois, par troupes tant de cheval que de pied, pour tenir subjects les passages et advenues, et dévaliser ceux qu'ils pourroient attrapper, et pour enfin nous rompre les vi vres et nous affamer, comme ils firent pour quelques jours; de sorte que la faim se faisoit desjà entendre par nostre camp, n'y arrivans plus aucuns vivres.

Sur quoy on fit rapport à messieurs de Nevers et Admirai qu'ils estoient ostez et ravis aux marchands par les François mesmes , qui alloient au devant d'eux bien avant dans les bols entre l'hermitage et le camp. Pour ces causes furent renvoyées de renfort deux compagnies de gendarmerie et cavallerie , et deux autres de gens de pied, tant à Maubert- Fontaine que à Rocroy; et une compagnie de harquebusiers à cheval du capitaine i' Adventure , avec une compagnie de gens de pied, furent logées à l'hermitage : lesquelles compagnies dévoient conduire d'un lieuàautre, tant les chariots de la mumUon qu'on menoit à Mariembourg , que les vivandiers et vivres qui arrivoient en nostre armée , au devant desquels alloient de nostre camp autres compagnies pour les recevoir et amener. Nonobstant tout cela, les ennemis, plus usitez que les François des destroits et eschappatoires de ces forts bois et tailliz, ayans leurs retraites proches et asseurées, ne désistoient d'heure à autre exécuter diverses cargues, taillans en pièces homme et chevaux, rompans chariots, dévallisans soldats et marchands; et ne s'oyoient, àbrief dire, qu'allarmes dans ces bois : tellement qu'un matin , au relèvement du guet , l'on entendit près de cest hermitage une furieuse scopeterie et alarme, et fut dit incontinent après que c'estoit la compagnie du capitaine l' Adventure qu'une embuscade des ennemis avoit desfait, et y avoit esté tué son porte cornette avec la pluspart de ses soldats. Sur cela , estant desjà

COMM£]NTALR£S DE FRANÇOIS DE BABDTIN. [lâô5]

rallarme fort eschauffée entre nous, redoubla à l'instant un autre rapport que les ennemis avoient donné jusques à la saillie des bols sur la descente de nostre camp. Parquoy, estans desjà beaucoup de compagnies à cheval, et se retirans les gens de pied aux enseignes, et se mettans jà en bataille, fut envoyé M. de Rabaudanges avec sa compagnie de cavallerie et quelques autres , et le capitaine Maumas (1) avec trois ou quatre cens harquebusiers à pied, pour recognoistre et rapporter comme le tout estoit passé ; lesquels , donnans jusques fort ioing pardelà Thermitage, trouvèrent que les ennemis, de cheval, après, ce massacre, s'estoient soudainement sauvez et retirez, mais bien estoient restez encore embusquez cinquante ou soixante de leurs harquebusiers, qui furent taillez en pièces, réservé un que Dieu , par une très-grande grâce, sauva, ayant receu une harquebusade de six pas près ; une pièce d'argent, appellée une double reale, de la valeur de huict sols, arresta le coup qu^il n'entra point dans le corps; chose trouvée si estrange, et comme miraculeuse, qu'il fut amené à messieurs de de Nevers et Admirai , qui Tinterrogerentcommeil s' estoit peu eschapper de la mort. L'on dit qu'il ne fut trouvé sur luy qu'un petit bil let, où estoient escri ts quelques mots divins, avec aucuns charactères, ce que toutesfoisje ne vey point. Le prince^ pource qu'il estoit blessé d'un coup d'espée sur la teste , feit appareiller sa playe à son chirurgien ; puis, ayant donné quelques escus au soldat qui l'avoit pris et amené, le renvoya en porter les nouvelles à ses compagnons. Ce jour là, pource que les fourrages estoient failliz à Tentour de nous, et qu'à cause des neiges et des. pluies il n'es toit plus possible de couper et amasser des herbes , ainsi qu'on pouvolt, par les prez et les bois, ayant esté fait rapport à messieurs de Nevers et Admirai que devers Cimets, àdeux et trois lieues de là, s'en trouverolent en grande abondance, toutefois difficiles à amener sans grande escorte, y envoyèrent le comte de La Rochefoucault avec la compagnie de M. de Lorraine, dont il estoit lieutenant, et celles du mareschal de Sainct André et comte de Sancerre, et quelques autres de cavallerie légère ; et, se presentans devant Cimets, tindrent longuement en escarmouche ceux qui estoient dedans ceste ville cependant que les fourrageurs se chai^ geoient de vivres aux villages à l'entour, et avoient loisir de se pouvoir encore retirer jusques en leurs logis; èsquelles escarmouches, entre autres choses, fut fait un acte de très grande hardiesse et digne de perpétuelle me- ,

<l) Montamat.

moire, selon qu'il me fut dit, de deux frères [ne sçay de quelle compagnie, et le nom desqoek je voudrois bien sçavoir pour leur donner en mes escrits quelque lieu de marque et recomniaodation, non encore tel qu'ils le méritent], l'un doquels estant fait et demeuré prisonnier es maint d'une troupe des ennemis qui remmenoient,et ce qu'estant aperceu de son frère, luy d'une km et hardiesse redoublée d'amour firatemelle, l'o* pée au poing, enfonça cette troupe, sans crainte de mort, et, chargeant de tous costés, recoii\ra et retira son frère. En ce voyage furent tuezft pris par nos chevaux légers anglois quelques ennemis rencontrez à la sortie d'un bois pov entrer en un village, où ils déliliéFoient exécuter de nos fourrageurs. D'autre part, ee jour mesœ fut envoyé le seigneur de Villevallier , bomine d'urmes de la compagnie de M. de Nevers, ava vingt-cinq ou trente chevaux de laditte compagnie, sur le chemin de nostre camp à celay des ennemis, recognoistre et sçavoir s'il estoit vny qu'une grosse troupe de leur cavallerie estoit d^ partie et sortie aux champs, comme en avoit esté fait rapport, et quel chemin elle avoit pn& En mesme instant le seigneur Paale Baptiste est charge d'aller avec sa compagnie de chema légers battre et descouvrir le grand chemin de Givets à leur camp, par lequel on disoît que les vivres qui leur venoient des Pays-Bas par la rivière de Meuse, leur estoient apportez sans aucune doute et à petite escorte. Le sieur de Ville vallier estant entré bleu avant dans les forts des forets qui estoient entre nostre camp et le teor, prest à en sortir devers eux, trouva et remarqua une piste et fraie d'un grand nombre de chersn freschement battue , laquelle , à l'endroit ou fl s'arresta, se séparoit en deux, une partie tirant devers Cimets à main gauche, et l'autre dever« nostre camp; parquoy, craignant se perdre e! demeurer avec ses compagnons enveloppe, is retira, sans passer plus outre, pour donner advertissement de ce qu'il avoit trouvé. I^ sogneur Paule Baptiste ayant approché an pte près de Givets, où il s^'estoit embusqué, arrivai à propos qu*il peust faire une cargue sur quelqn» gens de cheval qui conduisoient des vivres et provisions, desquels il exécuta une partie, les autres se sauvèrent à bien courir, ou brossèrent (2) à travers les forts du bois , et le snrplus emmena prisonniers , avec force chenaux de hamois et paysans qui charrioi^t ces yktuailles et provisions ; et , sur le chemin de sa retraitte, de meilleure fortune encore, tfwn autres vingt-cinq ou trente chevaux, entre le>'

(9 S'enruireDl dans les broussailles.

