LIVRE DIXIESME
De la prise de Calais , Gaines, Hames, et de toat le comté d'Oye , par le preux et triampbaot prince et dae df Guise. — De la prise du fort chasteau de Herbemoat es Ardenues , par le magnaninie et Tictorieai prince ie du de T^iyemois; et des grands Estats da royaume de France , tenus à Paris an mois de jantier en l'tn 1558, anu Pasques.
[ 1 5 58] Se trouvant Tarmée du Roy [assemblée à Gompieune dans le moisdenovembre , et parfaitement accomplie de tout attirail et munitions pour être employée et mis en besongne ^ fut mis en conseil et considération qae , de premier exploict, llaller heurter et présenter aux rempars et fortifications de Han et Sainct Quentin, pour essayer et faire effort de les reprendre , ce seroit adjouster seconde ruine à la première , et commencer besongne au soubait, peult estre, de Fennemy , eu esgard que , se doutant de ceste délibération, il auroit muni ces places ^ tellement, que , sans remuer les armes ni desgainer espée, il seroit spectateur seulement de nous veoir desfaire et combattre du froid et de la famine , estant desjà Thyver du tout venu etle pais circonvoisin de fond en racine degasté , brusié et destruict , sans que nullement il y eust ordre d'y reaouvrer vivres , mesmement pour les chevaux ; oultre ce que la pluspart de nos forces , et sur tout la gendarmerie , estoit fort debiffée et barassée, tant de ce voyage d'Italie que pour les fatigues de l'esté précédent; parquoy fut Jugé le plus certain avis abuser Tennemy en ses opinions et entreprendre tout au contraire de ce qu'il pourpensoit, selon que luy-raesme par expérience nous Tavoit demonstré; qu'il valoit mieux s'adresser ailleurs où l'on le pourroit tirer de son fort et l'esloigner , ques'arrester à ce qu'il avoit parfaitement appareillé pour nous amuser et nous laisser nous mesmes consommer. Ainsi fut remise ceste entreprise à autre saison plus propre, pour mettre en avant celle de Galalsr, que l'on a voulu dire toutefois dès long temps auparavant practiquée et menée, mesmement par la sage conduite et intelligence du seigneur de Senarpont , prudent gouverneur du Boulonnois , et toutefois tousjours retardée et empescbéepar diverses et survenantes occasions; de sorte qu'il m'a esté dit pour chose véritable que, s'il eust pieu à Dieu départir tant dé grâce à M. le connestable, que retourner heureusement
le Jour Sainct Laurent , le lendemain ou peade jours ensuivans, il partoit pour parachever ceste entreprise , ce nonosbstant qu'à ceste fois elle i eu un prince autant vaillant et prompt exécuteur qu'il en peult estre en ce monde , cooune l'eiïert en est sorty et apparu universellement. En oarrant laquelle exécution , je suis cootrainct soi^ et reitérer à peu près ee que desjà en a esté escrit et publié , pour n'y avoir esté présent, tootefs> en ayant eu autres certains advertissemeos : cf qiie néantmoins J'ay bien voulu foire pour a conserver et continuer plus longue mémoire, comme d'un oeuvre autant grand et mémoraiiie qu'il en advint en France depuis deux cens et dix ans que ceste très-forte ville avoit esté prise et possédée des Anglois , comme d*nne eDt^^ prise si proraptementetsoudainement exploitée, en chose que l'on reputoit comme imprenable et presque impossible , que l'on le nombre entre les miracles et cas esmerveillabies de œ siéck, principalement estant advenue en ceste saisos d'by ver , où les marets dont ceste ville est eo il pluspart environnée sont inaccessibles.
Doncques , pour conduire ce fait ploscoBra^' tement, et pour en oster toute cogndssance et suspicion aux ennemis , fut donnée une partie de ceste armée à M. de Nevers, comme dix hiur: ou vingt enseignes de Suisses et autant d^41)^ mans, et douze ou quinze de François, et cioq ou six cens hommes d'armes , et quelque nombfv d'artillerie , pour mener en Champagne, Cùsioi courir le bruit que c'estoit pour aller prendre Luxembourg et Arlon : et M. de Gaise^ a\ee l'autre partie , demeuroit ea Bicardie, tant po«r empescher l'ennemy d'avita^ltfiyr Sainct Qneutta et Han , que pour tenir en ^M^an^ic ^ P'*^ de la frontière, commeil feit , pendant que M. df^ Nevers s'acheminoit en son voyage, pen< aussi que de nouveau on recognoissdtlesmo}'^ et advenues pour donner bonne Issae anikicC Calais, et que l'on considéroit s'il y «mH intervenu quelque obstacle et empeNheDeat,
COMMEnTAIRES DE FRANÇOIS DE BABUTIN. [l558|
quels soldats et garnisons estoient dedans. Les ennemis estansadyertisdu^épartementde M. de Nevers, et sçachans le dnché de Luxembourg degarny de gens de guerre , avec ce qu'il n'estoit pas fort et en la pluspart enclos de villes et garnisons fhmçoises, départirent quant et quant un secours de gens et munitions pour y envoyer en toute diligence. Estant M. de Nevers arrivé à Yarennes et à Glermont en Argonne, et à l'entour de Stenay , après y avoir fait temporiser pour quelques jours sa petite armée , voyant qu'il ne se rencontroit rien de soudaine prise, selon qu'il avoit esté ordonné , renvoya ses forées de pardeçà devers M. de Guise, lequel s'estoit desjà avancé vers Amiens, feignant vouloir avitailler le chasteau de Dourlan, et lequel, ayant entendu nouvelles du bref retour des forces de M. de Nevers, passa encore plus oultre, sous ombre d'aller pareillement munir et renforcer Ardres et Bouloigne, retenant en ceste sorte i'ennemy en doute de ce qu*il vouloit attenter tout à un coup. Après qu'à grandes Journées les troupes de M. de Nevers furent arrivées et rejointes à M. de Guise , ce prince ayant toat son appareil prest suivant sa très-grande promptitude, le premier jour de janvier se présenta devant le fort Nieullay, où d'arrivée, trouvant un petit fort palissé et relevé de terre , que les Anglois avoient basti à Saincte Agathe, petit village proche et sur le commencement de la chaussée qui va au pont de Nieullay , le ût assaillir par deux ou trois mille harquebusiers esleuz , soustenuz de vingt cinq ou trente chevaux, avec telle furie et hardiesse, qu'ayant remis et rechassé une enseigne de ceux qui le gardoient , sortie à l'escarmouche à la faveur du canon et du maretz , accompagnée et couverte de soixante ou quatre vingts chevaux finalement les contraignirent l'abandonner et se retirer au grand fort de Nieullay : ce qui donna, à mon advis, pour lei»*emierbond, grand estonnement aux Anglots , car je crois qu'ils ne se cuidoient pour rheure estre si près d'estre assiégez , et ne Jugeoient les forces des François si grandes et si voisines ; et, au contraire, ceste première victoire augmenta le courage aux nostres , et grand espoir de venir au-dessus du principal , quand ils virent les ennemis de première lutte ne les avoir peu soustenir.
