‹ Commentaires et lettres (volume 3)Chapitre 60 sur 98 · Jacques VI, fils de Marie Stuàrt, avait à peine sept ans · texte numérisé non relu

Jacques VI, fils de Marie Stuàrt, avait à peine sept ans

4. Monluc se trompe : Maximilien II ne mourut que le 12 octobre 1376.

mal contente du monde et du prince qui v habite ; car Dieu ne faict jamais ces diverssions par gens de bas estat^ mais par grandz princes garnis de tout ce que les nostres sont garnis, au prix de tous les autres qui sont aujourd'huy en l'Europpe. Et pleut à Dieu qu'il voulleust mectre autant de dons de grâces à leur conseil comme il a faict en eulx ! Car si ainsi estoict, ilz ne trouveroinct rien mauvais de ce que je leur veulx conseiller^ se trouvans aussi desgarnis de toute partialité, particullarité, avarice et ambition, comme je suis. Et craignant le contraire, je conseilleray au roy de ne monstrer ce conseil à personne du monde qu'à eulx troys mesmes ; car s'ilz monstrent à ung chescun que cecy vient d'eulx, nul n'y auseroict contredire, craignant que le roy ne les cogneust garnis d'une de ces quatre pestes et qu'il ne les aymiât jamais plus ny ne se fiast d'eulx ; là oii s'ilz scavent que ce soict ung conseil d'ung particulier, ceulx qui seront garnis de ces dictes pestes, estans fins et escors^ desguyseront ce conseil en tant de sorthes qu'ilz daureront le leur de bon or, mais ce ne sera que le dessus qui sera dauré. Car si le roy poixe le mien et reguarde le leur, il trouvera que le mien est tout bon bon or, et le leur seullement dauré à une simple touche. Voillà l'occasion pourquoy je serois d'advis que sa Majesté ne le monstrat à personne, mais ce qu'il en prendra il face cognoistre à ung chescun que cella procède d'eulx trois et non d'aultres.

Or, pour monstrer les raisons qui m'esmeuvent d'escrire, que si le roy sçaict cognoistre les grandz dons de grâces que Dieu a mvs en eulx et qu'il se leur présente la plus grande grandesse qu'ave jamais

faict à enfens qui soinct exlraitz de la maison de France^, je eommenceray par Testât auquel se trouve aujourd'liuy toute la Clirestienté, par la division des deux relligions qui régnent aujourd'huy. En premier, A^oillà l'Angleterre, l'Escosse, la plus grande partie d'Allemaigne, qui tiennent la nouvelle. Le pape et l'Italie, le roy d'Espaigne et les Espaignes, la catholicque, et la France, qui est la plus beliqueuse, est partie d'une et partie d'autre : qu'est cause, pour la division en quoy elle est, que le moindre prince de l'Europe use partie de menasses et autre de dissimulations. Voillà où est aujourd'huy lougé nostre roy et son royaume, qu'au temps passé souloiet menasser et se faisoict craindre contre tous : et à présent le moindre prend audace de le menasser.

Or y auroict-il remède de retourner nostre roy en la grandesse qui estoict avant luy et en la bravetté de ses prédécesseurs? Je diz encores que ouy, et plus que n'ont eu tous les autres, si sa Majesté se scayt ayder de la division des deux, relligions. Et c'est qu'il establisse une paix de durée entre toutes deux, et non fardée ny dissimulée, et faire en sorthe que la sienne demeure tousjours suj)érieure à l'autre, mais non que pour cella on puisse cognoistre qu'il aye envye de l'exterminer, ains de les laisser vivre en toute seuretté et liberté de conscience sans les vouloir rechercher de leur sauva tion, pourveu qu'ilz luy soinct aussi obéissans à ses éeditz et commandemens et à sa justice que les Catholiques. Or, faisant cella, l'une partie demurera mal contente et l'autre contente : les coatens seront ceulx qui tiennent la nouvelle relligion, qui sont en partie d'Allemaigne, Angiois et

Escoussois; et se rendront amys parfaictz du roy, et non dissimulés, despuis qu'ilz verront la seuretté de ceulx qui tiennent eeste oppinyon dans la France, et que tous marehans et autres des pays et contrées que tiennent la relligion sont bien venuz et seurement receuz. Et pour que le roy demure tousjours en ceste bonne oppinion, seront bien aises de s'entretenir tousjours en grande amytié avec luy, car eulxmesmes et ceulv, qui viendront pratiquer des pays estrangés, doneront si bonne renomée au roy que tous ceulx de ceste nouvelle oppinyon l'aymeront et l'honoreront jusques au ciel, cognoissant bien que le roy n'est pas si petit compaignon que, là oii sa Majesté deppandra et toute la France, que l'une partie ne soict plus forte que l'autre. Par ainsin, chescun craindra de perdre son amytié, et les braveries et menasses changeront en douceurs et humilitez en son endroict.