CQKMSNTAUIES DB FBANÇOIS DB BABUTIN. [lôôC]

qaeis estoient le ballly d'AvaDes et le seigneur de Trelon, sur lesquels il redoubla la cargue de une s! grande asseurance et hardiesse, qu*ii les renversa et tourna en fuite^ et à grande peine se sauvèrent le ballly d'Avanes et ce seigneur de TreloD, duquel toutefois le cheval fut fort blessé^ denseurant le seigneur de Yauldrey, son lieutenant, prisonnier. Le troisiesme jour de novembre^ Jour que l'on dédie pour faire oraisons pour lestrespassez; à la diane et remuement du guet, cent ou six vingts chevaux des ennemis feirent nne strette (1) et cargue à Timproviste sur Tune des advenues de nostre camp , au long de la prairie et cours du ruisseau devers Cimets, où, traversans d'un bois à autre , donnèrent coups d*espées et pistolades Jusques dans un quartier et les tentes de quelques compagnies de gendarmerie qui estoient logées en ce quartier là, et en se retJrans trouvèrent quelques chevaux qui iMistoient et paissoient, lesquels ils emmenèrent, après avoir donné maintes stafilades et coups d'espées aux valets qui les gardoient. Estant l'alarme par toute nostre armée, de cas fortuit se trouvèrent vingt-cinq ou trente chevaux de la compagnie de M. de Nevers, tous prests et à cheval devant les tentes de ce prince, pour estre envoyez au devant des vivres , lesquels desbanderent et coururent après pour les arrester et attacquer à Tescarmouche ; mais , avant qu'ils tosent dévaliez le vallon, les ennemis estoient déjà bien loing dans les bois, et par ainsi estoit fort à craindre quelque embuscade à les par trop suyvre. Pendant que toutes ces choses s'exécutoient, Ton faisoit tout devoir et diligence de faire entrer les chariots des munitions et vivres dans Mariembourg, selon qu'ils arrivoient, non sans un incroyable travail et tourment, tant aux chartiers et chevaux qu'à ceux qui les condulsoient, et non seulement pour la doute et le danger où ils estoient de moment en moment, mais aussi pour la malignité des chemins , et contrariété du temps, se diversifiant d'heure à autre ; mais je dy de tel le sorte et froidure insupportable, que c'estoit pitié voiries soldats, mesmes gens de pied, que l'on trou voit morts et transiz, sans une induite de malades : avec tout cela nous defaillolent vivres pour nous et noz chevaux , estant devenuz les fourrages et herbages si rares et fallliz, qu'il fallolt amasser et couper des genestes, et les rompre et détrancher menues, pour soustenir les chevaux , que la rigueur du temps ne leur permettoit encore ronger , pour la pluie et la neige qui détrempoit la terre parmy , laoguissans ainsi et donnans un grand creve-

(I) Attaque.

cueur aux gentilshommes à qui ils apparteuoient , les voyans mourir à leurs yeux sans les pouvoir secourir ; tellement que de ceste misère en mourut non seulement un grand nombre de valeur et de pris, mais s'y en sont tropvez d'enragez de froid et de faim : et me souvient en avoir veu un, qui estoit au sieur de Blarru, gentilhomme de la maison de M. de Nevers, lequel en ceste foreur mascha et emporta à belles dents la moitié du gras de la jambe à un vallet luy présentant une poignée de foing ; chose qui a esté peu souvent veue. Or, après avoir supporté tous ces défauts et misères sept ou huict jours , pour faire paroistre à l'ennemf que tous labeurs nous estoient communs et supportables pour le fait de la guerre et le service de nostre prince, et pour, en munissant la ville de Mariembourg , luy oster l'espérance de la pouvoir recouvrer selon sa première attente, nous retirasmes devers Rocroy , et de là à Maubert-Fontaine, et au Rethelois, et en noz garnisons.

[1556] Sur nostre retour les ennemis, en estans advertis, appareillèrent force embuscades es destroits et passages par où ils présumèrent que nous ferions nostre retraitte , en laquelle pouvoient facilement juger y advenir quelque desordre, pource que, dès le jour précèdent, avoient peu sçavoir que plusieurs de noz gens de cheval et de pied, oppressez extrêmement des froidures et autres iii^ures du temps, ou estant tombez malades, desbandez^ et la pluspart sans congé , ny ordonnance de leurs chefs , retournoient en leurs logis et garnisons. Aussi s^asseuroient bien qu'il estoit fort difficile conduire une telle armée et gros cariage par tels chemins malaisez, couverts de neiges, enfondrez et empirez jusques à tout, encore que la conduite y fnst bien observée , sans qu'il y en eust quelques uns qui s'escartassent, soit pour trouver meilleurs et plus aisez sentiers, soit pour aller devant prendre les premiers logis, selon la coustume de nous autres François. Toutefois messieurs de Nevers et Admirai, prévoyans tous ces dangers, au deslogement feirent tenir toutes les compagnies de cheval les plus unies et serrées qu'il fut possible, envoyans une partie de la cavallerie légère devant pour descouvrir et asseurer nostre suite ; et après marchoit M. l'Admirai avec i'avantgarde de cinq cens hommes d'armes, que suivoient noz enseignes de gens de pied franeoises, costoyées d'une partie des charrois qui estoient de retour de Mariembourg. Puis venoient sur la queue M. de Nevers avec l'arrieregarde d*autres cinq cens hommes d'armes , noz Allemans , et le surplus de la cavallerie légère, ayans ainsi à leurs flancs le surplus qu'on avoit peu ramener des

