‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 56 sur 58 · I. C, D, M. T. VII · texte numérisé non relu

I. C, D, M. T. VII

préveurent deslors leur futur danger, s'ils n'estoient en brief secourus. Et pourtant en toutes les sortes qui leur estoient possibles, cherchèrent moyens d'advertir ceux de Luxembourg les vouloir secourir ; toutefois ils se voyoient de si près tenuz et enveloppez, et les passages si occupez, qu'ils ne pouvoient y envoyer personne , sinon avec un grand hazard. Ainsi , après avoir fait plusieurs signais de nuict avec feux et torches allumées, et cognoissans que pour tout cela ne leur arrivoit rien de renfort, ils entreprindrent de faire une sortie à la faveur de laquelle ils envoyeroient gens pour advertir le prince Mansfel , gouverneur de Luxembourg, de leurs nécessitez, et pour entendre deluy ce qu'ils auroient à faire, principalement soubs couleur que l'un des premiers chefs de ceste entreprise se disoit avoir cognoissance au duc de Lunebourg , que ils sçavoient ou avoient esté advertis avoir son régiment de reitres en garde en l'endroit où ils vouloient passer. Parquoy, suivant ceste délibération, le 11 ou 12 de ce mois, entre trois et quatre heures après midy, sortirent de là de^ dans environ de trois à quatre cens hommes de pied; et cent ou six- vingts chevaux à l'escarmouche , pi^rtie desquels , tirans droit le chemin de Luxembourg , furent arrestez sur cul , et là escarmouchans et combattans, l'un d'eux commença à crier et demander le duc de Lunebourg, pour parlementer avecques luy de la reddition de la ville , et cependant se parforceroient de faire gaigner chemin à leurs gens. En quoy estant descouverte leur fraude et intention, furent ramassez et recueillis de telle strette, que, sans leur donner loisir de passer oultre, furent remis et rembarrez jusques dans leurs portes.

Quand le^ trenchées de M. de Nevers forent parachevées , et parvenues jusques à la contrescarpe et entrée du fossé , l'on commença à y relever et terrasser une gabionnade, et y furent approchez cinq ou six canons pour rompre la caze-matte , d'un ravelin qui estoit et joignoit ceste tour à l'encoignure de la courtine : et, de mesme suite , de l'autre costé de la rivière , Ton creusa et approcha une trenchée bien fort près du bord, et là pareillement l'on amena cinq ou six canons, pour rompre le costé et flanc de la plateforme de devers Metz, qui pouvoit cognoistre et voir jusques au pied de ladite tour. Tout à l'instant, l'on amena en ces trenchées cinq ou six cens harquebusiers , les plus seurs et justes que l'on peut eslire : lesquels estans couchez sur le ventre , et ayans fait avec des gazons de petites lumières par dedans lesquels ils prenoient leur mire, tiroient à couvert si justement et I espessement, que il n'y avoit homme des assie*

COHUSNTAIBBS DB FRANÇOIS DS RABVTIH. [1558]

gez qui s'osast présenter ny seulement se descouvrir sur le hault de ceste tour ny de la plateforme, à qui ils ne fissent faire le saut : de manière que le seizième de ce mois, sur les neuf heures du soir, d*une furie et liardiesse incredible , ils entreprindrent et gaignerent le pied de ceste tour, fort près de une palissade qui estoit joignante, et fermoit Tun des bouts de ceste contrescarpe; de* laquelle ils arrachèrent les pieux et pallis , larges de quatre pieds et d*un en espesseur, qu'ils mettoient devant eux, et s'en couvroîent contre les harquebusades et mousquetades que ceux de la ville leur envoyoient en infinité. Nonobstant toutes lesquelles, s'y fortifians et couvrant d'une petite trenchée qu'ils y relevèrent incontinent, occupèrent oultre plus ce ravelin qui y estoit joignant, où ils se logèrent si près des ennemis, qu'ils se pouvoient de main à main tirer coups de pierres et depicques. En après l'on fit passer quarante ou cinquante mineurs et pionniers , pour ensapper et dérocher les fondemens; mais pource que le ciment et maçonnerie estoit fort dure et espesse , et qu'avec leurs pics et marteaux ils n'en pouvoient guères elocquer et arracher, l'on amena un ou deux canons jusques dans le fossé , au plus près du pied de ceste tour, desquels , ayant esté tiré trois ou quatre volées , le pertuis commença fort à s*aggrandir et ouvrir.

Cependant , de l'autre part , l'artillerie qui tiroit en batterie ne se refroldissoit , ains se renforçoit d*heure à autre, tonnant sans intermission , faisoit voiler esclats des murailles et maisons , remplissolt de toute horreur ceste ville : avec noz soldats travailloient continuellement les assiégez d'innumerables harquebusades , de manière que, d'un costé et d'autre, on ne voyoit que fouldres, feuz et esclairs. Estant l'ouverture de ceste tour continuée, et une partie de la muraille sur laquelle estoit posé le parapect de ceste tour abattue, fut question en après de l'occuper et gaigner , et ce que fut par noz soldats aussi-tost entrepris que commandé : toutefois que la résistance des ennemis s'y trouva tant désespérée , que pour la première et seconde fois en furent reculez. Ce neantmoins le danger évident, et la terreur des feuz et artifices , ne les peut tant intimider et affoiblir de eourage , qu'ils n'y retournassent aussi hazardeusement que le premier coup : et là certainement fut veué la vertu et valeur des princes et chefs, et la militaire et bien affectionnée obéissance des soldats ; car , et M. de Guise et M. de Nevers, chacun endroit soit, sans avoir respect, et oublians le degré et authorité qu'ils tenoient , et faisans autant bon marché de leurs

personnes que le moindre de tous ceux à qo) lii commandoient, les morions en teste, et ks grandes targes d'acier au bras, se prese&terent les premiers pour monstrer le chemio à chacon Aussi ne se peut-il dire qu'ils ne fussent biei suivis ; et croy qu'il ne peut estre lea ay STolr esté veu soldats mieux faire et combattre qui ceste fois, pource que d'autant que les assiégez résistolent et se parforçoient de toutes lean forces et avec toutes sortes de feuz artificiels, ete& toutes inventions les repoulser et renverser . Il sembloit que d'une rage furieuse les nostrescn fussent davantage enflammez et poalsez, griiD pans les uns le long de leurs plcques ; les autre, avec eschelles et quelques pièces de bois et perches , batissoient des taudis, et se chafiiodcM les uns sur les autres comme maçons; et où tes armes leur defalloient aux mains, arracboiest les pierres des murailles pour les mer.

En ce très-forieux combat se passa toute ceste nuict, esclairée de divers feux, tant d'artillerie et harquebuserie que d'autres artifldels, nmat trompes à feu, grenades, et plusieurs £ricass«s qui se appareillent à un assaut. Tant y aqse l'obstinée résistance des ennemis ne scent estri si ferme et opiniastre, que les nostres ne d^ meurassent maistres, et furent veués ce msk les enseignes françoises plantées sur le parapecî et le hault de ceste tour. Il ne se faut esbahir i les assiégez employoient tous leurs efforts t et bouter et repoulser les nostres de ceste adTene. s'asseurans [et comme un jour on deux pIvc^ demment ilsavoientrecogneuàune sortie quîB avoient fiaite], sitost que ceste tour seroit gaignée et occupée , facilement tomberoient a prise ; d'autant que par là l'on pouvoit sapper es miner le pied de ceste plateforme, et la ûiit sauter sans quMIs y peussent remédier, n anti aucunes contremines et caze-roates, ainsi qui en fut Mt; car tost après que les nostres set furent saisis, l'on y fit entrer force mineurs et pionniers, qui commencèrent à grotter (1^. Ci matin, ainsi que ces princes estoient eocore a ces trenchées, délibérans etcoocluans detoatee fait, M. le mareschal de Strossy fut attaint d'iai harquebusade au-dessus du tetin gauche, M.di Guise parlant à luy, et ayant Tune des ntf' sur son espaule, duquel coup ce vaillant segneur décéda bien peu après, fort regrette te chacun, depuis les grands jusques aux peâl^ pour beaucoup de bonnes vertus qui rdufecM en luy, estant l'un des bons serviteurs dont ir Roy eust sceu faire perte. Les grottes et niiff dessoubs ceste tour et plateforme, s'en ailoM

(I) Faire une grotte sons terre, miner.

