‹ Commentaires et lettres (volume 3)Chapitre 79 sur 98 · A LA NOBLESSE DE GASCONGNE · texte numérisé non relu

A LA NOBLESSE DE GASCONGNE

Messieurs, comme il se void de certaines contre'es, qui produisent aucuns fruits en abondance, lesquels viennent rarement ailleurs, il semble aussi que vostre Gascongne porte ordinairement un nombre iniiui de grands et valeureux capitaines, comme un fruict qui lui est propre et naturel, et que les autres provinces, en comparaison d'elle, en demeurent comme stériles. C'est celle-là qui a fait naistre avec tant de réputation ces redoutables et illustres princes de la maison de Foix, d'Albret, d'Armagnac, de Cominge, de Candalle, et captaux de Buch. C'est elle qui a eslevé Pothon et la Hire, deux fatales et bien heureuses colomnes et singuliers ornemens des armes de la France. C'est elle qui en nos jours a fait cognoistre à toutes les nations estrangères le nom des seigneurs de Termes, de Bellegarde, de la Vallette, d'Ossun, de Gondrin, Terride, Romegas, Cossains, Gobas, Tilladet, Sarlabous, et autres gentilshommes du pur et vrai terroûer de la Gascongne, sans mettre en compte ceux qui vivent aujourd'hui, lesquels ardemment incitez des trophées et beaux gestes de leurs prédécesseurs, s'esvertuent, comme ils survivent à leur belle mémoire, d'en rapporter aussi une gloire pareille. C'est vostre Gascongne, Messieiu's, qui est ma magazin de soldats, la pépinière des armées, la flem' et le choix de la plus belliqueuse noblesse de la terre, et l'essaim de tant de braves guerriers, qui peuvent contester l'honneur de la vaillance, avec les plus fameux capitaines grecs et romains qui furent jamais.

Mais entre tous ceux qui, extraicts de vostre noblesse, ont jamais porté espée, nul n'a devancé la prouesse, l'expérience et la résolution de cest invincible chevaUer Biaise de Montluc, maréchal de France. Geste prérogative d'honneur ne lui peut estre

Bordeaux , dans une pëtîtion sans date , par Jehan Biaise de Monluc , petit-fils et héritier du maréchal. Dans sa pétition , Jehan Biaise demande que le bénéfice de ces lettres d'abolition soit acquis aux héritiers de son grand-père, et leur serve de moyen de fin de non recevoir contre les réclamations dont ils sont assaillis (Ibid.).

1. L'Epitre à la Noblesse de Gascongne^ par Florimond de Rœmond, est la seule de nos pièces justificatives qui ne soit pas inédite. On pourra la lire avec intérêt en raison des renseignements qu'elle donne sur Biaise de Monluc. Voyez aussi sur cette pièce le t. I des Commentaires, Introd.,p. 28.

disputée, non plus que celle que le ciel lui avoit donné d'une prompte et merveilleuse vivacité d'entendement, d'une souple et néantmoins très retenue prudence, qu'il descouvroit sur le champ au maniement des affaires : d'une mémoire admirable et si riche, qu'il ne s'en void presque point de semblable : d'une parole aisée, forte et courageuse, et pleine d'esguillons d'honneur parmi l'ardeur des combats : et aux affaires d'Etat, d'un langage rassi, rehaussé de poinctes, de raisons et d'argumens : le tout accompagné d'un jugement si clair et si vif, qu'ores qu'il fust destitué de la faveur des Lettres, si est-ce que la lumière de son esprit offusquoit la clairté de ceux qui avoient joinct à une longue expérience une parfaite et recherchée cognoissance d'icelles.

La pluspart de vous, qui l'avez cognu, et qui avez combattu soubs son enseigne, n'en désirez point de tesmoignage : mais la jeunesse qui n'a point veu ce grand homme, outre ce qu'elle en peut avoir appris, l'entendra au vrai par ces siens Commentaires, qu'il vous avoit de son vivant vouez, et qu'il dicta estant malade et languissant de cette grande arquebuzade, qui lui froissa le visage au siège de Rabastens, où pour sa dernière main il servit son roi de jnonnier, de soldat, de capitaine, et de général tout ensemble, ne pouvant ceste ame généreuse, enti'e le lict et le cercueil, encore trouver repos. G'estoit, disoit-il, son ennemi capital ; aussi tirant à la mort, il commanda qu'on mist sur son tombeau ces vers :

Ci-dessous reposent les os

De Monluc, qui n'eust onc repos.

Il estoit raisonnable, puisque , soustenu de l'effort de vos courages, il avoit si hautement parachevé tant de glorieux faicts d'armes, que l'adresse vous en fut faicte et que vous eussiez le fruit et le plaisir de les ramantevoir dans ses escrits et y voir tirer du crayon d'honneur le nom de vos ayeuls et de vos pères. Et si je ne me trompe, il ne se trouvera point histoire plus diverse plus agréable et plus riche d'enseignements, pour la conduite et direction de la paix et de la guerre que celle-ci. On y remarquera comme je croi, la différence qu'il y a d'une histoire qui est composée par un honmie oiseux, nourri mollement et délicattement dans la poussière des livres et des estudes, à celle qui est escrite par un vieux capitaine et soldat, eslevé dans la poussière des armées et des batailles.

Je ne sçai quelles histoires anciennes apportèrent ce profit à aucuns, qui en firent soigneusement la lecture, de les rendre en peu de temps très sages et très avisez conducteurs d'armées. S'il est ainsi, celle-ci sui^ toutes autres, pourra aisément obtenir cest avantage, et vous instruire, ô généreuse noblesse de tous les bons et mauvais événemcns qui suivent l'heur et le malheur, la valeur ou lascheté, prudence ou inconsidération, de celui qui est chef ou général d'une guerre, ou qui est prince et maistre d'un grand estât. Vous avez ici de quoi contenter vostre esprit, assagir vostre valeur, aguerrir vostre prudence, et former le vrai honneur d'une escole niiUtaire. Les commentaires de cest autre César vous en apprendront la maistrise, ils vous y serviront de modelle, de mirouer et d'exemple. Ils n'ont point de polisseure qui soit fardée, d'artifice qui soit exquis, d'ornement qui soit estranger,de beauté qui soit empruntée. C'est la simple vérité, qui nous y est nuement représentée.

Ce sont ici les conceptions d'un fort, sain et pur estomac, qui ressentent leur origine, et leur terrouer; conceptions hardies et vigoureuses, retenant encores l'haleine, la vigueur, et la fierté de l'auteur. C'est lui le premier, qui estant parvenu au faiste de tous les degrez et dignitez de la guerre, a grandement exalté vostre patrie, et par ses armes et par ses escrits, qui feront que le nom des Montlucs vivra glorieux dans la mémoire longue et bienhem-euse de la postérité, tesmoignant sans envie aux siècles à venir que vostre capitaine et historien n'a sceu moins sagement entreprendre, hardiment exécuter que véritablement et judicieusement escrire.

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