A MONSIEUR MON COMPAIGNON, MONSIEUR
DE LA VALETTE, CHEVALIER DE l'oRDRE DU ROY ET CAPPITAINE DE CINQUANTE HOMMES d' ARMES.
[Agen, 2 juin 1569.]
Monsieur mon compaignon, je viens présentement d'estre adverty par messieurs de Saint Génies et de Bories que le camp des ennemis est à une lieue de Peyrigeux; Monsieur est à une lieue et demye, deux pour le plus. Ledit sieur de Saint Génies partoict pour aller fere la révérance à mondict sieur. Je vous prie aultant qu'il m'est possible vous en venir en la plus grand dilligence que pourrés avec vostre compaignie, sy vous avés envye de vous trouver à la bataille^ comme je m'asseure bien que vous désirés. Je partz ce soir icy pour passer la rivière de Dord oigne et me trouver à la batailhe. Je vous prie, sy monsieur d'Arné est près de vous, l'advertir. Que sera fin de ma lettre, me recommandant de très bon cœur à vostre bonne grâce; et prie Dieu vous donner. Monsieur mon compaignon, heureuse et longue vie.
D'Agen, ce 11°^^ de juin 1569.
Vostre meilleur compaignon et amy à vous fere service,
De Monluc.
(Lettre originale; signature autographe; Bibl. nat., f. fr., vol. 3242, f" 6.)
Ui^2 LETTRES
[Agen, 16 juin 1569.]
Sire, les gens des troys estais du pays de Quercy me sont venus remonstrer que tout le monde au diet pays est demy désespéré de ce qu'ils se voient sans sénesehal et sans chef pour les conduire et commander, car celluy qui y est n'est digne de telle charge ^, pource qu'il n'est soldat et n'a jamais veu chose aucune, pour qui il deust avoir l'administration d'ung tel pays, où y a grand nombre de noblesse qui ne le vouldroient suivre, honorer ny révérer, comme ils n'ont jamais faict, estant homme de peu de valeur ; me suppliant le dict pays y voulloir pourvoir, autrement ils estoient contraincts habandonner icelluy et leurs biens avec leurs femmes et enfants pom' se reth^er en quelque autre; sur lesquelles remonstrances m^onsieur de la Chappelle Louzières est arrivé ici, voulant prendre son chemin pour aller trouver Monseigneur, vostre frère, comme il en avoit longtemps jà envye, mais à ma prière il est tousjours demeuré sur l'assurance que je luy donnoys que vostre Majesté ny mon dict seigneur ne le trouveriez poinct mauvais; lequel les délégués du dict pays de Quercy me sont venus supplier à mains jointes faire en sorte qu'il demeure pour leur chef et pour les commander en mon absence, voyant que les affaires me pressent tant d'ung cousté et d'autre que je ne puis suppléer au tout, ce que libérallement je leur
1. François Scyuici, bciyiicui- de la Gravièie (t. Il, p. 329,
note 1).
av accordé d'y faire tout ce qu'il me seroit poussible^ veu mesmes les grandes exclamations que ce pouvre peuple faisoit, disant que, s'ils sont habandonnés des personnes de bon entendement et qui sont expérimentés, ils n'ont nul moyen de sauver leurs vies et biens, et que, si le dict sieur de la Chappelle vouloit accepter ceste chai^ge, ils en demoureroient grandement soulaigés et satisfaits et que tout le monde luy obéyroit.
