LXX.X.I
La diminution partielle de la vitalité entraîne toujours celle de la nutrition, quoiqu'elle détermine souvent une congestion morbide , mais celle* ci est passive.
Les membres paralysés nous offrent la confirmation de cette proposition ; on y voit diminuer les organes fondamentaux, les muscles, agens actifs du mouvement , avec les vaisseaux qui les nourrissent et les nerfs qui les animent, tandis que le tissu cutané s'engorge de lymphe parle défaut d'action des veines et la faiblesse des absorbans; ce qui constitue la congestion passive énoncée dans la proposition. Mais les membres paralysés ne sont pas les seules parties qui présentent cette espèce d'atrophie avec engorgement; on la trouve également autour des anciennes phiegmasies et des subinflammations goutteuses ; elle existe à une distance plus ou moins grande, dans le pourtour des anciens phlegmons, où
la faiblesse s'empare des muscles et exténue les vaisseaux. Elle se remarque souvent dans les environs des différens foyers de phlegmasies viscérales, audelà de la sphère de l'inflammation qui les désorganise. C'estainsi que dans la pleurésie etla pneumonie chroniques, les muscles intercostaux correspondans, réduits à l'inaction, s'affaiblissent, se ramollissent, s'exténuent, tandis que le tissu celS ulaire s'infiltre. Les côtes elles-mêmes participent à cette altération ; elles deviennent plus minces et plus fragiles: Il n'est pas rare d'observer le ramollissement et l'exténuation des parois de l'estomac dans le voisinage des ulcères cancéreux de ce viscère, lorsque l'inflammation ne les tient pas dans un état perpétuel de turgescence et d'hypertrophie ; mais comme cette inflammation a dû les atteindre auparavant, cette faiblesse ne peut être que consécutive à la surirritalion. Le parenchyme des poumons s'engorge de lymphe autour d'un foyer de pneumonie chronique. Mais dans ces cas encore, l'irritation du centre d'inflammation s'y est propagée. En unraot, dans tous les cas où une érection inflammatoire reste long-temps fixée dans un tissu, l'état passif s'établit à une certaine distance dans le rayon de ce foyer, lorsque, l'irritation, toujours préexistante, est apaisée. Enfin , le foyer lui-même, détérioré et décomposé par l'inflammation , perd à son tour sa vitalité; alors le pus qui en résulte est enlevé en tout ou en partie par l'excrétion ou par la résorption. L'inflammation s'étend en rayonnant? elle ranime, elle échauffe, dans les environs , les tissus débilités
et les détruit peut- être avec plus de promptitude que si l'irritation ne s'y fût point ralentie. En général, les tissus affaiblis résistent moins à la désorganisation inflammatoire que ceux qui jouissaient de leur degré normal de vitalité au moment où ils en ont été atteints ; les membres paralysés en sont encore la preuve. On voit que nous n'admettons point de paralysie dans les centres viscéraux; nous n'y reconnaissons qu'une diminution d'irritabilité , qui peut dépendre de la surirritation comme du défaut des excitans appropriés à chaque tissu ; on peut encore remarquer que les engorgemens subinflammatoires n'entrent point dans la classe des congestions passives. Il en sera question dans un autre lieu.
La congestion morbide passive peut désorganiser , mais beaucoup moins que l'active.
Quelles sontles congestions passives?d'abord celles où le sang et les autres fluides sont forcés , par un obstacle à la circulation, à séjourner dans un organe ou dans un appareil. Que doit-il en résulter? la dilatation des vaisseaux sanguins, lymphatiques ou excréteurs ; l'extravasation du sang ou d'une autre humeur. Or les vaisseaux dilatés peuvent se déchirer, s'enflammer, et c'est à la désorganisation qu'une semblable irritation doit aboutir; mais ne fussent-ils que dilatés de manière à ne pouvoir ja-
(3g) mais revenir sur eux-mêmes, la désorganisation aurait encore lieu. Toutefois, il faut convenir que ce genre d'altération est beaucoup moins fréquent que celui que produisent les irritations primitives, dans lesquelles le phénomène de l'inflammation , qui n'est que secondaire dans le premier cas , joue le principal rôle. Les parties paralysées peuvents'in. filtrer et s'atrophier, ce qui fournit encore un genre de désorganisation passive. Quelquefois aussi on y voit naître des phlegmasies qui languissent et passent de suite à la gangrène ; mais ce dernier genre d'altération est fort rare, et c'est sur tous ces cas que l'on se fonde pour affirmer, dans cette proposition , que les congestions morbides passives peuvent désorganiser, mais beaucoup moins que les actives. On n'a nullement entendu vouloir désigner les tumeurs lymphatiques, glanduleuses ou autres. Ces affections sont rangées parmi les irritations primitivement actives et nées sous l'influence des stimulans : le mouvement organique qui les produit est rapproché de la phlegmasie et désigné par le terme de subinflammation. Nous allons en parler incessamment.
