I. C. D. M. T. Vlî
et dire que c'estoit une couverture que l'on prenoit pour tascher à recouvrer le royaume de Naples , su3rvant l'opinion de quelques-uns , et sur cela débattre les raisons de Tune et l'autre partie, pour réfuter l'une et colorer l'autre, je laisse, comme J'ay dit, ceste charge aux bons orateurs et à ceux qui ont veu et sont appelez aux privez et plus secrets affaires de tels et si grands princes , et qui tirent d'eux grandes récompenses et bénéfices, pour défendre leurs querelles à coups de plume. Et pourtant , sans m'esloigner par trop de mon propos , Je me parforceray monstrer et faire paroistre à toutes personnes de bon Jugement , que ces trefves n'estoient qu'une dissimulation, ou , si l'on veut, un repos et reprise d'haleine pour recommencer de plus belle , quand le pouvoir et le moyen seroient recouverts, ou, pour parler encore mieux à la vérité , quand l'on verroit quelles issues auroient plusieurs secrettes et dangereuses entreprises qui se traittoient couvertement.
Mais , pour venir aux principales causes de la roupture des trefves de pardeçà , nous tenons pour certain que le roy Philippes et les Impériaux ont commencé les premiers, ce qui se peult vérifier par plusieurs moyens et effects , que Je n'aurois presque besoing adjouster icy, ayans esté desjà imprimez et publiez par tout le monde ; toutefois pour faire preuve par mesme moyen de mon argument et proposition , j*eu ay bien voulu discourir quelques uns des principaux. Et , pour le faire court , sans faire grandes clameurs du rigoureux traitement qui a esté fait à noz prisonniers de guerre , plus cruel que ne pourroit estre celuy des Mores et infidèles , laissant à part , ainsi que chacun le sçait , comme M. de Bouillon fut iniquement et proditoirement empoisonné et vendu mort, il est tout notoire que , bien peu de Jours après l'accord et transaction des trefves, lors que pardeçà l'on ne pensoit qu'à se resjouir pour l'espérance que chacun avoit de la paix , fut trouvé et vérifié , par la voix et confession des conspirateurs mesmes, que plusieurs surprises et machinations avoient esté dressées sur des principales villes et en divers endroits de ce royaume : comme des soldats de Metz qui avoient entrepris rendre et trahir la ville , à la poursuite du comte de Meigue , gouverneur de la ville de Luxembourg, et à l'adveu du prince de Piedmond ; celle d^autres soldats sur la ville de Bordeaux , en Guienne , à la conduite du sieur de Barlemont , général des finances de l'Empereur , un peu avant Pasques , un mois après les trefves accordées. Peu de jours ensuyvans fut surpris près La Fere en Picardie , un ingénieur , conducteur de fortiflca-
COMtfKNTÀIBfiS DIS FBiNÇOIS DE BABCTIN. [1556]
tioQS, nommé Jacques de Flectias, qui advoua et confessa avoir esté envoyé par le prince de Piedmont , pour recognoistre et dresser portraicts des principales villes de la frontière, mesmement de Montereul, Sainct- Esprit de Rue^ Dourlan, Saioct-Quentin et Mesieres, et, pour cest effet , luy avoir esté fourniz deniers par son commandement. Encore pourray-je adjouter une conspiration , estrange entre clirestiens, d'un soldat provençal, qui avoit esté pratiqué et tellement suborné avec grandes pro* messes et présens , qu'il avoit entrepris empoisonner les puits de la ville de Mariembourg , et par là faire mourir misérablement tous les gentils-hommes et soldats qui estoient dedans , pour de tant plus faciliter la reprise d'icelle ville. Toutes ces entreprises ont esté si publiées et sont encore si fresebes et manifestes , qu'euxmesmes ne s'en sçauroient eslaver et répliquer le contraire.