Tout sur rheure , encore qu'il fost desjà tard, M. de Guise et M. de Thermes recognurent ce fbrt de Nieullay , et à l'instant furent commencées les approches et trenchées , et l'artillerie amenée et logée en diligence pour commencer , dès que le Jour poindroit , à le battre. Et pource que tout le firuict de l'effet requéroit une très-
grande pi;omptLtude, afin de rendre les assiégez entièrement estonnez , et sans loisir de s'asseurer et recognoistre , et hors d'espoir de pouvoir estre secouruz, de mesme train ce prince avoit fait marcher une partie de son armée et artillerie à main gauche, le long des dunes, pour les occuper, et pour se présenter et gaigner un autre fort qui est à la pointe desdites dunes, appelle Risban , lequel commande et tient subject tout le port , et empesche qu'il n'y peult aborder aucun vaisseau ennemy. Ainsi il estoît nécessaire, pour obtenir après la ville de Calais, se saisir tout à un coup de ces deux extremitez et forts [l'un desquels, qui est celuy de Nieullay, garde etdefend toutes les chaussées et advenues par terre, estans celles parties marescageuses] , afin de retrencher ce passage aux Flamens de la pouvoir secourir; et de Tautre, qui est Risban, pour aussi ne laisser prendre terre et port au secours qui leur pouvoit estre envoyé d^ Angleterre , n estant ce port de Calais , que César appelle en ses Commentaires Itius portus (1), distant du premier port d'Angleterre, qui se nomme Douvres , que trente mille pas. Parquoy ayant M. de Guise toute la nuict, avec M. d'Aumalle son frère , le mareschal Strossy , les sieurs de Thermes , d'Estrée , grand maistre de l'artillerie , de Sansac , de Tavanes, Dandelot et de Senarpont, revisité et recognu ces dunes, approchèrent encore de plus près ce fort de Risban. Et tout àFinstant , la mer estant basse, fit conduire le Jeune Alegreet un autre gentilhomme, par le sieur de Rendan, eu un endroit du port où il avoit sceu y avoir un passage, pour le sonder, comme il fut fait et trouvé : sur le champ fut résolu , avec tous les capitaines , de battre et assaillir ces deux forts ensemble. En quoy M. d'Estrée se rendit si soigneux , et fit de telle assiduité travailler et vastadours et canonniers, que le lendemain, quatrième de ce mois, son artillerie se trouva trois heures devant le jour preste et braquée en tous ces deux endroits, et, dès que le jour apparut , en mesme temps commença à tonner et fouldroyer d'une part et d'autre; ce qui espouvanta tellement les assiégez , que ceux du port de Nieulfay, à la première ou seconde voilée, quittèrent la place, et à la haste se retirèrent dans la ville de Calais. L'on a voulu dire depuis qu'ainsi leur avoit esté mandé, pource que la ville estoit mal fournie d'hommes. Et s'estant M. de Guise en ceste sorte ouvert ceste première entrée et advenue , fit inconthient entrer et loger les François là dedans , où il trouva force artillerie, pouldres et munitions : en après, pour
(1) ffciiis yorius.
COMMENTÀIRBS DE FRANÇOIS DE BABUTIR. [1558]
fermer le pas à tout secours qui pouvoit venir par terre dans la ville, fit passer et loger entre la ville et le maretz, derrière les chaussées, vingt enseignes de la fanterie françoîse , et les Allemans du Ringrave avec huict cens reitres, et deux ou trois cens hommes d'armes , souhs la conduite du prince de Roche-sur- Yon , laissant au surplus M. de Thermes avec autres compagnies de cavallerie et gendarmerie, et les Suisses, sur Fadvenue de Guines aux dunes, où ce prince avec le demeurant de Tannée alla camper. Une heure ou deux après la prise du fort de Nieullay , ceux qui estoient dans celuy de Risban se rendirent à la discrétion de M. de Guise, duquel ils furent traitez humainement; et demeura ainsi ce prince saisi et emparé en un mesme jour des deux principales places qui luy estoieot très importantes et nécessaires pour jouir de sa pleine et ample victoire. Parquoy, tenant et poursuivant de près ceste heureuse occasion que la favorable fortune luy présentoit, le mardy ensuivant, quatrième de ce mois, fit amener et loger six canons jet trois longues coulevrines devant la porte à Teau, pour rompre les flânez et défenses , et feit là remuer terre et relever terreplains et gabionnades , comme s'il eust Youlu en cest endroit dresser sa principale batterie : ayant avec plusieurs voUlées de canon desarmé ceste porté, et ouvert et fracassé en cest endroit quelques tours qui pouvoient nuire aux assaillans d'aller à la brèche qu'il délibéroit entamer , tenoit ainsi les assiégez en opinion que ce seroit celle part qu'ils se devroient le mieux défendre , sans se douter du chasteau, qui estoit creux et à sec , et sans aucuns rempars , où tout à un coup Ton addressa autres quinze canons en batterie , chargeant et deschargeant tout le jour ceste tempeste d'artillerie , de si esmerveillable furie, que sur le soir la brèche se fit fort large et apparente.
A l'heure mesme, avant que la nuict fust venue y M. de Guise fit passer M. Dandelot, avec douze ou quinze cens harquebusiers et corcelets, et une infinité de gentilshommes, pour aller investir et se fortifier au long du quay et l'estendue du port qui estoit encor entre les dunes et la ville, et pour auquel lieu aller falloit passer quelque peu d'eau ; luy ordonnant en oultre que , si tost qu'il s'en seroit rendu maistre , il fist besongner chacun à creuser une trenchée et traverse avec des outils qu'il fit lors bailler à tous les soldats , qui traversast et allast respondre à la douve et muraille du fossé en cest endroit , que Ton feroit rompre en après, par où s'escouleroit l'eauê des fossez dans le port, et par où aussi l'on pourroit aller à couvert depuis ledit port
jnsques esdits fossez. Sur ce propos fimlt il ami que je die que de si longue main avoit esté pourvu aux artifices et choses nécessaires pour ce siège, qu'expressément pour passer les hommes et autres munitions sur les glaces^ lieu marescageux , l'on avoit fait porter par mer grande quantité de clayes poissées, afin que Teauë ne pust mordre et les transpeiter et corrompre. Et pour couvrir les harquebuslm, à cause que le sable et la grève estoit descouverteet en vue, l'on avoit feit amener pareillement grand nombre de pierriz et palliz de bois très sec, pour estre plus forts et légers , de la baulteur dm homme , et de l'espesseur de deroy pied , couverts au dehors de trois ou quatre doigts de papier collé l'un sur l'autre , chose que l'harqndnsade ne peult faulser aisément , lesquels avoient par le bas un appuy ^u bout duquel estoit une pointe de fer, longue d'environ un pied et dcmy, bien asserée , pour le planter , afin qu'il entrast plus facilement en terre, quelque dure qu'elle fust. Et derrière iceux palliz , que l'on a appelle postes, les harquebusiers pouvoient tira* plus assurément par une petite lumière qui estoit au milieu. Voyant M. de Guise que la brèche s'onvroit fort , et pouvoit estre raisonnable dans deux o« trois voilées de canon, se délibéra auplustotd'y faire donner l'assault. Cependant pour t^iirtowjours les ennemis en allannes, et les empescfaer de s'y remparer , fit passer sur les huict heinw du soir, après la retraite de la mer, lesieorde Grandmont avec deux ou trois cens harquel»siers des plus assurez et justes, pour aller i«eognoistre la contenance des assiégez, et pour, ane force harquebusades, desloger ceux qui s'y pif senteroient etmonstreroient le nez. Et de mesme suite le mareschal Strosqr, avec autres deoioo trois cens harquebusiers conduits par le capitaine Sarlaboz , et cent ou deux cens pioniiias, alla gaigner l'autre bout du port pour s'y ]a^ en des petites maisonnettes qui y estoient, et li se fortifiant avec une trenchée , y demeortr du tout supérieur et commander à tout ce port Toutefois les boulets y pleuvoient si eqpessesiait, qu'après y avoir esté tué vhigt ou vingt-cinq , que soldats que pionniers^ Airent contraints s'ea retirer , et se rendre vers M. de Guise , lequel n'en estoit loing , s'estant desjà avancé et passé près du port avec messieurs d'Aumalle etma^ chis d' Albeuf ses frères , et messieurs de Blootmorency et de Bouillon , suivis de plusieurs geatilshommes. Sur ces entrefaites, ayant ce prioee fait recognoistre la bredie par deux ou trois fois , tant par le seigneur Braacazzo (i) qne {lar
(I) Braocas.
