LIVRE NEUVIESME
Def préparatifs pottr le renoof ellement de la gaerre d'entre le roy Pbilippea et le Roy. -* Des sièges et prises de Saioct-Qoentin, Hao et le Gastelet, et de U renoootre et rontte des François» adfenue le jour de Sainct-Laaitot. — Ensemble de plosiears choses depuis adteones et eiecotées en oe temps, josqaes ao mois de janf ier en eest aof557.
[1557] Estant de nouveau la guerre criée et (myerte entre le roy de France et le roy Philippes en toutes les parties de TEurope où leur puissance s'estend , sur terre et sur mer, il ne fût pareillement question que de nouveau rechercher et inventer tous moyens pour recouvrer argent et amasser gens de guerre ; et en cela ne faut douter que tout le peuple en chacun Estât n*enst à grandement souffrir ; car , outre les imposts ordinaires où le populaire est contribuable, nouveaux snbjects , taillons , emprunts particuliers , furent mis sus, avec une grande foule et surcharge. En quoy furent^ semblablement compris les ministres et beneflciers en TEgUse, cottisezpar ampliation de dedmes à Téquipollent du revenu de ienrsdits bénéfices. La noblesse et gendarmerie, retournant freschement de la guerre précédente, qui se promettoit avoir quelque peu de repos pour se remonter et mettre en équipage , et pour donner quelque ordre à leur mesnage et famille, Ait derechef rappellée , tant pour comparoir aux rieresbans que pour se trouver es compagnies , esqnelles plusieurs gentilshommes sont enrôliez. Commissions furent despeschées à plusieurs capitaines pour faire nouvelles levées de gens de pied , et pour remplir les vieilles bandes qui estoient es garnisons sur la frontière, combien qu*adonc toute la France estoit fort destituée de ia pluspart des meilleurs et plus expérimentez soldats, pour avoir esté les compagnies d'eslite envoyées en ce voyage d'Italie, et le surplus avec grand nombre de la noble Jeunesse Tavoir entrepris , tant pour l'espoir d'y voir diversité de choses que pour davantage s'exerciter au fedct des armes : ce qui retourna en après à nostre grande perte et dommage, comme depuis s^est veu. D'estrangers le Boy en feit peu venir de par deçà, seulement neuf ou dix mille Allemans, et huict cens ou mille pistolliers, que le Reingrave retira et amena. Le roy Philippes au contraire [comme J'ay quelque peu touché cy-devant] avoit de longue main mis ordre et pourveu
à dresser ses forces autant belles et grosses qu'il luy estoit requis pour exécuter haute entreprise et esprouver sa première fortune pendant qu'elle luy en presentoit ample occasion , et sçachant bien la diminution de celles du Roy, à cause de ce voyage d'Italie ; mais ce fût si cautement , qu'avec longue difficulté et doute on n'en pouvolt estre adverty : et moins encore estoit sceu où il se vouloit adresser et qu'il oseroit attenter, d'autant que l'on presumoit qu'il seroit empesché à répondre de par-delà , où tous les efforts tendoient de toutes parts. Ainsi dès la iln du mois de Janvier, ce qui estoit resté de gendarmerie en France fut mandé [estant la plus prompte force que le Roy peult mettre soudainement aux champs] , et fut départie es endroits du royaume où l'on sentoit estre le besoing, et le long des firontieres que l'on cognoissoit estre folbles, mesmement en Champagne , à cause que ce sont les advenues où le plus communément l'ennemy prend sa descente en France , aussi pour fiivoriser l'œuvre et fortification de la nouvelle ville de Rocroy que le Roy avoit fait commencer en ce temps, pour servir de contrefort et appuy à Mariembourg et à Maubert-Fontaine , et pour de tant plus facilement mener des vivres de l'un à l'autre. Pareillement à toute diligence l'on ihisoit remparer , fortifier et munir toutes les places de défense de ceste lisière, mesmement Mesieres , à faire relever la plate-forme et le pan de muraille derrière le chasteau, qui avoit prins coup et (j[ui s'estoit avalié , rendant une entrée et ouverture fiicile , si de bonne heure n'y eust esté remédié. A quoy M. de Nevers , qui est en toute ceste province lieutenant gênerai pour le Roy, se rendoit tant vigilant et attentif, que, ne s'en voulant fier à tout autre , en vouloit estre luy mesme l'oeulahre examinateur. M. de Rordillon , lieutenant aussi pour le Roy en l'absence de ce prince , n'y espargnoit rien de son accoustumée solicitude et prudente conduite; de sorte I que depuis s^eet veu comme l'ennemy, ayant co-
COMMENTAIRES DE FRANÇOIS DE RABUTIN. [l557]
gDOissance da bon ordre qui y estoit , tourna son desseing ailleurs, ou il fut adverty que moins y avoît esté pourveu.
Tout le printemps et la pluspart de l'esté se passèrent sans qu'il y eust gros amas d'armée d'une part ny d'autre , et ne furent faites que courses et entreprises partleulieres les uns sur les antres, entre lesquelles je n'ay voulu oublier celle que les gouTerneurs des forts de Philippeville et de Charlemont, de Gimets et d'Avanes, firent le jour de Pasquesflories, quatrième jour d'avril , pour venir tailler en pièces les vastadours et manœuvres qui besongnoient à Rocroy , cuidans gaigner le vieil fort et ruiner ce qui estoit commencé de neuf, estant encor le rempart de deux à trois pieds hors de terre ; laquelle fut si secrettÇ; que, sans que le fils du sieur de Chambry, qui en est gouverneur, en sceust aucunes nouvelles , se présentèrent en bien petite troupe assez près de ce fort; pourquoy les soldats de la garnison , pensans que ce fussent quelques coureurs seulement , sortirent à l'escarmouche , et tant expressément à la file , que peu en resta dedans; si que la grosse troupe des ennemis , «'apercevant que ce que ce fort pouvoit contenir de soldats estoit hors, essaya de traverser et leur couper le chemin de leur retraite , ce que toutesfois ne peurent si tost faire , qu'estant cogneue leur délibération, les François y redoublèrent tellement leurs forces , que , après avoir longuement combattu pesle mesle , rentrèrent et se retirèrent dedans à la barbe des ennemis, qui, par ce moyen , n'exécutèrent leur entreprise , et n'en remportèrent que force canonnades et harquebusades , et perte de beaucoup des leurs. Vray est qu'il y eut quelques pionniers des nostres tuez et blessez, et non en si grand nombre qu'ils en esperolent faire carnage , à cause qu'il advint si bien que ce jour là ils faisoient leurs monstres et estoient empeschez à recevoir argent. Tant y a que ceste entreprise mal exécutée accreut encor la diligence à rendre ceste ville au plustost en défense ; de sorte que le prince le plus souvent n'en bougeoit, pour par sa présence solliciter chacun à la besongne : et quand les affaires l'appelloient ailleurs , il y commettoit personnes où il avoit grande fidélité et asseurance ; mesmement y envoya le sieur de Giry, lieutenant de sa compagnie, qui y fit assez long séjour, pendant qu'il donnoit ordre aux autres nécessitez de la frontière. Et pource que nous sommes encore sur ce propos, il m'a semblé estre bon de faire une brefve description de la situation et .forme de ceste nouvelle ville , pour démonstrer que c'est un lieu bien propre pour y bastir une Jforteresse et place de guerre^ autant belle , forte
et convenable que l'on en pourroit choisir. En premier lieu , l'assiette est stérile à plus de deux lieues au plus près , estant tons bois de haultes futayes, marescageux et pleins de mortes; et aux lieux défrichez n'y croist que bruyères, ronces , genestes etmenuz tailliz , à cause que le terroir est argilleux et morveux es fondrières et plaines, comme en l'endroit où elle est située , et es autres lieux sont rochers durs et aspres, et maigres , où il n'y a aucune humidité , et n'y vient que du poUiot et de la mousse : ainsi il est impossible d'y pouvoir camper en gros nombre pour l'assiéger plus de vingt-quatre heures ai plus, encor en y portant des vivres. Quant à la forme, elle est pentagone et à cinq fronts, couverte et défendue de quatre gros bouleverts garnis de leurs flancs, cases-mattes et plates formes, et le vieil fort qui fait le dnquieme, ayant chacun son nom particulier; à sçavoir : le Real, le Daulphin , Montmorancy pour M. le connestable, Nevers et Bordillon. Etfault dire qullssont si grands et spacieux , qu'aisément en chacun Ton pourroit loger au large plus de deux nulle soldats et un grand nombre d'artillerie, chose bien requise en lieu de défense , pour la comau>ditéque l'on a de se remparer et retrancher, et de n' estre pressé : au surplus les défenses y sont si seurement couvertes et hors de batterie ^ quHI est impossible de les pouvoir oster, d'autant que les talons et espaules sont si grandes et larges et e^ pesses, qu'elles couvrent mesmement grande partie des courtines. Et quant au rempart, k gazon et la terre est si argilleuse et gluante, comme j'ay dit, qu'à si peu d'eau qu'on luy £ût boire elle se conroye et endurcit d'elle mesme. Or ceste ville a esté trouvée en toute chose s seure et commode à toutes les communes de cette frontière , que dix fois autant de place qn eli» contient n'eust peu suffire pour distribuer a U moitié de ceux qui demandoient lieu et pennssion d'y bastir ; encor ceux à qui a esté permis s } sont en si peu de temps accommodez et logez* qu'en brief l'on peuit espérer d'y voir Tune des plus belles villes de ceste contrée; etcroy^dc ma part, que , estant parachevée selon son dèsseing et commencement, qu'il n'y aura point de comparaison , en toute sorte, de Mariemboof:: à elle.
