‹ Commentaires et lettres (volume 3)Chapitre 58 sur 98 · L'amiral de Villars · texte numérisé non relu

L'amiral de Villars

ne seroit pas assez fort et que ceste espérance, avec laquelle ils entretiennent beaucoup de gens, y ajoutant qu'ils doibvent aussy estre aidés de quelques princes d'Allemaigne, leur est fînye. Ils n'auront plus de cueur, ains pourra estre qu'on descouvrira qui est ce chef qu'ils ne nomment poinct. Ils font courir ung brevet en latin, duquel je suys après à recouvrer un extraict, et si le puys avoyr le vous envoyeray. Et cependant vous diray ce qu'il porte en substance, qu'on m'a faict entendre en françois; c'est que tous les officiers des judicalures, gens des finances, de la religion, sont jugés à mort et leurs biens confisqués; et tous les chefs, cappitaines et gentilzhommes, qui auront pourté les armes, comme aussi tous ceulx qui ont adhéré, favorisé et adverty et qui ont eu intelligence avecques eulx. Et avec cella ils mettent l'esprit des hommes en désespération et en espérance d'estre au printemps secourus. Il me semble que si le roy fait le diet édict, il desséparera ceulx qui ne suyvent les malicieulx que par peur d'avecques eulx, et se rangeront à la volonté du roy ; car pour les édicts que sa Majesté a desjà envoyés, il va une infinité de gens à la messe, genlilzhommes et autres, encores que les édicts soyent trop doulx; car ceste dolceur leur fait croyre aux malicieux que le roy a peur. Et vous supplie très humblement. Monseigneur, croyre que je ne vous escrips rien que je n'en aye bien descouvert la vérité, car asteure je n'ay poinct de charge; je fréquente l'une religion et l'autre, j'entends ceulx qui n'ont point encores prins les armes ny n'ont volunté de les prendre.

Monseigneur, le cappitaine Laneepve, présent porteur, a quelqu'affaire avecques vous ; et pour l'amityé que je luy porte, à cause du service qu'il a faict au roy, près de moy, vous supplie très humblement luy vouloir desparlir et faire du bien de vostre faveur, vous asseurant qu'il vous en sera toute sa vie très humble serviteur.

Monseigneur, je prie Dieu qu'il luy plaise vous donner en très bonne santé très longue et très heureuse vye.

Vostre très humble et très obéissant suget et serviteur.

De Monluc.

(Lettre rapportée de Saint-Pétersbourg et communiquée par M. le comte de Laferrière.)

[La Rochelle, k mai 1573.]

Sire, j'ay entendu que monsieur l'admiraiP s'est plainct contre moy à vostre Majesté, disant que j'ay escript aucunes lettres à Montauban*, là où il y avoit quelques propos de luy; mais, Sire, je supplie très humblement vostre Majesté de croyre que je n'ay de ma vie escript nulle lettre à personne qui vous fut rebelle, comme sont ceulx de Montauban, car mon amytié n'a jamais esté telle en leur endroict ny des

1. L'amiral de Villars était en pourparlers avec les habitants de Montauban depuis plusieurs mois au sujet de la reddition de cette ville. On conserve dans la collection Harlay S. G., vol. 326, 3 et 326, 5, plusieurs documents sur cette négociation.

auLres, voz rebelles, qui m'aye jusques iey aucunement induiet à ce faire, ains les ay tousjours liays et hayray mortellement, comme ceulx qui ne vous rendent l'obéyssance qu'ilz doibvent. Et par ainsy il ne se trouvera qu'ilz ayent eu de mes escripts, si ce n'est despuys deux moys, par l'esprès commandement de Monseigneur, vostre frère, qui me manda leur faire une despesche pour les attirer à une réduction, parce qu'ilz disoient ne se fier audict sieur admirail, ce que je fis; et laquelle, avant signer, je monstray à Monseigneur, vostre frère, et à messieurs de Cheverny, de Sauves, et Clermont de Lodève^, qui la trouvèrent fort bonne et sans le préjudice de personne; comme ilz ont encores mieulx veu par les propres originales, qu'ung habitant dudict Montauban, estant venu vers mon dict seigneur, a apportés avec les responses des lettres de mondict seigneur et des miennes susdites, que je leur escripts, lesquelles j 'envoyé à vostre Majesté pour me justiffîer du contraire que ledict sieur admirail a faict entendre; car par icelles. Sire, s'il plaist à vostre dicte Majesté les voyr, il se trouvera que je n'ay faict mention en aulcune manière de luy et que les doubles qu'il dict luy avoir esté envoyés sont faulciffiés; non que je veudle charger icelluy sieur admirail qu'il l'aye faict ny faict faire, estant certain qu'il n'est poinct au nombre de telles gens; mais, Sire, d'autres le peuvent avoir faict, dont j'espère demander permission à vostre Majesté d'en prendre raison après avoir faict faire