COMMBNTAIBBS Bfi FRANÇOIS D£ BABUTLN. [l5ô8]
antres , et estant adverti qu'il estoit temps , et qu'elle se trouvoit preste à estre assaillie , sans attendre plus longuement fait donner le signal, et fait avancer le seigneur de Grandmont des premiers avec ses harquebusiers, soustenuz d'autant de corcelets conduits par le marescbal Strossy , suivis encore d'autres deux ou trois cens soldats. Et luy, d'un autre costé, ayant passé dans l'eauë jusqu'à la ceinture , se mit le premier devant tontes les autres troupes Jusques au pied de la brèche , laquelle les François assaillirent de première furie de si grande hardiesse et impétuosité, qu'après avoir taillé en pièces ceux qu'ils rencontrèrent des premiers , contraignirent en peu d'heure le surplus leurquitter la place de ce chasteau, et les chassèrent et rembîarrerent dans la ville. Ainsi les nostres à vives forces s*advantagerent de ce passage et première entrée dans Calais, où M. de Guise leur commanda se fortifier et ne s'en laisser débouter pour le surplus de la nuict , leur laissant pour chefs et conducteurs messieurs d'Aumalle et marchis d'Albeuf ses frères; et luy , pource que la mer s'enfloit , repassa de l'autre part en l'armée, afin de leur renvoyer secours incontinent qu'il seroit jour, et afin qu'il n'y advint désordre.
Quand les Anglois se furent un peu recognuz, et eurent repris leurs sens , se repentant de la grande faute qu'ils avoient faite , d'avoir abandonné si soudainement ce chasteau , par où ils voyoient Touverture aux François dans leur ville, ils retournèrent avec une plus grande hardiesse que celle de l'assault, pour recouvrer ce diasteao , jugeant que ceux qui seroient là dedans ne pourroient soustenir longuement , et ne seroient secouruz, à cause que la mer étoit haulte et enfiée. Pourtant la teste baissée vlndrent à r'assaillir les nostres où il y eut fort aspre et obsthié combat; mais ils y trouvèrent si grande et rebelle résistance, que finalement ils en furent aussi reculez qu'auparavant. Ce nonobstant, demourans opiniastres à regaigner leur chasteau , amenèrent deux ou trois pièces d'artillerie sur l'autre bout du pont devers la ville, pour enfoncer la porte , et en chasser ceux qui s'y mettroient en défense ; et d'une plateforme qui estoit sur Tun des coings de la grande place faisans tirer en plomb làdedansinflniescanonnades, leursembloit qu'homme dumondenes'oseroitymonstrer, rechargèrent et redoublèrent un autre assault, encore plus furieux que le premier , où s'il y fust bien assailli, encore mieux défendu, car, les ayans repoulsez vivement, et y estans demeurez sur le champ morts ou blessez plus de deux ou trois cens de leurs plus braves hommes , malgré eux et à leur nez y les nostres fermèrent les por-
tes, et tout soudain les remparerent par derrière. Dont après, tout courage et espoir défaillirent aux Anglois, tellement qu'ils adviserent deslors plustost à parlementer et traiter de quelque composition gracieuse et honneste , que de cuider davantage resteter , et l'obtenir par force. Parquoy le lendemain au matin le milordDunfort (1), qui en estoit gouverneur, envoya devers M. de Guise deux des principaux de la ville , qui demandèrent fort grosses et advantageuses conditions; toutefois finalementilsse rangèrent etreceurent les capitulations et articles qui s'ensuivent : Qu'ils auroient la vie sauve, sans qu'aux personnes des hommes, femmes, filles et enfans, iliùst fait force ny aucun desplaisir. Se retireroient les habitans de ladite ville la part que bon leur sembleroit , fust en Angleterre ou en Flandres, avec leurs passeports et saufs -conduits nécessaires pour leur seureté et passages ; demeurant ledit millord Dunfort, avec autres cinquante personnes , prisonniers de guerre , tels que M. de Guise voudroit choisir. Et quant aux autres soldats et gens de guerre, seroient tenus passer en Angleterre. Laisseroient l'artillerie, pouldres, boulets, armes, enseignes, et généralement toutes munitions , tant de guerre que de vivres , en ladite ville , sans en rompre , brusler , cacher ny endommager aucune chose. Quant à l'or et argent monnoyé ou non monnnoyé , biens , meubles , marchandises et chevaux , le tout demeureroit en la discrétion de mondit sieur de Guise , pour en disposer ainsi que bon luy sembleroit. Toutes lesquelles choses estans transigées et accordées le huictieme de ce mois de janvier , ce prince commença à faire sortir et mettre hors la ville une grande partie de ce peuple ; et le lendemain le reste suivit , ainsi qu'il leur avoit esté promis , sans leur estre fait aucun tort ny destourbier , n'y demeurant un seul Anglois , mais bien une incroyable quantité de pouldres , artillerie , munitions, laines et vivres qui ont esté reservez et retenuz, et le surplus fut donné en proye aux soldats.
En ceste sorte , en moins de six ou sept jours fut reconquise toute la forteresse de la ville de Calais , que l'on estimoit pour le présent comme imprenable, devant laquelle, ainsi que le tesmoignent les chroniques de France, régnant Philippe VI , dit de Valois , et en Angleterre Eduard m , l'armée anglesque tint le siège l'espace d*un an entier. Finalement, estans les assiégez reduicts à telle nécessité et famine que de manger les ratz et les cuirs de beuf , estant dedans capitaine et chef un vaillant chevalier
(l) Hylord Wentwortb.
COMMENTAIBBS DB FRANÇOIS DE BABUTIlT. [l558]
nommé messire Jean de Vienne , leur fut rendue le troisième d'aoust en Tan mil trois cent quarante sept. Et de laquelle ville iceux Anglois ont Jony depuis le terme de deux ceos dix ans ; tellement que maintenant Ton peult dire qu^en ayant esté par eux dépossédé un Phiiippes roy de France, estant un Phiiippes roy d'Angleterre, elle a esté réduite et remise es mains de son vray et naturel seigneur. Ainsi les faits esmerveillablesde TOmnipotent surpassent toutes les puissances et préméditations des hommes , quelque grands qu'ils puissent être. Il ne faut douter que , lorsque les Anglois Tusurperent , elle ne Aist de beaucoup moins forte qu'elle n*est pour lejourd'huy; car adonc^ je pense, et comme encore Ton le peult veoir, elle estoit seulement fermée et close de murailles de pierre , avec force tours rondes, proches les unes des autres, percées pour tirer cassefrusts et flèches , et tous autres coups de traicts sans feu , à la vieille mode, sans aucuns rempars , ny autres artifices et fortifications inventées contre Fesmerveillable tempeste de Tartillerie dont à présent l'on bat les forteresses. Mais, en Testât où elle est maintenant, est jugée l'une des plus belles et fortes villes de guerre de TEurope , d'autant qu'oultre ce que naturellement elle est située en lieu inaccessible, pour estre environnée des trois parts de rivière, ruisseaux et marescages , et de l'autre flancquée de la mer, avec un fort grand et spacieux port , sans, estre en rien subjette ny commandée , artificiellement ils luy ont donné une forme plus quarrée qu'autrement, revestue par le dehors de rempars fort larges et massifs et bien conroyez ; ayans aux trois coings devers lesmarets trois gros bouleverts en pointe et triangulaires , bien flancquez et armez , pour couvrir et défendre les courtines; et à l'autre quarré, devers les dunes , est le chasteau , par lequel , pour n'en avoir esté cogneue , ou pour n'avoir remédié à rimperfection, est advenue ceste dernière prise. Oultre plus , ceste ville est en tout environnée de fossez larges et fort creux , à fonds de cuve , tottsjours pleins d'eauê , à cause qu'il y a une petite rivière qui vient devers Hames , laquelle passant à travers la ville les abbreuve et remplit ; aussi que tous les autres petits ruisseaux qui resourdent dans ces marets y tombent et s'y escoulent la pluspart. Mais , ce qui est encore plus à louer en une ville de guerre , il y a une des plus belles places publiques qu'il est possible, en laquelle pour le moins l'on mettra en bataille de quatre à cinq mille hommes. Pour conclure , je croy que ceste ville est accomplie de la meilleure part des perfections requises en une forteresse inexpugnable ; et si le profit et le grand
revenu du port l'améliore encore davantage, pour estre l'un des principaux et plus r^ommez de la mer Oceane, auquel sont apportées de toutes les parties du monde infinies et ioestimables richesses, et toutes ^sortes de marchaih dises , et de là aussi en après départies et distribuées en divers pays et régions ; de laquelle traficque et commerce revient journellement grand denier et émolument. En ce port à la prise de ceste ville furent trouvez, prins et saccagez, quelques vaisseaux pleins et chargez de marchandises I et autres meubles de bonne estoiïe et valeur; et dit on que d'autres, se cuidaos sauver à voile en mer , furent combattuz etarrestez: toutefois il est fort difficile le spécifier et déduire plus apertement , d'autant^qu'en tels saccagemens et pillages le tout y est si confos, ([oe le plus souvent le faux y précède le vray. Peadant aussi que l'on combattoit ceste ville , le tonnerre et bruit de l'artillerie estant entendu d'Aagleterre , ou bien estans advertis de ce siège, furent armez force navires , et remplis de soldats et toutes munitions pour y envoyer secours. Mais quand ils approchèrent, et qu'ils reoognniçeDt les enseignes et croix blanches plantées et veateler desjà sur la toiu* de Risban elles murailles de la ville , sans approcher davantage, s'eo r^ tournèrent pour reporter advertîssement de ceste mauvaise adventure en leur pays.