Pendant le temps que ces deux princes prep»roient leurs armées , et faisoient tout devoir de pardeçà de se pourvoir de deniers et tout équipage , l'un pour assaillir, et l'autre pour se dcfe»dre, le septième du mois de juin , la roync d'Angleterre , Marie , envoya par un herault dam» signifier la guerre au Roy, et se déclairer so© ennemie, luy estante Reims avectoutesaGHir
GOMHBNTAIftBS DE FHANÇOIS BB BABUTIN. [1557J
et grom assemblée de princes et grands seigaeors. Auquel la Majesté mesmes , après lui avoir esté remonstré par M. le connestable de quelle douceur le Roy usoit envers luy, ayant mérité griefve punition d*a\oir passé par son royaume sans sauf conduit, fit brefve et prompte réponse que , si sans occasion et cause , sa maistresse lui vouloit estre adversaire et ennemie , s estant tousjours monstre amy et secourant aux Ad^Ioîs en leurs adversitez et troubles , Dieu , jaste examinateur de toutes choses , et équitable rétrjbuteur, luy donneroit le moyen et pouvoir de se défendre d'elle, qui n'estoit qu'une femme, autant bien et heureusement que ses prédécesseurs avoient repoulsé et battu les siens , et avec autant d'avantage qu'il luy feroit la grâce d'en avoir sur elle. Puis le hérault ayant receu un hoDoeste présent du Roy, et luy estant designé certain temps pour se retirer, s'en retourna. Il est facile à croire que ce fut à la très-grande importanité et solicitation du roy Philippes que eeste déclaration et ouverture de guerre fut faite, d*aatant que, peu de jours précédemment, et lors eocor, l'on avoit sceu les partialitez et divisions qui estoient en Angleterre , .pour la doute que la noblesse et toutes les communes de ce royaume avoientqueleur nouveau roy, affoiblissaot et diminuant leurs forces par les guerres, nes'emparast tant plus facilement des forteresses, et parvint à la superintendance où il aspirait , pour, en après , les chastier aigrement , et les matter et ranger à sa subjection volontaire. Toutefois ils n'ont sceu si constamment continuer en ceste sage et prudente opinion , comme Dation variable , que , se lalssans attirer et séduire avec vaines promesses et séductions , ont expérimenté l'arrogance et avaricieusc cupidité des Espagnols, et après resenti non moindre perle par les François, ainsi que cy-après sera dit. Dès ce temps venoient plus fréquentes nouvelles et advertissemens du grand amas que le roy Philippes dressoit, et du grand nombre d'hommes qui s'amassoit en tous les endroits de ses pays ; mesmement le bruit couroit par tout que r Allemagne se remuoit fort , et qu'en diverses contrées se feisoîent diverses levées de gens de guerre , de cheval et de pied. De nostre costé pareillement les compagnies s'assembloient peu à peu aux lieux qui leur estoient nommez , et la fanterie semblablement estoit recueillie et retirée , mais non en si grand nombre , ny en tel équipage qu'il s'est veu , pour beaucoup de causes. Davantage les Allemans, que le Reingrave avec grande difficulté tiroit d'Allemagne, se ramassoient à la file et en petites troupes en Lorraine ; et sembloit , pour en parler sans dissi-
mulation , veu le petit estât et assemblée que nous faisions , que nous fussions desjà tous asseurez de la puissance et délibération de nostre ennemy, et comme s'il ne fust question que de se garder et défendre , tant est oultrecuidée nostre nation, et coustumiere de mespriser son ennemy, ce qui luy retourne bien souvent à grand'honte et perte irréparable. Peu de jours ensuivans, environ la my-juillet, Ion sceut que le prince de Piedmont, le duc d'Ascot, comtes de Mansfel, d'Aiguemont, de Maigne(i),de Barlemont, estoient à Givetz pour y dresser camp , où desjà s'estoient jointes quelques compagnies d'Allemans, Namurrois, Liégeois et Walons, attendans là de brief le surplus du secours d'Allemagne, avec les ducs de Brunsvich et leurs reitres , et comme aussi la gendarmerie et cavallerie de la Franche-Comté, qui devoit venir par le duché de Luxembourg. Ce qui donna opinion qu'ils en vouloient et s'attaqueroient à quelque ville de ce costé-là, comme à Mariembourg, Mesieres ou Rocroy , que le rapport de quelques espions augmentèrent davantage^ disans que certains regimens de gens de pied et de cavalerie , estoient passez jusques à Nimes , et que là ils charpentoient et bastissoient grande quantité d'eschelles et autres engins pour surprendre et emporter d'assault une place. Oultreplus, que contremont la rivière de Meuse montoient des Pays-Bas innumerables quantitez de toutes sortes de provisions et munitions de guerre , tant vivres qu'artillerie , pouidres et boulets. Pour toutes lesquelles causes Ton tenoit pour certain que ce seroit ceste part où l'ennemy convertiroit sa furie, et surtout l'on craignoit Mesieres et Rocroy ; lesquelles prises , demeuroit Mariembourg enclose et fort difficile à estre secourue, et par ainsi aisée à estre reprise et remise en son premier estât. Il ne fault douter si adonc M. de Nevers avoit peu de repos en l'esprit, et moins de sa personne , comme celuy en qui redondoit tout Thonneur et vitupère, si, par mauvais ordre , y fust advenu quelque danger; de sorte que ce gentil prince, vigilant autant qu'il est possible, et d'un travail incredible, sans intermission discouroit de lieu à autre , recognoissoit toutes choses trois et quatre fois, et^ en toutes les manières que l'on pouvoit inventer , mettoit une si seure police par tout , que ce eust esté par un merveilleux désastre s'il en fust mal advenu. Et surtout renforça Rocroy de toutes munitions et artillerie , autant qu'il étoit besoing pour soustenir un long siège. Au surplus, encore que les rempars et fortifications fussent
(I) DeMègue.