Or, du cousté des mal contens, qui seront le pappe et le roy d'Espaigne, qu'aujourd'huy se reposent eulx et leurs pays, par les grandz troubles qui ordinairement sont en la France, se resjouyssans de la perte des grands cappitaines et vaillans souldartz, que tous les jours nous nous tliuons les ungs et les autres, de telle sorthe que le roy n'en aura tantost plus d'une relligion ny d'autre, s'il continue ces guerres, et qu'alors les ungs et les autres auront bon marché du roy et de la France, la trouvant desgarnie de bons cappitaines et vaillans souldarz , et qu'il faudra que sa Majesté se deffende avec les marehans et prebstres; je laisse pencer au roy s'il sera temps alors de reconsiUer les deux relligions, pour se defl'endre

S]k LETTRES

avec icelles, quand tout sera mort^ n'y estant plus besoing- que la perte d'une bataille pour achever le tout.

Or;, je reviendray astheure au pappe et au roy d'Espaigne. S'ilz trouvent que ceste paix et union soict contraire à leur intention et qu'ilz voyent qu'ilz n'ausent plus braver ny menasser le roy, ilz luy fairont faire de grandes remonstrances par leurs embassadeurs, par les cardinalz et par les évesques, prennant toujours couverture sur la relligion catholique pour la convertir au contraire, affin de tenir tousjours sa Majesté bas de poil, en guerre et en leur subgection, pour le garder d'entreprendre aux terres du roy d'Espaigne ny en FYtalie; congnoissant le cœur et magnanimité qui est en ces princes, les redoubtant plus qu'il ne les ayme, et voyant bien que ceste réconcilliation se pourroict faire à leurs despens : par quoy ilz charcheront tous moyens dans la France et au conseil du roy d'empêcher, comme chescun fairoict, cognoissant la tempeste pouvoir tomber sur eulx. Toutefois, le roy a bon argument de respondre que le pappe mesmes, qui est le grand pasteur de nostre Esglise, entretient par toutes ses terres en Ytalie et en ce qu'il a en France mesmes, la relligion judayque, ennemye de la nostre et contraire encore plus que celle de Mahomet; et le tout pour l'avarice des succides qu'il en tire.

Et quand au roy d'Espaigne, il en faict aultant ou pys, car il entretient les Morisques qui tiennent la relligion de Mahomet, aussi contraire ou plus à la nostre que celle des Juifs; et le tout pour l'avarice des grandz succides qu'il en tire; et ce que le roy

faict d'en entretenir deux^ ne se peuvent justement dire deux, car nous croyons tous en l'advénement de Jésus Christ, en son baptesme et en sa résurrection et aux promesses qu'il nous a faictes pour nostre sauvalion; et ne s'y disputte rien que les cérimonyes de l'Esglise, ayant les ungs en dévotion celles de la primytive Esglise, et nous celles qui despuis ont esté instituées par les concilies et saintz docteurs de nostre Esglise;car, quand aux parolles que Dieu a profféré de sa bouche pour nostre sauvation, qui sont : Qui croyra et sera baptizé, sera sauvé et qui vrayment ne croira sera condampné; nous en sommes toutes deux parties d'accord, car l'un et l'autre y croyons. A ceste cause^ qu'on considère bien, veu que le pappe et le roy d'Espaigne et l'empereur mesmes en ses terres en souffrent deux, y ayant aussi bien des Juifs en Allemaigne qu'ailleurs, qui faict le plus de mal et qui monstre le plus de scandalle à la Chrestienté ? Et voir si le roy a raison de nous faire tous mourir pom* soustenir ce que les autres aprovent en leurs pays, qui sont d'autre loy et créance que le nostre.