Estant la ville de Calais surprise et emportée en si peu de jours qu'a esté dit cy dessus, paria très prompte diligence de M. de Guise , fot a après disputé et consulté auquel des deux l'on s'adresseroit , ou à Gravelines ou à Guines, d'aotant que ces deux forteresses sembloient estre comme les deux espaules et appuis de ceste ^iile> et comme deux forts bouleverts et obstacles pov clorre les deux principales advenues , à sca\oir : Gravelines pour Flandres et les Pays-Bas, et Guines pour France. Toutefois \ toutes caoses emplement débattues et espluchées, laplussaiDc opinion résolut , à mon jugement , que Goioe» importoit plus pour la conservation de Calais q« Gravelines, encore qu'elle fust plus forte et de difficile oppugnation. Selon lequel advis , a prince d'invincible courage , et auquel le travii! de la guerre est comme exercice coustumicr. proposa l'assiéger, et n'en départir qu*il ne l'enst ou de gré ou de force. Parquoy , sans donoef loisir à Tennemy de respirer, et penser aax remèdes , poursuivant de près sa victoire » le trtisieme de ce mois enveloppa et alla assiéger Guines , là dedans ^tant chef un grand seipe^ anglois, nommé miliord Gray, avec force geoi de guerre et tout^' -autres munitions. D'arrivée noz soldats françois, tro9vaB8 la ville dbësM
COHMEflTAIBES DE FBANÇOIS
oée , s'y logèrent pour s'en aider à battre et as- main ue se saillir la forteresse qui estolt joigoante , mais les vouloir ex[ Anglois, les surprenans sur an cominun desordre cassée la vi des l(^, firent une sortie par une poterne du tiers des pi chosteau , et les en déboutèrent de première fu- autrefois ei rie , et maugré eux mirent le feu par la meilleure gaigner et part des maisons, pnls se retirèrent. Taiitost après , M. de Guise , suivant sod accoutumée ce- ]erit^etpromptitude,fîtcoramencer les tranchées, eoeoT que l'espouvantable et incredlble tempeste derartillerieluy donnast tous les empeschemens qu'il estoit possible : ce nonobstant , d'une obsti- Dée asseurance , sans intermission ûi poursuivre l'œuvre où luy mesme , pour augmenter les courages et pour servir d'exemple à chacun, sepreseosoit le premier , et avoit aussitost la main à l'oDtil et à tirer et poulser le canon , que le moindre pionnier de toute la troupe. Et tellement raatinua à remuer -terre et dresser gabiaouades, qne dans deux ou trois Jours après il approcha et mit les bouches de son artillerie , au nombre de trente claq pièces, en batterie, Jusques sur le bord et contrescarpe des fossez, pour battre tant de droit fil qu'en croisant et traversant en trois endroits, principalement l'addressant à l'un des plus ^ands et priucipaux houleverts qui Saocquoit d'un costé la courtine de la porte , et de l'autre part leur grand boulevert, qn'ils appelloient le grand boulevert de la Cuve , entreprenant le plus fort de ces bouleverts , soubs espérance d'obtenir en après à bon marché les moindres et plus petits. Autant ou plus soudainement commença la batterie , laquelle 'dura sans cesse deux jours et demy , en si esmervei'llable furie et tonnerre , que le commun bruit est tel , en si peu de jours y avoir esté deschargez de huit à neuf mille coups de canon ; de sorte qu'estant ce gros boulevert désarmé et ouvert, la bresche apparut, dans le vingtième de ce mois, raisonnable pour l'assaillir et forcer. Ce neantmoios , M. de Guise bleu instrulct, et sçachant en combien de sortes et artifices se peult racoustrer et réparer une brèche, et les moyens et ruses que l'ennemy peult inventer pour y attraper l'assaillant et se fortifier au dedans, avant qu'y hazarder ses soldais voulut àplusqued'unefoisfaire recoguoistre la bresche et l'accès pour y aller. Et pourtant du premier coup y envoya quatre soldats des plus dispos qu'il peut esiire, suivis d'une vingtaine d'autres braves et vaillans, qui en furent incontinent retirez par son commandement. Le lendemain derechef y renvoya cinq ou six autres soldats non moins hardis et adventurenx que les premiers, lesquels donnèrent bon espoir et advenue de reste btçwbç. C« nonotetADt, ce prtac« très bu-
appcKts, pour ne une soudaine fri* es qui sont volonffaire, encore une dats françois pour miers le dessus et
le plus hault du parapect qui estoit du costé des assaillans, afin de couvrir et soustenir certain nombre de pionniers qu'il y fcit monter par mesme suite, pour applauir et adoucir la montés de la brèche qui estoit encore haulte et roide. Et commanda toutefois à ses six vingts soldats n'attenter n'y entreprendre au par -dessus de leur charge et ce qui leur avoit esté commandé : à quoy ils obéirent, executans hardiment et vaillamment ceste entreprise ; et se peult croire que ce ne fut sans expérimenter et ïc soubsmettre k infmis dangers qui sont ordinairement prests et préparez à ceux qui font les premiers essaiz des assaults, combien que ce prince les ayant en fort grand espargne, estimant leurs vies fort chères, pour les soulager les faîsoit rafreschir et recbanger de fois à autre. Enfin estant certain que le chemin estoit abaissé et préparé, commanda à M. Dandf lot, gênerai sur toute la fanterie fran- ÇOise,se tenir prest avec ses soldats, pour, quand il donneroit le signe, se présenter promptement à l'assault. Et luy, pour spéculer et veoir à l'œil le commencement et l'issue de ce qu'il en adviendroit, et s'il estoit possible, le dedans de ceste brèche et l'appareil que uoz gens y trouveroient, monta sur un tertre et colline assez haulte, d'où il descouvrit que pour soustenir et défendre ceste brèche , ne se presentoieut tant d'hommes qu'il doutoit et avuit en opinion. Parquoy tout à l'instant, ce mesme jour 20 de ce mois, feste Sainct Sebastien feit avancer et marcher droit à la brèche, pour ouvrir le premier passage, un régiment d'Allemans esleus lesquels, de grande asseurance et sans crainte , s'y enfournèrent ; par mesme moyen feit signe à M. Dandelot qu'il suivist avec ses troupes, comme il feit : et tout cela ensemble feit un merveilleux effort pour entrer, se plongeans la pluspart des soldats et entrans dans l'eau et les creux des fossez, profonds de septante pieds de baulteur, de telle ardeur et désespérée hardiesse, qu'ils en oublioient tout danger, fust de l'eauë ou du feu ; encore que M. de Guise eust fait baiitir des ponts à travers ces fossez de pippes et vaisseaux vuides attachez les uns aux autres , sur lesquels l'on avoit fait jetter et lier des planches et clayes , ce nonobstant, la véhémente furie les précipitoit et poulsoit tellement, qu'ils n'avoieDtesgardn'yùpontsn'y A passages, pour le seul désir d'y entrer : toutefois leur impétuosité ne peut estre si grande et furieuse, qu?