COMMENTAIRBS DE FRANÇOIS DR BABVTIN. [1558]

prestes à y mettre le fen, quand les assiégez , le 21 de ce mois, environ les neuf heures du matin, feirent monter un trompette devers la porte de Luxembourg, pour demander à parlementer pour leur reddition; lequel estant entendu, fut accordé que pour cest effect le sieur de Caderobbe, qui en estoit gouverneur, pourroit à fiance veolr devers ces princes pour en traiter et transiger. Pour la seureté duquel , et comme en manière d'hostages, pendant le pourparler, farent envoyez dans la ville le seigneur de Haultcourl, gouverneur dTvoy, et le capitaine Cadiou , gouverneur de Montmedy : cependant , toutefois, Ton ne laissoit à poursuivre la batterie , et la continuation des mines n'estoit intermise. Finablementy après que les vaincus mrent esté entièrement déboutez de plusieurs frivoles demandes et réquisitions , leur fut ceste capitulation proposée et approuvée d'eux à tels articles qui s'ensuivent :

Premièrement , que le seigneur de Gaderobbe !t les capitaines mettroient et dellvreroient présentement en Tobeissance du Roy et des princes làpresens la ville et forteresse de Theonville au mesme estât qu'elle se trouvoit , sans y rien ruiler ny demollir. Laisserolent en icelle toute artillerie, pouldres, boulets et munitions, tant e ladite artillerie que de guerre, sans plus en onsommer, gaster, cacher ny demollir aucune hose, ny es choses susdites procéder de maie oy; laisseroient pareillement leurs armes avec » enseignes, tant de cheval que de pied, de uelque langue et nation que ce fust, et sans en ien gaster^ comme dessus. En ce faisant^ sera ermis ausdits gouverneur et capitaines, et geeralementaux gens de cheval, d'en sortir avec xirs armes , et aux soldats avec leurs espées et agues , pour toutes armes, et les uns et les aues avec ce qu'ils auront d'habillemens et ar- ^nt^ sans qu'ils fussent fouillez ne qu'il leur ist fait aucun desplaisir. Sortiroient pareilleentles doyen et gens d'église, gentilshommes bourgeois , avec tout ce qu'ils pourront em- )rter d*or, ^d'argent, et autres leurs meubles; leur sera baillé, au sortir de ladite ville, bonne suffisante conduite , sans qu'il leur fust fait rten leurs personnes et biens meubles, or n'y gent, n'y toucher à l'honneur des femmes et !S filles , que ces princes sur leur foy promeint conserver de tout leur pouvoir. Et seroient mblablement accommodez de bateaux et cha- )ts , pour emporter leurs malades la part que ^n leur sembleroit, et recevrolent en ladite ville Is personnages qu'on leur voudroit envoyer, sques au nombre de quatre , et en envoyeroient sdits gouverneur et capitaines quatre autres

des principaux d'entre eux devers les princes , pour seureté et accomplissement de la présente capitulation. Laquelle fut signée de la main desdits princes etdlceux gouverneur et capitaines le 22 de Juin mil cinq cens cinquante-huit.

Ces choses ainsi passées et accordées, ce Jour mesme sortirent de la ville près de trois à quatre mille personnes du populaire , hommes , femmes , filles et petits enfans ; comme aussi feirent le lendemain les gens de guerre ou nombre de quatorze À quinze cens, la pluspart blessez et fort mal de leurs personnes : en ipioy se pouvoit cognoistre le travail et continuel dommage que nostre artillerie leur faisoit. Au mesme instant, M. de Nevers entra dans ceste ville pour polioer et donner quelque commencement d'ordre à ceste nouvelle conqueste, et pour empescher qu'il ne survint aucun mutinement et meurtre, ainsi que bien souvent l'on volt advenir es recherches et pilleries que font les soldats , où ils pensent et espèrent recouvrer quelques butins et profits. Et d'autre part, M. de Guise estoit demeuré au dehors, à ce qu'il ne fust fait aucun grief et tort aux misérables et pauvres habitans , n'y aux soldats aussi , selon qu'il leur auroit esté promis, usant encore ce prince envers eux de sa tant accoustumée pitié et clémence , que retenir les plus malades et blessez pour les faire panser et guérir, ordonnant expressément chirurgiens et autres gens pour ceste charge. Ouitre plus , commande une bonne forte escorte pour la conduite de ceux qui estoient sains et qui pouvoient s'acheminer, afin que par les champs ils ne fussent devallisez et brigandez : et , par mesme moyen , fait serrer et amasser tant de chariots et bateaux que faire se peut , pour emmener et transporter le résidu des blessez et malades, et le meilleur de leurs meubles. Ainsi gracieusement furent traitez ceux de Theonville après la reddition de leur ville , dans laquelle l'en feit depuis entrer neuf ou dix enseignes de fanterie françoise; et en fut donné le gouvernement à M. de Vieilleville, pour estre ceste place fort voisine et comme un secours de Metz. Au recouvrement de laquelle le Roy borna fort bien et seurement sa frontière celle part, estant , en ce qu'elle comporte , l'une des fortes villes et de naturel et d'artifice qui peult estre en toute TEurope, et comme de toute ancienneté elle en a aussi la réputation , combien que ce seul défaut s'y soit trouvé dont la prise seroit advenue. Mais sur cela il faut confesser que les esprits des hommes sont pour ce jourd'huy si subtils et aigus, que je croy n'estre rien impossible maintenant aux hommes , mesmement ou la volonté et per« mission divine s'entremesle : aussi faut-il con-

COMMENTAIRES DB FBANÇOTS DE BABUTIN. [lâ&S]

fesser que Teffect de ce siège fut tenu de si près , et poursuivy avec tant de promptitude, et le torment des assiégez tellement redoublé, qu'à peine leur donnoit-on loisir de respirer, qui est le principal moyen pour rendre toutes choses dificiles et laborieuses , traitables et faciles.

Geste ville , encore que quelques-uns qui se sont essayez de la portraire luy ayent donné forme ronde , me semble toutefois plustost pentagone qu'autrement , ou à parler plus familièrement, presque de la vraye forme et desseing d'une escarcelle, ayant ducostéde la rivière de Mozelle , à Tendroit où on la battoit, une courtine de trois à quatre cens pas de profil et diamètre, aux deux bouts de laquelle sont deux plateformes fort belles et massives, mais non encore accomplies comme il seroit requis pour le mieux , à cause que elles ne sortent assez en dehors, et qu'en cest endroit il y a faute de flancs, lesquels, encore si peu qu'il y en avoit, furent tantost ostez et rompuz, n'ayant ceste courtine en tout pour la flancquer que ceste tour ronde , qui fut aussi batue , comme a esté dit cy-dessus. Aux autres trois encoignures sont aussi trois platesformes fort bien terrassées, desquelles les défenses paroissent aucunement en dehors ; mais c'est si peu et de si facile oppugnation , qu'elles ne pouvoient empescher d'y assaillir une bresche. Il est vray, et c'est mon advis, ou ceux qui l'ont fortifiée ont eu plus d'esgard , qu'en la pluspart de ce circuit elle est close de marets et de petits ruisseaux qui les abbreuvent et s'y escoulent,qui faisoit penser et croire qu'il n'y avoit lieu d'y pouvoir approcher et loger artillerie , et par ainsi , qu'à si peu de remparts qu'on adjousteroit au dedans la ville , la difficulté et naturel du lieu inaccessible leur serviroit au surplus assez de défense : mais , suivant ce que j'ay dit cy-dessus , les inventions des hommes sont en ce règne si estranges et incredibles , que l'usage et longue expérience y sont novices et comme apprentives. Au demeurant, ceste ville est au-dedans autant parfaitement remparée et terrassée que l'on peut dire et souhaiter, n'estant aucunement commandée n'y subjecte à aucune montagne ou colline en tout son contour et environ; qui me fait dire , pour conclusion , que c'est l'une des plus belles oppugnations d'une très-forte yllle que le roy de France peut avoir faite pour estendre ses limites , et autant duisible pour la conservation des frontières de son royaume. Je ne veux oublier à dire, avant davantage m'eslongner de ces termes , que M. de Guise , incontinent après ceste prise, envoya devers l'evesque de Trêves, qui est l'un des électeurs de l'Empire, n'estant la ville de Trêves distant de Theon-

ville que neuf ou dix lieues , ce me semble, pov l'asseurer et oster de toute crainte et snspicMii de Tarmée du Roy, la Majesté duquel oevoQloit en aucune sorte entreprendre sur sesteim. biens et appartenances , ains plustot le conserver et ay der de son pouvoir et faveur, et touta qui estoit et attentoit au Sainct-Empire.

