C'est-à-dire suspect de cette maudite religion
servys de leurs messaigiers comme ilz entendoient qu'ilz fussent servys. Et ne sera peu de chose que en si grandz affaii^e, comme sont ceulx icy, ilz ayent descouvert la loyaulté et desloyaulté de leurs serviteurs et d'y donner remède.
Plus leurs deux Majestés arresteront ensemble l'ordre qu'il fauldra dorésenavant tenir pom' la conservation de la religion crestienne catholicque et de la couronne de nostre roy. Et par là sa dicte Majesté fera cognoistre à tout le monde qu'il veult estre protecteur et servateur de nostre roy et de son royaulme, et non usurpatem^, comme les Huguenaulx font entendre. Pareillement de là vous sortira une telle fiance, les ungz des aultres, que les serviteurs n'auront plus de moyen de mètre aucune chose des affaires en suspecon les ungs des autres; et de ceste veue sortii^a une si grand joye à tous noz aultres catholicques et une si grande espérance, que les affaires de France yront dorésenavant en remédiant et non en empirant, comme il faict de jour à aultre.
Plus ceste veue, comme elle nous donnera à nous joye et reconfort, elle donnera à noz adversaires une si grand crainte et humeur que dorésenavant ne se metra plus tant de gens comme il faict, estans bien certains que, estant le roy d'Espaigne si bon crestien comme il est, qu'ilz prendront certainement plus tost résolution d'estroper leur religion que non l'entretenir ny la laisser augmenter.
Plus ilz arresteront le temps qu'il fauldra que nostre roy parle fièrement et du temps qu'il vouldra rompre entièrement l'édict, et qu'il dèclerera qu'il
ne veult que aultre religion que la sienne règne en son royaulme ; aiTesteronl leurs dictes Majestés délay de secours, qui sera nécessaire que le roy d'Espaigne face à nostre roy; et y pourvoyront avant que l'édict se rompe , car j'ay ouy dire que les saiges princes, comme ilz sont en cliozes grandes, pancent plus tost au remède que non à l'exécution. Or voilà le bien que adviendra de la veue pour le premier article.
Et pour le second sa Majesté monstrera à toute la Crestienté sa grande vertu et magnanimité et que en luy n'y a que toute grandesse, loyaulté et vertu, pom' le secours et ayde qu'il faira à nostre roy; et ne scauroit aujourd'hui gaigner une confirmation évidente à tout le monde que en ceste affaire.
Et pour la dernière raison, il fera remonstration à tout le monde de sa bonne et juste foy, et comme il est jaloux et affectionné de conserver la religion romaine, de laquelle il est ung des principaulx pilliers de toute la Crestienté; qui donnera asseurance à ung chascun que en luy ne y a nulle dissimulation à l'endroict de sa religion. Et puysque de ceste veue doibt sortir ung si grand bien que toute la Crestienté s'en ressentira, sa Majesté ne doibt différer, pour chose qu'on luy saiche mettre davant, qu'ilz ne se voyent. Et vais encore passer oultre de dire que sa dicte Majesté devroit achapter une telle occazion comme ceste-cy, qui se présante, de la moytié de ses finances, pour laisser perpétuelle mémoire de ses grandesses et vertus. Car en cecy conciste le service de Dieu et de sa religion, conciste pareillement la remonstration qu'il faict évidente à tout le monde
de ses grandes vertus et magnanimitës, et pareillement conciste la renommée et réputation qu'il acquérera par tous pays et mesmement dedans la France. Que sy après cecy il voulloit faire la guerre à quelque prince, aultre que nostre roy, la tierce partie du royaulme de France vendroit la moytié de leurs biens pour luy aller faire service.
Or en oultre peult estre que la Majesté du roy d'Espaigne ne scait pas les intelligences que ont noz adversaires dans ses pays et terres. Que par ceste veue la royne luy descouvrira à luy ce que par adventure elle ne veult foii-e par aultre bouche que par la sienne. Car encores qu'elle envoyé gens devers luy, comme saige princesse qu'elle est, ne lem^ déclairera jamais tout ce que est dans son cueur^ comme fera à sa Majesté, parlant bouche à bouche ; que pomToit estre que pour chose de ce monde il ne vouldroit estre à le sçavoii\ Et me pai'donnera sa dicte JNIajesté si je couche en cest escript une chose contre celle qui le conseillera de ne se veoir avecques la royne : que d'ung cousté il ne peult estre bon crestien, catholicque, puysque de ceste veue conciste la concervation de toute nostre religion , ny ne peult estre affectionné à la grandesse, renommée et réputation de sa dicte Majesté, ny ne vouldra bien son maistre estre gai^ny d'une si grande renommée que d'avoir secom^eu, aydé et favorisé nostre roy, qui est son frère, en la jeunesse et grandes affaires en quoy il se trouve. Et fault considérer, et à la vérité je le couche en cest escript, que sy le remède n'y est bientost mys, que avant de deux ans tout le royaulme de France s'en va en ruyne
et perdition de ceste loy. Et lors il ne sera pas temps que le roy d'Espaigne se présente à secourir nostre roy, car nous pencerions trestous^ qui tenons la religion romaine , qu'il le faira plustost pour s'emparer de ses biens que non pour amitié qu'il luy porte. Et plustost nous rendrons tous Huguenaulx que de veoir la perte et ruyne de nostre roy.