\\ Guy de Clermont Lodève, seigneur de Castelnau , avait succédé à Bellegarde dans la charge de sénéchal de Toulouse.

une attestatoyre de la noblesse, qui est dans la dicte ville de Montauban, et des habitans d'ieelle, pour certiffier comme il y a pour le monis cinq ou six ans qu'ilz n'ont receu aucun de mes escripts, laquelle attestation, avant que passer oultre, je veulx recou- \Ter pour Tenvoyer à vostre Majesté, affîn que j'aye satisfaction de ceulx qui auront faucifTié mon signet, telle que le fais, et ceste calompnie qu'on m'a mis sur le compte'.

Sire, toutes les guerres passées, vostre iMajesté despeschoit par toutes vos provinces aucuns gentilshommes pour voir comment les affaires se pourtoient pour vostre service; et ne cachoient pas ce qu'ils avoient trouvé, qui estoit chose très utile et bonne pour le bien de vostre service, par quoy s'il plaisoit à vostre Majesté d'envoyer à présent ung gentilhomme en Guyenne scavoir comme tout s'y passe, vostre esprit en demeureroit en repos, car je me doubte qu'on vous taict entendre les choses estre plus grandes qu'elles ne sont, dont vous seriez certiffié au retour dudict gentilhomme, pourveu qu'il ne soit tel qu'il ne despende que de vostre dicte IMajesté, laquelle je remercie très humblement de ce que ^lonsieur m'a dict qu'elle m'avoit rendu la compaignie que j'avois baillée à monsieur de Fontenilles, mon beau filz,

1. Monluc s'excuse avec raison. Cette affaire avait fait assez de bruit au camp de la Rochelle. Le 24 avril et le 31 avril, le duc de Montpensier avait écrit deux lettres au marquis de Villars pour lui assurer que ses plaintes contre Monluc n'avaient aucun fondement; le secrétaire d'état Fizes affirme, par une lettre du 3 mai, qu'il a vu l'original de la lettre de Monluc et qu'elle ne fait point mention de Villars (f. fr., vol. 3224, i"' 74, 76 et 84).

avec très humble supplication de croyre que je la tiendray si bonne et forte que vostre Majesté en recepvra service en ce qu'elle sera employée. Et en veulx bailler la bienvenance audict sieur de Fontenilles, qui la commandera en mon absence.

Sire , l'assignation qu'il a pieu à vostre Majesté commander que j'eusse pour ma pension, que me donnez de l'année passée, ne m^a servy de rien, car le recepveur général Dubourg m'a mandé qu'il n'avoit pas ung soûl de ceste nature de denier, comme il plaira à vostre Majesté de voir par sa response. Je vous supplie très humblement voulloir commander que on m'en donne une autre, car il y a desjà quatre ou cinq moys que je suis en grands frays et despens de ma bourse et une grande charge de gentilhommes en ma maison. Sire, s'il plaist à vostre Majesté escouter le cappitaine Montault, il vous dira tout ce qui passe en Guyenne.

Sire, je supplie le Créateur vous donner en bonne santé très longue et très heureuse vie.

Du Camp de la Rochelle, le IV"*« de may 1573.

Vostre très humble et très obéissant sujet et

serviteur,

De Monluc.

(Lettre rapportée de Saint-Pétersbourg et commuiiiquée par M. le comte de Laferrière.)

2 7 K — Discours au roy par le sieur de Montluc sur lefaict de la paix ou de continuer la guerre, pour ce que aucuns trouvent bonne la paix et autres continuer la guerre.