Lorsqu'un organe s'est laissé engorger, soit par un obstacle au cours des fluides qui les retient dans son tissu, soit par la débilité qu'entraîne toujours l'inaction, comme dans les cas cités plus haut, ses vaisseaux propres, sanguins, lymphatiques ou excréteurs ; ses cellules, ses aréoles, peuvent se rompre ; des fluides peuvent s'y concréter , d'autres s'y décomposer; des formations de corps étrangers y
peuvent avoir lieu. Toutescescausesréuniesamènent sans doute une désorganisation; mais si les changerons que cet organe vient d'éprouver n'y réveillent pas un mouvement, inflammatoire ou subinflammatoire, cette désorganisation ne fait jamais des progrès rapides. L'organe se trouve converti en une espèce de corps étranger qui peut être supporté pendant fort long-temps, à moinsqu'iln'incommode un viscère de premier ordre , des cordons nerveux considérables, ou qu'il n'oppose un grand obstacle au cours des fluides.
Dire que la congestion passive désorganise moins que l'active, c'est toujours dire que ceile-ci désorganise : voyons quelle est cette désorganisation et opposons-la à la précédente. Lorsqu'une érection vitale morbide a accumulé les fluides dans un tissu, îanutrition y est d'abord augmentée, ainsi que nous l'avons démontré plus haut; mais cette hypertrophie n'aboutit point à une augmention normale du volume de la partie , car il est une loi qui le fixe d'une manière irrévocable; et d'ailleurs, en supposant que les parties n'eussent pas encore atteint leurs dimensions définitives, elles ne peuvent y parvenir que peu à peu, et la rapidité des congestions morbides ne saurait se prêter à cette lenteur de développement. L'hypertrophie des tissus affectés d'érections vitales morbides devient donc bientôt anormale. Or cette dépravation du jeu des affinités organiques locales produit différens effets qui sont subordonnés à la structure des parties, à la vitalité du tissu dans lequel l'irritation s'est primitivement développée.
au degré et à la durée de cette irritation. Ainsi une forte congestion dans des tissus mous et riches en vaisseaux sanguins produit la suppuration qui désorganise promptement, sous le nom de phlegmon, lorsque le foyer est sans communication avec l'extérieur ; lentement lorsque cette communication existe , et toujours en donnant un pus analogue à celui du phlegmon. Mais quand la désorganisation a lieu par une ulcération , le pus est bien différent dans l'une et l'autre espèce de tissus. L'excès de l'irritation peut déterminer la désorganisation par la mort subite des faisceaux enflammés : de là, la gangrène, que certains stimulans, d'une activité extraordinaire peuvent beaucoup accélérer. Une congestion lente dans ces mêmes tissus riches en vaisseaux sanguins peut aboutir aussi à une suppuration approchant de celle du phlegmon : c'est ce que l'on appelle des dépôts froids. Mais l'irritation peut exister, primitivement ou consécutivement à l'état inflammatoire , à un degré fort au-dessous de ce dernier ; elle peut se fixer dans les cellules , les aréoles des tissus lamineux : alors elle n'agit plus en appelant beaucoup de sang et déterminant delà chaleur et de la rougeur; elle n'est plus inflammatoire, elle est subinflamraatoire , et le mode d'hypertrophie qu'elle établit marche avec plus de lenteur que dans les nuances précédemment indiquées. Dans les tissus peu sanguins, une forte érection vitale peut encore créer une congestion inflammatoire; mais celle-ci s'apaise bientôt, et la partie s'engorge d'une lymphe inerte , accumulée en masses
plus ou moins considérables , ou elle contracte une véritable subinflammation. Ces amas de lymphe peuvent éprouver différentes décompositions, d'où résultent souvent des concrétions de diverse nature. Mais ce qui nous intéresse le plus ici , c'est le mode de désorganisation des érections morbides subinflammatoires.