COMM£?iTAIR£S JDE FBAIVÇOIS DE BABUTIN. [l658j
de premier bond ne fussent repoulsez par les ennemis, s'aidans fort bien de leurs feux artificiels et combattans pour leur tuition avec une estrange et incroyable obstination. Ce qu'appercevant M. de Guise , descendit incontinent de cette montagnette, et, se représentant au milieu d'eux, reprenant les uns, sollicitant les autres, leur remit de telle sorte le cueur en ventre, que retoumans visages et recommençans de plus belle, redoublèrent un extrême devoir, et s'y esvertuerent de telle force, que les assiégez défaillirent soobs le faiz, ne pouvans davantage soustenirceste dernière recharge; et, estans ainsi renversez , abandonnèrent rentrée et la brèche aux nostres, avec perte des leurs de plus de trois à quatre cens hommes, entre lesquels se trouvèrent près de quatre vingts ou cent Espagnols des plus braves et de réputation qu'ils eussent; le surplus tourna le doz , et furent ou tuez à la furie, ou faits prisonniers. D^un autre costé, ce jour mesme, les Allemans du colonel Reichroch, conduits par son nepveu, forcèrent et emportèrent deux autres petits bouleverts qui aussi avoient esté battuz, où Ton avoit fait bresches. Et ainsi fut ce jour du tout gagnée la basse court du chasteau. Le millord Gray, avant ceste perte, et prévoyant ce danger arriver, s'estoit retiré avec un sien fils dans le vieil chasteau et leur principal fort , qu'ils appeloient le boulevert de la Cuve, comme aussi estoient les principaux ca-
pitaines et meilleurs soldats, et avec eux avoient , populaire y qui prinrent tous tel chemin qu'ils
transporté leurs plus riches et précieuses bagues et meubles : tous ceux là , ayant quelque peu pourpensé à leur fait, ne se sentans assez asseurez et forts pour esprouver de rechef ceste effrénée et comme enragée furie des François, délibérèrent de parlementer ; et envoya le millord Gray ce jour mesme deux gentils-hommes vers M. de Guyse, lui remonstrer qu'en défendant ceste place de marque et d'importace, à la garde de laquelle il avoit esté commis, il ne devoit trouver estrange ny mauvais s'il s'estoit, comme homme fidèle et selon son devoir, bien défendu et jusques à endurer Fassault ; faisant autrement, que c'eust esté contre son honneur et sa foy, le requérant enfin luy octroyer une honneste composition.Ce prince, après avoir entendu ses propositions, en remit la response au lendemain, et non sans quedepuisbeaucoupd'hommes de bon jugement ne se soient grandement esmerveillez comme ce millord Gray, qu6 Ton a tenu entre les plus expérimentez capitaines de sa nation, perdit si tost cognoissauce et entendement, et que si soudainement le cueur et le courage luy assoupirent , se rendant si légèrement , sans adviser et considérer qu'il estoit encore sur pieds
et presque aussi fort qu'en premier, ayant eneore ce vieil chasteau sain et entier , de très forte et très ancienne matière, environné de taaez fort creux et pleins d'eanë, qù il eust fallu faire douvelle batterie , et où aussi il se fust peu retrancher, estant la place assez spacieuse. Oultre cela luy restoit ce gros et large boulevert de la Cuve, quicommandoit à tous les aultres, le tout garny d'artillerie et munitions , et défendu des mieux ad visez et plus vaillans hommes qui fussent. Mais en cela ne fault donner autre response, sinon (pe ce sont œuvres de Bleu, lequel, quand il luy piaist , déprime et rabaisse les grands , et fait &illir le sens et science aux sages , et extolle (t esleve de mesme les petits et infimes. Or k lendemain, qui estoit le vingt et uniesme de ce mois , M. de Guise accorda ceste compositioa qui s'ensuit au millord Gray : Que les soldats sortiroient avec leurs armes, mais qjae leurs enseignes demeureroient dans la place avec Umte Tartillerie, pouldres, boulets et toutes autres munitions, tant de guerre que de livres. Qoaot au millord Gray et tous les capitaines et honuDS de qualité qu'il avoit avec luy, ils demeureroient prisonniers de guerre, en la puissance du Roy et de M. de Guise. Estant ceste capitulation recoê et approuvée des assiégez, le jour ensuivant sortirent de ceste place de neuf cens à mil hommes de guerre, partie Anglois, partie Bourguignons, et quelque nombre d'Espagnols , sans le mena
voulurent , sans leur faire aucun mial ny desplaisir ; et restèrent ou furent en tout, par }ps dire mesme , des leurs de morts ou blessez, et quatre à cinq cens. Le millord Gray fut reteoo prisonnier ; aussi fut un capitaine espagnol qœ Ton appelloit Mont-Dragon, lequel, auparavant ayant esté prisonnier en la Bastille à Paris, s'estoit sauvé, et depuis s'estoit renfermé là dedans. Cela fait, M. de Guise, pource que ceste place sembla dangereuse si elle estoit reprise, et grandement nuisible au chemin de France à Calais, mesmement pour estre fort proche d'Ardres, aussi que ce seroit double despense de la garder. ayant fait mettre hors toute l'artillerie, monitkns et vivres, la feit ruiner et démollir, k ce propos j'ay bien voulu cy adjouster qu'il est cscrit aoi chroniques de France qu'en l'an mil trois cent cinquante et un la ville et le chasteau de Gtsines forent prins par les Anglois, nonobstant les trefves qui estoient lors, pour la conspiratiœict traliison d'un nommé Guillaume de Beaucouroy, lieutenant du capitaine dudit lieu, lequel, poor ceste cause, et selon qu'il le meritoit, en fut décapité et après pendu. Donoques ne restoit plib de tout le comté d'Oye qu'un petit chasleae
GOMMBNTAlfiES DE FRANÇOIS I)£ BABUTIN. [l558j
appelle fiâmes, qu'il ne fost remis entièrement en Tobelssance du Roy : et, pource que ce ebasteau encore qu*il soit petit et non remparé, uy fortifié d^artiflcesy est neantmoins naturellement en telle difGcile et comme inaccessible forte assiette, pour estre environné de paluds, viviers et marescages, qu'il est presque impossible d'y approcher n'y asseoir artillerie , n'ayant qu'une bien estroitte chaussée pour y aborder , encore traversée en plusieurs endroits de ponts de l>ois rompus et estez, l'on estoit en fort grand doute en quelle manière et invention l'on le pourroit assiéger. £n ces entrefaites, M. de Sipierre, qui avoit esté commis avec la compagoie de M. de Lorraine , dont il estoit lieutenant, et quelques autres, pour garder ceste chaussée, advertit M. de Guise que ceux qui estoient dans Hames, effroyez et espouvantez de la prise de Guines, Tavoient abandonné et s'en estoient fuis ceste nuict là par certains sentiers qu'ils sçavoient dans ces marets ; et amsl fût fort aisé à s'en saisir, où l'on trouva force artillerie et provisions. En après demeurèrent les François en tout et partout les maistres, et n'y eut forts ny chasteaux qui ne leur fussent ou rendus ou abandonnez , estant chose manifeste qu'en ces places que M. de Guise a conquis sur les Anglois, oultre les riches butins qui y ont esté trouvez et pris, ont esté gaignez et recouvrez plus de deux à trois cens pièces d'artillerie de fonte , montées sur roues, et autant de fer. En quoy sera clairementcognuelafertilitéetrlchesse du pays, et combien ceste gent angloise curieusement travailloit , et estoit songneuse à cultiver, augmenter et garder ceste province, laquelle, à mon opinion, est celle dont la seule ville de Calais porte le nom maintenant, et laquelle César escrit ensesConnmentairesavoirconjuréavec les Belges contre les Romains, et qui envoya en ceste guerre dix mil hommes de secours.