Ainsi ces causes semblent assez suffisantes pour avoir donné juste occasion au Roy de s'en resentir et d'estimer que le roy Philippes et les Impériaux auroientles premiers, en contrevenant à leur serment, fait ouverture de la guerre de pardeçà , d'autant que tous contracts et accords, qui se traittent mesmement entre les princes, estant exemplaires de plus grande confirmation aux loix et décrets qu'ils érigent, doivent estre non seulement sans dol et malignité, ains exempts de toute suspicion, veu que en cela leur seul fait particulier n'y est compris, ains tout le bien et repos universel y consiste. Donques en ces beaux et honnestes exercices , fort différens aux promesses précédentes et affermées en bonne foy, se passa la meilleure part du temps de ces trefves. Outre tout cela encore Ton pouvoit sçavoir de pardeçà que , tant s'en falloit que le roy Philippes désirast réconciliation et amitié pacifique , qu'il sollicitoit le roy de Roheme et les potentats des Allemagnes à entreprendre la guerre contre le Roy pour le recouvrement des villes franches , et que , de sa part, au lieu de donner congé et licencier ses capitaines et soldatz , et rompre son appareil de guerre, il faisoit plus que auparavant extraordinaires préparatifs , mesmement d'argent. Finalement il est tout manifeste que , ne pouvant plus contenir ses entreprises , les garnisons du Mesnil commencèrent à courir sur le plat pays à Tentour d'Abbeville et Sainct Esprit de Rue , et celles d'Avanes et de Cimetz vers La Chapelle, Rozoy en Thirasse et Aubenton, soubs ombre de dire que la nécessité les contraignoit , estant adonc la famine fort grande devers eux.
Estant ceste première année des trefves, UU, brouillée et diversifiée des varietez d'acddents et menées dissimulées que j'ay aucunement touché et déclaré cy-dessus , et passée jusquessor la fin du' mois d'aoust, l'empereur Charies, voyant les affaires de ce règne , et sa santé an lieu d'amendement tous les Jours empirer , résolut, sans davantage temporiser , passer en Espagne; et au partir de Bruxelles prit le cbenàD à Gand. Au quel lieu appella les ambassadenr» residans près Sa Majesté , et leur donna wim heure d'audience le mercredy 26 de ce mois ^ les faisant entrer les uns après les autres eo si chambre; où il ne tint en général autre langiase que leur remonstrer sa vieillesse et indisposltioQ; les priant vouloir faire bons et dignes offices d'eux, au bien et advantage de la chrcstienté, protestant au nonce [c'est celoy qui est eomme ambassadeur du pape] que toute sa vie il a^oit aymé et défendu le Sainct Siège apostoHqne, i celuy|de Venise, qu'il honoroit cesteseigneurieet republique , de laquelle il a aussi toute sa \k désiré la liberté et conservation , sçachant cooh bien elle nourrit et entretient le repos de Fit!lie; que son fils suyvroit le mesme chemin, inv ayant laissé par exprès commandement et testsment. Aux ambassadeurs de Ferrare et de Maatouê , il dist paroUes générales aussi, et m peu plus particulières à celuy de Florence , lecba> géant escrire à son maistre ne Jamais prester l> reille à nouveaux desseings ny entreprises, A ne rien de soy brasser sans en advertir le rov son fils, comme il avoit fort bien fait jnsques a présent, et dont il ne s'estoit pas mal tronvê. ainsi qai\ y paroissoit. Iceluy ambassadeur, qui est evesque , se meit à le vouloir dissuader d^ son partement et remonstrer que tous ses p^ chers et fidèles serviteurs s'en esbahissoiwt, considéré mesmes que toutes raisons et bos^ discours estoient contraires à telle résolutioo. «i qu'au lieu d'aller en Espagne il faudrait toomer vers l'Italie, ou pour le moins n'abandonner $•« fils, qui se pourroit aider et secourir éf soa prudent conseil. A ce propos FEmperenr mpondit qu'il ne pouvoit pas estimer qu'un \i^ prince, mal disposé et affiigé de toutes partie comme luy, peust ce qu'un jeune prince poc* voit; lequel il laissoit si bien instruict et ea s. bonne volonté de se monstrer grand et hm^f de guerre , s'il falloit y entrer, que l'oncoewî^troit que son absence ne apporterait aucun docv mage à ses amis. Et là dessus voulant ceteve^» derechef lui inculquer et remémorer les af!aiï« et grandeur de ce monde , Sa Majesté J'iot^' rompit , le priant croire que ses pensées et c00tations n'a voient plus rien deoommiiD âftc^
C0HUBNTAIUC8 DB FRÀHÇOIB DB BABIITIN. [1566]
monde , auquel il dlsoit adieu et à Iny aussi; et là dessos se départirent.