COMMEJMTALRES DE FRANÇOiS SE EABUTIN. [l557J
desjà si avancés qu'elles se monstrassent bastantes pour attendre la fouldre de Tartillerie, et que Ton y besoguast en toute assiduité , si estce qu'il la rampara encor mieux de vaillans bommes, et qui estoient armez d'un si grand et asseuré courage, qu^encor que la place eust été toute raze, il eust fallu que les ennemis les eussent tous taillez en pièces les uns après les autres, et leur passer sur le ventre , avant les faire démarcber et se rendre bonteusement ; ordonnant chef là dedans le sieur de Fontaines, et la compagnie de gendarmerie de M. de Montpensier, dont il est lieutenant, et les cbevaux légers du capitaine Gilles de Boviers et unze enseignes de gens de pied des capitaines Gbambry , gouverneur. Soleil, Le Bois, Ogier, Jacques, Le Fresne , La Malaise , Pavaillon, Babu , du seigneur de Savigny de Lorraine , et du capitaine Fontenilles , y estant pour sergent majeur le capitaine La Faye. Toutefois le Roy estant en mesme doute que si Tennemy entreprenoit ceste nouvelle ville non encor esprouvée, et où les rampars et fortifications estoient encor frescbes et non endurcies et surannées [mesmement où il y avoit à présumer qu'il y employeroit le verd et le sec , pour par ce bon commencement acbarner et encourager ses soldats à entreprendre davantage [ il n'advint qu'en la cuidant sauver et défendre] non seulement on en fist perte avec bonté , mais aussi de beaucoup de vaillans bommes, desquels Ton avoit bien affaire ailleurs , envoya expressément un gentilbomme, nommé Sainct-Heran , enseigne de M. le connestable , pour la revoir et visiter , et pour luy faire rapport de sa valeur et suffisance. Au rapport duquel , ne sçay pour quelle cause, il escrivit à M. de Nevers qu'il avoit sceu que sa ville de Rocroy n'estoit si avancée et seure que Ton luy avoit fait entendre, comme par un mescontentement , et pourtant qu'il n'estoit point d'advis qu'attendant les efforts d'un si puissant ennemy, Ton fist perte de beaucoup de bons bommes et d'autres choses que luy serviroient bien autre part. A quoy ce prince, estantà Mesieres comme en lieu qu'il sentoit le plus foible, et qu'il reparoit en toutes les sortes qu'il luy estoit possible, fit response qu'il savoit Rocroy, en Testât qu'elle estoit , si assurée et bonne, qu'il avoit délibéré , si tost qu'il seroit certain que Tennemy y tourneroit , de s'y enfermer , pour se présenter le premier à la défendre, le suppliant remettre sur luy toute la crainte qu'il en pouvoit avoir. Et est chose certaine que ce prince l'avoit ainsi résolu de s'eoclorre en l'une de ses places , s'il fust advenu qu'à l'improviste et soudainementl'ennemy les eust assiégées, pour, par
sa présence accroistre aux ttioindres le courage et affection de faire comme luy, et rensaivre cd valeur et hardiesse, et, aux bien asseurez^ de n'oublier rieo de leur devoir et honneur, eombien que ce ce soit chose raisonnable, et qui ne doit estre permise, que tels et si grands princes qui emportent par leur perte de beaucoup à tout un royaume, soient exposez à tels dangers comme en prises et assaults de villes, où adviennent infinis inconveniens , ains doivent estre ^^ servez à plus grand secours et besoing. Twitefois le Roy, bien adverti adonc des forces que l'ennemy avoit en campagne, manda à ce prince se retirer en lieu propice pour y assônbler son armée , et fut le bourg d' Attigny désigne pour y dresser le camp; auquel lieu tontes les compagnies de cheval et de pied fii* rent mandées pour s'y trouver en toute diligence, estans desjà nos reitres et Allemaiis logez à l'entour. Ainsi, ayant laissé M. de Bordillon dedans Mesieres avec sa compagnie de cinquante bommes d'armes , et celle du comte de Sancerre, et le sieur de Troussebois , qni co est gouverneur^ avec ses deux enseignes de fanterie , et quatre autres, se retira à Attigny. En ces entrefaites, les ennemis s'estant de beaucoup renforcez à Givetz et à Nimes, et se voyansen assez bon nombre pour exécuterqnelque entreprise, après avoir donné plusieurs el diverses allarmes et algarades à la ville de Mariembourg,delaquelle estoit gouvernenrlesiear de Losses, brave et vaillant chevalier, coffime par manière de la vouloir recognoistre, en ia plupart desquelles ils acquirent peu de profit et moins d'honneur, ayant une seule compagnie de gens de pied françois feit tourner visage a toute leur avant-garde , ils délibérèrent avec ce grand nombre d'eschelles et autres artifices alirr surprendre Rocroy, en faisant si peu de cas qo'ib l'estimoient emporter en six heures. Saynos ceste resolution , comme je présume, que sicestr délibération succédoit comme ils se le promettoient promptement , poulser encor plus avant es païs : si autrement , que , sans s'esloignerde leur traicte , ils suivroient où ils avoient desjà prévQ leur rendez-vous, pour parachever et mettre afin leur dernier exploit. Doncques ayant leor nmée prins ceste route, leurs coureurs se présah terent, le vingt-cinquième de juillet, devant ceste ville de Rocroy, pour attaquer l'escarmoacheet soliciter ceux dededans àsortir cependant que les esquadrons et leurs grosses troupes arriveroient. pour en après tout à un coup mettre tontes choses au dernier poinct. Mai^ , estans desjà les nostres advertis de leur venue, ne leur doflo^ rent la peine de le49 aller semondre de plus près
COMMENTAUIBS DE FRANÇOIS DE RABUTIM. [1557 J
ains, estans sortis ceux qui estoient ordonnez pour lessoQStenir, si tostquMIs lesapperceurent, leur sonnèrent une salue avec telle tempeste et tintamarre, que les boalets y plouvoient anssi espessement que la gresle, et les venoient noz haurqaebusiers avec telle asseurance choisir de si près et en butte , que ceux sur lesquels ils coachoient sesentoientplustost morts ou blessez qu'ils n*y pensoient , de sorte qu'il ne leur fut Jamais possible approcher le rampart de plus de quatre cens pas près ; car les grosses troupes estans arrivées , pensans s'approcher pour soustenir et favoriser Tescarmouche , estoient tellelement pressées de forces canonnades et de notre harquebuserie, qu'à tous coups estoient contraintes se retirer en arrière, s'ouvrir et rompre d'elles mesmes : surquoy noz gens ne failloientpromptement à donner la cargue.
Ainsi , pour en parler au vray, en bref il y fut foite Tune des plus belles escarmouches qui se soit veué depuis cent ans ençà , en laquelle firent fort bien leur devoir et donnèrent grand'preuve de leur valeur et hardiesse les capitaines Bois, Ogier et Jaques, avec leurs soldats braves et vaillans : aussi feit le capitaine Gilles de Bouviers. Enfin les ennemis se retirèrent avec leur courte honte, ayans seulement veu de loing Bocroy , eneor à leur grand interest et perte de beaucoup de vaillans hommes des leurs , entre autres d*un fort brave capitaine espagnol , comme l'on dit , délaissans pour trophées et marques de leur venne forces charongnes et corps morts. Et en ceste foçon allèrent camper au gué de Houssu , et de làse retirèrent et retournèrent camper en la vallée d'entre Nimes et un lieu appelle Haul te -Boche, auquel lieu , selon l'advertissement qu'en donna M. de BordiIJon h M. de Nevers , les capitaines Saincte-Marie et La Lane les allèrent recognoistre, et l'assiette de leur camp, d'où ils ramenèrent quelques chevaux d'artillerie et prisonniers qui asseuroient eux n'avoir encor d'artillerie que quinze ou seize pièces, la pluspart canons ; mais qu'il en arrivoit de Jour à autre de Malines , et ne pouvoient estre adooc que de quarante à cinquante enseignes de gens de pied ; que toute leur cavallerie n'étoit encor assemblée. Ils disoient aussi que l'on ne parloit point eu leur camp i'assieger Mariembourg , bien qu'on tenoit certain qu'estans leurs forces assemblées ils s*adresseroient à Rocroy, ce que toutefois ils ne firent ; iiios, au partir de là, quittans du tout ceste frontière pour le peu d'avantagequ'ilss'y voyoient ivoir , tournèrent leur chemin devers la Picariie, prenans leur adresse devers Gimetz , où ils ae firent séjour, tenans le chemin de Glaion et Frelon^ et de là àMontereul-aux-Dames, pas-
