CXXXVIII
Les gastro-entérites aiguës qui s'exaspèrent arrivent toutes à la stupeur, au fuligo , à la lividité, à la fétidité , à la prostration, et représentent ce qu'on appelle fièvre putride, adynamique, typhus. Celles dans lesquelles l'irritation du cerveau devient considérable, qu'elle s'élève ou non au degré de la phlegmasie , produisent le délire, les convulsions, etc., et prennent le nom de fièvres malignes, nerveuses ou ataxiques.
Que toutes les gastro-entérites aiguës prennent, lorsqu'elles sont arrivées à un certain degré d'exaspération, les caractères de ce qu'on nomme fièvres putrides ou adynarniques , c'est un fait des plus importans dans l'histoire de la science ; parce qu'il détruit et sape jusque dans leurs fondemens toutes les théories qu'on a faites sur les fièvres depuis le siècle d'Hippocrate jusqu'à nos jours ; parce qu'il réfute tous les raisonnemens sur lesquels chaque
(ai8 ) auteur cherche à étayer sa pratique ; enfin , parce qu'il ne justifie que trop l'axiome du vieillard de Cos : Eocperienliafallax. En effet, rétonnement de l'homme qui réfle'cliit doit être au comble lorsqu'on lui prouve que les moyens par lesquels on a cru pendant si long-temps gue'rir ces maladies , sont précisément ceux qui les produssent et les entretiennent ; il se demande à lui-même ce que c'est qu'une observation qui a pu égarer à ce point tant d'hommes de génie. Bichat a dit : Qu'est V observation, si Von ignore oh siège le mal? Ce n'était pas assez demander, il faut encore savoir ce que c'est que le mal. Le siège de la dyspepsie n'a jamais été mis en doute , et cependant on a toujours fort mal traité cette affection. Le siège de la fièvre putride n'a pas été non plus entièrement méconnu: à partir de l'époque de Galien , plusieurs médecins de son école ont placé dans les intestins le foyer de putridité , qui, d'après eux, devait lui donner naissance. La fétidité de l'haleine , celle des excrétions alvines, le météorisme, le sentiment d'ardeur brûlante que les malades rapportent confusément à la base du thorax et à la région épigastrique , le plaisir qu'ils témoignent à prendre des boissons fraîches et acidulés , devaient naturellement suggérer cette idée aux praticiens les plus attentifs : aussi les humoristes avaient-ils fondé là-dessus tous leurs principes de traitement. C'était pour prévenir la corruplion de la bile, des mucosités , des saburres, et pour empêcher ces matières corrompues de passer dans le sang et d'y porter la dissolution putride, qu'ils prescrivaient
( *19 ) les émétiques au début des maladies fe'briles; et plus tard, lorsque ces affections avaient entièrement revêtu le caractère putride , ils ne se proposaient autre chose que de délayer ce foyer de corruption des premières voies par des boissons aqueuses , d'en corriger la pufridité par des acidulés, et d'en provoquer peu a peu l'élimination par de doux laxatifs appropriés , tels que les tamarins et les boissons légèrement émétiques. Mais cette pratique , en exaspérant la phlegmasie, devait amener la prostration : de là, l'indication secondaire de soutenir les forces par les toniques, et, comme presque toujours on se trouvait réduit à celte cruelle extrémité, la frayeur de l'adynamie s'empara des praticiens: on oublia la putridité pour ne penser qu'à la faiblesse ; celle-ci devint bientôt la cause de la putridité, et l'indication secondaire se trouva l'indication principale. Les purgatifs considérés comme des débilitans furent remplacés par les toniques; la faiblesse fut placée dans le principe vilal , c'est-à-dire dans toute l'économie ; et le véritable siège de la fièvre putride, après avoir été clairement désigné, fut insensiblement perdu de vue et définitivement méconnu.
C'est ainsi que le fruit de l'observation devient stérile, et que les sciences rétrogradent lorsqu'elles manquent d'une bonne théorie. Si l'on avait pu s en tenir à l'idée du siège primitif assigné à la prétendue fièvre dont il s'agit , on aurait transporté la cause de l'irritation des humeurs aux organes qui les produisent, et l'inflammation de la membrane
interne du canal digestif eût été reconnue pour la maladie principale. Mais aujourd'hui que cette vérité' est hautement proclame'e et soutenue par les meilleurs esprits, y aurait-il de la témérité à vouloir se rendre compte de la manière dont la faiblesse , îa stupeur, la fétidité' , le fuligo et la lividité sont produits dans la maladie qui nous occupe ; et n'estce pas la meilleure manière de proce'der, pour s'assurer si le groupe de symptômes qui la caractérise peut être le résultat de toutes les inflammations indistinctement?
