I SU. — AU ROY
[VilJeneiive-d'Agen, 31 octobre 1568.1
Sire, incontinent que je fuz arrivé à Agen, après que messieurs d'Escars, de la Valette et moy nous fusmes despartis, je fuz advertv que à Bourdeaulv il y avoit quelque deffience des ungs et des autres , dont la court de parlement m'escrivit par troys ou quatre lettres, me priant instamment y vouloir ordonner'. Toutesfois, pource que depuis nostre dicl déppartement je reconvoloys tousjours de mieuK en mieux en ma santé, je désiroys avant la fin de mes jours me trouver encores en une bataille pour vous y faire quelque bon et agréable service, qui fut cause que j'envoyay mon fils le chevalier audict Bourdeaulx, estimant que sa présence y suffiroit, lequel à son arrivée a trouvé que ce meschant traystre et desloyal des Roys avait mis vostre chasteau et ville de Blaye entre les mains des Mirambeaux, sans avoir tiré une seule harquebuzade^ Et encores feit-il da-
1 . De tout temps les jurats ex:erçaient le gouvernement de Bordeaux. Monluc avait voulu substituer un commandant militaire, ïilladet, à la municipalité. De là d'insm-montables conflits entre les jurats, le maire de Bordeaux, Tilladet et le parlement. Yo} ez i'Hist. de Bordeaux de Devienne, p. 152 et suiv.
2. Voyez les Commentaires ^ t. III, p. 161 et suivantes. La prise de Blaye frappa de terreur les habitants de Bordeaux. Le parlement, le procureur général, le maire et les jurats écrivirent aux gouverneurs de Bayonne et de >arbonne pour leur demander des numitions de guerre f'Arcli. nal. , Iv. J51I , n» 97'.
vantage, qui envoya demander secours au dict Boiirdeaulx, dont incontinant le maire^ qu'est le fils du sieur de Lansac, print troys cens liarquehusiers pour l'aller secourir, pensant qu'on luy recepvroit, mesmement de tant que son père vous en avoit respondu. Et s' estant mis par eau au dict Bourdeaulx il arriva de nuict au dict Blaye, et feit mettre quelques ungs de ses soldats en terre, dont incontinant les autres leur tirèrent quelques coups de mosquetades et harquebusades et en tuèrent et blessèrent ung nombre; tellement que ledict maire, pour fouyr à la fureur de l'artillerie, fut contrainct s'en aller plus bas. Le lendemain ils prinrent Bourg et ont passé la mer jusques en Mëdoc , où ils font ung fort au bort de la rivière, de sorte que lad|icte ville de Bourdeaulx est assiëeée du cousté de la mer.
Or despuis le partement de mon dict fils le chevalier, j'ay receu une lettre de Monseigneur, vostre frère, escripte à Bloys, par laquelle me commande m'acheminer avec toutes les forces de deçà pour m'aller joindre avecques luy et monseigneur le duc de Montpencier, affin de combattre monsieur le prince de Condë ; suyvant lequel commandement je m'estoys acheminé jusques en ceste ville de Villeneufve d'Agennoys, ayant desjà faict advancer vingt ou vingt cinq compaignies de gens de pied que mon nepveu de Leberon a conduictes, que seront aujourd'iiuy ou demain sur la rivière de Dordoigne, attendant les autres forces que messieurs de Joyeuse, de Terride et de Négrepelice conduisent, tant de gens de cheval que de pied, qui sont assez suffisantes estant joinctes pour comballrc la moylié des forces dudict
sieur prince de Condé'. Toulesfoys^ estant arrivé en ceste dicte ville, je receus une lettre de mon dict sieur de Montpencier, par laquelle me mande luv avoir esté donné certain advertissement que monsieur le prince de Condé se fàict fort de la ville de Bourdeaulx par les intelligences qu'il y a, me commandant y aller en toute dilligence et que je ne vous scauroys faire pour ce jour d'icy service plus agréable, ce que je faiz présentement^; non toutesfoys que les dictes forces ne poursuyvent leur chemin, lesquelles monsieur de Terride conduira, attendant ledict sieur de Joyeuse, s'il fait la diligence, comme je pense qu'il fera. Et estant au dict Bourdeaulx je pourvoiray à Dacqz' et Sainct Sever, car je crains quelque chose de ce cartier-là; et ayant aussi porveu au dict Bourdeaulx, si je voys que ma présence n'y soit plus requise , incontinent je m'achemineray pour aller trouver mes dictz seigneurs, vostre frère et de Montpencier, afin de me trouver à la bataille, qui est la chose que je désire de plus en ce monde.