Or, il fault débatre lequel est le meilleur des deux pour le service du roV;, asseurenee de sa personne, de sa eoronne et de tous les estatz de la France. Donc, pour tirer la fin de ce discours, il fault commencer par la guerre, et en quel estât les guerres civylles ont réduit ce royaume, ce que fault desduyre estât pour estât. Et veulx commencer par les gens d'esglize, lesquelz ont esté constrainctz de laisser leurs charges et prendre les armes pour deffendre leurs vies et biens : je ne veulx pas seullement dire pour les Huguenaulx, mais aussi pour les Catholiques autant ou plus que pour les Huguenaulx, car il se trouvera que les Catholiques ont ransonné, pillé, voyre thué les prebstres aussi bien que les Huguenaulx et leur ouster les béneffices; de sorte qu'il se trouvera que les Catholiques, en ont ousté par force plus que n'ont faict les Huguenaulx. Or, je ne me veulx mesler d'escrire la vie des gens d'esglise, voir si elle est vie de dévotion ou d'abomination, n'estant point à moy de les corriger; bien en dirai-je ung mot, et ce que je puis

\. La date 1573 a été ajoutée postérieurement. Cette attribution nous paraît exacte. On remarquera en parcourant ce mémoire que plusieurs parties offrent de l'analogie avec certains passages des Commentaires. Le recueil qui contient ce mémoire appartenait au cardinal duc de Coislin et est relié à ses armes.

voir et cognoistre journellement : et c'est qu'il y en a beaucoup plus de ceul\ qui ne font pas leur debvoir en leur vaccation que des autres qui le font.

Et revenent à prendre la malice et les malheurs qu'ont apporté en la France ces guerres civylles^ et au roy et à tous les estatz de son royaume, je commenceray à dire que ceste guerre a réduit le roy en telle extremyté qu'aujourd'huy sa Majesté n'oseroit avoir refFuzé à ung homme chose qu'il luy demande, encores qu'il soit bien asseuré de son peu de valleur; car si sa Majesté le reffuse, il luy dira audacieusement et par toute sa cour, ensemble à tous ses voisins et parens, qu'il s'en va se retirer à sa maison, sans jamais luy faire service. Et ne luy suffira pas de le faire luy-mesmes, mais conseillera à tous ses parens, voisins et amys, d'en faire le semblable ; disant tout le mal qu'il pourra du roy, de Messeigneurs ses frères et de la royne, leur mère; estant aujourd'huy sa Majesté réduite en telle nécessité que, quand il auroict tous les biens du roy d'Espaigne avec le sien, il ne sçauroit avoir payé tous les estatz et guaiges qu'il a esté constrainct prometre ou acroistre, pour en avoir quelques finances; et c'est en général de tous les estatz de la France.

Astheure je me veulx rendre à la melice, pour en avoir veu les expériences, là où je me suis trouvé, et ouy dire à ceulx qui se sont trouvés aux autres endroits, où je n'estois pas : a esté le peuple si pillé et ransonné, qu'aujourd'huy ils n'ont moyen de payer ung sol de taille au roy. Et si sa Majesté veult en sçavoir la vérité, qu'il mande aux gennéralz des provinces et recepveurs qu'ils l'advertissent de la néces-

site en laquelle les gens de guerre ont réduit le peuble^ et en quelle peyne ilz sont d'en pouvoir tirer ung denier ; de quoy je pense qu'ilz sont si gens de bien que ne luy scelleront la vérité. Et alors sa Majesté cognoistra en quel estât son royaume est aujourd'huy réduict par les guerres; s'estans comis de si meschans actes^ les ungz souhz colleur de justice, et les autres, d'audace et thémérité. Et en l'un et en l'autre on peut cognoistre le peu d'amour, le peu de crainte et le peu d'obéyssance que nous rendons à notre prince, qui ont réduit les catholiques à telle extrémité qu'en plusieurs villes se sont râliez, Huguenaulx et Papistes, pour se deffendre des souldars catholiques ; voyant la mauvaise vie et grantz pillaiges, qu'ilz faisoinct sur eulx aussi bien que sur les autres, ont esté constrainctz se gecter à Montauban et autres villes qu'ils tennoinct contre le roy; se voulans plustost mestre à leur discrétion qu'à celle des dictz souldars. Or, il fault venir particuUièrement à ceulx qui faisoint cella ; s'estoient les maistres de de campz propres, non tous, mais la plupart, et généralement tous les cappitaines, lieutenens et enseignes ; et comme le souldart voyoict que n'y demeuroict rien pour eulx, s'attacquoinct au bestail, bledz, vins et ustancilles de maison ; de sorte que la pluspart de tous les villaiges sont abandonnez, et plus de la moytié du peuble mortz de faim. Voillà l'amytié que nous portons à nostre prince et la crainte et obéissance; car si ces troys choses ne font régner le prince, le royaume ne peult estre de durée; ains bientost fault que change de maistre, n'y ayant chose au monde qui attire l'estrangier à conqueste plus que