Et de faict j'en ay faict requeste et instante prière au dict sieur de la Chappelle, qui m'a respondu qu'il désireroit fort aller trouver mon dict seigneur, pour la bonne volonté et affection qu'il a au service de vostre Majesté, et qu'il craignoit, acceptant la dicte charge et estant esloigné de la présence de mon dict seigneur, estre frustré de l'espérance qu'il a, les occasions se présentant d'estre recogneu et récompensé de longs et recommandables services qu'il a faicts ; toutesfoys, qu'en continuant ceste bonne volunté et pour l'amour de moy, il accepteroit la dicte charge, me priant vous en vouloir escrire et à mon dict seigneur et vous faire entendre bien amplement les occasions pour lesquelles il n'est allé trouver mon dict seigneur; qui me fait vous supplier très humblement, Sire, ne trouver mauvais qu'il demeure et que, les occasions se présentant et en son absence, il ne soit reculé nv frustré de sa dite attente, qui est d'avoh' une compaignie de gens d'armes ; car le cognoissant de telle volunté et affection au service de vostre Majesté, et d'autre part qu'il le mérite, me semble qu'il ne doibt être oblvé, ^eu mesmement qu'il est grandement nécessaire au dict pays, et sur
lequel je me repose entièrement pour la vertu et longue expérience qui est en luy. Qui me faict vous supplier encore très humblement ce coup ne le mettre en obly; autrement il n'y auroit personne digne d'avoir charge et de bon entendement, comme il est, qui voulust demeurer dans le pays, et tous l'abandonneroient ; qui seroit l'entière ruyne et perte d'icelluy, car il y a peu de personnes par deçà, qui soient dignes d'avoir telles charges, et sur lesquels je me puisse reposer comme je fais en luy. Et vous plaira luy escrire comme vous avez agréable qu'il ayt accepté la dicte charge, autrement il penseroit que vostre Majesté ne l'auroit trouvé bon.
Sire, je supplie le Créateur en très bonne santé et toute félicité vous donner très longue et très heureuse vie.
D'Agen, le XVP' jour de juing 1569.
Vostre très humble et très obéissant suget et
serviteur, T^ i%/r i
' De M on lue.
(Lettre rapportée de Saint-Pétersbourg et communiquée par M. le comte de Laferrière.)
[Agen, 21 juin lb69.]
Monsieur, je vous ay escript par la voye de monsieur de Lestang et mandé comme le chemin de
1. Le parlement de Toulouse, effrayé des progrès des réformés, avait écrit au duc d'Anjou pour le prier de renvoyer les gouverneurs du Languedoc. Le duc d'Anjou renvoya Joyeuse et bientôt après Daniville (lettre du parlement de Toulouse; coll. Harlay S. Cl., vol 3'23, 1^^232).
Rodez à Tholoze^ du cousté d'Vlby, estoit mal seur à cause que les trouppes des ennemys sont de ce coustë-là et que vosti-e plus sur seroit de passer de Rodez à Villefranche, à Cahors et à Villeneufve d'Agen, ayant mandé audit sieur de Lestang vous aller trouver au devant avec toutes ses forces pour vous y faire service et compaignie. Et pource que je parlz demain avecques les trouppes que j'ay icy, prenant ce chemin, je vous ay bien voulu faire la présente pour vous supplier humblement de prendre ledit chemin, affin que j'aye cest heur de communicquer deux heures avec vous de ce qui ce présente pour le service du roy en ce gouvernement, auquel vous avés autant de puyssance et vous y sera tellement obéy comme à vostre propre gouvernement, comme je feray de ma part toute ma vie.
J'ay esté bien marry d'antandre qu'estes party du camp de Monseigneur, pour l'assurance que j'avoys que vostre présence y serviroit de beaucoup. Toutesfoys je m'assure que cella ne se faict sans quelque bonne et légitime occasion : et espère qu'il se pourra dresser de deçà occasion pour faire quelque bon service à sa dite Majesté, à quoy je ne m'espargneray pour vous y servir, non plus que le meilleur et plus affectionné serviteur que vous ayés. Et en cest endroict je salueray vos bonnes grâces de mes humbles recommandations, et prye Dieu vous donner. Monsieur, en très parfaicte santé longue et heureuse vie.
D'Agen, ce XXr<^ de juin 1569.
Vostre humble serviteur.
De Mon lue.
(Lettre originale; signature autographe; Bibl. nat., f. fr., vol. ^-242, !'" 10
IGO LETTRES
2 02. — A MONSIEUR DAMVILI.E.
[Villeneuve-d'Agen, 2^ juin 1669.]