COHMBNTAIBBS DB rBAKÇOIS PB EABUTUf . [1566]

charrois ) avec l'artillerie, que l'on ne pouvoit i^vi^ncer que bien malaisément , et avec grand travail; à cause 4es bourbiers et mortes qui s'estoient tellement abbreuvées des piuyes et des Qpiges et par là faites si mauvaises, que bien souvcQt falloit desattëler les chevaux , et la faire arr^pher à force de bras par noz Allemans, qui 9*y employèrent diligemment et de bonne volonté. Ce neantmoins il fut impossible d'y tenir si estroittement la main, pour quelque soiicitude et esgard qu'on y eust sceu prendre, qu'à cause de Timportunité de Tair, et de Taigreur du froid, il n'y en eust quelques uns qui se desrobassent et cieparassent, et pensans s'avancer, s'esloignerent, tombaps prisonniers es mains, des ennemis q)^ les attendoient; ainsi qu'ils l'avoient preveu, combien qu'il n'y eut en ce nombre hommes de gfand marque. Ëotre autres fut pris un vieil hoiiime d'armes de la compagnie de M. de Neyers, nommé Daspart, conducteur en partie des munitions pour cest avitaillement, et trouvèrent sur luy le pouvoir et commission qu'il avoit dudit prince pour cest çffect ; dequoy bien aises et rosjouizy pensoient avoir fait un grand butin, principalement pour entendre et s'enquérir de luy de toutes nouvelles, et surtout de la quantité des vivres et munitions qui estoient entrées dans c^çte ville. Lequel toutefois leur en respondit au plus loiog de sa pensée [ainsi que depuis a esté sceu ] , leur faisant le nombre beaucoup plus gros qu'il n'estoit , et le sçavoit à la vérité. Ce que leur ayant fait croire par diverses et vives raisons, qu'il leur affermoit, leur effaça et osta du tout ceste opinion de plus y temporiser et s'y addresser pour oeste fois. D'autre part , estant certainement advertiz qu'au surplus de toutes les v{llesde la frontière estoit si seurement prouveu, qu'il ne leur restoit un seul moyen d'y pouvoir fonder aucune entreprise, prindrent une dernière conclusion de se retirer comme nous, et remettre la partie à une autre saison. Et deslors le prince d'Orenges, après avoir laissé quelques garnisons à Pliilippe-ville et à Charlemont, donnant congé au surplus de l'armée, prit chemin devers Bruxelles , où estoit adonc l'Empereur : lequel dès ce temps, comme les nouvelles nous furent rapportées, délibéroit se retirer en Espagne, tant pour sa santé, par l'advis de ses médecins, qu'oùbliant la soiicitude de tant d'affaires qu'importe ce tiltre d'empereur, sortir des tempestueux troubles , pour se contenter d'une magnifique maison qu'il avoit fait bastir en un lieu de plaisir appelle Just ( l ) , et là parachever le surplus de sa vie en repos. Quant à déduire sur ce propos

0) Saint-Justéloit un monastère.

particulièrement les causes des passions et inaiadies , tant intérieures qu'extérieures de Sa Majesté , et les causes qui ont meu ce f^nd eiofereur se retirer en lieu solitaire et privé, après t4pt de triomphantes victoires , certainement je ne le puis faire, et ne le voudrois ou poonois entreprendre , pour n'avoii* eu aucune cognoissance ny fait un seul approclie de sa personne. estant ce subject et argument assez suffisant pour la charge d'un parfaict orateur, comme je m'asseure qu'il ne peult estre qu'aucuns bons eiprits et doctes personnages, tant de son paity que du nostre, ne s'y employent, pour de chose si rare, et non advenue de la souvenance de nostre aage , laisser une perpétuelle mémoire à la postérité. Toutefois pour sur cela en dire mon advis, afin d'oster tout douteaux lecteurs d'estre suspect, ignorant ou scrupuleux, j'ay ceste opinion que les travaux et labeurs supportez es premières guerres de son advenement, loy o&t causé les imperfections et maladies de sa personne ; et confesseray par mesme moyen que le> trop ardues et excessives entreprises qui rool' loient en son esprit, et le crucioient (3) sanamtermission, ont peu estre et le coDuneDcemeatet l'augmentation de l'aigreur de son mal, et 1 ont tellement, depuis, de plus en plus altéré et atténué , qu'il en estoit réduit en ce dernier estai Mais quant à plusieurs autres occasions, qui ont esté forgées et inventées luy avoir engiendré là regret qu'il se soit voulu démettre de tontes charges et estats de l'Empire, pour voir soub ses yeux diminuer sa grandeur et renommée je ne veux en aucune sorte y toucher ny en parler. Je ne doute point, et suyvant les apparences et effects qu'on en a veu reùscir et advenir, que lempereur Charles n'ayt eu un incrédible et très -grand regret et remocd àt conscience de voir les troubles et divisions de» AUemagnes, et les guerres intestines et soclab entre les princes et parens d'un mesme san^^ dont il estoit autheur, mais surtout des oontn rietez et schismes de la foy et religion direstiome. dont il prevoyoit, comme homme de très-subti entendement, infinité de malheurs et guerres nnalstre et arriver à toute la chrestienté. Et eru\ fermement que toutes ces prémédittitions et pensées luy esmouvoient un estrange tintamarre ec l'esprit, et luy faisoient plaindre sa vie si oourlt et abbregée, avant y avoir donné quelque ordre, ou bien lui renouvelloient incessamment la Cante où il s'estoit oublié, et qu'il avoit fait èspremii-re guerres qu'il avoit eues contre les Protestans; a quoy pour l'heure on ne pouvoit remédier, h

(2) Torturoieut.

GOV¥SNTAI&BS DB rBiMÇQlS DB iUBUTIN. [Il»â6]

penlt estre anasi que, de longae main, s'estoit perraadé que les Roys de France Tavoient toujours traversé, et interrompu ses délibérations de bonne intention, en son premier advenement et prospère fortune, ainsi que luy mesme s'en estoit plainct, tant au pape Clément troisieme(t), en plein consistoire , que par divers escrits publiez et envoyez par toute l'Europe. En laquelle obstinée opinion Fauroit fait davantage entrer etopiniastrer le ))Qnheur qui avoit tousjours accompagné ce Roy à présent regnanti e|i toutes les guerres qu'il avoit eu à demesler avec luy à l^entrée et commencement de son règne, et lors que cest Empereur scsentoit avoir plus d'ei^perience, et se voyoitau plus hault degré d'autliorite, et commandoit à tant d'hommes qu'il avoit subjuguez ou lui estoient subjetz. L'on pourroit ooojecturer et penser que tout cela meslé ensemble lui aurait suscité un aiguillon et désir de vindicte. A quoy ne pouvant satisfaire, pour vepir la disposition et santé de sa personne Journellement décliner, sans espoir de convalescence, et les malheurs et afflictions de ce monde ressusciter et renouveler tous les jours plus estranges que les precedens, suivant le plus certain conseil, qui est de rejecter et se décharger des affections humaines, et renoncer à toutes monarchies et empires temporelz et caduques, pour obtenir une cité permanente, il aurait proposé retourner en Espagne, lieu de sa naissance, S) mé de luy, et propre à parachever le surplus du cours de sa vie. Ce sont, à mon jugement, au plus près de la vérité, les principales causes qui l'ont rangé à ceste dernière résolution , délaissant en dire davantage à ceux qui en scauraient plus que moy.