Pour quelques jours après la prise de ceste place, l'armée françoise demeura campée à Tatour , tant pour faire reparer et raccoiutrerks brèches , pour la munir et la rafreschir de im veau , que pour attendre le surplus de la gendarmerie, qui arrivoit tous les jours à la file; aosî que le nombre des estrangers que le Roy avoit asseuré et retenu à sa solde n'estoit pour tors encore complet et venu : mesmeroeot 1 onattadoit l'un des frères du duc de Saxe, qui, de ce temps, s'estoit acheminé de son paispoor venir au secours et faire service au roy et a ti couronne de France , en recognoissance des ptan sirs et faveurs que leur maistre en avoit recru. Pendant lequel temps l'on envoya deux outrai mille chevaux recognoistre la ville de Lmesbourg, estant adoncla délibération enteroet et mise en avant si on l'iroit assiéger on us. Surquoy aucuns alléguoient estre le plus eIp^ dient qu'adonc l'on pourroit entreprendre, ji^ geans que ceste grande villasse , non aocDoe ment forte, pleine de populaire pauvre et effrayé , ne tiendroit jamais vingt quatre heom, et encor que l'on sceut bien que le priia Mansfel et comte d'Horie, et plusieurs autrti seigneurs et capitaines , fussent dedans avec force gens de guerre, si est-ce que la terrtar générale des hommes surpasseroit et samHW» roit l'assurance du plus petit nombre , outre e« ce que il seroit fort difficile que les vivres qui a toient là dedans pussent longuement suffire pm toute la multitude qui s*y estoit réservée ; ainsi que c'estoit le meilleur au plustost aller assaillir en cest eifroy, avant leur dooi loisir de penser aux remèdes, et se pourvoira fortifier. Autres remonstroi^t tout le contraiit disansque, nonobstant que ceste ville fust fo ble et peu fortifiée , si est-ce qti*elle estoit i grande et d'estendue si diverse et séparée. qil faudroit une fort grande armée pour TenckKA etenvelopperentieronent , laquelleencoreil ian droit démembrer et séparer en lieux où il y aoni difficulté de se pouvoir secourir les uns lesu très, estant mesmement garnie et poormc comme l'on l'avoit peu scavoir certaiaeœeot , é bons chefs et gens de guerre expérimentez. <« tre autres du nombre des vieilles enseignes d pagnoUes que le prince Mansfel y avoit Uil v( nir en ferme asseurance de défendre et ganh

COMMENTAIBES DE FRANÇOIS D£ BABUTIN. [1558J

a capitale ville de son gouyemement, au siège le laquelle pour le moins se coQSOouneroit un oog temps qu'il vauldroit beaucoup mieux employer en plus longue estendue et recouvrement [a territoire circonvoisin , pendant lequel temps «axqui seroient dedans ceste ville mangeroient rars vivres, ou seroient contraints vuider et se lescharger de nombre ; et cependant Ton aprendroit tousjours quelque chose de leur faict t nécessitez, pour, selon ce que Ton verroit pour * mieux, resouldre de ce siège.

Selon cest advis, ainsi que j'en puis juger par apparence qui s'en est demonstrée, l'armée wcoise , au deslogement d'auprès de Theonille, alla camper auprès du Mont Salnct Jean, ont elle départitle premier jourde juillet , s'aprochant près de Arlon: dedans laquelle ville le mit estoit estre environ cinq ou six enseignes e gens de pied et quelques gens de cheval. este ville , le soir du deuxième de ce mois , fut )mmée de se rendre : toutefois , ceux qui estent dedans, voulant contrefaire des braves, t se persuadans reporter quelque honneur en sur reddition, voulurent parlementer, propolos certaines conditions assez audacieuse et téi^raires, dont ces princes irritez , ou plustost i mocquans , soubs fainte de ce parlement, leur [tpareilloient couvertement une camisade, pour or faire sentir Feffect et payement de leurs relisitioDS, ayans ordonné dix-huict enseignes ançoises pour leur en aller porter tesrooignage u" certains endroits que Ton avoit recogneuz ciles à estre eschellez; mais ceux qui estoient dans , se doutans ou advertis de cest appareil , I ces entrefaites sortoient par une poterne , en i endroit où Ton ne se doutoit point, et abannnerent ainsi la ville , après y avoir mis le feu rtout. Ce qu^estant apperceu des François, à foule entrèrent là-dedans, et essayèrent en ites sortes d'estelndre ce feu , pour seulement ^ouvrer les meubles et butins qui brusloient : Uefois, il y estoit desjà si embrasé, qu'il n'y t ordre d'en sauver la meilleure partie. Trois quatre jours après, quand la plus grande violée du feu fut amortie, Ton fit sapper et de- *lir les fondemens des murailles et fortifica- Qs; et fut ainsi démantelée et ruinée en la llleure part , afin d'oster en après toutes ocions à Tennemy de soy pouvoir reloger et tifier de ce Ueu. Derechef, M. de ISevers avec is ou quatre mille chevaux, la pluspart rei- ^7 alla recognoistre Luxemtwurg, où furent issées de fort braves et furieuses escarmous , et sortirent ceux de dedans de fort grande eurance an combat , et tti grand nombre , sans suffisante démonstratfôîi de n'avoir au-

cune crainte , et d'avoir volonté de se bien défendre ; avec ce , l'infinité de canonnades qu'ils deschargerent, faisoit juger qu'ils n'avoient faute de munitions , et la multitude de gens qui se presentoient en armes sur les murailles couvertes d'enseignes , donnoit à penser qu'il y avoit force soldats là-dedans. De ce lieu aussi , M. de Haultcourt, gouverneur d'Yvoy, avec cinq ou six compagnies de gens de pied et cent ou deux cens carabins [qui sont harcpiebusiers à cheval] , et M. de Prie avec la compagnie de gens d'armes du comte de Villars, dont il est lieutenant, y estant les sieurs de Guevant , enseigne , et de Yauzay, guidon, avec deux pièces d'artillerie, allèrent prendre et saisir les chasteaux de Rossignol , Yillemont et Ghigny, que les ennemis avoient repris depuis le voyage de Herbemont ; desquels les deux , à sçavoir Rossignol et Yillemont, furent bruslez et ruinez, et Ghigny fut gardé et fortifié pour favoriser, tant Herlîemont que Yvoy.