Au demeurant. Sire, j'ay envoie le pacquet que m'avez enA'^oyé pour faire tenir à monsieur de Gra-
1 . Ces troupes avaient été rassemblées par Monluc en vertu d'un ordre du roi, daté du 4 septembre 1568 (Arch. nat., K. 1527, n°» 10 et H).
2. Monluc arriva à Bordeaux dans les premiers jours de novembre. Les pompeux détails de son entrée sont racontés dans la Chronique Bordelaise de Lurbe, 1620, f** 47.
3. Peu après avoir reçu la lettre de Monluc, le roi renvoya à Dax l'évêque François de Noailles avec des pouvoirs illimités (Lettre de Charles IX à Mtmluc, coll. Gaignières , vol. 644, f'^ 49 v",.
mont, ne scachant ce que luy mandez par icelliiy; et vouldroys de bon cueur que longtemps jà vous l'eussiez mandé venir auprès de vostre Majesté, combien que ung gentilhomme fort amy m'a dict et asseuré qu'il se prépare pour vous aller trouver. Vous voulant bien dire, Sire, que vous estes tenu de remercier madame de Gramont, car je pense qu'il n'y a eu jamais femme qui ait plus persuadé son mary de ne prendre les armes contre vostre service qu'elle a faict ledict sieur de Gramont.
Je vous ay desjà escript comme j'avoys mis soubz vostre main mademoiselle de Nevers, laquelle est à I.eetore et ma femme avecques elle, qui ne l'abandonne poinct, comme aussy elle m'a prié la luy laisser; elle pleura au commencement, mais à présent elle s'est asseurée et se porte bien*. Je seroys d'advis que vostre Majesté la feit conduire auprès de vous, ce qui se pourra faire aysément par le Languedoc ou bien par Périgueux et Lymoges, à présent que voz forces y sont grandes.
Semblablement je vous ay mandé qu'il y avoit beaucoup de meubles dans le chasteau de Nérac et que vous vouliés qui en fust faict, et que mon advis estoit de les faire vendre et faire mettre l'argent qui en proviendroit entre les mains d'ung de vos recep-
1 . Il s'agit ici de Marie ou de Catherine de Clèves, orphelines, filles de François de Clèves , duc de Nevers, et de Marguerite de Bourbon. Elles étaient nièces de Jeanne d'Mbret. Le roi et la reine écrivirent à ^lonluc le 23 janvier t.'iOO pour lui donner l'ordre de remettre Mlle de Xevers aux mains du sieur de Marets, gentilhomme du duc de Nevers, chargé de la conduire à la cour f. fr., vol 3239, f" M7 et H8).