Au mesme temps que M. de Guise entreprenoit et estoit en ce voyage , M. de Nevers, qui n'ayme à estre oysif et séjourner longuement en repos inutile , ayant envoyé au long de la frontière de Champagne , tant pour sçavoir comme toutes choses y passoient et estoient conduites, que s'il s'y pourroit recouvrer aucune occasion d'entreprendre sur lennemy de ce costé , fut adverty que la pluspart des garnisons et forces ordinaires du duché de Luxembourg estoient retirées où estoit leur plus grosse armée, ou en leurs maisons, tellement que les places fortes estoient fbrt vuides et despourveues. Sur lequel advis voulant délibérer et fonder une bonne exécution, secrettement, et le plus couvertement qu'il fat possible, advertit les gouverneurs et capitaines qui estoient restez es places de son
gouvernement, qu'ils eussent à tenir leurs compagnies prestes , et au meilleur équipage que faire pourroient , et , oultre plus , de recueillir et amasser tant d'iiommes de guerre et soldats de cette contrée qu'ils en sçauroient recouvrer. Et d'ailleurs manda aux chefs et membres des compagnies de messieurs de Bouillon et de Jamets , qu'ils eussent à faire retirer en leurs garnisons tous les gentilshommes de leurs compagnies avec armes et chevaux , pour estre prêts à estre employez quand ils seroientadvertis : commandant oultre plus au sieur de Saint Simon , guidon de sa compagnie , qui lors estoit près de luy, mander et resserrer le plus qu'il pourroit de ceux de sadite compagnie, mesmement de ses voisins, car le surplus avoit eu congé pour se retirer es vieilles garnisons , afin de l'accompagner et se trouver en ce voyage. Ainsi ayant diligemment pourveu à toutes choses, M. de ?]evers partit en poste d'une sienne maison près de Cbaalons en Champagne , le 2 de février, feste de Nostre- Dame de la Chandeleur, et arriva le vendredy ensuyvant à Yvoy, où ce Jour mesme avoient assignation , et estoit le rendez- vous à tous les susdits capitaines , et où aussi se trouva ce bon vieillart et sage chevalier M. de Jamets. Auquel lieu, et en présence de tous lesdits capitaines qui s'y estoient desjà assemblez , le seigneur de Haulcourt, gouverneur de ceste ville d'Yvoy, remonstra en bons termes, sentans son sage et bien advisé capitaine, à M. de Wevers, qu'il n'avoitpour l'heure place plus dommageable et nuisible à ceste frontière, que le chasteau de Herbemont , pour estre le principal lieu où s'amassoient toutes les assemblées des Ardennes , et où se dressoient toutes les entreprises que, ils appareilloient ceste part , et où aussi après ils fidsoient leurs retraites. Parquoy estoit la première place où il felloit , et où estoit le plus nécessaire s'addresser, en laquelle prenant , on couvroit non-seulement ceste ville d'Ivoy et toute ceste lisière ^ mais aussi l'on s'estendoit et avoiton entrée de plus de six ou sept grandes lieues dans le pays de l'ennemy. Sur lesquelles remoustrances, après avoir advisé de tous moyens, fut résolu par M. de Nevers d'attenter cest exploit, et de partir ce Jour mesme à minuict. A quoy le seigneur Despots, qui pour lors commaudoit en toute ceste frontière en l'absence de ce prince et de M. de Bordillon , avoit donné si bon ordre , que desJà estoit prest un bon nombre de chevaux, pour traîner six canons et une longue coulevrine, et par mesme moyen avoit levé certain nombre de paysans et manœuvres, pour servir de vastadours et pionniers : estans avec tout cela les compagnies de gens de pied et de che*
COMHBNTiJJISS DE t-BANÇOIS DE BABUTIIi. [1668]
val, sLpeu qu*on en avoit, prestes à marcher, l'on commanda aux sieurs de Troussebois, gouverneur de Mesieres , de Chambry, gouverneur de Maubert-Fontaine, et à celuy de Bouillon, que dès ce soir ils allassent , le plus soudainement et diligemment qu'ils pourroient, enclorre et envelopper ce chasteau ; et par le chemin de Sedan , avec autres compagnies de gens de pied et quelques chevaux-legers, on fit marcher une partie de Tartillerie. D'un autre costé le sieur de Haultcourt eut la conduite du reste de Fartillerie et des munitions, dont estoit commissaire le capitaine Jacques Tolf (l) : le tout conduit avec une si grande promptitude , que M. de Nevers , le samedy à sept heures du matin , avec ses petites forces et équipage susdit, se trouva campé devant ce chasteau, et non sans avoir eu grandes fatigues et difficultez à &ire passer Tartillerie oultre la rivière de Semois, qui a son cours au-dessoubs de ce chasteau , à cause des grandes neiges et glaces. D'arrivée fut de près recogneue la place avec force escarmouches, et où le capitaine Caumont avec sa compagnie feit fort bravement, ayant gaigné, maulgré toutes les harquebusades et canonnades de ce chasteau, une petite bassecourt et enclosture où les bonnes gens et paysans faisoient la retraite de leur bestail. Tantost après fust affustée et logée une partie de rartilierie pour canonner et battre l'un des flancs de ce chasteau; mais pouroe que Ton cognut la petite exécution qu'elle y faisoit à cause de la difficile et mauvaise assiette où elle estoit , Ton fut contraint , et la feit on planter et braquer droit au front et à la teste , pour battre un boulevert qui y estoit , et qui couvroit et defendoit la seule advenue pour y aller et entrer ; laquelle y tira si furieusement , et y besongna si bien en peu d'heure , que , ce faisant et monstrant presque la brèche raisonnable poury donner l'assaut, le capitaine se présenta à parlementer, requérant quelques conditions; mais estant du tout débouté de ses demandes , et lui estant faite briefve response par ce prince , qu'il ne falloit parler d'autre composition que de se rendre À sa volonté et discrétion , autrement que sMI ne se hastoit bientost il le feroit, avec tous ceux qui estoient avec luy, tailler en pièces , iceluy capitaine , craignant tomber en ce danger, encore qu'il ne luy fust si proche que faute de cueur le luy representoit, se confiant en l'humanité et bonté de ce prince, se rendit à sa miséricorde, et laquelle aussi , aux prières de M. de Jamets , il trouva et expérimenta, usant M. de Nevers de telle clémence et douceur que le renvoyer
(I) Wolf,
avec sa femme et sa famille , et generakmcDl tous les soldats qui estoient là-dedans, vies et bagues sauves , et sans estre pillez ny rançooDo. Cela fait, ce prince envoya quelque nombre de chevaux-legers et harquebusiers à cheval , pour recognoistre les forts de Jamoigoe, Cliigfiy, Rossignol et Villemont, partie desquels ils trw* verent desja abandonnez , et les autres a la première semonce se rendirent. L'on estoit sorb arres et en délibération de poulser encore piss avant et donner Jusques à Neufchastel es A^ dennes ; mais les pluyes , neiges et grandes froidures interrompirent ses desseing?. Or la seule prise de ce chasteau de Herbemont ne doit estre mise et nombrée entre les moindres ; car, ooitii ce qu'il est naturellement fort et facile à est» rendu inexpugnable , comme estant situé sur od hault et dur rocher de tous endroits inaccessible, fors que par l'advenue , où il fut battu et pris, et hors de batterie, encore estoit-il fort propre et convenable pour couvrir et asseurer toute cestt advenue des Ardennes en toute la Champagne et secondant le fort chasteau de Bouillon, pow commander et assubjectir toutes les Ardenne» : il appartient au comte de Billistin et de Rocbtfort, à la garde duquel fut ordonné capitaioe le sieur de La Croix , lieutenant de M. de Haaltcourt. De ceste prise , advenue le 6 de février, M. de Nevers advertit incontinent le Roy par k sieur de Sainct Simon , guidon de sacompagoie lequel en lut très-aise et content , et en reodit. comme j'estime, grâces à Dieu , de ce qu estant la fortune contraire changée, en un mesme temp et en divers lieux luy ottroyoit de si belles ei amples victoires , qu'elles sembloient à tout le monde comme miraculeuses, tant estoient atd* mirables.