Et par ainsin il ne gaignera rien, sinon qu'il fauldra qu'il espouse une mesme guerre dans ses pays, comme elle est aujourd'hui dans la France. Et desjà le feu est allumé dans son royaulme de Naples et en ses pays de Flandres, que promptement se desteindra quand ils verront que de luy sort le remède de France. D'aultre part, s'il ne le faict, nous que cognoissons que fault que de luy sorte le remède de ce royaulme, et, s'il ne le faict, cela donnera occazion à nos adversaires de pancer l'une de deux choses, non seulement en la France, miais en ses pays mesmes : que sa dite Majesté n'est pas si affectionnée à la religion romaine comme nous pensons, ou bien qu'il n'a pas le couraige d'entreprandre contre eulx; car de la force et richesse ils en sont trop assurés, qui sera cause de faire multiplier ceste dicte secte.
Nous, François, sommes bien asseurés et advertys que la royne, mère de notre roy, ne demande aujourd'huy chose de ce monde que de ce veoir et parler ensemble bouche à bouche, et puysque nous ne pouvons cognoistre aucune raison de l'incommodité de sa Majesté pour qu'ilz ne se puissent veoir, estans si près de Fonterabie, nous penserons
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tous^ qui tenons la religion romaine, qu'il y aura de la mauvaise volunté, qui nous oustera la moytié du couraige que nous avons et agrandira celle de nos ennemys. Et la royne aura tousjours excuse de dire qu'il n'a point tenu à elle qu'ils ne se soient veuz, et que de leur veue faillioit que sortit tout le remède.
Ramonstrera aussi, le sieur dom Johan, à sa dicte Majesté, de ma pai^t, qu'il n'y a gouvernement en France que ceulx de la religion nouvelle n'ayent une grande part, sauf en la Bourgoigne, Provence et Languedoc, despuis que monsieur Damville y est venu, là où il a remédié; mais il ne peult si bien faire qu'il ne faillhe qu'il y aye dix enseignes de gens de pied et six ou sept de gens d'armes : et en cestuycy que je tiens, à cause que la noblesse tient presque toute ferme, combien que peu à peu s'en met toujours quelcun en ceste nouvelle religion. Et, si cette Guyenne se gaste, sa Majesté sçait bien que le pays est guarny des plus belliqueux liommes à pied et à cheval qui soient au royaulme de France, et de là où sort plus grand quantité de soldats, que luy doibt faire pancer qu'il aura de très mauvais voysins, si ce pays se met en ceste ruyne. Et quand il aura bien considéré, encores qu'il recoure à nostre roy et qu'il acquérisse une grand renommée et réputation à jamais, et qu'il se pourra dire conservateur de la religion romaine, si est-ce qu'il luy y va du sien propre. Et pour mètre fin à mon escript, je donne ma foy à sa Majesté de luy pourter ma teste en Espaigne pour la me faire coupper de la main d'ung bourreau, dans deux ans, s'il ne m'en dict dans le terme et heure de n'avoir
prinse à bonne part ce que j'ay couché dans cet escript * .
De Monluc^
(Original; signature autograplie; Archives de l'empire, B. 20, K. 4 506, n" U.)
i23. A MONSIEUR DE SAINTE LIVRADE ^
[Condom, 10 novembre 1564.]
Monsieur mon cousin, monsieur le garde des
1 . Ce mémoire attira fortement l'attention du roi d'Espagne, qui considéra cette proposition d'entrevue comme inspirée par la reine mère. Juan de Bardacliin fut chargé de répondre une lettre, qui n'est guère qu'un accusé de réception avec les remercîments les plus chaleureux (Arch. del'emp., K. 1505, n° 7). Mais quelques jours après, le conseil d'Etat d'Espagne fut réuni, et Philippe II soumit aux délibérations de l'assemblée la proposition de Monluc. Après une discussion étendue, oii le pour et le contre furent soutenus avec un rare sens politique, il fut décidé que la reine d'Espagne irait seule à Bayonne, accompagnée toutefois des ministres du roi, que la négociation serait conduite par eux , et que, lorsqu'elle toucherait à sa fin, le roi d'Espagne accourrait comme à l'improviste pour recevoir la cour de France. Dans aucun cas le roi Philippe ne devait quitter la terre espagnole. Le procès-verbal de cette discussion est conservé aux Ai'chives de l'empire, K. 150o, n° 23. Un an après la remise de ce mémoire eut lieu l'entrevue de Bayonne entre le roi de France, la reine mère et la reine d'Espagne.
2. Ce mémoire fut ti^duit en espagnol pour être mis sous les yeux de Philippe II. La traduction est conservée dans le même carton, n" S. Elle porte pour titre Sobre las vistas.
3. Suivant une note inscrite en tête de cette lej;tre, mais d'une écriture plus récente, la lettre de Monluc à Sainte-Livrade, que nous publions ici et qui faisait partie avant la révolution des archives de la maison de Noailles, serait adressée à Charles de Noailles,
sceaulx* s'en va passer à sa maison pour après aller trouver monsieur de Saint Hourens ', à Tholose , pour aller à la court touchant l'évesché de Condom. Je vous ay esleu ung des troys^ 11 vous dira de mes nouvelles, lequel vous prie croire comme à moymesmes. Et me remectant sur sa suffisance, mettray fin à la présente par mes affectionnées recommandations de bon cueur à vostre bonne grâce; priant nostre Seigneur en parfaicte santé vous donner, Monsieur, longue et heureuse vie.
De Condom, ce X""^ jour de novembre 1 564. Vostre meilleur cousin et amy,
De Monluc.
(Lettre originale; signature autograpLe; Bibl. imp., f. fr., vol. G909, f 472.)!
seigneur de Sainte-Li\Tade, un des fils d'Antoine de Noailles, gouverneur de Bordeaux. Malgré l'autorité de cette note, qui paraît appartenir à un travail de classification des archives de la maison de Noailles, nous pensons que la lettre de Monluc est adressée à Robert de Gontaut, abbé de Sainte-Livrade, élu quelques jours après évêque de Condom.