Pour cest eCfect Ton dit que dès le mois de septembre précédent en cest an , il avoit fait passer d'Angleterre, et retiré riere (l)luy à Bruxelles , le roy Philippes son fils , avec lequel , par Tespace de six semaines ou deux mois, seul à seul il communiqua de tous advertissemens et mémoires , et l'informa de tous poincts qui concernoient le fondement et maintien de sa grandeur et conservation de ses royaumes, biens et possessions , et l'entretien et amitié des princes tant estrangers que proches de sa personne, parens, alliez et confederez, qui lepouvoient conseiller , ayder et secourir en tous ses affaires : mesmement luy recommanda, entre autres particuiaritez , la reeognoissancede ses anciens serviteurs et de leurs services, qu'il n'oublleroit , ains récompenserait, leur donnant moyen et

(») Kabotin se trompe; il faut lire Clément Vil. (2) Auprès de loi.

occasion de continuer et ne se dégouster et absenter de son service. En après luy conseilla, attendant qu'il fust stabilité et confirmé es Estats qu'il luy delaissoit, et laissant esconler les nuées et troubles qui regnoient, qu'il s'appoinctast avec le roy de France, ou pour le moins temporisast avecques luy à certain temps, pour estre le plus fort ennemy qu'il eust, et auquel de soy seul ne pourroit résister. Que si ils ne pouvoient tomber d'accord , surtout il se gardast se desnuer et séparer du roy des Romains son oncle , premier entrant au degré de l'Empire , ny du roy de Bohême son cousin et beaufrère, ny de tous ceux qui le pouvoient soustenir ; d'autant que le roy de France, tel et si puissant qu'il le savoit, et son prochain voisin, aurait meilleur accès et entrée à s'avantager et aggrandir sur luy, estant seul et séparé , veu que lui estant constitué en toute hautesse et sublimité de pouvoir , et commandant à tant de pays et d'hommes, tant s'en falloit qu'il l'eust peu ranger et matter , que la prasperité de luy entrepranoit sur la sienne. Après avoir fait toutes ces remontrances, et plusieurs autres qu'un bon et sage père , et qui avoit longue et certaine expérience de diverses mutations d'accidens , peult remonstrer à un jeune prince succédant à une nouvelle charge , après avoir particulièrement et privément convoqué tous les princes et grands seigneurs de sa maison et ceux de son service , pour leur déclarer sa délibération, et leur recommander son fils , leur nouveau seigneur et maistre , féit une assemblée générale à Bruxelles, le vingt traisieme octobre en cest an 1555 de tous les estats de son Pays-Bas , et là leur feit entière déclaration de l'indisposition de sa santé pour l'amendement et continuation de laquelle estoit conseillé et contrainct s'absenter et esloigner d'eux et passer en Espagne. Puis, leur ayant deduict de mot à mot les biens et secours qu'ils avoient receus de luy , les requist accepter et recevoir son fils pour leur naturel seigneur, luy aidans tous , d'un commun consentement et union, pour maintenir tousjours le service de Dieu et sa justice , aussi la défense de ce pays. Ce qu'estant accepté et accordé de tout le peuple , avec grandes acclamations et favorables applaudissemens, le roy Philippes se leva de sa chaire , et se vint mettre à genoux la teste nue devant l'Empereur son père, lequel, en luy mettant la main sur le chef, lui dist : • Mon cher fils , je vous donne absoluement tous mes pays patrimoniaux , vous recommandant le service de Dieu et la justice : ce faisant, il vous sera tousjours en aide , auquel je prie vous augmenter de bien en mieux ; » et adonc luy donna sa benedic-

COMMBMTAIBES DE FRANÇOIS DE RABUTIN. [l656j

tion. Puis le prince se leva^ faisant la révérence deue à son père et à la royne Marie sa tante : et, se retournant devers le peuple, rendit grâces à Dieu , et remercia l^Empereur son père : à Dieu, de rélection qu'il avait fait de luy , le faisant naistre en telle hautesse et grandeur, et de la continuation et augmentation de la prospérité qu'il lui plaisoit concéder, luy suppliant ne destoumer sa face et sa main de luy, à ce qu'il ne se mescogneust, et, s'oubliant, vint à commettre cas contre son honneur et ses commandemens, suy vaut lesquels luy ottroyast tant de grâce que conduire le peuple qui luy estoit commis à sa gloire et accroissement de safoy.Ët,s'adâressant à TEmpereur son père, avec une très- grande humilité, le remercia de la solicitude qu41 avolt eue de luy , selon le naturel et affection d'un très-bon et très-humain père , Payant fait nourrir doucement, et délicatement instituer en toutes louables et vertueuses doctrines et enseignemens, puis l'avoir eslevé et maintenu jusques en Taage qui luy devoit sembler assez fort et robuste et propre à raison et prudence, auroit eu tant de confidence et bon jugement de luy que luy résigner et donner libéralement tant de biens et patrimoines. Se retournant devers le peuple, le remercia de Tacception qu'il avoit fait de luy , Tasseurant d'une si entière administration et police , selon l'office d'un bon prince, et équitable justice , et le vouloir de Dieu , qu'il ne leur donneroit occasion de se repentir de cest adveu et consentement. Il est facile à croire que tous ces propos et pitoyables harangues ne furent tenues, et ne passèrent sans maintes larmes : mesmement la constance de l'Empereur ne peust estre adonc si ferme que la révérée recognoissance de son fils ne luy esmeust tellement les sens et affections paternelles que le contraindre en rendre tesmoignage par larmes, qui luy decouloient le long de sa face ternie et pasle , et luy arrousoient sa barbe blanche : ce que pareillement peut esmouvoir la pluspart des assistans à pitié et commisération meslée de joye. La royne Marie, douairière de Hongrie, à qui l'Empereur son frère avoit donné charge et commandement sur tous les Pays-Bas, se leva adonc de son siège, et, dressant sa paroUe au peuple, dit que depuis vingt-trois ans qu'il avoit pieu à la Cesarée Majesté luy donner ceste charge et gouvernement, elle avoit employé tout ce que le Seigneur Dieu luy avoit preste de grâce et de moyen , pour s'en acquitter au mieux qu'il luy avoit esté possible : toutefois que si en aucune chose elle avoit fait faute , ce n^estoit à son escient et de malignité 9 et prioit à chacun luy pardonner, se tenant au surplus l'Empereur son

frère pour satisfait et content d'elle. Toutes eo cerimonies et circonstances parachevées, l'Elupereur en public remit et quitta à tous ses sub* jects les sermens qu'ils luy avoient faits ^ ets'ostant du throne et siège où il estoit y feit asseoir le roy Philippes son fils , qui receut dès Tbetire les hommages et sermens de tous ses vassaux. Et en la présence et veuê de toute ceste asse»blée furent cassez et rompus les premiers seaux de r Empereur , et en mesme instant l'on apporta ceux du roy Philippes , desquels sur le champ furent scellées quelques grâces et autres dépêches. Ainsi commença ce grand empereur à se desmettre et déshériter volontairement de toutes ses amples et opulentes possessions et Estats pour eslire une pacifique vie , pour l'entreties de laquelle Ton dit que seulement il réserva l'i]sufruictde Castille (i) , et la superintendancede toutes les commanderies.

