‹ Commentaires et lettres (volume 3)Chapitre 59 sur 98 · Henri, duc d'Anjou, élu roi de Pologne · texte numérisé non relu

Henri, duc d'Anjou, élu roi de Pologne

sur les bras à nostre roy et à son royaume ; et ainsin ce seroict estaindre le feu avec le feu, que seroict chose impossible. Et veulx dire qu'il a esté faict deux actes en la Guyenne, qui ne furent jamais faictz ny approchant de cella soubz coronne de roy, et le tout pour avoir les biens, de quoy le roy de Polonye en a esté adverty de l'un ; et l'autre n'est pas moindre. Or il fault reg^uarder si avec la guerre on peult remestre la craincte et la justice entre les mains du roy , veu que la guerre a admenë toute ces te désobéissance.

Et aslheure fault débatre si tous ces malheurs se peuvent abatre par la paix, puisque par les œuvres de la guerre est impoussible. Donques je veulx dire qu'avec la paix il y a remède, encores qu'elle ne fût guières bonne; car il vault myeulx demurer avec ung mal qui n'achève pas la ruyne de la France, qu'avec deux qui achèvent le tout, pourveu qu'elle soict bien considérée et poixée pour durer, ou autrement ce seroict tousjours à recommancer et iroict de mal en pys. Or, quand à moy , il me semble qu'il y a prou moyens, pourveu que ceulx qui sont tenus de la faire entretenir, se despoillent entièrement de toutes partialités et particuUarités, n'ayans devant leurs yeulx autre chose en recomand que l'éedict et commandement du roy; car autrement sa Majesté et son conseil pourroinct faire chesque jour éedictz à centennes que pour cella la paix ne durera poinct. Et pendent la paix que sa dicte Magesté face ung règlement de tous les estatz sus-nommés avec son conseil, et que le dict conseil se despoille de toute partialité et particularité, si aucuns en y a qui soict

DE BLAISE DE MONLUC. 30ii

garny de telle marchandise; et que l'un ne parle pour son parent ni amy, sinon au juste et poix de la ballance. Et ainsin Dieu y assistera avec eulx et leur monstrera le chemin du vray règlement des estatz de la France, car il habitera avec eulx ; ce qu'il ne faira, s'ilz sont garnis de si mauvaises marchandises avec lesquelles il n'habite point. Et alors ilz seront dignes de donner conseil à nostre roy, pour régler lesdictz estatz et en ouster toutes les audaces, thémérités, mespris de nostre dict roy, désobéissance de sa justice et ses commandemens. Et par le règlement qui soit faict juste et gennéral, comme dict est, le rov recouvrera l'amour de ses subgectz, la craincte et l'obéyssance qui rendront son royaume félice, et tous ceulx qui y habiteront; et alors chascun priera Dieu pour la santé du rov et de tout son conseil, qui auront faict si juste règlement. Et ainsin Dieu habitera avec le roy et ses subgectz.

Or encores ce règlement a ung autre effect, car les mauvais, qui ont apporté tant de domaige au peuble et à tous les estatz, se rèduyront et se fairont gens de bien, changeant de meurs et costumes. Et ceulx qui ne le fairont, il y a bon marché de cordes en France pour leur apprendre l'obéyssance que nous debvons pourter à nostre roy et à sa justice. Et par là je veulx conclure que c'est la paix, encores que ne fût pas trop bonne, que fault qu'advienne le règlement de tous les estatz de la France, et non avec la guerre, pour achever de perdre tout.

Conseil donné par le sieur de Mon lue à sa Majesté sur ces te remonstrance.

Le sieur de Monluc supplie très humblement sa Majesté de prendre à bonne part ceste remonstrance et ne pencer poinct qu'il veuille par ce conseil changer de la relligion catholique romaine, laquelle il tient ains y veult mourir, mais seulement luy donne ce conseil pour les grands malheurs qu'il a veu advenir par ces guerres civylles en ce royaulme, et pour ceulx qu'il prédit qui ad viendront, si le roy ne leur couppe chemin par la paix et règlement susdictz de tous les estats de la France; estant ledict règlement faict par sa Majesté et son conseil et non par les estatz gènèraulx; car il y a du péril aux généra ulx, selon mon advis, astheure que le roy est homme.

