GÉNÉRAL POUR LE ROI EN ITALIE ET A MONTALCINO
[Sienne, le 25 janvier 1555.]
Très-illustre , très-excellent et très-honoré Seigneur, ayant fait connaître à votre Excellence par le capitaine Flamminio tout ce qui est arrivé jusqu'à son départ, je vous dirai par cette lettre que je me suis trouvé depuis à la conférence, à laquelle les seigneurs Otlo ont appelé quinze citoyens de chaque ordre, outre la Seigneurie, et les gonfaloniers, émus de voir la ville mécontente et désireux de connaître la vérité sur les choses publiques. Lorsque la conférence fut réunie, messire Andréa Savini, qui était prieur, déclara que le Sénat, ayant fait avec loyauté, diligence et assiduité tout ce qu'il avait su convenir à la défense de la ville et de son gouvernement, et les choses se trouvant en l'état que vous savez, il les avait appelés pour conférer avec eux sur les choses les plus importantes et connaître leur opinion, exhortant chacun à parler librement et à n'avoir égard à rien qu'au salut de la patrie, comme il convient à de bons et prudents citoyens. Et leur ayant donné
baise la main de votre Excellence. Fernand de Salve.) Et audessous d'une autre écriture : « Intercetta a di 26 di gennaro 1554. » (Interceptée le -26 de janvier 15o4.j.
ensuite une connaissance générale de plusieurs choses, il les renvoya aux lettres qui leur seraient lues pour informations particulières. Et lorsqu'il eut fini son discours, il me sembla à propos de dire quelque chose , avant qu'ils ne commençassent à conférer, pour leur soulagement et leur satisfaction. Et pour cela je m'efforçai de démontrer qu'ils ne devaient pas douter d'être secourus par sa Majesté, attendu qu'après leur avoir rendu la liberté, elle les avait défendus dans la première et dans la seconde guerre, et qu'ils savaient toutes les forces qu'on y avait employées et à quel prix cela avait été fait; qu'ils voyaient comment dans cette seconde guerre on avait envoyé pour leur délivrance une grande armée par mer et par terre, et qu'après la malheureuse issue de la bataille, où sa Majesté avait perdu tant de troupes et dont la ville était affaiblie, néanmoins, non-seulement elle ne s'était pas découragée, mais elle avait mis une grande ardeur à faire de nouveaux approvisionnements plus considérables que jamais pour la défense et le sakit de cette ville. Et que pour cela sa Majesté n'avait pas craint de tirer du royaume les meilleures troupes qu'elle y avait et de les envoyer en partie par mer, et en partie par terre, pour secourir cet état; et que si l'armée envoyée en Piémont avait fait les conquêtes qu'on savait et que, pour ne pas manquer au service de sa Majesté, elle avait poursuivi cette bonne fortune, comme cela se voyait en ce pays, il n'y avait pas à s'en étonner, ayant par-dessus tout espéré que les ennemis en tout et en partie seraient obligés de partir de là ; et partant qu'il fallait tenir pour certain que cette armée avait à réaliser cette entreprise, suivant l'intention de sa Majesté; et qu'également la flotte destinée à les secourir devait de jour en jour apparaître à Porto-Ercole. Et que sa Majesté était très-résolue à se conserver la renommée et la gloire, pour le gain desquelles elle avait pris sous sa protection celte république et l'avait si constamment défendue jusqu'à présent, tout en l'exhortant de son côté à bien vouloir persévérer à prolonger l'indépen-
dance de cette ville, afin que le secours pût en cette saison de riiiver être plus commodément amené.
Après que j'eus parlé, les lettres des ambassadeurs à Rome et du chevalier Amerghi furent lues, et réponse leur fut donnée. Et ensuite messire Alexandre Guillaume, un des seigneurs, qui tenait la place du prieur, alors malade, commença à parler. Et la substance de son discours fut celle-ci : qu'il fallait recourir pour le salut de la ville à l'aide divine et humaine, et que, quant au divin, il ordonnait que l'on fît de continuelles oraisons et les œuvres pieuses, qui sont d'usage dans la ville, et qu'il fallait que les citoyens offrissent leurs offenses à Dieu et qu'ils se réunissent avec une véritable concorde. Quant au secours humain, il exhorta les citovens, qui avaient du grain, à se réserver seulement la quantité qui leur était nécessaire pour tout le mois de février, et à donner le reste au public avec payement, démontrant que ces provisions pouvaient assurer à la ville d'être secourue dans cet espace de temps. Et il pria le magistrat, qui avait l'inspection des blés, et les députés du nouveau recensement de se hâter de le terminer. Et il jugeait qu'on devait très-promptement mettre aux pieds des ministres du roi, à Rome , ce travail de recensement et le résumé de leur conférence avec moi, pour leur montrer jusqu'où s'étendaient les forces de la ville, et pour les prier d'accélérer les envois de secours et de pourvoir avec les troupes au salut de la ville, comme la ville le désirait par-dessus toute chose. Mais s'ils apprenaient que le secours ne pût arriver à temps, qu'ils voulaient par un autre moyen sauver la ville et ne pas la laisser pousser à l'extrémité, ni permettre d'aucune manière qu'elle fût la proie de ses ennemis ; montrant combien cette ville avait d'oblisations au roi très-chrétien et quel espoir elle devait avoir en lui, et l'exhortant à prendre pour guide dans tous ses actes la volonté et les conseils des ministres du roi.