En ce mesme temps se disoit aussi qu'il eserivit lettres fort amples et gracieuses aux électeurs et princes d'Allemagne , les priant et admonestant en parolles fort graves, entremesiées de doulceur et admonition , qu'ils eussent à se réconcilier les uns aux autres, leur dédoisaBt les causes injustes qu'ils avoient à se mioer d'eux-mesme , et par mesme stile leur aileguoit et proposoit le moyen qu'ils dévoient suivre poor se restituer et faire droict réciproque : que si ils n'y vouloient unanimement entendre et pre^ la main, il leur prédisoit, et voyoit presque de^i à l'œil , une estrange et très calamiteuse roioe. Avec ce, les advertissoit de la nécessité qu'il avoit de passer en Espagne , et de la cession volontaire qu'il remettoit en leurs mains des estats et charges de l'Empire, à quoy le contraignoient et Taage et les maladies : les conseillant toate fois faire élection du roy des Romains son ûtre pour leur empereur , prince qu'ils cognolssoieni pour avoir longuement conversé avec eax, ti lequel estoit desjà meur et parvenu à l'aage qti ayme le repos et la tranquillité , selon aussi qoe naturellement il y estoit enclin ; ce qui leur estoit adonc nécessaire, d'autant que siilseslisoifD' un jeune empereur, qui fust de compicxion martiale , et qui adjoutast nouvelles guerres à telles qui regnoient et estoient si fort enflammées, ce seroit ouvrir un beau et large chemin ai Turc pour entrer encor plus avant sur leurs limites , lequel n'espioit que ceste oceasion pour pescher en eauè trouble. Enfin il leur recoœmandoit et rendoit soubs leur protection PhiliP; pes son fils , les remémorant et adjurant qoe m en sa vie il avoit fait aucune chose pour eux eî

(I) U se réserva ceot miUe écus de peiûoo.

COHKSNTAIBSS DE FRANÇOIS DE RABUTIH. [1556]

leur patrie, qai meritast estrerecogDeuë,quece fust k l'endroit de sou fils , lequel it delalssolt avec très-grandes charges, ayant bon besolng de chercher et employer tous ses amis. Que si lears aETaires ou autres privées et particulières afTections les empescholent et dlvertlssolent de leseooorir, au moins qu'ils ne luy fussent contraires et ennemis. Pareillement il envoya vers le roy des Romains Ferdinand , son frère , un docteur, homme de grande doctrlue, nommé Seter, pour prendre congé de luy, et luy déposer desa part toutes chapes et affaires de l'Empire : l'admonestaDt et priant chercher tous moyens d'accord et union entre les princes , èsquels consistoit l'appuy et accroissement de cest Empire , et par la division desquels II menassoit prochaine mine et décadence. Oultre plus , qu'il nedeMIIst de conseil et ayde, non comme oncle seulement , ains comme père et protecteur , au roy Phiiippes son fils , en considération qu'il loylalssoit sur les hras un trop fort ennemy, non seulement de luy, mais de tonte la maison d'Austrlche , le roy de France , auquel de soy seal ne pourroit s'opposer et re^ster , veu l'heur et la fortune qui avoit tousjours esté pour luy en ces dernières guerres, de sorte que , si les princes n'y remédloient, il luy seroit facile s'investir et recouvrer la pluspart des Italies et des Pays-Bas. S'estant l'Empereur acquitté et deschai^é envers ceux à qui il se sentoit tenu , ayant dressé toutes et si amples instructions qu'il peut songer et Inventer pour servir d'advertbsement et confort à sou fils , délibéra partir sDr le commencement de cest hyver. Toutefois la débilité de sa personne et la contrariété du temps, addonné à froidures, y contrevindrent, et l'empescherent, mesmement qu'en ceste saison les mers sont fort Impétueuses , et sans cesse y surviennent tormentes et tempestes aos^ que ses vaisseaux n'estoient encore prests iiyarmez, et davantage la chose la plus requise, qn! est l'argent, défailloit pour l'heure, comme le bruit estoit commun par tout. Pour ces causes, fut question différer etdtlsyer ce partement , cependant que la royne d'Angleterre faisolt diligence de serrer et amasser deniers : laquelle pour cest effet principalement avoit fait assembler tous ses Estais , et entre autres inventlonsrequist et demanda certaine somme d'argent pour payer les debtes de ses feuz père et &ere. D'autre part il y avoit encore quelques difBcultez à reigler et appaiser, pour autant qu'aucunes villes de Brabant refusoient d'accepter le roy Phiiippes pour leur seigneur , vivant encore l'Empereur. Semblablement autres villes des Pays-Bas disputoient et dlfTeroIent de rece-

voir Ferdinand , second fits du roy des Romains, pour gouverneur (1). Et d'ailleurs ploslenrs grands seigneurs, qui avoient consumé et leur aage et partie de leurs biens pour le service de cest Empereur, eu intention d'en retirer k temps recompense et avancement, se voyoient en ce partement frustrez et fort loing de leur espoir, dont ils estoient fort mal contens, et en murmurolent à bon escient. Parquoy tous ces négoces et afliaires estoient restreints et réduits en telles difficnltez, qu'il ne ponvoit encore départir sans les avoir demeslez et rangez en bonne disposition. Cependant que ces choeea se passolent ainsi ceste part , nouvelles vindrent, et s'esleva on grand murmure que le Grand Turc assemblolt une fort grosse armée pour descendre en Hongrie, et pour assiéger encore une fols Vienne en Àustriche \ À quoy voulant poarveoir et remédier, Ferdinand, roy des Bomains, sur la fin du mois de novembre, devalla sur la rivière du Danube Jnsques i. Vienne , où 11 dressa tous préparatifs pour le recevoir et reponlser, avec aussi grande confusion que la première fois qu'il y estoit descendu.

Or , pour le faire court , selon le rapport des nouvelles séditions et diverses menées qui se pratlquoient par toute l'Europe , sur le partementet retraite de cest Empereur, l'on pouvoit pronostiquer advenir lepareil temps du decei d'Alexandre le Grand , à la mort duquel son royaume , lequel auparavant avoit esté re^ et gouverné d'un seul, fut parti et divisé; et ce qu'un seul sou loit posséder, plusii 'rans ra-

virent et occupèrent : y qnl es-

toit le pins fort se si tort on à

droit , de ce que luy ei convena-

ble , en dépossédant e iis foible.