sans près de La Capelle , et à Vervins , qu^ils saccagèrent et brusierent, et de là tirèrent à Guise où ils campèrent, monstrans grandes apparences de le vouloir assiéger. Or en ce lieu se rendit toute leur armée complette , estimée de trente cinq à quarante mille hommes de pied , de douze à quinze mille chevaux , tant de leur gendarmerie que de reitres et pistolliers, qui estoit toute leur plus grande force, et n'attendoient plus que huict ou dix mille Anglois, qui descendolent à Galais et au comté d'Oye , et qui les dévoient venir trouver à Saint-Quentin , cooame depuis s'est veu. Quant à nostre petite armée assemblée à Attigny, comme j'ai dit, montant de gens de pied au nombre de dix-sept ou dix-huict mille honmies , allemans et françois, et de cinq à six mille chevaux de gendarmerie, cavallerie et reitres, si tost que Ton sceut les ennemis marcher en campagne , aussi fit elle , les costoyans tousjours de quatre à cinq lieues près , suivant le pays de Thirasse , et fut advisé de l'aller fermer et parquer à Pierrepont , lieu fort commode pour couvrir toute ceste frontière , et pour y départir le secours avec seureté et avantage pour nous, eu égard principalement à l'opinion qu'ils donnoient de vouloir assiéger Guise, place adonc fort douteuse et non encore rendue en sa parfaite force , dedans laquelle estoit pour l'heure chef et lieutenant de roy le seigneur de Yassé , chevalier de l'ordre , et capitaine de cinquante hommes d'armes. Estans M. de Nevers, le princedeCondé, le Beingrave, le baron de Gurton et le sieur de La Boche du Maine , avec nostre armée , près Nostre-Dame de Liesse et d'une belle maison appellée Marchetz , qui fut au sieur de Longuevai , M. le connestable , messieurs l'Admirai et mareschal de Saint André , qui estoient lors près de la personne du Boy, mandèrent à ce prince qu'ils se trouveroient à Pierrepont, où Tarmée alloit au partir de là , qui estoit le 28 de juillet, et que là ils adviseroient ensemble à ce qui estoit à faire pour remédier aux surprises de l'ennemy , que l'on cognoissoit adonc très fort, et que Ton prevoyoit ne se départir, ayant employé si grands fraiz à recueillir si gros nombre d'hommes de diverses contrées, sans exploiter quelque œuvre prémédité et projette d'asseurance. Toutefois il s'est dit que quelques-uns estoient encor si opiniastres , qu'il ne pouvoit tomber en leur entendement queTeunemy osast entreprendre davantage que ce qu'il avoit fait, s'arrestans à ce que , n'ayant peu assembler son armée si tost qu'il avoit projette , pour la distance des lieux et autres incommoditez , Foccasion luy seroit escbappée de plus attenter chose de grand effect ; mesmement qu'il estoit rebouté
C0MHBNTAIBS8 DB FBANÇOIS DB RABUTllT. [lôS7J
de la frontière de Champagne , où Ton estimoit estre son principal but, adjoustansà cela qne noo8 estions desjà trop avant en la saison, pourtant que tous les semblans et mines qu'ils faisolent, n'estoient que pour prendre une honneste retraite. Mais autres, qui voyoient plus cler et de plus ioing , selon peult-estre ou que leur bon esprit, ou que leur expérience les advertissoit, présupposoient tout le contraire, asseurans fermement que Tennemy avoit un complot tout arresté, et un rendez-vous asseuré et preveu , où il devoittourner et employer toutes ses forces , comme à chose qu'il tenoit desjà à demy conquise pour luy , bien adverti du default qui y pouvoit estre. Mesmement M. TAdmiral advertit M. le connestable que, par les ad vis qu'il avoit eu des sieurs de Senarpont etYllIebon, les ennemis menassoient et dévoient tourner leurs efforts en Picardie, qui estoit adonc fort mal pourvue : et ce qui en donnoit la plus grande apparence, estoit que les bandes espagnoUes qui estoient dedans le nouveau Hedin , n'estoient pas deslogées, qui estoient les plus vieilles et meilleures bandes qu'ils eussent, et sur lesquelles ils faisoient plus de fondement. Or cependant que Ton estoit sur ces disputes et difficultez , estant nostre armée à Pierrepont , le prince de Pledmont , qui avoit campé deux ou trois Jours devant Guise, tenant bonne mine , et demonstrant tous signes de s'y vouloir arrester , sans autre plus grand bruit envoya la pluspart de sa cavalerie légère enclorre la ville de Sainct Quentin ; et de mesme suite , faisant en extrême diligence marchertoute son armée, se trouva campé à Tentour avant qu'on Teust cuidé à moitié chemin , mais si mal à poinct pour ceste pauvre ville , qu'adonc n'y avoit dedans que le sieur de Teligny, lieutenant de la compagnie de M. le Dauphin , de cent hommes d'armes , et quelques gentilshommes de ladite compagnie qui estoient là en garnison [aussi y estoit le capitaine Brueil de Bretagne , qui en estoit gouverneur], et au surplus si mal pourvue de gens de guerre, qu'il n'y avoit ordre de recevoir toute ceste gfosse armée , et moins encore d'y résister. Toutefois lesdits sieurs de Teligny et Le Brueil , et généralement tous ceux qui estoient là dedans, feirent tout devoir de mettre sus un premier appareil pour soustenir la première poincte , attendant le secours qui leur seroit envoyé. Ces nouvelles estans apportées à M. le connestable remplirent tout le camp de grande doute , et crainte de surprise de ceste ville par défaut d*hommes, redondant et retournant en partie la faute sur ceux de la ville , comme le bruit estoit que ne vouloient soofiMr aucunes giamisons. £t aussi tost s'éleva
un grand murmure des causes pour leupelltt m en pouvoit mal Juger, et d'où et par qui elles pro* venoient: ainsi que Ton voitcommuDéosentiih finité d'opinions estre forgées et controoTéesa une incertaine et tumultuaire oommuoe. Enfii M. l'Admirai , à qui le cas touchoit, se déllbm mettre au dernier hazard de la secourir. Et pource que du faict de ce siège toutes les opinions sont trouvées différentes et contraires, el que de moy seul n'en pouvois scavoir le plu certain , il m'a semblé le plus seur suivre iio discours (1) que ledit seigneur Admirai, Ttin do premiers de ce royaume, qui estoit chef là d^ dans, en a escrit luy mesme: lequel, seloQk plus commun Jugement , ne vooldroit pour chose de ce monde contrevenir à la vérité.
Icelay seigneur Admirai doncques partit de Pierrepont ledeuxiesmejour d'aoust, apresa\otf de rechef communiqué à M. le connestable tout ce qui appartenoit pour le remède de ceste D^ cessité, qui luy dist pour la denniere fois qu ilse hastast de s'aller mettre dans Sainct Qaeotio: et, à l'heure mesme, partit avec sa compaçot, et celles des sieurs comte d'Arran , de Janiac tde La Faiette , et les bandes de chevaux legei^ des capitaines Miraumontet TeDeUes,fraDçoises. et celle d'Achisson , escossoise, s^achemiDSil droit à La Fère pour ce qu'il ne pouvoit preodie autre chemin , à raison que les ennemis avecqoa toutes leurs forces estoient entre Sainct Qoents et luy, ainsi que il se descouvroit aisément pir les feux qu'ils mettoient par les forts et viliace^: pour estre mieux asseuré du chemin qu'ik tenoient , il meit les chevaux légers , tant fraoro^ qu'escossois , de leur costé, et leur feit ente^Jt le chemin qu*il tiendroit pour luy mander lesn nouvelles. Et pource que le capitaine Teaelio estoit du païs et qu'il le oognoissoit bien . il )r} commanda donner plus avantque tous lesaotre»
Estant M. l'Admirai arrivé à La Fère, ^i3» bien tost après le sieur de Coucy , qui loy ài^ que M. le connestable luy redoubloit mandeoiciî qu'il fist toute diligence de s'aller mettre dus Sainct Quentin. Or n'avoit-ii eu cncor aucune» nouvelles de ses coureurs, et ne pouvoit peo^' où estoient donc les ennemis : qui fut cause (pi^ envoya d'autres gens à cheval pour les rtcognoistre ; et luy print résolution, avec cew f •" cognoissoient le paîs seurement, de s'en aller droit à Han, pource que de là il luy estoit pl« facile d'entrer à Sainct Quentin à raison qu^ estoit malaisé qu'encor que les ennemis se fnsteti voulu là arrester, qu'ils l'eussent sceu si estnift^
tf) La relation de l'admirai fera parUe de cetlf n» lection.
COMICENTAUUIS BB FRANÇOIS DB RABUTIM. [l667j
ment envelopper que par l'autre costé de l'eau il n'y fost entré ; et davantage il leur gagnoit le devant pour couvrir Peronne et tout le reste de la frontière. Il y avoit bien quelque apparence qu'ils ne se vouloient là arrester, car ils brusloient villages et fourrages, ce qui n'est pas accoastuiné à gens qui veulent conqueriret gar-derunpaïs.
Il y avoit cinq bandes de gens de pied dans La Fere des capitaines Caumont qui en avoit deax; Sainct André, Rambouillet et Loy, ausqaels il commanda partir incontinent pour s'en aller droit à Han, encor que celles desdicts Sainct André et Rambouillet fussent ordonnées pour aller au Gastellet , et que pour cest effect fussent partis dès le soir, comme luy, à l'assiette de la garde ; mais ils n'y pouvoient plus entrer^ pour estre empesché le cbemin par les ennemis. Le sieur de Coucy fut présent à toutes les délibérations qu'il feit ; parquoy il le pria de s'en retourner devers M. le connestable pour luy faire entendre le tout, mesmement qu'il ne laissoit dedans La Fere que le sieur de Ruallon avec sa bande , considérant que nostre camp venoit coucher à trob lieues de Pierrepont, et à demie lieuë de La Fere.