O Sire, je vous supplie très humblement considérer en quoy vous estes aujourd'liuy parmy les autres princes, et en quelle nécessité et ruyne est vostre royaume, et mectés fin à tous ces meurtres et pertes que journellement vous faictes de voz sugectz, et à la ruyne en laquelle se trouve aujourd'huy vostre royaume, là où ne se trouvera tantost ung escu pour fornir à voz affaires et nécessitez, car la fleur de l'argent de vostre royaume fault que s'en aille en pentions aux estrangiers ; que plustost vous vous pourrés dire esclave des autres princes, jusques au moindre,

que non seullement compaignon. Et facillement vous pourrés pourvoir au tout, en mectant ung bon règlement sur tous les estatz de la France et tennant les deux relligions dans vostre royaume, pourveu que la vostre soict toujours la suprême et que vous ayés l'obéissance des ungz comme des autres; car ceste diversitté vous fayra craindre et aymer de tous les deux coustés; et en disant seullement que, s'il y a aucune qui se veuille mesler d'avoir intelligence avec voz subgectz, ilz ne vous peuvent par là faire autre chose cognoistre sinon qu'ilz veullent vostre ruyne et de vostre royaume; et en ces ligues et praticques, si on se joue à cella, vous vous gecterés du cousté de ceulx que vous cognoistrés qui veullent vostre conservalion. Et si vous parlés tel langaige, vous leur mectrés telle peur dans leur cœur qu'ilz en auront la fiebvi^e, et vous serés tousjours obéy, tant d'une relligion que d'autre, peurveu que tous y vivent en paix, seuretté et amytié les ungz avec les autres. Et le règlement des estatz de la France vous admenera la seuretté d'une partie et d'autre ; et fairont à qui faira mieulx, si les estrangiers vous vennoinct sur les bras, pour vous monstrer qu'ilz vous sont aussi affectionnez et fidelles subgectz les ungs que les autres. Ce que vous ne fairés jamais sans le règlement.

Or, si les grandz, qui tennoinct la nouvelle oppinyon, estoinct en vie, je me garderois bien de vous donner ce conseil : mais, astheure, que vous n'avez plus de compaignon en France, et que la mouche qui faisoict le miel est morthe, je le vous baillerois pour vous en ayder aux affaires en quoy se trouve

aujoiird'huy la Chrestienté ; car il vous fault toiisjours tenir si fort que l'unyon et asseurence des deux relligions vous fassent lever la teste et braver contre l'une partie et l'autre, que j'ay dict cy -dessus. Or, si fault-il sçavoir, Sire, si cecy vous peult admenner à l'ad venir quelque fruict ou domaige. Pour le dommaige, je n'en cognois ung seul que je ne mecte devant vostre Majesté le remède. Mais je veulx commancer au bien par vous : qu'est que, si vous avez la patience, cinq ou six ans, de faire vivre les deux relligions en ceste paix et unyon, on n'a jamais guières veu passer six ans sans qu'il ne se remue quelque chose en la Chrestienté et où les François n'y tiennent toujours la main. Dans les six ans vous serés tous, troys frères que vous estes, en voz forces, hardiesses asseurées, bons jugemens, qui vous rendront prompt à i-ésouldre, par la longue expérience que vous avés desjà en toutes choses; et de dix ans après cella, il n'y a rien qui vous puisse faire teste. O! qu'ilz se font de grandes choses en dix ans, qui les scaict bien employer ; et en six ans aussi, que vous tiendrez vostre royaume en paix, viendront en aage souffisant ung monde de noblesse et de jeunesse qui est en la France, n'exèdant aujourd'huy l'aage de quatorze, quinze ou sectze ans, lesquelz en six ans se trouveront d'âge pour pourter les armes. Les princes jeunes et autres cappitaines, qui ont veu toutes ces guerres et leur en souviendra, se rendront capables pour comander armées, et auront le jugement plus rassiz qu'ils n'ont à présent, et convertiront une partie du feu, qu'ilz ont maintennent en la teste, en bonnes raisons , en sorte qu'ayant abatu