Tous ces dangers est preveoz

par le roy Phiiippes , mesmement que pour de nouveau recommencer la guerre an Boy tons moyens luy defaiIloient,promptementvoulat suivre et s'aider du conseil de son père, qui estoit de chercher la paix ou la trefve ponr le moins. A quoy le sollicitoit assiduement la royne d'Angleterre , sa femme, pour deux raisons : la première , qu'elle s'asseuroit que tant que la guerre continneroit ne jouyroit de la présence de son mary, et n'auroit ce bien de l'avoir auprès de soy , de qui mesmement elle s'atteodoit avoir encore enfans ; l'autre , qu'il seroit fort difBclIe que son royaume n'entrast en guerre suivant son party et alliance, ce qu'elle craignoit et fuyolt le plus qu'elle pouvoit, tant pour le désir de re-

(1) Le doc Eninminiel Philibert de StToie fdt cfaotit pour gouTcrueor.

GOliltBliTÀIHfeS DB FAâ!lÇOtS DB BABimif. [1556]

mettre sus la religion selon TEglise romaine , que pour éviter les insupportables fraiz , et ne susciter nouveaux mutinemens et riottes entre son peuple ; ce que les conseillers, et généralement tous les amis de chacune partie , avoient fort agréable, et en faisoient toutes les poursuites qu'ils pouvoient. En ceste intention le roy Philippes manda et pria de rechef le cardinal Pol d'Angleterre remettre sus ses premières propositions et termes de paix , comme chose qu'il desiroit leplusen cemonde, et, ce que parachevant, il luy demeureroit redevable d'une tres-estroitte et reeommandable obligation , l'exhortant et priant davantage se haster et donner commencement à ce sainct œuvre avant qu'il fust révoqué du Pape, qu'il craignoit estre de bref. Pour satisfaire auxquelles lettres iceluy cardinal Pol deslors en communiqua à l'ambassadeur de France qui estoit en Angleterre ; et a esté dit encore plus que la royne d'Angleterre, et luy peu après, en escrivirent au Roy ^ avec si grandes inductions et remonstrances , qui importoient tout le repos et bien de la Chrestienté , que , comme il est prince débonnaire et qui ne venlt difTerer à se soubsmettre à toute équité pour le faict et utilité universelle , facilement y consentit et s'y accorda. Mais pource que, pour resouldre une paix universelle, telle et comme la proposition le portoit , par un lien indissoluble de mariages , et que pour cest effect il falloit un long traict de temps pour tAdter et diffinir de toutes choses , trefves furent accordées entre tous ces princes dès ce temps , qui estoit sur la fin du mois de janvier, pour cinq ans revolUz et finiz , cessans toutes guerres et discords d'une part et d'autre, et les traictez de toutes trafiques et commerces de marchandises en leurs pays et contrées tant sur terre que sur mer , ouvertes et libres , avec plusieurs autres circonstances et pactions qUe l'on peut veoir es articles de ces trefves. Lesquelles toutefois ne furent publiées à Paris que le seizième de février en cest an ; et depuis le comte de Lalain vint trouver le Roy à Blois sur le commencement du mois d'avril ensuivant, pour estre confermées de Sa Majesté , ainsi qu'au cas semblable M. l'Admirai de Chastillon alla à Bruxelles par devers l'Empereur et le roy Philippes, pour estré conclues et jurées de leur part.

L'ouverture et commencement de ces trefves, transigées et passées ainsi facilement entre ces princes auparavant tant irritez et aussi-tost rappaisez , sembloit estre un œuvre de Dieu et inspiration divine, desquelles beaucoup de personnes espëroient advenir une paix de longue durée et perpétuelle. Et , par le moyen de ces

mariages , mesmement de dom Carlo, iils aisni du roy Philippes, et prince d'Espagne, btu madame Isabel, fille aisnée du Roy, et antres qui côtoient en termes , l'od s'attendoit de veoir encore un coup ces maisons de Francis et d*Espagne unies et conjointes de toute amitié, comme anciennement elles ont persévéré par longaesannées. De sorte qu'estans ainsi les phis grands princes de l'Europe alliez et bons amis , ils tieadroient tout le reste du monde en obeyssance; et n'y auroit celuy, tant grand fùsl-il , quis'osast bouger pour brouiller et remuer quelque mauvais mesnage; et, pDur résolution, que, s'accordaiis bénévolement leà princes , attesi^ rolent et y seroient induits et conti'aincte leurs subjects. Mais les traverses et diverses menées qui, en si peu de temps qu'elles ont duré , ont esté conduites, et les maux et naatheurs qu'elles convoient, ont fait apparoir depuis UûiTe^sell^ ment tout le contraire, et ont fait cogDOistreet croire à chacun que c'estoit un songe oq, à mieux dire, une attente de l'issue de ploslean couvertes et dangereuses eUtteprtses qui se brassoient bependant, lesquelles avoient besoingde tempbrisement et laps de temps. Combien qj» de si ardue et haûlte matière Je ne veux et oe me appartient ëstre juge et arbitre , me couteotant en descouvrir aucunes et les plus apparentes causes et ce que depuis en est succédé, eteo remettre le jugement à toute personne oeotR et qui ne sera picquée et transportée d'aucone affection particulière; si l'on veult en oest endroit rapporter en jeu les avantages que le Roy avoit obtenu sur ses ennemisaux premières peti^s, tant en Italie, Piedmont, Corsegue,qti( en ceste Gaule belgique ; Si , avec Cela, roii \tà adviser et avoit* esgarà aux accessions, ligues et alliances qui luy eàtoieUt offertes de toutes parts, pour veoir luire et prospérer de plus en plus sa fortune, et celle de ses ennemis diminuer et périr ; et si d'ailleurs Ton vient à examiner les aifoires de l'Empereur , les haines et inimitiez qoi luy estoient portées, Tabbréviation de ses joars. les charges fort pesantes et onéreuses qu'il d^ laissoit à son fils, avec tous moyens Ibrtcoarb pour y satisfaire, je croy que, tout bien e^ché et considéré , l'on trouvera que la nécessite, a contraint l'un de tenter et eS|>rÔUver la bono^ volonté de l'autre. Toutefois , pour n'user beiocoup de papier en ces procès , et h'estre SQ^ en ceste cause , comme j -ay dit, j'en laisserai U décision à quelque autre de meilléClr jugement que moy, pour reprendre et continuer mon pn>- {losé discours.