M. l'Admirai eut nouvelles par ses coureurs que les ennemis se l<^eoient devant Sainct Quentin , et avoient desjà veu quelques tentes dressées près la maladrerie du fauxbourg d'Isle ; mais qu'il leur sembloit qu'une partie de leur armée coulast le long de l'eau, tirant à Han. Parquoy les gens de pied et le bagage, qui prenoient ce cliemin, il les feit tourner à main gauche par Gentil pour aller seurement; et luy alla le droit chemin , pour estre adverty [car Je pais estoit assez advantageux pour prendre tel party qui luy eust semblé le meilleur] et se demesler aisément, ou charger à tel nombre d'hommes qu'il eust voulu : enfin , sans aucun danger ny rencontre, il arriva à Han. A l'entrée il rencontra le sieur de Vaulpergue,avec une lettre de créance du capitaine Brueil, gouverneur de Sainct Quentin, qui luy feit entendre le grand estonneroent qui estoit dans ceste ville, et qu'il estoit besoiug la secourir promptement, ou elle estoit en grand danger Apres s'estre informé , et qu'il luy eust dit qu'il se £Edsoit bien fort de le mettre dedans ceste nuict, mais qu'après ce ne seroit sans grande difficulté , il se résolut d'y entrer ceste nuict mesmes. Et sans que personne se desarmast, il les feit tous advertir qu'ils fissent manger une mesure d'avoine à leurs chevaux, et qu'il vouloit partir dans demie heure. Les voulut aussi informer d'une chose : c'estoit qti*il prioit les capitaines et che& se passer au moins de valets qu'ils
pourroient, et, quant aux gendarmes, qu'ils n'en menassent plus d'un chacun, et entre deux archers un ; qu'il s'en alloit à Sainct Quentin pour y entrer et attendre le stege, où 11 ne leur feroit bailler vivres pour davantage de personnes. Et pouroequ'il desiroit y conduire ceste mesme nuict ces cinq enseignes de gens de pied qu'il avoit fait partir de La Fere, s'estant enquis s'elles estoient venues, il trouva qu'il n' estoit encor arrivé que celle du capitaine Loy, estans les soldats si lassez et harassez , venuz freschement de Gascongne , que quasi la moitié estoient demeurez par les chemins. D'autre part le capitaine Caumont estoit demeuré derrière à La Fere, pour faire délivrer les armes de ses soldats, qui estoient encores encassées sur les charrois : en sorte que, tout considéré, des cinq compagnies il ne se peut servir que des deux des capitaines Sainct André et Rambouillet; et encores qu'elles fussent fort loing derrière, il donna ordre, avant que partir, les faire marcher incontinent qu'elles seroient arrivées.
Ainsi qu'il advisoit à ordonner toutes choses avant son partement, les sieurs de Jamac et de Luzarche l'allerent trouver pour luy dire qu'il ne leur sembloit pas bien raisonnable qu'il s'enfermast dans Sainct Quentin pource qu'il pou voit faire plus de service dehors ; mais que s'il vouloit qu'eux et tous les autres capitaines qui estoient là avec luy s'y en iroient, et que tous s'y accorderoient si bien, que le service du Roy n'en demeureroit point. Il leur respondit en peu de paroles qu'il les remercioit do conseil qu'ils luy donnoient, mais qu'il estoit commandé d'y entrer, et qu'à ceste occasion estoit là venu ; qu'il aymeroit mieux avoir perdu tout ce qu'il avoit vaillant que d'y avoir failli : pour le moins seroient-ils tesmoings qu'il feroit son devoir d'y entrer.
Apres que M. l'Admirai eut adverty M. le connestable de toute sa resolution par le sieur de Bouran, qui s'en retournoit vers luy de Han^ il monta à cheval environ demie heure avant soleil couchant, mettant son mareschal des logis devant luy avec cinquante bons chevaux et bonnes guides, auquel il commanda marcher cent pas devant luy seulement, et, quoy qu'il trouvast en chemin , qu*il chargeas sans le marchander : comme au semblable il advertit tous les capitaines de sa resolution et de ce qu'ils avoient à faire. Il ne fut pas fort avant en pais qu'il trouva Tabbé de Sainct Pris , qui estoit sorti ce soir environ quatre heures de Sainct Quentin , lequel luy dist qu'il alloit trouver le Boy, et qu'il esperoit y estre le lendemain à son lever. Apres qu'il se fut enquis du logis des en-
COMMBNTAIBES DB FBANÇOIS DE EABUTIN. [l557j
nemis et sommairement des autres choses, il le pria présenter ses très humbles recommandations à la bonne grâce du Roy, et luy dire qu'il Favoit trouvé avec une bonne troupe , qui &isoit son compte, Dieu aydant, d'entrer ceste mesme nuict dans Sainct Quentin, où il esperoit luy faire un bon service. Ainsi y arriva une heure après minuict, où il entra avec luy des quatre parts de la gendarmerie les trois pour le plus : les autres, ou pour s'estre perdus par les chemins à une allarme qu'ils avoient eue, ou par faute de bonne volonté , n'y entrèrent point. Quant aux chevaux légers françois et escossois qui estoient partis avec luy de Pierrepont, il n'y en avoit un seul arrivé quand il partit de Han , comme il Tavoit ordonné ; aussi n*entrerent-ils point dans Sainct Quentin. Des deux compagnies de gens de pied qui partirent de Han selon quHl Tavoit enchargé, il en entra ceste mesme nuict environ six vingts, conduits par le lieutenant du capitaine Rambouillet, s'estant la mesme nuict esgaré le capitaine Sainct André avec autant d^autres ; lequel toutefois y entra le Jour ensuy vant, environ quatre heures après midy. Tant y a que pour le plus desdites deux compagnies, il y en entra deux cent cinquante hommes.
Estant M. l'Admirai entré et arrrivé dans Sainct Quentin , ainsi qu'il a esté dict cy dessus, sitost que le poinct du jour se monstra, s'en alla au fauxfourg d'Isle , où il trouva que noz gens avoient abandonné le boulevert qui avoit esté fait nouvellement , et s'estoient retirez à la vieille muraille; s'excusans que pour n'y avoir point de parapects audit boulevert, et estre la terre de dehors pour le moins aussi haute que celle de dedans le boulevert; et d'autre part, que pour avoir esté gagnées par les Espagnols certaines maisons sur le bord du fossé, qui estoient à cavalier et de mesme hauteur , et enfin pour le peu d*hommes qu'ils estoient à le défendre, avoient esté contraincts à ce faire. Or, sur cela faut-il savoir que la première entreprise que les ennemis feirent si tost qu'ils arrivèrent devant Sainct Quentin fut de gagner ce boulevert , qui estolt commencé , à l'entrée et défense de ce fauxbourg et de la chaussée dlsle , encor que ceux de la ville avec ce peu de gens qu'ils estoient, et avec force canonnades, eussent fiait tout effort pour les en débouter. Ce neantmoins estans adonc les plus forts, en demeurèrent les maistres, et s'y logèrent les seigneurs Julian Romerou et Caroudelet, avec les vieilles bandes espagnoles.
Pour suivre nostre propos de Tordre que M. l'Admirai establit là dedans , s'estant enquis quel nombre de gens de guerre y estoit, il
trouva que la compagnie de M. le Dauplm y estoit quasi complette. Quant à la compagnie de gens de pied du capitaine Rrueil, il loy dit qiie la fleur de ses hommes estoit à Bohain, oàUavoS une esquadre de ses meilleurs soldats harquebi' siers ; cela estoit aisé à croire , car le demeonot estoit fort piètre. Il estoit excusable pour nu chose : c'estoit qu'il n'y avoit pas plus de hniâ ou dix jours qu'il estoit entré en ceste place, et estoit bien sceu que il avoit perdu beaucoup de gens au partir d'Abbeville.
Voyant de quelle importance estoit garder ce fiittxbourg, M. l'Admirai prit l'opinion deto» les capitaines pour sçavoir ce qu'on pournût resouldre pour le plus expédient. Il fut oonehid que sur le soir on feroit ûdre une saillie pov mettre le feu dans les maisons qui empeschoieot et portoient dommage , et qu'ayant osté la esnemis de là, l'on feroit faire une terrasse tout le long du boulevert, qui serviroit de parapeel Cependant, pour ne perdre temps, Ton feitbesongner à deux flancs pour regarder la polortc dudit l)oulevert : ce qui estoit facile en iaisnt ouverture à la muraille ^ tant qu'il en falloitseilement pour l'embouchure d'une pièce d'artili^ rie. Et par mesme moyen Ton fdt gratter et piocher terre à relever une trenchée où le res* part avoit esté osté devant, lorsque l'oa estrà d'advis de retrencher ce fauxbourg , pour aotist qu'en cest endroit l'on y pouvoit faire brèche a moins d'une heure , et telle qu'il n'y CBSt ei homme qui s'y fust osé présenter, pour estre le dehors beaucoup plus haut que le dedans, elle rempart du tout razé.