Monsieur, estant en ceste ville de Villeneufve, j'ay receu la deuxiesme de voz lettres et vous ay faict responce à la première, par la voye du sieur de Montesquieu, fils de monsieur de Sainct Proget, que, je croV:, ne se sera poinct tant oblié qu'il ne la vous aye faicte tenir. Je vous mandoys que je craignoys que vous trouvissiez rencontre, allant à Thoulouse par le chemin d'Alby, et vous prioys prendre vostre chemin droict à Cahors, en ceste dicte ville età Agen. Toutesfoys, depuis en çà j'ay esté adverty que vous vouliez aller droict à Lavaur; mais je vous supplie, Monsieur, adviser que vous passez à deux lieues des ennemys et que, peult estre, ayant esté advertiz de vostre venue, ilz se sont advancez en ces cartiers de delà pour vous faire une escorne. Pour ainsin je vous prie vouloir prendre le chemin droict à Caliors, où je me rendray avec toutes mes forces que je fais assembler; et de là pourrez prendre vostre chemin droict à Moyssac, qui est le plus court; m'asseurant que estaiis ensemble nous ferons une bonne résolution pour le service du roy et soulagement de tout le pays. Que, plaise à Dieu, en tous les autres endroictz, sa Majesté en vînt si bien à bout que nous ferons de par deçà. Et s'il vous plaist prendre ce chemin, je ne fauldray me rendre audict Cahors, car si vous avez envye de me veoir, je l'ay encores plus grande, sans comparaison, de vous veoir à vous que vous à moy, tant pource que je sçay que vostre venue
portera proffict et soulagement au service du roy, que pour le désir que j'ay de vous faire humble service.
Et si vous ne voulez prendre le dit chemin, je verray, avec les forces que j'aurav;, si les viscontes et Montgomery' veulent passer, de les empescher; toutesfoys il sera bien mal aysé, de tant que les rivières sont gayables en plusieurs endroicts. Et si je voys qu'ilz m'eschappent et que je ne les puysse empescher, je m'en yray droict à Tlioulouse vous trouver. Si cependant ilz se vouloient perforcer de vous faire quelque escorne, je suis certain que vous leur monstrerez que vous estes tel qu'avez tousjours esté , et que leur parlerez langage qu'ilz ne vouldroient ouyr parler. Mais, s'il vous plaisoict prendre le chemin de Cahors, je vous diray la conséquence qu'il en adviendroict : c'est, qu'entendant les ennemys les bonnes et belles forces que vous aurez avec celles que vous menez, et que je vous joindrav, iiz n'oseront entreprendre de passer, craignant estre combattuz ; et n'auront moyen d'envoyer l'argent à leurs reistres, qui n'est pas si petite somme que ne soict cent mil escuz. Et si les enfermerons de sorte qu'ilz n'oseront bouger; comme vous pourrez veoir la conséquence que vostre venue apportera par une lettre que je vous envoyé, laquelle ung gentilhomme, qui ne me donna jamais advertissement qui ne soict véritable, m'a escripte. Vous ad viserez , s'il vous
i. Le 21 juin Montgonmery s'était mis en campagne. Pour la liaison des événements qui vont suivre, vojez les Commentaires, t. m, p. 234 et suivantes.
plaist, en ceste conséquence et le proffict que ce seroict au service du roy, de vostre venue^ combien que je vouldroys, comme je vous ay escri])!^ que vous fussiez au camp bien comptant ; il vous plaira me faire entendre vostre résolution et le chemin que vous tiendrez. Présentant en cest endroict mes humbles recommandations à vostre bonne grâce : priant Dieu, Monsieur, en bonne santé vous donner longue et heureuse vie.
De Villeneufve, le XXIV""^ jour de juing 1569. Vostre humble serviteur,
De Monluc.
Je vous advise, Monsieur, que Montgomery partist lundy au soir de Montauban, s'en allant vers Castres, avec toutes leurs forces; et n'en a laissé de par deçà que bien peu. Les ungz disent que c'est pour aller quérir l'argent; mais il est à craindre que c'est pour vous aller au devant ; je vous supplie y penser, car il ne seroict besoing pour le service du roy ny de tout le pays que vous receussiez ung escorne.