Après Guillaume parlèrent tous les seigneurs, les gonfaloniers et beaucoup de citovens. Parmi les seigneurs, For-
teguerra, Raggnone, le gonfalouier ; et parmi les autres citoyens, messire Jérôme de Ghino, messire Orlando Marescotti, messire Bartolommeo Buoninsegni, messire Jean- Baptiste Ballati, messire Augustin Bardi, messire Camille Campani se rangèrent à l'opinion de Guillaume, décidant que la ville devait se sauver par les armes ou par raccommodement, jugeant que tout parti était meilleur ou moins mauvais que celui de détruire la patrie et conseillant de marcher dans cette afiaire d'accord avec les ministres du roi.
Forteguerri promit que le nouveau tableau serait terminé en trois jours et il ne promit de trouver des vivres que jusqu'au vingt de février. Maître Giulio \ ieri, gonfalonier, se conformant pour tout le reste à l'opinion des autres, s'étendit beaucoup sur l'espoir du secours ; et quant à l'accommodement il montra que l'on devait plutôt imiter les Sagontins que de se sauver par un traité peu honorable. Et messire Niccolo Sergardi se rangea à son opinion, lequel ajouta qu'il ne lui semblait pas que leurs ambassadeurs dussent jamais conférer sur l'accommodement, mais qu'ils devaient attendre que les ministres du roi en parlassent, et qu'ils devaient toujours s'en rapporter à eux , à condition cependant que dans toute forme d'accommodement on ne sauvât pas seulement la liberté, comme l'avaient dit les autres, mais encore qu'on gardât la protection du roi. Et il blâma tout accord qui les mettrait sous la protection des trois puissances. A ceci en particulier il fut contredit par Ballati, lequel dit qu'il ne fallait pas lier les mains aux ministres du roi, mais qu'il fallait s'en remettre à leur prudence et à leur bonté dans toutes les occasions qui s'offriraient de traiter d'accommodement pour le salut de la ville.
Messire Andréa Landucci conseilla de fournir le grain et de prolonger la défense de cet état, et de se fier au secours promis par le roi. La conduite des Otto fut approuvée de tous ; et ainsi finit la conférence à la satisfaction universelle.
Ensuite je ne voulus pas manquer de parler de nouveau pour écarter de l'esprit des citoyens une opinion qui, je le comprenais, avait pénétré dans Tesprit de beaucoup d'entre eux. Ils disaient dans la ville que, quand les choses seraient à l'extrême et sans remède, je me sauverais avec toutes les troupes, abandonnant la ville et la laissant en proie aux ennemis. Sur ceci je dis que, n'étant connu ni pour mauvais, ni pour poltron, personne ne devait avoir de moi une telle opinion, ni croire que je voulusse perdre dans ma vieillesse, en agissant contre les intentions de sa Majesté, l'honneur que je m'étais acquis au prix de ma sueur et de mon sang répandu pour le service du roi, mon maître, et m'aliéner à la fin sa bonté et sa générosité, par quoi je pourrais perdre ses bonnes grâces ; et qu'ils devaient se persuader que j'étais résolu à vivre et à mourir avec la ville. Et ainsi je m'engageai, leur jurant la foi que j'avais toujours observée. Et s'ils doutaient que les colonels fussent du même sentiment que moi, j'offrais de les amener tous devant eux, afin que par serment, ils les assurassent de la même chose. Mon discours apaisa les esprits de ces citoyens. Aussi bien ils firent mine de croire que personne n'avait jamais eu de moi une si mauvaise opinion.
A présent votre Excellence voit en quel état se trouvent les choses et quelle est l'opinion générale des citoyens. Et je crois que si l'on trouvait des vivres pour tout le mois de février, autant pour les soldats que pour le pays, ce que je ne promets pas, ce serait tout ce que pourrait faire la ville. C'est pourquoi il me paraît nécessaire que votre Excellence se diacide à pourvoir au saint de cette ville au 20 février au plus tard, autrement je la vois ruinée et détruite, avec grande perte de l'honneur et de la renommée du roi. Quand le recensement sera terminé, je l'enverrai à votre Excellence, lui donnant avis du jour où il lui parviendra. Je vous prie qu il vous plaise, si cela vous paraît nécessaire, envoyer de suite la copie de ma lettre aux ministres du roi à Rome, n'ayant pas eu le temps de la faire traduire dans leur chiffre,
et de la leur envoyer. Et en terminant je me recommande humblement à votre Excellence.
De Sienne, le XXV™^ jour de janvier 1555.
De votre Seigneurie très-illustre et très-excellente le très-humble serviteur,
Biaise de Monluc.
-16. A MONSEIGNEUR LE MARESCHAL STROCII, LIEU- TENANT GÉNÉRAL POUR LE ROY DE FRANCE A MONTALCHINO ^
[Sienne, 6 fe'vrier 1554 (1555).]
Monseigneiir, par messer Ambrosio et Gourry et par ung pacquet de lettres que, deux jours avant le parlement du dict Ambrosio, tous avons dépesclié, vous advertis des affaires de par deçà. Depuis leur parlement n'ay peu rien entendre de nouveau, sinon que aux champs se faict bruict que le duc* a mandé de nouveau ses bataillons. Je ne sçay s'il est ^Tai. J'av remis aux compaignies Francoises douze Allemens qui estoient sains, et encore y en a sept ou lîuict de malades. Ung trompette du marquis' m'assure que plus de deux cents de ses Allemens ont faict serment aux coronels des Allemens du champ et sont demeurés avec eulx*.
1. Cette lettre fut interceptée par les coureurs du duc de Florence. Une bonne pai'tie est en chiffre; on put cependant la traduire. L'original est accompagné d'une traduction italienne du temps. (Communication de M. Benoist).