partie du feu que la jeunesse leur admeinne^ et avecques leur hardiesse, laquelle ne leur diminuera jamais, aux dix ans après sont gens pour vous ayder à conquester toute l'Europe ; et ne se monstrera rien en la Chrestienté qui vous puisse faire teste, pour les raisons cy-dessus desduytes. Et d'autre part vostre peuple s'enrechira, et leur semblera ne se ressentir de rien du passé, et auront les moyens pour vous secourir d'argent et de crédit par toute la Chrestienté. Or, astheure, je veuîx parler du roy de Polonye, vostre frère ; que vous aymans tous deux , comme tous les gens de bien s'asseurent que vous fairés, entretenant tousjours le Turq en bonne amytié, vous aurés les Vénitiens maugré eulx à vostre dévotion; de sortlie que vous estes pour en emporter en ung an toute l'Ytalie despuis l'un bout jusques à l'autre. Et advennant la mort de l'empereur, il se vous présente l'occazion d'en estre l'un ou l'autre. Et pour parachever mon discours et monstrer que cecy adviendra, il fault que le roy de Polonye se marie avec la fille de quelque grand prince d'Allemaigne, et ne reguarder à huguenault ny à papiste; et que le prince, de qu'il prendra sa fille, soict bien apparenté surtout, affin d'avoir ung corps de forces et amytié au cœur des AUemaignes; et vous deux tiendrés les deux boutz, avec l'amytié et confédération du Turq. Je supplie très humblement la Majesté de la royne, vostre mère, et vous, de considérer si ce n'est le vray chemin pour estre une fois monarque et dominer toute l'Europpe. O! quel heur peult-il venir plus grand à la royne, qui vous a apporté dans son ventre, que d'estre encores en aage pour vous voir de

telle sorte sorthe ! Et comme elle doibt trouver mon conseil encores meilleur que vous autres ! Car la grande gloire des pères et mères ne consiste qu'en la graudesse et valleur des enfens qu'ilz ont mis au monde.

A présent fault parler de monsieur le Duc, vostre frère*. Que si vous entretennés ces deux relligions dans vostre royaume, et que l'on traite encores le mariaige de la royne d'Angleterre et de luy, elle le prendra, et le pays le recepvra cent fois plus tdst, que non vous voyant ennemy de leur relligion ; car ilz craindront tousjours d'enfermer le lyon dans le parc; et comme vous troys estes filz d'un père et d'une mère, ilz penceront toujours qu'il pourtera la mesme inimytié à leur relligion que vous faictes; par quoy elle et son pays se garderont bien de le prendre ; mais si vous faictes comme j'escris, ils donrront le tort à vostre conseil, veu que vous estiés tous troys en bas aage, et que despuis que vous estes devenus hommes vous changés de complexion et vous retirez à vostre bon naturel. Et que l'expérience du roy de Polonye en porte bon tesmoiniaige, veu qu'il s'en va en ung royaume où il y a de six ou sept sortes de relligion, et néantmoings il prétend de vivre en bonne paix avec eulx ; se contentant de l'obéissance et debvoirs qu'ilz luy doibvent, et ne se soucier de quelle relligion ilx sont. Et penceront en Angleterre que monsieur le Duc ne peult avoir autre complexion que les vostres, et ne craindront poinct de le prendre, si la rôyne a envye de se marier.

1, François, duc d'Alencon et plus tard duc d'Anjou.

Or, il y a iing secret qu'il ne fault que personne l'entende que voz Majestez : c'est de ne bailler jamais office, béneffice ny charge à homme qui fut d'autre relligion que de la vostre ; et comme la jeunesse de ï'rance, soit noblesse ou de tous les autres estatz, se verront privés de tous degrés d'honneur et de vos ])ienfaits, le François, qui de son naturel est embitieuK d'honneur et de biens, ilz abandonneront leurs pères et mères pour avoir quelques honneurs et charges de vostre Majesté. Et les pères et mères mesmes, qui seront chargés d'enfens et ne se verront moyen aucun de les pourveoir, ne se soucieront pas beaucoup que leurs enfens preignent party, pour en estre deschargés ; car il n'y a jDère si riche qui ne soit troublé, se voyant chargé d'enfens et n'avoir ayde du roy ny d'esglise, et qu'il ne soict bien aise que ses enfens se puissent passer de luy. Or, voillà les moyens pour réduire la pluspart de ceulx de la nouvelle oppinion en vostre relligion, et non en nous thuant et massacrant les ungz et les autres. Mais si vostre Majesté me veult croyre, il ne se faira, pour quelque temps, aucun éedit, ny en faire aucun semblant, pour essayer avec le temps quel faict fera cecy, car il y a prou temps de le faire, quand vous verrez quel fruicl aura faict cest ordre et intention, parce que tel fruict et comodité vous pourroict admenner entre les mains ces deux religions, que vous en pourriez ayder tant que vous cognoistrez qu'il vous portât proffit. Non que pour cella je veuille dire que vous debvez changer de relligion, ny ne vous veulx pas aussi conseiller que, pour la division qui y est, vous continuez à nous faire tous mourir, pour