En ce lieu , près d' Arlon, commença le pre* mier mutinement entre les François et Allemans; mesmement lesreitres, le trolsiesme de ce mois , environ les quatre heures du matin , lesquels estoient desjà tellement eschauffez et aigris, qu'ils s'estoient mis en armes, prests à se choquer, se couper la gorge les uns aux autres, quand M. de Guise et M. de Nevers, en estans advertis , se présentèrent et mirent entre deux, et les séparèrent sans coup ruer, et dèslors cherchèrent tous moyens, et donnèrent tout ordre , a ce que tels mutinemens et séditions, qui sont fort dangereux en une armée, n'advinssent. Sur quoy je ne puis que je ne die , n'estant toutefois aucunement picqué et transporté d'affection naturelle , que ceste nation , là où elle se sent la plus forte , est , ou est devenue la plus présumptueuse et hautaine qui peult estre entre toutes les autres, et laquelle se peult moins converser et hanter sans querelles, mesmement pour beaucoup de bonnes complexions qui sont en elle , et qu'ils honorent fort aussi. Je laisseray ce propos odieux et inutile , pour parachever de dire qu'en ce lieu M. de Guise récent une grande perte par feu , lequel fut mis en ses tentes , ne sçay-je comment à la vérité ; luy furent bruslez et estouffez les meilleurs de ses chevaux de service, et la pluspart de sa vaisselle d'argent dépérie fondue et perdue, avec plusieurs autres bons meubles estimez à la valeur de plus de sept ou huit mille escuz ; et a-t-on voulu dire davantage, que sa personne fut en danger avec d'autres gentils-hommes de sa maison. lien advint autant à M. de Rordillon, qui fut encore poursuivy de ce feu de si près , jusques à brasier

COHIIBNTAIHES DB FiUNÇOlS DB BABUTIN. [tSSS]

800 lit de camp. Ce sont les faveurs et largesses que fortune le plus souvent a accoostumé départir à ceux qui suivent les armes.

L'armée françoise demeura campée à Fentour d'Arlon, depuis le premier jour de juillet jusques au neufvieme , tant pour ruiner ceste Mlle d'Arlon que les autres forts des environs , pareillement aussi pour adviser et attendre s'il se presenteroit quelqueoccasion d'assiéger Luxembourg. Toutefois, se représentant Teotreprise de plus en plus douteuse , et d'ailleurs estant de longue main , les principaux desseings premedidez et tendans devers la Picardie, où jà M. de Thermes devers Calais avoit une petite armée, et M. d'Aumalle à La Fere dressoit un autre amas et assemblée, pour se joindre et assembler à certain lieu ordonné , au partir de là , le camp s'alla former auprès de Vireton , où il fit séjour huict jours entiers, pendant lesquels, le plus souvent , se dressoient force escarmouches devant Luxembourg; quelquefois a^issi ceux de là dedans estoient bien si hardis que de venir escarmoucher et donner allarmes jusques en nostre camp ; qui fiiisoit de plus en plus penser que ce seroit perdre temps de les assiéger. En ces entrefaites et pendant ce séjour, vindrent nouvelles que M. de Thermes , le treizième de ce mois , avoit esté desfaict près de Gravelines, et m'est fort difficile de déduire et narrer certainement tout le faict de ceste adventure , tant pour n'y avoir esté présent, que pour en estre les rapports si différens et partiaux , que la vérité s'y trouve le plus souvent masquée et dissimulée, et par ainsi, en la cuidant quelquefois ensuivre , on fait bien souvent tort et injure à qui l'honneur appartient , oultre ce que , pour le jourd'huy , à la trop tenir de près et declairer, il n'y va que de la vie (1). Toutefois, ne voulant offenser personne, je diray simplement ce que j'en ay appris. Ayant M. de Thermes assemblé à Calais de quatreà cinq cens hommes, trois compagnies de chevaux légers escossoises, quatorze enseignes de gens de pied françoises, et dix-huict d'AUemans , où se trouvèrent semblablement pour chefs et capitaines messieurs de Villebon, de Senarpont, d'Annebault, de Ghaulnes et Morvilliers ; et estant adverti que la pluspart des villes selon la coste de la marine estoient mal pourveuës et garnies de gens de guerre, fit une entreprise de s'aller emparer d'une fort belle ville appellée Duinkerke, selon ceste coste, où il y a un fort beau et riche port; délibérant encore d'entrer plus avant , voire en-

(1) Ce mot est à remarquer , et fait présumer qu'on personnage puissant méritoit des reproches.

treprendre et essayer Gravelines, s il s'en offroit quelque occasion. Suivant ceste délifaéntion , et feignant toutefois prendreautre chemin passa au dessus de Gravelines , et alla assiéger une petite ville appellée Berghe , laquelle il pnt en peu de temps , et fut pillée et saccagée, n furent trouvez et prins de grands batios : oeli faict , sans y faire séjour , il vint assiéger Doir kerke ; laquelle , après avoir tenu quatre joqr seulement , fut prinse , pillée et saccagée, etoa se trouvèrent de plus riches et predenxmefibiQ et butins que les précédons : de sorte qoe t on disoit qu'il n'y avoit jusques aux gougeats et laquais, qui ne s'y fussent faits riches. Dorant ces exécutions, M. de Thermes va devenir malade à Duinkerke ; ce nonobstant , afin de poursuivre ce bon commencement et première poiato. mesmement en ceste terreur et espouve&tement où il voyoit tout le pays esbranlé, il fait dut* cher et approcher l'armée de Gravelines, en r mettant la charge à messieurs de VilleboDetÀ Senarpont. Ainsi, estant ceste armée caonpcek long de la marine et des dunes, près de Graulines , quelques jours se passèrent en escannotches et sorties de ceux de la ville , attendant b convalescence et bonne disposition de E à Thermes, afind'adviseretreaouldredecesiece ou d'autre exploit pour le mieux. Et cepeDdat: le comte d'Aiguemont, qui est lieutenant pou: le roy Philippes en ces Pays-Bas, assembla h garnisons à la plus grande diligence qu il peti. et ramassa , tant de gens du pays des commoi» que de gens de guerre , jusques au nombre à quinze ou seize mille hommes de pied, et ^ trois à quatre mille chevaux, y compriDsdooff ou quinze cens reitres, qui estoient ceste pa:" en garnison , en intention de venir faire teste» nostre armée , et luy retrencher le chemin d> trer plus avant , ou pour le moins intenomp l'entreprise et siège de Gravelines, dont ii y doutoit. Dequoy Ton dit que messieurs de Vi> bon et de Senarpont advertirent M. de Tiff* mes; lequel, encore qu'il ne fust bien sain. Is? estant redoublé que le comte d'Aiguemont a^r ses forces marchoii desjà vers eux , se retira a par où estoit l'armée ; où il ne fut sitost arriveqv l'ennemy se trouva desjà fort près et voisin. Wr tefois sans que ces deux armées fissent aura semblant de venir aux prises. M. de Thensfi sentant ses forces inégales, et beaucoup 0Mh> dres que celles de son ennemy , délibéra se Jf> rer devers Calais : d'autre part reonemy. t s'en doutant , ou en estant adverti , proposa ^ s'y opposer et luy couper chemin , et Tensert* entre Gravelines et luy, et le oontraindrr â* combattre à son désavantage, oa Tafifamcr 0

G01llt£NTAIfi£S DB FBAMÇOIS BB RABUTIN. [l658j

que considérant et prévoyant , M. de Thermes se mist en devoir de prévenir et de passer le premier la rivière, qui vient devers Saint Orner , et passa auprès de Gravellnes : toutefois ce ne fut encore si tost que les ennemis ne l'eussent desjà la pluspart passée, et la passoient encore, se voyant les uns et les autres.