veiirs, car voz finances en seroient d'autant augmentées; et si Yostre dicte ^lajesté n'avoit d'autre conseil que le mien vous le feriez, car vous ne devez point respecter la royne de Navarre , puisqu'elle ne respecte poinct de porter les armes contre vous^
Aussi, Sire, suyvant ce qu'il vous a pieu m'escrire, j'ay desporté la moytié de ma compaignie à monsieur de Fontenilles, mon beau filz^ et pour le regard de l'autre moytié je la veulx garder pour mov, espérant que mon fils le chevalier vous fera quelque si agréable service que vous luy en donnerez un autre. Tl vous avoit pieu au commencement des derniers troubles me donner vingt hommes d'armes de cueiu", et à présent que madicte compaignie est despartie en deux, je vous supplie très humblement me continuer les dix hommes d'armes de cueur; et ma compaignie sera de quarante hommes d'armes, affin que j 'ave meilleur moien de vous faire très humble service, et à ces fins en commander les expéditions nécessaires. J'ay layssé le cappitaine Tilladet à Agen et en ces cartiers de delà , parce que les viscontes ne sont point partys du pays, lesquels ont trovs ou quatre mil hommes de pied et trovs ou quatre cens clievaulx. Si je voys qu'il y ayt quelque chose en ce pays de Bourdaloys et des Landes, je vous en advertiray incontinant par homme exprès, et, si vous n'a-
1. Le roi, par lettres patentes du 14 octobre, renouvele'es le 19 novembre, avait déclaré confisqués tous les domaines de la reine de Navarre et de son fils {Hist. du Languedoc, t. V, p. 290). Il est probable que ces meubles ne furent pas vendus; car l'inventiiii'e du château de Xérac en 1598, publié par ^l. Tamizey de Larroque, dénote une grande richesse dans le mobilier.
vez point de lettres de moy, asseurez-vous que vos affaires se portent bien.
Sire, je supplie nostre Seigneur en très bonne santé vous donner très longue et très heureuse vie.
De Villeneufve d'Agenoys, ce dernier jour d'octobre 1568.
Vostre très humble et très obéissant suget et serviteur,
De Monluc.
(Lettre riipportée de Saint-Pétersbourg et communiquie par M. le comte clf Liiferrière.)
[Villeneiive-d'Ageii, 31 octobre i;'i68]
Madame, pource que par la lettre que j'escripts présentement au roy vostre Majesté verra tout ce que je vous pourrovs escrire, je ne vous en feray autre discours par la présente pour ne vous ennuyer de longue lettre ny uzer de redicte, vous suppliant très humblement, Madame, faire en sorte que ma compaignie soit entretenue jusques à quarante hommes d'armes et en commander les expéditions nécessaires ; et ce faisant j'auray tousjours meilleur moien de vous faire à jamais très humble service. Et sur ce je supplieray nostre Seigneur, Madame, en très lx)nne santé vous donner très longue et très heureuse vie.
De Villeneiifve d'Agennoys, ce dernier jour d'octobre 1568.
Vostre très humble et très obéissant suget et serviteur,
De Monluc.
(Lettre rapportée de Saint-Pétersbourg et commimiqaée par M. le comte dt; Laferrière.)
ii)U AU ROY.
[Bordeaax, 9 novembre 1568.]
Sire, le sieur de Parizot, présent porteur, vous fera entendre comme je m'achemine ce matin pour aller trouver Monseigneur vostre frère. Toutesfovs il est arrivé un homme qui m'a asseuré avoir layssé monsieur le prince de Condé avec son camp à Larochefoucault, s'acheminant à grandes journées, faisant dix lieues le jour, vers Poictiers, et que mon dict seigneur, vostre frère, s'avançolt aussi vers la France ; qui me faict penser que c'est pour empescher le passage des rivières au dict sieur prince. Si estant vers Périgueux, où je m'achemine, j'entends que la bataille se dov^e donner vers Lymoges, je ne fauldray m's rendre. Aussi, si j'entends que les deux armées ayenl prins leur chemin vers la France, je vous supplie très humblement, Sire, ne trouver mauvais si je ne passe plus oultre, car je ne scaurois arriver assez à temps ])our me trouver au combat; et je m'en retournerov en ces cartiers de Bourdaloys pour faire quelque service à vostre Majesté, et tascheray de reprendre Blaye; ne voulant oblier à vous dire que tous ceulx
de la nouvelle religion des pays de deçà, ensemble ceulx que la royne de Navarre avoit mené et qui ont esté au camp de monsieur le prince de Condé tant de cheval que de pied sont retournés en leurs maisons et disent que le dict sieur prince n'a avec luy que monsieur d'Acier avec sa troupe , tellement que leur retour a mis tout le monde en crainte, mesmement ceulx de ceste ville, voyant d'autre cousté que je m'en vays.