Si nous examinons l'irritation chronique sur des membranes de rapport, nous la voyons souvent produire des végétations fongueuses; le même mouvement organique qui engendre ces sortes d'hypertrophies morbides les conduit le plus souvent à la suppuration, non pas à celle du phlegmon, mais à un ramollissement qui les couvre d'ulcérations propagatrices. Ou peut donc, sans forcer les conclusions, établir que ce mouvement organique est de nature inflammatoire , ou mieux encore subinflammatoire. Or il nous semble que les tumeurs blanches, dites tubercules, squirrhes, encéphaloïdes, tissus lardacés , en un mot toutes ces tuméfactions qui, après avoirvégété avec lenteur, finissent souventpar se résoudre enune espèce de bouillie, tantôt blanche et caséiforme, tantôt sanieuse et sanguinolente, doivent avoir beaucoup d'analogie avec les végétations des membranes muqueuses et de la peau. Comme elles, on les voit naître sous l'influence des causeséxternes de stimulation, soit qu'elles paraissent dans le tissu primitivement irrité, soit qu'elles ne se développent que dans ceux qui Font été secondairement et par la voie de sympathies; comme les fongus , elles présentent de grandes différences
dans leur consistance , la marche de leur développement, la quantité de capillaires sanguins qui les pénètrent; mêmes rapports dans la terminaison de ces deux genres de production : car s'il est des fongusqui restent stationnaires pendant le cours d'une longue vie, tandis que d'autres s'ulcèrent avec une étonnante rapidité, il est aussi des tumeurs lymphatiques ou adipeuses dont les progrès s'arrêtent ou sont si lents qu'ils paraissent insensibles, pendant que d'autres s'accroissent et se résolvent en putrilage dans un assez court espace de temps. Mais si ces deux ordres d'altérations morbides se ressemblent sous les rapports de la cause qui les provoque, la stimulation, elles n'ont pas moins d'analogie sous celui de la cause qui précipite leur ramollissement, puisque c'est aussi la stimulation. Ne saiton pas que plus on irrite certaines fongosités , plus tôt elles arrivent à l'ulcération , et n'est-ce pas pour cela qu'on les désigne par le surnom de noh me tangere? N'est- il pas également d'observation qu'en irritant les tumeurs blanches extérieures dans l'intention de les résoudre, on accélère leur progrès, on détermine leur adhérence avec la peau et la formation, surcette dernière, d'ulcères rongeurs? Mais jetez les yeux sur ces ulcères : comment ont lieu leurs progrès? comment sont-ils rongeurs? n'est-ce pas par les effets d'une phlegmasie qui s'avance en rayonnant autour du centre ulcéré? Il n'est point de tissus dans lesquels ces sortes d'hypertrophies morbides ne soient possibles, parce qu'il n'en est point qui ne contiennent des lymphati-
ques,soit purs, soit combines avec d'autres vaisseaux et avec quelques nerfs sous la forme de ganglions, ou des cellules adipeuses, ou des tissus lamineux, ou des follicules muqueux et sébacés , ou enfin des pelotons de vaisseaux excréteurs.
Qu^on ajoute à ces érections morbides subinflammatoires celles qui dépendent de l'inflammation franche et sanguine , les altérations que nous avons vues résulter de l'état passif, les concrétions qui peuvent se faire dans les différens canaux, soit sanguins, soit excréteurs , et dans les interstices, aux dépens des fluides qui les parcourent ou qui y sont déposés, et l'on aura l'idée sommaire des causes de la dégénération de tous les tissus vivans.
11 se présente ici une question que nous ne devons pas négliger. Existe-t-il des désorganisations purement subordonnées à un vice de nutrition indépendant de l'excès ou du défaut de vitalité? On sait que plusieurs médecins attribuent à semblable cause les tubercules, les encéphaloïdes, les mélanoses, les tissus dits squirrheux et lardacés.
Pour répondre à cette question il faut se rappeler les cas où il est évident que ces tissus se développent sous l'influence d'une cause irritante. Or ces cas sont très-nombreux : l'inflammation sanguine , les contusions, les frictions, l'application des corps irritans, les transports subits de l'irritation d'un autre organe , produisent journellement sous nos yeux ces sortes de tissus.