Monsieur le visconte de Lausun e?t icy, qui sera de la partie.
(Lettre originale; signature autographe; Bibl. nat., f. fr., vol. 3242 , 1" 12.)
[VilIeneuve-d'Agen, 25 juin 1569.]
Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pieu m'escrire, respondant à celle que je vous avois escrit, et incontinant ay eu des gens qui cognoissent le che-
min d'icy à Alby, où j'avois délibéré m'acheminer; mais je trouve qu'il v a yiiit-cinq lieues d'icy et fort mauvais chemin; et d'aultre part qu'il fauldroit que je passasse tousjours à la barbe de l'ennemy, tellement que je ne pomTois aller jusques à vous^ sans que je prinsse toutes les forces de gens de cheval que j'av; et me fauldroit laisser ce païs despourveu de gens, et, avant que je fusse allé et venu, tous noz grandz chevaulx seroient tant harassez qu'ilz ne pourroient aller. Toutesfois toutes ces raysons ne me retiennent point; mais la principalle est que la rovne m'a escript une lettre, me commandant par icelle de m'en aller à Bourdeaulx, pour quelque advertissement que sa Majesté avoit eu que les ennemvs voulloient tenir le chemin de ce cousté-là, comme verrez par la coppie de la dicte lettre que je vous envoyée Et si j'abandonnoys ce païs, je m'esloignerovs dudict Bourdeaulx de plus de quarante lieues; de sorte que, s'il estoit besoing de la secourir, je ne m'v pourrois rendre assez à temps. Je temporisera v seullement; j'ay trois ou quatre jours pour entendre en quoy vouldra devenir jVIontgomery et les viscontes, et aussy pour entendre si le camp de monsieur l'admirai, qui est à Sainct Yriex la Perche, en deslogera, et s'il prent le chemin de Bourdelois
i. Une copie de la lettre de la reine, datée du 17 juin, probablement celle qui fut remise à Damville, est conservée à côté de la présente lettre de Monluc if. fr., vol. 3242, f" 8). Déjà, le 12 mai, le duc d'A.njou avait prévenu l'auteur des Commentaires des projets des réformés sui- Libourne et Bordeaux, et lui avait donné l'ordre de mettre ces deux villes en état de défense (Arch. nat., K. 1509, n° 2).
OU de deçà; et où j'entendray qu'il ne bouge poinel^ je laisseray toutes les forces de par deçà pour faire teste ausdictz Montgomery et viscontes, s'ilz voulloient passer. Et monsieur le visconte de Lausun et moy nous en yrons sur des courtaus, en dilligence^ sans mener muUetz et coffres ny autre bagage, pour vous aller trouver à Thoulouse.
Cependant, je vous veulx bien advertir comme, ceste nuyct passée, la compaignie de monsieur de Fontenilles et dix ou douze sallades de la mienne ont deffaict vingt cinq sallades et cinquante liarquebouziers à cheval qui estoient sortiz d'ung chasteau, nommé Rocquecor*; et en ont mis en pièces environ cinquante; et tout le reste s'est saulvé et mis en fuitte; et les nostres ont gaigné force chevaulx. Le dict sieur visconte de Lauzun vient expressément pour vous supplier accepter trois fdleulz qu'il vous présente pour tenir sur les fonts de baptesme : l'un est des plus belles damoyselles de ce pays, qui est à sa femme, et les deux autres il les a tirez de deux chambrières belles, qui sont à madame de Lauzun. Il vous veult faire ce présent, s'asseurant que sy telle commodité se vous présentoit, vous feriez comme luy. Qu'est tout ce que je vous puis escrire pour le présent, salluant voz bonnes grâces de mes très humbles recommandacions ; priant Dieu vous donner. Monsieur, très bonne santé, longue et heureuse vie.
De Villeneufve, le XXV"^ de jung 1569.
Vostre humble serviteur, • rj ivr i
(Lettre originale; sign:iture autographe; Bibl. net., f. fr,, vol. 3242, f" 15.)