les raisons que j'ay desjà escriptes; lesquelles je supplie très humblement vostre Majesté de prendre à bonne part, et comme de celluy qui désire aultant vostre grandesse et de Messeigneurs vos frères que gentilhomme qui soict aujourd'huy en vostre royaume.

Or, Sire, il ne vous fault en cecy aucunement prendre le conseil d'aucuns qui vouldroint vous détourner de ce chemin, vous cachant tousjours la grandesse et magnanimitté que Dieu a mis en vous, et là vous vouldront convertir en liipocrisie et biguotisme; j'entendz ceulx qui vous vouldront divertir de votre grandesse et vous rendre comme les jésuystes ont faict le roy de Portugal, l'ayant mis aujourd'huy en telle subgection qu'il pence qu'il sera dampné s'il ne les croict, combien que ceulx qui donnent ce conseil ne se peuvent asseurer de leur sauva tion; par quoy reguardés donques comme ilz nous peuvent asseurer de la nostre. Ne croyez donc aucunement ce conseil, ains prennes les vers d'un pseaume qui dict : Celum celli Domino, terram autem cediit flliis hominum. Qui vault autant à dire que Dieu a gardé le ciel pour luy et a baillé la terre aux fdz des hommes qui la pourront conquerre. Lesquelz vers n'ont pas esté faictz pour petitz compaignons comme moy, mais pour les roy s à qui Dieu a baillé les grands dons de grâces qu'il a mis en vous autres. Et si vous ne sçavez vous en ayder, je supplie très humblement vostre Majesté me pardonner si je prendz la hardiesse de vous dire qu'il les a très mal employez, car à souhait vous ne luy sçauriez demander d'autres que ceulx qu'il vous a donnés, non seul-

lement pour garder vos royaumes, mais pour conquérir toute la terre, à la différence qu'il y a de vous autres à tout le reste des princes de l'Europpe.

Encores me reste. Sire, vous remonstrer que ne debvez perdre l'espérence de reconquester la duché de Milan, qui vous appertient de droict et lignée, car il ne se trouvera poinct par escriptures que jamais homme de la race du roy d'Espaigne ayt appertenu à ceulx de la race du duc de Milan. Et le faictes bien vous autres, par femme qui en apporta hors de sa légitime la conté d'Ast, et le roy d'Espaygne ne la tient à autre tiltre que par force.

Vous trouverez aussi qu'ung duc d'Anjou, estant extraict de la maison de France et de la lignée propre, d'où vous estes, estoict roy de Naples; lequel royaume, avec la dicte duché, le roy d'Espaigne tient par force et non par parentelle. Et trouverez que le roy François, vostre grand père, fut prins en voulant ce qui luy appertennoit; et pour monstrer qu'encores que la fortune luy dît mal, ne vouUoct quitter le droict que luy appartennoit, se saizit des biens de monsieur de Savoye, nonobstant qu'il fût son oncle, pource qu'il voyoict que ledict duc estoict plus enclin et favorable à sa partie qu'à luy, non pour envye qu'il eust de s'enrechir de ce bien-là, mais seullement pour avoir passage asseuré pour entrer dans sa duché de Milan. Et l'on n'a jamais cogneu qu'il voulleust quitter son droict ny vouUonté de le laisser en arrière.

Puis après luy est venu le roy, vostre père, qui a voulleu maintenir la magnanimité de son père et a voulleu passer, plus oultre, car il a voulleu prendre

en protection le duc de Palme et les Siennois, pour avoir le chemin asseuré, allant reconquester le royaume de Naples. Et par toutes leurs démonstractions ont faict cognoistre à ung chescun que le cœur ne leur failloit pas ny la voullonté de reconquester ce que par force l'on leur tennoict.