Dire qu'ils se seraient développés sans l'irritation qui lésa précédés, c'est avancer une hypothèse sans
fondement; car on ne saurait prouver la négative. D'ailleurs, lorsque j'observe que les mêmes constitutions quimeurent avec des tubercules dans lespays froids en sont exemptes dans les climats chauds , il faut bien que j'admette que le froid en est la cause ; mais comment les produit-il? n'est-ce pas en diminuant l'action vitale à lapériphériepourl'augmenter dans l'intérieur des organes ? C'est donc en irritant ces derniers. De même , lorsqu'un cancer se forme < dans une partie contuse , frictionnée , dilacérée , tourmentée par des stimulans , pourquoi soutenir qu'il dépend moins de ces causes que l'inflammation et la douleur qui Font précédé? Est-ce parce qu'on le voit se développer dans des tissus qui n'ont été ni contus, ni enflammés. Il est impossible de prouver qu'ils n'aient pas été au moins irrités: i° parce que toutes les impulsions incitatives ne sont pas aperçues ; en effet, l'inflammation elle-même se développe souvent sans que l'on distingue l'irritation qui l'a produite ; en conclut-on moins pour cela qu'elle ne dépende pas de cette cause, dans les cas où son action est évidente ?2° parce que l'irritation, une fois établie dans un tissu, peut parcourir l'économie et se fixer sur d'autres où elle agit selon l'organisation et le mode particulier de vitalité.
Soutenir que les tissus ne se sont formés que parce que la partie y était prédisposée, ou en contenait le germe, c'est faire une objection qui est également applicable à l'inflammation, à la douleur, etc. , c'est dire tout simplement que l'organisation est une
U6) condition nécessaire à toute espèce d'altération de tissu : c'est donc avancer une trivialité qui ne mérite aucune réponse.
Mais , dit-on , l'inflammation succède toujours aux fortes irritations, et la subinflammation n'en est pas constamment la conséquence : donc il faut une prédisposition particulière pour cette dernière. Nous l'accordons; mais il n'en résulte pas que Tirritation n'y ait aucune part , puisque rien ne saurait anéantir les faits qui prouvent que les subinflammations succèdent à l'irritation , puisque rien ne peut démontrer qu'elles fussent survenues sicette irritation n'avait pas existe. Tout ce que l'on peut affirmer sur cette question, c'est que l'organisation vivante se prête moins à l'inflammalion qu'à la subinflammation. Reste ensuite à déterminer quelles sont les conditions sous l'influence desquelles la subinflammation est le plus facile à produire : c'est ce qui sera discuté à l'occasion des propositions relatives à ce mode d'affection morbide.
La congestion morbide active étant toujours compagne delà surexcitation ou surirritation, il suffit de nommer cette dernière pour être entendu en développant la marche des maladies : on peut même, pour être plus bref, se contenter du mot irritation, pourvu que l'on y attache le
(47 ) même sens qu'à ces deux expressions; mais il faut sous- entendre l'épithète morbide.
Cette proposition purement explicative du langage de l'auteur n'exige aucun commentaire.
L'irritation peut exister dans un système sans qu'aucun autre y participe; mais cela n'a lieu que lorsqu'elle est peu considérable : elle ne porte alors que sur les mouvemens organiques locaux et sur la nutrition de la partie ; mais aussitôt que l'irritation locale s'élève à un certain degré, elle se répète dans d'autres systèmes ou dans d'autres appareils plus ou moins éloignés, et toujours sans changer de nature.
Cette proposition estencoreune des clefs de lapathologie physiologique; elle découvre le lien secret qui unit les maladies les plus légères avec les plus graves; elle remplit une immenselacune qui existait dans la science depuis la plus haute antiquité ; elle détruit cet isolement des diverses nuances de l'irritation, que l'on peut regarder comme la source de l'ontologie médicale ; elle rapproche entre elles les affections chroniques et les aiguës , celles des diffé-
rensâges, des sexes et des lieux; elle fait sentir au premier abord l'union de la chirurgie avec la médecine ; elle réduit à leur juste valeur toutes les distinctions établies par les nosologistes , et montre combien est vicieuse la comparaison qu'ils ont faite des maladies avec les plantes, sympiomata se habent ad morbos utfolia elfulcra ad plantas. (Sauvag.) En effet, suivez une irritation inflammatoire externe et visible , abandonnée à elle-même depuis son origine jusqu'à son plus haut degré de développement; observez-la ensuite sous rinfluence de modificateurs opposés clans leurs effets; comparez-la chez les différens sexes et dans les climats les plus opposés, et vous aurez Ira preuve de tout ce qui vient d'être dit. Il n'est pas si facile de faire la mémo vérification pour les érections vitales morbides des* organes profondément situés ; mais si l'on s'est exercé à l'observation de ce qui se passe à l'extérieur, on se trouve bientôt en état d'en faire l'application aux viscères les plus cachés, aux nuances les plus légères de leurs irritations ; on trouvera même dans cette étude un très-grand plaisir, car chaque jour lèvera quelque doute, éclaircira quelque difficulté et opérera des rapprochemens inattendus. C'est ainsi que l'on arrive à la conviction : car il est impossible, même aux esprits les plus pénétrans, d'apercevoir d'un seul coup-d'œil toutes les conséquences d'un principe qui n'est lui-même qu'une conclusion résultant du rapprochement d'une immense quantité de faits.