Le vendredy ensuy yant il partit de la \ille de Gand, et alla coucher à Saîl , petite bourgade distant de là cinq lieues , et le lendemain il passa le bras de mer qui est entre ledit Saîl et Tisle de Zelande, n'estant ce bras de mer large que de quatre lieues, qui sont neuf de distance deGand à icelle isle , laquelle n'a que sept lieues de tour ; mais elle a trois petites villes les unes près les autres ; oùestoient tous les vaisseaux et l'armée qui dévoient porter et conduire TEmpereur. Ces trois villes sont Flesseing , Herinnes et Meldel)ourg9 ausquelles toutefois ne logea point, mais à une demie lieuë du port , en un petit chasteau , nommé Lambourg , appartenant au seigneur de Montlambes. Les deux roynes Ëleooor et Marie partirent de Gand un jour après TËmpereur leur frère , et allèrent d'une traitte jusques à la ville de Flesseing, proche dudict chasteau , où ensemble attendirent le bon vent et le temps propre pour partir , estant adonc Tarmée preste et les avitaillemens faits ; vray est qu'il restoit encore quelque payement aux mariniers; mais les marchands d'Anvers y arrivèrent aussi tost pour y satisfaire. Le roy Philippes conduisit jusques à Saîl l'Empereur son père , et là il print le dernier congé de luy et luy distle dernier adieu. Voilà le triste département du père et du fils , des plus grands princes de toute l'Europe , des deux tantes et du nepveu ; qui ne fat, comme il est facile à croire, sans trèsgrands et très-aigres regrets, se retirant des parties de deçà, et comme des misères de ce siècle inconstant et mobile , le plus grand empereur et le plus renommé qui ayt régné depuis Charlemagne. Leroy Phiiippes retourna à Gand, où il se vit si accablé de requestes et debtes , qu'il ne luy sembioit pour l'heure en pouvoir sortir de sa vie , n'y avoir le moyen de retourner si tost en Angleterre; car les estats de par delà se monstroient adonc si rebelles aux contributions, que l'on n'entendoit quasi par tout qu'une voix commune d'un peuple qui a envie de ne longuement supporter telles oppressions, qui estoient à la vérité telles, et si extrêmes, qu'eux mesmes n'en attendoient qu'une ruine et dangereuse révolte. Le duc de Savoye , sur lequel alors reposoit l'entier gouvernement de ces Pays-Bas, fut contrainct, quelques jours auparavant le partement de l'Empereur, retourner à Bruxelles avec tout son conseil ^ où les estats estoient demeurez , pour les persuader d'aider et secourir le Koy , afin que l'on peust payer aux frontières ce qui estoit deu , et pour fournir quelques deniers au Boy pour son voyage , ne pou-
vant aller en Angleterre sans cela. Ce que premièrement lesdits estats et princes estans à Bruxelles avoient quelquement ( i ) accordé ; toutefois depuis le tout fut renversé et remis en controverse.
Tel estoit le changement que prenoient les affaires de par delà, ausquelles sur toutes choses le roy Phiiippes desiroit que celles dltalie peussent donner aucun repos et surseance à la confusion en laquelle il se voyolt, combien qu'elles loy succedoient tout au rebours, pource qu'adono les nouvelles estoient telles, que le Pape avoit du tout refusé et rejette celuy qui de la part du duc d'Albe, et autres tenans ce party, luy avoit voulu faire quelque ouverture de paix. Aussi au mesme instant le Pape renvoya quérir, et rappella le nonce qu'il avoit devers le roy Phiiippes; duquel iceluy nonce prenant congé , Sa Majesté Tasseura, avec toutes protestations, de sa bonne volonté envers la saincteté du Pape. Mais le plus grand ennoy et regret qui de ce faict troublast l'Empereur et son fils estoient les menasses que Ton leur rapporta que le Pape les vouloit excommunier, et le duc de Florence, avec tous leurs fauteurs et adherens. Il est incroyable combien l'Empereur pour cela estoit en peine , comme il a esté sceu par hommes dignes de foy qui Ten veirent plaindre en sa chambre deux heures avant son partement , et du grand tort qu'on luy faisoit pour quelque vengeance. Au surplus, le roy Phiiippes, suivant l'expresse ordonnance que son père luy avoit enjoincte de recognoistre et n'oublier ses serviteurs, et rechercher ceux qui pouvoient pour son service et augmentation de sa grandeur , par personnes exprès interposées faisoit attirer et regaigner en toutes sortes de promesses tous ceux qu'il sentoit reculez et absentez de son père et de luy, et quelquefois mal à propos, donnant et distribuant en l'Empire de fort riches présens et dons à personnes où il estoit aussi mal employé qu'il estoit possible, pour la petite condition dont ils estoient et le peu de moyens que ils avoient. Car, quant aux grands et principaux , il s'en trouvoit peu qui voulussent approcher de luy , tant la fresche mémoire du père et de l'Espagne leur estoit odieuse.