Nous pensons que, pour bien traiter la question dont il s'agit, il faut remonter à l'état normal : on peut d'abord établir que toutes les surfaces de rapport sont des excitateurs de l'économie , parce qu'elles sont pourvues d'épanouissemens vasculonerveux qui transmettent au cerveau, qui les réfléchit par ses nerfs, les stimulations produites par les corps étrangers. Ce premier fait ne saurait être révoqué en doute ; il est indépendant de l'excitation résultant des molécules déjà absorbées, et ne lui porte aucun préjudice.
Si maintenant nous recherchons quelle est, parmi les surfaces de rapport , celle dont la nature se sert pour communiquer au cerveau, et, par conséquent , à toute l'économie , les stimulations les plus fortes , nous trouvons que c'est la membrane interne des voies digestives. Deux ou trois fois par jour, cette surface sollicite le principe d'innervation à des actes très compliqués , pour satisfaire au besoin de la nutrition; et, aussitôt qu'elle est mise en rapport avec
les excitans nutritifs, elle transmet à ce même principe un autre mode de stimulation dont l'énergie est bien connue.
On alléguera peut-être que la surface respiratoire, chargée de satisfaire un besoin plus pressant encore , doit exercer sur le cerveau une stimulation plus considérable. Nous ne pensons pas ainsi, et voici quels sont nos motifs: le besoin de la respiralion est sans doute plus urgent que celui de l'alimentation ; mais les actes qui doivent le satisfaire sont moins compliqués ; le corps extérieur que réclame ce besoin est à la portée de l'organe : il tend sans cesse à s'y introduire , et il suffit d'un mouvement musculaire extrêmement simple pour qu'il y pénètre avec abondance. C'est donc assez que le sentiment du besoin d'air sollicite vivement l'instinct; il serait inutile qu'il influât beaucoup sur les facultés intellectuelles et sur l'appareil locomoteur: aussi n'y cause-t-il de grands désordres que lorsque l'appareil respiratoire est profondément affecté ; mais, dans ce cas-là même, la stimulation devient générale dans les viscères, et les voies gastriques, qui la partagent, concourent avec les pulmonaires à déranger les fonctions du cerveau. Examinons maintenant, sous les mêmes rapports, le besoin de l'alimentation.
Chez tous les animaux qui vivent au milieu de leurs matériaux nutritifs , ce besoin est aussi simple que celui de la respiration, et, comme ce dernier, il est satisfait par les seuls mouvemens instinctifs : un appareil cérébral serait inutile ; il n'existe pas ;
mais aussitôt que l'animal a besoin de înouvemens étendus, complique's et combine's pour se procurer sa nourriture , il est doue d'un cerveau pour les diriger, et son estomac exerce sur cet organe un empire d'autant plus grand qu'il faut plus de recherches, plus d'adresse, plus de ruse ou plus de force pour procurer à l'animal sa nourriture.
De ce mode d'organisation il doit nécessairement re'suîter que toutes les irritations du sens interne de la nutrition retentiront dans l'appareil ence'phalique, qu'elles porteront leur influence, non seulement sur la partie instinctive, mais aussi sur l'intellectuelle; et que , plus cette dernière sera développée , plus elle sera dérangée , aussi bien que les muscles dont elle dirige et combine les mouvemens. Il doit donc résulter de là que chez l'homme, qui nous occupe présentement , la gastro-entérite occasionera plus de phénomènes nerveux que chez le reste des animaux, et c'est, à ce qu'il nous semble , une vérité dont personne ne disconviendra.
Examinons présentement la valeur des symptômes que l'on regarde comme caractéristiques de. ce qu'on appelle fièvre putride ou adynamique.
Le premier, c'est la stupeur : elle résulte d'une influence portée sur le cerveau , influence qui rend l'homme indifférent à ce qui se passe autour de lui, et le tient dans une sorte de demi-sommeil. Cette influence vient de la membrane muqueuse de l'estomac , qui est gorgée de sang et dans une nuance
particulière d'irritation. Tout ce qui augmente cet e'tat accroît la stupeur; tout ce qui le diminue produit l'effet contraire. C'est donc par l'e'tiologie et par la the'rapeutique que l'on prouve noire assertion.