Les nerfs sont les seuls agens de la transmission de l'irritation, ce qui constitue les sympathies morbides. Les sympathies morbides s'opèrent donc de la même manière que les sympathies de l'état de santé ; elles n'en diffèrent qu'en ce que, dans ce dernier cas, les nerls transmettent plus d'irritation, ou un mode d'excitation qui répugne aux lois vitales.
Lorsqu'un homme souffre par la présence d'un phlegmon, qu'en conséquence de cette douleur il éprouve du malaise, de la douleur à la tête, dans le torse et dans les membres; que son pouls s'accélère ; que la chaleur de la peau s'élève; que la soif remplace la faim; que la langue rougit et devient muqueuse, il n'est point de médecin physiologiste qui ne convienne aujourd'hui que la douleur du foyer de phlegmasie est la cause de tous ces dérangemens, et que, par conséquent, les nerfs sont les agens qui ont transmis l'excitation aux autres organes. Mais lorsqu'une phlegmasie est très-circonscrite et peu douloureuse, la faible irritation qui en résulte ne produit aucune sensation dans les organes éloignés, et cependant on la voit quelquefois déranger certaines fonctions. Les nerfs sont-ils encore ici les agens de la, transmission de l'irritation? Pour ré-» i. 4
(5o) pondre à cette question, il faut examiner la proposition suivante.
Les sympathies morbides sont de deux espèces : les premières se manifestent par des phénomènes organiques, savoir, des exagérations du mouvement fibi illaire, des congestions, des altérations des sécrétions, exhalations, absorptions, qui sont alors augmentées, diminuées ou dénaturées ; par des changemens dans la température, et par des vices de nutrition: ce sont les sympathies organiques; les secondes, par des douleurs, par des convulsions desmusles soumis à la volonté, et par des aberrations mentales : ce sont les sympathies de relation.
Nous venons de donner un exemple des sympathies de relation, et nous avons reconnu que les nerfs en sont les agens ; mais en est-il ainsi de ces dérangemens de la circulation capillaire, des sécrétions et des exhalations qui constituent les sympathies organiques?
Les nerfs ne sont pas uniquement destinés à causer du plaisir et de la douleur, afin de déterminer les actes extérieurs des animaux; ils doivent, comme on le sait, associer des organes et des collections d'organes (appareils) pour l'exécution des actes qui font partie de la vie intérieure. Les rap-
( fl )
ports du grand sympathique avec les nerfs de relation expliquent l'association des muscles respirateurs avec les viscères de la poitrine et du basventre : la volonté n'y intervient pas, mais le cerveau et la moelle rachidienne y concourent , parce que l'irritation des viscères leur parvient, et les force à mettre en contraction ou en relâchement ceux de ces muscles qui doivent se contracter ou se relâcher de concert avec les viscères; les plus saillantes de ses associations sont la toux, l'éternument, le rire, les sanglots, le vomissement, les coliques et le tc'nesme, la parturition, îa contraction permanente des muscles abdominaux quand les intestins sont en constriction , leur relâchement dans le cas contraire Dans ces diffe'rens actes sympathiques qui appai tiennent à la pathologie, et qui sont susceptibles d'une foule de modifications, on ne voit autre chose que l'exage'ration de l'état normal , et les nerfs jouent ici le même rôle que dans cet état. Ce sont donc encore ici des sympathies de relation.
Lorsque, par suite de besoin de vomir, d'obéir aune colique, etc., on voit l'homme affecter certaines attitudes, pousser des cris, des soupirs, etc. il est évident que les mouvemens des muscles volontaires ont été demandés au siège cérébral de la volonté par l'irritation du viscère souffrant. Les nerfs ont donc encore été les agens de ces sympathies, puisqu'eux seuls ont pu transmettre au cerveau les douleurs, quelle que soit la cause qui les
ait provoquées. Voilà donc encore un exemple des sympathies de relation.
