François de Bourbon, duc de Montpensier
ennemys ledict sieur prince, duquel despuis n'ay sceu aucunes nouvelles. Et à présent ay volu advestir vostre Majesté que Montgommery et ses trouppes ont joinct depuis cinq ou six jours l'armée des Princes et jadis admirai', et sont tous deçà la rivière de Garonne ; que ils abandonnèrent le Port Sainte Marie, et les dicts Princes allèrent louger à Preyssas, qui est à une lieue et demye du dict Port, et l'admirai à Lusignan, qui est à une lieue de ceste ville, ayant estendu partie de ses forces jusqu'à une lieue et demye d'iey; et l'armée marche vers Autofage.
La Trappe, qui estoit avec moy à Sienne et en Toscane, me envoya dire, il a deux jours, qu'il désiroit parler à moy, et avec mon passeport m'est venu veoir, accompaigné de trois gentilzhommes ; je pensois tirer quelque chose de luy, mais n'a esté possible n'en tirer aultre chose, si n'est qu'ilz désirent grandement la paix, et que, s'ilz la pouvoient avoir, ilz ne prendroient jamais les armes qui ne fust par vostre commandement. Je leur ay respondu que j'avois oppinion que vostre Majesté useroit de miséricorde en leur endroit, mais qu'il ne leur accorderoit jamais qu'ilz eussent ministres, sachant bien qu'ilz sont cause de toutes ces guerres , bruslemens , saccaigemens, pilleries et voleries, faictes en ce royaulme, et qu'ilz ne tascheront jamais que d'extirper la religion de l'église Catholique, Apostolique, Romaine, que vostre Majesté tient, en laquelle nous vivons et voulons employer nos vies pour vostre service, et qu'il
1 . Mongonmery avait rejoint l'armée des Princes le 3 janvier 1570 [Histoire du Languedoc, l. V, p. 300).
falloit ouster toute occasion de reprendre les armes, qui estoit les ministres. Là dessus ilz m'ont respondu que, ostant les ministres, ilz vivroient sans religion.
J'ay aprins que leur armée marche droict à Lauzerte, à sept lieues de ceste ville et six de Montauban, où ilz veullent temporiser en attandant Teligny ' et les nouvelles de la paix; et qu'ilz entendent que leur secours d'Allemagne s'aproche, ilz s'en yront vers la Chaiûté ; et s'ilz voyent qu'ilz ne payssent encores recouvrer leur secours, ilz s'en yront séjourner en Languedoc, pour le ruyner comme ilz ont faict la Guyenne. Et Dieu veille qu'il soit mieulx défandu que ceste pauvre Guyenne^, en laquelle ont exercé infinies cruautés, volleries, pilleries, bruslemens, saccaigemens et massacres, ayant tué tous les prestres où ilz sont passés; bruslés toutes les esglises, ce pour faire perdre la mémoire de nostre religion.
1. Un incident particulier avait retardé ces négociations. Les princes, en envoyant Teligny à la cour, avaient demandé et obtenu un passe-port signé du roi. Mais en recevant cette pièce, ils s'aperçurent qu'elle ne contenait de sauvegarde que pour l'aller et non pour le retour. Ils réclamèrent au roi par une lettre du 14 décembre «un passe-port plus ample. » (F. fr., vol. 6619, f° 119, copie.) Les négociations, un moment interrompues, reprirent au mois de mars entre Biron et Teligny. On conserve aux Archives nationales une déclaration et une lettre au roi signées de Henri de Béarn et de Condé, qui exposent les prétentions des Huguenots (Arch. nationales, K. 1S25, n° S6 et 66).
2. Le Languedoc ne fut pas mieux défendu que la Guyenne. Une lettre des capitouls de Toulouse, en date du 1 S février, trace un tableau lamentable des excès commis aux portes de la ville par les réformés (coll. Harlay S. G., vol. 323, 3, f" 46).
264 LETIRES
Ilz y ont tué une infinité de Catholiques^ tant d'hommes que femmes; et ne sont passés en Ueu qu'ilz n'ayent par géhennes et lourmens tué des hommes et des femmes, tout ce qu'il y avoit, mangé et après gasté tous les vivres, en tant qu'il ne sera possible à vostre Majesté tirer ung seul soûl de ce pais, auquel tout le peuple et les plus riches sont à la faim*.