Ces choses ainsi ordonnées , M. l' Amiral sa alla faire le tour de toute la haute ville , pov considérer et remarquer les plus foibles eadrodi où premièrement faudroit besongner, et pov adviser où l'on departiroit les quartiers, à ce que l'on commencast à y travailler de bonst heure sans attendre la nécessité. Cependant ù manda à ceux de la ville qu'ils s'asseooblasse&ti leur hostel commun , où ils appelleroient m les principaux et plus notables de tous lesestt pour entendre ce qu'il auroit à leur dire. Aprû que M. l'Admirai eut recognu et revisité tout II circuit et contour de la ville , et qu'il fat reroi au lieu où ils estoient jà assemblés, il leorndt en avant tous propos de consolation , et (pi )v pouvoient asseurer, comme pour lors ilseoii^ rent grande démonstration , qui toutefois ne la? dura guieres. Et oultre cela , il fdt redigff |* mémoires ce à quoy lui semUoit bon de ^ voir, et qui requeroît proche diligence, eaW autres de la recherche des hommes qu'îb avoW en leur ville, portans et ayans armes, et qoi ^
COMMENTAIRES DE FSA5Ç0IS DE BABIITIN. [l5â7]
KHurroient porter , et pareillement besongner, ant hommes que femmes ; que pour cest effect l estoit besoiog rechercher et ramasser tous les otils , hottes et paniers , et le tout faire apporter n la maison de la ville , afin que plus facilement n les peostlà trouver , quand on en auroit aflire. Et pource qu'en une si grande ville ne OQvoit estre autrement qu'il n'y eust grand ombre d'artisans et manœuvres qui en pour- »eot livrer et forger grande quantité, que ils s advertissent d'y I)esongner continuellement. avantage , s'asseurant que là dedans y avoit rande quantité de bouches, et qu*ii falloit sça- Dir de quoy on les nourrirolt , qu'ils feissent De description de tous les greniers , vins et besii) qu'ils avoient en leur ville ; que tout ce que i troQveroient par les maisons , ils le missent
I garde es mains de ceux mesmes à qui le bien )partlendroit; et, afin qu'il ne s'en feist point idegast, il feroit faire une défense à toute péroné de n'y toucher sur la vie, attendant qu'il ist mis un ordre pour la distribution; aussi Dis Juy sceussent à dire quelle quantité d'arlerie, pouldres et boulets il y avoit, et quelles Ds pour les manier et pour en tirer. Et pource en faisant la ronde par la ville , il avoit veu er grande munition sans propos, en avoit Doé la superintendance au capitaine Langueu et soubs luy deux gentils-hommes de chacune mpapie de gendarmes, qui estoient dix en it, afin qu'il les peust départir par les quarrs pour le soulager ; qu'à ceste cause ceux qui lemeureroient eussent à luy obéir, et qu'il ulolt sçavoir tous les soirs quelle quantité de iildre auroit esté despendue le Jour ; semblaient, qu'ils eussent à luy monstrer toutes pouldres qu'ils avoient , et les lieux où ils les iroient^ pour sçavoir si elles estoient en lieux îgereux. Adjoustant avec tout cela qu'il n'at point de cognoissance qu'en toute la ville ' eust plus de deux moulins, l'un à eauë, et itre à vent, cessans lesquels il desiroit sçavoir ils moyens ils avoient de mouldre et recout farines. Voilà les principaux poincts de donnance que M. l'Admirai proposa à ceux la ville de SaUict-Quenthi pour le faict de la ice et conservation de la ville; délaissant ores plusieurs autres menus articles, qu'il ma plus amplement escrits en un mémoire, cemans aucunes particularités qui seroient ) prolixes à déduire.
'^n après , ayant esgard au Caict de la fortifia on et défense dicelle , se retira en son logis ,
II feit appeller tous les capitaines , et là leur lara tout Tordre qu'il avoit mis en tous les roits et nécessitez ci«dessus narrées. Par-
quoy ne luy sembloit pour lors chose plus requise que départir les quartiers et lieux de la ville ou il vouloit et entendoit que chacun fust logé et se retirast advenant l'affaire, et s'employast pareillement à travailler, remparer et se fortifier. Entre autres propositions, d'une principalement M. l'Admirai requit et somma tous les capitaines et soldats, qui estoit que là où quelqu'un sçauroit quelque chose bonne et utile à exécuter, qu'on lui feist entendre, et qu'il l'auroit fort agréable, et le recevroit de bonne part, d'autant qu'il ne doutoit point que là dedans parmi les compagnies il n'y eust beaucoup de gens de bien qui se seroient trouvez en bons lieux , où ils auroient veu et retenu diverses ruses et inventions incognues à autres. A l'instant mesmes, au sortir de son logis , allèrent départir les quartiers tout à l'entour de la ville, et aussitost feit commencer à besongner et remuer terre, pour remparer es lieux où il veit estre de besoing, et ordonna aux capitaines, tant de cheval que de pied , qu'ils eussent à luy bailler un roolle du nombre de leurs hommes, tant pour voir ce qu'il avoit pour le combat que pour la distribution des vivres.
Se promenant M. l'Admirai , et tournoyant la ville , il veit un grand nombre de jardins qui s'estendoient jusques sur le bord des fossez, et pleins d'arbres , principalement du costé de la porte Sainct- Jean , à l'ombre desquels les ennemis pouvoient approcher à couvert Jusques sur le bord desdits fossez : encore qu'il fust desjà tard , il envoya quérir tous les charpentiers qui se peurent trouver, et les feit conduire par deux archers de sa compagnie, afin d'employer le reste de la journée à coupper arbres pour faire fascines, et leur commanda qu'ils continuassent tous les jours : ce qui fut faict tant que Ton peust , mais non pas tant que ce qui demeura du costé de la porte de Remicourt ne leur ayt apporté à la fin grand dommage. Or, pource qu'il avoit esté conclud de faire une sortie pour brusler les maisons qui leur nuisoient, et pour essayer de regagner le boulevert d'Isle , il pria messieurs de Jarnac, de Teligny et de Luzarche , la dresser et ordonner ainsi , et jusques au lieu où il leur avoit monstre.
Cependant il monta au clocher de la grande église , pour recognoistre l'assiette du guet des ennemis , et voir par où l'on feroit venir du secours, afin qu'il le mandast, et par mesme moyen lemonstrastausieur de Yaulpergue qu'il y vouloit envoyer exprès , d'autant que cela luy sembloit le plus nécessaire, et plus on attendroit et plus seroit difScile, à ce que s*il amenoit gens, il fust tout seur et informé de l'endroit où il les
G0HHBKTÀI&B8 DB ÏAÀHÇOtS Dt BABUTIH. [1557]
feroit pajBser sans danger. Pendant qu'il estoit sur ce clocher , ceste sortie se va faire ; mais noz gens trouvèrent les ennemis si forts quMls ne peurent exécuter tout ce qu'ils vouloient; et encor qu'ils brusiassent quelques malsons, ce ne furent celles qui nuisoient le plus; et ainsi fallut que noz gens se retirassent , estans poursuivis des ennemis de si près , que quasi peslemesle ils entrèrent dans la ville. Toutefois ne sceurent-ils si bien faire , qu'avant partir de là noz gens ne brusiassent le tapecul par où l'entrée de ce boulevert leur estoit aisée ; ear il ne restoit que une petite porte qu'on eust aisément rompue d'un coup de pied : et du boulevert pour entrer dans le fauxbourg, il n'y avolt qu'une muraille d'environ sept ou huict pieds de haut ; en laquelle y avoit encore deux grandes brèches, par où l'on portoit de la terre sur une plate forme, qui n'estoient bouchées que de claies et de quelques balles de laine. Parquoy toute la nuict , et en lapins grande diligence que se peust faire, Ton y releva une trenchée afin d'amuser les ennemis le plus long-temps qu*on pourroit , pource que M. l'Admirai vouloit temporiser et attendre le plus tard qu'il luy seroit possible à rendre et abandonner ce fauxbourg, encore qu'il eust beaucoup d'opinions contraires et contre luy, entre lesquelles il y en avoit deux principales conti*e lesquelles ne pouvoit contester : l'une, que par les marets l'on y pouvoit entrer en deux endroits, et prendre noz gens par derrière, endanger qu'en les voulant retirer ou secourir on perdist la ville avec lefauxbourg; l'autre, qu'il avoit si peu d'hommes qu'il les devoit plustost conserver que bazarder, et mesmes qu'il avoit veu à ceste sortie s'y estre perdus ou fort blessez quinze ou seize des meilleurs soldats qu'il eust , du nombre desquels estoit le capitaine Sainct- André. Enfin , pour ne demeurer opiniastre en chose desraisonnable, et contre l'advis de tous les capitaines, M. l'Admirai dit que quand il verroit plus évidente occasion il se retireroit, mais que cependant aussi il falloit faire bonne mine comme si on avoit délibéré de le défendre , et ne laisser pourtant à y tenir la main avecques bonne garde , surtout par les endroits où les ennemis pouvoient arriver par les marets , afin de n'estre point surpris , et que sur la vie cela ne fust décelé ny descouvert.