Quand Tavant garde de M. de Thermes fût arrivé à Tautre bord , elle se rangea un peu plus avant en bataille , pour couvrir et soustenir le surplus de Tarmée , qui traversoit par la rivière au plustost qu'il estoit possible , lorsque deux troupes d'ennemis , partie reitres , partie cavallerie , chacune de douze à quinze cens chevaux, qui estolent arrestez et se presentoient en front, commencèrent à marcher comme voulans charger; Tune desquelles, et la première s'advançant, donne en teste à nostre avant garde, qui fut fort bien et vaillamment soustenue , comme aussi fut l'autre , pensant couler et donner en flanc ; et Tune et l'autre furent à ce premier choc si bien rembarrées et repoulsées , que les nostres deslors pensoient avoir gaigné le camp et estre demeurez les maistres, crians desjà victoire! victoire! Sur cela, et comme ils estoient escartez, arriva un gros hot de gendarmerie d'autres quinze cens ou deux mille chevaux , où l'on dit qu'estoitle comte d'Aiguemont, qui, les rechargeant de nouveau , les renversa et mist à vau de route, estant mesmement mal secouruz du surplus de nostre gendarmerie , et où Ton accuse aucuns des che& et quelques compagnies avoir fkit mauvais devoir , ainsi que les ennemis mesmes l'ont rapporté et tesmoigné , disans que si les premiers des nostres eussent étésoustenuz et secouruz à la première charge où ils avoientfait si bien, de deux ou trois cent chevaux seulement, ils eussent tenu leur armée en ordre et avoient la victoire en main. Au surplus , en ce desordre , s'etans nos gens de pied mis et serrez en bataillons , quant ce vint à combattre et que les ennemis se présentèrent pour les rompre, les compagnies françoises soustindrent et combattirent tant longuement qu'ils se peurent remuer , et jusques à ce que les armes et les vies leur défaillirent : mais l'on dit que les Allemans ne firent aucune résistance , ains , se rompans d'eux mesmes, haulserent leurs picques, etjetterent là leurs armes; ce que l'on a trouvé bien estrange et mauvais. Voilà comme pour vérité l'on m'a fait entendre la desfaite de M. de Thermes près Gravelînes, où , estant fort blessé , il demeura prisonnier ; comme aussi firent les seigneurs de Senarpont ,'d'Annebault, de Yiilebon, de Morvilliers et de Ghaulnes, et beaucoup de

gentilshommes et vaillans soldats , les noms des- | (2) Campement.

quels certainement Je voudrois sçavoir , afin qu'en les nommant ici , par leur mémoire ils peussent servir d'exemple à leurs successeurs : et n'y ay point ouy parler qu'il y soit mort gens de renom de nostre part , combien que Jesçache bien, et comme il ne peut estre autrement , qu'il n'y ait eu beaucoup de gens de bien tuez et blés* sez , lesquels , encore qu'ils n'ayent grand bruit, et ne soient grands seigneurs , ont autant ver* tueusement et honorablement combattu et fiait leur devoir que aucun des chefs mesmes : toutefbis, n'en ayant peu recouvrer les noms, je suis contraint les passer en silence , soubs protestation que , s'ils estoient sceuz de moy , je ne serois receleur de leur vertu et mérite , ains le declaû*erois d'autant bonne volonté que du plus grand capitaine de ce royaume. Geste double recharge (1 ) de fortune adverse interrompit, comme l'on a voulu dire , beaucoup de belles et advantageuses entreprises qui avoient esté de longue main préméditées et préveuës, pour avoir sa revanche sur l'ennemy; neantrooins que deslors le bruit estoit de quelques propositions de paix, et disoit-on que M. le mareschal de Sainct-André avoit eu sauf-conduit et congé sur sa foy pour en venir fiiire l'ouverture , et porter les propos au Roy , à la solliciUtion de ceste vertueuse princesse la duchesse douairière de Lorraine; laquelle , ainsi que l'ay touché dès le commence ment de ce livre , aura à jamais ceste gloire d'avoir donné le commencement et fin à ceste paix, et d'avoir reconcilié ces deux grands rois, si fort irritez. Auquel bon et sainct œuvre chacun sçait bien aussi que ce bon et vertueux chevalier, M. le connestable , s'est employé jusques atout, voire depuis le temps qu'il fut prisonnier; la vertu duquel en cela , et toute autre chose d'importance , a esté révérée et en admiration aux

ennemis.

Après avoir sceu ces nouvelles, l'armée françoise fit peu de séjour en Champagne; ains, sans longuement camper n'y s'arrester, à raisonnables journées tira et s'approcha de Picardie, mesmement ayant esté rapporté que les ennemis s'assembloient et tenoieot desjà camp en grand nombre près de Marolles et Maubeuges, qui n'est fortioingde Guise. Parquoy, costoyant ceste lisière, et passant près de Sedan et de Mezieres, et le long du pays de Tirasse, nostre camp se vint dresser et loger le vingt-huictiesme de ce mois de juillet au lieu de Pierrepont, lieu fort propre et en commode assiette pour la stance (2) et séjour d'une armée , pour estre et de naturel

{{) Cette déroute et celle de Saini-Queotin.

C031MBNTAIBES I)£ FRANÇOIS t>B RABUTIN. [lô58J

assez fort et focile à fortifier, et oultreplus enviroimé de campagnes descouvertes de longue estendue , où Ton peult ranger et ordonner une armée en bataille : avec ce, de ce lieu Ton peult eslire telle adresse que l'on veult pour y départir secours, soit en Champagne ou en Picardie.

En ce lieu de Pierrepont, sur la fin de ce mois, le duc Guillaume de Saxe, second fils de Jehan Frederich, électeur et duc de Saxe, duquel J'ay déjà parlé cy-dessus, se vint Joindre à Tannée du Roy, au service duquel il amena avec luy sept cornettes de reitres, montans au nombre de deux mille cent chevaux, à trois cens chevaux pour cornette , fort bien en poinct , et se representans hommes hardis et furieux, la pluspart Prussiens. Avec luy vint aussi Jacob de Ausbourg, vieil soldat expérimenté aux armes, ayant esté lieutenant du marquis Albert de Brandebourg en toutes ses guerres, fort estimé de luy, qui amena pareillement au service du Roy un régiment de dix enseignes de gens de pied allemans , bons soldats et aguerris, comme ils le demonstroient en leurs apparences. Le septiesme du mois d'aoust. Jour de dimanche , ce prince allemant alla à Marchetz trouver le Roy et luy faire la révérence, accompagné de cent gentilshommes de sa nation, de ses plus favorisez et cognuz. Le Roy luy fit fort bon et honorable recueil, le remerciant de sa bonne volonté et affection, avec promesse et asseurance de le recognoistre toutes les fois qu'il en seroit requis, et que le moyen se presenteroit. Le Roy s'estoit approché de ce lieu dé Pierrepont pour veoir son armée en ordonnance et rangée en bataille , y estant le lieu fort propre, comme je l'ay dit, pour autant qu'on avoit fait entendre à Sa Majesté, et comme il estoit vray, qu'il se trouverolt avoir et verroit assemblée Tune des plus belles et des mieux complettes armées que roy de France meit oncques aux champs ; n'estant mémoire qu'en toute autre précédente s'y soient veuz tant d'estrangers allemans, mesmement de cavallerie, montant au nombre de près de huict mille chevaux. Parquoy, le huictiesme de ce mois d'aoust, après que M. de Guise luy eust donné à disner et à tous les princes qui accompagnoient Sa Majesté audit Pierrepont, une heure après midy alla trouver et veoir son armée mise en ordonnance en une belle campagne rase , au-dessus de ce lieu , de laquelle ordonnance j'ay bien voulu faire icy ample description , ayant esté de moy diligemment et soDgoeusement vcue et considérée comme de chose rare et digne de marque et mémoire , et servant d'advertissement à ceux qui suivent les armes. En premier lieu, sa forme estoit en