Premièrement, je desduyray icy en quel estât j'ay veu réduict ce royaulme par le moyen des grandz, tant d'un cousté que d'autre, que toutes partz s'armoinct et advoynct faire pour le roy. Je n'estois pas dans leurs cœurs pour pouvoir juger de leur intention, et pence que les tous y alloinct à bonne foy; toutesfoys. Dieu en a faict miracle, car ils sont tous morts; qui donne à pencer beaucoup de choses aux hommes, non à moy ny à mon particulier; et oserois en respondre d'aucuns, d'un cousté ny d'autre, ce que je laisse à discourir à la Majesté de la royne mère, que le tout luy est tombé sur les bras. Et oserois dire que jamais royne ne pourta ung si grand fardeau sur ses espaules qu'elle a faict; et loue Dieu de la grand grâce qu'il m'a donnée que je n'ay ja-

mais voulleu deppendre que d'elle et de ses enfens, qui, à propos parlé, estoient encores dans le bresseau; mectant tousjours en considération que l'amour et craincte de la perte de ses enfens touchoit plus à elle, qui est leur mère, qu'à personne que feust. Et me peux louer d'une chose, que jamais ne m'a esté escript de part n'y d'autre pour m'induyre à faire aucune chose sellon leur voullonté et intention, sinon tousjours la royne; car aussi bien eussent-ils perdeu leur temps, cognoissant bien que je ne deppendois que d'elle. Et à Tlioulouze, en sa chambre, sa Majesté me dict : présens, monsieur le cardinal de Borbon et monsieur le cardinal de Guyze, que le soir qu'on luy pourta les nouvelles de la perte de la bataille de Dreulx*, demurarent mesdictz seigneurs cardinaux et elle toute la nuict en conseil pour adviser en quel quartier de la France elle se pourroit sauver aA^ec ses enfants; et conclurent ensemble qu'elle se debvroict venir gecter en la Guyenne entre mes bras, encores qu'il feust bien difficille, pour le long chemin que falloict luy faire. Toutesfoys, pouvant arriver par deçà, elle et ses enfens se tenoict asseurés.

O bien heureuse résolution ! d'avoir tant estimé ceste Guyenne que sa royne et ses enfens se vouloinct sauver en icelle, si le malheur feust esté véritable de la perle de la bataille, pour avoir plus de fience en ce pays qu'en tout autre de la France. Je prie Dieu qu'il me soit contraire, si les larmes ne me

4. Voyez t. III, p. 79, note. Comparez un passage des Commentaires^ t. II, p. 79 et 80.

vindrent aulx yeulx, après qu'elle m'eust achevé de dire sa désolation ; et luy dis ces motz : « Hé ! Ma- « dame, vous estes- vous trouvée en ceste nécessité? » Elle me respondit que ouy, et mes dictz sieurs les cardinauk le m'avoarent, par quoy je ne pence poinct mentir que je dis qu'elle a pourté ung terrible fardeau sur ses espaules, et, si les isthoriens estoinct de ce pays, ils n'oblieroinct poinct d'escrire le grand honneur que la royne faisoict en ce pays, pour la grande fiance qu'elle y avoicf de la sauvation d'elle et de ses enfens. Mais ceulx qui escripvent sont François et se garderont bien de faire cest honneur et pourter ceste louange à ce pouvre pays que semble estre abandonné de Dieu et du monde. Si est-ce que, pour mon reguard, je n'en perdray jamais le cœur ny la voullonté de faire service à sa Majesté, et hausseray la teste devant tout le monde, pour n'avoir au temps de la grande adversité deppendeu de personne de ce monde que de la royne et de ses enfens, ny n'ay jamais eu de commandemens que les siens. Et ainsin je suis aujourd'huy si content que gentilhomme scauroict estre en tout le royaulme de France; et espère que Dieu me conduyra comme il a faict jusques icy, avec ce grand honneur que j'estime plus que tous les biens de ce monde, jusques à mon enterrement.