Le second jour que M. l'Admirai fut entré dans Sainct Quentin , il dit et remonstra en conseil aux capitaines , que combien que les ennemis eussent eu cognoissaoce de quelque secours qui y estoit entré, si estoit-il bien malaisé qu'ils fussent certains du nombre , et pourtant qu'il avolt envie de foire sortir quraante ou cinquante che- 1
vaux pour battre et deseoovrir l'adventie de leurs logis qui estoient un peu plus avant que le village de Ralncourt, et assez escarta des autres , et que , selon qu'ils se gouverneroient, il adviseroit à dresser quelque entreprise: A pource qu'ils avoientdesjÀeucognoissaiHxdtd compagnie de M. le Dauphin , il pria M. de lé gny donner ceste charge à quelque sage boom d'armes de sa compagnie, qui surtout se dos* nast garde de s'attaquer ny s'amuser àcoisbiitre ; que la sortie qu'il faisoit faire pour lono'ev toit que pour entreprendre en après qaelqoe astre chose meilleure. Il le pria de s en reposer sur luy , et qu'il y oommettroit personna^ i suffisant , et auquel II recorderoit ai bteo la le çon qu'il n'en adviendroit aucune faute.
Or adonc M. l'Admirai se troovoit si oal d'une douleur de teste , que il fut contraifltN mettre sur un lict au logis de M. de Jarnae,» il estoit lors; et cependant M. deTelignyiei alla faire monter ses gens à cheval , et tesewgner de tout leur faict. Mais avant que part; M. l'Admirai lui répliqua une douzaine de U qu'il ne vouloit point que ce fust luy quisoitat ce que ledit seigneur de Teligny luy asseura, le quel , au partir de là , feit une fort prompte A' ligence à flaire sortir ses hommes. CarM.r\i< mirai ne fut point demie-heure à se reposer qu'il se leva pour aller veoir comme toot^o toit porté à ceste sortie, et trouva measicHnè Jarnac et de Luzarche quf retoumoient de h porte par où elle avoit esté faite, et lui ronfj terent le grand desordre qu'il y avoit eu ; dbafl| que les premiers coureurs avoient très-mal r\^ cuté ce qui leur avoit esté enchargé , et que Ml Teligny cela voyant, et voulant reparer la iwk encores qu'il ne fust point armé, mxtmît^ mauvais courtault y estoit voulu aller pooria faire reUrer , laissant on sien gentilhoBoneata cinquante ou soixante chevaux auprès doi»i lin qui est hors la porte Salnd Jean ; que qoi^ il fut arrivé où estoient les coureurs, lescsaf mis leur avoient fieût une cargue où II avoit oB enveloppé et porté par terre ; que Ton ne ^ voit s'il estoit mort ou vif , ^noo qu'aucna»^ soient qu*il n'estoit encor mort, selon quiisi^ voient peu appercevoi^ , bien que les cnaarij l'eussent despouillé , qu'il estoit demeuré «^ place près du moulin.
M. l'Admirai , voyant qu'tt estoit si pr» murailles , dit qu'il le vouloit avoir vif ou Q et commanda aux autres ch^ de la de M. leBaulphlQ monter à cheval, eoffia^ fit aussi aux autres qui se trowtnant pre luy. En s'acheminant vers la porte, un soldat à pied qui luy dist, s'U lui plaiar
€01OaNTÀIB8S PB FBANÇ0I8 DB RÀBCTIlf. [1557]
qn'il essayeroit de l'aller quérir. Il luy promit un bon présent s'il le pouvoit rapporter ; ce qu'il fit fort bien, et le rapporta avec ses compagnons. Quand ce bon chevalier, ainsi blessé qu'il estoit , vit M. TAdmiral , de première parole il le pria luy pardonner , scachant bien qu'il Tavoit offensé, et luy réitéra ce mesme langage par cinq ou six fois : lequel luy respondit qu'il n'estoit plos temps demander pardon aux hommes, mais bien à Dieu» car il estoit si navré et entamé sur plusieurs parties de sa personne, qu'on n'attendoit plus que luy venir rendre l'esprit : ceneantrooins survesquit encor une heure et demie après avoir esté rapporté , et ne fut petite perte de ce gentilhonune , estant hardy, bien advisé, et s'employant volontiers pour son devoir et le service du Roy , comme depuis est apparu en ceste compagnie que le principal chef estoit mort. Ce ;ue en cest accident fut depuis trouvé le plus mauvais , et , selon que beaucoup de gens de tnen Font témoigné , estoit que , quand il fut blessé , les ennemis n'estoient point plus de dixliuict ou vingt à la cargue qu'ils firent ; les nos- Ires estoient bien autant de coureurs , et ceiuy lue Teligny y laissa n'estoit point à cent pas du ieu où il fut porté par terre ; et nonobstant il fut nassacré et despouilié , sans aucunement estre iecouru de nul des siens. Cestoy allègue pour ion excuse qu'il avoit exprès commandement le M. de Teligny ne partir de ce lieu où il esoit, que luy mesme ne le vint quérir; aussi [u'il ne pouvoit avoir cognoissance de ce que es coureurs faisoient à cause d'un petit hault [ui estoit au devant de luy.
Après cela il se passa deux ou trois jours que es ennemis ne se remuoient point fort et ne faioient grandes choses ; seulement qu'ils presoient et s'approchoient le plus qu'ils pouvoient (u costé du faulxbourg d'isie , et creusèrent iuelques tranchées au lieu des maisons qu'ils ouloient tenir , où le feu avoit esté mis avec ertains artifices, par l'invention d'un Escossois ie la compagnie du comte d'Arran. Cependant eantmoins ne se perdoit temps dans la ville , ar Ton y besongnoit à la plus grande diligence ue Ton pouvoit en tous les endroits qu'il avoit sté advisé ; et dehors la ville l'on coupoit les rbres autant que la commodité le pouvoit perlettre. Et de la part de M. TAdmiral, il sollici- 3it ceux de la ville à toutes heures pour savoir ueile quantité de vivres ils trouvoient là deans , et pour luy satisfaire sur les articles qu'il 'Qr avoit donné par mémoires. Enfin ils luy aillèrent un estât des vivres , qui luy sembla ien petit; car, à en despendre assez estroite- ^ent , ù peine en pouvoient avoir pour trois sep-
maines : et pource qu^il se douta qu'en ceste recherche il y avoit eu de la fraude et de l'excuse» il donna charge à un homme d'armes de sa compagnie la reprendre et recommencer de nouveau, et n'exempter pas une seule maison , et qu'il print encore deux ou trois autres de sa compagnie avec luy, de sa cognoissance des plussuffisanspour ceste charge, afin d'y estre soulagé; d'autant que , oultre ceste commission, il lui estoit enjoint faire tuer et saller le bestail qui estoit là dedans en fort gros nombre , avec si peu de moyens de le pouvoir nourrir , qu'il fut force le départir par les compagnies tant de cheval que de pied , pour certains jours qui leur furent limitez. Aussi avoit-il en charge de faire départir le pain et le vin : en quoy il s'acquitta si bien , qu'au lieu que ceux de la ville n'avoient donné cognoissance à M. l'Admirai de vivres que pour trois sepmaines , il en fut trouvé pour plus de trois mois; et si se desconvroit tous les jours quelque chose de nouveau.
Pour revenir maintenant à ce que faisoient les ennemis, après qu'ils eurent parachevé ceste tranchée [dont dessus est parlé] du costé du bourg d'Isle, une nuit ils approchèrent leurs pièces pour tirer en batterie. Et ainsi que M. l'Admirai retournoit de faire la ronde à l'entour de la haute ville , ceux qui estoient en garde au bourg luy mandèrent que les ennemis estoient dans les fossez dudit bourg, qui sappoient , où il alla incontinent ; et , après avoir longuement escouté, entendit aisément quMls ne sappoient point dans le fossé, ains que c' estoient pièces qu'ils approchoient. Pourtant, suivant ce qu'avoit esté résolu par l'advis de tous les capitaines, il commença à faire retirer quelques pièces d'artillerie qui estoient là, et grande quantité de boulets de plusieurs calibres , pouldresà canon, balles de laine, picques, outils à pionniers , et plusieurs autres choses ; en sorte que les ennemis ne se pourroient vanter y avoir trouvé aucunes ustensiles dont ils se soient peu aider. Et quant aux maisons, estant vuides de tous meubles , on les avoit fait si bien appareiller, que, soudainement que le feu y seroit mis, ne fauldroient aussi tost à s'enfiammer et embraser.