demy cercle ou comme un croissant, ayant les deux cornes de ^avan^garde et arriere-garde estendues comme les deux aisles , et an miliea estant comme le corps et principale force et labataille. A la corne senestre, devcnrs Laon et sur le chemin de Cressy, à la pointe de Favant-gvde, estoient les compagnies d'harquebusiers à duval des capitaines Faverolles et Trichasteau, chacune de cent chevaux , et celles de chevaax-l^ gers des capitaines Pieries, Laigny , La Valette, Rotigotty et Bueil , chacune de cent chevaox, joignant et suivant lesquelles estoient les quatre cornettes de reitres du duc de Lunebourg , qcd suivoient autres compagnies de cavallerie le^xt des capitaines comte de Roissy, Lombay, Tnichepot, Thomas et comte d'Eu, chacune deeeot chevaux , réservé celle du comte d'Eu, qui estoit de deux cens, et celle de gendarmerie dednquante hommes d'armes de M. de Nemours, qui y estoit en personne comme général sur toute la cavallerie légère. Tout auprès d'un moulin à^ent qui estoit là commençoit la bataille, où ealUmt de premier front les compagnies de gendanMrie de messieurs de Gurton, prince de La Rod)^ sur-Yon, de Randan , de La Rochefoucanlt, de LaVauguyon, de Janlis, de La Roche-do-fifaine et de Montmorency, chacune de cinquante hoiDmes d'armes, entre lesquelles et les autres eompagnies qui joignoient, estoient quatre cornettes de reitres du colonel Scheneveux; puis s'estendoient de front les compagnies de gendarmerie de messieurs de Beauvais, Tavannes et de Bo^ dillou, chacune de cinquante hommes d'anses, et celles de messieurs les ducz de Lorraine et de Guise, lequel estoit là en personne comme lientenant-general pour le Roy, et commandant ea la bataille, duquel la cornette estoit au-devant de sa compagnie, et sa garde de cent reitres soobs la charge du capitaine Baudopré encore plus avant, comme aussi estoient cent harquebnsiers à cheval soubs la charge du capitaine Ventoa. Au-dessoubs de ce prince estoit le duc de Saxe avec ses sept cornettes de reitres , et tout après estoient rangez en bataillon quarré les dellxr^ gimens de gens de pied allemans des cokneb Reifberg, de dix enseignes, et de Waldebonrg, de quatre, qui fiancquoient ; d'autre costé quatre cornettes de reitres du colonel Henry Stoap; en après s'entresuivoient en file les compagnies de gendarmerie du comte de Ghamy et priace de Salerne , chacune de cinquante hommes d'armes, et celle de cent de M. le connestable. Ao bout de cette file estoient en bataille les dix enseignes d' Allemans du régiment du comte de Rocquendolph, et six de Suisses soubs la duufge du colonel Willes Frelich. L'artIUerie estx^t

COMMENTAIBBS DE FBÀNÇOIS DE RABUTIN. [l558]

après attelée et traioée la boqche devant, preste à jouer, montant au nombre de quarante canons douze coulevrines bastardes et une moyenne, au costé de laquelle estoient arrangez seize enseignes de vastadours et pionniers, et tout aude- Tant estoient advancées quatre compagnies d*enfaos perduz : de Tautre flanc de ceste artillerie , à la main droite, estoient pareillement en bataille huict enseignes d'infanterie françoise , joignant lesquelles estoit aussi en bataille le régiment du eomteReichroch, de neuf enseignes. A leur costé droit estoient quatre cornettes de reitres du fils de lansgraf de Hesse ; puis s*estendoient en front les compagnies de gensdarmes du roy Daulphin et des ducz d' Aumalle et de Bouillon , chacune de cent hommes d'armes, au-dessoubs desquelles compagnies s'estoient mis en bataille les deux fegimens d' Allemans des colonels Luxebourg et de Jacob d'Ausbourg , chacun de dix enseignes. En cest endroit convenoit l'autre corne, ou, si on veult, Taisle droite tirant devers Marie, et là estoit la compagnie de M. de Ne vers, de cent hommes d'armes, où ce prince se trouva en personne comme commandant pour lors en l'arriere-garde, encore qu'il se trouvast mal, toutefois que depuis, pour mieux recouvrer sa santé , le Boy luy permist se retirer à Laon; et en son Heu fut ordonné M. d'Aumalle. Tout joignant oeste compagnie estoient celle de M. d'EschenetZ; de cinquante hommes d'armes, et celle de M. Je mareschal de Sainct -André, de cent, et au-dessus d'eux quatre cornettes de reitres du colonel Gronabau. Encore plus hault qu'eux s'estendoient en file les compagnies de gendarmerie de messieurs le marquis d'Albeuf et duc de Montpensiér. Ainsi estoit rangée ceste belle et furieuse année, que le Roy, accompagné de plusieurs grands princes de son royaume, visita et voulut veoir d'un bout à autre. En quoy il ne fault doubter que Sa Majesté print un singulier plaisir et contentement, voyant tant de princes, grands seigneurs, capitaines, gentilshommes, et generallement tant d'hommes là assemblez , se presentans pour sacrifier leurs vies pour son service et pour soustenir sa querelle. Mais ce qui donna encore plus grande admiration, et là où l'on peult cognoistre les estranges et horribles puissances et inventions de ce furieux et sanglant dieu Mars , ce fut à ouyr tonner et bruire ceste artillerie, et là veoir descharger harquebusiers et les pistolades de ces reitres : on eust dit propretnent que le ciel et la terre s'esclattoient en infinis tonnerres, ou que le Tout-Puissant vouloit à ^ coup fouldroyer toute ceste machine ronde. Après ceste reveue generalle, se retirant ce soir Desme le Roy à MarchetZ; chacune compagnie

retourna en son quartier, se trouvant, à mon advis, chacun soldat bien las et travaillé d'avoir demeuré depuis le matin six ouseptheuresen bataille jusques à quatre ou cinq du soir, chargez d'armes, et peult estre mal repeuz, et davantage altérez pour la grande chaleur qu'il fit ce jour, la poussière qui y fut remuée et esmeue, qui sont les exercices ordinaires que pauvres soldats sont coustumiers avoir.

En cest endroit , et pendant le séjour de Pierrepont. Je ferai une briefve digression, pour dire comme une armée de mer de six ou sept vingts vaisseaux flamens et anglois, ayans costoyé et tasté les endroits foibles de la coste de Rretagne , finablement le vingt-neuûesme du mois de juillet précédent en cest an , à la pointe du jour, comparut devant un havre , nommé le Conquest, où est située l'abbaye de Sainct- Mahé, que l'on dit estre in Jinibusterrœ, lesquels d'abordée sembloient estre plus de quatre cens ; mats s'estans arrestez et les voilles baissées pour commencer leur descente, fut cognu qu'ils ne pouvoient estre plus de six ou sept vingts, partie de bien grands , comme vaisseaux sarragosses et autres du port de mille ou douze cens tonneaux : s'approclians du port environ les huit heures du matin, ils trouvèrent six ou sept vingts hommes et quelque peu d'artillerie qui leur résistèrent et tirèrent parmi eux , combien que c' estoit bien peu envers eux, et n'en firent grand cas. A leur première arrivée ils sonnèrent une fanfare avec leurs trompettes, laquelle finie ils deschargerent toute leur artillerie en façon d'une salve , puis après jetterent quinze l)ateaux à plat fond , portans chacun cinq cens hommes , tous lesquels arri vans en terre faisoient bien le nombre de six ou sept mille hommes ^ qui donnèrent si grand tremeur et frayeur de plein sault à tout le peuple, qu'on leur abandonna tout soudainement. Parquoy, se voyans supérieurs et maistres, commencèrent à piller et saccager le village de Conquest, où en après ils meirent le feu, mesmement aux temples et églises, où davantage ils perpétrèrent infinité d'insolences scandaleuses et infâmes. Quatre enseignes de Flamens se jetterent à la campagne pour butiner, lesquelles estans rencontrées de M. de Kersimon , qui en dix ou douze heures avoit amassé des gentilshommes et des communes jusques au nombre de cinq ou six mille hommes , tant de cheval que de pied , les desflt et en

massaeta P^^^ ^® ^^^^ ^ ^^ ^^^ '^ ^^^^ ^ P'^ de si)^ Q^ sepl vingts des principaux restèrent

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*^^'^^^^ VS côiiîcaseL que trente navires estoient

veiw^dP\ j ïbAteûde ^ \e commandement du

GOMMBNTAIRBS DE FRANÇOIS DB BABUTIN. [lô58]

roy Phillppcs àrislede Huye (1) trouver Farinée d'Angleterre , qui estoit au nombre d'environ cent ou six-vingts vaisseaux , où ils pouvoient avoir quinze ou seize chevaux légers , et que le desseing de toute ceste armée estoit de prendre Brest avant que s'en retourner : ayans commission ainsi le faire à peine d'estre penduz à leur retour, les Anglois qui estoient descendus avec les Flamens , quand ils veîrent ceux qui s'estoient advancez des premiers, si mal menez et si bien estrillez , à toute haste retournèrent en arrière pour cuider regaigner leurs vaisseaux, où ils ne laissèrent pourtant à estre poursuivis et sentir leur part des coups , et où surtout ils beurent plus que leur saoul d'eauë sailée : depuis se tindrent tousjours embarquez devant ledit Conquest. Cependant les communes de Tevesché de Léon et de Gomouallles à la conduite des gentilshommes s'assemblèrent et se présentèrent à eux , au nombre de trente mille hommes.