Le Roy , sur ce prospère commencement qu d avoit pieu au supresme Dieu tout-puissant io} départir , délibéra s'évertuer davantage , et ca^ ployer jusques au bout toute sa putwmce, pocr contraindre son ennemy par un dernier effort 5<e retirer des limites de son royaume où il a^uit empiété , ou accepter une amiable paix , aiosi que par plusieurs fois luy avoit présentée . c! acquérir avec les armes le repos unlverseJ à too: son peuple. Pour ce faire, tant pour déclairer ei demonstrer publiquement son entière afifect or et intention , que pour requérir et convier chacus. à le secourir de ses moyens, voulut coDvoqa^^ et assembler en sa capitale ville de Paris tsxs les Estats de son royaume , au sixième jour d* janvier en cest an. Auquel jour se trouvèrent aa Palais Royal plusieurs prélats et ministres (U l'Ëglise, députez et envoyez pour toute la grn«-
r Alité ^ comme (to^ felreut mtw fm^b «*
COXHBIIXAIBBS DE FBAMÇOIS DB RABUTIll. [iSSS]
gneurs et gentilshommes pour la noblesse , et généralement autres pour la justice et le populaire, tant des villes que du labeur; et où mesmement le Roy voulut comparoistre et assister avec François son premier fils, daulphin de France , pour declairer par sa propre voix et paroUe îi son peuple et subjects, les parfaites et cordiales affections qu'il avoit envers eux , et qu'au réciproque il esperoit et attendoit d'eux, avec un grand contentement du passé ; et finalement pour leur affermer et asseurer le désir qu'il avoit de les conserver et défendre, et d'user envers eux de tous offices d'un bon roi. Doncques estans tous les députez de ces Estats arrivez et assemblez en Tune des salles de ce palais, appellée la salle SaiDCtrLouys , furent les prélats et ministres ecclésiastiques, vestus de leurs rochets et surplis , assis sur des sièges qui leur avoient esté préparez à dextre et à senestre; et en un siège hault eslevé , du costé droict, estoient les baillifs, seneschaux et autres pour la noblesse. Sur un banc bas, couvert de fleurs de lis 9 estoient les présidons des parlemens; au bout duquel , sur un autre plus petit , du mesme costé, estoient les gens du Roy du parlement de Paris, les deux avocats et procureur du Roy. Au milieu du parquet y avoit une petite table quarrée , couverte d'un tapis de toille d'argent, près de laquelle estoient assis trois secrétaires des coniunandemens , à sçavoir, l'Aubespine, Buthier et Clausse ; et deux pas plus avant , sur un banc bas, au pied de la chaire du Roy , estoient assis les thrésoriers généraux des finances, au-dessus desquels, et au plus éminent et apparent lieu de ceste salle , estoient deux chaires : l'une, et la plus haute , couverte de velours violet, semé de fleurs de lis d'or, qui estoit le siège du Roy; et à un pas et demy près, d'un mesme rang, y en avoit une autre plus basse, couverte de toille d'or, pour M. le Daulphin son fils ; et au-dessus estoit un ders (l) de mesme parure que le couvert de la chaire royale. Le prevost des marchands de Paris et les eschevins, les députez de Rouen , ceux de Lyon , ceux de Tholose, et consécutivement des autres villes, furent rangez du costé des evesqûes , où la place estoit plus spacieuse. Tost après arrivèrent les chevaliers de l'ordre de France, ayans au col leur grand ordre, à sçavoir: M. de Nevers, M. le prince de La Roche-sur-Yon , le comte de Sancerre, messieurs Durfé et de Bordillon , lesquels montèrent du costé droict au-dessus de toute la noblesse , auprès du duc de Lorraine et autres jeunes princes. Peu ^près vindrent le Roy
et H, le Daulphin son fils , accompagnez de messieurs les cardinaux de Lorraine, de Bourbon , de Guise, de Ghastillon et de Sens : estant le Roy assis, s'assirent H. le Daulphin et lesdits cardinaux du mesme costé et rang. Le Roy commença le premier à remonstrer que, depuis son advenement à la couronne , il avoit continuellement eu la guerre contre les anciens ennemis de France, les Anglois et les Bourguignons, laquelle guerre il fut contraint commencer'pour le recouvrement des places frontières que lesdits ennemis avoient usurpées et occupées , comme le Boulonnols et autres , et que , pour fournir aux frais d'icelle guerre, il avoit esté contraint vendre son domaine, et depuis Imposer sur ses subjects plusieurs subsides, desquels , à son trèsgrand regret , ils ont esté fort travaillez. Que , pour l'esgard et commisération de eux , il s'estoit offert d'obtenir la paix, encore que ce fust à conditions dommageables pour luy , mais pour le désir singulier qui l'esmouvoit de tenir son peuple en pacifique repos , lequel a tousjours trouvé fort fidèle et enclin à son obéissance et service. Et pource qu'il avoit esté adverty que sesdits ennemis estoient en plus grande délibération que jamais d'entreprendre et assaillir le royaume de France y il avoit toute sa fiance, après Dieu , en la fidélité et secours de sesdits subjects ; et pourtant fi proposoit , comme contraint par la nécessité, de faire une forte , grande extresme guerre pour recouvrer une bonne paix. Mais d'autant que l'argent est le principal nerf de la guerre , il prioit bien fort un chacun des Estats le vouloir maintenant secourir pour résister à l'ennemy , et qu'en après fi se mettrait en tout devoir d'acquérir et conserver à ses subjects une tranquiUté; promettant, en foy de bon roy et prince, les traiter d'ores en avant si gracieusement, et remettre toutes choses en tel ordre, que chacun auroit occasion de se contenter; que, pour tesmoignage de sa bonne volonté et affection, il avoit voulu faire telle promesse en public et en présence de son fils , afin que tous deux y fussent compris et obligez. Le Roy ayant fini son propos, M. le cardinal de Lorraine , tenant le premier lieu, et parlant pour Testât de l'Eglise , commença une oraison et harengue fort docte et gravement prononcée , qui dura l'espace d'une heure , tant à la louange du Roy que pour le remerciement de sa volonté et promesse; concluant pour le clergé, que tous leurs corps et biens ils soubsmettoient à son bon plaisir et disposition. M. de Nevers, parlant pour la noblesse , en peu de paroles dit qu'elle estoit tant affectionnée à son service et à la défense du royaume, qu'elle presentoit «u Roy , oon-^ulf?