J'ay esté constrainct mectre cecy par escript, affin de faire congnoistre au roy, à Messeigneurs, ses frères, et à la royne que le conseil que je leur donne sur ce faict ne procède que de la seulle loyauté, fidellité et amour que je porte à leur service et à l'asseurence de leurs personnes, de la coronne, et par con-

céquand de tout ce royaume, et non pour pourter domaige à personne aucune, de quelque estât que ce soit, ny pour particullarité ou partialité que j'aye en moy ny moings pour espérence que le roy me face plus grand en biens et honneurs que je suis; car je suis prou grand et, come dict est, ung des plus contens hommes de France, pourveu que j'aye leurs bonnes grâces, lesquelles justement ne me peuvent nyer, car Dieu porte tesmoiniage de mes œuvres et de ma loyaulté, accompaigné d'un million de personnes. Et ma renommée va par toute la France et par l'Italie, ou j'ay eu charge de mes roys.

Or astheure donques je veulx toucher au conseil que je leur vouldroys donner. Et premièrement, veulx protester devant Dieu et les Maj estez du roy, de la royne mère et du roy de Polonye, estant eulx trois à qui je veulx donner le conseil, que je ne suis huguenot, ny n'en veulx estre, ny n'en seray jamais; mais aussi je ne suis pas si grand papiste que je les voulleusse conseiller en princes que Dieu a mis au monde et puis les a laissés là, mais en princes que Dieu a guarnis de plus de dons, de grâces qu'à tous autres qui sont aujourd'huy en l'Europe, et le feray toucher au doigt à ung chescun. Premièrement, on ne peult nyer que Dieu n'aye garny ces princes de la maison de France de grand entendement, de grand jugement et de grand force et hardiesse, car nul d'eulx n'est imparfaict de leurs personnes ny de leurs esperilz, estans venus en ung temps, que, s'ils le scavent cognoistre, Dieu les a mis au monde pour estre grandz plus qu'il n'a faict tous les autres roys qui ont esté despuis Charlemaigne. Car, que l'on re-

garde aujourd'huy la maison d'Espaigne, on trouvera que le prince est plus adonné à négociations et à ses plaisirs que aux armes ; et que dans cinq ou six ans il sera vieulx, n'ayant que des enfens pepilz \ Et puisque le père n'a esté guerrier en sa jeunesse, quelle apparence peult-on avoir qu'il le soict en sa vieillesse? Puis en la maison d'Angleterre, une femme ^; en Escosse, ung enfant ^ ; en l'Empire, deux, enfens, desquelz on n'a pas plus grande espérence que de leur père et de leurs oncles, ce que l'élection de Polonye Êiict cognoistre à ung chescun*; ung pappe, qui d'heure à autre change; ung duc de Flurence, que si on s'en sçait ayder, il seroict plustost du cousté du roy que non de celluy d'Espaigne, pour les raisons que je pourrois dire, pour l'avoir esprouvé pendent que j'estois lieutenant de roy en la Tuscanne; de quoy ledict sieur duc ne dira pas le contraire.

Or donques que l'on reguarde si la fleur de tous lès princes de l'Europe n'est aujourd'huy dans la France, s'ilz le scavent cognoistre, ny s'ilz se scavent ayder des grandz dons de grâces que Dieu a mis en eulx, et en quel temps il les a mis au monde, et considérer si ce n'est pour faire quelque grand chose au monde, car Dieu ne mest jamais tant de dons, de grâces aux princes, sinon pour quelque grande diversion dans quelque royaume ou monarchie, estant

i . Depuis la mort de don Carlos il ne restait plus à Philippe II qu'une fille mineure.

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