Prostration. Elle consiste dans une apathie du système musculaire, qui produit l'immobilité des membres et donne au malade la tendance à prendre la position ou l'attitude la plus propre à mettre les muscles dans le repos : cette attitude est le coucher en supination. La prostration ressemble à la fatigue normale ; elle est, en effet, pre'céde'e et préparée par un sentiment de pesanteur douloureux, que l'on appelle lassitude spontanée ou courbature ; elle dépend de la même influence qui occasione la stupeur, ou, si l'on veut, la stupeur est la prostration de la pensée , qui se joint du plus au moins à celle des membres.
Lorsque la gastro-entérite qui détermine ces deux symptômes a fait de nouveaux progrès , l'irritation et l'engorgement du cerveau en font aussi dans la même mesure ; alors la stupeur se change en somnolence, avec rêvasseries, hallucinations vagues, léger délire, et la fatigue douloureuse des membres qui produit la prostration, se complique de légers mouvemens convulsifs : tels sont le tremblement de la langue et des lèvres , les soubresauts des tendons.
Fuligo oufuUginosité. Elle consiste en ce que la langue et les lèvres sont revêtues d'une mucosité noirâtre, souvent sanguinolente, que l'on compare à la suie : cet état est précédé d'une nuance de rouge
foncé qui se manifeste sur ces parties , et lorsque ce rouge est passe' au brun, le fuligo commence à se former. La couleur noire, qui le caractérise, vient souvent d'un suintement sanguinolent, qui se mêle à la mucosité des follicules de la bouche et à la salive que lui fournissent les glandes voisines. En même temps que le rouge de la langue se change en brun , les muscles de cet organe prennent un état convulsif qui rend la langue rétrécie et pointue. Elle est d'abord sèche et râpeuse, la fuliginosilé ne se forme que lorsque la maladie a fait de grands progrès ; mais quelquefois ce changement est si prompt, qu'il est effectué dans l'espace de quelques heures. Dans d'autres cas, il faut plusieurs jours pour qu'il soit complet: il est toujours réuni à une teinte livide de la face et même de toute la peau, comme si l'oxigénation du sang était imparfaite. Nous pensons qu'elle l'est, en effet, à cause de l'atteinte profonde portée à tout l'appareil nerveux céphalique et ganglionnaire des viscères, etparceque la membrane interne des bronches partage, jusqu'à un certain point, l'irritation de celle des voies gastriques. Enfin, l'on peut remarquer que ces symptômes, ainsi que les deux premiers, augmentent ou diminuent, se dissipent ou reparaissent, suivant que la membrane interne de l'estomac et des intestins grêles est stimulée ou calmée , échauffée ou rafraîchie, condamnée à l'action ou laissée dans le repos , autant qu'il est possible pour elle.
Fétidité. Elle n'existe, durant l'état de vie, que dans les excrétions; mais il importe de voir quelles
sont celles où elle est prédominante. La cavité abdominale est sans contredit la région la plus fe'lide de 1 économie; elle est même , dans l'état normal, la seule qui soit fétide , parce que, seule aussi, elle est toujours en contact avec des matières animales ou végétales en état de décomposition. En vain l'influence de la vie tend-elle à modifier cette décomposition , elle ne parvient à l'empêcher entièrement que dans la région gastrique ; mais , lorsque l'absorption a dépouillé le chyme des molécules envieuses qu'il contenait, l'action vitale de la muqueuse des gros intestins, d'ailleurs beaucoup moins énergique que celle de l'estomac , du duodénum et des intestins grêles , ne suffit plus pour arrêter le mouvement de décomposition, qui agit incessamment sur le résidu. Ce mouvement n'est plus ralenti que par l'absorption qui dépouille ce résidu de son humidité; mais cela n'empêche pas qu'il ne se dégage continuellement un gaz qui imprègne de son odeur pénétrante le péritoine et tous les viscères qu'il recouvre. Cependant ces viscères ne souffrent nullement de l'impression de ce gaz tant que l'état normal se soutient ; mais aussitôt que cet état n'existe plus dans la membrane interne des intestins, aussitôt que l'irritation augmente la mucosité , l'échauffé , la suranimaiise , cette humeur, d'ailleurs toujours fétide quand elle procède d'une membrane phlogosée , le devient bien davantage par la putréfaction du résidu de la digestion ; de là , la production d'un gaz fétide qui s'exhale par la bouche et qui pénètre dans toutes les parties du corps. Nul