M. de Guise, lieutenant gênerai pour le Roy en l'armée que le Roy envoya en Italie pour secourir le Pape , montant au nombre de douze ou quinze mille honmies de pied, de quatre à cinq cens hommes d*armes, et sept ou huict cens chevaux légers , avec messieurs d'Aumaile et mars quis d'Albeuf , frères de ce prince, le duc de
(0 Presque.
Tfemours, comte d'Eu , et visdame de Chartres, et plusieurs autres grands seigneurs et gentilshommes françois, partit de France au mois de décembre. Lequel , nonobstant tous labeurs et travaux des montagnes de Savoye et des Alpes, et les insupportd>les froidures et passions que Geste saison d'hyver traîne communément après elle, feit si grande diligence, qu'en peu de jours ayant passé tout le Piedmont, se trouva bien avant en Lombardie, sans aucune rencontre et résistance ; et après avoir emporté d'assaut la ville de Valence sur le Thesin et mis en pièces quelques Espagnols qui lui cuidoientempescher le passage, se rendit heureusement en Italie. De la venue duquel estant adverty le duc d'Albe, craignant expérimenter la première furie des François, ou bien par faute de vivres et d'argent, leva le siège de Rome , et se retira sur ' le royaume de Naples , garnissant les places fortes des limites de soldats et munitions, pour attendre l'entreprise des nostres. Le duc de Florence , pour sauver le plat pays florentin et ses oolonfes et appartenances du gast et dépopulation , et pour avoir loisir de fortifier et munir ses forteresses, feit semblant de prester Toreille à quelque alUance avecques le Roy : toutefois les choses ne s'estans peu accorder , se sentant bien soustenu et prochain de son secours , se retira dans sa ville , et se contint sur ses gardes : de sorte que le seigneur Pierre Strossy , mareschal de France , qui estoit party des premiers , et qui s'estoit enfermé dans Rome avec autres gentilshommes, capitaineset compagnies françoises, pour soustenir le siège et défendre la personne du Pape et la ville, avant que M. de Guise fust arrivé , avoit desjà combattu et pris la pluspart des forts et bloculs que les Impériaux avoient basty et remparé à l'entour de Rome et sur le Tybre. Ainsi fut le Pape remis en liberté , et ceste très-ancienne ville , avec toute la province circonvoisine , reasseurée et ostée de la captivité où leurs ennemis se promettoient la rendre en
bref.
Or durant le temps de toutes ces exécutions
COHlfKNTAIBBS DB FBANÇOIS BB BABUTTN. [1556]
il n'estoit encore-nouvelles de guerre de pardeçà, sinon que par murmures Ton pronostiquoit qu'en bref Tune donneroit commencement à l'antre, selon que desjà le pouvoient donner à penser et faire croire les preparati&quiestoientappareilki de la part duroy Philippes : comme il advint que peu de jours ensuyvans l'on rapporta que les garnisons d'Artois et Henaut estoient renforcées, et les villes remplies de gens de guerre , sam qu'on peust entendre la cause , sinon qu*il futdit y courir un bruit couvert eux vouloir explote quelques secrettes entreprises en Picardie, en des principales villes de la firontiere, où âi avoient intelligences. Parquoy s'y estant retiré M. r Admirai, qui en est gouverneur, et ayint assemblé les garnisons ordonnées en cette province , les voulut prévenir et jouer an plus fis, asseuré que Tennemy faisoit le semblable , et eo ayant commandement ; de façon que sur le commencement dej'anvier, la veille des Roys, s estant embusqué près la ville de Douay , faillit à y entrer et la surprendre la nuict , pendant que ceux de là dedans , qui s'estoient ce soir eoyvrez à crier le Roy boit, estoient à cuver et reposer leur vin et cervolse (l) , et ce, sans ane vieille qui donna l'alarme et qui esveilla le guet à fine force de crier , à laquelle trop tost et trop témérairement s'estoient descouverts quelques soldats françois. Ayant Mly à celle là, depuis retourna à Lans en Artois, où il entra, et M ceste ville pillée et saccagée : où les ennemis ont reproché et fait grandes plaintes après y avoir esté perpétrées et commises de grandes cmsiitez par les François. Ce sont les causes et preuves que les Impériaux allèguent pour monstrer que nous avons les premiers enfraint iestrefres, et contrevenu à nostre foy et promesse ^ quo? que , comme dit a esté, ils eussent diversemeat commencé les premiers. Depuis ce temps les ga^ nisons et soldats de chacun costé et partj eommencerent à courir les uns sur les autres , et à se chercher et rencontrer conmie ennemis : et ainsi commença la guerre de pardeçà.
(1) Bière.