COMMBNTAlflES D£ FRANÇOIS BB BABUTiN. [1558]
ment les corps et les biens, mais la vie. En après, M. de Sainct André, premier-président de Paris, respondant pour la justice , estant à genoux , et tous les presidens des autres pariemens de France , a en premier lieu remercié le Roy du bien et honneur qu'il avoit pieu à Sa Majesté leur faire , érigeant un quart estât de sa Justice , et aussi de manifester à ses subjects sa bonne volonté et affection , avec plusieurs autres propos et remerciemens tendans à louer sa grandeur, et sa promesse de vouloir magnanimement soustenir la guerre pour, en repoulsant Tennemy , acquérir une longue et perpétuelle paix à ses subjects, et puis redresser toutes choses en leur ordre et bonne suite , au repos et contentement de chacun ; offrant pour cest Estât , et pour y survenir , non seulement les biens, mais les corps des officiers de sa Justice. Pour le dernier estât du populaire et des députez de villes, M. du Mortier se leva, et , ayant fait trois grandes révérences , remercia le Roy trèshumblement de sa bonne volonté qu'il porte à ses subjects, les voulant conserver en paix après avoir résisté à l'ennemy ; spécialement luy approuva et loua grandement ce grand désir qu'il avoit de poUicer la France^ laquelle a souffert quelques désordres pour la nécessité des guerres; que neantmoins, encore que le pauvre peuple fust desjà fort atténué et affoibll de puissance, si est ce qu'il se saigneroit encore plustost soy-mesme, pour, après luy avoir exposé les corps et les biens , luy sacrifier les vies pour la tuition du royaume. Après que tous les députez eurent parachevé leurs dires et propositions , avant que le Roy se levast de son tribunal, M. le cardinal de Sens , garde des seaux de France , se mit à genoux devant le Roy , inclinant sa teste fort bas , puis se levant se retourna devers les assistans, et dit que le Roy luy avoit commandé porter ce propos à tout le peuple : que , pour commencer de remettre toutes choses en bonne disposition, pour le soulagement et repos de France , un chacun des députez des villes eust à rédiger par escrit toutes leurs doléances, et mettre par articles les poincts ayans besoing de reformation , et iceux rendre entre les mains dudit sieur du Mortier ; sur lesquels le Roy, avec les seigneurs de son conseil, ordonneroit particulièrement à un chacun ce qu'il verroit estre à faire par raiso^i , et dans tel temps qu'il leur seroit dit ; et que les députez n'eussent à s'en aller de la ville jusques à ce que ils eussent entendu la volonté, plus ample du Roy. Ces choses dites, le Roy se leva et s'en alla, puis tout chacun se départit Quelques jours après , les députez des villes furent mandez au logis de M. le
cardinal de Sens , où se trouva M. le cardinal de Lorraine avec autres seigneurs du consdl privé, et là iceluy cardinal de Lorraine declaira etnmonstra ausdits députez des villes la fia et le bot de ceste assemblée , qui estoit que le Roy vooloit emprunter trois millions d'or, et qui! voaloit trouver trois mille personnes en son royaume qui luy prestassent chacun mille escuz, dedairant que le clei^é avoit d&ga offert mille hommes qui en presteroient chacun mille; qu'il falloit que les villes de France nommassent et trouvassent deux mille hommes, et qu'on kor constitueroit une rente au deni«r douze. Et dit davantage ledit seigneur , que le Roy vonloit diminuer les tailles pour le soulagement à menu peuple, qui estoit fort travaillé, et qu'on ne mettroit plus de subsides sur la marchandise pour Tentretenement du commerce ; enchargeaot ausdits députez de faire deux choses : Time, de bailler chacun à part soy des rooles des aisez . qui foumiroient argent , et l'autre , de mettre « donner par escrit , entre les mains du sieor à Mortier, tous les articles qui bons leur semble* roient pour la réformation des affaires. An partir de là ,,les députez adviserent ensemble que, pov le devoir de leurs charges , ne dévoient bailler aucun rooUe, parce qu'il est impossible depoivoir cognoistre la faculté des particuliers; car tel a réputation d'avoir argent qui n'en a poioi Et pour se descharger de donner tels rooiles, le mesme jour furent devers M. le cardinal de L«^ raine , auquel remonstrerent qu'il n'estoit possible accomplir et rendre certainement telsrooHes, à raison qu'on ne peult sçavoir et cognoistrf U puissance et moyen des habitans , parce que tti a des biens en apparence qui n'a point d'argeot et pour le regard des marchands qui font leur train sur le crédit, tel fait grand monstre et tn* ficques extérieurement, qui est fort proche de faire bancqueroutte. Depuis, messieurs du coqseil privé mirent ce faict en délibération; ^ quoy considerans que les députez des villes ne pourroient fournir tels roolles véritables, poc^' l'incertitude des facultez des personnes, condQrent qu'on chargeroit et cottiseroit en cbacofi^ ville tant d'hommes qui presteroient argent; e: s'ils ne pouvoient prester mille escuz, qu'ibes presteroient cinq cens, en augmentant le nomixt des personnes. Le quart estât depuis bailla le^ articles pour la réformation des affaires, seiœ le temps présent. Le dixième du mois de jan>ie: le Roy , la Royne , le Dauphin , plusieurs prince^ et grands seigneurs, et généralement toute la Cour , furent ouyr messe en la Saincte Chapelie pour rendre grâces à Dieu de la priose de CaiaI^. pour lesquelles bonnes nouvelles tous les ÏMi
COMHBNTAIRBS DE FBA19Ç0TS DE BABUTIN. [1558]
iDsemble accreurent de plus grande volonté l'aider au Roy à poursuivre sa victoire : te!leneDt que deslors Testât ecclésiastique accorda in Roy en pur don un million d'or, oultre les lecimes; et le quart estât deux millions, luy deilairant que si cela n^est suffisant pour soustenlr a guerre et contraindre Fennemy se ranger à (uelque bonne paix^ ils exposeroient tout le defiourant de leurs biens et personnes pour son lervice. Ce que J'ay bien voulu declairer et deluire amplement , encore qu'il ait esté desjà pu- )iié; mais pour en rafraîchir la mémoire et la endre plus durable et exemplaire à la postérité ; àisant démonstration et représentant le bon naurel et très-grande humanité d'un grand roy tnvers ses subjects affligez ; voulant pour leur uition exposer, non seulement ses avoirs et inissance, ains sa propre vie. En quoy aussi era veuë la très affectionnée et très fidèle obeisance d*un bon peuple , ne refusant , ains prelentant les biens , les corps et les vies pour aider !t secourir son prince.
Le quinzième de ce mois , le Boy faisant sa léliberation d'aller veoir sa ville de Calais pour la fortifier, voulut premièrement aller au Palais M)nr tenir le siège de la justice ; et y demeura lepuis huict heures du matin jusques à unze, iccompagné de M. le Daulphin et de cinq carlinaux , avec les autres seigneurs de son privé »nseii. Où devant Sa Majesté furent leuz et pu-
bliez plusieurs edicts et autres constitutions touchant l'ordre politique. Quelquesjoursensuy vans il parfit sondit voyage de Calais , et visita d'un bout À autre ceste belle et très-forte ville, pour adviser et disposer , tant de la fortification qu'il y vouloit adjouster, que de toutes autres nécessitez , pour la conserver et garder ; ordonnant pour y commander et y estre son lieutenant et gouverneur, M. de Thermes , chevalier de son ordre, autant sage et digne de ceste charge , qu'il en eust peu eslire en tout son royaume.
Je ne veux oublier à dire^ avant que faire fin à ce livre, que M. de Guise, attendant la venue du Koy , et temporisant avec l'armée en ceste. nouvelle conqueste du comté d'Oye , commençoit tousjours cependant à fortifier et améliorer Calais, et d'autre part parachevoitde ruiner Guinés; ainsi s'accommodant et appropriant de ce qu'il voyoit nécessaire , et ruinant ce qui estoit nuisible ; pour , après avoir sceu le bon plaisir et volonté de Sa Majesté , donner et passer oultre ou à Gravelines , ou à Sainct-Omer. Toutefois rhy ver s'aigrissant et empirant en froidures et toutes rigueurs du temps, Ton advisa de rompre camp , pour mettre une partie de l'armée es garnisons et villes fortes le long de la frontière , et renvoyer le surplus se rafreschir et reposer, pour se trouver prest de nouveau, à Testé ^suyvant.