Voylà la désolation de tout ce pays auquel monsieur le conte de Candalle^ qui commande les forces de monsieur le mareschal, a d'autre cousté séjourné tousjours et y est encores, en tant que le peuple, se voyant mangé de toutes parts, est demy désespéré que ledict mareschal commande en ceste Guyenne non seuUement aux armes, mais à tout et veult tout, et veult mettre, à ce qu'on m'a dict, dans Lectore cinquante hommes d'armes et ung gouverneur. Je supplie très humblement vostre Majesté ne trouver mauvais si je ne l'endure, vous ayant conservé ladicte ville, la présente ville d'Agen , Villeneufve et autres avec deux compaignies de gens à cheval et six ou sept d'infanterie, qui a esté cause qu'ilz n'ont tenu tout ce pays despuys Tholoze jusques à Bourdeaulx, ce qu'ilz eussent faict s'ilz eussent prins les dictes villes et n'eussent de longtemps bougé de ce pais, où, si je n'eusse esté fidelle au service de vostre Majesté, les affaires se fussent beaucoup plus mal portées. Mais je me veulx ensepvelir en ceste fidélité, et , si vostre Majesté eust layssé les forces de la
1 . Telle était la désolation du [lays que le roi fut obligé dans le cours de l'année 1S70 de promulguer des lettres patentes portant exemption de toutes tailles pour l'Agénois ( Arch. mun. d'Agen;' Reg cons., f° 202).
DE BLAISE UE MOXLUC. 2GÏÏ
Guyenne en mes mains, comme j'avois cy-devant, je l'eusse gardée et conservée et les ennemys n'eussent osé oncques entreprendre de faire ce qu'ilz ont faict, ou il m'eust cousté cent vies si tant j'en eusse peu recouvrer. Et vostre Majesté scait bien si je me vante de rien, vous ayant cy-devant tousjours conservé ceste Guyenne, jusques à ce que les forces m'avent esté ostées des mains.
Et en cest endroict je supplieray le Créateur vous donner, Sire, en très parfaicte santé très longue et très heureuse vie.
D'Agen, ce IX™e de janvier 1 570.
Vostre très humble et très obéissant sujet et serviteur,
De Monluc.
(Lettre rapportée de Saint-Pétersbourg et communiquée par M. le comte de Laferrière.)
2o7. AU ROY.
[Bordeaux, 13 février 1570.]
Sire, m'en revenant en ceste ville', j'ay receu vostre lettre de fin de janvier dernier, assez mal content de ce que ceulx à qui j'avois donné charge d'assiéger le chasteau de Bridoire se soient si mal
1 . Monluc avait été appelé à Bordeaux pour apaiser une émeute causée par un prédicateur fanatique nommé la Godine (Mém, de l'év. de Valence du 12 avril 1370; Notes sur l'éi'éque de Faïence, par M. Tamizey de Larroque, p. 62). A cette occasion il présenta au parlement l'apologie complète de sa conduite. Son discours est reproduit d'après les registres du parlement dans X'Hist. de Bordeaux de Devienne, p. 164 et tSo.
conduits que ceulx de dedans se soient eschappés de nuict sans qu'ils en ayent descouvert aulcune chose ; i'avois espérance, les ayant attrapés, en faire autant comme j'ay faict de ceux de la Roche ', et par ce moven vostre Guyenne eust esté libre de vouleurs. Par vostre lettre vostre Majesté me commande que j'aille trouver le prince Dauphin le plus fort et mieulx accompaigné qu'il me sera possible. Je suys et seray tousjours en volunté d'obéyr à vos commandements, mais je n'ay d'autre cavalerie que ma compaignie , estant toutes celles de la Guyenne près de monsieur le mareschal Dampville par son commandement, combien que monsieur le prince Dauphin aye mandé par plusieurs lettres aux cappitaines de l'aller trouver. Et ne puys entendre la raison pour quoy il les détient, puisqu'il ne combat.
Sire, j'avoys envoyé le sieur de Fontenilles avec sa compagnie vers Tarbes, après qu'il fust sorty d'Agen, pour faire teste à Montamat^, qui faict une infinité de maux sur vostre pouvre peuple; le dict sieur mareschal luy a escript une lettre, de laquelle je vous envoyé la copie, et par là vostre Majesté pourra voir s'il luy plaist que le dict sieur mareschal commande en gouverneur et lieutenant de roy en Guyenne, défendant à. trestous de m'obéyr. Sire, je supplie très humblement vostre Majesté me faire tant d'hon-