Au mesme temps que les choses que fa; e»* crit cy-dessus estoient passées et se tmttoîoA

COHHHNtAÎRES DE FRANÇOIS DE lUEUTIN. [1556]

de par-deçà, nouveaux troubles et renouvellemens de guerre se demenoient en Italie , mesme-

ment à Rome; car ayant esté, selon que j'ay nissant au surplus le chasteau Sai^ct Ange

déduit briefvementcy-devant, le cardinal Theatin, de Fancienne maison des Garaffes , neapolitains, esleu pape, poorce que, de toute ancienneté , cette maison et celle de Melphe , qui luy est proche et alliée , ont esté inclines et comme dédiées à ia bienveillance et faveur de la couronne de France > et aussi que desdites maisons plusieurs seigneurs , déshéritez par l'empereur Charles à petite raison et cause, s' estoient retirez et estoient encore au service du Roy , où ils ayoient trouvé toute doulceur et humanité , et aosqaels Sa Majesté avoit départy tous moyens et bienfaits pour les maintenir de par deçà selon leur grahdeur et qu'ils le méritoient , les Impériaux , incontinent après son élection , suspectèrent ce pape estre françois et de favoriser le party du Roy, imaginant que, s'il vivoit longuement, il s'employeroit Jusques au bout, et ferait tous ses efforts d'admettre et rappeler les François en Italie; que, soubs le prétexte que TËglise romaine prétend le royaume de Naples estre de son propre et domaine , et avec les donations qui en ont esté faites aux princes de France , conformées par les precedens papes , et autres querelles que le Roy y demande , il luy en feroit nouvelle ratification et raidèroit de son secours , en intention de s'en prévaloir , et que ses parens et alliez seroient restituez en leurs biens et avec ce auroient commandement et superintendance non seulement en ce royaume , nuds par toute l'Italie. Parquoy plusieurs cardinaux espagnols, et autres seigneurs Italiens, tant séculiers que de l'Eglise, adhérans et tenans le party de l'Empereur , mesmement de la maison des Golonnois et leurs alliez , commencèrent à conspirer contre luy , pour la doute , à mon advis , et crainte qui les tenoit desjà à la teste de tomber en rabais et diminution de leur pouvoir et crédit , si ceux de la maison de ce pape venoient à s'aggrandir et avoir authorité de par delà ; de sorte que , pour donner commencement à leur entreprise , et pour demeurer les plus forts dans Rome, pourveurent et munirent leurs palais et maisons de toutes sortes d'armes, afin d'armer subitement gens de guerre qu'ils y ameneroient secrettement , et tous ceux qui se trouveroient de leur faction. Tous ces monopoles et conspirations estans descouvertes et venues à la cognoissance du Pape, en premier lieu, au plustost qu'il fut possible , fit serrer et amasser tant de gens de guerre , de cheval et de pied , qu'il peust recouvrer, et les fit entrer dans Rome, et départir et ordonner es places publiques et corn-

munes à faire asseml)lées, et devant les palais et domicile de ceux qui luy estoient suspects, four-

d'hommes esleuz etâdeles, àce quMl demeurast en tout et partout le maistre et supérieur. En après fit faire recherche et Visitation des logis de tous les cardinaux, tant espagnols que françois et italiens , et généralement de tous les seigneurs et gentilshommes romains , et de tous ceux desquels il se doutoit; et là où furent trouvées armes et bastons de guerre plusque decoùstume et raison , les fit enlever et transporter : avec ce , par mesme moyen , fit retenir et arrester prisonniers ceux qu'il avoit sceu autheurs et conducteurs de ceste brigue et menée , entre autres le cardinal de Salncte Fleur, et les seigneurs Camille Colonne , Julian Cesarin et Ascanio de La Corne ; et, pource que ceste maison des Colonnois et celle des Ursins , unies et conjointes d'alliance et amitié, estoient les deux principales et premières maisons de Rome , et les plus riches et puissantes pour luy nuire , lesquelles mesmementon luy avoit rapporté et sçavoit a voir conspiré contre luy, et que, pour s'asseurer des moindres et inférieurs , il falloît s'attacher aux plus grands et les matter et afToiblir lesprenriers, il envoya certain nombre de soldats , tant de cheval que de pied , pour réduire et remettre entre ses mains tout leur Estât et domaine , et se saisit des chasteaux d'iceux Colonnois, la pluspart desquels sont aux portes de Rome de très-grand revenu , comme fut fait au semblable de la ville de Rrachiano , capitale de la seigneurie des Ursins. Par ces moyens , se voyans iceux Colonnois fort affoiblis , et tous moyens leur estre retranchez de se pouvoir relever et d'eux mesmes restituer en leurs biens, recoururent à l'Empereur et au roy Philippe son fils, s'advoiians leurs vassaux et leurdemandans secours; ausquels ils firent trouver si mauvais et aigrirent tellement le faict et institution du Pape , et pervertirent de telle façon Tordre auquel il avoit procédé en la preuve et punition du crime de la conspiration délibérée contre luy, que facilement ils s'accordèrent à les secourir , aussi que la secrette haine quMI portoit de longue main à ces maisons de Caraffe et de Melphe les y pouvoit légèrement induire. Et pourtant mandèrent aux ducs d'AIbe et de Florence serrer et amasser toutes les forces qu'ils avoient de par delà, avec autres nouvelles qu'ils y firent joindre, avec lesquelles ils eussent à noh seulement remettre les Colonnois et leurs alliez en leurs biens et possessions , mais à entrer plus avant es terres du Pape qu'il seroit possible, et, se fortifiaos le plus près de Rome qu'ils pourroient , le tenir^ et tous

GOMMENTAIBES DE FRANÇOIS DB BABCTUr. [1556]

ceux qui luy adhereroient , en telle subjection , qu'il ne luy restast aucun espoir de secours , de manière qu'il fust contraint à se reunir et condescendre à leur volonté , comme ses prédécesseurs avoient fait. Ce qu*eux exécutans à toute diligence , selon que le temps et toute commodité leur permettoient I se saisirent et regaignerent sur le Pape plusieurs chasteaux et forts , et rendirent aux Colonnois une partie de ce qui a voit esté prins et occupé sur eux ; puis, bastissans plusieurs forts à Fentour de Borne , près d'Hostie , et sur la rive et le cours du Tybre , rendirent lePapeassiegéaucbasteau Saînct Ange, toute ceste grande ville en estroite nécessité et crainte^ et grande partie des alliez et amis du Pape fort desnuez de puissance et bien estonnez. Pour lesquelles occasions et rigueurs injustes , fat contraint le Pape demander secours au Roy, comme au premier fils de TËglise, luy envoyant par le cardinal Carlo Garaffe , son nepveu et légat, un chappeau, telqu'estoient anciennement ceux des sénateurs romains , et une espée , signifiant la tuition et défense de TEglise et Sainct Siège apostolique. Lequel estant venu trouver le Roy en son chasteau de Fontainebelleau , sur la fin du mois de juin, en cest an mil cinq cens cinquante six , mit entre les mains de Sa Majesté, avec grandes cérémonies, les offres et presens que le Pape luy faisoit ; et, selon sa charge et ce que luy estoit ordonné , somma et adjura le Roy du secours qu'il devoit donner , à la nécessité , au pasteur et premier chef de toute la religion chrestienne , comme son devoir Tobligeoit et son plus excellent tiltre le portoit, selon aussi que ses prédécesseurs ravoient observé; lesquels non seulement le bien et revenu de TEglise avoient augmenté et accren , mais plusieurs fois , les armes au poing , avec toutes leurs forces , avoient remis et restitué en leurs sièges les premiers et anciens papes , desquels ils estoient déboutez et demis par les tyrans et princes ambicieux , ainsi que de fresche mémoire son feu père avoit fait le pape Clément ; adjoustant autres remonstrances et causes qui pouvoient esmouvoir un grand prince courageux et hardy , à entreprendre la protection et sauvegarde d'un œuvre charitable. Âusquelles sommations et réquisitions Ton dit le Roy avoir fait response qu'il voulolt ensuivre et ne voulolt en rien différer à ses prédécesseurs en tous œuvres de vertu , et qui estoient selon Dieu et son devoir; ains qu'il essayeroit de faire encore mieux, s'il luy estoit possible, et ne faisoit refus de secourir le Sainct Siège apostolique, et le Sainct Père qui y estoit assis et ordonné en chose juste et d'équité , après en avoir toutefois donné advis à PEmp^reur et au roy Philippes, et