Je vous ay escript et supplié très humblement, Sire, me vouloir donner dix hommes d'armes de cueur en ma compaignie, laquelle sera de quarante, si ainsi vous plaist que j'ay avecques moy ce que je vous supplie très humblement encore ce coup me vouloir accorder, et commander les dépesches nécessaires m'estre envoyées. Semblablement j'ay advertyVostre Majesté comme j'avoys mis soubz vostre main mademoiselle de Nevers. Il plaira à vostre dicte Majesté me mander quel chemin vous voulés qu'elle tienne pour aller vers vous, laquelle je feray seurement accompaigner par le Languedoc ou par le pays d'Auvergne. Il me semble qu'il seroit le meilleur et le plus court par le dict pays d'Auvergne, droict à Moulins.
Je receu yer une lettre de monsieur de Gramont, par laquelle me mande qu'il n'attend sinon nouvelles de son lieutenant avec sa compaignie pour incontinant me venir trouver la part où je seray et après s'en aller vers vostre dicte Majesté dans troys ou quatre jours. J'escriray par homme exprès suyvant ce que j'auray entendu. Cependant j'ay prié le dict sieur de Parizot solliciter la response de la pré-
DE BLAISE DE MONLUC. i39
sente. Je vous supplie très liuml^lement, Sire, commander qu'il soit dépeschë ineontinant et me le renvoyer, et sur ce je supplieray nostre Seigneur, Sire, en très bonne santé vous donner très longue et très heureuse vie.
De Bourdeaulx, ce IX""" jour de novembre 1568. Vostre très humble et très obéissant suget et
Sire, achevant la présente, le sieur de la Marque est arrivé, qui m'a rendu les lettres qu'il a pieu à vostre Majesté m'escrire, et m'a grandement resjouv pource que je craignoys qu'il fut esté thué par les chemins, de tant qu'il m'avoit esté dict que ung comTier avoit esté prins. INous faisons procéder à la publication des lettres de révocation * mais non des autres ^, attendant la venue de monsieiu' de Saincte Colombe, pour par luy entendre vostre volonté, sur son voyage vers vostre dicte Majesté ; lequel je vous supplie humblement renvoyer en toute diligence avec le plus d'hommes de sa nation qu'il pourra trouver, afin que plus aisément on puisse effectuer vos commandements. Le dict sieur de la Marque cependant a passé plus avant. Vous voulant bien
1. Il s'agit probablement de l'édit de septembre 1568 qui défend de professer publiquement une autre religion que la religion catholique, et qui révoque tous les précédents édits de tolérance. Cet édit est imprimé dans le recueil de Fontanon, t. IV, p. 294.
2. Nous croyons que Monluc désigne ici des lettres patentes à lui adressées sous la date du 4 septembre, portant Tordre précis de ne point inquiéter les réformés de toute condition, qui n'auraient point pris les armes ^A.rch. nat., K. 1327, n"" 10 et H).
l/iO LETTRES
dire que dans le diot j);iys de Béarn y a des esprits de diverses complexions et sera bien mal aysé qu'on veuille obéyr à ung du pays, toutesfois, si vostre Majesté me veult emploier en cella, j'espère conduire si bien les affaires que le tout viendra à vostre souhait ; et vauldroit beaucoup mieulx que vous v envoyassiez ung du pays de France que ung de ce pays.
( Lettre rapportée de Saint-Pétersliourg et l'oinniuniquéf par M. le comte de Laferrière.)
I î)2. MESSIEURS LES MAIRE ET JURATS DE LA VILLE