quand il voit ces troys choses régner en ung royaume ; cognoissanl bien que c'est le lieu où il faict bon pescher, puisque l'eaue y est trouble; car en la claire, le poisson cognoist le retz et se guarde d'y entrer.

Or, je laisseray la melice, encores que j'en sceusse bien mestre davantaige par escript, et m'atacqueray à la justice, que telle ne se peult plus aujourd'huy appeller, mais plustost injustice, ayant la nécessité des guerres constrainct le rov faire un monde de créations d'offices de tous estatz et principallement d'estuillà; car là où il en auroict assés de dix, il en y a plus de quarante, et la pluspart ne scauroinct dire pourquov ilz se sont mis en ce degré, n'ayant encores l'expérience du scavoir ny la pluspart poil en barbe. Or, Dieu me guarde du nouveau médecin pour ma santé, et du nouveau juge pour mon procès ! Lesquelz, ayant payé beaucoup de finances de leurs estatz, sont contrainctz de faire un monde de mauvais jugemens, faisant des ligues les ungs avec les autres pour ayder ceulx qu'ilz voyent leur donner plus d'argent; car aujourd'huy il ne se fault soucier de droict, pourveu qu'on aye argent et fabveur ; estant ceulxlà qui guaignent le procès.

Et à présent il fault venir toucher aux marchans et bourgois des villes, que, de toutes les impositions et empruntz que le roy est contrainct de faire pour ces guerres, ils se deschargent sur les villa iges et bourguades et sur le menu peuble dans leur ville mesmes; et à ceulx qui sont les plus riches, il leur en touche si peu à leur part qu'ilz ne s'en sentent poinct. Et, quant aux marchandises qui se trouvent en bouttiques, les guerres ont esté cause de les faire tenir si

chaires qu'il n'y a homme aujourd'huv qui s'y puisse sauver, sinon ceulx qui ont pillé le peuble ; lesquelz ne trouvent rien chair. Mais ce pillaige ne peult durer longuement, et faudra que, pour entretenir Testât, l'on remue toujours quelque besoigne. Or, il n'y a plus rien à despartir, ce me semble, que les finances du roy, qui touchent bien autant ou plus que tout le demeurant , joinct avec eulx les comissaires des vivres ; que qui fairoict enquérir de leur manyement, j'auserois mestre ma vie que, si le roy vouloict faire justice, que la leur seroict bientost sur ung eschaffault ; à quoy je ne veulx pas comprendre tous les financiers, car j'en cognois de gens de bien, mais j'ay oppinyon qu'ilz sont bien rares; par quoy il il fault confesser que tous les estatz de ce royaume, du plus petit jusques au plus grand, sont entièrement desbordés, ayant le roy du tout perdeue l'amour de ses subgectz et par concéquand la crainte et obéissance, car l'un ne peult aller sans l'autre. Or, je supplie très humblement sa Majesté la royne, sa mère, le roy de Polonye *, qui a tout veu et entendeu, considérer s'il est possible que ce royaume puisse estre de durée, ny qu'il y aye homme de bien, de quelque part que ce soict en France, qui puisse avoir sa vie, sa fam.ille et ses biens en seureté.

Et fault maintenent venir à disputer si le roy peult remédier à tous ces malheurs, évidens et cognoissans d'un chescun, avec la guerre ou avec la paix : je diz et conclus qu'il ne se peult par la guerre, car c'est elle qui a admené tous ces malheurs

Page 1