Deux ou trois jours après arriva aux ennemis renfort de trente grands navires, et néantmoins tous firent voile et se retirèrent douze ou quinze lieues en mer, tirans vers Tisle de Bast (2), où ils s'arresterent vis à vis du Rosou (3), qui est un havre au mesme evesché , et n'est de distance du Ck>nquest que de huit ou dix lieues pour le plus. Les communes par terre les costoyerent tousjours à veuë d*œil , afin qu'ils ne prinsent terre en quelque lieu au despourveu. M. d'Estampes, qui est lieutenant pour le Roy au duché de Bretaigne , en ayant eu advertissement en toute diligence, meit ensemble sept ou huit mille chevaux, et douze ou quinze mille hommes de pied pour leur Caire teste et les soustenir s'ils se fussent addressez en quelque endroit pour entrer en pays, ayant au demeurant pourveu et muny les places fortes , comme Brest, Sainct Malo, et toutes les autres le long de la coste , toutefois qu'ils n'entreprin« drent rien au pardessus de ce qu'a esté dit , et s'en retournèrent et evanouyrent ainsi qu'ils estoient venus , ayans seulement fait leurs monstres. Ce que j'ai bien voulu adjouster ici, pour fiiire paroistre en combien d'endroits , tant sur terre que sur mer, la guerre se demenoit pour la querelle de ces deux princes , et combien aussi de diverses estranges maux adviennent au pauvre peuple ; par le moyen et occasion d'icelles guerres; maintenant j'iray retrouver l'armée du Rov.

Trois ou quatre jours après ceste revue générale , nostre armée décampa de Pierrepont tirant

(1) DeWtght.

(2) De Bas.

(5) Rneofr.

le chemin devers Gressy et La Fere , mesmemefit pour avoir esté sceu que l'armée de rennemy fort engrossie marchoit en pays, suivant la traiâe devers Peronne. Et nonobstant que le bruit fust grand et publié par tout que la paix se tnitoit à bon escient , et que , soubs ceste intention, plusieurs allées et venues se fissent d*nnepirtet d'autre, pour adviser et déterminer du lieu propre où se trouverolent les députez pour cesteffect, si est-ce que l'on estoit tousjours en doote que , soubs ce prétexte et dissimulation, il n'advint quelque surprise, ainsi que d'autres fois se trouve avoir esté fait, Parquoy, si tost que nouvelles vindrentque l'ennemy s'acheminoitccsU part, estant M. deHumieres adverty, qui en est gouverneur, on lui envoya de renfort les eompagniesde cavallerie légère des capitaines Pieones, La Vallette , Tuty , La Ferté , des barons de Banna et Trichasteaux , de Laigny et de FaTeroiles, avec quatre enseignes de gens de pied françoises. Toutefois l'ennemy, sans faire semblant de s'y vouloir arrester, coulant seulement le long de ceste rivière de Somme , reprint le chemin plus à main droite devers Miraulmont. approchant de Corbie , pour de là tirer ven Âathie, à deux ou trois lieues près de Dourlao, qu'ils menassoient fort , selon que les rapports en venoient tous les jours. Nostre armée ayant fait peu de séjour à La Fere , et passant près de Chauny, vers Nesie et près Corbie , fioaleroeot vint camper auprès d'Amiens , le long de ceste rivière de Somme, où elle arriva sur la fin de ce mois d'aoust. Et pour remédier à ce que oeste place de Dourlan, où estoient chefs adonc messieurs de Bouchavanes et de Crevecueur, ne fnst surprise et assaillie au despourveu, à cause des advertissemens qui venoient comme les ennemis bastissoient force gabions et dressoient autre préparatifs pour un siège, M. de Guise, dès le dix huitième de ce mois d'aoust, avoit commii le capitaine La Ferté pour y conduire trois m quatre cens harquebusiers à pied , soubs la cbarsf du capitaine Drenelle , oultre les compagnies de cheval et de pied qui y estoient desjà. Et ineonts* nent que ces deux grandes armées eurent chob^ leurs stances et lieux pour camper, celle du ro.^ Philippes s'estendant le long de la rivière d'Ao* thie, et celle du Roy le long de la rivière de Somme , au dessoubs d'Amiens , se fermerait A remparerent encore de trenchées flancquées et armées d'artillerie, comme s*ils eussent atteodE d'estre assiégez l'un de l'autre , et comme slisse fussent desjà tout résoluz d'y faire un long i^ jour pour se matter et vaincre l'uu Tautre pv^ longueur du temps.

1 Pendant ce séjour et voisinage de ces deut

COMMSNTAIBBS DB FBAHCOIS DB BABUTIN. [1558]

armées , et que les propositions de paix estoient en termes , le plus souvent neantmoins se flaisoient courses, entreprises et escarmouches, les les uns sur les autres, mesmement la cavallerie légère , laquelle , estant logée le plus près des ennemis, Journellement estoit sur leurs bras et à leurs talions, de façon qu'ils empeschoient bien que leurs fourrageurs ne s'escartassent et ne vinssent charger vivres du costé de deçà, approchant Tarmée du Roy. Toutefois que de les raoompter toutes les unes après les autres il me seroit presque impossible , d'autant qu'elles se dressoient en divers endroits et en divers temps, tellement qu'il n'en venoit à nous que le bruit , mais bien entre autres Je diray que , dès le quatrième de septembre, M. de Nemours, gênerai sur toute la cavallerie légère, accompagné de M. le comte d'Eu , fils aisné de M. de Nevers, et des capitaines le comte de Rossillon, Le Pelon, de Piennés, LaVallette, La Ferté, Laigny, Tuty , Puygaiilard et le baron deBanna, et autres capitaines avec leurs compagnies de cavallerie légère , partit ce soir pour aller donner une strette et camisade aux ennemis. En quoy il usa de si bonne conduitte , selon qu'il est prince de gentil esprit, prompt et vaillant, et luy fut la fortune si heureuse , qu'ayans esté les sentinelles trouvées endormies ou estonnées, et depeschées sur le champ , entrèrent bien avant dans le camp de leur cavallerie et des gens de pied de leur avantgarde ; mais Je dis avec une telle allarme et effroy à toute ceste armée, que tout fîiyoit devant eux, et leur fut loisible de donner juscfues aux tentes , et en coupper les cordages , voire Jusques à l'artillerie , qu'ils eurent en leur pouvoir abandonnée près de demie heure. Enfin voyans que les grosses trouppes commençoient à se remuer , et qu'ils seroient en danger si on leur couppoit chemin, ou s'ils estoient enveloppez, se retirèrent de bonne heure sans aucune perte. Il ne faut pas aussi que j'oublie Featreprise du baron de Bueil , pour estre si brave et hazardeuse, que d'avoir, avec sa compagnie, bruslé un soir partie des faulxbourgs d'Arras , se feiimans Bourguignons, et demandans à repaistre et loger.