Or, Sire, n'estes-vous pas extraict de ces grandz princes et magnanimes que jamais on ne les a trouvés recluz ni defFaillans de cœur. Ne monstrez-vous pas tous les jours à ung chescun que vous Testes? Donques ne craindrè-je de vous conseiller de les suyvre, veu que Dieu vous a garnis de mesmes grandeurs et magnanimitez qu'à eulx. Or donques ne Hiult-il pas que vous perdiez la vollonté de voz prédécesseurs ny l'espérence de pouvoir reconquester ce que les autres vous tiennent par force. Et si vous estes donques tel que vostre grand-père et père ont esté, et comme tout le monde voyct que véritablement vous Testes, avec quelle nation voullés-vous recouvrer ce que les autres vous tiennent par force? Sera-ce avec les Catholiques? Non, car ils sont trop peu dans le royaume, et quand aux autres qui sont hors le royaume, ceulx-là vous tiennent le bien par force. Et ne vous fault espérer en pappe ny en rien de l'Ytalie, car le roy d'Espaigne les tient enfermés d'une duché de Milan par l'un bout et d'un royaume de Naples par l'autre; par quoy ne s'auzeroint déclairer pour vous. Or donques ne pouvés-vous recouvrer ce qui vous appertient que par l'ayde des princes qui sont de la nouvelle oppinion ; et pourveu que vous ne changiés de relligion, je vous conseillerois de vou? ayder non seullement de la nouvelle oppinyon, mais

encores du diable, si je le pouvois tirer d'enfer, affin que l'on cogneust que faulte de cœur ny de voullonté ne vous arreste point à reconquester ce qui est à vous, non plus que les vostres ont faict; et alors chescun cognoistra que vous estes leurs enfens de leur création et de toute valleur.

Et que scavés-vous, Sire, si les propliésies qui se sont trouvées de vous, que ung Charles de la maison de France doibt aller à Romme, et par force d'armes donrra la loy à toute la Chrestienté, seront véritables : et si Dieu vous a esleu pour cestuy-là, ne vouldriésvous pas vous y ayder? Ce que vous ne fairez jamais avec vostre relligion seulle, si vous ne vous aydés de l'autre, car ceulx qui tiennent la vostre sont plus fortz que vous et vous garderont bien d'y aller par I

le chemin mesmes; par quoy il se fault donques ayder de l'autre, meslée avec voz subgeetz qui tiendront l'une relligion et l'autre. Qu'est tout ce que ^ je vous en puis conseiller pour astheure; suppliant 1| très humblement vostre Majesté de croire que si Dieu avoit mis en mon entendement d'aultres choses, que je cogneusse estre besoing vous déclairer pour vostre grandeur, je ne cacherois à les vous dire, du mesme zelle et affection que j'ay tousjours pourtée et pourteray au bien de vostre service.

De Monluc.

(Original; signature autographe; Bibl, nat,, coll. Saint-Germain fr., vol. 373, f» &1G.)

[Bordeaux, 18 avril 157'i.]

Sire, hier arriva en eeste ville ung nommé le cappitaine Bastardin, venant de la court, lequel nous feist entendre la malheureuse entreprise qui avoit esté dressée sur vostre propre personne*; et après luy suivent encores ung Flamant qui nous en confirma de mesmes; de quoy tous vos bons sugets et serviteurs ont esté bien estonnés, ayant trouvé fort estrange et odieuse ceste conspiration. Et incontinent les gens de vostre parlement en ceste ville, les jurats, monsieur de Montferrand, les cappitaines des deux chasteaux s'assemblèrent pour décider et pourvoir aux affaires de vostre service, àl'endroit duquel mesme en ceste occasion je les ay tous cogne us garnys de bon zèle et de grande afl^ection; car ils me convoquèrent pour assister à leur assemblée, ce que je fis; et tous d'un même advis arrestèrent d'envoyer homme exprès devers vostre Majesté l'offrir l'entière obéissance et fidélité qu'ilz vous doibvent, ensemble tout le reste qui deppend de leur pouvoir, et de ma part. Sire, je supplie très humblement vostre Majesté d'adviser à quoy je seray bon pour son service, avec asseurance que, puisqu'on s'en est pris à vostre vie, je n'y espargneray aucunement le peu de la mienne qui me reste, ny celles de mes enfans, de mes parens etamys; ains trestous y emploierons les moyens que Dieu a mis en nous, lequel je loue de ce qu'il luy a

Page 1