Mais lorsqu'à raison d'une irritation du canal digestif, on voit la peau revêtir une teinte déterminée, et devenir chaude et sèche , la langue rougir ou se couvrir d'une couche muqueuse, la conjonctive s'injecter, les urines devenir foncées ouciaires, lorsque la gengivite fait affluer la salive, etc., faut-il encore admettre l'intervention du système nerveux pour expliquer ces sympathies que nous avons appelées organiques? Nous répondrons affirmativement, parcequ'il ne nous semble pas possible qu'une seule irritation puisse exister sans être recueillie par quelque portion du système nerveux. En vain nous objecte-t-on que les sympathies existent chez les zoophytes et chez les plantes qui n'ont point de nerfs: ces sympathies n'ont lieu que parceque la stimulation chemine dans les fibres vivantes. Mais, comment concevoir qu'elle puisse, chez nous et chez les animaux organisés sur notre plan, cheminerdansles tissus sansintéresserlesnerfs qui s'y rencontrent? Or, si elle les intéresse, ces nerfs assurément en seront plus vivement affectés que les autres tissus, et la transmettront plus facilement aux autres organes. Si les hommes n'étaient pas amis des paradoxes, du merveilleux, de l'incompréhensible, on n'entendrait pas soutenir de nos jours que les nerfs sont étrangers aux sympathies. Que celles-ci puissent avoir lieu chez les polypes, on le concevrait en admettant que leur masse est entièrement gélatineuse, et que tout est
également mobile et se prête e'galement à la transmission de la commotion stimulative; mais en estil ainsi des animaux plus compliqués? Ne doivent-ils pas avoir des tissus durs, inflexibles; d'autres peu mobiles, isolés, et par conséquent incapables de propager la stimulation? A moins de se refuser à faire usage de sa raison, on doit se dire : il n'y a que les tissus mobiles et généraux, présens dans tous les organes et partout en communication avec eux-mêmes et avec les autres, qui puissent propager des stimulations. Quels sont ces tissus chez l'homme? Ce sont le nerveux, le vasculaire et le cellulaire ; mais de ces trois tissus quel est celui dont la communication avec lui-même , et avec les autres est la plus complète? n'est-ce pas le nerveux? Quel est celui que l'expérience nous montre, dans tous l~s cas évidens, comme l'organe de la transmission Jes irritations ? n'est-ce pas encore le nerveux ? Pourquoi donc voudrait -on lui ravir cette fonction dans les cas qui paraissent obscurs ? Il ser.'it singulier que les irritations les plus difficiles^ transmettre se propageassent par un autre tiss* que par celui que la nature a conformé de m-nière à le rendre le plus propre à toute espèce <e propagation stimulative ; que le seul de tousses tissus qui aboutit aux centres cérébro-rachidms , que l'on sait être destinés à réfléchir les irr'ations, ne fût pas le plus apte à propager ces irr'ations d'un organe vers un autre ? Voilà ce q£ tout homme avec une médiocre dose de raisfinement, est naturellement porté à se dire; nou?ne concevons pas
(54) ce que le sophisme peut opposer à des inductions aussi simples.
Mais on possède des données plus précises encore pour la solution de ce problème. N'avons-nous pas distingué dans notre physiologie les formes différentes de la matière nerveuse? Elle se divise en effet en matière nerveuse centrale, matière nerveuse des expansions sensitives, matière nerveuse renfermée dans les tissus conducteurs. Mais qui peut limiter la matière nerveuse des expansions? Nous ne la distinguons clairement que dans les sens et les membranes de rapport; mais pouvons-nous douter qu'elle n'existe, sous d'autres formes, dans les muscles où tant de nerfs vont se plonger, dans tous les parenchymes sécréteurs ou non sécréteurs, dans *;s tissus fibreux, séreux celiulaires,et jusquedansles os où la sensibilité peut se développer? On n'y voit pas beaucoup de cordons nerveux à la vérité : mais en £iut-ii donc tant pour transmettre l'irritation? La matière nerveuse est presque inerte dans ces tissus ant qu'ils restent dans l'état normal : de nombreux agens de transmission leur seraient donc inutiles; ïiais cette matière se développe ,et s'active par l'irritaion. Ces agens remplissent alors leur fonction, e'Ua douleur est en raison de l'abondance de la malièrtjierveuse présente dans le tissu attendri , ramolli \ar l'inflammation. Je le demande maintenant : s\|'existence de la matière nerveuse est probable da\s des tissus où l'on voit si peu de cordons nerveux pourquoi ne le serait-elle pas chez les zoophyslb? On ne voit qu'un petit nombre
( 55) de cordons chez les mollusques ; et certes ils ne constituent pas la seule matière nerveuse de ces animaux. Ces cordons sont en rapport avec d'autre matière nerveuse qui se trouve fondue dans la substance gélalinoso-albumineuse, où l'on ne distingue aucun nerf: autrement, commentconcevoiri'utilité d'un seul cordon blanc accolé au vaisseau principal ? Or , si Ton admet de la matière nerveuse chez les mollusques, nous ne voyons pas pourquoi on en refuserait aux polypes et autres animaux privés de vaisseaux sanguins. La question ne nous paraît pas résolue à l'avantage de nos adversaires : il pourrait exister dans ces animaux une portion de tissus destinée à transmettre les irritations.