Je pourray pareillement icy adjouster comme , en ce mois de septembre , M. le vidasme de Chartres, lors gouverneur de Calais, estant M. de Thermes prisonnier, fit une entreprise d'aller surprendre Sainct-Omer, par le moyen de quelques Intelligences que les François prisonniers là dedans avoient avec aucuns habitans d'icelle ville, qu'ils avoient attirez à leurs factions, pour laquelle entreprise mieux couvrir et dissimuler, iceluy sieur vidasme vint à Ardres , soubs cou-

leur de vouloir pourvoir et munir ceste place , y temporisant pour ceste cause certains Jours; où là estant se dévoient trouver à Devre M. de Sipierre avec la compagnie de M. de Lorraine, dont il est lieutenant , et celles des capitaines Laigny , chevaux légers , et Thomas Albanois , et une de harquebusiers à cheval , comme aussi le seigneur de Mailly, gouverneur de Montereuil, et douze compagnies de gens de pied. Toutefois, de malheur un soldat espagnol de la compagnie du capitaine La Lane, ayant esté adverty de toute ceste menée, en diligence en advertit ceux de Sainct-Omer , soubs espérance d'en recouvrer toute lx>nne rétribution et récompense. A l'arrivée à Devre, M. de Sipierre , avec la compagnie de M. de Lorraine et les autres, desfeit vingt ou vingt-cinq chevaux de la garnison de Ranty, qui estoient là venus pour voiler la vache et piller le pauvre paisant , selon qu'ils ont accoustumé par toute ceste frontière. Estans ceux de Sainct Orner advertis , sans faire bruit , meirent gardes et guets par tout, et donnèrent tout lx>n ordre pour n'estre surpris. Ce nonobstant, les prisonniers françois, non sachansque tout leur fait fust descouvert , ne laissèrent à poursuivre et exécuter leur délibération , et d'abordée tuèrent deux ou trois corps de gardes ; cela fait, se retirèrent et gaignerent le chasteau , où ils se renfermèrent Ceux de la ville , pour les avoir et pour enfoncer les portes , qu'ils sa* voient n'estre remparées, menèrent deux canons, desquels ayans tiré cinq ou six voilées, et estant faite ouverture , taillèrent en pièces, à l'arrivée, la plupart de ceux qu'ils y trouvèrent. Et ainsi n'eut bon effect ceste entreprise , combien que M. le vidasme, encore qu'il sceust toutes ces choses, ne laissa de s'y aller présenter ; et, au partir de là , bien fascRé et ennuyé de si mauvais exploit, s'en retourna à Calais, et toutes les autres compagnies au camp.

Depuis le parlement de l'armée françoise de Pierrepont , et pendant qu'elle s'acheminoit et séjournoit près d'Amiens , elle s'augmenta et engrossit de beaucoup plus qu'elle n'estoit à la reveue generalle, car il s'y joignit autres dix enseignes de Suisses , oultre les six qui y estoient. D'autre part, M. de Jours s'y vint assembler avec huit ou dix enseignes françoises de la légion de Champagne, lequel depuis fut envoyé à Calais. Semblablement y arrivèrent dix ou douze enseignes vieilles, retournans de Ferrare, que l'on nomraoit le tiersd'Italie, soubs la charge du colonel La Molle, que j'ay bien voulu icy nommer, pour avoir esté ces compagnies trouvées fort belles , remplies de vieils soldats aguerris , à sç^voir • ^^^^ ^^ capitaines de Monestier , du

COMMEISXÂIBES DE PBANÇOIS JDE BABUlUy. [lô68J

Daolphiné , du baron de Dorade , gascon , Boordet , Berthelemy , Colincourt, Jaulnay , Mazey , Yallefenieres , La Chapelle , qui fut tué près de Ferrare, et celle de Béguin, qui fut depuis cassé. Oultre cela , y vindrent encore les compagnies de gendarmerie qui s^estoient trouvées à la desfaite de M. de Thermes, lesquelles, estant quelque peu séjournées et refaites, y furent mandées. Je ne feray point ici de nombre de plusieurs grands seigneurs et gentils-hommes qui s*y trouvèrent pour leur plaisir, comme aussi toute la maison du Roy et ses gardes , qui donnoient grand accroissement à ceste armée. L'on disoit aussi que Tarmée du roy Philippes s'estoit de beaucoup renforcée, et qu*y estoient arrivez beaucoup de regimens de gens de pied d'Allemans et force reitres. Pour conclusion , il sembloit que ces deux grands roys deussent assembler en ces lieux toutes leurs forces , pour , à Geste dernière fois, départir toutes leurs querelles avec une très cruelle et sanglante bataille , y estans là en personne , ou se contraindre Tun l'autre d'accepter les conditions de paix. Mais le Seigneur Dieu , dominateur et tout puissant , lequel void de son siège céleste jusques au bas , voire le dedans des cueurs des hommes, et sans le vouloir duquel toutes choses sont impossibles aux humains, voyant desjà son pauvre peuple affligé de tant d'autres calamitez » adoucit et refréna Tire et fureur de ces princes, et ne voulut permettre que la vie et le sang de tant de milliers d'hommes terminast leur courroux , ou les irritast davantage, ains, toutes armes déposées, et cessant toute hostilité, divinement inspirez , se rengerent unanimement de recevoir une amiable paix et union entre eux y usant d*une réciproque équité, se faisant juste restitution, par le moyen de laquelle cesseroient et seroient assoupies toutes vieilles querelles , pour estre de là en après unis, et pour donner repos à leur peuple presque desjà examiné.

Pour donner commencement et procéder à ce sainct œuvre , fut approuvé et designé le lieu et abbaye de Gercamp, limitrophe et comme située en la séparation d'Artbois et Picardie ; et là se trouvèrent députez pour le Boy , environ la myoctobre, M. le cardinal de Lorraine, archevesque de Reims et premier pair de France; Anne de Montmorency , aussi pair et connestable de France ; Jacques d'Albon , seigneur de Sainct- André et mareschal de France; messire Jean de Mor viiliers, evesque d'Orléans, conseiller au conseil privé du Roy, et Claude de TAubespine, chevalier, seigneur de Haulterme, conseiller aussi du conseil privé et secrétaire d'estat des finances du Roy. Et de la part du roy Philippes , dom

Fernando Alvarez de Toledo , duc d'Alve , qw nous disons en France d'Albe, grand-maistrede son hostel ; Guillaume de I^assou , prince d*0ranges, chevalier de l'ordre de la Toison; Bigomez (1) de Silva , comte de Melito, eschansonde Sa Majesté; messire Antoine Perrenot , evesque d'Arras , et messire Vigilius de Zubicher , chevalier et président du conseil privé du roy Philippes ; estans sur toute ceste assemblée tenus et receus de cbacun de ces deux princes la dnchesse doairiere de Lorraine, et le duc de Lorraine soq fils , comme neutres et vrais médiateurs de tous leurs différens. £t ne veux oublier à dire suree propos, qu'avant que ceste assembléese fermast, M. le cardinal de Lorraine avoit fait un voyage devers le roy Philippes, comme pour adonlciret régler les plus grandes dif&cultez amiablemeot entre eux, avant entrer plus avant en parlemeot Depuis encore , M. le connestable ayant composé de sa rençon , estant remis en pleine liberté , estoit venu trouver le Roy en ce lieu d'Amiens pour conférer avec Sa Majesté , et, comme I'od disoit, pour quasi conclure et resoaldre de sa de^ niere intention sur chacun des principaux articles. Lequel , après avoir esté bien receu et caressé de son maistre , selon que le mérite un tel bon et fidèle serviteur , un jour ou deux après, estant seurement informé de la volonté du Roy. s'en retourna pour entrer en ce parlement, délaissant à chacun une très-grande espérance que la départie ne se feroit qu'avec une ferme et kmgue paix. Et ce qui en donna encore plus graode confirmation , fut que , presque en ce mesme temps , les deux armées s'esloignerentet départirent , par Tadvîs et opinion , ainsi que le bruit couroit , des députez , à ce qu'estans ces deoi armées proches et voisines , par le moyen de quelques courses ou telles autres entreprises, les choses ne vinssent à s'aigrir et changer.

L'armée du roy Philippes, au partir d'Ânthie, coula le long de la rivière devers Abbeville, pois tout à coup se retourna devers Sainct Orner, et s'alla rompre en Artois; parquoy, afin d'é?ittr toute suspicion , et afin de luy oster toute occasion d^entreprendre au despourveu , Ton la leit tousjours costoyer, de ville en ville , de dii-huit enseignes françoises , jusques à ce qu'elle fîfit du tout rompue. Nostre armée semblaUemeot fut séparée et escartée en divers endroits; car te gendarmerie la pluspart fut renvoyée se rafreschir et reposer en leurs maisons, et non sans cause, estant autant mal menée et travaillée qu'elle eust peu estre , non pas des conêes et autres fatigues militaires , mais de rindispositioa

(I) Ruy-Gomez.

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