LIEUTENANT GENERAL POUR LE ROY EN PIEDMONT
[Castelloti, 15 novembre 1557.]
Monsieur, par l'homme que m'a envoyé le cappitaine Perrot^, j'ay receu vostre lettre de Quiers du XII du passé et entendu par icelle vostre bonne disposition et santé, de laquelle j'ay esté autant resjouy et satisfaict que de nouvelle qui m'eust sceu advenir, A^ous remercyant autant qu'il m'est possible de la bonne souvenance que avez de moy et des miens.
Quant aux nouvelles de deçà, les ducz d'Albe, de Florence et le cardinal CarafFe doibvent se trouver ensemble bientost à Pise pour faire là ung traité qui, je m'assure, ne sera guières à l'advantaige du roy,
i. Charles de Cessé, comte de Brissac (t. I, p. 327, note 1). 2. Charles de Monluc, seigneur de Caupenne, dit le capitaine Peyrot.
car pour le moins il fault que sa Majesté liabandonne ce pays par amour ou par force, le voullant ainsi ledit cardinal Caraffe; que pleut à Dieu que ce fut le pis qu'il nous pourra faire'. Et crains fort qu'il nous baillera bien d'aultres affaires; et vous advise que ilz ne sont pas si accortz que je n'aye bien descouvert leurs menées, desquelles, si j'avois ung chiffre* avec vous, je vous escrirois plus au long les particullarités. Et avec tout cella je suis réduit à ceste extrémité que il y a six moys nous n'avons faict montre ne moins nous a esté preste ung sol, de sorte que il ne fut jamais veue une telle pitié que celle-là des soldatz, qui sont de par deçà ; car ils sont tous nudz et ne mangent que du pain et de l'eau. Et de trouver crédict d'une aulne de drapt en tout ce pays, il n'est pas possible, pour la mauvaise réputation que nous y avons acquise au retour du camp de monsieur de Guise en France, de sorte que, ung de ces matins, pour ce que les soldats s'enfouyent tous, je demeureray seul icy avec ces Siennois, qui me donnent plus de peyne à les entretenir que tout le reste.
Toutesfois je m'y gouverne, traictant les uns gracieusement, les autres rudement, et paissant les
1. Le li septembre 15S7, Paul IV avait conclu la paix avec les impériaux. Ses neveux, le duc de Palliane et le cardinal Caraffa, qui s'étaient montrés les adversaires les plus ardents des Espagnols, devinrent subitement les ennemis de la France. On peut consulter sur ce changement de front, outre les sources que nous avons indiquées (t. II, p. 4, note), les lettres du cardinal Caraffa conservées dans la collection Dupuy, vol. 697, et dans le f. fr., vol. 3118.