On admet des sympathies par similitude de tistus : elles existent sans doule; mais est-ce à dire qu'elles sont indépendantes du système nerveux? Lorsque l'irritation se transmet de muqueuse à muqueuse, de séreuse à séreuse, de ganglion à ganglion dans l'appareil absorbant; d'une région de la peau à une autre ; d'une portion du système fibreux à d'autres portions plus ou moins éloignées, qui nous a dit que les nerfs sont étrangers à celte espèce de propagation? L'irritation première est recueillie par les extrémités nerveuses présentes dans les tissus malades; elle doit être répandue dans l'économie. Est-il donc étonnant qu'elle produise des effets plutôt dans les tissus analogues à ceux dont elle tire son origine que dans tous les autres? Nous disons plutôt, parcequ'elle en produit aussi dans d'autres tissus» Lorsqu'elle est intense tous les orga-
(56) nés irritables et mobiles en sont affectés. Si la gastrite rougit la langue et la conjonctive, elle injecte également le foie, elle trouble Faction des reins, elle rend les membres douloureux. Il en est de même de l'arthritis ; car si l'irritation est transmise dans une nouvelle articulation, elle ne laisse pas de l'être aussi dans les viscères et de produire la fièvre et le dérangement des principaux sécréteurs. C'est seulement dans les irritations chroniques et d'une faible intensité que les sympathies semblent produire plus d'effet sur les tissus analogues aux premiers qui ont été affectés, que sur tous les autres : telles sont les dartres, les subinflammations cellulaires, ganglionnaires, les arthritis chroniques, les périostoses,etc= Mais que ces irritations acquièrent un nouveau degré d'activité, on les voit5, comme les précédentes, se propager à tous les tissus irritables et réveiller en même temps et sympathies organiques et sympathies de relation.
On nous parle des sympathies des végétaux; mais qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'il existe chez eux un tissu conducteur des stimulations qui fait F office du système nerveux des animaux des classes supérieures? On lui refuse le nom de nerveux, que quelquesbotanistes ontvoulului donner, parcequ'il n'a pas d'organe central ; mais qu'est-ce que cela fait aux animaux qui sont doués de ce centre ? De ce que les êtres organisés qui manquent de cerveau peuvent éprouver des transmissions de stimulation, suit-il que chez ceux qui en sont pourvusces transmissions puissent avoir lieu sans que le système
(57 ) de transmission qui communique avec leur cerveau y prenne part ? Que ce système ne les lui transmette pas quand elles sont légères, on le conçoit, parce que cela ne paraît pas nécessaire à l'exécution des actes bornés ; mais il faut nécessairement que la communication avec le cerveau soit toujours ouverte , afin que son influence puisse intervenir pour l'exécution des actes qui exigent des mouvemens d'une certaine étendue. Si des êtres vivans manquent de cerveau, c'est que tous leurs mouvemens spontanés sont très bornés ou peuvent s'exécuter sans une combinaison d'efforts simultanés ; si d'autres en sont pourvus, c'est qu'il leur est nécessaire pour établir des rapports entre des tissus d'action et d'organisation différentes qui n'existent pas chez les premiers, et pour exécuter des mouvemens combinés d'une plus grande étendue. Dès-là qu'ils ont ce centre, ils doivent s'en servir quand cela devient nécessaire, et les tissus qui chez eux font ce que d'autres faisaient chez les plantes, ne peuvent plus agir, avec quelque énergie, indépendamment de ce centre , par la seule raison qu'aucune de leurs portions n'est exempte d'une communication directe avec lui.