leur en avoir proposé toutes deues et gradeoses remonstrances, afin de moyenner ce différent par une voye pacifique , sans de nouveau mettre les armes au feu , pour la crainte qu'il avoit d enfreindre les trefVes et interrompre la paix, laquelle, avec très-grand désir , il esperoit obtenir pour le bien et repos universel. Ce qu'il assenn faire en brief , et , la response ouye , en advenir le Sainct Père , avec asseorance de filiale obéissance et de ne luy défaillir en sa vie de tonte a puissance.

Le cardinal Garaffe , estant ainsi bien adverti et instruit de la volonté et certaine affection de Sa Majesté , peu de jours après s*en retourna à Rome. Et , d'autre part , le Roy, selon que hy peu sçavoir , advertit l'Empereur et le roy Pbilippe des torts que l'on improperoit (i) au Pape, leur declairant appertement toutes les conspintions qui avoient esté mises en avant et pratiquées contre sa propre vie et personne , desqudies il estimoit la vérité n'estre jamais venue à leareognoissance , et croyoit fermement eux n'y avoir voulu et ne vouloir encore donner port ne favear. Ce que luy donnoit occ^ion les prier très-aft'ectueusement que telles molestes et troubles qn'on luy suscitoit cessassent, et que les injures inji^ tement attentées à sa personne fussent reparé» et chastiées. En quoy ils feroient œuvres dignes de princes chrestiens , et à quoy ils estoieuttoos tenuzetobligez par tous droictsdivinsethomaiQ&. qui les astraint maintenir jusques à exposer le4m propres vies, la foy de Dieu , et son église et religion , et le souverain prestre , comme cduy qui est constitué au premier degré ; lequel, en sa ite^ cessité, ne pouvoitdu moins que leur demander secours, comme , de sa part , il l'en avoit de$)a sommé et requis instamment ; dont il les aToii bien voulu advertir , à ce que , pour si marnais occasion, ils vinssent derechef entrer en picq&e et à recommencer la guerre , ce qu'il ne desiroi: faire ny advenir de son costé.

L'on a voulu dire que la response que le ro) Philippes y fit en peu de parolles estoit assez a:gre , à sçavoir que , de sa part , il desiroit la eofitinuation des trefves et encore mieux la paix. sT estoit possible la parfaire; mais qu*il avoit tiHijours trouvé le Pape et toute son afQnité tant ennemy et malveillant de sa maison , que quiconque se declaireroit son amy et entrepreodflxt sa défense , il le tiendroit pour ennemy. Si Uik estoit sa responce , elle faisoit assez demonstntion qu'elle estoit sa volonté , et que ces treAe>, accordées par nécessité , ne pouvoieat avoir iooç cours et durée. Toutefois, celle do Roy estoit

(I) Reprocboit.

COMMBNTAIBES BB FRANÇOIS D£ BÀBUTIN. [1556]

desjà tant gagnée et vaincue d'an désir de mettre fin au travail universel , et d'ailleurs tant surprise et persuadée de Tasseurance que Begnard, ambassadeur du roy Piiilippes, luy repliquoit ordinairement que la Majesté de son maistre ne desiroit rien moins que la guerre , et ne procuroit autre chose que condescendre à toutes conditions raisonnables pour un tel et grand bien , veu qu*à la transaction des trefves en ceste intention, s'estoit ainsi qu'on avoit voulu , rendu facile et traitable, qu'il ne pouvoit croire et imprimer en son esprit que , pour cause si injuste et mal fondée, voulust de nouveaurentrer aux premières arres de guerre, et que par lay réitérassent les malheurs à demy oubliez, mesme à son advenement. Pour le moins le Roy esperoit que si l'Empereur et son fils proposoient secourir les Golonnois , comme leurs vassaux et soobmis en leur protection ^ contre le Pape, qu'ils disoient leur ancien ennemy, qu'encore qu'il aydast et secourust le Pape , qui l'en avoit sommé et requis , comme tout droict et Justice luy ordonnoienty ce nonobstant se maintiendroient toQsjours les trefves de pardeçà.

Et tant persévéra en ceste opinion y qu'il n'estoit aucunes nouvelles, tant que l'esté dura, d'envoyer secours au pape , jusques à ce que ces clameurs et plaintes des estranges oppressions que l'on faisoit au Sainct Père redoublèrent aux oreilles de Sa Majesté, et qu'il fut sceu que les ducs d'Albe et de Florence s'estoient desjà de tant advancez que d'estre fermez et parquez aux portes de Rome, et le Pape enfermé et reduict en grande captivité au chasteau Sainct Ange. Et d'ailleurs que le seigneur Octavien Farneze, à la sollicitation des Impériaux et des cardinaux Farneze son frère et Saincte- Fleur son cousin, après avoir receu du Roy toute douceur , confort et ayde , s*estoit révolté devers ceux qui auparavant , après avoir procuré la mort de son père, le vouloient deshériter. Estant aussi adverty seurement que le progrès de toutes ces forces tendoit à chasser les I François de toute l'Italie et Lombardie, et ranger le Pape à recevoir' toutes telles conditions qu'ils luy proposeroient, ne peut plus tempoviser et attendre, et luy fut force à la haste dresser une armée sur le commencement de ïhyver , et y envoyer M. de Guise , qui fut contrainct, pour diligenter, passer les montagnes de Savoy e et les Alpes, aux grandes froidures, avec infinité de travaux. Voilà, à mon Juge- Dent, fune des principales causes de la rouplore des trefves , et dont l'on dit que ces demie- Ics guerres sont renouvellées.

Quant à rechercher les choses de plus loing ,

Page 1