Il n'estoit pas demie heure de jour que la première voilée de canons fut tirée , lorsque M. l'Admirai commença à appeler les capitaines qui y estoient en garde , et leur dist qu'ils retirassent leurs gens le plus couvertement et celément qu'ils pourroient, afin que , pour attendre plus tard, ce peu d'hommes qui estoient là n'eqtrassent en effroy, et que par ce moyen n'y survint quelque desordre et confusion, enchargeant au surplus qu'on ne fist faulte à mettre le feu
COUHENTATRSS BS FBANÇOTS DK RABUtlN. [1557]
partout; ce qui fat fort bien exécuté diligemment, réservé en ]*abbaye dlsle où le feu ne peut prendre ,'encor qu'on eust mis grand'peine à l'estançonner et amorcer en tous les endroits plus subtils et secz et prompts à s'allumer.
Après avoir retiré tous les gens de guerre et tout ce qui estoit dans ce faulxbourg en la baulte ville, on commença à remparer la porte par où on y entroit de la baulte ville , pource que cest endroit se trouvoit fort foible et mauvais. Et environ une demie beure après que l*on commença à y besongner, un bomme de la ville alla dire à M. l'Âdmiral qu^l seroit bon oster quelques pouldres à canon qui estoient dans deux tours joignantes ceste porte, dont il n'avoit esté parlé aucunement, non pas seulement au capitaine Lanquetot à qui il avoit donné la charge de les visiter, et sur toute l'artillerie et telles munitions. Soudainement, à tel advertissement, M. TAdmiral fit lever les serrures des portes , pource que les clefs ne se trouvoient point; où fut trouvé que les caques où estoient ces pouldres, si tost qu'on les touchoit, tomboient en pièces , tant estoient pourris, de façon qu'on ne les pouvoit ainsi transporter, et fallut avoir des linceuls pour les ensacher et mettre , à les oster hors de là.
Voyant M. l'Admirai que sa présence estoit plus requise ailleurs , et que ses gentilshommes qu'il y laisseroit pourroient faire continuer ce que jà avoit commencé, après y en avoir ordonné trois ou quatre , il s'en alla faire la ronde À Tentour de la ville, à fin que les habitans ne fussent estonnez pour avoir esté ce faulxbourg quitté et abandonné. Comme il eut quasi achevé tout ce tour, ainsi qu'il estoit près de la plateforme de la tour à l'eau , il veit le feu qui seprenoit aux pouldres estans en ceste porte, où il courut le plustost et vistement que ses Jambes le peurent porter, et trouva que desjà la violence de ceste diabolique mixtion, et comme une fouldre, avoit ouvert une si large brèche , qu'il y pouvoit entrer vingt ou vingt-cinq hommes de front. A ceste improuveu et nouveau accident, il rallia promptement ce qu'il peut de gens auprès de luy pour la défense de ceste brèche , à cause que les ennemis avoient desjà gaigné ce faulxbourg, et leur eut esté dès ceste heure là aisé d'en faire autant de la ville, si l'esclair du feu et la fumée des maisons qui brusloient, ne leur en eussent osté la yeue et cognoissance ; car M. l'Admirai fut une bonne demie heure et plus, qu'il n'avoit que sept hommes avec luy pour défendre ceste brèche s'il y fùst survenu affaire. Il n'y a nulle occasion d'en imputer le tort aux gens de guerre , pour autant qu^eux ayans veu
la porte fermée et remparée, chacun d'eux se retira en son logis pour repaistre et se rafreschir, et l'inconvénient qui survint estoit trop inespéré. Les uns pensoient que ce fussent les bioettes des maisons qui brusloient; les autres di* soient le feu s'y estre mis d'une pièce d'artilien qui tira au dessus de la porte ; ainsi chacun tnnvoit le cas fort estrange. Il s'y perdit trente 6^ ou quarante personnes , entre autres cinq ges tilshommes de ceux de M. l'Admirai, fort cens de bien et de service, qu'il y avoit délaissez pour diligenter les ouvrages, attendant qu'il fast àe retour. Mais aussi tost que le bruit fîit entends de cest infortune , à la vérité chacun y accourut à toute haste; tellement qu'en moins de rieo la brèche fat bien bordée, et y fut employée teiir promptitude à la reparer par hault et par bas, qu'elle se trouva aussi forte qu'auparavant.
Le Jour mesme que ce faulxbourg fut abandonné, les ennemis continuèrent à s'approcher encor de plus près de la baulte ville : lesquels donnèrent aussi occasion à chacun de se parforcer et esvertuer davantage à rendre les ouvrages en perfection, fust à rehausser les rempars et terreplains, fust à applanir et à niveler ks plates-formes ; et n'y avoit adonc jusques aa\ moindres , tant des gens de guerre que de Lt ville, qui ne desployassent les bras , et qoi volontairement ne courbassent les eschfnes pour porter la hotte et les fascines et la terre aux n^ parafons.
De toutes ces choses, et généralement de tooi ce qui se passoit dans la ville, M. l'Admirai advertissoit, au plustost qu'il en avoit le moyen. M. le connestable, à fin qu'il en fust hors de peine, et peust adviser de tous remèdes nécessaires. Pareillement, pour maintenir tousjoure cenx de la ville en bonne volonté et asseurance, et l« gratifier, il alloit ordinairement en leur hosid commun, où faisoit assembler les principaux, et là resolvoit les choses qu'il vouloit bien qnib sceussent : entre tous lesquels citoyens et habitans M. l'Admirai s'est grandement contente; c! a loué et eu en singulière recommandation U maieur de la ville, nommé le sire Giberooort. et Ta trouvé fort affectionné serviteur du Roy ^ tant au service de Sa Majesté que pour la consenv tion de la ville ; mais ii n'y en avoit point d tntre qui le secondast. Les ennemis adonc furent un Jour ou deux qu'ils ne leur donnoient graads empeschemens. Et cependant, puisque j'ai dit assez ample narration des principaux polocts àe ce siège, et des exploits et bon ordrequeH. l'A^ mirai avoit mis au dedans de la ville, je dira} maintenant quelque chose du dehors, de ia solidtude de M. le connestable à y faire eotitr 9^
COMMBT<iTAIBES DE FBANÇOTS DE RABITT1N. [lâ57]
eoors, mesmement de gens de pied , la jugeant assez sufBsammeDt garnie de cavallerie. Doncques est il à sçavoir qu'estant nostre armée arrivée à La Fere , l*on avoit fait partir M. le mareschal de Sainet André avec trois ou quatre cens hommes d'armes , et le prince de Condé avec une partie de la cavallerie légère , de laquelle il estoit lors gênerai, et M, Dandelot avec hnict ou dix enseignes de fanterie françoise , pour s*en aller à Han , tant pour tenir l'ennemy en doute, et luy retrancher le moyen de s^eslargir et recognoistre le pays , que pour recouvrer tousjours occasions plus prochaines d'entreprendre sur luy, et finalement essayer de tous endroits à mettre gens dans Sainet Quentin. Sur cela ayant le sieur de Yaulpergue fait entendre à M. le connestable les endroits que M. T Admirai luy avoit monstre du grand clocher de la ville, comme j*ai dit cy dessus, par où il pourroit conduire le secours qu'il guideroit, fut ad visé que n'estant le costé devers Han fort pressé et couvert des ennemis , à cause que ce quartier avoit esté réservé pour les Anglois , M. Dandelot, avec deux mille hommes de pied, pourroit par ceste advenue plus seurement de nuict se jetter et entrer dans la ville, pendant que nostre gendarmerie et cavallerie de toutes parts tiendroit les camps des ennemis en allarmes. Laquelle entreprise eust succédé heureusement, si elle n'eust esté descouverte, comme Ton a sceu, par quelques chevaux légers anglois des nostres, qui avoient été pris des ennemis, lesquels, pour se sauver d'estre penduz, promirent donner tel advertissement qu'il seroit cause de leur faire en brief recouvrer la ville de Sainet Quentin, et sur cela leur declairerent tout le faict. Parquoy es lieux où ils sceurent que noz gens dévoient passer, firent fossoyer force traverses et tranchées, qu'ils remplirent de leurs meilleurs harquebusiers^ et, sans faire aucun bruit, ny se descouvrir, attendirent noz gens de si près , qu'ils les pouvoient tirer en butte. En faisant ainsi tomber et mourir une partie des premiers, le reste fut rompu et tourné en routte : les uns se sauvèrent avec M. Dandelot, et les autres furent tuez ou prisonniers. Sur ce propos Je ne veux oublier à dire ce que M. l'Admirai mesme a escrit au discours de ce siège, que ledit sieur de Yaulpergue ne retint et n'imprima pas bien en sa mémoire les adresses et accès qui luy avoient esté monstrez et enseignez : car, au lieu qu il donna à la teste d*uD corps de garde de gens de pied, et en lieu fort désavantageux pour ceux qui vouloient entrer, il eust passé entre deux corps de garde, Tun de gens de pied, et Tautre de cheval, où ils n'eussent trouvé que sentinelles; et avant que