Nous croyons donc que les sympathies organiques sont , comme les relatives, exercées par l'appareil nerveux ; mais comme nous prenons l'organisation pour base de nos théories, nous pensons que les sympathies organiques qui ont lieu entre les surfaces de rapport et les sécréteurs annexés à leurs fonctions \ entre ces mêmes surfaces et les gftafM
(58) musculaires qui leur sont accolés, etc., peuvent être exercées par le grand sympathique seulement; mais que toutes les fois que les mouvemens sympathiques des plans musculaices des organes creux , tels que le canal digestif, la vessie, l'utérus, doivent être d'unecertaine étendue, il faut nécessairement que les centres cérébro-rachidiens y participent, afin de mettre en jeu les muscles céphalo-splanchniques qui doivent agir de concert avec les muscles viscéraux : c'est-à-dire que la sympathie de relation doit s'adjoindre à la sympathie organique. Ainsi l'action des sécréteurs, quoique d'abord provoquée par des sympathies organiques (la stimulation des surfaces de rapport), ne tarde pas àdévelopper dessympathies de relation pour opérer l'élimination de l'humeur excrétée qui vient d'être déposée sur cette surface. Ne sait-on pas que les efforts du vomissement, de la défécation, nécessités par une excrétion surabondante de bile; ceux de l'émission de l'urine, devenus nécessaires par Faction d'un diurétique ; ceux de l'expectoration, que rend indispensables l'influence sympathique d'un stimulant déposé dans l'estomac; ceux de l'éjaculation du sperme, commandés par la présence de ce fluide dans l'urètre; ceux de la salivation, indispensables pour expuer ou avaler une salive provoquée par un sialagogue : ne sait-on pas, nous le répétons encore, que tous ces mouvemens ne sauraient s'effectuer sans le concours d'une foule de muscles dont l'action ne peut avoir lieu sans l'influence cérébro-rachidienne , c'est-à-dire sans des sympathies de rela-
(59) tion qui s'ajoutent nécessairement aux sympathies organiques antécédentes.
La stimulation du cœur, dans les phlegmasies des autres organes, nous paraît également avoir lieu par l'intermédiaire du cerveau et de la moelle rachidienne, lors même que le foyer d'inflammation ne provoque pas de douleurs distinctes, parce que cette stimulation est toujours accompagnée de celle des nerfs de relation, qui certes ne seraient point affectés si le cerveau ne Tétait lui-même. C^uant aux rubéfactions de. la peau et des ouvertures des membranes muqueuses, et aux vices de leurs sécrétions par l'effet d'une phlegmasie viscérale , nous ne croyons pas non plus que le cerveau y soit étranger , car les muscles associés à ces membranes muqueuses, et qui se meuvent sous l'influence de ce viscère, sont toujours simultanément affectés. Ne sait -on pas que toutes les fois que la langue parai t d'un rouge de feu, elle est contractée, pointue, lancéolée, quelquefois tremblotante, et qu'elle se relâche et s'épanouit en pâlissant, lorsque l'irritation intérieure vient à cesser? N'en est-il pas ainsi des yeux, dont les muscles propres ainsi que les paîpébraux deviennent rigides, convulsifs, immobiles ou tremblans, par la même influence qui rougit la conjonctive et dénature l'action des sécréteurs de l'organe ? Nous pouvons même étendre cette remarque aux muscles volontaires ; toutes les fois que la peau prend une teinte rouge particulière dans les phlegmasies viscérales, les muscles sous-jacens sont plus ou moins stimulés, comme le prouve la rigidité qu'on
(6o) sent en y exerçant le palper, et sont même agités de secours convulsifs qu'on appelle des soubresauts. Pour résumer les faits consignés dans cette dissertation, nous dirons: i° les irritations très-légères, très-circonscrites n'exercent de sympathies que sur les tissus les plus voisins : l'intervention des nerfs est toujours nécessaire pour ces sympathies, mais celle du cerveau et de ses dépendances ne l'est pas constamment, au moins d'une manière perceptible aux sens de l'observateur; i° les irritations assez intenses pour déranger l'harmonie des fonctions sont toujours transmises par le moyen des cordons nerveux et par la réaction du cerveau et de ses dépendances.
Les sympathies organiques peuvent exister sans les sympathies de relation : celles-ci entraînent toujours les organiques; mais le plus sonvent ces deux ordres de sympathies sont simultanés.
Cette proposition n'a plus besoin de commentaire; elle offre, en d'autres termes, le résumé de la dissertation à laquelle nous venons de nous livrer.