GUYENNE
[Bordeaux, 13 mai 1563.]
Que la roy ne de Navarre a mandé par toutes ses terres à ses subjects qu'ils eussent à recevoir les ministres de la nouvelle religion, disant qu'elle a permission de faire prescher par toutes ses villes et chasteaux, ce qui aporte à ce peuple si grand scan-
dalle que rien plus; et, si cela a lieu, toute la religion ancienne est perdue et gastée en ce pays de Guienne. Davantage elle faict aller vers elle tous les officiers de ses dictes terres et leur faict prendre la dicte nouvelle religion; autrement elle leur oste ou menasse d'oster leurs offices ^ J'ay débattu cela avec quelques ungs de ses secrétaires, qu'elle a envoyés en ceste ville vers le premier président pour prendre conseil de luy, lesquels m'ont franchement dict que le roy ne personne ne peut garder la dicte dame de introduire et faire tenir sa religion en ses terres et d'y mettre telz officiers que bon lui semblera et de telle religion que luy plaira, qui est, ce me semble, directement contrevenir à l'auctorité du roy. Or, estant ses terres adjacentes et voisines du roy d'Espaigne, comme elles sont, c'est chose seure qu'il n'y endurera ceste nouvelle religion*. Quelques-ungs
1 . Tous les historiens ont remarqué que, depuis la mort du roi de Navarre (17 nov. 1562), la reine Jeanne d'Albret avait rejeté toute contrainte et s'était livrée entièrement au calvinisme. De nombreux édits , soutenus avec vigueur, avaient proscrit le catholicisme en Navarre.
2. Monluc ni aucun des hommes d'Etat qui dirigeaient alors la politique de la France, ne se doutaient des projets du roi d'Espagne. Au lieu de se pi'éparer à la guerre, ce prince briguait l'al- Uance de la reine de Navarre. Il lui avait proposé la main de son fils, l'infant don Carlos, ou de son frère naturel, l'illustre don Juan d'Autriche. L'apport de l'époux devait être la compensation de la Navarre espagnole. Avant d'échanger les derniers engagements, le roi exigeait seulement, de la part de Jeanne d'Albret, un retour sincère et public à la religion cathoUque. Jeanne avait fait à ces propositions un accueil favorable ; elle repoussait don Juan d'Autriche, mais elle agréait don Carlos. Malheureusement chaque jour elle se livrait davantage à la Réforme. Sa méfiance de
de ses principaulx serviteurs luy ont remonstré le tort qu'elle faisoit à tout ce royaulme et à elle-même et supplié de s'en déporter; mais tous ceulx qui luy en ont paillé sont à présent en sa malle grâce. Et dict qu'elle ne craint aucune entreprinse du roy d'Espaigne et qu'elle a bien moyen d'y réparer, ce qui luy seroit très difficile;, voir du tout impossible, si le roy ne la secouroit, car elle ne sauroit tirer de son païs mille soldats, qui soient aptes à combattre.
Monsieur de Tboneins en fait tout autant en ses terres, et monsieur de Burye le semblable en son gouvernement, de sorte que en Peyrigort tous les propriétaires des villages ont esté contrainctz se retirer aux villes; autrement ils eussent esté tués. L'autheur de tout ce conseil est, comme je pense, ledit président^, de sorte que la royne doibt tenir que tout ce pays est en plus grande confusion et les habitants d'icelluy prêts à se couper la gorge plus que jamais, si promptement elle n'y remédie. Et le remède le meilleur et plus expédient seroit que sa IMajesté envoyât bientost quérir la royne de Navarre et les autres personnages dessus dits, pour les tenir auprès d'elle jusques à ce que ces troubles soient apaisés.
la cour d'Espagne et surtout son ardeur calviniste enti^avèrent peu à peu les négociations ; Philippe II renonça à ce mariage vers le milieu de l'année lo6^. Cette affaire avait donné lieu à une correspondance étendue. Un secrétaire de la reine, nommé Jansana , était dans le secret ; il correspondait avec Juan Martinez Descurra, agent espagnol, sous le couvert de son fils, Antoine de Lissalde, établi à Toulouse. Ces pièces sont conservées aux Arclùves de l'Empii-e (K. 1499).